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Mes pattes, en reposoir

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Critiques constructives Jeu N°173
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Jodie
Conjonction volubile

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Joined: 21 Jul 2011
Posts: 1,896
Localisation: Forêt profonde
Féminin Scorpion (23oct-21nov) 虎 Tigre

PostPosted: Wed 2 Oct - 16:23 (2019)    Post subject: Mes pattes, en reposoir Reply with quote

Mes pattes, en reposoir

D'homme épuisé, je serais devenu ours, avec hivernation obligatoire. Tout de boule velue en ma caverne, j'occuperais ma juste place et quel luxe ce serait ! Que le temps tournât bruine ou neige, nulle misère ne m'atteindrait ! Je dormirais. Mais avant ma mort d'hiver, ma saison de parenthèse sous l'auvent des rocailles, j'irais promener ma carcasse plantigrade.
Je passerais, racoleur muet, calèche silencieuse, et ceux qui auraient besoin de moi, de la pause ensommeillée en mon genre ursidé, m'interpelleraient. Les plus hardis nécessiteux tenteraient l'accroche de leurs doigts en mes poils et se hisseraient. Je les porterais. Autant que je pourrais engloutir en ma fourrure, j'engloutirais.
Ours grave, saint Christophe des dépressifs, malchanceux sans étoile, trop laids, bancals, seuls, cœurs et vies brisés : je porterais, aiderais à traverser le fleuve hiver et l'absence des abeilles. Fort, sans crainte de la lourdeur des corps, Abel Tiffauges louvoyant entre les aulnes, nul Caïn n'entraverait mon nomadisme : je porterais, retournerais à mon point de départ, grimpant, écartant torrents d'eau ou de roches... oui, je réussirais cette marche, flageolant sous la masse des désespérés réfugiés en mes poils « Vite, allons dormir ! Vite, ours secourable, avance !»

Ils auraient hâte, ceux que je trimbalerais, de se reposer, de clore paupières et souffrance de vivre lorsqu'on ne sait plus comment cela fonctionne, une vie, ou que, mauvais bricoleurs, on n'a jamais fait que mélanger les outils et gâcher l'ébauche première. L'ours que je serais, oublieux du rire, du bonheur, seulement existant dans l'acte du porter, pêcherait en ses entrailles la fureur du Berserker et tiendrait, muscles harnachés d'entêtement pour les lever haut, jusqu'en son divin d'antan, ces parasites piquant en sa fourrure, têtes d'épingles, de chardons, puces et tiques. Vous.

Je vous annoncerais à la montagne « Ils sont là, avec moi, nous laisseras-tu entrer ? » Le rideau végétal s'écarterait. Ma maison de pierres, basse cachette, vous accueillerait.

Sans manières, sans manger car qui dort dîne, nous nous coucherions sur les herbes fleurant foin comme urine. J'aurais sur mes pattes votre consolation : des traces de miel, miel de ma légende mais qui collerait nos museaux, nous retiendrait les uns aux autres, peaux sur poils. Peaux, car vous vous seriez dévêtus, impudiques essuyant leurs sueurs à ma chemise primale.
Après soupir collectif, nous nous endormirions, oublierions temps, espace, ceux du dehors et du lointain. Nous ne subirions plus car enfin tout serait fini. Je psalmodierais notre saga « Moi, ours de la montagne, descendu quérir vos peines et vos rêves déçus pour accompagner les miens ; moi, qui reçus par le sang ce droit d'échapper un hiver à la ronde du vivant en dormant contre le cœur usé des terres ; moi, vous offrant ce retrait en coulisses soyeuses ; je vous dis : Soyez sans crainte, amis, et dormez ! »
S'évaporerait, loin de nos chairs accolées, l'insupportable d'être rejetés. Disparaîtraient aigreur, acidité, amertume. Alors vous, petits corps agglutinés à l'ours protecteur, au psychopompe câlin, avoueriez l'horreur des saisons précédentes lorsque duraient l'atroce souffrance et les insomnies.
Oui, nous dormirions, mes amis, mes fourrures ; tout l'hiver, nous dormirions dans la chaleur qui vous aurait négligés.
Avec un peu de chance, le printemps, épuisé par les renaissances, mourrait et nous ne nous réveillerions plus.
_________________
God as a dead robin ; God as the eye of a dead robin ; God as your barely visible reflection in the eye of a dead robin
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PostPosted: Wed 2 Oct - 16:23 (2019)    Post subject: Publicité

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Donaco
Conjonction volubile

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Joined: 10 Oct 2018
Posts: 374
Féminin

PostPosted: Wed 2 Oct - 16:45 (2019)    Post subject: Mes pattes, en reposoir Reply with quote

Quel style, mais quel style ! Ca a été mon numéro 1 !

"Mes pattes, en reposoir" m'a rappelé un peu la prose de Jean Giono, charnue, forte en comparaisons, rurale, pleine d'une sensualité champêtre et primale, aussi. Je n'ai pas tout compris tout de suite mais je me suis laissée bercer par une espèce de chant du monde, qui sent fourrure et miel et sommeille dans la caverne des premiers jours.
Magnifique !
Je serais bien incapable d'écrire un texte aussi puissant et aussi atypique !

Il faut le chercher "Maintenant, c'est fini"mais il est clairement sous-entendu.
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Pierre
Conjonction volubile

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Joined: 05 Jun 2010
Posts: 710
Masculin

PostPosted: Wed 2 Oct - 17:26 (2019)    Post subject: Mes pattes, en reposoir Reply with quote

Oui, un texte formidable ! D'abord il y a le titre. Mystérieux, énigmatique, qui interpelle, qui donne aussitôt l'envie de lire. Et puis il y a l'écriture. Qui réussit le tour de force d'être à la fois vive, nerveuse et poétique. Il est beau cet ours grave, Saint-Christophe des dépressifs, généreux à sa manière, plein d'empathie pour toute une populace de déshérités, de cabossés de la vie. Mon numéro un pour la forme, le fond, bref, un coup de cœur !
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MamLéa
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Joined: 06 Sep 2014
Posts: 6,020
Localisation: Lorraine (54)
Féminin Bélier (21mar-19avr) 鼠 Rat

PostPosted: Wed 2 Oct - 21:21 (2019)    Post subject: Mes pattes, en reposoir Reply with quote

Très bien écrit avec de belles tournures, mais il fallait choisir. Dommage pour la poésie et l'ambiance qui s'en dégagent.
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“Il écrit si bien qu'il me donne envie de rendre ma plume à la première oie qui passe.”
Fred Allen
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chuchoterie
Conjonction volubile

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Joined: 26 Dec 2018
Posts: 231
Localisation: Grand Est
Féminin

PostPosted: Thu 3 Oct - 14:40 (2019)    Post subject: Mes pattes, en reposoir Reply with quote

Style impressionnant qui rappelle "Le nocher" (J'avais mis Le Nocher en number 1, au jeu 170). J'ai commencé par adorer ce texte, puis je me suis un peu lassée des références que je ne reconnaissais pas. Il est tout de même magnifique.
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