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Les textes du jeu 164

 
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danielle
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Posts: 12,511
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Mon 7 Jan - 10:07 (2019)    Post subject: Les textes du jeu 164 Reply with quote

    
    
Une bonne résolution  
  

Mado poussa la porte, frotta ses chaussures sur le paillasson, salua Léa installée à l’accueil de la mairie et se dirigea vers le local technique où était entreposé le matériel. Elle enfila sa blouse et traîna son chariot jusqu’à la vaste pièce du rez-de-chaussée qui donnait sur le parc. Le soleil de janvier capturait la poussière dans ses faisceaux de lumière et striait le parquet de ses longs rayons dorés. Mado commençait toujours par nettoyer la salle des mariages, dont elle ouvrait les deux baies pour chasser l’air vicié. Munie d’un plumeau, elle se mit à épousseter les bustes en plâtre qui retenaient de fines particules brunes sur la courbe d’une paupière ou l’ourlet d’une lèvre, dans la cavité d’une oreille ou le pli d’un drapé. Puis elle s’efforça d’effacer les traces laissées par les assemblées successives : moutons endormis sous les chaises, marques noires des talons sur le parquet, grains de riz semés avant la sortie par quelques invités impatients, mouchoirs en papier fripés, souillés de mascara, oubliés par celles à qui l’émotion ressentie au moment de l’échange du consentement des époux avait arraché quelques larmes.

          Aux yeux cernés de Mado, le lundi, c’était plutôt des larmes de regret et d’impuissance que les vestiges des mariages célébrés l’avant-veille arrachaient ! Mais, ce matin-là, un souffle de colère raviva le faible éclat de ses pupilles. Elle se souvenait de son propre mariage… C’était autrefois et ailleurs, la mairie de son village n’était ni vaste ni luxueuse mais la jeune fille de l’époque s’était laissé bercer et berner par les serments susurrés, les regards énamourés, les mains moites et mêlées. La présence de sa famille, la bénédiction de son père, celle du maire, la liesse et la fête avaient,en quelque sorte, apposé un sceau sur son amour, enrubanné son mariage de promesse et d’allégresse : une union empaquetée et ficelée dont il était bien difficile de défaire les nœuds. Pourtant, Mado n’en pouvait plus ! Depuis quinze ans, la vie avec Raymond n’était pas un cadeau mais un paquet oublié qui croupissait au fond d’une consigne, un colis piégé qui n’avait jamais explosé ! Elle aurait aimé chasser ses pensées amères d’un coup de chiffon humide, noyer toutes ces années de vie commune en lavant à grande eau sa mémoire, en même temps que le sol carrelé du hall d’entrée, éliminer ce mari autoritaire et encombrant comme elle jetait le contenu des corbeilles à papier.
D’où jaillissait la rage qui explosait à présent à la surface ? Qu’importe, elle se sentait enfin forte. Elle avait l’impression que le bruit de l’aspirateur couvrait à peine le tumulte de son bouillonnement intérieur. Elle était une armée en marche et l’ennemi pouvait trembler ! L’image d’un Raymond suppliant et implorant sa grâce s’imposa à elle. Elle supprima d’un jet de javel le ton bourru et les brimades, les reproches et les humiliations. Elle termina son service par les sanitaires, s’acharna pour faire briller l’émail du lavabo, pour lui redonner blancheur et pureté. Elle se sentait emplie d’une énergie toute neuve. Sa décision était prise, elle allait quitter son mari !
 
Après avoir récuré la cuve des toilettes, elle ressentit une envie pressante, celle de tirer un trait sur cette vie à deux, morne et nauséabonde. Alors, quand elle tira la chasse d’eau, elle vit l’épaisse silhouette de Raymond disparaître, aspirée par le tourbillon d’eau et engloutie à jamais.
 
 
    
Brico-rage
    
Le regard sombre, ils avancent dans une des nombreuses allées du supermarché du bricolage où ils viennent de passer de longues minutes à se quereller. La couleur de la peinture, la quantité de papier peint et son motif, rien n'a fait l'unanimité. Le ton s'est envenimé à plusieurs reprises et si Damien n'avait pas cédé, ils seraient repartis sans rien avoir choisi. Ils n'ont plus que quelques bricoles à prendre lorsque,Victor, quatre ans, se découvre une envie pressante. Le magasin est immense et les toilettes sont très éloignées de l'endroit où ils se trouvent. - Bon, tu l'emmènes pisser, je vais payer et on se retrouve dehors !
- Sûrement pas, tu m'attends, on n'a pas fini, s'insurge Aude, si on part maintenant on va être obligé de revenir dans trois jours. Il nous manque plein de trucs et de machins.
- Si tu pouvais être un peu plus précise, je pourrais éventuellement les ajouter dans les trois centimètres cubes qui restent disponibles dans ce caddy ridicule, ironise Damien.
- Oh, écoute, si tu avais bien voulu m'écouter et prendre un chariot digne de ce nom, on n'en serait pas là, répond la jeune femme tandis que son fils la tire par la main pour l'entraîner vers l'escalier roulant. Bouge pas, je reviens !
Vingt-cinq bonnes minutes plus tard, Aude et Victor rejoignent le papa.
- Encore un peu et je prenais racine, grogne-t-il entre ses dents.
- Arrête tout de suite, ce n'est pas de ma faute si ton fils a toujours envie de visiter les WC, je t'avais dit de l'emmener faire pipi avant de partir, mais je suis sûre que tu as oublié ! En attendant, tu as pris ce qui manquait ?
- Non, tu m'as dis, bouge pas, j'ai pas bougé !
- Cela m'aurait étonné que tu prennes une initiative ! Bon, assez perdu de temps, ils sont rangés où les rouleaux de scotch et le white spirit ? Normalement, ils devraient être dans le coin.
Damien abandonne femme et enfant et part à la recherche des articles manquants. Il revient peu après et dépose ses nouveaux achats dans le caddy. Aude en récupère une partie aussitôt.
- Ce n'est pas ça qu'il faut, c'est nulle cette marque, cela va se décoller en cinq secondes, pourtant tu le sais, la dernière fois déjà, on a été obligé d'en racheter !
- Tu es au courant que tu me fais braire et que tu vas te démerder toute seule, crie Damien exaspéré par la mauvaise foi de sa femme.
Des clients se retournent vers le couple. Un homme regarde le mari d'un air apitoyé et murmure :
- C'est pas facile avec les femmes qui bricolent maintenant !
Aude a entendu et réplique :
- Vous, le macho, occupez-vous de vos affaires ! Puis, elle se tourne vers  Damien, bon je vais chercher le bon machin qui va bien.
Elle est vite de retour et jette les nouveaux articles dans le panier. Sans un mot, ils se dirigent vers les caisses. Aude jette alors un coup d'oeil autour d'elle et blêmit :
- Il est où Victor ?
- Je sais pas, moi, c'était toi qui le tenais par la main tout à l'heure.
- Je te l'ai confié quand je suis allée cherché le scotch, mais bien sûr tu n'as même pas fait attention...
- Ce n'est pas le moment de régler nos comptes, marmonne le pauvre papa paniqué. Va de ce côté, moi je vais de l'autre.
à cet instant, une voix en provenance des haut-parleurs leur parvient  :
- Le petit Victor a un message pour ses parents !
-  "Venez me chercher si vous arrêtez de vous disputer, autrement je reste avec la gentille dame qui m'a donné une sucette !" entendent-ils effarés.
Soulagés et un peu honteux, ils se sourient et se précipitent vers l'accueil !
 
    
À la Croisée des routes
    
 
  
— C’était une connerie de v'nir là ! Clara regarde Léo. Léo, son homme depuis trois semaines. Ils se sont rencontrés sur le rond-point de Cap Sud, au dixième jour du mouvement. Au premier regard, le coup de foudre. Barbe de trois jours, yeux cernés, jean crasseux, pull informe, gilet jaune défraîchi sur le dos, Clara ne peut s'empêcher de penser qu'il a de la gueule son homme. Du chien.
  
— Ça fait six plombes qu'on s'gèle les castagnettes. On a vu trois bagnoles ! Trois bouseux qui s'sont même pas arrêtés. Depuis une semaine c'est pareil. Y'a personne. Personne ! D'ailleurs, qui veux-tu qui vienne ? Y'a rien !
D’un geste ample, Léo désigne la campagne autour d’eux. Au Nord des champs à perte de vue, au Sud idem, à l’Est idem, à l’Ouest un petit bosquet vient rompre la monotonie du paysage.
Au milieu des quatre cardinaux, un rond point réunit quatre routes au goudron fendillé, aux nids de poules redoutables et aux destinations improbables.
Ils l’occupent depuis sept jours.
Au grand dam de Léo.
— On sert à rien ! À Cap Sud y’a l’autoroute, la zone commerciale, des tas de bagnoles, des tas de camions. Et les copains !
— Et les copines !
— Tu vas pas remettre ça sur le tapis !
— Si ! Elle te plait tant que ça Zoé pour la peloter dès que j’ai le dos tourné ?
— J’ai confondu ! Vous avez toutes un gilet jaune, alors avec la nuit, les phares des bagnoles… Elle avait froid, je l’ai réchauffé, c’est tout.
— Tu es le bon samaritain et moi la vilaine jalouse !
— C’est ça !
Furieuse, Clara se saisit de tout ce qu’elle trouve et le lance sur Léo. Bottes de glaise, pierres, bouteilles vides… Il évite la thermos, pas un pieu arraché d’une barrière proche qui l’atteint en pleine poitrine. Déséquilibré il s’étale de tout son long en poussant des jurons.
Il se relève, prêt à en découdre, quand un bruit de moteur l’alerte.
— Une bagnole !
Aussitôt le couple s’installe au milieu de la route, gesticule et crie des slogans hostiles au gouvernement.
— Macron on veut pas des bonbons on veut du pognon !
La voiture se rapproche à petite vitesse.
Clara manque de s’étouffer :
— Mince ! La gendarmerie ! Ils nous envoient la gendarmerie !
Léo change de slogans :
— Pourris ! Collabos !
La camionnette se gare. Trois gendarmes en sortent.
Le premier salue les deux gilets jaunes :
— Gendarmerie Nationale ! Que faites vous ?
— Nous manifestons notre mécontentement, répond Clara. Il est temps que le gouvernement entende nos revendications et y réponde.
— Ouais, continue Léo. On veut du pognon !
— Mais il n’y a personne ici !
— Notre lutte vaut pour tous. Même pour ceux qui vivent au fin fond des campagnes !
— Ouais ! Tout le monde veut du pognon !
Le second gendarme, à l’accent du Sud prononcé, retient un fou rire :
— Ô peuchère, essayez de pas créer trop d’embouteillages !
Les trois militaires regagnent leur véhicule, heureux de l’anecdote qu’ils vont pouvoir raconter à la brigade.
Clara et Léo regardent la tache bleue s’éloigner vers l’Ouest, vers le soleil qui a déjà bien amorcé son coucher.
— Et si on s’barrait ?
— D’accord, répond Clara. Partons.
Au moment de partir, l’antique Saxo de Léo refuse de démarrer. Elle en a marre des jours et des nuits passées sur des ronds points humides balayés par les vents. Elle le fait savoir.
La nuit est tombée. Un crachin glacé tombe sur la campagne. Sur la route deux piétons marchent à tâtons. Chacun occupe un côté de la chaussée. Les invectives qu’ils se lancent sautent par-dessus le bitume.
Ils ne savent pas encore que le premier hameau est à sept kilomètres.
 
 
 
SYMPATHIE FOR THE DEVIL
 
-        Le café existe toujours !
-        Et si on allait y faire un tour ?
Catherine regarde François avec des yeux brillants. Il fredonne une chanson de Hugues Aufray : « Tu as, tu as toujours de beaux yeux »
-        Je t'offre un diabolo menthe, dit-il en la prenant tendrement par les épaules.
-        Une menthe à l'eau !
-        Ah oui, une menthe à l'eau. 
-        C'est ce qu'il y avait de moins cher.
-        Dire que j'aurais pu savoir dès le début que tu étais radine.
-        Je suis radine ? C'est toi qui jette l'argent par la fenêtre. Un vélo pour la ville, un vélo pour la rando, un vélo pour les montées, un vélo un pour les descentes, un vélo ...
-        Mais je plaisantais, ma Louloute.
-        Pas moi.
Il respire un bon coup et retient in extremis le « moi non plus » qui fusait. Il a envie d'une bonne bière.
-        On entre ?
Le décor a changé, mais les tables sont disposées de la même façon. Elle va tout droit vers la table dans l'angle. Ils s'asseyent le dos au mur et regardent les jeunes qui sont penchés sur leur smartphone. « Petit au bout ! », crie une fille qui joue au tarot. Ils se sourient en pensant aux nombreuses parties de tarot à ces mêmes tables.
-        Bonjour, dit un garçon qui ne s'appelle ni Marco, ni Tony, ni Alex.
-        Est-ce qu'on pourrait avoir une menthe à l'eau et une bière, s'il-vous-plaît.
-        Non, tu ne prenais pas de bière, mais du coca. Un coca à la place de la bière, s'il-vous-plaît, rectifie Catherine.
-        Un coca et une menthe à l'eau ? répète le garçon.
-        Mais pas du tout, j'ai commandé une bière.
-        Mais tu ne buvais pas de bière à l'époque.
-        Peut-être. Mais maintenant je bois de la bière.
-        Alors ? Une bière et une menthe à l'eau pour ces m'sieur dame ?
-        Non, deux bières.
Le garçon grommelle « c'est pas comme si c'était plein ! ». Des jeunes agitent leur bras en l'air pour attirer son regard, il ne sait pas où donner de la tête.
-        Non, désolée, finalement une bière et une menthe à l'eau.
-        Excusez-là, elle est comme ça, toujours à changer d'avis.
Catherine ouvre la bouche, reste un instant dans la menace d'une réplique assassine, puis elle referme la bouche. Juste un soupir et un regard noir.
-        Tu te souviens du jukebox ? dit-il en guise de calumet de la paix.
-        On écoutait les Rolling Stones.
Ils se prennent la main. La fille à la table d'à côté balance sa tête, comme pour faire oui.  Elle a un écouteur, on entend quelques sons de basse. La voix de Mick Jagger envoûtait tout le café avec  « Sympathy For The Devil ». C'était une belle époque.
-        Il était là, dit-elle en désignant un porte-manteau.
-        Quoi ?
-        Le jukebox.
-        Mais non, il était au fond.
-        T'es complètement Alzheimer, mon pauvre. Il était là.
-        Dites-moi garçon, le jukebox, il était bien là ?
-        Vous croyez que j'ai rien d'autre à faire !
François apostrophe un client noyé dans son ballon de rouge. Ce dernier ne se souvient pas du jukebox.
-        Il dit qu'il n'y a jamais eu de jukebox à la place du porte-manteau.
-        Non, il dit qu'il ne se souvient pas du jukebox.
-        Monsieur, excusez-moi, est-ce qu'il y avait un jukebox là ? insiste François.
-        J'crois pas.
-        Ah, tu vois !
-        Comme tu peux être de mauvaise foi ! Je ne te supporte plus. J'aimerais pouvoir revenir à ce jour où tu m'as demandé si je voulais sortir avec toi.
-        Et tu aurais dit quoi ?
Il la regarde avec insistance, comme si sa réponse était décisive. Elle le trouve beau malgré sa calvitie et son ventre un peu rond.
-        Oui.
François baisse la tête et renifle un peu bruyamment.
 
 
DUO
 
Lorsque Mina prit son service ce matin-là, à 5 heures, la grande salle du terminal 1 était quasi déserte, le premier vol, pour Nice, étant prévu à7 heures 30. Elle posa son balai contre le mur, cala le panneau « caution, wetfloor – danger, sol glissant » devant la porte des toilettes hommes, et plongea dans le seau sa serpillère. Comme elle s’apprêtait à entrer, un cri d’effroi lui parvint de l’intérieur.
« Espèce de salaud, regarde, Léon, ce que tu m’as fait » ! Hurlait une voix suraiguë.
« Mais c’est toi qui m’as frappé, répondit une voix plus grave, je me suis défendu. »
S’ensuivit un bruit de lutte, ponctué de cris. Des coups contre les murs. Le tintement d’un miroir qui se brise.
Mina, qui avait des principes, s’interdit d’entrer.
La porte s’ouvrit. Un homme, barbu, apparut, le visage tuméfié, le nez saignant.
« Que vous arrive-t-il ? Qui vous a fait ça ?
-          Oh ! Que j’ai mal ! C’est Noël.
-          Comment ça ? Noël est passé, on est en janvier. Et je vois pas le rapport.
-          Le père Noël. Je vous jure, j’ai fait que l’effleurer. »
« Le pauvre, il délire, pensa Mina. Je devrais appeler un médecin. Mais avant… »
Mina, qui avait des principes, mit ses mains en porte-voix et cria :
« Sortez Madame, ici c’est les toilettes hommes. »
Pas de réponse. Elle s’adressa doucement au blessé.
« Vous connaissez cette personne ?
-          Bien sûr.
-          Depuis quand ?
-          Oh… longtemps.
-          Votre… femme ?
-          Heu… Pas vraiment, on est fiancés. C’est Noël.
-          Une scène de ménage, ça arrive.Ah ! Je comprends, c’est votre… petite amie ; Noëlle, N O E 2L E. Elle a changé d’avis ?
-          Vous n’y êtes pas. C’est… c’est une question de jalousie, une bêtise.
-          Vous allez vous marier. Allez, tout va s’arranger.
-          On peut pas.
-          Pourquoi ?
-          On nous l’interdit.
-          Ah, la famille ? La vôtre ? Celle de votre… promise ?
-          Non. Et ce n’est pas MA fiancée.
-          Hein ? Ben, celle de qui ?
-          C’est Noël, N O E L pas 2L E.
-          Comment ? Un homme ?
-          Enfin ! Oui !
-          Ça change tout. À vrai dire non. Et des gens s’opposent à votre union ? La famille ?
-          Non je vous dis. La loi.
-          Mais non, le mariage pour tous est permis aujourd’hui, répondit Mina, résistant à la force de ses principes.
-          Pas pour nous.
-          Je comprends pas. Attendez-moi ici, j’appelle un docteur. Non, la police de l’aéroport.
 
Alors que Mina se dirigeait vers la plus proche cabine, l’individu s’engouffra dans les toilettes. Les coups et les cris reprirent. On arrachait le sèche-mains qui se brisa contre une porte. Après quelques minutes, il sortit, boitant, un œil au beurre noir, tenant à la main une balayette couverte de sang.
 
Des hommes en blouses blanches escortés de deux policiers, s’avançaient vers lui. Quelques badauds les entouraient, que Mina rejoignait en trottinant.
 
« Méfiez-vous, avertit l’un des infirmiers. Il est dangereux. C’est la troisième fois qu’il s’échappe de l’HP. Il ne s’entend avec personne. Même pas avec lui-même.
-          Il ne s’aime pas ?
-          Il s’aime trop ! Un schizo, bien atteint. Je vais négocier.
-          Schizo ?
-          Oui, comme Alan Bates dans Psychose, une double personnalité. Léon-Noël. »
 
L’homme s’infligea un terrible coup de poing sur la tempe, qui le fit basculer. Il gémit, puis rugit d’une voix haut perchée :
« Tu l’as pas volé, enfoiré ! »
Il se frappa un tibia de son talon, puis fit mine de s’étrangler.
 
« Calme-toi… Calmez-vous. » Ordonna le médecin. Un policier poursuivit :
 
« Vous allez nous accompagner bien gentiment, et rentrer chez vous.
-          D’accord, on vous suit, mais à une condition.
-          Laquelle ?
-          Vous nous mettrez, Noël et moi, dans la même cellule. »
 



Attendrissants ! 
 
  « Ils sont arrivés, se tenant par la main, l’air émerveillé comme deux gamins [1]… » Ce refrain me monte aux lèvres lorsque je les aperçois, mêmes visages souriants et silhouettes menues.  Ils prennent un caddie, le poussent  épaule contre épaule vers l’entrée du supermarché. Je les trouve si attendrissants, ces deux septuagénaires, que je ne peux m’empêcher de leur emboîter le pas, discrètement.
–        Je vais chercher ma crème de nuit, mon chéri, susurre-t-elle près du rayon parfumerie.
–        Prends-moi une lotion après-rasage, ma douce, répond-il !
Elle revient à petits pas, il l’embrasse sur la joue. Attendrissants.
Quand il charge deux packs d’Evian dans le caddie, mutine, elle feint de se fâcher :
–        Et mon Hépar !
–        C’est vrai, pour ton transit, se morigène-t-il sans aucune ironie.
–        Chut !  rétorque-t-elle, irritée cette fois. Ne clame pas mes petites misères à la cantonade.
Je continue à les suivre et note avec surprise que le ton tend à monter au fil de leur parcours. Des  « il t’en faut du temps pour trouver six yogourts !– quoi, six  paquets de biscottes ?– repose-moi vite ces steaks de soja ! »  agacés se succèdent de la part du mari,  auxquels font écho les « ce n’est pas parce que tu boudes les laitages !– mais c’est une promo !  – c’est bon pour ton cholestérol !» un rien acerbes  de la femme.
Une rencontre avec une voisine trop bavarde me fait perdre leur trace. Pas pour longtemps. Un retentissant « J’en ai marre ! » suivi d’un sonore « Et moi donc ! » m’attire vers le rayon des fruits et légumes. Ils sont là, face à face, teint coloré,  regards furibonds,  échangeant des gentillesses.
–        Ras le bol d’attendre que tu veuilles bien refaire surface ! Vingt minutes que je suis planté là ! hurle monsieur.
–        J’ai patienté combien de temps, moi,  pendant que tu hésitais entre un Bordeaux et un Côtes du Rhône pour finir par  opter pour un Tokay ?
–         Mais tu étais à côté de moi. Après, tu as disparu sans prévenir, je m’inquiétais.  Il fallait peut-être que je te fasse appeler comme une mère qui a égaré son sale gamin ?
–        Je t’ai averti que j’allais au rayon poisson, tu sais qu’il y a toujours la queue...
–        Menteuse, tu as filé sans un mot !
–        Admets plutôt que tu es sourd comme un pot.
–        Elle est bonne, celle-là, de la part d’une vieille pie qui monte le son de la télé au maxi…
–        Tu m’insultes ? Vieux… vieux con !
–        Pouffiasse !
–        La pouffiasse fera désormais ses courses seule et s’offrira le taxi. Avec un chauffeur poli. Un jeune, tiens, qui sera sensible à son charme !
–        Au charme de ses rides et de ses fesses pointues, raille monsieur en se tapant sur les cuisses.
C’en est trop pour madame qui saisit un filet de courgettes et le balance à la tête de son mari. Il esquive le coup, empoigne un ananas et riposte. La toque de fourrure de l’ennemie atterrit au milieu des poivrons. La bataille se poursuit agrémentée d’injures. Les tirs d’endives et carottes répondent  à ceux de poireaux et panais, les « abruti, impuissant » aux « foldingue, putain. »
 Et je les avais trouvés attendrissants !
Autour d’eux, on s’indigne ou on rit. L’intervention de deux agents de sécurité met fin aux hostilités. Elle fond en larmes, il se répand en excuses. Penauds, ils se dirigent vers les caisses.
–        « Madame ! »
Un garçonnet brandit la toque de fourrure.
D’un geste plein de délicatesse, monsieur aide madame à disposer son couvre-chef. Elle le remercie d’un baiser. Et ils s’en vont, se tenant par la main, l’air émerveillé, de nouveau  attendrissants.
 


[1] (Cf. E. Piaf)
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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