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Les textes du jeu 172

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Jeu N°172
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Mon 12 Aug - 09:11 (2019)    Post subject: Les textes du jeu 172 Reply with quote

Maya & Co


Chaque été, la joyeuse colonie retrouvait les joies du plein air.
Le pré voisin et les vergers alentour étaient nos terrains de jeux favoris : pourquoi aller chercher loin ce que nous avions à notre porte ? Nous allions de fleur en fleur, gaies et insouciantes. Il y en avait de toutes les couleurs, à profusion. Nous en rapportions des brassées de senteurs et d'ivresse : la nature était généreuse.
Pour nous rafraîchir, nous nous retrouvions par petits groupes au bord du torrent qui coulait en contrebas. Son eau fraîche courait sur les pierres en chantant une mélodie enchanteresse. Prudentes cependant, nous faisions bien attention de ne pas glisser sur les cailloux pour ne pas risquer de nous noyer.
Comme il faisait bon dans cet endroit paisible, malgré la compagnie des mouches et de quelques guêpes déjà bien occupées à dévorer des fruits à peine murs ! En fait, nous cohabitions pacifiquement avec tous les insectes, sans nous plaindre. Indifférentes à la concurrence. La reine n'était pas notre cousine. Elle était notre raison de vivre.
 
Puis une année, les fleurs se firent moins nombreuses, à cause de la chaleur et surtout de la sècheresse. De l'herbe tendre dans laquelle nous aimions batifoler les années précédentes, il ne restait que de vilaines touffes jaunies. Notre belle prairie ne ressemblait plus qu'à un triste paillasson.
Nous ne pûmes plus nous amuser dans le ruisseau. Celui-ci, presque à sec, n'était plus qu'une succession de flaques boueuses qui ne persistèrent pas longtemps, par manque de pluie.
Pour nos récoltes de pollen, il nous fallut aller de plus en plus loin, afin de butiner, dans des jardins lointains, les dernières lavandes à la maturité trop brève, ou sur les bords des chemins où la fauche avait été tardive afin de nous rendre service. Délicate attention des services communaux, non partagée par tous les villageois. Il y avait encore des humains trouvant que ça ne faisait pas propre ! Pourtant, là, les grandes vipérines et les odorantes marjolaines gonflées de soleil, faisaient leur possible pour de nous satisfaire. Quant à notre soif, nous parvenions à peine à l'épancher sur les rives d'un fleuve un peu trop éloigné, dont les berges abruptes étaient dissuasives et dont seules quelques rares plages étaient accessibles à nos petites pattes.
Nous rentrions le soir au rucher, épuisées, penaudes, avec, entre nos membres frêles, une maigre moisson de poudre d'or, récoltée avec peine parmi les bourdons volages nous faisant concurrence.
L'hiver s'annonçait difficile. Il était évident que les ouvrières ne produiraient pas assez de miel pour que la ruche traverse la mauvaise saison. Nous savions, par notre instinct animalier, que beaucoup d'entre nous allaient mourir. C'était inévitable. Mais notre devoir était avant tout de fournir à la reine de quoi subsister, elle avait la priorité.
Notre seul espoir fut que notre maître l'apiculteur ne prélève pas tout le miel soigneusement stocké dans les alvéoles, et nous fournisse un peu de sucre pour passer l'hiver. En espérant qu'il ne soit pas trop rude, et que les années se suivent sans se ressembler. Pour le remercier, nous féconderions ses vergers au printemps revenu.
 
 
À Naples aussi, on a de l'humour !


« Caniculi, canicula, la la la la la, caniculi, canicula ! 
- Eh, abruti, c'est Funiculì, funiculà, alors qu'est-ce que tu baragouines avec ta canicule ?
- Juste un peu d'humour, pour la similitude des sons, la chaleur et tout ça.
- On ne plaisante pas avec les chansons napolitaines !
- Pour quelle raison? La Camorra me couperait la langue ?
- À l'avoir trop pendue, la langue, on peut la voir tomber d'un coup d'un seul...
- N'y voyez pas d'offense, monsieur... »
Je n'ai pas le temps de présenter de plus amples excuses : mon nouveau voisin, jamais croisé auparavant, a disparu derrière le muret du jardin. Bon, quarante-trois degrés affichés dehors mais probablement cent-vingt, là, pile à treize heures sous le soleil déménagé en Enfer, dernier cercle, alors je ne m'éternise pas à attendre que Signore Funiculì chante pour moi. Je récupère ma petite chienne sortie pour ses besoins et rentre à la maison.
Le lendemain à treize heures en ma province censément tempérée, quarante-deux degrés ! Bah, une bagatelle, pour des habitués desséchés comme nous ! Ma chienne, ahanant, aboyant, s'entête à gratter une terre dure comme diamant, mais dont la poussière expulsée ne m'enrichira pas. « Canicule ! Arrête et viens ! Maison, fraîcheur, abri ! Capito ? 
- Et le voilà qui recommence, ce con, avec sa canicule à l'italienne !
- Ah... Signore Battista ! Votre amabilité m'aurait presque manqué !
- Je ne m'appelle pas Battista, crétinus ! Mon nom à moi, c'est Baptiste.
- Je sais, j'ai vérifié sur votre boîte aux lettres, mais j'italianise ces jours-ci, ça m'amuse.
- … Pourquoi tu parles à la canicule ? Tu crois que ta voix de comique la refroidira ?
- Canicule ? C'est ma chienne, pas la fournaise ! Vous n'êtes pas doué en latin, signore ? »
Je tourne les talons, Canicule sous le bras et le voisin bouche bée, puis déguerpis, couillon content. Oui, ma chienne s'appelle Canicule. Et alors ? Elle est petite, elle appartient à la gent canine, bref, canicula latine ; de plus, elle est née sous les auspices de Sirius, laquelle brille dans la constellation du Grand Chien. Stop, n'en jetez plus, le panier à parallèles est plein ! Je devrais expliquer ça à mon voisin. Tout à fait le genre passionné d'étymologie, le sympathique Baptiste ! Tu parles... et s'il s'appelait réellement Battista ? Napolitain, mafieux par obligation, ou par amour, par devoir, par sadisme ? Puis pentito par cynisme, programme de protection des témoins et tout le toutim. On a tous vu les milliers de films !... Et s'il s'introduisait chez moi pour me torturer, m'égorger, éventrer Canicule, juste parce que son nom lui donne des suées nocturnes pires que diurnes ? Arrête ta paranoïa ! Tu vas virer cintré à force d'échafauder des scénarios de série Z ! La chaleur rend dingue, ce n'est pas une nouveauté. Rideau ! Store ! Volet !

Lorsque, à deux heures du matin, par ma fenêtre ouverte sur un semblant de frais j'entends des cris, musique digne du Parrain, puis des coups de feu chez mon voisin, j'ai la sagesse ou la lâcheté - les puristes trancheront - de me nicher dans mon dressing pendant que Canicule, qui ne calme pas sa fièvre, même la nuit, s'égosille, hystérique sur le balcon. « Ta gueule, Canicule ! »
Pan pan !
Eh ben voilà, je suis exaucé ! Canicule s'est tue, Canicule est morte, bientôt froide. La météo l'avait prédit : chute brutale de la température, demain dès l'aube!
    
Journal de Luc Capon (Extraits)  


Canicule jour 1
La télé diffuse l’info en boucle. Episode caniculaire intense. Hydratez-vous, restez au frais, prenez des nouvelles de vos proches. Est-ce que quelqu’un peut simplement constater : C’est l’été, il fait chaud.
 
Canicule jour 6
C’est vrai qu’il fait chaud. Très chaud. Mis à part les cris des gosses dans les piscines, on n’entend rien dans les jardins. Mes voisins ne m’empestent plus avec leurs fichus barbecues. Je suppose qu’ils  préfèrent manger des salades que se battre avec des braises.
 
Canicule Jour 12
Les gendarmes ont embarqué le type du 41. Il arrosait sa pelouse avec l’eau de son puits. Heureusement les drones sont là qui veillent. Un séjour en prison lui apprendra que le sous-sol ne lui appartient pas. Les services de la ville ont muré le puits.
 
Canicule jour 15
Depuis une semaine je n’ai pas entendu un seul oiseau.
 
Canicule jour 19
Un camion citerne est venu dans le lotissement, accompagné de deux blindés légers de l’armée. Ils ont puisé l’eau des piscines des particuliers. Réquisition.
Je n‘entendrais plus les gamins brailler. C’est déjà ça.
Au 47 un homme a refusé. Il a menacé les militaires. Ils l’ont abattu après les sommations d’usage. Il laisse une veuve et deux enfants. Et pas d’eau dans la piscine pour barboter ! C’est malin.
 
Canicule jour 26
J’ai ramassé deux oiseaux morts dans le jardin. Une pie et un geai. Je les ai mis dans un sac poubelle.
 
Canicule jour 27
L’odeur de la poubelle est épouvantable. Pestilentielle. Encore deux jours avant que les boueux passent.
 
Canicule jour 31
Quelle ville détiendra le record de température ? Lyon, Paris, Caen ? Tout le monde tente sa chance. La télé donne les dernières péripéties du concours en direct.
 
Canicule jour 34
Ce matin l’eau du robinet coulait marron. Puis elle n’a plus coulé du tout. La mairie fait savoir que l’eau du robinet est rationnée. Une heure par jour, pas davantage. Les horaires de distribution sont affichés sur les panneaux municipaux.
Je ne compte plus les oiseaux morts. Je ne les ramasse plus.
 
Canicule jour 38
Ma voisine est morte. Elle avait quatre-vingt deux ans. C’est sa fille qui l’a trouvée, allongée sur le sol de sa cuisine. Morte depuis dix jours. Je ne suis pas surpris. Je ne la voyais plus sortir son chat. Il paraît qu’il est devenu fou.
 
Canicule jour 46
La supérette a été dévalisée cette nuit. Pour une fois les bouteilles d’alcool n’étaient pas visées. En revanche toutes les bouteilles d’eau ont disparu.
 
Canicule jour 47
Je suis épuisé. La chaleur. Aussi les efforts que j’ai fournis aujourd’hui. J’ai entreposé tout mon stock d’eau dans ma chambre. Quarante sept packs de deux litres. Sachant que je bois trois litres par jour, je peux tenir encore trois mois. Je n’aime pas être pris au dépourvu. Alors je stocke. Café, riz, pâtes, sucre. Et de l’eau.
 
Canicule jour 53
Ma voisine, celle du 32, pas celle qui est morte, a sonné à ma porte. Elle voulait que je la dépanne d’une bouteille d’eau minérale, pour les biberons de son bébé. Elle m’a raconté que son mari était parti en chercher en Belgique. Ou plus loin encore. Elle n’a plus une bouteille et son mari ne revient pas avant demain ou après-demain. Je lui ai dit que je n’en avais pas. Et lui ai conseillé de faire décanter l’eau que la municipalité nous octroie chaque jour.
L’imprévoyance des gens me surprendra toujours.
 
Canicule jour 60

Il fait un peu moins chaud. 46°.Cette fraîcheur fait du bien. Pour la semaine prochaine ils annoncent des maximales à 40, 41. La canicule est finie.




 
 
Climatisation
 
Vendredi 28 juin 2019, le record est battu à Gallargues-le-Montueux : 45,9°C ! Le collège Chappe et l’école  de la Maurelle ont été fermés.
Sophie, professeure à Chappe, décide de s’avancer dans ses préparatifs de vacances. Mais les volets fermés et les serviettes mouillées ne la protègent pas de la chaleur. Elle s’enfourne dans sa voiture et fonce à l’Athénée de Lunel pour profiter de la climatisation. Elle regarde plusieurs films d’affilée.
Romain, instituteur à la Maurelle, profite de ce congé pour aller sur facebook. Sa résolution de se couper des réseaux sociaux attendra. Mais son appartement sous les combles est une fournaise. Il enfourche sa moto pour trouver de la fraîcheur à l’Athénée. Il choisit les films dont ses élèves lui rabattent les oreilles.
En fin de soirée, malgré leur saturation, ils font encore la queue pour voir un dernier film. Romain est derrière Sophie. Il se dit qu’il a déjà vu ce débardeur rayé et ce chignon déstructuré tout à l’heure. Elle demande un billet pour Annabelle. Elle soupire en découvrant le titre entier : « Annabelle : la maison du mal ». Elle déteste les films d’épouvante. Romain a choisi le même film. Ils sont installés à une place d’écart. Sophie le dévisage. Elle a déjà vu cet homme aujourd’hui,  elle n’est pas la seule à avoir passé sa journée au cinéma.
Ils s’endorment dès les premières notes de musique. Les cris stridents et les coups de cymbales ne les gênent pas. C’est le silence qui suit le générique de fin qui les réveille. Ils sont les derniers. Comme ils sont penchés du côté du fauteuil vide, leur chevelure n’en fait plus qu’une. Ils se relèvent en même temps et se regardent. Il voit que la bretelle de son débardeur est tombée. Elle remarque son regard et rit. Il pense : « Femme qui rit à demi au lit ».  En même temps que cette pensée, lui vient celle de son engagement dans le mouvement #Metoo. Ils sortent.
Dehors la chaleur est toujours accablante. Il ne peut pas retourner dans ses combles suffocantes. En face, une enseigne lumineuse arrête ses yeux : « Hôtel climatisé ». La femme au débardeur regarde aussi l’enseigne. Elle se tourne vers lui en faisant une drôle de moue et en hochant la tête. Il a un geste brusque vers elle pour  remonter sa bretelle.  Il regarde ses pieds et se dit qu’il est un gros balourd. Il marche vers sa moto. Une impression de quelque chose dans son dos le force à se retourner. La femme a traversé. Elle est sous l’enseigne « Hôtel climatisé » et le regarde partir. C’est comme une scène de film. Il revient sur ses pas avec la dégaine ultra mec du héros de Toy Story. Il lui prend la main et l’entraîne vers l’accueil.  Il s’entend demander une chambre double avec la même assurance que James Bond.
Ils se roulent voluptueusement sur le lit dans la fraîcheur promise.
 
Au réveil ils se regardent avec des étoiles dans les yeux : ils découvrent émerveillés que leur amour naissant n’est ni un film, ni un rêve.





    
Dégât collatéral  


Charles et Gérard étaient deux frères élevés par Joseph, un vieil oncle paysan. Alors la chaleur, les suées sans pouvoir se laver correctement ils connaissaient.
Ce jour –là il devait faire 41 degrés. Ils l’avaient annoncé, les messieurs de la télévision. : restez chez vous, ne faites pas d’efforts, et essayez de boire beaucoup d’eau.
Sauf que…
Les deux hommes depuis six heures du matin étaient en plein travail.  Charles avait pris le tracteur et porté des tonneaux d’eau fraîche qu’il tirait du puits, aux cinq vaches dans le champ voisin.
Gérard, pendant ce temps lavait le vieux Joseph dans une grande bassine au milieu de la cour tout en écoutant les infos sur un vieux poste à transistors posé sur le muret du poulailler.
 Nous allons atteindre les 42 degrés dans certaines régions, faites attention. Ne faites pas ci, ne faites pas ça… c’est la canicule, nous n’avons pas vu cela depuis : Oh des années !
Gérard était furieux et bougonnait sans cesse : mais que l’on nous foute la paix avec la chaleur, plus ils en parlent pire c’est. S’ils la fermaient on pourrait faire ce que l’on doit.
L’oncle qui ne parlait pratiquement plus se laissait brosser vigoureusement et dans le fonds il était heureux de cette chaleur. Grace à elle, ses gamins s’occupaient de lui comme d’un enfant. C’était tellement rare ! Ils étaient tellement rudes avec lui depuis qu’il ne pouvait plus les aider. C’est vrai que c’était dur de tenir une ferme maintenant. Entre les contrôles, les quotas, les inspections, ils se demandaient parfois s’ils ne seraient pas mieux en usine.
- Mes pauvres enfants ne dites pas ça, toutes les usines ferment. Vous êtes mieux ici, certes le travail n’est pas facile, mais vous avez un toit et le couvert.
- Mais à quel prix Tonton à quel prix, on est cassés, broyés à la fin de la journée et avec cette chaleur on crève.
Malgré les mains dans l’eau tiède, Gérard ruisselait. Il s’épongeait avec la serviette qu’il était allé tremper pour qu’elle le rafraichisse.
Charles qui était revenu entretemps chercher des ballots de paille pour nourrir les bêtes qui n’avaient plus assez herbe à ruminer dans la prairie, vint les voir et leur dit :
Je ne sais pas ce que j’ai mais j’ai la tête qui tourne, je vais aller m’allonger deux minutes.
Il ne se releva pas. La canicule avait eu raison de lui.
Il aurait dû suivre les conseils des messieurs de la science : ne pas bouger, boire de l’eau, ne pas faire d’efforts…
Le curé qui procédait à l’enterrement osa dire dans son petit discours : les hommes sont tous les mêmes, ils se croient plus forts que Dieu, ils ne savent pas lâcher cinq minutes leur travail. Les bêtes avaient soif ? Faim ? Et Alors ? On ne met pas en danger sa vie pour des bovins !
Un murmure dans les rangs et une voix, celle du vieil oncle cria : Pauvre con !
Puis ce fut le silence. Sous une chaleur épouvantable, ils descendirent le cercueil et tout le monde quitta le cimetière en courant pour aller se mettre à l’ombre et rentrer au frais. Sauf Gérard qui s’était assis avec Joseph sous un tilleul et qui pleurait. Enfin à vrai dire, on ne sut jamais si c’était la sueur ou le chagrin, il faisait si chaud en ce mois de juin 1976…
 
Un petit job d’étudiant !
 
–        Allo ! Ici le service social de la mairie.
–        Vous dites ? Labeyrie, le foie gras ? Désolée, mais j’achète jamais par correspondance.
–        Non madame, c’est la mairie de Saint-Val, je…
–        Écoutez, monsieur, parlez plus fort, je  comprends rien du tout.
Suis pas sorti de l’auberge. Je hausse le ton :
–        Dans le cadre du plan canicule, M. le maire souhaite attirer l’attention de ses administrés de plus de 65 ans sur la nécessité de bien s’hydrater.
–        Quoi ? Qu’est-ce que j’ai encore raté ?
 
On n’y arrivera pas, je raccroche. Deux jours  que j’ai accepté ce job de prévention, payé des clopinettes et  que j’en prends plein la gueule. Ce que les gens sont hargneux ! Exemple :
 
–        Si vous croyez que j’ai attendu votre coup de fil pour boire de l’eau régulièrement, j’ai 70 ans mais je ne suis pas débile.
Ou : – Il se fout du monde, le maire ! Au lieu de me déranger pendant ma sieste, il ferait mieux de faire réparer le trottoir devant chez moi parce que je vais finir par me choper une entorse.
Ou encore :
–        Pas de souci, jeune fille, (je m’appelle Patrice),  j’les applique les consignes de la ministre Mme Zinzin. Un bol de café calva le matin,  trois blancs secs  à midi, une bouteille de rouge qui me fait l’après-midi et la soirée. Ça va-t-y comme ça?
–         C’est tout ce qu’il a trouvé ce trou du c’de maire pour récolter des voix ? Il peut bien me faire téléphoner cent fois, je ne voterai pas pour lui la prochaine fois.
–        Plan canicule ? C’est une blague ? Ma pauvre femme s’est enfilé trois bouteilles d’eau minérale dans une matinée, elle a fini aux urgences, j’ai failli la perdre.
 
 Mais croyez-moi ou non, l’envie de rire ne m’a jamais effleuré. À peine celle de renoncer : j’avais besoin de cet argent pour mes vacances. Par contre, J’ai pu  mesurer la cote d’amour du sieur Loiseau dans la commune.  Une seule réponse aimable, enfin une seule qui vaille la peine d’être rapportée.
–        Comme c’est gentil ! Cher M. Loiseau, toujours aux petits soins pour les personnes âgées. Embrassez-le de ma part. Et je vous embrasse aussi !
–         Le coup de grâce m’a été infligé en milieu d’après-midi.
–        Mme  Anna Dupuy ?
–        Non, c’est son fils. Qui la demande ?
Je débite mon couplet. L’autre, au bout du fil, éclate de rire.
–        Dites donc, Saint-Val, c’est pas Paris, mais parmi les 7 ou 800 habitants du bourg, la majorité dépasse bien l’âge de la retraite. Vous êtes nombreux à ce standard ? Vous n’avez trouvé personne pour  bâtir un petit programme, un  message enregistré diffusé à l’ensemble des intéressés ?
J’avoue que  je suis seul, ce qui redouble l’hilarité de mon correspondant.
–        Je vous l’aurais fait, moi, ce truc. Suffisait de demander.
Je sue à grosses gouttes. Le récepteur m’échappe. J’y avais pensé, à ce programme, mais le maire m’avait embobiné, insistant sur l’importance du contact direct avec l’administré et moi j’avais besoin de ce fric.  Tout de même, ça m’a sonné de réaliser que j’étais payé à coups de fronde pour faire un travail idiot et que je ne cessais de me faire agresser.  J’ai terminé la journée aux urgences : chute de tension, stress, déshydratation : force me fut d’admettre qu’empêtré dans mon boulot de dingue, j’avais complètement oublié de toucher aux deux bouteilles d’eau posées sur mon bureau ! Quand une infirmière, pourtant jolie de sa personne, s’est approchée et, mutine, a débuté le  couplet que je connaissais par cœur sur les précautions à prendre en cas de canicule, on a dû calmer mes hurlements avec une piqûre de tranquillisant !
 
Le temps du chien


— Je vais l’appeler Canicule.
— Canicule ? Ridicule, oui ! Pourquoi pas pédoncule ou vésicule ?
— Non, Canicule. Ça lui ira très bien.
— Mais enfin, c’est n’importe quoi, s’énerva-t-il, tu ne peux pas l’appeler comme ça ! Tu as pris un coup de chaleur, c’est ça ? T’as le cerveau qui a bouilli ?
— Pas du tout, c’est juste que ça correspond exactement à sa nature : un petit chien. Canicule, ça veut dire petit chien.
 
Je vis dans les yeux de mon ami un air de condescendance navrée qui m’engloba toute entière. Je ne pense pas me tromper en disant qu’à ce moment, il m’a prise pour une demeurée. Je me devais de le sortir de l’ignorance.
— Écoute-moi, ô béotien ! dis-je, et prends note : caniculus en latin, c’est le petit chien. Or qu’avons-nous là ? Un petit chien ! Donc si je l’appelle Canicule, je ne fais que désigner cette petite bête par ce qu’elle est. Un petit chien. Une petite chienne, en l’occurrence. Canicula.
 
Il me jeta un regard torve et ne répondit pas.
— Quoi ? demandai-je. Tu ne me crois pas ? Le Petit et le Grand Chien sont des constellations, tu sais ce que c’est, une constella…
— Oh eh dis ça va, hein ? Je ne suis pas idiot. Mais comment tu m’as appelé, là ?
Ah… C’est la Béotie qui ne passait pas…
— Béotien. Oublie. C’est juste une façon de parler, ça désigne des gens qui n’ont pas les connaissances précises sur quelque chose, des profanes, si tu veux. Ça vient du grec. Ce n’est pas grave. Revenons à Canicule.
 
À vrai dire, je me rattrapai aux branches pour ne pas le contrarier davantage parce que le premier sens qui m’était venu à l’esprit pour béotien était plutôt « plouc ignorant » que « peuple hellène » et je me promis de ne plus user de telles références avec lui : il était bien trop soupe au lait.
— Oui c’est ça, grinça-t-il, ton chien latin dans les étoiles. Mais tu te fiches de moi, hein, tu cherches à m’embrouiller ?
— Jamais ! Je t’explique. Il y a quelques deux à trois mille ans, dans l’Antiquité, de fins observateurs avaient constaté que l’étoile la plus brillante du ciel…
— Sirius ?
— Exact. Sirius, dans le Grand Chien. Sirius, donc, coïncidait avec le lever du soleil en juillet août, périodes de grandes chaleurs. Ni une ni deux, ils ont fait le lien, et voilà notre canicule arrivée jusqu’à nous.
Déjà, il fronçait les sourcils. Ça cogitait, c’était bon signe, il suivait !
 
— Ne t’échauffe pas les méninges, dis-je, le soleil se levait bien dans le Grand et pas dans le Petit Chien, mais Sirius, son étoile principale, avait aussi pour nom Canicula, la petite chienne. Donc, la canicula, c’était bien quand le soleil cognait au maximum sur les têtes, et voilà.
 
Il baissa les yeux sur l’espèce de chenille à pattes qui remuait la queue avec entrain à nos pieds.
— Bon d’accord. Mais tu aurais pu prendre un chien de race, quand même, fit-il avec une moue de consternation.
De fait, je n’aurais su dire si nous étions en présence de la descendance bâtarde d’un yorkshire nain mâtiné de bichon maltais ou du croisement hasardeux entre un westie et un pékinois.
— Je m’en contrefiche, dis-je. Je ne veux pas épater la galerie, je veux juste une petite bête affectueuse. Hein, Canicule, on va bien s’entendre, toi et moi ?
 
Deux jappements brefs me confortèrent dans ma certitude.
J’attrapai la bestiole, la posai sur mes genoux et soulevai l’épaisse frange qui lui tombait sur le museau. Je vis deux yeux ronds de lac sombre, intelligents et profonds.
Mon ami pouvait bien se moquer, Canicule avait le regard le plus frais du monde.
 
Canicule
 
Sur la route bordée de mopanes et de baobabs le goudron commençait à fondre et se collait, telle une sirupeuse mélasse, aux pneus de sa Land Rover.
 
« Quelle canicule ! » s’exclama-t-il. On était à la mi-juillet et il n’avait jamais fait aussi chaud sur cet endroit de la savane, d’habitude épargné du souffle brûlant venu du désert par une chaine de petites collines. De la rivière qui coulait de ses flancs ne subsistaient que des flaques d’une eau saumâtre où agonisaient les derniers poissons. Les lions, les girafes et les éléphants avaient déserté l’endroit, ne pouvant y étancher leur soif. Seuls quelques crocodiles y demeuraient, à l’ombre d’arbres faméliques.
 
« C’est décidé, l’année prochaine je passe mes vacances dans l’Antarctique – se  promit-il en essuyant d’une main la sueur qui ruisselait sur son front – Comment des gens peuvent-ils habiter un pareil endroit ? » Pensa‑t‑il en apercevant au loin un village de rondavelles où un groupe d’indigènes se tenaient assis, accablés par le soleil de la mi‑journée. Bientôt le désert succéda à la savane. Une caravane de chameliers arpentait les dunes, se dirigeant vers un proche oasis.
 
Au détour d’un virage, un panneau routier dont les lettres, calcinées par le soleil, étaient à peine visibles, indiquait la direction de la prochaine ville.
 
« C’était quand même pas des blagues, cette histoire de réchauffement climatique, admit-il en dépassant la pancarte portant l’inscription : « Cherbourg – 5 km ».
 
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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