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Les textes du jeu 173

 
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danielle
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Posts: 12,598
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Mon 9 Sep - 07:56 (2019)    Post subject: Les textes du jeu 173 Reply with quote

Mémé
« Maintenant, c’est fini !… » a murmuré papa en jetant un dernier regard sur le cercueil de grand-mère descendu au fond du caveau et recouvert de pétales de roses. Il a ajouté tout bas, en me serrant la main que j’avais glissée dans la sienne :« Plus personne ne m’appellera mon p’tit gars... » Puis il m’a souri.
Pendant que les employés des pompes funèbres s’affairaient autour des tombes, nous avons pris la direction du Café des Platanes, où une collation avait été prévue pour la famille et les proches. Je marchais devant, avec papa en lui tenant la main jusqu’à ce que j’aille rejoindre mes cousines, adolescentes comme moi.
Nous avions, toutes les quatre, revêtu notre plus jolie robe d’été. Mémé aurait aimé nous voir marcher ainsi, rieuses, bavardes et légères sur la route qui remontait du cimetière. Nous avions toutes pleuré en prenant la parole à tour de rôle pour parler de notre grand-mère, notre mémé qui nous avait tant aimées, aidées, gâtées, conseillées, guidées, allant même jusqu’à mentir à nos parents pour nous protéger de leurs foudres quand nous avions fait ce que les adultes appelaient des bêtises. Notre mémé venait d’avoir quatre-vingt seize ans. Dans tous les discours prononcés au cimetière, chacun a souligné que c’était une femme d’exception. Elle n’avait jamais caché à personne que,lorsqu’elle s’est mariée à vingt ans, elle était déjà enceinte de son premier enfant qui allait devenir mon père. Et elle était fière de dire à tout le monde qu’il était un enfant de l’amour. Notre mémé était une féministe avant l’heure, une militante, une femme d’action. Elle avait, à seize ans été médaillée d’or de gymnastique dans l’équipe de l’Amicale laïque du canton puis déléguée syndicale de la banque où elle avait trouvé son premier emploi après avoir passé brillamment son baccalauréat, militante au planning familial dès sa fondation, présidente de l’ association des parents d’élèves de l’école publique, et j’en passe..., Notre mémé savait tout faire : elle était la reine du jardinage, ses salades étaient les plus tendres et ses tomates les plus juteuses, ses radis les plus croquants, elle était magicienne dans sa cuisine, et savait nous transformer de vieux morceaux de pain rassis en délicieux pain perdu ; elle était la fée de la couture à partir des patrons Burda et nous l’avions sacrée impératrice du tricot quand elle nous avait réalisé des pulls jacquard que toutes nos copines nous enviaient. Elle était aussi une bricoleuse hors-pair elle savait déboucher les siphons , réparer les vélos, raboter les portes qui grincent et changer les carreaux cassés. Elle était aussi une inégalable conteuse d’histoires : contes pour enfants pour nous endormir, puis récits de voyages pour nous faire rêver. Pendant l’été , elle inventait des blagues pour faire passer le temps quand, réunies sous le parasol, nous l’aidions à effiler des monceaux de haricots, ou écosser des mannes de petits-pois dont elle faisait ensuite des conserves qu’elle rangeait dans un placard qu’elle avait peint elle-même en vert-chou et décoré de roses au pochoir. Elle savait tout faire notre mémé : elle aurait pu être institutrice, nutritionniste, monitrice de colo, infirmière, météorologiste, entre autres…
« Maintenant c’est fini... » a dit papa en s’essuyant les yeux. Mais ce n’est pas fini. Quand je l’ai vu sourire en me regardant, j’ai su que mémé venait de lui souffler à l’oreille . « Pleure pas mon p’tit gars, pense à la vie… »

Clap de fin

Elle se sentait lasse, si lasse. Enfin, tout cela était terminé.
Pour eux tous, depuis le matin, elle avait souri et fait bonne figure. Pour leurs applaudissements ravis, elle avait fait mine de s’extasier à l’arrivée de ce gâteau monstrueux alors qu’elle était rassasiée depuis les hors-d’œuvre.
Ce n’était pas tant sa fête à elle que la leur, qu’ils avaient voulue inoubliable afin qu’elle restât dans les mémoires et les albums photos.

Pensez donc, une centenaire dans la famille ! Tout le monde ne pouvait en dire autant ! Célébrer cet anniversaire serait leur grand œuvre, la fierté de la décennie. Depuis des mois ils s’y activaient et à vrai dire, les démarches avaient commencé depuis au moins deux ans.
Il avait fallu retrouver, dispersés parfois très loin, tous les arrière-cousins dont un grand nombre ne se connaissait pas et qui n’avaient en commun qu’elle-même, l’aïeule, indifférente à tout cela.

Il en était arrivé toute la journée de la veille, et ils s’étaient vu remettre des étiquettes avec leur nom.
Elle, on l’avait fait trôner sous la tente dressée dans le parc – oui, ils avaient été jusqu’à louer un château pour l’occasion - d’où elle avait pu les regarder passer, souriants, étonnés, qui de se retrouver, qui de se découvrir, tandis qu’elle faisait semblant d’être là. Les heures avaient été si longues…

Quand elle s’était retirée de bonne heure, le soir, son fils aîné, plein de sollicitude, lui avait demandé si tout allait bien, si elle n’avait besoin de rien.
Non, rien, elle n’avait besoin que de repos pour pouvoir affronter l’épreuve que serait le deuxième jour dans l’agitation et la foule de cette descendance dont elle avait depuis longtemps perdu le fil.

Raymond et elle avaient eu huit enfants, qui tous s’étaient appliqués à agrandir la famille. Jusqu’aux premiers arrière-petits-enfants, elle avait encore montré quelque intérêt pour le renouvellement des générations mais tout ceci allait trop vite désormais, et quand d’aventure elle recevait une visite en sa maison de retraite, elle ne cachait plus que les petits la fatiguaient.

Ce soir, la fête était finie. Enfin. On avait quitté le château, les adieux avaient duré des heures entre les cousins qui se promettaient de rester en contact, et sans doute étaient-ils sincères à cet instant. Mais elle savait bien, elle, comme la vie quotidienne reprend vite ses droits et tue dans l’œuf les meilleures volontés. À moins que ses obsèques ne soient la prochaine occasion de les rassembler tous à nouveau, et cette pensée la fit sourire malgré sa fatigue.

Allongée dans la pénombre, elle revivait l’interminable séance photo qui avait commencé lorsqu’on lui avait mis ce bébé dans le giron, pour immortaliser le siècle d’écart entre la centenaire et le nourrisson de deux semaines. Toutes les tranches d’âge avaient ensuite voulu poser avec elle.
Elle s’émut en revoyant le visage d’innocence de cet enfant si petit, dont elle n’avait pas cherché à retenir le prénom. Elle lui souhaita bonne chance en son cœur. Il avait la vie devant lui, quand elle n’avait plus rien à accomplir.

Que tout cela est vain, songea-t-elle. Cet enfant ne lui était pas grand-chose et elle ne serait pour lui qu’une figure inconnue quand il regarderait sa photo dans quinze ans avec une moue dubitative.

Elle était si fatiguée à présent. Elle avait tenu, pour eux, le temps qu’il fallait. Maintenant, elle pouvait partir.
Comme une bougie dont la flamme se souffle, sans bruit, sans rien dire, sans déranger, elle quitta la scène.

Mes pattes, en reposoir

D'homme épuisé, je serais devenu ours, avec hivernation obligatoire. Tout de boule velue en ma caverne, j'occuperais ma juste place et quel luxe ce serait ! Que le temps tournât bruine ou neige, nulle misère ne m'atteindrait ! Je dormirais. Mais avant ma mort d'hiver, ma saison de parenthèse sous l'auvent des rocailles, j'irais promener ma carcasse plantigrade.
Je passerais, racoleur muet, calèche silencieuse, et ceux qui auraient besoin de moi, de la pause ensommeillée en mon genre ursidé, m'interpelleraient. Les plus hardis nécessiteux tenteraient l'accroche de leurs doigts en mes poils et se hisseraient. Je les porterais. Autant que je pourrais engloutir en ma fourrure, j'engloutirais.
Ours grave, saint Christophe des dépressifs, malchanceux sans étoile, trop laids, bancals, seuls, cœurs et vies brisés : je porterais, aiderais à traverser le fleuve hiver et l'absence des abeilles. Fort, sans crainte de la lourdeur des corps, Abel Tiffauges louvoyant entre les aulnes, nul Caïn n'entraverait mon nomadisme : je porterais, retournerais à mon point de départ, grimpant, écartant torrents d'eau ou de roches... oui, je réussirais cette marche, flageolant sous la masse des désespérés réfugiés en mes poils « Vite, allons dormir ! Vite, ours secourable, avance !»

Ils auraient hâte, ceux que je trimbalerais, de se reposer, de clore paupières et souffrance de vivre lorsqu'on ne sait plus comment cela fonctionne, une vie, ou que, mauvais bricoleurs, on n'a jamais fait que mélanger les outils et gâcher l'ébauche première. L'ours que je serais, oublieux du rire, du bonheur, seulement existant dans l'acte du porter, pêcherait en ses entrailles la fureur du Berserker et tiendrait, muscles harnachés d'entêtement pour les lever haut, jusqu'en son divin d'antan, ces parasites piquant en sa fourrure, têtes d'épingles, de chardons, puces et tiques. Vous.

Je vous annoncerais à la montagne « Ils sont là, avec moi, nous laisseras-tu entrer ? » Le rideau végétal s'écarterait. Ma maison de pierres, basse cachette, vous accueillerait.

Sans manières, sans manger car qui dort dîne, nous nous coucherions sur les herbes fleurant foin comme urine. J'aurais sur mes pattes votre consolation : des traces de miel, miel de ma légende mais qui collerait nos museaux, nous retiendrait les uns aux autres, peaux sur poils. Peaux, car vous vous seriez dévêtus, impudiques essuyant leurs sueurs à ma chemise primale.
Après soupir collectif, nous nous endormirions, oublierions temps, espace, ceux du dehors et du lointain. Nous ne subirions plus car enfin tout serait fini. Je psalmodierais notre saga « Moi, ours de la montagne, descendu quérir vos peines et vos rêves déçus pour accompagner les miens ; moi, qui reçus par le sang ce droit d'échapper un hiver à la ronde du vivant en dormant contre le cœur usé des terres ; moi, vous offrant ce retrait en coulisses soyeuses ; je vous dis : Soyez sans crainte, amis, et dormez ! »
S'évaporerait, loin de nos chairs accolées, l'insupportable d'être rejetés. Disparaîtraient aigreur, acidité, amertume. Alors vous, petits corps agglutinés à l'ours protecteur, au psychopompe câlin, avoueriez l'horreur des saisons précédentes lorsque duraient l'atroce souffrance et les insomnies.
Oui, nous dormirions, mes amis, mes fourrures ; tout l'hiver, nous dormirions dans la chaleur qui vous aurait négligés.
Avec un peu de chance, le printemps, épuisé par les renaissances, mourrait et nous ne nous réveillerions plus.


Le ciel est, par-dessus le toit…

Je crois que je n'arriverai pas à m'endormir encore ce soir. Ai-je somnolé ? J'entends la cloche égrener au beffroi les heures et quarts d'heure. Ding ! Ding-ding ! Ding-ding-ding ! Ça me rendrait presque dingue, surtout à minuit, ou quand sonne un seul coup, et que je ne sais pas s'il est une heure du matin ou un quart quelconque. J'en suis même arrivé à attendre les prochains tintements, comme si c'était le signal pour sombrer dans le sommeil.
Mon coloc' ronfle. Pire qu'une vieille locomotive. Je ne m'y suis jamais habitué, mais je préfère supporter cela, plutôt que sa violence quand, le jour, il ne cesse de gueuler, de taper contre les murs avec acharnement. J'ai eu beau me plaindre, on m'a rétorqué que c'était pas un motif suffisant pour le déplacer, aussi, j'endure et j'attends la nuit, qu'enfin il se calme, tant pis s'il m'empêche de dormir.
Le robinet du lavabo fuit. Les gouttes d'eau sur la faïence font une rengaine quasi-insupportable à partir du moment où j'ai remarqué leur refrain obsédant. Un rayon de lune éclaire le poster scotché sur le mur par mon voisin, une antique affiche de la SNCF invitant au voyage dans un endroit idyllique, en l'occurrence une ville au bord d'une mer bleue, avec une plage de sable rose. Quand la lune va se déplacer, sa lueur blafarde quittera la plage pour le mur sale et lézardé. La maison n'est pas un hôtel trois étoiles et la rénovation d'une "chambre double" n'est pas la priorité de l'administration.

Sept heures. J'ai dû dormir une heure ou deux car je me souviens avoir entendu sonner quatre coups, puis la demie qui a suivi. Grincement dans le couloir d'un chariot mal graissé : on nous apporte le petit-déjeuner, un mauvais café et du pain sur lequel je n'ai pas les moyens de tartiner du beurre et de la confiture, mes maigres revenus ne me permettant pas de cantiner. Mon compère, sortant d'un sommeil profond, s'éveille tout juste au moment où la porte s'ouvre. Il râle, qu'il se les caille, que la bouffe est nulle à chier. Mon calme l'énerve.
Pour une fois, je n'entame pas la conversation.
Pour une fois, la journée qui commence me réjouit.
Aujourd'hui, je sors !
Aujourd'hui, je vais voir le ciel autrement qu'au-dessus des quatre hauts murs d'une cour surmontés d'un barbelé et où shooter dans un ballon a été mon seul loisir pendant quatre longues années. J'en avais pris pour six ans, mais du fait de ma bonne conduite, j'ai eu une remise de peine.

Il est onze heures. Le lourd portail du centre de détention vient de se refermer derrière moi. Personne pour m'accueillir dehors. Pas même Sanaa. Il se met à pleuvoir. Je m'engage dans la rue, sans me retourner. J'ai récupéré mes effets personnels, la ceinture en cuir que m'avait offerte ma copine la veille que je me fasse pincer. Trafic de drogue. Récidive. Mon sursis est tombé. Le jury n'a pas eu pitié de ma gueule d'ange et de mes arguments : mon père malade, ma mère parlant mal le français, devant élever seule ma sœur et mes deux petits frères. C'est sûr que quand on s'appelle Ahmed ben Mohammed, il est plus facile de gagner sa vie à vendre du shit que de trouver un taf à Pôle Emploi !
Je me suis fait un petit pécule en atelier. Couper et assembler des bouts de bois pour en faire des tabourets, ce n'est pas passionnant, mais ça occupe et j'ai acquis des rudiments de menuiserie. Peut-être que ça suffira pour…
J'ai une chambre réservée dans un foyer.

Promis, je prends le droit chemin, maintenant, la beuh, c'est fini !

Addiction

« Maintenant, c’est fini ! » proclama-t-il d’un ton solennel en écrasant le mégot dans le cendrier après avoir exhalé un épais nuage de fumée bleuâtre. Il contemplad’un air de défi le paquet vide, l’écrasa entre ses doigts, le jeta dans la corbeille.

C’était sa quatrième tentative pour arrêter de fumer. La dernière fois, il avait tenu bon six mois, puis avait rechuté, certainement à cause de son divorce. Cette fois serait la bonne ! Il en était persuadé, et ne se trompait pas. Il connaissait à fond les pièges tendus à ceux qui cherchent à se délivrer de la nicotine ; rencontre d’un vieil ami qui vous offre une cigarette, je-m’en-foutisme passager qui vous pousse à décréter : « allons, rien qu’une petite, en passant, mais je ne replonge pas », soirée arrosée au cours de laquelle l’alcool vient balayer les plus fortes résolutions, choc émotionnel auprès duquel plus rien n’importe… Sur l’enclume de sa volonté, il s’était forgé une armure d’acier propre à parer tous les assauts des tentations tabagiques.

Il finit son verre de porto et entama le somptueux repas devant marquer ce jour historique : écrevisses à la nage, filet de bœuf sauce madère, pommes allumettes, Comté de douze mois, Roquefort, macaron au café ; le tout arrosé de Chablis, d’un excellent Médoc, et d’une demi bouteille de champagne millésimé.

La dernière bouchée avalée, il décida de visionner son film préféré, « le jour le plus long ». Sa coupe de champagne à la main, il voyait avec béatitude les troupes alliées s’apprétant à débarquer pour délivrer le pays de la tyrannie. Mais… mais il manquait quelque chose. Quoi ? Certainement pas une cigarette ! Non, ça c’était fini ! Bien fini !

Il se souvint alors d’une tablette de chocolat achetée la veille, dans le bas du frigo. C’était ça ! Ses papilles réclamaient encore quelque chose de sucré.

Il dégagea la première rangée de quatre carrés du papier alu, préleva un morceau qu’il suça longuement avant de remattre la tablette dans le réfrigérateur. Après une minute, il retourna quérir dans la cuisine un autre carré, en se promettant : « encore un, et c’est fini. » Par souci de symétrie, jugeant que les deux carréés orphelins faisaient désordre, il courut les chercher, alors que les rangers s’acharnaient sur la pointe du Hoc. Il tint bon presque dix minutes avant d’attaquer la deuxième rangée, qui assurément ne survivrait pas à l’assaut du casino de Ouistreham. Bourvil, la bouteille à la main, accueillait les GIs quand la tablette, amputée de sa quatrième rangée, était remise en place avec un autre « Bon, c’est la dernière, après c’est fini ! »

Pour échapper à la vision, sans doute tentatrice, de John Wayne mâchonnant son cigare, il s’en fut exhumer du bac inférieur le paquet rabougri ne contenant plus que quatre morceaux, se résignant à l’épuisement inexorable de ses ressources chocolatières.

Quand retentit la musique triomphale qui accompagnait la preogression des soldats sur les dunes d’Omaha Beach, il se rappela soudain l’existence d’un trésor oublié, traînant sur le haut du buffet. Un paquet de cigarettes ? Certainement pas ! La clope, c’était fini, pour toujours !

Non ! La tablette faisait partie d’un lot de deux, en promotion, qu’il avait séparées.

Devant le casque renversé sur la plage, il saisit le premier carré en se promettant : « le dernier, après c’est fini ! »

Le lendemain, à 8 heures, devant l’entrée du supermarché, il attendait l’ouverture. Dès que l’employé eût levé le rideau, il se précipita vers le rayon chocolat.


Le saut de l’ange

Diabolo court autour de la piste en levant très haut les genoux. Ses bras s’agitent dans tous les sens. On dirait un pantin manipulé par un marionnettiste maladroit. Il s’arrête au centre de l’arène en dodelinant de la tête. Le projecteur est braqué sur son visage dont le nez rouge et les yeux cerclés de noir sont rehaussés par un maquillage blanc. Avant qu’il ait prononcé un mot, les éclats de rire fusent.
– Bonjour les enfants ! Vos parents sont sages ?
D’un bond il se retourne et salue un autre coin de la salle. Puis un autre bond et d’autres saluts. Bonjour ! Les adultes commencent par répondre du bout des lèvres, puis osent lancer quelques bonjours plus sonores. Les enfants hurlent. La tête du clown bringuebale comme les figurines sur les comptoirs. Les enfants se mettent à bouger leur tête eux aussi. Diabolo se penche et regarde la foule hilare à travers ses jambes très écartées, le crâne posé sur le sol. Bonjour ! Il se redresse, pointe son nez rouge vers le haut et, prenant son élan, saute en tendant les bras comme pour attraper un trapèze imaginaire. Il retombe lourdement sur le sol et s’immobilise.
Ses traits se figent en un masque grimaçant. Ses bras sont ballants. Le silence s’installe. Il relève lentement la tête, scrute la toile tendue du cirque, et s’arrête sur la plate-forme des trapézistes. Toute la salle fixe la plate-forme. On retient son souffle en attendant de voir débouler un autre clown. Mais rien ne se passe. Diabolo baisse la tête. La salle baisse la tête.
– Maintenant, c’est fini, dit-il.
Sa voix est étouffée, mais dans le silence de l’arène on dirait un cri.
Lyla, murmure Diabolo en étendant le bras vers le trapèze qui pend du plafond. Sa main en l’air commence à décrire le mouvement circulaire du trapèze. Elle s’arrête à la verticale. La silhouette du clown évoque celle d’un pendu. Mue par son regard halluciné, sa main esquisse maintenant une chute. Bruit mat d’un corps qui heurte la terre battue. L’homme s’effondre.
– Lyla, gémit-il.

Alertés par le silence qui s’éternise, des forains débarquent et se glissent sous les gradins. Un tout jeune enfant parvient à échapper à leur vigilance et s’avance vers la scène. Des gens crient « Lou ! ». Diabolo relève le buste et découvre la fillette qui vient vers lui d’un pas incertain. Il se met debout et s’avance en titubant, les épaules remontées jusqu’au cou. On a l’impression que quelqu’un l’a attrapé sous les aisselles pour l’aider à se relever. Lou trébuche. Une roulade sur la terre battue et la voilà sur pied, comme un vrai petit clown – elle a de qui tenir ! Diabolo rit et applaudit. Il l’attrape, la soulève et la serre très fort contre son cœur. Puis il la hisse à bout de bras au dessus de lui et lance un Bonjour vers le ciel. Comme l’enfant est barbouillé de maquillage, on dirait deux clowns qui font leur numéro. Soudain, un trapèze se met en mouvement et se balance dans les airs. La salle applaudit. Il n’y a personne sur le bâton. Il oscille comme un pendule dans l’immensité de la coupole. Diabolo reconnaît sa fréquence : c’est le battement du cœur de Lyla dont le rythme lui était si familier.

– Maintenant, tout commence ! crie le clown en regardant sa fille avec des yeux rayonnants.

Le lycée français de Londres

Depuis que Karen avait annoncé la nouvelle à ses parents, les querelles se succédaient à l’exploitation familiale entre le père et la mère. Karen avait fait acte de candidature pour le lycée français de Londres et obtenu une bourse d’un an. Bonheur et fierté de la mère qui voyait un rêve cher à sa fille se réaliser. Mauvaise humeur et colère du père qui ne manquait pas d’arguments pour opposer un non ferme et définitif à cette « fantaisie ».
Les repas du soir en particulier furent particulièrement animés pendant une semaine, les mêmes arguments revenant, chaque fois un peu plus amers.
La mère tentait une percée, doucereuse :
– Alors, chéri, tu as réfléchi ? à laquelle le père rétorquait immanquablement :
– D’abord, vous ne m’avez pas informé de cette demande. C’est un peu fort de café, non ? Vous me mettez toutes les deux devant le fait accompli.
– D’accord, vieux râleur, on voulait te faire la surprise en cas de réponse positive.
– Vous parlez d’une surprise, pauvres inconscientes ! Karen n’a que seize ans, c’est bien trop jeune pour partir seule une année à l’étranger. Et chez les angliches, ces faiseurs d’histoires, y a qu’à voir comment ils pagaillent avec leur Brexit !
– Elle sera interne, ce n’est pas comme si elle partait à l’aventure. Et puis, toi qui te vantes partout des bons résultats scolaires de ta fille, qui paies la tournée au village chaque fois que » prix d’excellence » est inscrit sur son bulletin trimestriel, tu devrais être heureux qu’elle soit récompensée de ses efforts. Je me suis renseignée auprès du Proviseur : ces bourses pour Londres sont vraiment distribuées au compte-gouttes, c’est un honneur d’en bénéficier.
– Moi aussi, figure-toi, grosse maligne, j’ai pris mes renseignements et d’après mes sources, ce prestigieux lycée est surtout fréquenté par des enfants de diplomates, de familles fortunées du monde entier et les boursiers y ont du mal à faire ami-ami avec ces jeunes gens friqués. Karen est la fille d’un exploitant agricole très à l’aise, je ne vous apprends rien, mais je suis pas Rothschild, encore moins Pinaut ou le roi du pétrole !
– Ce que tu es buté quand tu t’y mets.
– Bornée, toi-même ! Suffit, mangez. La blanquette refroidit.
Karen, qui avait tenté tous les « petit papa chéri, papa d’amour » et mots doux de sa collection sans succès, demeurait muette pendant les échanges de ses parents.
Après une mauvaise nuit passée à sangloter, elle se prépara pour le lycée le matin où elle devait donner sa réponse ferme et définitive et alla trouver sa mère avant de partir.
– Ça suffit, maman, j’en peux plus de vous voir vous chamailler tous les deux comme des chiffonniers. Et Dieu sais ce qui se passe quand je ne suis pas là. On ne vit plus dans cette maison, et c’est de ma faute. Il faut que ça finisse, cette histoire, ça n’a que trop duré. Je vais dire au proviseur que je refuse la bourse.
– Tsssss, ne fais pas ça, fais-moi confiance, je te promets que je ne vais pas le lâcher de la journée mon Jérôme, je vais le travailler au corps.
Lorsque Karen entra dans la cour vers 18h, elle aperçut sa mère sur le pas de la porte, un tranchoir dans une main, essuyant l’autre, rouge de sang, sur son tablier de plastique.
Elle laissa échapper son sac de cours et hurla un énorme « NON ! »
Le cri attira le père qui apparut à son tour sur le perron en clamant d’une voix joviale :
– Alors, Marianne, tu te presses un peu. C’est pas à Londres que ta fille va en manger du lapin à la moutarde !


Speed Dating

Depuis toujours Paul aime la concision. Au collège, en cours de français, son exercice de prédilection était le résumé de texte. Quand le professeur distribuait un texte d'une, deux, voire trois pages ; et exigeait de chacun un résumé en une douzaine de lignes, il était le plus heureux des élèves. Aller à l'essentiel, raccourcir, trancher, abréger, dépouiller, couper encore et encore... Il aurait tant aimé que tout dans sa vie soit aussi condensé.
Devenu adulte il a élevé la concision au rang de vertu cardinale.
Il était précis dans ses rapports professionnels, laconique dans ses rapports humains, sobre dans la vie de tous les jours.
Quelques femmes lui ont reproché d'être bref dans ses rapports amoureux.
Mais pas Béatrice.
Béatrice, il l'a rencontrée lors d'un speed dating. Sept minutes lui semblant un temps largement suffisant pour se forger une opinion sur une personne, c'est tout naturellement qu'il s'était tourné vers ce genre de rencontres.
Au bout de deux minutes, faisant fi des règles et consignes de la soirée, il lui avait déclaré sa flamme.
Au bout de quatre ils s'étaient mis d'accord sur les formalités du mariage.
Au bout de cinq avaient décidé d'avoir deux enfants, un garçon une fille.
Les deux minutes restantes ils les ont passées silencieuses, à se regarder dans les yeux, pour la seule et unique fois de leurs vingt-deux ans de vie commune : Béatrice, comme Paul, aimait aller à l'essentiel. Et les regards langoureux, pour l'un comme pour l'autre, n'étaient pas classés « essentiel ».
À presque cinquante ans, Paul était un homme sinon heureux, du moins satisfait. Et c'est d'un pas décidé qu'il marchait sur le môle Est. La mer achevait de monter, la nuit tombait, le ciel s'embrasait d'une infinie palette de vermillons, de carmins et d'orangés.
Il arriva au bout de la jetée, au pied du feu indiquant l'entrée du port aux bateaux. Le temps d'admirer le coucher de soleil pendant deux secondes, il se pencha par dessus l'épais mur de granit, ouvrit l'urne et jeta les cendres à la mer. Une infime partie fut emportée par la bise légère du soir, le reste se mélangea dans les eaux profondes et froides de la Manche et disparut.
Paul repartit le cœur léger : il venait d'accomplir les dernières volontés de Béatrice.
Pour l'urne il avait choisi le modèle « Éphémère éternité », tout en carton recyclé. Arrivé au parking il la jeta dans la benne réservée aux déchets recyclables.
« Maintenant tout est fini », se dit-il en refermant le couvercle de la benne.
Il se dépêcha ensuite de rejoindre sa voiture.
Il était inscrit à un speed dating pour le soir même. Et s'il détestait être en avance, il n'aimait pas non plus être en retard.


Clément, mon ami

Je profite d’un répit en pleine bataille pour t’écrire quelques mots. Même si je sais qu’il y a peu de chances qu’ils te parviennent un jour, cela me donne du courage de penser à toi.
Je ne sais pas où nous sommes, et même si je le savais, je n’aurais pas le droit de te le dire. Depuis plusieurs heures, une chasse est engagée entre nous et plusieurs navires de surface. Notre bâtiment a le mauvais rôle, celui de la bête traquée.
Traquée, et blessée : des grenades sous-marines ont explosé si près que la coque est ouverte à plusieurs endroits. Nous avons dû isoler certaines parties du bateau et des camarades sont restés du mauvais côté. Nous savons tous que ça peut nous arriver, mais quand il s’agit de l’appliquer... Clément, ce sont des hommes que j’ai côtoyés tous les jours, dont certains sont même devenus, sinon des amis, au moins des copains. La lumière faiblit, je n’é

J’ai trouvé une lampe.
Clément! Quel plaisir d’écrire et de prononcer ton nom, Clément. Tu le sais, toi, que j’ai aimé cette vie. Je l’aime toujours : je suis jeune, j’ai encore des choses à vivre et des personnes à aimer. Et la mer à parcourir.
J’aimais être sous-marinier. Bien sûr, chaque fois que je revenais à bord, j’avais de nouveau ce sentiment d’étouffement et d’enfermement. Cet univers laisse tant de place aux machines et si peu aux hommes. Mais je me réaccoutumais vite à l’horizon limité. En quelques heures il devenait un paysage intime, contenant, rassurant. Il m’enveloppait dans les parois courbes, les tuyauteries colorées, les traces de fluides gras, les jets de vapeurs tièdes. Enfoui dans cette chaleur, percevant parfois des sons assourdis, je baignais dans le sous-marin comme un fœtus dans le ventre de sa

Fausse alerte.
Clément, tu me rappelais toujours que je suis un soldat et qu’un soldat doit faire la guerre. Mais quand on est sous-marinier, on ne fait pas vraiment la guerre. On ne voit jamais l’adversaire : il est abstrait.
L’ennemi n’est qu’une position, que l’on déduit par la technique, l’expérience et parfois un peu d’intuition. Il faut le trouver sans être vu et le couler sans le voir. Pas de visage, pas de sang.
Pour un équipage entraîné, il suffit d’une torpille, lancée au bon moment dans la bonne direction. Et hop ! On n’entend ni explosion, ni cris, seulement l’annonce du résultat. Touché. Coulé. C’est comme le jeu de bataille navale de notre enfance.

Clément, aujourd’hui j’ai vu le sang, les cris, les visages des mourants. Et c’était ceux des nôtres, Clément ! Nous ne jouions plus à la bataille navale. J’ai eu peur. J’ai vu des hommes mourir et je fais partie de ceux qui les ont tués. J’ai donné la mort, Clément. Pas à un ennemi abstrait : à mes camara

Il est bien plus tard. La situation s’est dégradée. D’autres grenades ont explosé, le bateau pique du nez. La gîte est prononcée, il devient difficle de se déplacer. L’oxygène se fait rare. J’écris depuis la salle de contrôle, où nous somme regroupés. Je ne suis pas seul à écrire. Un officier a apporté une boîte étanche pour que nous y déposions nos derniers mots.

Clément, si cette lettre te parvient un jour, c’est qu’il y aura eu un miracle. J’y crois. Je veux y croire car ces mots sont maintenant tout ce que je peux partager avec toi, et il m’est insupportable de penser qu’ils ne te toucheront pas.

Bien à toi,

Guillaume

Ils ont géré au mieux la situation…

Nous sortions tous du cimetière, complètement sonnés. Marie-Ange nous quittait à vingt ans. Ses amis effondrés se tenaient par la main et pleuraient en silence. Mais pourquoi avait-elle fait une chose pareille ? Pourquoi n’avait-elle pas compris qu’elle faisait du mal à toute la famille ?
Raphael et Lucas, ses frères, un peu en arrière étaient livides. Comment cela va-t-il se passer une fois rentrés à la maison ? S’inquiéta Carine, leur mère.
Marie-Ange avait choisi de partir en les laissant tous dans la peine, le chagrin et l’incompréhension.
Depuis six mois elle sortait avec un homme marié. Elle s’était confiée à sa mère qui n’avait pu que lui dire qu’elle faisait une grosse erreur. Elle n’avait jamais géré les sentiments de ses proches. Les enfants étaient l’aboutissement d’un mariage conventionnel entre la fille du directeur de la banque de quartier et le fils du notaire. On ne peut pas dire qu’ils s’aimaient mais ils passaient dans la ville pour un couple uni, sans accroc et sans histoire. Bien sûr, ils participaient aux manifestations anti-IVG ou anti-mariages entre homosexuels, mais ilsétaient ouverts et savaient expliquer leur point de vue sans agresser, des vrais pros, disaient les amis de Marie-Ange en ricanant.
Quand elle leur apprit qu’elle était enceinte et qu’elle voulait avorter, là, le ton changea. Yves, le père s’emmêla avec toute la colère dont il était capable. Il gifla sa fille et lui demanda de quitter la maison immédiatement, non sans lui avoir rappelé les conventions de la famille : pas d’interruption de grossesse. S’il apprenait qu’elle l’avait fait, il la tuerait de ses propres mains…
Elle ne répliqua pas, ne se défendit pas, fit sa valise, embrassa ses frères et se retournant vers ses parents leur dit : Adieu…
La porte claqua et naturellement la mère se mit à sangloter. Le père, rouge de colère endossa son pardessus, pris son attaché- case et hurla : Quand je rentrerai ce soir je ne veux pas entendre une allusion à cette S…… ! C’est bien compris ?
Ils se regardèrent tous les trois et les deux garçons, sans un mot montèrent dans leur chambre. Leur mère essaya de défendre leur père mais elle n’eut que le silence fermé de deux ados mortifiés et écœurés de l’attitude de leur géniteur.
Quelques semaines plus tard, la jeune fille téléphona à ses parents pour leur demander de l’aide. Elle venait d’avorter seule dans sa chambre de bonne que son amant lui avait trouvée, au sixième étage de l’immeuble où il habitait avec sa famille. Elle n’avait rien fait pour, il s’agissait d’une fausse-couche expliquait-elle à sa mère.
Le père, mis au courant dans la soirée refusa que sa femme aille s’occuper de cette « trainée » » elle n’avait que ce qu’elle méritait, ça la fera réfléchir.
Dans la soirée, un coup de fil du commissariat de l’arrondissement les informa que leur fille s’était jetée par la fenêtre en laissant un petit mot : plus d’inquiétude Papa, l’honneur est sauf, maintenant tu n’auras plus à te faire de soucis pour ta réputation, tout est fini.
Et les voilà tous à la sortie du cimetière, désorientés, pas très bien dans leur tête ; une certaine impression de culpabilité pour la mère et un sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait pour le père.
Quant aux fils et les amis de Marie-Ange, ils n’avaient plus que leurs yeux pour pleurer. L’intolérance avait frappé et fort.

EMBRASEMENT

La fille, là-bas, qui regarde la mer, c'est Arlette, la plus belle fille qu'il connaisse.
— Bonjour Arlette, lance Michel, d'une manière désinvolte comme s'il venait juste de l'apercevoir.
Arlette se retourne. Des yeux de châtaigne grillée, une bouche à la fraise. Et une robe d'un rouge velouté, à pois blancs, légère.
L'air est chargé d'embruns tièdes, le sable regorge des odeurs d'une mer étale, charnue de goémon et de coquillages. Il fait chaud.
— T'as vu ? dit Michel en désignant le seau accroché au guidon de son vélo.
À l'intérieur grouille un petit monde visqueux et violacé, enchevêtré dans une danse lascive et reptilienne.
— Quoi ? Des vers de terre ? ricane Arlette.
— Ben c'est pour la pêche. J'ai creusé vers la rivière et...
— Ah ouais ?
La jeune fille se tourne vers la plage. Elle semble déjà avoir oublié ce garçon balourd qui s'enorgueillit de ses appâts pour la pêche au carrelet. Elle fait semblant.
Ils ont 15 ans, peut-être moins.

*


La fille qui danse au bal là-bas, c'est Arlette. On étouffe dans la chaleur du soir. Un brasier d'été, une flambée d'air chaud, un orage latent chargent le ciel de lueurs incandescentes. Lorsqu'elle voit Michel, Arlette cesse de danser. Il a changé, pense-t-elle. Elle se tient droite, la main sur la balustrade de l'escalier en pierre qui mène à la grand-rue, avec sa robe à ravir et ses yeux muets. Ils ont trente ans, peut-être. Juillet 1919. Michel a enfin été démobilisé. Entre-temps, Arlette s'est mariée avec Claude Letiot, le mécanicien rapatrié après avoir été blessé. C'est la mère Vilard qui l'a dit à Michel. Alors, Michel s'en va. Arlette voit partir sa vie. Avant que Michel ne réapparaisse, elle ne savait pas. Maintenant qu'il est parti, Arlette sait qu'elle déteste les odeurs de gasoil et de caoutchouc brûlé, l'existence ralentie et le renoncement à ce quelque chose embusqué, tapi, noyé au fond d'elle et qui lui donne parfois envie de pleurer.

*

Cette silhouette là-bas, flottant dans l'horizon, délitée par la distance, c'est Michel. Elle en mettrait sa main au feu. Le soleil irradie d'une lumière peu commune. Dans la touffeur d'un été torride, le cœur d'Arlette bat plus vite. Michel vient de se retourner, la reconnaît. Bientôt, ils sont tout près.
— Toi, ici ?
— Je reviens toujours, dit Michel.
Il rit.
Il suffit de quelques mots. Les gens qui se sont aimés et qui s'attendent se comprennent avec presque rien.
Il a changé, elle aussi. Derrière eux, la campagne brûlée et les villes détruites exhalent des années de chagrin, d'occupation, de privations, de détresse. Un convoi américain escorte des civils qu'on va loger à l'abri, la Croix-Rouge accueille sous une tente les blessés des bombardements. Il fait lourd, les mouches vrombissent, repues de sang, des gens pleurent. Il n'a jamais fait aussi chaud. Le ciel d'Arromanches chauffé à blanc, est saturé d'odeurs de mitraille. La mer, cuite au soleil, est maculée d'épaves. Et pourtant, de la première étreinte montent le goût de la liberté, la certitude d'une revanche à prendre sur les années perdues, le bouillonnement de vivre, enfin. Un baiser ardent scelle Michel et Arlette. Les enfants qui errent dans les débris les regardent, amusés. 7 août 1944.
Maintenant c'est fini. Tout peut commencer.
_________________
"J'ai appris qu'une vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie"A. Malraux
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Mon 9 Sep - 07:56 (2019)    Post subject: Publicité

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