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François

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Critiques constructives Jeu 162
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Pierre
Conjonction volubile

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Joined: 05 Jun 2010
Posts: 710
Masculin

PostPosted: Thu 22 Nov - 16:55 (2018)    Post subject: François Reply with quote

Neuf millions et demi de morts, plus de vingt et un millions de blessés, des familles disloquées à jamais, une jeunesse brisée pour la vie, des gueules cassées qui n’ont pas fini de hanter notre conscience.
Paul referme l’encyclopédie consacrée à la grande guerre. Il n’a rien appris qu’il ne connaisse déjà.
Il se lève et va chercher la photo de François, son grand-père. Une photo sépia aux tons éclaircis par les ans. Dans le cadre, un homme en gabardine militaire semble le regarder. La photo date de 1917. Déjà trois ans que ce grand-père se coltinait avec la mort, la mitraille, les obus, la boue, les gaz, la dysenterie, les poux. Sans oublier la trouille.
Il était revenu en permission. Avait traversé le village à pied sans que personne le reconnaisse. Amaigri, vieilli de trente ans, les traits creusés, marqués. Et les yeux. Seule Hortense, sa femme, l’avait reconnu. Elle s’était jetée dans ses bras pour y pleurer longuement. Ensuite elle l’avait couvert de baisers. Cette scène on l’a tant racontée à Paul qu’il lui semble l’avoir vécue. Ensuite tous deux s’étaient enfermés dans leur chambre pour s’aimer. Ils avaient conçu Henri, qui plus tard deviendrait le père de Paul. Sa permission achevée, François était parti sans se retourner. Sans un dernier regard pour son village.
Et n’était jamais revenu.
Mort au Champ d’Honneur, avaient annoncé les gendarmes. Mort le 10 novembre 1918, en tentant de traverser la Meuse avec son régiment. Son corps n’a jamais été retrouvé. Sans doute emporté par les flots tumultueux.
Ce portait, Paul l’a toujours vu. Il trônait sur le buffet d’Hortense, à côté d’un vase où sa grand-mère déposait des fleurs coupées en toutes saisons. Puis, à son décès, il avait trouvé place dans l’appartement familial. Et aujourd’hui, c’est à lui, Paul, qu’il revient de veiller sur le portrait jauni. Souvent il s’arrête devant le cadre et regarde François. Imagine sa vie si… Il scrute les moindres détails de sa peau tavelée, ses épaules fières, sa bouche qui avait su aimer. Et ses yeux.
Après la mort de François rien ne fut plus jamais pareil. L’intolérable de son destin à quelques heures de la fin du conflit et la bêtise crasse des galonnés qui sacrifiaient leurs soldats sans états d’âme, firent naître dans les cœurs de sa descendance un farouche sentiment antimilitariste et pacifiste. Henri, son fils qu’il n’a jamais bercé, milita farouchement à la fin des années trente en faveur de la paix. Avec l’insuccès que l’on sait. Paul déserta pour ne pas partir en Algérie, pendant ce que le gouvernement appelait pudiquement « les événements. »
Quand Maxence, son fils, avait obtenu son statut d’objecteur de conscience, il avait ouvert une bouteille de Champagne millésimé pour fêter l’événement.
Et puis il y a Manon. Manon et son joli minois. Sa nièce. Sa préférée. Manon, fâchée depuis deux ans avec ses parents, venue trouver réconfort auprès de son oncle. Sa petite Manon…
Elle est nerveuse ce matin. Un peu stressée peut-être. On le serait à moins.
Son sac, énorme, est bouclé depuis la veille.
Depuis l’entrée, elle interpelle Paul :
— Tonton ! On y va ? Tu as promis !
Paul se retourne. C’est vrai, il avait promis. Promis de l’accompagner à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Manon a passé le concours avec brio. Elle veut accomplir son rêve. Devenir officier.
Avant d’accompagner sa nièce vers son avenir militaire, Paul jette un dernier regard au portrait de François.
Il referme la porte en espérant que le portrait ne se mette pas à pleurer.
_________________
La vérité est dans les romans
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PostPosted: Thu 22 Nov - 16:55 (2018)    Post subject: Publicité

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Alain Kotsov
Conjonction volubile

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Joined: 25 Jan 2016
Posts: 1,848
Localisation: Paris
Masculin

PostPosted: Thu 22 Nov - 21:34 (2018)    Post subject: François Reply with quote

Mon numéro deux. Ecriture fluide et limpide, peut-être un peu trop. Ce qui fait la qualité de cette histoire, c’est qu’elle a du sens, qui est la source de son originalité. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec celle qui a obtenu la première place, le cèdre bleu, dans lequel est décrite la continuité entre deux infirmières séparée par un siècle. Ici la descendante du poilu prend le contrepied de son ancêtre, dont les souffrances et la mort ont généré dans sa famille un esprit antimilitariste qui s’est affirmé au cours de l’Histoire, et qui n’a sans doute pas demandé d’aller casser du boche dans les tranchées, décide de s’engager, et pas dans les services sanitaires. La boucle est bouclée !

Qu’on soit ou non en accord avec le propos, et je suis loin de l’être, ce revirement subit à travers quatre générations a de quoi susciter l’intérêt. Et la dernière phrase est bien vue.
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Jodie
Conjonction volubile

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Joined: 21 Jul 2011
Posts: 1,896
Localisation: Forêt profonde
Féminin Scorpion (23oct-21nov) 虎 Tigre

PostPosted: Fri 23 Nov - 08:14 (2018)    Post subject: François Reply with quote

Une place de plus sur le podium et je votais pour ce texte ! Pas trop, voire pas du tout mon truc en littérature, "l'héritage familial historique", quel qu'il soit, pépé mémé et tout ça, mais ce qu'il entraîne ici m'a plu ainsi que le revirement inattendu (ou pas finalement car ainsi va la boucle du temps ou l'ironie des Dieux, comme on veut) final.
Bravo, Pierre.
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Donaco
Conjonction volubile

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Joined: 10 Oct 2018
Posts: 374
Féminin

PostPosted: Fri 23 Nov - 21:39 (2018)    Post subject: François Reply with quote

C'est une très belle histoire. J'ai beaucoup apprécié, dans le portrait du grand-père, le petit détail, sobre et pertinent : "sa bouche qui avait su aimer". Ce raccourci émotionnel rend subitement charnel le personnage de la photo. Est-ce ce nouveau regard qui m'a rendu plus attentive à la suite ? Je pense que oui.

L'antimilitarisme du fils puis du petit-fils coulent de source. La chute n'en est que plus tragique, avec sa très belle image finale. Et c'est une manière de dire, sans l'écrire, que l'oncle lui-même est bouleversé par cette ironie du sort.
C'est un texte économe et clair mais très puissant.
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Tyu
Conjonction volubile

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Joined: 07 Jun 2010
Posts: 1,618

PostPosted: Fri 7 Dec - 22:11 (2018)    Post subject: François Reply with quote

Il me semble qu'il y a eu confusion entre "coltiner" et "colleter".
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