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Les textes du jeu N°129

 
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Fri 19 Feb - 21:06 (2016)    Post subject: Les textes du jeu N°129 Reply with quote

Petit Ognon et Dame Nénufar


Petit Ognon circonflexe marchait à pas menus sur les bords de l'étang. Il s'en allait sans hâte, se redressant autant qu'il le pouvait. Son apparence le complexait. Une maladie infantile avait fait tomber sa première pelure, elle avait entretenu une maigreur inquiétante que l'âge avait transformée en aimable rondeur. C'est pourquoi on avait ajouté « circonflexe » à son nom. Il faisait partie de ces personnes dont la moindre transformation physique a des conséquences sur le nom qu'elles portent. Ainsi avait-il perdu le « i »de son patronyme mais gagné le qualificatif de « petit » (sa croissance s'étant arrêtée rapidement) et celui de « circonflexe ».
Petit Ognon circonflexe arrivait à un âge où les élans du cœur et ceux de la chair s'accordaient parfaitement. Il soupirait en pensant à sa vie solitaire. Son amour pour une jeune Echalote n'avait pu vaincre l'inconvénient de sa forte odeur piquante, lors d'une approche un peu trop grande. La jeune Echalote pleurait sans discontinuer dès qu'elle se serrait contre lui, la faute en était à cette pelure manquante qui le caractérisait. Les glandes lacrymales de son amoureuse travaillaient à plein régime et la pauvre Echalote versait des torrents de larmes, trempait des dizaines de kleenex. Elle avait beau lutter, serrer très fort les paupières, penser à des cieux ensoleillés, des vacances sous les tropiques, des paysages paradisiaques, rien n'y faisait. Sa peau commençait à se friper, l'humidité continuelle la parait de champignons verdâtres. Son budget mouchoirs en papier augmentait de jour en jour, elle fut bientôt à sec, non de larmes mais d'argent. Elle eut peur pour sa beauté et pour sa bourse. Petit Ognon circonflexe retrouva la solitude.
L'air résonnait de chants d'oiseaux, les parfums de fleurs écloses taquinaient sa narine. Il s'arrêta net quand une vision de rêve s'imposa à sa vue : Dame Nénufar prenait le soleil dans toute la splendeur de son corps épanoui. Les larges bras étendus sur l'onde tiède, les joues d'un rouge éclatant, pulpeuse et alanguie, elle s'offrait au soleil. Dame Nénufar avait un fort appétit de vivre et un fort appétit tout court. Tellement fort qu'elle avait dû faire un régime afin de perdre quelques kilos superflus. C'est ainsi que de « nénuphar » elle s'était transformée en « nénufar ». Elle était très attirante et Petit Ognon circonflexe, la bouche sèche et les yeux scintillants, contemplait cette nymphe exotique. Oserait-il l'approcher, braver l'eau trouble de l'étang ? Il ne s'était jamais distingué en natation, son corps rondelet avait tendance à couler ; ses petits bras et ses petites jambes s'agitaient comiquement s'il essayait de nager. Il remarqua quelques grenouilles qui ne manqueraient pas de se moquer de lui. Pourtant l'envie d'aller voir de plus près celle qui faisait battre son cœur le poussa irrésistiblement dans l'eau. Au milieu d'éclaboussures maladroites, il nagea vers l'objet de son désir. Dame Nénufar, à demi assoupie, ouvrit ses yeux jaunes et fixa Petit Ognon qui s'accrocha à son large bras. D'un mouvement puissant, elle le propulsa dans son giron et l'observa avec gourmandise. Petit Ognon redoutait la venue des larmes que ferait naître son odeur mais point du tout, le bain avait supprimé cet effluve. Pressé contre la chair tendre de la Dame, il vivait un instant de bonheur intense. Qu'advint-il ensuite ? Je ne peux vous le dire mais l'on m'a conté qu'ils eurent un fils qu'ils appelèrent Nénufion

LES INSOUMIS

Matelot aguerri j’abhorre l’aventure qui guette la culture
Loup de mer je plains ma flotte exposée à la conjecture
Je résisterai jusqu’à la rupture de mon armure
Je suis Orthographe amirale du vaisseau nommé sémantique

Je suis la couronne qui snobe la charentaise
Tortu face au point j'objecte une antithèse
Tordu j’ignore le confort de la parenthèse
Je suis Circonflexe parure des princes romantiques

Bulbe odorante je vis à la saison de la floraison
Echalote impudente ma nudité déclenche l’oraison
Durillon rebelle pour ma défense je clame la déraison
Je suis dame Ognon acquise à l’art de la poétique

Lotus vert au fil de l’eau j’étale mes manches flottantes
Lis d’eau silencieuse mes berceuses sont déconcertantes
Lune d’eau gracieuse mes chimères demeurent frémissantes
Je suis Nénufar vertueux sujet du cercle académique

Chapeau pointu.

À l'heure où l'on commence à écrire les mots tels qu'on les entend, il en existe un que mes élèves entendent souvent mais sont incapables de prononcer correctement : circonflexe… Pourtant il n’est pas plus difficile que circulaire au son scie tranchant.
Ils n'appellent pas le s serpent, le o rond, mais l'accent en question est, pour beaucoup d'entre eux le chapeau, voire, lorsqu'ils développent pleinement leurs idées « chapeau chinois ». Ces congénères grave et aigu possèdent-ils un surnom de couvre-chef ? le béret basque ? le Panama équatorien ? Non.
Dans la classe, il n'y a pas de soleil, pas de vent, pas de froid sur les oreilles et certainement pas de rizière, alors pourquoi garder le chapeau ? D’ailleurs, ce fameux accent ressemble à une pyramide égyptienne de profil, non ? Supprimez une pyramide sur le i et tous les historiens vous tomberaient dessus !
L'accent circonflexe a été créé pour remplacer un s que l'on entendait par un accent que l'on n’entendait pas, et maintenant on va supprimer l'accent parce qu'il ne s'entend pas…Quel paradoxe !
Paradoxe aussi quand mes élèves, croyant me faire un plaisir immense, m’écrivent en sous-titres à leurs dessins « Tu es la meilleure maitresse du monde ! » Que doit faire la meilleure maitresse du monde en cet instant : répondre « Si j’étais la meilleure maîtresse du monde, tu n'oublierais pas l'accent circonflexe à maîtresse » ou bien « c'est adorable, merci ! » ?
Je suis maîtresse, je suis circonflexe ! Si les enfants ne mettent pas d'accent à maîtresse, c'est que je ne suis pas une bonne enseignante. J’hésite pour la phrase précédente à la terminer par un point d’exclamation ou d’interrogation…
C’est tout juste si on n'aurait pas envie, lors de notre inspection, de sortir certains graffitis de nos chérubins : « Vous avez vu ? Ils mettent un accent circonflexe à maîtresse !», ou de leur faire copier cent fois « maîtresse » de façon traditionnelle et le jour où le supérieur hiérarchique entre dans la classe, dictée : « La….maî…tresse…. »…
Puis la réforme de l’orthographe est passée par là, on avait déjà l’alphabet phonétique, on aurait pu l’utiliser mais il faut apprendre, trop de travail pour les enfants ! Déjà que beaucoup d'entre eux ne sauraient pas écrire le premier pseudo-mot qu'ils ont prononcé. Il faut dire que « areuh ! » c'est bien plus compliqué que « are », et, sur un malentendu, on peut penser qu'ils ont bien retenu leur leçon d'anglais.
Et puis, l’alphabet phonétique, ça choquerait vraiment les puristes, à qui l'on concède que mêtraisse est une faute d’orthographe, histoire de ne pas trop les fâcher…
Il va falloir tourner sept fois son encre dans son stylo rouge avant de corriger une copie !
Et tous les enfants qui écrivent « maitresse » sont désormais des précurseurs… Alors que des nouvelles directives, ils ne connaissent pas un mot, on peut penser qu'ils sont vraiment à la page ! De toute façon, ils ne connaissent pas les e-mortels…
Restons poètes (poésie et poète… l’accent change de côté… vous avez remarqué ?), il y a des choses qu'on ne peut exprimer par la parole mais que l'on peut voir : un sourire, une larme.
Et cette réforme date de plusieurs décennies et n’a jamais été appliquée…et qui doit s'en charger ?
Les maîtres et les maitresses. Ou bien les maitres et les maîtresses. D’ailleurs, la maitresse peut à sa guise ôter son chapeau, pas l’amant… Ou se trouve l’égalité ?
Tout cela vous choque ? Ce né k1 Dbu !


Le putsch

Rien ne va plus en principauté d’Aurth O’Graf !
Le bon vieux Sire Conflexe qui chapeautait depuis des décennies le paisible état verdoyant constellé de lacs multicolores a été renversé. Avec force machettes et gommettes, l’ignoble Hun Attila II (de son vrai nom Jean Lèvtout) et ses sbires révisionnistes ont perpétré un putsch qui a ébranlé l’ensemble de population.
Dès sa prise de pouvoir, le barbare a déchu le pauvre Sire Conflexe, et l’a enfermé dans le donjon d’ivoire du manoir qui surplombe la contrée. Puis, il s’est autoproclamé « souverain omnipotent » avec droit de vie et de mort sur ses sujets.
En l’espace d’une semaine, Attila II a multiplié les réformes et promulgué une kyrielle de lois démentes, tel le rétablissement du « droit d’ailage ». Cette archaïque coutume qui octroyait aux seigneurs d’autrefois le privilège de déchirer le cocon des chrysalides juste avant leur métamorphose en papillon lui donne tout pouvoir sur les nymphes du pays.
Depuis l’officialisation de l’infâme diktat, la sublime sylphide Daphné N’Uphar, que d’aucuns surnomment « l’ondine au lotus » en raison de ses longues boucles vertes nervurées de fleurs roses, reste terrée chez ses parents. À quelques jours de son mariage avec Tartàl O’Gnon, doux cuisinier, fils de la chef pâtissière Pissala D’Hyaires, il est à craindre qu’Attila II n’use de son pouvoir à son encontre…

Le jour de l’hyménée, les familles rassemblées sous le dôme du temple où l’union doit être célébrée attendent impatiemment les amoureux. Lorsque Daphné apparaît drapée dans une robe d’organza opale soulignée de feuilles flottantes en dentelle, sa fluide chevelure smaragdine retenue par un diadème d’orchidées aux nuances laiteuses, un bruissement admiratif serpente dans l’assistance. À l’inverse, quand Tartàl fait son entrée, tous les sourcils s’arquent à la manière du couvre-chef (un bicorne napoléonien) du regretté Sire Conflexe. Engoncé dans le costume ancestral des O’Gnon, le jeune cordon-bleu a du mal à respirer. Caparaçonné d’une collection de pantalons émeraude à grelots blancs et d’une superposition de pourpoints paille et rouge, eux-mêmes empilés sur un faisceau de chemises beiges nacrées, il ressemble davantage à un Bibendum kaléidoscopique échappé d’un logo d’une fabrique de pneus qu’à un jouvenceau sur le point de se marier.
Au moment où le pasteur s’apprête à unir Daphné et Tartàl, Attila II et sa garde pénètrent dans l’enceinte. La cérémonie sauvagement interrompue, l’assistance retient son souffle. À l’évidence, la belle naïade va être enlevée…
À cet instant et contre toute attente, Tartàl commence à retirer les couches de son harnachement. Sourd aux injonctions du dictateur qui menace de le couper en rondelles s’il ne cesse pas son strip-tease incongru, le jeune O’Gnon poursuit l’effeuillage en aspergeant le visage d’Attila et de ses nervis d’un gaz mystérieux. En quelques secondes, leurs yeux irrités s’inondent de larmes, leurs corps se figent. Aidé de ses frères Soupàl et Pizzaàl, Tartàl ceinture le Hun et ses hussards…

Depuis, les mécréants croupissent dans les oubliettes du vieux fort et la principauté a retrouvé sa douceur de vivre. Le bon Sire Conflexe a repris les rênes de la contrée et a récompensé le courage de Tartàl en le nommant maître queux en chef. De fait, la voyelle perdue par ses ancêtres lors d’antiques guerres réformistes a réintégré le patronyme.
Cerise sur le pompon, la petite Gratinéale vient juste d’agrandir la douce famille Oi’Gnon…




Le bon accent

C'est pas drôle d'atterrir dans une nouvelle école. T'es tout de suite catalogué comme étant "le nouveau" et tu deviens le point de mire d'une quarantaine de paires d'yeux inquisiteurs. Pire qu'un animal de cirque. Si en plus, tu débarques plusieurs jours après la rentrée, t'es complètement déphasé. Mal dans tes baskets !
C'est ce qui m'est arrivé cette année pour mon entrée en sixième. Papa, fonctionnaire, a été muté dans un poste important d'un grand ministère. On a emménagé à Paris à la mi-octobre dans un appartement au premier étage d'un bâtiment chic. Papa avait essayé de me consoler de mon désespoir à quitter mes habitudes en vantant le caractère haussmannien de l'immeuble, ce dont je me moquais comme de ma première culotte. J'avais fait la rentrée de septembre dans le collège de mon patelin, dans l'est de la France, mais j'avais à peine eu le temps de prendre mes marques qu'il allait me falloir tout recommencer à zéro ! Me repérer dans le dédale d'un bâtiment gigantesque à en être inhumain. M'adapter à de nouveaux profs, et ça, croyez-moi, c'est pas de la tarte aux mirabelles ! Me faire nouveaux copains allait être une tâche difficile, vu ma timidité maladive.

Ainsi, j'ai fait une seconde rentrée, le premier lundi après notre installation dans la capitale.

À la récré, les questions de mes nouveaux camarades de classe ont fusé. Les curieux ont commencé par demander :
"- Hé, l'nouveau, tu viens d'où ?"
Logique comme entrée en matière !
"- De Blâmont, un villach' lorrain. " J'ai répondu, tout fier.
Je ne sais pas pourquoi, ils se sont tous mis à rigoler. Alors j'ai rougi jusqu'aux bouts des oreilles que j'ai très décollées et j'ai emballé mon grand sourire.
Décidé à ne pas me laisser faire… J'allais leur en montrer, à ces peut' gamins, comment c'était bien dans ma campagne.
"- Là-bas, c'est pas comme à Paris. T'es libre comme l'air ! Nem, nem dôn !"
"- Et… qu'est-ce qu'on fait, le mercredi, dans ton trou ?"
"- D'abord, Blâmont, c'est pas un trou, il y a plus de mille habitants, nem dôn !"
Ils ont pouffé de rire, mais comme ils n'ont rien ajouté, j'ai pris de l'assurance et j'ai continué :
"- Le mercredi, comme mes parents travaillent, je vais chez mon Pâpiche. J'ai le droit de faire ce que je veux et avec mes copains, on va râouer dans les alentours. Pour sûr, on n'a pas peur de se prendre une grosse châouée sur la tronche. La mâmiche, elle bacâille pas si tu rentres crotté et elle te fait des vaûte pour le goûter… que tu fais pas l'nâreux ! Nem dôn !"
Un grand maigre avec des lunettes aux verres épais comme des culs de bouteille, sanglé dans un costume qu'on aurait dit un ministre, m'a donné une tape sur l'épaule en me disant d'un air condescendant :
"- Mon pauvre gars ! Va falloir que tu perdes ton accent de la Province si tu veux devenir un vrai parisien !"
Môôôn ! J'ai serré mes poings au fond des poches de mon blouson pour me retenir de lui mettre une beûgne à ce beûloûx. Perdre mon parler lorrain, si beau avec ses accents circonflexes ? Jamais de la vie ! Nem dôn…




Mots blessés

Je suis nénufar
Nouvelle plante aquatique ?
Avant j'étais nénuphar, je vivais tranquille, personne ne m'emmerdait, j'avais une identité. J'avais une histoire, je posais langoureusement mon empreinte sur les étangs.
Sur le dos de mon énorme plateau végétal, je recueillais alors quelques crapauds, que mes cousines les Nymphes transformaient en Princes Charmants, j'étais une partie de la poésie, participait à une histoire.
Désormais je suis nénufar et je n'ai plus ma place, orphelin, j'ai perdu ma famille, perdu mon étymologie, ma sémantique, mon âme, je me vulgarise et deviens grossier.
Les nymphes me vénéraient, femmes mythiques de tous nos fantasmes, j'adorais leur suavité, leurs chants garantissaient nos sensualités. Naïades des mille contes, Hyades aux bras de fées, les larmes des Héliades n'ont pas finies de couler, de ma famille on m'a amputé.
A l'instar de Rémy, je m'appelle Nénufar et je suis sans famille
J'ai perdu mon PH
Le suis alcalin
Ah ! Le câlin
Tiens un accent circonflexe,
Je suis circonflexe
Aigu ou grave, me voici circonspect
A l'issue de la fête, oups, j'ai perdu mon chapeau, et voilà que je traine lamentablement, ne sachant où le poser. J'erre, mon triangle pointu à bout de bras, mauvais clown je foule les confettis éparpillés, les langues de belles mères vrillées, mon chapeau défraichi dont la pointe est cassée, ma gloire est terminée.
Avant, j'étais garant d'une morale, pas une voyelle sans chaperon que je ne chapeautais par correction, j'avais une éducation, moi, Messieurs ! Je les vois maintenant, pov' voyelles dénudées, allez toutes en monokini, à oilpé les filles !
Pfff, on ne jure plus que par l'anglais
Entre mon warning, mes speed dating et le forcing, je n'ai qu'une seule envie, faire mon coming-out
Alors avec panache, aristocratiquement ou maladroitement, je tire ma révérence,
Je suis Sire corn flackes
Politicards zélés, sur le revers de la veste de l'académicien blasé, les palmes commencent à se faner. Mais qu'importe, nous évoluons dans l'ère de la déchéance d'identité, non ?


L’histoire tragique de l’ognon

Un ognon pleurait. En principe chacun sait que ce sont eux qui ordinairement nous font pleurer. Mais là, l’histoire de cette plante potagère est épouvantable.
Depuis des siècles, ce légume a accompagné des plats fins, des plats rustiques, et fait la joie des cuisinières et cuisiniers. Il donne un goût bien à lui à tous les aliments dont il relève le fumet. En fait nous pourrions dire que rares sont ceux qui ne l’aiment pas. Il est vrai qu’il y a parfois des inconvénients selon le métier que l’on exerce. Un dentiste par exemple qui se penche vers la bouche du patient sera incommodé par les relents d’ognons. Il en sera de même pour le patient si d’aventure le dentiste... etc… il y aurait de nombreux exemples d’ognons, reniés, ignorés ou même voire jetés. Pour terminer : l’ognon, on l’aime ou on ne l’aime pas. Dans ce cas personne n’oblige personne à s’en servir pour rehausser certains plats.
Il sera quand même indispensable dans la célèbre soupe à l’ognon qui se fait régulièrement à la fin de soirées festives. Mais là encore tout le monde n’en mangera pas.
Donc revenons à notre histoire : un ognon pleurait.
Il clamait à qui voulait l’entendre que depuis quelques jours il se sentait pris de vertiges, penchant vers la droite puis vers la gauche, bref l’ognon n’était pas bien.
Une échalote de ses amies, qui le côtoyait dans le même panier, lui demanda le pourquoi de cette tristesse qu’elle ne s’expliquait pas. Ils étaient bien au chaud, chouchoutés, parfois un peu déshabillés, pour l’esthétique et quand enfin une main chaleureuse venait les prendre, ils savaient bien sûr que leur heure était venue mais pour la bonne cause. Ils allaient satisfaire la gourmandise des humains. Surtout les adultes car les enfants avaient quand même encore tendance à les snober. Ils se rendraient compte plus tard combien pourtant leur présence est précieuse dans des mets les plus raffinés.
L’ognon pleurait. L’échalote insistait, se pelotonnant contre lui en lui demandant qu’il lui confie son gros chagrin
Et bien voilà j’ai perdu ma béquille, mon soutien, mon bras droit ma canne.
Ahurie l’échalote ne sut que répondre : oh !
Non c’est mon I que j’ai perdu !
C’était l’histoire de l’ognon qui a perdu son I pas de quoi en faire un fromage… à l’ognon.





Exceptions à la règle


Irène était mince et d'une beauté sans faille
Jacques était gros et laid comme un sac de poux
Mais comme jamais ils ne se rencontrèrent
Elle n'eut pas l'occasion de le rendre malheureux.


Pour la séduire, Paul avait mis le feu à tous les artifices
Il l'avait emmenée à Venise, puis chez les grands couturiers
IL lui avait offert bagues et rivière de diamants
Mais Clara ne l'épousa pas… elle n'aimait pas les bijoux.


Sophie et Rodolphe se marièrent, vécurent heureux,
Mais comme au sein de leur petit jardin
Ne croissait que béton et ni roses, et ni choux,
Ils n'eurent jamais d'enfant.


Pour montrer à Philomène le sentiment qu'elle lui inspirait
Basile voulait à ses volets jeter moult cailloux
Mais comme sur leur île ne poussait que du sable
Il pleura beaucoup... de conjonctivites à répétition.


A trente ans, Alexandre n'avait pas su grandir
Et prenait les beaux appas d'Olivia pour de simples joujoux
Elle le quitta pour toujours le soir de Noël
Ce qui lui provoqua double peine.

Luc dans ses beaux atours se prenait pour un grand-duc
Elisabeth dans ses toilettes se jugeait plutôt chouette
Ils se virent au bal du Nouvel An mais on ne put les unir
Car on ne peut pas marier les chouettes aux hiboux.


Pour les jambes de Mireille, Marc se serait damné
Et bien que tous ses amis lui trouvent la cuisse légère
Il n'hésita pas un soir à se jeter à ses genoux.
Elle l'évinça sans un mot, il ne lui arrivait pas à la cheville.


Aux règles de l'Amour on est parfois déçu,
Il surgit quand il veut, repart on ne sait où
Contrairement aux exceptions citées ci-dessus
Traitant du pluriel des mots se terminant par ou.


Sire Conflexe

Nom d’un chapeau, j’enrage depuis qu’on veut me faire disparaître, moi qui préside à l’ornement et à la protection d’une foule de mots de la belle langue française. Une idée qui couvait depuis 1990, avec d’autres inepties, à l’initiative de quelques intellos qui auraient mieux fait d’aller prendre l’air, et avec la soi-disant approbation de vieilles badernes confites dans le vert et l’or de leurs habits de fête. Voilà qu’elle resurgit à fond de train en ce début d’année 2016. Au fait, ces cacadémiciens, ils en portent bien, eux, un chapeau ! Ils ne manquent pas de culot de vouloir en dépouiller autrui.
N’attendez pas de moi de pompeux arguments de derrière les fagots, je ne suis ni expert en linguistique, ni distingué étymologiste, encore moins émérite grammairien. Je parle au titre de souverain menacé s’efforçant de justifier la légitimité de son règne et tant pis si je distribue quelques calottes !
Car enfin, pour ne prendre que quelques exemples, l’arrondi d’un dome ne vous semblera-t-il pas moins harmonieux, une foret moins dense et moins sombre privés de leur couvre-chef ? Une boite sans couvercle ne perdra-telle pas son utilité ? Un diplome n’aura-t-il pas moins de panache une fois désencapuchonné ? Et la tete, à quoi ressemblera-t-elle si son e précisément perd la sienne ? Quel drame encore de ne plus entendre les écoliers chantonner : « Le chapeau de la cime est tombé dans l’abîme ! »
Et bigre, ne doit-on pas le respect à mon grand âge qui ne saurait supporter d’être amputé de son bicorne ? Quant à « ...un trouble s’éleva dans mon âme éperdue... », sentez comme le mot ploie sous l’émotion et l’égarement que mon poids lui confère. Mon ame... c’est d’une inconsistance, autant dire mon pied, ma main, mon derrière... J’arrête là pour ne pas devenir grossier.
Il se dit que le passé simple, le subjonctif, imparfait et plus que parfait, conserveront leur casquette, mais il court tellement de bruits en ce moment à propos de cette réforme de l’orthographe, tout et son contraire, qu’elle aussi pourrait bien s’envoler. Joyeux drille à mes heures, je n’aurai plus plaisir à sourire devant « L’eusses-tu cru que ton père fut là peint ou Mer, dès que je vous vis, vous me plutes et vous m’épatates ». Reconnaissez que chapeautés, ces verbes sont mille fois plus savoureux. Trêve de plaisanterie – celui-là aussi j’y tiens, tout comme rêve que je coiffe de poésie – il se dit aussi que l’on me tolérera chaque fois que mon absence pourra créer une confusion. Bonne initiative. Imaginez les titres de journaux : « La chanteuse Régine attaque un jeune ou l’employée de pressing-dégraissage se tue à la tache ? »
Bref, chapeau, pas chapeau, l’affaire me travaille ! Enfin, que serait Vieufou sans le sien ? Non, je ne mourrai pas, le prêtre n’est pas encore à mon chevet, (de toute façon avec ou sans galure, je ne veux pas le voir celui-là !)
Je me battrai et j’aurai le soutien de tous les amoureux de la langue française, les opposants à la chienlit orthographique, enseignants, écrivains, journalistes, parents qui défileront dans les rues par milliers, brandissant fièrement leurs pancartes : JE SUIS CIRCONFLEXE. Je serai là aussi, arborant la mienne : JE SUIS SIRE CONFLEXE. Royal, je fais la guerre aux Cons et rien ne me fera Flexir. Pardon ? Ce mot n’existe pas ? Pfff, au point où on en est ...



La lettre volée


- Hé ! Guy ! On arrête tout ! J’ai repéré une erreur !
Guy Lecoin, chef typographe, tira sur sa gitane maïs et se tourna vers Paul, son subordonné.
- Hein ?
- Page 847, nénufar, écrit avec un F.
- Ah ! Tu fais bien de m’avertir. Quels abrutis ces correcteurs !
Sur les étagères, des dizaines de matrices attendaient de partir à l’atelier. L’imprimerie Mondiard comptait beaucoup sur cette commande des éditions Grassouille de "la Recherche", sur vélin, à l’ancienne, pour renflouer sa trésorerie. Après s’être fait soufflé le marché du premier livre d’une petite gamine, paru chez Juillard, au profit des Impressions Saturniennes. Bonjour tristesse !
- Je corrige ?
- Attends. Je vérifie dans le dico, on sait jamais.
En reposant l’épais volume, Guy semblait estomaqué.
- Y’a la même faute dans le Robert. Incroyable ! Je vérifie ailleurs.
Larousse, Flammarion, Littré, donnèrent la même réponse, dans leurs anciennes versions, et la "Bible du typographe" donnait l’explication.
Paul, qui était amoureux des belles lettres, et pas seulement des caractères de plomb qu’il disposait sur des claies avant qu’elles donnent naissance à des pages de littérature, n’en revenait pas. Son chef l’assura :
- Le PH, ils disent, ça date juste d’avant la guerre, suite à une erreur de l’Académie, avant c’était F. Donc l’auteur a raison.
- Mais j’ai toujours écrit "nénuphar, PH". T’imagines les "ninféas, NF" de Monet ?
- C’est comme ça, l’orthographe doit évoluer. F, c’est plus proche de la phonétique. Et ça économise un signe. Ça reviendra. Tu verras, un jour on écrira oignon sans I.
- Pas d’accord ! Les bizarreries du français sont sa richesse. Tu préfères l’imbécillllité. Retire donc le I de ton nom, et de celui de la boîte, t’auras l’air fin, ducon !
- M’énerve pas, Paulo ! C’est moi le chef, et t’as juste ton certif. Alors boucle-la !
Paul bouillait intérieurement. Guy aboya :
- Je porte les matrices à l’imprimerie, toi, tu finis la couv’.
L’ouvrier disposa sur le tableau de bois les caractères en plomb. Quand son chef revint, il lui lança :
- Prends ce bouquin, par exemple, le titre est magnifique : "à la recherche du temps perdu". Si je te suis, pourquoi un S à "temps" ? Il sert à rien, se prononce pas, et pourtant, sans lui, la couv’ a pas la même gueule.
Ce disant, il brandit sous les yeux de Guy, un carré de bois marqué du S inversé. L’autre le foudroya du regard.
- Arrête tes conneries ! La couverture, c’est le plus important !
Comme Paul s’éloignait, l’air piteux, Guy vérifia la page, d’un œil rapide et professionnel. Le temps portait bien son appendice inutile.
- Si tu continues comme ça, c’est râpé pour ton augmentation.
- C’est rien, je te faisais marcher.
Paul sortit de la pièce, ruminant sa rage. Il pensait : « C’est comme dans "la lettre volée", d’Edgar Poe, il suffit de l’avoir sous les yeux pour ne pas la remarquer. Il faut lire, relire, pour comprendre… »
Guy lui adressa un geste apaisant, et porta à l’atelier la matrice de la couverture. Sans se rendre compte que la lettre avait été subtilisée au nom de l’auteur.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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