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Les textes du jeu N°176

 
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Mon 9 Dec - 10:15 (2019)    Post subject: Les textes du jeu N°176 Reply with quote

50 nuances de bleu cerise

La voiture de gendarmerie pila sec. Le brigadier-chef Rubbio en descendit, faisant signe à Cervone, son adjoint, de se garer sur le trottoir. La lumière des phares éclairait la silhouette allongée d’un jeune homme portant un uniforme militaire, qui remuait faiblement. Le sous-officier courut à elle et l’examina sommairement. L’homme était conscient, juste étourdi.
- Qu’est-ce qui vous arrive ?
- J’ai été percuté par une voiture.
- Quand ça ?
- À l’instant.
- Décrivez-la, dit Rubbio en saisissant son téléphone. Quelle marque ? Quel modèle ?
- Je sais pas…
- La couleur ?
- Amarante.
Le soldat porta la main à sa tête d’où s’écoulait un filet de sang.
- Vous avez pas vu ma tarte ?
- Votre quoi ?
- J’ai pas pu l’éviter, elle est passée au bleu cerise.»
« Il délire » pensa le gendarme, qui revint à la voiture et demanda à Cervone d’appeler les secours.
« Et signalez une voiture en fuite, en direction de Gap, sur la 94. De couleur… c’est quoi déjà ? Amarante. Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Il sentit une présence derrière lui et se retourna. Le militaire lui faisait face, tenant à la main une espèce de sac en tissu sombre orné d’un cor de chasse en métal doré.
« C’est bon, je peux marcher.
- Parfait, on vous emmène au poste, vous y recevrez les premiers soins.
Cervone intervint :
« Mon frangin est dans les parachutistes ; amarante, c’est la couleur de leur béret, une sorte de rouge.
- Pas vraiment amarante interrompit le jeune homme, plutôt tomate, ou vermillon. La nuit tombait. Sans tenir compte de ça, j’aurais décrit la bagnole comme carmin, voire bordeaux. Mais en plein jour elle paraitrait vermillon… Non écarlate, c’est ça écarlate.
- OK ! Cervone, on recherche une auto écarlate. Et vous, soldat, avez-vous remarqué autre chose ? Immatriculation ? Signes particuliers ? Les passagers ?
- Je les ai pas bien vus. Deux hommes, portant des blousons.
De retour à la caserne Gubbio s’entretint avec son subalterne.
- Apparemment une voiture de pompiers. Rouge, mais pourquoi il le dit pas ? Amarante, écarlate… il se fiche de nous ? Faites-le venir.
Le chef interrogeait la victime.
- Pour mon rapport, le véhicule était rouge, n’est-ce pas ?
- Oui, mais quand j’y pense, plutôt vermeil, ou rutilant.
- Mais enfin… ne compliquez pas tout. Vous n’allez pas me donner 50 synonymes ! Regardez ce portrait du président sur le mur. Il y a un drapeau derrière, OK ?
- Oui
- De quelles couleurs ?
- Nin nin rouge.
- Ah ! Vous l’avez dit ! Donc la voiture est rouge ?
- Oui.
- Mais pourquoi ninnin ?
- Ah ça je peux pas le dire non plus.
- Mais pourquoi ?
- …
- Au fait, que faisiez-vous à cet endroit ?
- Je rentrais de permission, je m’apprêtais à traverser, et boum !
- Mais vous pouviez faire attention.
- Je vous l’ai dit, elle allait vite, elle a passé au bleu cerise.
- J’y comprends rien. Allez vous reposer.
L’homme sortit, et Cervone fit irruption dans la pièce
- Chef, j’ai fait des recherches sur internet. Tout devient clair. Ce type est un chasseur alpin. Dans cette unité il est de tradition de ne jamais prononcer le mot rouge ; ils le remplacent par « bleu cerise », ce qui explique amarante, écarlate et vermillon. Mais j’ai encore mieux : en cherchant dans Google des trucs sur les nuances de couleurs je suis tombé là-dessus, j’ai imprimé la page.
Le brigadier-chef parcourut la feuille.
- Moui… Forum MDA, jeu 176. Je comprends tout ! Quel règlement tordu ! Dépêchons-nous, il ne nous reste que quelques heures pour participer. Reste plus qu’à trouver une couleur…


À le dire et redire

Ce que je dirais de Poppy Caraway, c'est que dans les revers de ses jeans, on trouvait, à la saison des coquelicots, quelques pétales desdites fleurs, celles provenant d'un champ que Poppy traversait comme il aurait écartelé la mer pour se rendre en ville. Il devait son surnom à ce rouge dans ses revers, mais quel était son véritable prénom, je crois qu'alors je l'avais oublié.
Ce que je dirais aussi de Poppy Caraway, c'est que je l'aimais, qu'il l'ignorait. Je rêvais d'être son parfum. J'aurais, affleurant derrière l'oreille, coulé sur sa peau jusqu'à cette palpitation, base du cou. Se fondre à l'épiderme, parvenir au sang, couler amarante dans les veines de Poppy puis me rendre à lui, n'exhaler qu'une sueur. Un soir où nous bricolions le moteur de sa vieille Bentley, j'avais osé : « C'est quoi, ton parfum, Poppy ? Il sent bon... » Il avait continué à trifouiller sous le capot avant de lancer « Je n'en porte jamais ! C'est mon odeur que tu renifles. » Il avait ri, et moi, foudroyé par la révélation, j'étais entré en combustion, visage et désir. Oh me jeter sur lui, arracher le t-shirt bordeaux cambouis, déguster la merveille sculptée tapie dessous et mourir ensuite s'il l'exigeait, animal échoué sur la cambrure d'un cygne, heureux comme qui aurait enfin trouvé le but de son voyage ! Exister en lui après l'avoir dévoré : baisers, langue, dents. Velours de ma vie, Poppy.

Ce que tout le monde pourrait dire de Poppy Caraway, c'est qu'il avait la bougeotte chevillée aux jambes. Il disparaissait des jours qui s'allongeaient en semaines sans que nul ne sache sur quel chemin il s'était fait chasseur ou gibier. « Il est majeur, alors que personne n'aille l'emmerder ! » grondait son père à qui plusieurs connaissances de Poppy venaient demander des nouvelles du fils déserteur. Il revenait toujours, Poppy... jusqu'à ce matin d'hiver, glacé, le trépas en écharpe, quand la rumeur courut et que je la suivis, éperdu. «À la rivière, à la rivière » chuchotait la rumeur. « Poppy Caraway a tué un type !» ajoutait-elle, la garce, et les « NON ! » que je criais en révolte, ne laissaient rien cacher de ce qui me consumait.
Ce que les rapports d'enquête révélèrent de Poppy Caraway n'avait aucun sens, sauf à penser que celui que j'aimais aurait trempé dans un trafic de voitures volées et se serait débarrassé d'un collègue ambitieux. Le corps inerte sur la rive avec deux trous grenat au côté droit ne pouvait être le fait d'un garçon qui un jour avait arboré sur son tibia d'enfance des égratignures formant l'initiale de mon prénom. Ses semelles de vent à la Rimbaud n'avaient pu le traîner jusque là, en ce val au sommeil meurtrier. Quoi ? Poppy serait l'auteur de cette déchirure carmin, impudique ? Il faudrait que ça continue sans Poppy Caraway, dès lors en cavale ? Sans moi ?...

Ce que je dis à Poppy Caraway maintenant que j'ai vieilli, c'est que je l'aime encore et qu'il n'a pas disparu. Que l'autre, sur la rive d'hiver, n'a jamais été abattu par lui. Poppy et moi marchons côté à côte pendant que mes doigts serrent les siens qui me guident, boussole d'un nord errant. Personne ne le sait, personne ne le voit. Par mes gestes, paroles et silences, Poppy Caraway, ma richesse, mon secret, se meut, discute et se tait. Dans ma solitude, quand parfois une fragrance chérie sinue jusqu'à moi, j'ai en mon cœur des battements à la chair cerise, ceux d'un temps estival où nous étions, sommes et ne serons qu'un. Constance de ma vie, Poppy.

Achrome

Il est tendu, je le vois. L’exposition va ouvrir et il arpente les salles d’un air inquiet, boule de stress qui se demande comment il va être accueilli après son absence.
Six ans. Six longues années ; « Déserts » sa dernière expo a vu l’apogée de son art à sublimer les multiples nuances des monochromies minérales. Toutes ses photos ont été acquises en une semaine. Il ne savait pas qu’il allait entamer la traversée d’un désert d’une autre nature.

— Je me demande comment ils vont réagir, murmure-t-il.
— Bien. Ils vont bien réagir, pourquoi en doutes-tu ? Tu reviens avec une autre démarche, ne t’en fais pas, ton dossier de presse est très bien et le public, lui, t’est acquis d’avance. Tu as un nom, tu n’es pas le petit nouveau qui se lance, tu seras reconnu une fois de plus et ce n’est pas un intermède de six ans qui va faire la différence.

La différence pourtant est patente et les premiers invités qui déambulent devant les cimaises ont l’air surpris. Il était connu pour sa maîtrise des couleurs remarquable. Aujourd’hui il n’offre que du gris, une infinité de gris.
L’espace se remplit peu à peu, la galeriste nous fait signe en agitant un micro, j’aperçois plusieurs journalistes, des critiques influents, des têtes connues qui œuvrent dans diverses revues photo, et le public se concentre là où il sent que va se dire quelque chose.
— Reste près de moi, dit-il les dents serrées.
Je suis là, comme toujours, à ses côtés dans le succès comme dans l’abîme, celui de la dépression dont il sort à grand peine. C’est en le poussant à revenir à ses premières amours, celles de ses débuts, que je l’ai ramené à ce qu’était sa vie.
« Tu te souviens, la salle de bain sans fenêtre ? Tu y développais tes films et tu nous condamnais la baignoire pendant des jours avec ta planche pour l’agrandisseur et les cuvettes ! »
Il avait hoché la tête et souri.

Ce soir il prend la parole, hésitant, puis plus assuré. Il explique avoir voulu explorer un nouveau domaine, celui de la lumière ou de son absence, et entre les deux l’immense champ des possibles dans le clair obscur.
— Mais tout de même, intervient une dame, n’avez-vous pas le sentiment d’avoir limité votre mode d’expression en bannissant la couleur ? Je me souviens d’une vue sublime de ce désert islandais, des teintes sombres, du gris certes, mais vous y aviez fait ressortir des reflets de basalte, d’acier, d’ardoise, de cendres…
— Et un ciel de ténèbres, oui, répond-il sèchement. Sans doute ce paysage était-il précurseur de ce que je fais aujourd’hui. Mais elles sont là, les nuances dont vous parlez. Cherchez bien, il suffit de s’en convaincre, regardez et vous le verrez, le gris de la poussière, de l’étain, de la perle, et même celui de la tourterelle.
La dame reste coite, interdite.
Je lui presse doucement le bras et il se reprend.
— Mais pardon, je comprends que l’on soit désarçonné, oui, c’est un virage à 180 degrés dans mon parcours. Cependant, qu’est-ce que la couleur sinon une perception de la lumière ? Je me suis axé sur celle-ci désormais, c’est une autre façon de voir les choses.
Il sourit. La dame sourit en retour, soulagée.

Personne ne sait à quel point il dit vrai : une autre façon de voir les choses. Il se souvient que les couleurs existent, mais depuis l’accident il ne se souvient pas de ce à quoi elles ressemblent. Sous les boucles de ses cheveux, la cicatrice ne se voit plus. Mais moi je sais. Le choc, le sang, le crâne enfoncé, la trépanation. Et à son réveil, ses yeux qui ne voient plus que du gris.

Black is black

Nous nous sommes rencontrés dans un bal de carnaval pour étudiants.
J'étais costumée en Colombine, et, tout naturellement, je liai conversation avec un grand type habillé en Pierrot. La piste n'était éclairée que par une lumière noire qui faisait ressortir nos costumes, tels des fantômes dans la nuit. Nous avons dansé de délicieux slows et tangos, en discutant de tout et de rien, mais beaucoup de nous, ce qui, avouons-le, n'est pas rien. Au fur et à mesure que les danses se succédaient dans l'obscurité, je murmurais des confidences à l'oreille de mon cavalier. J'avais l'impression bizarre que de son côté, il ne me disait pas la vérité. Pourtant, une complicité, favorisée par l'ambiance feutrée de la soirée, s'établit rapidement entre nous. Lors d'une Java endiablée, ses mains se posèrent, coquines, sur mes fesses, et moi, je mis mes bras autour de son cou. Il avait une peau d'une rare douceur. Notre premier baiser fut torride. J'étais conquise. Le coup de foudre, quoi !
À la fin de la soirée, quand les lumières se sont allumées, nous fûmes invités par l'animateur à tomber nos masques. Je découvris que mon Pierrot était un magnifique black à la peau d'ébène et aux cheveux noir de jais. Je me jetai dans ses bras, sans dire un mot. Ce fut notre second baiser.

Nous nous retrouvâmes dans sa chambre. Il était interne en médecine, alors que je venais tout juste de réussir le concours de fin de première année. Ses étagères débordaient de livres : précis d'anatomie, traité d'embryologie, Vidal... Il me présenta à Charles, un squelette souriant de toutes ses dents, planté derrière son bureau.
- Charles, comme mon père ! m'esclaffais-je.
La carcasse fut bientôt vêtue de ma robe. Je vous laisse imaginer la suite.

Quelques semaines plus tard, lors d'un repas dominical en famille, je confiai ma liaison à mes parents.
- Il faudra que je vous présente Doudou !
Les yeux de ma mère, habituée à me questionner pour savoir si j'avais un amoureux, s'illuminèrent.
- Enfin ma chérie ! Et il s'appelle ?
- Je te l'ai dit Doudou.
- C'est un surnom tout mignon, mais encore ?
- Non, il s'appelle Doudou, Doudou Bâ, il est sénégalais.
Le sourire s'effaça du visage de ma mère devenu livide.
- Je ne suis pas raciste, murmura mon père, mais...
- On est raciste ou on ne l'est pas, il n'y a pas de "mais" possible.
- Et... bien sûr, il est noir ? demanda-t-il.
- Oui, Papa, noir profond, couleur café, noir d'ébène, noir-noir, et son grand front lisse luit comme de l'obsidienne. Bon, tu ne vas quand même pas nous rejouer le sketch de Muriel Robin, à la manière Charles du Plessis.
J'insistai sur le "du", que d'ordinaire, j'évitais quand on me demandait mon nom.
- T'aurais pu…
Je ne répondis pas, sachant bien qu'ils auraient préféré que je leur amène à la maison un garçon de type européen.
Mes parents me décevaient, j'avais honte ! Je m'enfuis en larmes, en claquant la porte, lançant à la cantonade ce mensonge :
- Et en plus, il est footballeur !

Nous restâmes fâchés plusieurs semaines, tandis que mon amour pour Doudou grandissait. Nous envisageâmes de nous marier, et, quand j'annonçai ma décision à mes parents, ceux-ci, résignés, consentirent à faire sa connaissance.
Hélas, sur la route, nous fûmes heurtés par un véhicule nous refusant la priorité. C'est moi qui conduisais. Doudou, fut tué sur le coup. Le chauffard était noir comme un Polonais, il avait tous les torts.

J'essaye de ne pas broyer du noir sur mon fauteuil roulant, tout en poursuivant mes études de médecine.

UNE PEUR NOIRE

Enfin fini ! Je levais les yeux de mon écran, la vue troublée par d’interminables heures concentrée derrière mon ordinateur, je revenais lentement à la réalité. Déjà vingt-heures trente! Je n’avais ni vu le temps passer, ni mes collègues quitter un à un le cabinet, depuis bien longtemps sûrement.
À cause de ce maudit dossier, je me retrouvais à fermer le bureau seule, en pleine nuit. Tout ce que je détestais. J’essayais d’ignorer l’inquiétude qui me gagnait peu à peu.
Alors que j’arrivais dehors, le froid me saisit à la gorge. C’était un de ces soirs d’hiver pluvieux, au ciel noir charbon, dont l’air humide et glacial semblait vous transpercer la chair jusqu’aux os.
Le charme du quartier piéton de la vieille ville avait complètement disparu dans la nuit noire. Des lampadaires épars laissaient les ténèbres envahir les ruelles étroites. Le ciel obscur se reflétait sur les pavés trempés, leur donnant une teinte noir de jais qui rendait l’atmosphère des lieux encore plus sinistre.
Les doigts tremblants, angoissée par la pénombre, je cherchais frénétiquement les clés du bureau au fond de mon sac. Fichues clés, impossible de les trouver dans ce fouillis. J’accrochais mon sac à l’imposant heurtoir de fonte noir carbone pour me libérer les mains. Je sentis enfin le métal gelé du trousseau et je m’empressais de fermer la porte fébrilement.
J’allais m’élancer sur le trottoir, mais sa vision me stoppa net. Sa silhouette se dessinait au loin, comme une énorme masse noir d’encre qui se distinguait à peine de l’ambiance sombre et lugubre des alentours. Il avançait d’un pas déterminé dans ma direction. Un frisson me parcourut de la tête aux pieds, tel un présage de mauvaise augure. Un instant immobile, je fis précipitamment demi-tour. La terreur me saisit, je sentais mon cœur exploser dans ma poitrine. Alors que je lançais un dernier regard derrière moi, je le vis s’arrêter devant la porte, juste là où je me tenais il y a quelques secondes. Son comportement était vraiment douteux, je devais m’échapper de cet endroit glauque sur-le-champ. J’accélérais le pas. La panique montait en moi. Je me concentrais sur le bruit saccadé de mes talons qui résonnaient sur les pavés en rythme avec les battements de mon cœur.
« Mademoiselle! » L’ignorer. Marcher vite, sans courir. Ne pas me retourner.
« Mademoiselle! Mademoiselle ! » Sa voix grave se faisait plus insistante. Toujours marcher. Encore plus vite. Ne pas lui répondre. Surtout ne pas me retourner.
J'entendis soudain le bruit lourd de ses pas, de plus en plus rapides, de plus en plus près. Je percevais son souffle rauque et sifflant, si proche que je pourrais bientôt le sentir dans ma nuque.
Je voulais courir, m’enfuir le plus loin possible, mais mon corps restait figé, pétrifié par la terreur. Je fermais les yeux durant les quelques secondes qui me séparaient de lui.
Brusquement, sa main pesante empoigna mon épaule. Ça y est, c’était fini. Avec la force du désespoir, je réussis à sortir de ma torpeur pour faire face à mon bourreau. Je distinguais à peine son visage, caché par l’ombre de sa capuche, sa peau ébène semblant se fondre dans la noirceur de la nuit.
« Bonsoir... Mademoiselle... Vous...Vous ne m’avez pas entendu ? » Il avait du mal à reprendre son souffle. « Tenez... Votre sac... Vous l’aviez laissé accroché sur la porte là-bas ».


JULIE ET LE MIROIR

Julie savoure la vie, elle la croque à belles dents et digère autant ses extravagances dont deux tics : une attirance indéniable pour l’outremer visuel, ainsi qu’une fixation obsessionnelle sur sa propre beauté. Amochée lors d'un grave accident dont elle sort saine et sauve, son visage est maculé d’escarres bleutées. La Rescapée est défigurée ; son enchantement habituel va vite céder place à la hantise d’une disgrâce imminente.
Tremblotante telle une feuille sèche, Julie revêt son chandail à manches courtes au parement azur, contourne son divan recouvert de lambris cobalt puisse présente devant son miroir qui lui renvoie une horrible image. Eléa déteste et la récuse. Porter un jour ce masque effroyable, méconnaissable n’avait jamais effleuré son esprit. Offusquée et inconsolable, elle se focalise, larmes aux yeux sur les décombres de son portrait en ruine. Son regard traîne sur son reflet à travers le cristal au cadre cyan, comme pour le supplier de lui redonner son image. Un désespoir l’envahit, celui de retrouver ce sourire engageant, ce silence expressif ainsi que cet éclat et cette éloquence des yeux paste qui l’habitaient, en harmonie avec le contour parfait de son visage.
LE MIROIR
— Ton vrai visage est en toi...il est plus beau mais invisible...Ton charme d’antan dont tu étais si fière est éphémère et trompeur. Périssable, Il est amené à disparaitre avec le temps, et un jour personne ne voudra plus s’y attarder. Ton attrait sera enseveli avec toi, cela est inéluctable ; tel est le destin de tout être, alors que ta vraie beauté, celle de ton cœur, de tes valeurs liées à ton âme, subsistera à jamais. Ton esthétique te survivra à travers tes bonnes œuvres tandis que tes traces éclaireront comme une lampe merveilleuse le chemin de ceux qui suivront.
JULIE
— Les gens m'admiraient, susurre-t-elle d’un ton chagrin.
LE MIROIR
— Oui, une poupée on l'admire le temps d’un jeu puis on la jette dans un coin proche du labyrinthe de l’oubliette. A cela, rien n’y fera, même des soins cabines appuyés par des formules de cosmétologie, prescrites par l’esthéticienne et distribuées via un réseau d’instituts de beauté. Quant à la chirurgie de façade, les prouesses techniques et biologiques actuelles ont montré leurs limites. Les ratages et autres maladresses dont la gente people a fait les frais font la Une des médias. Le charme naturel une fois détruit ne peut être reconstruit en entier.
JULIE
— Comment ça ?
LE MIROIR
— Quand une belle mélodie, vous emporte, vous fait fantasmer ; eh bien on est obligé d'aimer voire adorer son auteur même si l’on ignore son physique, on l'imagine toujours charmant. Pour ses fans, il n’est guère anonyme, toujours le plus beau, beau à travers sa musicalité qui nous rend heureux ; Il est admirable à travers ce qu'il donne et la splendeur en question, impérissable, demeure longtemps par le relais des générations entières.
JULIE
— Moi, je n'ai plus rien à l'intérieur depuis mon accident, mon alter égo a tout absorbé.
LE MIROIR
— Qu’est-ce que tu aimes dans la vie Julie ?
JULIE
— Le bleu me fascine et je nourris une grande passion pour les ouvrages traitant de l’identité.
LE MIROIR
— Quelles sont tes aspirations ?
JULIE
— Être en plein accord avec mon naturel et savourer mon existence d’androgène.

Les gilets jaunes

Qu’est-ce que j’ai fait comme économies depuis quelques mois ! Tout ça parce que j’ai t renoncé à courir les boutiques et grands magasins pour compléter ma collection de fringues et pompes diverses comme j’en avais l’habitude le samedi-après-midi. C’est qu’il s’en est passé des choses, les samedis après-midi à Paris et dans la plupart des grandes villes !
La première fois où je me suis trouvée sur les Champs Élysées devant une houle couleur citron progressant pacifiquement, je me suis étonnée puis réjouie du spectacle coloré. J’ai vite battu en retraite lorsqu’une horde casquée et armée s’est ruée face à cette foule. Depuis, vêtue d’un manteau sombre, soit je suis le mouvement de loin (– t’as mis ton gilet jaune, me demande mon benêt de frère en riant aux éclats –, pas si bête, solidaire mais prudente, je tiens à ma peau) ou j’en observe les péripéties à la télé et voyage ainsi à Bordeaux, Lyon, Toulouse, Montpellier
Et j’en vois des choses en considérant ces marées humaines, vastes champs mouvants parés de jaune d’or. Sur les ronds-points, c’est encore mieux : des bouquets de jonquilles montent la garde autour d’un feu.
En fin de soirée, tristement, je regarde des farandoles de narcisses se faufiler dans les ruelles étroites pour échapper aux casqués et à leurs fumées nauséabondes. Pire, j’aperçois narcisses et jonquilles pencher la tête ou s’écraser au sol comme des fleurs fanées après une tempête. Et mon esprit travaille, mon humeur se fait cireuse de samedi en samedi.
Parce qu’après tout, que réclament-ils, ces manifestants de toutes classes sociales, de tous âges, ces pères, ces mères dont certains ont chargé sur leurs épaules leurs petits poussins pour qui ils veulent un avenir meilleur, ces étudiants et retraités, certains le teint bilieux faute de repas équilibrés tous les jours de la semaine, faute de repas tout court ? Ils les scandent, les crient leurs rancœurs et leurs espoirs. Des pépiements de canaris en folie retentissent : du travail, des salaires décents, de la justice, de la solidarité, un toit sur la tête, et beaucoup moins de mépris de la part du roi Soleil et de ses sbires. Qu’on cesse de tenter de les piétiner comme de vulgaires pissenlits parce qu’ils ont leur dignité, qu’on leur permette de vivre décemment, tout simplement.
Grand-mère qui s’étonne naïvement de tout ce battage autour du jaune et qui a de mauvais yeux en a déduit que ça devait être LA teinte à la mode : elle a entrepris de me tricoter un cardigan avec une laine d’un ton topaze plutôt agressif, mais il aura l’avantage d’être très chaud !
Mon frère, cet imbécile, continue à critiquer, à se moquer de cette couleur qui, selon lui est en priorité attribuée aux cocus et à ceux qui refusent de faire grève. Je lui rétorque qu’il a beau jeu de se moquer, lui qui, depuis que le coiffeur a loupé sa coupe et sa teinture, se balade avec une tête en forme de banane. Le plus épaté, c’est mon père, cégétiste dans l’âme, qui n’en revient pas de voir « miss fanfreluches » s’intéresser à la politique et aux problèmes sociaux.
Et il n’a pas fini de s’étonner. Je viens d’apprendre que la boîte dans laquelle j’officie comme comptable a l’intention de délocaliser un maximum d’emplois en Pologne. Grève générale décidée. J’en serai, évidemment, piquet en semaine et manifestante le samedi. Mamie, utilise ton stock de laine, toi et tes copines de la maison de retraite, à vos aiguilles, mes collègues et moi aurons besoin de gilets, pourquoi pas jaunes !

Stupeur et tremblements

Ils sont tous en émoi devant sa dernière toile. Paul les observe, légèrement en retrait. Des pros de l’Art ! S’ils savaient…
Ils le disent grand peintre, certains l’appellent Maître. Mais ça c’était avant, lorsque de son pinceau il mariait les couleurs pour en faire des chefs-d’œuvre, avant que ces maudits tremblements ne s’emparent de ses membres. Combien de nuits passées face à la toile provocante dans sa frustrante virginité ? Elles l’ont vu cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Sans résultat. Dès que son pinceau s’approchait de la toile, Paul était pris de tressautements incontrôlables. Plus il se concentrait pire c’était.
Le constat fut amer mais tranchant comme le couteau d’empâtement désormais inutile : il ne pouvait plus peindre. Jusqu’à ce matin de la semaine dernière.
Il venait de passer des heures dans son atelier et un grotesque amas de verts sur le carton lui servant désormais de palette témoignait de son impuissance. Il rageait intérieurement, pestant contre lui-même, contre ce corps le trahissant, le regard fixé sur l’amoncellement de couleurs stagnant sur la palette. Jamais le terme de nature morte n’avait été plus justifié. Teintes mortes, formes mortes. Pourtant tous y étaient, le vert olive, le mousse et le lichen, le pomme et le kaki. Une douleur massacrante s’empara alors de son corps, accompagnée des habituels soubresauts. Il sentit sa cervelle sur le point d’exploser et n’eut d’autre recours pour calmer cette violence que de se saisir sauvagement du carton et de l’écraser contre la toile immaculée.
Il s’effondra à terre, prostré, regardant le châssis se libérer peu à peu de l’emplâtre du carton. Ce dernier descendait lentement au rythme déclinant des tremblements du peintre. La frustration fit place à la stupeur : la toile apparaissait, tel le premier matin de monde. Une spectaculaire mosaïque de verts entremêlés, peuplée de nuances jusqu’alors ignorées, s’offrit à son regard émerveillé. La douce étreinte du carton avait fait naître des formes qu’il n’aurait su peindre. Jamais jusqu’à présent son pinceau n’avait créé œuvre aussi aboutie.
Il vit là une marque de génie. Il savait qu’un tel chef-d’œuvre ne pourrait qu’enflammer regards et esprits. Jamais harmonie de verts n’avait atteint cette absoluité.
S’il avait eu quelque doute, le voilà effacé aujourd’hui.
Le Maître assiste de loin au vernissage de sa dernière exposition. « Stupeur et tremblements » ne laisse personne indifférent. Les visiteurs discutent et s’interrogent, les critiques parlent d’une nouvelle ère. Tous sans exception s’accordent pour dire qu’ils sont devant une merveille. Lui se tient à l’écart de peur de se trahir : ses tremblements éclaireraient son œuvre d’une lumière qu’il préfère laisser dans l’ombre.
Certains pensent reconnaître des verts néanmoins inédits, d’autres s’étonnent :
- Avez-vous vu ce smaragdin ?
- C’est un prasin, à n’en pas douter
- « Stupeur et tremblements » ? Faut-il voir là une référence au roman ?
- Certes ! La recherche effrénée de la perfection.
- Il semblerait que le Maître l’ait trouvée.

Paul sourit : il n’avait pas vu son œuvre sous cet angle-là ! Mais il sent les prémices d’une crise et s’éclipse. Il va taire la conquête fulgurante de la maladie sur son corps et son esprit. Parkinson attendra : il entrevoit un champ illimité de couleurs et d’autres toiles attendent d’être entartées.

Tout flamme, tout feu

C’est la fin de l’après-midi. Je me suis réveillé en pensant à elle. Brûlant.
Elle devait être dans l’un de mes rêves. Brûlant.

Je pense à elle tout le temps.

Plus tard. Je bois une bière ambrée en regardant par la baie vitrée.
Des écureuils se chamaillent sous les branches d'un grand arbre dont les feuilles ont pris une teinte corail. Soleil.
J'ouvre la baie pour chasser les relents de tabac froid. Un vent très léger.
J’allume la machine à écrire et travaille une petite heure sur ce roman que je promets depuis des années. Qui n’avance pas.
Petit à petit mon énergie se dissipe. Je me retrouve immobile devant le clavier, une cigarette à la bouche. Regardant la déchirure du papier peint saumon. On dirait la Corse.

Téléphone.

Allô ?
Bonjour.
Non, non, écoute...
Oui j'ai sûrement trop bu, d'accord, mais il n'y a pas de quoi...
Non, pas un salaud, tu exagères !
Mais je ne lui ai jamais parlé à cette fille ! Je te le jure.
Pas rouge, non, je dirais : carotte ?
Amoureux ? Écoute, tu peux pas me rappeler plus…
Non je ne me défile pas mais...
Voyons, sois raisonnable !
C'est définitif ?
Comme tu veux. Au rev…

Elle a coupé. Pour toujours.
Elle a pris les devants. Comme toujours.

A cause de cette fille aux cheveux oranges. Carotte, je dirais.

Je pense à elle tout le temps.
Je pense à elle tout le temps.
Je pense à elle tout le temps.1

Merde merde merde !
Clémentine.

Je ne l’ai jamais vue qu’extrêmement habillée. Couverte.
Tout son corps est caché. Jusqu’aux extrémités. Bottes cuivrées sous une jupe rouille à mi-mollet. Longue veste mandarine. Elle porte des gants.
Je lui imagine des seins petits, fermes et pâles, avec des taches de rousseur. Son ventre serait doux et chaud. Sa peau souple sentirait le paprika. Un peu.
J’ai envie de la serrer très fort contre moi, de lui dire des choses qui la consoleraient. Car elle serait triste. Au début.
Je mangerais ensuite lentement son abricot. Tendrement.
Je veux devenir son horizon comme elle est devenue le mien. A son insu.

Je roule lentement vers le centre-ville en écoutant Tangerine Dream. Aurora borealis.
Il est minuit, trop tôt pour rentrer, trop tard pour débarquer chez qui que ce soit.
Pour la deuxième fois de la journée je me gare en bas de son immeuble. J'allume une cigarette dont je ne sens pas le goût.

Comment déclarer ma flamme ?

Une des fenêtres est éclairée. Sa chambre ?
Je respire longuement l'air tiède de la nuit.
Peut-être que c'est le moment. J'y vais ?
Mais s'il y a quelqu'un avec elle ? Tant pis, j’y vais .
La chambre s'éteint. Que se passe-t-il ?

Merde merde merde !
Clémentine !

Qu'est-ce que je fais, moi, maintenant ?
Des larmes me coulent le long des joues. De rage.
La rage du faible. La seule que je connaisse.
La honte, quoi.

Je remonte dans la voiture, démarre et roule. Au hasard.
Dans la boîte à gants, la bouteille de secours. Single malt.
Je bois au goulot, j'en renverse un peu. J’ai le hoquet.
Qui me fait pleurer de plus belle. Tousser.

Je suis sur les boulevards. Je n'y vois plus rien. De l'eau plein les yeux.
Flottant devant moi, l'aiguille du compteur. Comme un cierge.
110, 120, 130.
Vitres baissées. L’air s’engouffre dans l’habitacle. Sèche mes larmes.
Loin devant moi, le feu passe à l’orange. Je ferme les yeux.

Un bleu en enfer

Quand j'essaie de me souvenir de lui, je ne peux empêcher un blues lancinant de m'étreindre. C'était un moins que rien, un tout petit, un insignifiant. Un bleu, arrivé depuis peu dans l'entreprise. Souvent il sifflotait une chanson de Leforestier : « C'est une maison bleue, accrochée à la colline… ».
La première fois que je l'ai vu flottant dans son vêtement de travail en toile grossière d’un bleu délavé maculé de taches marines ; un bleu bien trop grand pour lui ; la première fois que je l’ai vu, mal à l'aise dans ses godillots trop lourds, j'ai pensé que désormais ils envoyaient des enfants faire le sale boulot. Le pauvre petit avait si froid que ses joues se cyanosaient. On aurait pu le prendre pour un schtroumpf !
Quand je lui parlais, il me dévisageait de ses grands yeux tristes, des yeux d’un azur si clair qu’on pouvait y voir s’enrouler des volutes de brume. Je comprenais que ce petit avait du bleu à l'âme.
Le jour de la catastrophe je le regardais s'avancer d'un pas mal assuré vers le cœur de l'usine quand la formidable explosion a retenti. Un nuage de fumée l'a fait disparaître à ma vue. Quand le nuage s'est dissipé, il était assis tout tremblant sur un bloc de béton venu de je ne sais trop où. Mis à part des bleus un peu partout sur le corps, le gamin avait l'air en bonne santé. Qu'importe, il pouvait se vanter de m'avoir fichu une frousse bleue ! Autour de nous on entendait crier. Des gens courraient dans tous les sens. Bientôt les gyrophares projetèrent leurs lumières bleu électrique sur les murs calcinés : les secours arrivaient.
Je consolais le petit qui pleurait en silence. Il me disait qu'il n'était pas fait pour la vie d'usine. Lui ce qu'il aimait c'était s'asseoir devant la Grande Bleue, rêver devant la parfaite horizontalité céruléenne, lire de la poésie en se laissant bercer par la douce monotonie des vagues se brisant sur l’estran. Je l’écoutais en souriant, depuis longtemps je pressentais que le gamin avait un petit côté fleur bleue !
Il n’avait pas de famille, je l’ai pris chez moi. C’est vrai, je ne suis pas un fin cordon bleu, le fait est établi, je ne peux le renier. Mais à mes côtés le petit s’est remplumé malgré tout.
Jusqu’à ce qu’un bas-bleu jette son dévolu sur lui et l'embobine de ses paroles doucereuses. Je ne suis qu’un col bleu. Face à cette vipère, je n’ai pas fait le poids. Elle a embarqué le gamin. Qui sait ce qu’il est devenu ?
Aucun sang bleu n'a jamais coulé dans mes veines, mais ma bonne éducation m'interdit cependant les palsambleu, les corbleu, les maugrebleu, les morbleu, les parbleu, les sacrebleu et autres ventrebleu chers à Brassens. Il n’empêche qu’au souvenir de ce presque enfant au milieu de l'usine en ruine, je me sens l'âme d'un révolutionnaire.

Mémé tricote


Derrière la fenêtre fermée, à l’abri de la pluie qui tempête, près du feu de cheminée, assise sans parler, Mémé tricote. Le temps est gris, d'un gris souris et monotone.
Au fond, elle rêve, Mémé. Le vent fait battre les volets. Fernand roupille, les mains croisées sur sa bedaine. Lové contre ses pieds, Pompon ronronne. Son œil de tigre, d'un gris félin, s'allume à chaque bruit incertain. C'est son instinct.
C’est un salon de gens âgés. Une vieille horloge tiquetaque dans un coin. Un vieux fumet de pot-au-feu s’accroche aux murs. Le buffet luit d’une graisse de cuisine jamais partie. Des porcelaines un peu fanées décorent un vaisselier. C’est assez laid. Une courtepointe d'un gris poussière recouvre le canapé. De loin, on dirait presque une serpillère. La pièce sent le renfermé, le vieux moisi, on manque d’air.
Et pourtant.
Mémé tricote.
Ses aiguilles tissent une layette de nouveau-né. C’est pour Lola, sa petite fille. Dans deux mois, elle accouchera. Un bébé viendra au monde. Mémé sera-t-elle toujours là ? Elle rêve. Les yeux ouverts sans voir, elle pense à ses enfants. Joël le premier qui gazouillait comme personne, Chantal la deuxième qui mangeait comme un ogre ; Jacques le plus fort, qui rentrait le soir, les genoux crottés d’une bagarre avec les gars de l’école. C’est si loin. Et pourtant.
Mémé est seule au monde face à Fernand qui sommeille. La laine blanche mousse d’une brassière. On voit déjà les emmanchures. Elle mettra du gris perle pour la bordure. Comme ça, ce sera garçon et fille. Et puis ce sera joli.
Le vent rugit dans le soir. Un soir d'une grisaille un peu triste.
Un jour, peut-être l’enfant à naître questionnera ses parents : « Elle était comment ta grand-mère ? Raconte comment elle était, maman. »
Alors Lola racontera Mémé. Mémé et ses gilets de ce gris tourterelle qui va bien à ses cheveux. Mémé près de la cheminée, à tricoter des choses en laine. Fernand le grand-père, le chat, tout ça. Et puis la vieille maison, l’odeur des choses qu’elle a gardées et des gens qui s’y sont aimés.
Mémé soupire. À bien regarder, le point jersey est moins joli que le point mousse. Elle rajoutera des côtes anglaises. Et puis, dans le fond, cette brassière ne servira pas longtemps. C’est comme elle.
Fernand s’éveille.
- Y pleut toujours ?
- Oui. Rendors-toi donc.
L’horloge égrène six heures du soir.

La pluie tempête sur les carreaux.
Mémé soupire.
Au fond, au chaud, tout au fond d’elle, reste la vie d’une petite vieille.
Elle a vingt ans, à peine. Une robe légère à petits pois, des mocassins d'un gris argent. Fernand l’attend sur sa moto. Il va la prendre par la main. Il y a un bal un peu plus loin.
Quelques années plus tard, ils auront des enfants.
Aujourd’hui, leurs enfants ont grandi depuis longtemps. Et même ils ont mûri. Et même ont bien vieilli. Et même ils sont parents. Et Lola prend la suite.

La cheminée crépite d’un feu rouge dans le noir. Il faudrait allumer une lampe. Les braises jouent avec les murs, avec les porcelaines, et le vieux vaisselier.
Le vent mugit. Mémé s’endort. Mais non, elle rêve.
Roule dans son cœur un ouragan de bonnes raisons d’avoir vécu aussi longtemps dans sa maison. Fernand l’attend sur sa moto.

Quand Manon voit rouge

Manon était belle et le savait.
Parfois des hommes la sifflaient dans la rue mais elle restait indifférente, continuant sa route tranquillement sans se retourner, sauf ce matin- là.
Elle s’était levée très tôt car elle devait aller voir sa mère, souffrante, installée provisoirement chez une amie. La cité ou demeurait Laura s’appelait la cité des maisons rouges. Elles se connaissaient depuis des années, du CP au collège, elles avaient toujours été ensemble.
Leurs mères, bien que réticentes, cédaient souvent quand elles voulaient passer la nuit du mardi au mercredi ensemble, chez l’une ou chez l’autre. Manon et Laura prenaient bien la précaution d’emporter chacune le même pyjama rouge cerise. C’était un peu comme leur « doudou » fétiche. Quand elles furent plus grandes, elles cessèrent de se vêtir de la même façon ou presque. Si Manon portait une robe indienne couleur coquelicot, Laura lui préférait un jogging vermillon. De toute façon elles restaient toujours dans les tons gais et chatoyants.
Donc, ce matin-là pour en revenir à son histoire, elle s’était préparée avec soin et n’avait pas oublié l’écharpe que sa mère lui avait réclamée. Tu te souviens ma grande que j’adore les couleurs vives alors, s’il te plait prends celle qui est dans la commode, une rouge fuchsia avec des petits oiseaux dessinés en relief.
Vêtue d’un manteau long et de bottines assorties, elle avait de l’allure. Et justement un homme la siffla.
Elle ne voulait passe retourner mais se sentait quand même flattée. Il n’y avait pas de honte à se faire siffler se disait-elle en pensant à toutes ces femmes qui dénonçaient le harcèlement. Elle prenait toujours cela pour un compliment surtout, si l’homme en question accélérait le pas pour venir à sa hauteur, lui confirmer verbalement qu’elle était très belle.
Hélas ce n’était pas son jour, celui qui avait sifflé était un sale type connu dans le coin qui ennuyait toujours les femmes seules. Ce n’était pourtant pas le moment de l’agacer. Elle l’était suffisamment avec cette mère se laissant aller depuis la mort de son père. Heureusement que celle de Laura pouvait la garder chez elle quelques jours, le temps de se retourner pour trouver un endroit où elle serait bien soignée. La dépression est une maladie terrible.
L’homme arrivé à sa hauteur poussa un juron : merde, je te siffle depuis une demi-heure, t’es sourde ou quoi ?
Elle ne se retint pas, se tourna vivement et le gifla. Son visage devint cramoisi de colère et il voulut la frapper.
Trop tard elle lui avait mis un coup de genou bien placé qui le fit se plier en deux de douleur.
Elle reprit sa marche en marmonnant qu’elle allait s’inscrire dans une association qui dénonçait le harcèlement car il y avait une nuance entre un petit coup de sifflet admiratif et des injures. Elle s’énervait tellement que lorsque sa mère la vit, elle lui demanda ce qui la mettait dans cet état.
— Quel état ?
— Mais tu es rouge comme une tomate
— Mais je suis en colère !
Et elle raconta. Sa mère et celle de Laura rirent de bon cœur et finalement cela se termina par un petit verre de vin rouge qui était soi-disant le super beaujolais nouveau.


Bleu, bleu, le ciel de Provence...


"Bleu, bleu, le ciel de Provence, Bleu, bleu, le ciel de Provence, Bleu, bleu, le ciel de Provence".
Le disque était rayé, l'aiguille du Teppaz avait renoncé à franchir le sillon suivant. Jamais nous ne saurions de quelle couleur était le goéland ni celle du bateau qui danse.
Ma mère, de l'autre côté de la cloison, cria :
- Tu vas arrêter ce truc, je n'en peux plus du ciel de Provence !
Marcel Amont continua à s'égosiller car, malgré les récriminations de maman, l'adolescence étant ainsi faite, je laissai mon chanteur préféré bégayer encore une ou deux fois avant de faire un geste. Je poussai enfin d'un petit coup sec le minuscule diamant afin de l'aider à franchir le cap. On entendit un grésillement désagréable et, manque de chance, le début du refrain hoqueta de nouveau !
Cette fois, ce fut ma soeur qui entra en trombe dans ma chambre :
- Tu retires ce disque pourri immédiatement ou je t'étrangle et c'est ta langue qui va devenir bleuâtre par manque d'oxygène, je te le jure, me beugla-t-elle dans les oreilles.
- Je fais ce que je veux et tu n'as pas à entrer chez moi sans ma permission, ricanai-je tout en me mettant prudemment à l'abri derrière le bureau.
Je ne pensai pas vraiment qu'elle pourrait mettre sa menace à exécution, toutefois, par prudence, je préférai hurler :
- Maman, y a Françoise qui m'embête !
Pas de réponse. Je m'égosillai :
- Elle veut me tuer !
Notre mère, habituée à nos échauffourées et pas du tout impressionnée par mes appels à l'aide, réagit en criant à son tour :
- Débrouillez-vous toutes les deux, mais change de disque cela fera du bien à tout le monde. J'aimerais que le ciel au-dessus de nos têtes redevienne azur et non céruléen comme un caban sous la pluie d'orage, continua-t-elle avec un lyrisme inattendu.
Comme il était hors de question que j'obtempère sans résistance, je regardai ma frangine dans les yeux et soutint son regard bleu acier fort peu aimable puis donnai un nouveau coup de pouce sur la branche du tourne-disque. Un son strident nous vrilla les tympans et Marcel se remit à cafouiller :
" Et dans tes yeux mon rêve en bleu, bleu, bleu, bleu..."
Ce devait être la fin du troisième refrain. Mon disque était définitivement fichu. Je remarquai alors la mine réjouie de Françoise. Elle pensait avoir gagné la partie, mais je n'allai pas abandonner comme ça.
Dans quelques jours, ce serait mon anniversaire et j'allais recevoir un peu d'argent, je pourrais m'offrir un 33 tours de mon chanteur chéri. Au lieu des deux mêmes chansons sans cesse ressassées, je pourrais écouter une dizaine de titres, ce serait moins lassant pour mon entourage et très chouette pour moi.
Près de soixante ans ont passé et souvent, sous ma douche, je chante à tue-tête :
" Bleu, bleu, le ciel de Provence" et je souris avec nostalgie, en pensant à mon disque rayé...
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Mon 9 Dec - 10:15 (2019)    Post subject: Publicité

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