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Les textes du jeu N°133

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Mon 27 Jun - 19:04 (2016)    Post subject: Les textes du jeu N°133 Reply with quote

Après les portes


La nuit respire mal, poisseuse.
Je marche. À ma droite, l'éclairage lunaire balise la voie, accompagne mon souffle et celui, furtif, de la faune citadine. Je mets à profit mon insomnie pour jouir d'une balade sublimée par l'absence des hommes, claquemurés dans leurs lits-cages.
L'un de mes frères humains choisit pourtant de m'appeler. La sonnerie spéciale numéro inconnu se déclenche sur mon portable.
Prudence avortée, je décroche. Dans mon tympan, une voix masculine, absurdement sexy, fredonne « Tu es perdue, petite fille ? » Effet d'un coup au ventre, qui se propage aux jambes, amollit toute vigueur. You're lost little girl, une chanson des Doors. Est-ce qu'un rockeur défunt téléphonerait à une fan un mardi à trois heures de la nuit ? Je bredouille : « Jim ? » Rire enroué dans l'appareil « Morrison a passé les portes depuis quarante-cinq ans, mais toi, petite fille, ton cœur accélère encore sous ton sein. Ça me donne faim. » Silence, l'inconnu respire et je ne raccroche pas, engluée par la beauté du souffle. C'est tout moi, ça, l'esthétisme me tuera. « Choisis la course plutôt que la marche, princesse, car il y a un killer on the road, » susurre-t-il. Ma mémoire embraye sur la suite de cette chanson, quand le cerveau du tueur sur la route se convulse comme un crapaud. Je lève les yeux vers la lune au sourire de batracien. Jouant la farce horrifique et cent fois interprétée, quelqu'un m'observe sur le trottoir d'en face.
La trouille coule, en crue, va me noyer. Cours, idiote, bordel cours ! s'insurge la proie en moi. En face, la silhouette s'ébranle, le mouvement ralenti pour traverser la route. Au téléphone, la voix ricane puis entonne « He was a monster, black dressed in leather ! » Je frôle l'arrêt cardiaque mais je démarre, cours, accélère. Foncer telle qui chevaucherait la frousse, ignorant où fuir sinon loin. Comme dans un jeu vidéo avec slaloms et sauts, j'évite les voitures mal garées, les poubelles renversées, les rats et renards éventrant les ordures. Delirium tremens.

Il se rapproche, je renifle sa moiteur, sa crasse.

À gauche, en un éclair, la vision d'une grille ouverte. J'entre. Une allée, un tournant puis l'impasse d'une cabane et de ferrailles sombres. Foutue !.. Mes jambes cèdent.
Je ne me retourne pas : ne pas regarder le mal c'est ne lui accorder ni foi ni vie. À genoux, au lieu de réciter mon catéchisme, j'implore mon portable : « Jim ? Chante-moi quelque chose, je ne veux pas rester seule avec celui qui arrive. » La voix s'attriste « On finit toujours seul, little girl ! »
Je ferme les yeux, écoute Jim chanter « This is the end, beautiful friend. »
Le monstre des nuits féminines halète derrière moi. Il s'agenouille, plaqué à mon dos, l'air de sa bouche sur ma sueur comme le soufre d'une caricature d'Enfer. Ses mains sur mes hanches, qu'il tire à lui. La mort se pare d'un sexe, dur comme sa loi.
La voix fantomatique au téléphone annonce la fin du rire et des doux mensonges, la fin des nuits où nous avions voulu mourir, et moi je me demande si, comme la Blanchette du vieux Seguin, j'aurai la force de résister jusqu'à l'aube qui fait s'évanouir les loups bandant et les Jim à voix ensorcelantes, lesquels nous forcent à capituler, dévorées.
Il triture mes seins. Je me débats, me redresse. Au moins, debout, l'affronter.
This is the end, Jim, mais à toi qui es déjà mort, je dis que ce ne sera pas encore la mienne, de fin.
Je te dénie toute vie, coupe mon téléphone, éteins ma peur.



A propos de Machiavel

Nous étions en voyage au Québec et, après une épuisante journée de randonnée, nous dormions profondément, lorsque nous fûmes réveillés par le téléphone. « Encore quelqu'un à qui nous avons oublié de préciser que le décalage horaire est de six heures entre Paris et ici ! » ronchonna mon mari.
« Pourvu qu'il ne soit rien arrivé aux enfants ! » , me dis-je, tout en décrochant. Au bout du fil, je reconnus la voix de mon petit-fils, Edouard. « Tout va bien ? » m'inquiétai-je. « Oui, Granny, tout baigne... Je t'appelle comme promis pour te parler du sujet que j'ai choisi en philo au bac... » J'avais oublié qu'avant de partir, je lui avais demandé de me rendre compte du déroulement de ses épreuves et je réalisai soudain que j'avais omis de lui rappeler que six fuseaux horaires nous séparaient.. Réprimant un baîllement, je réussis à prendre un ton enthousiaste : « Dis-moi vite comment ça s'est passé… » Edouard se lança, volubile : « Les sujets de dissert ne m'inspiraient pas, j'ai pris le commentaire. Un extrait d'un bouquin de Machiavel. « Le Prince »… Tu connais ? - Oui, oui, affirmai-je, en rassemblant de lointains souvenirs d'où émergeaient Laurent de Médicis et le XVIeme siècle à Florence . Je transmis ces indices outre Atlantique, juste pour prouver à Edouard que ma culture était solide et ma mémoire intacte.- Oui, c'est ça Granny… Chapeau ! » dit-il, avec un petit sifflement admiratif qui me ravit… « Il est vachement moderne ce mec . On dirait que le texte a été écrit à notre époque, pour nous faire réfléchir à notre avenir, à la politique, au pouvoir, aux décideurs... En plus, dans la longue métaphore sur le fleuve et ses irrépressibles débordements, on croirait qu'il fait référence à ce qui s'est passé à Nemours, la semaine dernière... Trop fort , ce type ! Et puis, t'inquiète pas, j'ai lu les notes de bas de page, j'ai pas fait de contre-sens sur le mot fortune ». N'ayant pas le texte sous les yeux, je me sentis un peu dépassée. Je perdis complètement pied quand il me demanda mon avis sur les notions de destin et de libre-arbitre. A côté de moi, mon mari s'agitait sous les draps en grognant : « Vraiment Isa, dis à notre génial petit-fils, que ce n'est pas une heure pour discourir sur la philo du bac…On dirait qu'il n'a jamais entendu parler du méridien de Greenwich, le petit chéri !» Je sentis qu'il fallait couper court : « Bon ! Edouard, c'est gentil de m'avoir appelée. Je te téléphonerai demain.D'ici là, j'aurai trouvé le texte sur internet et je saurai mieux parler de tout ça ».
Après avoir raccroché, je quittai le lit et, munie de ma « tablette », je m'isolai dans la salle de bain. Bientôt les ronflements de mon irritable époux en manque de sommeil retrouvèrent un rythme apaisé. J'accédai très vite au texte de Machiavel ainsi qu'à deux propositions de « corrigés » qui s'appuyaient sur deux axes de lecture différents. Cela me laissa assez perplexe.
Le soir suivant, après une excursion au cours de laquelle je l'avais bassiné avec le texte de Machiavel, mon mari décida brusquement d'appeler Edouard . « Histoire de l'encourager pour la suite de ses épreuves » dit-il .Avant que j'aie eu le temps d'intervenir, une voix ensommeillée et maussade lui répondit : « Ah ! C'est toi Grand Père... Tu sais qu'il est deux heures du matin ici ? Je venais juste de m'endormir. Et demain matin, j'ai histoire-géo !
- Ah ! Excuse-moi, bredouilla mon époux, faussement contrit… J'avais oublié ce satané décalage horaire... »


Tu es là ?


J’enfouis ma tête sous le traversin, afin de tenter d’échapper à la sonnerie de mon IPhone. Mais il m’est impossible de faire la sourde oreille, c’est le troisième appel en moins de cinq minutes. Je saute du lit et file à la cuisine. Il fait si chaud dans l’appartement que mes pieds nus collent au carrelage. J’allume l’ampoule du plafonnier. La pendule indique deux heures. Je saisis le portable, oublié la veille sur le plan de travail, mais il se tait avant que j’ai le temps de décrocher. Je fixe le numéro affiché. Je le connais. C’est celui de ma grand-mère. Enfin, c’était… car son corps repose en ce moment dans un cercueil en sapin - pour mon plus grand bonheur - sous quatre mètres de terre à chrysanthèmes. Fleurs, qu’il me faudra bien entendu entretenir. Encore des déplacements inutiles et du temps perdu. Même morte, il faut qu’elle me fasse suer ! Quelle femme insupportable ! Sa mort m’a quand même fait un choc, comme de revoir ce double quinté dans l'ordre affiché sur mon écran. Sur le moment, j'ai trouvé ça assez flippant. En fait, son numéro a sûrement été redistribué. A moins que la sœur de la vieille n’ait embarqué son portable quelques jours avant l’enterrement. Une grand-tante croisée deux ou trois fois dans ma vie, qui m'appellerait soudain en pleine nuit ? Non, impossible !
La gorge sèche, je m’enfile un verre d’eau. Je suis en nage. Mes membres en tremblent. Je retourne me coucher en embarquant le téléphone. Passé le seuil de ma chambre, il sonne à nouveau. Excédée, je décroche, prête à vomir des insanités, lorsqu'une voix se met à articuler à l'autre bout du fil, une voix si familière que mon sang se glace sur-le-champ :
―Allo ? C’est mamie. Tu es là, chérie ?»
Affolée, je jette brusquement le portable sur le lit comme s’il me brûlait les doigts. Mon visage s'est décomposé, je le devine aussi pâle que la mort. Grand-mère ! Mon horrible mère-grand qui devrait être à mille lieues sous terre !

Je me réveille en sueur au petit matin, mes draps en boule au pied du lit. Je mets quelques secondes à reprendre mes esprits. Ce n’était qu’un cauchemar. Le délire ! Je m'essuie le front d'une manche de chemise de nuit, me redresse sur les coudes et soupire. Vieille peau ! Même dans mon sommeil, elle a trouvé le moyen de venir m’emmerder !
Soudain, trois coups secs martelés sur la porte d'entrée, me parviennent aux oreilles jusque dans ma chambre. Je sursaute d'abord, puis ne bouge plus, attentive, aux aguets. Ça recommence à frapper. Une voix me crie alors de l’autre côté du battant :
―Lisa ? Tu es là ? J’ai appelé avant de venir, mais tu n’as pas répondu. Tu m'ouvres, chérie ?


Coup de cœur

Une sonnerie. Lointaine. Je sais que c’est une sonnerie. Je sais ce qu’est une sonnerie. J’enregistre bien cette sonnerie.
Qu’est-ce qui sonne ? Pas ma montre. Ma montre ne sonne jamais. D’ailleurs aucune montre ne sonne. Les montres bipent. C’est mon beeper. Beep beep. J’ai un beeper qui bipent parfois, mais ce soir je sais je l’ai coupé. Cette nuit je voulais dormir.
Ce n’est pas le réveil, parce que mon réveil imite le chant des oiseaux au printemps ou est-ce le vent dans les arbres ou est-ce la mer D’Oman ? C’est beau la mer d’Oman.
Ni la montre ni le réveil, peut-être l’alarme anti-intrusion. J’avais eu un jour une vague velléité d’en acheter, mais je n’ai jamais compris à quoi cela pouvait servir. Je suis sûr que Je n’ai pas d’alarme. Ah peut-être l’alarme incendie ? Mais l’alarme incendie est encore dans son blister scellé posé quelque part sur l’étagère du bureau, ça je le sais. Le propriétaire l’a exigé quand je me suis installé ; mais je ne suis pas doué de mes mains en dehors de mon métier.
Combien de temps m’a-t-il fallu pour que ces idées passent dans mon esprit embrumé. Trois secondes ou dix minutes ? Est-ce que les idées sont des mots ou des images ? On voit les images on dit les mots ou bien on voit les images et les mots en même temps ? La sonnerie s’impose dans le silence de la nuit.
Le téléphone c’est mon téléphone. Il faudrait que je change cette sonnerie. Pourquoi je ne coupe jamais le téléphone la nuit ? J’ai peur de louper quoi ? Un appel vital ? Si mon père est… . Un flash. Une phrase percute mon esprit : « La nouvelle coupe la nuit en deux. L’appel téléphonique fatal que tout homme d’âge mûr reçoit un jour. Mon père vient de mourir. »
Mon père est mort, on va me dire que mon père est mort. Je reste tétanisé, couché dans le noir. Je ne décrocherai pas, je ne veux pas le savoir tout de suite, demain sera bien assez tôt.
« Le téléphone pleure, hum … les mots se meurent dans l’écouteur ». Et me voilà avec ce refrain débile dans la tête. C’est elle qui m’appelle, elle veut me revoir, elle regrette, je lui manque follement. On l’avait apprise par cœur cette chanson à Paris. Je ne décrocherai pas, je sais qu’elle ne reviendra pas.
C’est un psychopathe pervers qui appelle à cette heure-ci. Il a tué tous les locataires de l’immeuble et va me tuer à présent. Une image : « Terreur sur la ligne ». Je suis le seul survivant de l’immeuble et je vais être accusé du meurtre de mes voisins. J’aurai mon quart d’heure de gloire à la Andy Warhol. Pitié je ne veux pas de ça !
Comment mon cerveau peut-il passer de mon père à Andy Warhol et en chemin fredonner du Claude François ? Faudrait que je remonte le fil de mes idées. Non, faut que je me lève et que je décroche.
IL est 4h25, nous sommes le 31 Août. Je m’appelle Hasnat, je suis médecin. Je sais que je ne serai plus jamais heureux.

La jeunesse est dans la tête

Pierre avait 80 ans, mais se sentait comme 20. Monter aux arbres, escalader les sommets des hautes montagnes, nager dans l’eau froide des fleuves étaient des jeux d’enfant pour lui.
Sa femme Anne, quinquagénaire, avait du mal à le suivre. Pourtant, c’était son idée la demande en mariage. Pour réponse, il lui avait annoncé son âge. Elle avait été surprise et avait insisté sur sa volonté d’union avec lui, en affirmant que la jeunesse n’était pas dans les chiffres, mais dans la tête.

Un jour, Pierre, pour encore plus épater son amour, monta sur un noyer.

Une branche se cassa, Pierre glissa et se retrouva en « x » au sol, sur l’arrière. Son dos lui faisait très mal. Ce qui le fit encore plus souffrir, même s’il accueillait toute critique avec bienveillance, était le rappel de son âge par son entourage. On ne le laissait même pas prendre leçon de sa bêtise.
Après sa chute, il commença par écouter les blablas de son épouse. Elle voulait qu’il aille à l’hôpital. Il ne l’écouta pas et ils rentrèrent à la maison, lui devant, elle derrière. Cela lui permit de ne pas entendre ce que sa bien-aimée était en train de déblatérer. Étant un peu sourd, cette position l’aidait beaucoup et il n’entendait plus rien. En réponse à sa sourde oreille, Anne plaça un de ces mots qu’on n’aime pas entendre, mais à voix basse. Tout d’un coup Pierre réagit, se retourna, et lui répondit par merci mêlé d’un sourire. Sa compagne s’en étonna. Elle ne savait pas que Pierre saisissait mieux la parole de cette façon, car il y avait moins d’écho. De retour chez eux, si cela ne tenait qu’à Pierre, il n’aurait rien raconté à personne, mais sa femme ne se tut pas, elle appela toutes les connaissances, en premier lieu Jean, le fils de Pierre qui habitait à 10 km, soi-disant pour l’intérêt de son époux. On l’emmena de force aux urgences.

Comme s’il n’avait pas assez souffert, c’était maintenant au tour des médecins de lui faire la morale. Ensuite, son deuxième fils Daniel, à plus de mille km, lui rappela son âge et ses gestes inappropriés. On lui fit immédiatement les examens nécessaires. Il pourrait devenir paraplégique. Les résultats seraient prêts avant 23h30. Tout l’entourage était inquiet, sauf lui. Il pensait qu’il n’avait rien. Jean dit à son frère Daniel par Skype : « Si, c’est grave, je t‘appelle avant minuit. Si tu n’as pas mon coup de téléphone, c’est que tout va bien. »
En attendant Daniel voulut se reposer. La sonnerie de son appareil le réveillerait. Mais il ne réussit pas à fermer l’œil ou il le fermait sans s’en dormir. Il imaginait pire que la mort pour son père, qu’il devienne handicapé, qu’il ne puisse plus marcher. Il ne pouvait pas envisager de le voir sur un fauteuil roulant, lui qui était incapable de rester en place une seule minute.

De plus, ce dynamisme, il l’avait mérité, on ne le lui avait pas donné d’emblée. À sa naissance, le pédiatre avait annoncé aux parents de Pierre qu’il serait incapable de marcher comme les autres enfants. Mais grâce à des efforts surhumains, il avait acquis l’usage de ses jambes à 5 ans et depuis il n’avait plus arrêté de courir.
Le téléphone sonna, vers une heure. Daniel se précipita avec terreur pour le décrocher. C’était l’un de ses élèves. Il n’avait pas compris un problème de mathématique. « Monsieur, vous nous aviez dit qu’on pouvait vous appeler à n’importe quelle heure ! » Dit-il.
Daniel était professeur des écoles dans un petit village où les gens ne regardaient presque pas leur montre !

En direct du Paradis

Réveillée en sursaut, je sens mon cœur s’emballer : j’en jurerais, le téléphone a sonné. Je jette un œil au réveil qui jouxte le récepteur sur la table de chevet : minuit. Le terroriste ! On y a eu droit, nous aussi et il va rappeler puisqu’on n’a pas répondu. Le bruit qui court dans le quartier depuis quinze jours n’a fait qu’accentuer l’anxiété dont je porte le fardeau depuis des années comme le pauvre bûcheron celui de sa ramée. Un sinistre individu menace les braves gens en pleine nuit au téléphone : « Sous peu je viendrai te planter un couteau dans la gorge et balancer une grenade dans ta maison ! » Paul en rit, prétendant que c’est une rumeur lancée par un mauvais plaisant. Moi, j’y crois. Donc c’est sûr, c’est le terroriste qui vient d’appeler.
Pourtant, pas de clignotant rouge, pas de message enregistré : alors, pas d’appel manqué ? J’ai dû rêver. J’enrage d’être si impressionnable mais ce n’est pas à mon âge que je vais changer. D’autant qu’en ce moment, j’ai mon lot de sujets d’inquiétude.
Maman dont la santé et le moral déclinent depuis qu’elle est entrée en maison de retraite : je me prépare au pire. Notre fille Lucie qui vit une grossesse difficile, si loin de nous, en Sicile ! On a besoin de sa mère dans ces moments-là. Phil, notre aîné, envoyé spécial en Irak. Avec toutes les horreurs qui se passent là-bas, je tremble d’angoisse ou fonds en larmes devant le journal télévisé. Et je supporte ces épreuves seule, parce que Paul conserve en toutes circonstances son optimisme naturel et me reproche en souriant de voir un océan là où lui n’aperçoit qu’un ruisselet. (Je sais qu’il se défoule en secret en lâchant une bordée de gros mots.)
Cette fois, c’est bien la marche turque qui retentit dans la chambre. Je scrute l’écran du téléphone : aucun nom ne s’affiche – j’ai enregistré mes contacts les plus fréquents –, le numéro qui apparaît m’est inconnu. La marche turque continue sur sa lancée. Aucune chance que Paul ouvre l’œil et surtout l’oreille : sans ses prothèses auditives, même le tonnerre ne le dérangerait pas.
Qui appelle ? Le terroriste ? Je ne supporterai pas ses menaces. La maison de retraite ? Ma mère est au plus mal, c’est fini peut-être ? Sergio depuis l’hôpital ? Lucie a accouché prématurément, le bébé ne va pas bien, Lucie non plus ? Le ministère des affaires étrangères ? Il est arrivé quelque chose à Phil ? Mozart va se lasser, il faut que je sache. Les mains moites, je décroche, murmure un allo inintelligible. Au bout du fil, en bruit de fond, des rires, de la musique, puis une voix joyeuse qui clame :
– Madame ou monsieur Lalande ?
–Ma... dame La...lande
– Nous sommes en direct de la boîte de nuit Le Paradis. Vous connaissez le Paradis, madame Lalande ?
N....non
– Eh bien, ce sera chose faite sous peu : j’ai le plaisir de vous annoncer que nous venons de procéder à un tirage au sort dans les pages blanches et que vous êtes les heureux gagnants de deux entrées au Paradis avec consommations gratuites. Heureuse, madame Lalande ?
D’un seul coup, mon angoisse se mue en une terrible colère. Si j’avais le rigolo en face de moi, je serais capable de l’étrangler. A défaut, je hurle dans le combiné : « Sale petit con de patron de boîte de merde, t’étonne pas si un de ces soirs on te plante un couteau dans la gorge et si on balance une grenade dans ton bordel ! » Soulagée, fière de moi, j’éteins la lampe de chevet, débranche le téléphone et repose la tête sur l’oreiller. Partie pour un repos paradisiaque ?

En flag’

Par le Velux entrebâillé sur l’orage d’une soirée d’été, la lueur de sporadiques éclairs crève par à-coups l’obscurité, croquant en contours éphémères les formes pâles de jambes nues, ou la danse endiablée de mains crispées au rythme du va-et-vient.
Les reins calés contre le plan de travail, mordus par l’arête de granite, Emma supporte l’inconfort avec cette satisfaction trouble qui sied aux justes pénitences. Le châtiment, premier pas vers la rédemption. Ce rien de souffrance, divinement mérité, constitue son chemin du pardon, du moins tâche-t-elle de s’en convaincre à chaque nouvel assaut, chaque plongée plus profonde qui peu à peu gorge sa chair d’un plaisir fou, primal, mâtiné de remords sincères. Dire qu’elle se marie dans un mois…

Et voilà qu’à l’issue d’un après-midi d’essayages, après avoir enfin choisi fourreau blanc et voile assorti, elle a brusquement paniqué et n’a pu résister à l’impromptu d’un petit extra, coup sournois de canif au contrat qui pour l’heure laboure sauvagement ses sages résolutions de fiancée modèle. Enterrement très privé de vie de jeune fille dans l’intimité moite du studio en soupente qu’elle quittera bientôt, avec un fort pincement au cœur, tant il garde en ses murs les souvenirs et secrets de ses années débridées de femme libre. Sangsue vorace, elle accueille sa coupable jouissance avec avidité, à la fois honteuse et comblée d’avoir une dernière fois cédé à l’ignominieuse tentation. Mais après tout, qui le saura ? Son promis, en mission en province, ne rentrera que dans deux jours, laps de temps largement suffisant pour tout remettre en ordre, effacer chaque indice, les preuves de ce moment de faiblesse.

Au dehors, la tempête a cessé. Emma sursaute dans la lueur brusque d’un projecteur, l’écran de son portable tel un œil fixe, accusateur, tandis que retentit, lancinante mais guillerette, la sonnerie dévolue à son homme. Elle fixe avec effroi l’appareil qui s’est tu, déglutit avec peine puis s’empare de l’objet, guettant le signal d’un message. La voix chaude et tendre d’Éric la transperce avec violence : « Chérie ? Super nouvelle, on a conclu plus tôt ! Je serai chez toi dans cinq minutes. Peux-tu descendre m’ouvrir ? J’ai oublié ma clef… »

Affolée, Emma regarde de tout côté, scrute le moindre recoin du minuscule appartement. Le placard ? Ridicule. Sous le lit ? Encore pire. En désespoir de cause elle ouvre la poubelle, s’agenouille et y farfouille pour écarter restes de bolognaise et bouts de coton souillés. Elle attrape prestement le pot de Nutella qu’elle vient de s’enfiler, cuillère comprise, enfouit profondément sous une bonne couche de détritus le corps encore tiède du délit. Demain, à l’heure des tartines du matin, elle trouvera bien une bonne excuse pour expliquer l’absence du gros bocal maudit : une soirée crêpes chez la voisine, voilà le parfait alibi ! Par contre, plus le temps de se faire vomir. Le plaisir a un prix, elle en sera quitte pour mettre les bouchées doubles, côté régime, sous peine de ne pouvoir se glisser dans sa robe de mariée.

Le cœur cognant, elle se rince la langue et les dents avec une bonne lampée d’Hextril, saisit ses clefs, se précipite dans l’escalier. De la voir débouler en nuisette dans les parties communes rend son amant tout chose. La plaquant sauvagement contre les boîtes à lettres, il l’embrasse à pleine bouche : « C’est marrant, tu sens la noisette… »




Il faut le faire


«...hier, mais comment, tu n’as pas écouté les infos ? Je suis en Espagne, j’ai droit à trois minutes pour te parler...». Dans un brouhaha, j'entends la voix de ma sœur sans rien comprendre, des bribes en espagnol, « Basta, terminé », un bruit sourd, le combiné violemment raccroché, les paroles sont coupées.
Ma fille, réveillée en sursaut par la sonnerie du téléphone, s'inquiète. Je remonte à l'étage comme un automate. Il est quatre heures, il fait encore nuit. « Non, ma jolie, je ne sais pas ce qui se passe. » Elle a besoin de se rassurer et vient se blottir contre moi.
Ma jeune sœur en liberté conditionnelle, avait réussi à faire sauter le verrou pour bon comportement, elle avait l'air de se centrer dans sa nouvelle vie, sous de meilleurs auspices. Les parents se contentaient de demander de ses nouvelles, ils faisaient confiance au conseiller d'insertion et j'étais devenue malgré moi, sa mère de substitution. Elle partait un jour, deux jours sans rien dire, comme en rasant les murs. Elle ne parlait plus de son amoureux qui payait en France sa dette à la société. Je savais qu'elle le voyait comme un homme valeureux, capable de défier la loi, il lui disait qu'il l'aimait ; les yeux fermés, elle l'avait suivi sur des chemins détournés pavés de rêves, vite devenus une sombre réalité. Inquiétude. Je n’ai pas de mots, ma fille et moi, nos mains enlacées, les doigts glacés, dans le silence, nous attendons le jour, en espérant qu'il dissipera ces ombres, on y voit plus clair à la lumière. Le petit matin arrive, il est six heures, je sors acheter le journal. Le bureau de tabac est encore fermé, les habitués attendent l'ouverture. Avant de se rendre au travail, ils viennent de bon matin, acheter leurs cigarettes, le journal, tenter leur chance au grattage. J'ai du mal à répondre aux saluts. Enfin la grille se lève, je me saisis du quotidien. Je paye, sans un mot, je sors. En première page, un gros titre me crible les yeux. «Évasion en hélicoptère à la centrale de Lannemezan». Quatre détenus se font la belle, sans un seul coup de feu, en quelques minutes, sous les regards abasourdis des gardiens impuissants ! Le pistolet pointé sur la nuque du pilote, direction l'Espagne ! Mais à court de carburant, contraints de se poser, le scénario tourne à la débandade. C'est la cavale, vol de voiture, prise d'otages, tirs, arrestation d'un couple en fuite réfugié dans une discothèque, le temps d'une étreinte avant l'irruption de la Guardia Civil.
L'un était un truand notoire et l'autre, une femme encore non identifiée publiquement en cet instant. C'était donc cela, elle l'avait fait ! Ma sœur avait choisi la voie des airs pour extraire son amour de prison, partir pour ne jamais revenir, encore des illusions. Retour à la case départ. La honte s'abat sur mes épaules, s'insinue dans tous mes pores comme du plomb en fusion. Les parents avaient lu l'article.
« Une femme, faut le faire ! » s'exclame la mère.
Il faut le faire. Que faire ? Je suis à la croisée des chemins. Continuer à me taire ? Annoncer l'indicible ?
Je la regarde, droit dans les yeux, je lui dis « Cette femme, c'est ta fille, elle l’a fait et moi aussi je choisis.».
La chape de plomb tombe, je leur laisse au sol la dépouille de ma honte.
Il faut le faire : redresser ma charpente, étayer mes appuis, aimer, laisser la femme en moi exister, être à nouveau la mère de ma fille, rayonner, accueillir le bonheur, les sourires, les belles envies, partager la parole dans la clarté.



Liste rouge

Marc se retrouva subitement au milieu d’une volière, peuplée d’une centaine d’oiseaux. Les perroquets y côtoyaient loriots, mérions et autres toucans. C’était une abondance de plumes multicolores, un véritable chatoiement d’azur, de jais, de pourpre et d’or. L’homme, réjoui d’être là, goûtait le spectacle, en dépit des fientes qui salissaient sa chemise. Puis enivré de couleurs, il se laissa pénétrer, yeux clos, par les cris étourdissants des volatiles. Mais parmi ce concert, il finit par distinguer un timbre familier, prosaïque. Peu à peu, le volume augmenta, au point de recouvrir le vacarme, de devenir même infernal…
… Échevelé, Marc se réveilla brutalement. La sonnerie du téléphone s’était immiscée dans son rêve et l’avait annihilé. Il se leva avec peine et d’un pas lourd, aussi lourd que ses paupières, avança machinalement jusqu’à l’appareil. Il décrocha, l’esprit encore embrumé de sommeil.
– Allô ? balbutia-t-il, d’un ton las.
Au bout du fil, on ne répondit pas. Marc, tout en gardant le silence, avait jeté un regard vers la pendule : deux heures du matin.
– Allô ? reprit-il agacé. Qui est à l’appareil ? Vous êtes gentil, mais j’aimerais bien savoir qui m’appelle à une heure pareille ?
Il soupçonna un démarchage téléphonique, ou un canular, et regretta cependant de ne pas être sur la liste rouge.
– Je sais tout ! prononça soudain une voix caverneuse, comme venue d’outre-tombe.
– Ah oui ? riposta Marc, ironique. Je suis content de le savoir, dites-donc ! Voilà qui me fait de belles jambes ! Et qu’est-ce que vous savez, au juste ? Ça m’intéresse !
– Je sais tout… Pauline, Sylvie, Lucas, Aude et Vanessa !
Marc devint pâle sur-le-champ. Un frisson parcourut son échine. Il connaissait que trop bien ces prénoms… Ses victimes… Comment pouvait-on savoir ? Ce n’était pas possible…
– Qui êtes-vous ? bredouilla-t-il, le cœur muselé d’angoisse.
Mais on avait raccroché.
Le lendemain, à la minute près, le téléphone sonna de nouveau. La même voix, inflexible, accusatrice, égrena le funeste nécrologe, puis coupa court. L’interlocuteur demeurait anonyme, son intention mystérieuse.
Marc était éperdu. Il se résolut toutefois à débrancher l’appareil, après cet appel. Il avait affaire à un maître chanteur, sans aucun doute. Il convenait de jouer fin jeu, de faire le mort.
La nuit suivante, l’assassin cauchemardait quand, brusquement, l’interphone carillonna.
Malgré les grésillements, Marc crut distinguer la voix abhorrée, omineuse, qui cherchait à articuler les syllabes des prénoms tabous.
L’homme, épreint par la haine, s’empara aussitôt d’un couteau affilé et dévala en furie l’escalier. Il allait lui faire la peau, à cette ordure ! Il allait la réduire au silence ! Mais parvenu dans le hall de l’immeuble, il ne vit personne. Dehors non plus, il n’aperçut âme qui vive.
Marc remonta chez lui, dépité. Une fois rentré, il entendit tout à coup du bruit dans la salle de bain. À pas de loup, l’arme prête à frapper, il s’y rendit, exalté, fiévreux. Devant la porte entrebâillée, il hésita l’espace d’un éclair, puis, violemment, d’une ruade, l’ouvrit toute grande. Au même instant, la voix se mit à hurler : « Je sais tout ! Je sais tout ! »
Marc s’agenouilla et prit sa tête entre les mains : il n’y avait que lui, dans la pièce. La voix, terrible, hystérique, inextinguible, tempêta en boucle sous son crâne, au point de le rendre fou : « Pauline, Sylvie, Lucas, Aude et Vanessa ! » Alors le tueur, à cran, d’un geste suicidaire, ajouta une ultime victime à sa liste macabre.



Quelle heure est-il, madame Cécile ?"


Après avoir lu quelques lignes, et papilloté des yeux sur un polar pourtant passionnant, je m'étais lovée, béate, dans ma couette moelleuse. Bercée par le ronronnement du chat confortablement installé sur mon oreiller. C'est fou le nombre de moutons qu'il y a dans un troupeau, et on a beau les compter plusieurs fois, on ne sait jamais combien il y en a exactement. Je gesticulais dans le lit, tournant tantôt mon côté face, tantôt mon côté pile vers la pleine lune dont les rayons i illuminaient la chambre au travers de la fenêtre grande ouverte. Le radio-réveil affichait parfois des horaires particuliers tels que 01:23 puis 02:02… Je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Le marchand de sable avait encore dû faire une livraison de mauvaise qualité.

Avais-je rêvé où la sonnerie du téléphone avait-elle effectivement retenti ? Le réveil affichait 02:20. Je n'avais pas dormi bien longtemps, mais profondément. Le chat avait déserté le lit et la chambre baignait dans le silence. La sonnerie du téléphone résonna, bien réelle cette fois. Un appel en pleine nuit ne pouvait être que de la plus haute importance. Je bondis hors du lit, traversai le couloir "au radar", ayant évité d'allumer la lumière, me cognant au passage le pied dans le chambranle de la porte, et saisis fébrilement l'appareil qui s'excitait sur mon bureau.
Mon :
- Allo !...
… sortit des brumes du sommeil dans lequel j'étais encore à demi plongée.
- Coucou, c'est moi ! t'en as mis du temps à décrocher…
- Qui… "moi" ?
- Ben, moi ! Cécile, quoi !...
Je mentis :
- Ha, oui, je reconnais ta voix, excuse-moi…
J'avais perdu Cécile de vue depuis plusieurs années et je dois reconnaitre que je ne m'attendais pas du tout à un appel de sa part, surtout entre deux et trois heures du matin ! J'avais d'elle le souvenir d'une fille bien gentille, plutôt farfelue et toujours à côté de la plaque, mais surtout dépourvue de cervelle. Le genre "blonde" dont on se moque sans qu'elle comprenne pourquoi.
J'enchaînai :
- Que se passe-t-il ? Que deviens-tu ?
- Tu te souviens de Mike… Il m'a quittée après quelques mois de vie commune. Tu me connais, je suis une fille sensible. J'ai mal supporté la séparation et j'ai fait une grosse déprime… J'ai voulu faire un break…
Je compris que les explications allaient être longues. Résignée, je me blottis dans mon fauteuil, massant mon orteil douloureux d'une main et caressant de l'autre le chat venu se blottir sur mes genoux.
J'avais posé le combiné sur mon bureau et, dans l'ampli, Cécile débitait son monologue. J'écoutais ses explications d'une oreille distraite, sans chercher à l'interrompre.
- … que tu pourrais venir me chercher quand je débarquerai à Roissy. Je n'ai nulle part où aller et j'ai pensé que… le temps de trouver un studio...
Je sursautai. Roissy ! Je commençais à comprendre, éjectai le chat qui s'enfuit en miaulant, pour saisir le combiné dans lequel je balbutiai :
- Mais… t'es où ?
- Je suis à Sydney, à Kingsford Smith airport. Mon avion décolle dans une heure. J'espère que je ne t'ai pas dérangée ?

Stormy weather

Mars 1935 – Bergin – Connecticut.

La pièce, bien qu’enfouie dans un profond sous-sol, résonnait du tonnerre qui roulait au dessus des toits du pénitencier. La lampe vacillante fixée au plafond éclairait faiblement les murs nus d’un jaune pisseux. En passant la porte, précédant son avocat, Jo Baltimore ne prêta pas attention à la rangée de policiers et d’officiels qui se tenaient rangés sur la droite derrière le directeur de la prison ; après cinq ans passés dans le « couloir de la mort », tous ces visages lui étaient connus. Ce qui attira immédiatement son regard fut l’imposante chaise en bois clair, couverte de lanières et d’électrodes, qu’il n’avait jamais vue, mais combien de fois imaginée ; juste à côté, un haut guéridon où trônait un téléphone noir et brillant complétait cet ameublement plus que sommaire. Il ne daigna pas tourner son regard vers la longue vitre derrière laquelle étaient installés les témoins, et se dirigea crânement vers la chaise. Jamais on ne vit un condamné à mort aussi décontracté à l’heure de son supplice. Jo ne ressentait aucune peur. Son avocat l’avait assuré : « J’ai obtenu la grâce du gouverneur Gorsky. Quelques minutes avant minuit, heure prévue pour l’exécution, il appellera le directeur et lui signifiera votre remise de peine. »
Jo n’était pas surpris que son ultime recours fut accepté ; certes, il avait tué sa femme, et de façon assez sauvage, en lui défonçant le crâne avec un buste en bronze de Lincoln. Mais elle le trompait, c’était une peste, et elle cuisinait très mal. Un gastronome averti comme Gorsky n’aurait pu rester insensible aux arguments avancés par la défense, conduite par un des plus habiles avocats de l’état.
A minuit moins dix, le coupable, entravé et coiffé d’une calotte d’où partaient des fils d’acier attendait, l’air goguenard, sous le regard étonné et effaré des assistants.
- Driiiiinng !
Le directeur s’empressa de décrocher.
- Allo ?
- Monsieur Smith ?
- Lui-même. Ravi de vous entendre.
- Je vous informe que l’opération est annulée…
Le directeur déposa l’écouteur sur le guéridon et fit signe au bourreau d’interrompre l’exécution. Il revint au téléphone et s’excusa :
- Désolé, j’ai dû quitter le poste quelques instants, vous devinez pourquoi.
- Une fenêtre à fermer j’imagine. C’est vrai qu’il tombe des cordes cette nuit. D’après la météo ça devrait durer jusqu’à lundi soir.
- Heu, oui. A part ça… merci de votre appel.
- De rien. Vous savez quoi ? Ma chienne a eu trois petits.
- Mais… pourquoi me parlez-vous de ça ? Le sujet est autrement grave.
- Vous avez raison. On va tout remettre à mardi.
- Je ne comprends pas, Monsieur Gorsky, l’annulation est définitive.
- Ben, faudra bien le réparer, ce tracteur. Et pourquoi Gorsky ? Mon nom est Romero.
- Comment ? Vous n’êtes pas le gouverneur ?
- Non. Mais vous êtes bien Alan Smith ?
- Non ! Roger Smith, directeur de la prison
- Ah. Il doit s’agir d’une erreur…
Dans son bureau, le gouverneur pestait :
- Toujours occupé ! Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se dire ? Ils ne pourraient pas garder la ligne libre ?
A minuit moins une, le directeur raccrocha furieux, puis ayant annulé l’annulation, donna le signal. Baltimore, s’agitait nerveusement sur « sa » chaise. Gorsky composa pour la cinquième fois le numéro de la prison.
Cinq secondes avant minuit, un son prolongé lui parvint. Mais le téléphone ne sonna pas. Quand le bourreau baissa l’interrupteur, il ne se passa rien. Un éclair venait de faire sauter toutes les installations électriques de la prison.


Troubles du sommeil

Je ressens une légère secousse et la douce voix d'Hélène me susurre à l'oreille :
- Chéri, le téléphone sonne.
Et alors ? C'est son boulot à cet engin. Un téléphone possède deux options au choix : soit, il se tait, soit, il sonne. Personnellement, je préfère, et de loin, la première, surtout la nuit. Il finira par se lasser, il suffit d'attendre. Je ne réagis donc pas. Je n'ai pas l'intention de bouger le moindre orteil dans sa direction. Hélas, ma femme insiste :
- Lève-toi, soit gentil !
Non, moi, la nuit, je dors. Je ne parle ni ne suis gentil avec personne. Devant ma passivité, je sens l'impatience gagner ma compagne. Pour la calmer, je proclame avec une grande assurance :
- C'est une erreur !
- Comment tu le sais ?
- Comment je sais quoi ?
- Que c'est une erreur ? La sonnerie est différente quand les gens se trompent de numéro ?
L'ironie est si perceptible dans la bouche de mon épouse, que je préfère ne pas répliquer et faire profil bas. Je veux dormir !
- Ecoute, me dit-elle encore.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien, justement, c'est fini.
En effet, le silence s'est rétabli. Super, elle va enfin me laisser tranquille. Pas du tout.
- C'était peut-être grave, imagine, si on voulait nous annoncer un décès ou une naissance ? m'interroge-t-elle toujours à mi-voix.
Pourquoi ne parle-t-elle pas plus fort ? C'est ridicule ces chuchotis. Nous ne sommes que deux à vivre dans cet appartement en compagnie de ce foutu téléphone et, que je sache, nous sommes réveillés. Je lui réponds, excédé :
- Si c'est le cas, ils rappelleront. Le mort sera toujours mort d'ici quelques heures, cela peut donc attendre et en ce qui concerne une naissance, je suis extrêmement sceptique. Tu connais une femme enceinte dans nos relations ?
- Heu...non.
- Tu vois, conclus toi-même. Bonne nuit !
Je rajuste ma couette, me retourne en poussant un grognement signifiant clairement, du moins je l'espère, la fin définitive de cette conversation nocturne. Hélène ne bouge plus. Je vais pouvoir retourner dans les bras de Morphée. Hélas, je sens un nouveau frémissement sur mon flanc gauche, elle me presse l'épaule et me demande d'une voix suppliante :
- Tu pourrais aller voir si on connaît le numéro qui a appelé, cela me rassurerait. Autrement, je vais passer la nuit à cogiter... S'il te plaît.
Elle me gonfle, bon sang qu'elle me gonfle ! Je réplique avec fermeté et avec une surprenante maîtrise étant données les circonstances :
- Non. C'est hors de question. Vas-y toi-même si tu y tiens tant que ça !
- Mais, enfin, tu sais bien que je ne peux pas me lever facilement, j'ai la jambe dans le plâtre !
- ...........
Soupir !

Allô ?

La nuit tombe. Dans un silence sépulcral, elle éteint peu à peu la barbarie. Ted a atteint ses limites. Depuis le temps qu'il les dépasse… !
Il se sent laminé.
Vingt jours qu'il erre au cœur du demi-jour déserté par le soleil. Vingt jours qu'il déambule, hagard, dans le sein mort de cette lumière blafarde polluée par les odeurs de mort et de chair brûlée.
Combiné à la main, il lance un regard par la fenêtre… tout au moins ce qu'il en reste. En vingt jours, il n'a pas trouvé un vitrage qui ait résisté.

La ville disparaît, rongée par la nuit. Aucune lumière ne révèle la désolation des rues, les voitures fracassées, les centaines de milliers de corps en putréfaction jonchant trottoirs et avenues.
Aucune lueur n'allume le falot de l'espérance.
La ville souffre à se draper dans son manteau sombre de dévastation.

Depuis le cinquantième étage du bâtiment où il a trouvé refuge, Ted songe aux siècles qu'il a fallu à l'Homme pour ériger ces cités gigantesques et aux quelques secondes qu'il a suffi pour que l'humanité disparaisse.
L'espoir a déserté son cœur.
Il occupait déjà si peu de place…

Machinalement, il compose à nouveau un numéro de téléphone. L'appareil sonne. Quelque part. Au loin. Dans le vide. Il replace le combiné sur son support. L'ultime fleur qu'il a cultivée est fanée. L'espoir clos sous la forme d'un téléphone filaire – unique module possible puisque le réseau électrique est inopérant – s'est ouvert sur une sentence de mort. Il est seul.
Désespérément seul…

Tous les numéros que sa mémoire a ressuscités, ici même, en Europe ou en Asie, ont retenti dans le vide. Ce hasard qu'il a vingt jours plus tôt encensé – ce hasard qui devait peindre son existence en destin – il le maudit à cette heure. Une cruelle bannière flotte désormais sur le concours de circonstances qui l'a placé au seul endroit susceptible de lui permettre de sa survivre. Comment ne pas voir ainsi le fait de s'être trouvé à l'intérieur de son propre abri antiatomique pour y faire le détail des produits en voie de péremption ?
Que s'est-il alors passé ? Il l'ignore.
Il a senti une violente secousse. Les caméras ont révélé un ciel d'encre. Il est demeuré terré. La désolation, il ne l'a découverte que trois jours plus tard après que le ciel se fut éclairci. Il n'a pas été long à comprendre. Pas d'air vicié. Pas de parfum délétère. Pas de bruit inquiétant. Bien au contraire. Le silence. Un silence d'une folle densité. Pesant. Envahissant. Oppressant à l'extrême.
En dix-sept jours d'errance, il n'a pas vu un être vivant. Ni homme, ni bête. Le rêve initial s'est transformé en un cauchemar diabolique.
À quoi sert-il d'être vivant dans un monde mort en voie de putréfaction ?

Ted a eu la réponse en raccrochant le combiné. D'un pas lent, il gagne les escaliers de secours. La disposition des lieux, il la connaît par cœur. C'est de ce vaste bureau qu'il dirigeait son empire financier il y a encore peu.
Il mesure seulement aujourd'hui le vrai sens du mot richesse.
Les marches le conduisent sur le toit de l'immeuble. La nuit est désormais tombée. Quelques étoiles renaissent aux cieux. Elles n'osent pas briller.
Les kilomètres parcourus depuis sa forteresse s'arrêtent ici. Il en est conscient. Lentement, il grimpe sur la murette qui entoure le toit. Ses jambes tremblent un peu. À ses pieds, la nuit a tout enseveli. Un dernier regard sur cet horizon marin qu'il a tant aimé. Puis il s'envole…
C'est en passant au niveau du vingtième étage qu'il entend le téléphone sonner dans la nuit.

Comment faire ?


Elle l’aime tellement ce galet plat et rectangulaire, lisse et sensuel, qu’elle y a entré sa vie entière, le tient le plus souvent dans sa main, vérifie cent fois sa présence dans son sac lorsque la commodité l’oblige à le cacher.
Il lui arrive même de s’endormir, sa paroi brillante sur le bord des lèvres, ou posée sur sa poitrine pour qu’il écoute son cœur, peut-être.
Troisième jeudi du mois de mai : elle est rentrée tard du vernissage, un peu saoule, distraite de tout, veuve de cet homme qui devait la raccompagner et qui avait dû rejoindre sa femme.
Juste le temps de pisser, défaire cette robe, se laisser couler sur le lit défait.
Se sentir comme sur un bateau, salement bercée, nauséeuse.
Dormir, partir dans un mauvais rêve où il était tristement présent.
Vibration, lumière, musique sur son ventre ; il y a combien de temps ?
Elle ramène maladroitement l’écran jusqu’à son oreille et murmure un « oui » machinal.
Elle ouvre les yeux.
Une étoile se frotte au coin de la vitre.

Elle ne reconnait pas immédiatement sa voix, il est si loin ; il parle lentement ; elle n’entend pas ses mots qui restent dans son oreille sans dépasser le seuil de la perception.
Puis elle comprend, elle ne comprend plus, elle s’affole et se redresse brusquement.
Il continue de parler ; elle sent derrière les mots sa respiration apaisée, ce souffle étrange qui fait frissonner sa peau, effleure son bas-ventre, accélère son cœur.
Ses paroles à elle restent au fond de sa gorge ; elle parle en silence.
Et il lui répond ces phrases espérées, toute la vérité du monde, pourquoi elle doit continuer à vivre, pourquoi elle devrait mourir pour n’être qu’un seul cri de joie.

Le jour.
Elle a si mal à la tête.
Tout revient, ce rêve idiot, et cette excitation soudaine.
C’est absurde. Elle vérifie le journal des appels reçus :
5h 11 mn, numéro masqué, durée 7mn13 s.
L’appareil lui glisse des mains.
Elle ferme les yeux.
Ça fait un an qu’il est mort.
Comment faire ?

Fort en chocolat

Quand Sophie Calle compose le numéro de sa cabine téléphonique, la sonnerie résonne régulièrement dans le vide. Lorsqu'il y a très peu de monde sur le pont, déjà, car si personne n’est dans les environs immédiats, on ne risque pas de décrocher le combiné, et paradoxalement, en cas de foule aussi, car alors tout le monde s’attend à ce que quelqu’un d’autre empoigne le pistil de Frank Gehry. Elle était donc la première étonnée, alors qu'au retour d’un vernissage dans le quinzième, s'approchant des heures les plus froides de la nuit, elle n’attendit même pas deux sonneries pour entendre une voix rauque et anxieuse.
_T’en as ?
_J’ai quoi ?
_Du chocolat !
Ce mot avait été prononcé comme une évidence, comme si rien d’autre n’aurait jamais pu intéresser qui que ce soit.
_Euh, oui…
_Où ?
_Ben, dans mon arrière-cuisine…
_La livraison, bordel !
_Ah, euh… maintenant ?
_Non, dans deux mois, tu débloques ou quoi, je suis en manque, grave ! Dis-moi que tu n’habites pas loin !
_Ben, en bagnole, dans les dix minutes…
_Ok, file-moi ton adresse, on se retrouve en bas de chez toi.
Sophie n’était pas vraiment craintive, mais elle prit tout de même le temps de signifier à son compagnon que suite à une réorientation de carrière subite, elle était maintenant dealeuse de chocolat, et qu’elle descendait pour sa première transaction. Celui-ci considéra l’affaire comme une routine. Quand on vit avec une artiste contemporaine…
L’individu était maigre et hagard, baignant dans la lumière pâlotte du hall d’entrée et un manteau trop grand. Il jetait régulièrement des coups d’œil aux endroits d’où la brigade des stups allait probablement surgir pour l’emmener manu militari.
_C’est du quoi ?
_Euh… 70%.
_Ok, y en a combien ?
_80 grammes !
_Ok, tu veux combien ?
_Deux euros !
Il lui tendit la pièce et franchit la porte de l’immeuble en déballant fébrilement le carton convoité. Pas un merci, pas un au revoir, pas d’explication quant à cette tendance à jouer les junkies paranoïaques pour un produit disponible dans tous les commerces d’alimentation.
Elle le retrouva à quelques mètres de l’entrée, les fesses sur le trottoir et le dos au mur. Le chocolat n’avait pas été débité en suivant les rainures. L’empreinte de sa dentition était visible sur un grand coin et il mâchait les yeux fermés, une ébauche de sourire adoucissant un visage à la barbe naissante.
Sophie hésita un instant.
_Je peux encore faire quelque chose pour vous ?
Il se redressa et s’éloigna sans un regard, lent et silencieux. Elle reprit l’ascenseur sans prendre la peine de relever son courrier.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Mon 27 Jun - 19:04 (2016)    Post subject: Publicité

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