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LES TEXTES DU JEU N°108

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Sun 18 May - 23:57 (2014)    Post subject: LES TEXTES DU JEU N°108 Reply with quote

Ange Gardien


L'ambulance stoppe net devant l'hôpital.
Hâtivement, le blessé est tiré sur une civière hors du véhicule. C'est un garçon proche de la vingtaine. Sur ses mains, des gants de motos tachés de sang témoignent de l'accident.
"Encore un qui a voulu jouer au fou! Regardez-moi ça , même pas de casque, et ça s'étonne de mourir jeune !" rouspète Serge , le chef-ambulancier, à travers les poils de sa barbe.

Dans les entrailles de l'hôpital Marseille Nord, Madame Marie Lalonde, chirurgien chef, n'a pas le temps de finir son sandwich.
Une voix robotisée vient annoncer que sa présence est demandée de toute urgence au bloc-opératoire.
Elle sait que, quand elle reviendra finir son repas, une vie lui aura peut-être glissée entre les mains.
Qu'importe. Au file des années, les patients deviennent des numéros, rien de plus.
Elle embrasse le portrait de son fils Louis, porté en pendentif. Au fond, elle ne peut se résoudre à accepter le décès de son enfant, fauché voilà un an par un motard.
Lucien, son collègue, délègue les ordres. "Dépêchez-vous, il n'y a pas une minute à perdre."
Une minute, c'est le temps qu'il a manqué à Louis pour arriver vivant à l'hôpital. Elle l'aurait sauvée, elle le sait. Chaque jour, elle s'en mord les doigts.
L'enquête n'a rien donnée. Selon les témoins, le motard aurait glissé une vingtaine de mètres sur le dos, puis serait immédiatement remonté sur sa bécane pour filer à l'anglaise.
Dans la salle, le blessé a déjà été dépouillé de sa tenue et gît nu sur la table. "Tiens, encore un qui à fait du rodéo sur un deux-roues, c'est le quatrième ce mois-ci" soupire Marie.
Une chose attire cependant son attention: une longue brûlure sur le dos. Elle retourne doucement le corps. Il n'y a plus l'ombre d'un doute, ça date d'il y a un an environ et c'est sûrement du à un frottement sur une longue distance.
Soudain, l'évidence lui saute aux yeux. Et une kyrielle de voix contradictoires naissent dans sa tête.
-Et si c'était lui, c'est sûrement lui. Pauvre idiot, il se croit sauvé, il vient se jeter dans la gueule du loup.
Un sourire vengeur vient illuminer son visage.
-Et si ce n'était qu'une coïncidence? C'est possible. La question mérite d'être posée.
-Si ce n'était pas lui, c'était son frère. Ils se connaissent tous!

A côté, Lucien parle tranquillement avec Guillaume, du film de Chabrol "Que la bête meurt".

Elle se répète inlassablement. "Vas-y, ait le courage, un petit coup de scalpel, et ça fera un partout." Sauf que ses mains n'ont pas le courage de passer à l'acte et continuent d'opérer le patient, mécaniquement.

-Cisaille-le discrètement, les autres ne remarquerons rien, tu le sais. C'est maintenant ou jamais. Ensuite il sera trop tard.
La rengaine tourne dans sa tête.

Soudain, l'alerte est donnée. Le pouls baisse. "Vite, Marie applique un coup de défibrillateur" crie Lucien.

-Vas-y, laisse-le crever, il ne mérite que ça.
Se dit-elle tout bas.

Là encore, sans savoir pourquoi, ses bras s'emparent des fers qu'elle applique avec force sur la poitrine du patient.

-Prends-ça connard, 200 voltes.
Le choque est libérateur. Le cœur se remet à battre normalement.

Deux heures passent. Elle n'a pas eut le courage de mener sa vengeance à terme. L'occasion ne se représentera sans doute jamais.
Le garçon est sauvé, il a déjà repris ses esprits et discute avec sa famille.
Elle finit son sandwich et c'est dure à avaler.
Ce soir elle retournera dans son grand appartement vide, rythmé au battement sinistre de sa vieille pendule. La vie reprendra son cours. Enfin ce qu'il en reste.


Sur le fil du rasoir

Il doit être six mois à ma barbe-pendule. Plus ? Moins ? J’en sais rien. Le temps s’est arrêté, étalé de tout son long, course bloquée par un croche-pied. Vol suspendu, il est devenu ce vers qui me ronge, parasite invasif qui boulotte mes pensées. Six mois, oui, je parie sur six mois. Vertige rouge sang, un père y passe, j’étais papa avant. Mais là, je ne suis plus rien, l’ombre de moi-même est au-dessus de mes moyens, il n’y a pas de lumière. Six mois, à vue de doigts, pas de miroir. Pas de lavabo, pas d’eau, hormis cette flaque dans mon écuelle. Parfois, je trouve un peu de riz à mon réveil, j’en chasse les cancrelats ; comment est-il arrivé là, passe-passe ou bien passe-plat ? Je ne vois jamais personne. Les autres ont disparu, leur pluriel au passé, pas d’accord mais pas le choix, ils ne participent plus au présent. Saint Axe, priez pour moi, je pue, ça me tue. Humour à deux balles logé en pleine tête. Rien ne subsiste de vivant, sinon cette excrétion poilue à mon menton et sa kyrielle de poux qui défèque mes globules. Je suis une roche de solitude couverte de parasites et de broussailles, à la fois moi et il, une île, dérivant enfoncée dans un cloaque de terre. Un trou. Une cave.
Depuis quand suis-je ici ?
Il y a eu la période de l’action, du kidnapping violent, celle de la rébellion, des cris encore conscients. Puis l’heure de l’épuisement, tout juste avant la prostration : état hagard du moi qui se barre. Pendant tout ce temps, ma barbe a continué de pousser, une vraie mécanique suisse. À défaut de coucou la vermine s’y tapit, se niche aux plis de mon cou dans l’effusion intime de sa tendresse hématophage.
Combien de temps ? Atavisme salvateur que cette interrogation de durée, question du jour au cœur de l’éclipse de vie, y répondre, c’est contester l’oubli. Pas loin de la largeur d’une paume à la grande aiguille de kératine qui pend à mon menton. En tablant sur une moyenne d’un centimètre et quelques par mois, la croissance de mes crins faciaux confirme le semestre. Au mollet, je mesure l’épaisseur d’un doigt, poil étiré, mais il en a toujours été ainsi je crois, horloge de longtemps arrêtée. Comme moi. Écrasé par la pesanteur du cachot, encapsulé dans ce cocon calcaire, je vogue, toutes amarres neuronales larguées, trajectoire contrariée par la glaise. Dans combien de temps la planète Marx ? Barbe opulente, généreuse, bien nourrie… une barbe bourgeoise, le traître ! J’espère ne pas glisser si loin. M’arrêter à la lune, oh, la revoir, surtout revenir sur terre. Oui, sur terre, plus jamais en-dessous… Ne pas atteindre les six pieds, abolition du tout, encore deux paumes peut-être, mais je finirai par sortir. Avant d’être complètement fou.
Combien de temps ? Je m’accroche au seul étalon qui me reste, cette queue de barbe effilochée, douteux indice divulgué par mon corps. Et s’il me trahissait ? Puis-je me fier à ces seuls phanères, n’ont-ils pas été corrompus par quelque fluctuation hormonale ou prédisposition génétique ? Isolé, au fond du trou, il faut meubler : chevaucher le dos d’une idée et la mener bride abattue, pour fuir l’affreuse réalité de cette geôle souterraine. Alors, je m’accroche à pleines mains à mon collier miteux, pour éviter la chute. Le vide m’aspire à mesure que progressent les signes de l’hirsutisme. Un rasoir… oui, c’est cela ! Je vous en prie, donnez-moi un rasoir, qu’on en finisse…



L’ombre du tyran

C’est un soir comme un autre, le clair de lune dévoile deux hommes dissimulés sous de lourds manteaux, maugréant et piétinant au fond d’un jardin. Leurs allers et retours entre deux pavillons pourraient attirer l’attention, mais nul ne passe dans ces rues morbides de Florence, à peine de sinistres noctambules perdus entre deux rixes. Leurs jurons résonnent, frappent le pavé, puis sont avalés par les pierres massives des hauts murs. Tout ressemble à une scène de débauche qui s’achèvera dans une cave florentine.
Depuis des mois, le jeune Lorenzo joue les entremetteurs pour celui qu’il admire, qui l’a accueilli dans cette ville corrompue, qui l’introduit dans des cercles obscurs et lui présente sa cour. Il a abandonné sa jeunesse, en a déposé la pureté, sa douce campagne natale, pour entrer dans une fange ignominieuse qui enlaidit la plus belle cité d’Italie. De fêtes en saouleries, de spectacles en futiles réflexions, il se prête à toutes ces mascarades avec la plus grande application. Sa réussite est exemplaire, il éructe aussi bien que son mentor une kyrielle d’insultes aux passants et lui procure la gente disposée à le divertir. Très rapidement il a su gagner toute sa confiance, et recueille même ses confidences.
Ce soir-là, il l’accompagne dans l’une de ses sorties hideuses. Ils doivent rencontrer quelque jeune fille de bonne famille, une innocente qui ne peut avancer un refus au grand Alexandre. Son pouvoir est tel que toute opposition, réticence, le moindre doute, suscite la colère du butor, un déchaînement de violence dont on ne sort indemne. Et c’est bien pour cela que Lorenzo l’accompagne ces derniers temps. S’il a accepté de devenir son ombre, de se faire appeler Lorenzetta par cet homme grossier, c’est seulement parce que, à la barbe du tyran, il a un projet. Le seul acte qui lui reste de sa vertu. Tous ignorent son dessein ; les Florentins se hâtent tant de propager les rumeurs de complots, véritables conjurations ou simples calomnies, qu’il ne fait plus confiance à personne. Il agira seul pour les libérer du joug qui les menace.
La fille n’est pas là. Son despotique cousin s’énerve, moleste les ivrognes égarés dans la ruelle, envoie chercher des nouvelles. Fidèle au rôle qu’il endosse depuis quelque temps, Lorenzo s’enroule dans son manteau et s’empresse de satisfaire Alexandre. Il ne s’agit pas de le décevoir à la veille du grand jour. Lorsqu’il revient, après s’être introduit dans le pavillon, la jeune fille le suit, effarouchée, ne pensant qu’à l’instant où elle rejoindra enfin ses parents, plus tard dans la soirée. Lorenzo, rassuré, finira la sienne dans une taverne pour y oublier les salissures dont il se couvre.
Au réveil, un sourire lui échappe. Le jour de ses noces, comme il l’appelle, est enfin arrivé. Le naïf Renzino s’apprête à entrer dans l’histoire. Ce soir, il recevra son cher cousin. En quelques mois il a fait de sa petite chambre florentine un lieu de complicité, de perdition. Comme d’habitude, Alexandre viendra y chercher l’instant de débauche. Mais il y trouvera un lieu de crime. Le sien.
Si la belle Florence luit des armes des plus nobles familles toscanes, si ses palais la parent de joyaux éternels, elle regorge de forfaits depuis trop longtemps, et Lorenzo, dont le corps sera bientôt retrouvé dans les eaux verdâtres de la Sérénissime, tombera inéluctablement dans l’oubli. Remplacé par d’autres crimes, par d’autres sinistres Médicis à la tête de Florence, il montrera la vanité de son sacrifice.


Péril en terre !


Ce matin-là, le jour resta dissimulé derrière les cumulonimbus. L'hiver ayant déjà pointé son nez et fait disparaitre les dernières feuilles rousses, les seules couleurs qui égayaient les maisons étaient les bannières jaunes que les agents déroulaient dans les rues pour en limiter l'accès, transformant La Roseraie en décor de film. Le parking de la mairie débordait de voitures. Je finis par me garer sur la place handicapée.
Le préfet, une barrique à barbe rousse, avait déjà démarré sa conférence de presse dans le hall d'entrée, lorsque je m'ajoutai à l'auditoire silencieux et angoissé, composé de résidents et de journalistes. Il parlait d'une voix grave et monocorde appropriée à la circonstance. Cette banlieue chic havraise, jaillie des champs de betteraves vingt ans plus tôt, traversait une crise. Sa réputation de cadre idyllique s'entachait de six cadavres sanguinolents. Six corps retrouvés égorgés à leur domicile, dont celui de ma tante. J'avais rejoint cette foule pour la pleurer et pleurer ces voisins que je connaissais bien. Né dans la maison témoin, j'étais le plus ancien habitant de la cité après l'âne Martin.
- Nous l'arrêterons vite ! Déclara le préfet en tapant du poing sur son pupitre.
Alors soulagé, je retournai à ma voiture, mais pestai devant la roue immobilisée d'un sabot. Je soulevai le col de ma veste, résigné, et trottinai vers ma maison, cinq pâtés plus loin. Une grosse averse s'abattit brusquement.
J'attrapai ma lampe torche pendue au clou, et m'échappai vers le cabanon de jardin en grelottant de froid. Un digicode barrait l'entrée. Je composai la date de la mort de Mary et j'entrai au sec. Je soulevai la trappe dissimulée sous une étagère, puis descendis le long d'une interminable corde à nœuds jusqu'au sol de ma cave, vingt mètres plus bas, une cave aussi longue qu'une kyrielle de terrains de football !
Il s'agissait d'une marnière oubliée, une ancienne cavité creusée par l'homme pour en extraire la craie destinée à l'amendement des terres agricoles. Dix ans auparavant, j'avais vu cette monstruosité s'ouvrir sous les pas de ma maman et l'avaler toute crue, avant de se refermer sur elle sans laisser de trace. La police avait cru que je divaguais, m'avait pris pour un gamin laissé-pour-compte, et avait inscrit Mary Clos sur la liste des personnes disparues. Dans le même temps, une tante austère s'était installée chez moi pour s'occuper de mon éducation, jusqu'à sa mort récente.
Je n'avais pas le choix. Elle avait découvert mon secret et l'avait ébruité chez nos voisins, dont j'ai dû m'occuper par la suite. Elle était devenue un poids mort dont je n'avais plus besoin, puisque j'avais retrouvé ma mère. Tel un spéléologue, j'avais arpenté cette gorge jusqu'à dégager ses ossements, à côté de ceux d'un chat.
La marnière courait dangereusement sous La Roseraie, dans l'ombre, tissant sa toile sous les dalles de béton de ces belles demeures. Elle patientait tranquillement jusqu'au jour fatidique où, érodée et dissolue par l'écoulement des eaux, la terre devenue trop mince ne les porterait plus et s'effondrerait, les entraînant dans sa gueule dévoreuse de chair. Sa première victime n'était qu'une répétition avant le grand cataclysme. Ce jour approchait. Je venais précipiter le jugement dernier.
Je m'éclairai jusqu'au centre de la bête, m'agenouillai devant les charges explosives et enclenchai le détonateur.
Une minute plus tard, soixante hectares de terre reprenaient place au centre des cultures betteravières.



Critiques constructives

Il y a des histoires dans lesquelles il vaut mieux ne pas tremper. Mais trempé, je l’étais déjà. J’avais en effet laissé ma R9 devant chez moi, préférant rejoindre le lieu du crime à pied. C’était à deux pas de chez moi, tout juste le temps pour quelques nuages de déverser leur mauvaise humeur jusqu’à mon slip. Premier mauvais calcul. Arrivé sur place, un silence ponctué des bruits métronomiques que chaque pendule nous inflige, jusqu’à ce que mon chef m’appelle de la cave. C’est ici ! J’écrasai ma cigarette sur un coin de table, descendis une kyrielle de marches et me retrouvai face à sa vilaine barbe de trois jours.
_Clichéééééééés
_Quoi cliché ?
_Tout ! C’est juste pas croyable, on dirait que tu t’es laissé bouffer par tous les codes du polar. Il pleut, la cigarette, le chef à la barbe de trois jours, faut se réveiller mon gars, si c’est pour écrire un truc que tout le monde a déjà lu, quel est l’intérêt ?
_Ben, oui, c’est un peu le style de ce que je lis…
_Les gens en ont marre des histoires formatées, aujourd’hui, il faut hybrider, il faut bousculer les genres, il faut que le lecteur ne sache plus qui est dans quel niveau de l’histoire, avec toi, c’est tout l’inverse, non seulement ton style est tout juste bon à servir de papier peint dans des toilettes publiques –le passé simple, non mais allo quoi-mais en plus, on sait déjà tout avant de le lire ! Tiens, je parie que si je continue à t’écouter, le cadavre est d’une dégueulasserie sans pareil, sauf que voilà, ils sont tellement tous sans pareils qu’ils sont tous pareils. Si t’es pas foutu de faire mieux, lance-toi dans le tricot, mais comme écrivain, c’est certain, tu perds ton temps, et surtout, tu perds le temps du lecteur.
_Tu as vu un cadavre ici ?
_Non, mais je suppose qu’il est caché dans un coin…
_Et bien, en fait, je n’avais pas prévu de cadavre, mais tu m’as donné une idée. Attends un moment… Et si l’histoire se passait en fait dans une maison isolée dans la forêt…
_Tu…
_Non, ne m’interromps pas… Oh, tu sais quoi, attends-moi ici, je vais te montrer un truc, t’as oublié ton smartphone dans la Scenic, je remonte le chercher.

Stéphane ?
Pourquoi t’as refermé la porte ? STEPHAAAAAAAAANE !


Meurtres en série

Dix-huit morts et la semaine n'est pas finie. Ces derniers jours, onze femmes, sept hommes ont gît, plus ou moins cabossés, fracassés, sanguinolents, devant mes yeux. Pourtant, ni larmes, ni frissons, ne m'ont parcourue durant ces scènes difficiles. Comportement qui peut sembler froid, mais qui est compréhensible, si l'on songe que je n'ai eu connaissance de ces personnes qu'à l'état de cadavres. Pas le temps matériel de m'y attacher. J'adopte donc la seule méthode valable pour résoudre chaque fois l'énigme de leur mort : un regard extérieur acéré, agissant en dehors de tout affect.
Face à ces inconnus, au destin dramatique, une kyrielle de questions me traversent automatiquement l'esprit : quand, comment, pourquoi et au final qui ? La réponse apportée à cette dernière interrogation est essentielle, tant qu'elle n'est pas connue, je ne suis pas satisfaite et ne songe à passer à autre chose.
Pour parvenir à la résolution de chaque affaire, une bonne dose d'observation est nécessaire. N'ai-je pas vu cet homme glabre, porter une barbe précédemment ? Cette femme rousse ne se trouvait-elle pas dans le couloir de l'hôtel, près de la chambre de la victime ? Etre attentive durant les perquisitions est aussi essentiel. Je dois tout inspecter du sol au plafond, de la cave au grenier, car aucun détail ne doit échapper à mes yeux fureteurs.
Il est remarquable de constater que les homicides se tiennent dans des lieux finalement peu variés. Statistiques à l'appui, les victimes passent de vie à trépas à leur domicile ou sur le lieu de leur travail, dans la majorité des cas. Viennent ensuite les restaurants, les hôtels ou leurs abords. Il me semble que les assassins ne brillent guère par l'originalité et penchent pour une certaine facilité. Je rêve de sites originaux, qui me changeraient des chambres à coucher au couvre-lit taché de sang.
Pour répondre à la question "comment ?", j'ai observé attentivement les motifs des décès et s'ils sont multiples, ils n'en sont pas moins redondants : coups violents, strangulations et blessures diverses, à l'arme blanche ou non, morts par balles, quelques chutes d'immeubles ou d'avion, poisons divers. En résumé, un certain conformisme plutôt lassant. L'imagination en matière criminelle n'est pas toujours au rendez-vous...
Je parle, je parle et la pendule indique vingt heures cinquante, il faudrait beau voir que je manque le début de Mentalist.
Ah oui, j'ai oublié de vous préciser un détail. En vérité, le lieu unique et réel de chacun des crimes dont je viens de vous parler, c'est l'écran de mon téléviseur. Malgré les critiques formulées plus haut, je suis passionnée par toutes les séries policières et je me prends, tour à tour, pour une auxiliaire du R.I.S, du N.C.I.S, de la P.J, du 36 quai des Orfèvres, etc. D'ailleurs, lorsque l'occasion se présente, je ne crains pas de donner un coup de main virtuel à Hercule Poirot. Si vous voulez vous joindre à moi, asseyez-vous confortablement sur le canapé.
Chut, cela commence, dix-neuvième cadavre, allons bon, encore une femme...



Petite gueule d’ange

Il a attendu avec impatience cette quinzaine à passer avec elle dans la maison de campagne familiale. À quatorze ans, la relation fusionnelle développée avec sa mère depuis la petite enfance est toujours aussi forte. Ils sont comme deux doigts de la main, partageant les mêmes engouements pour la lecture et la musique. Ils n’ont pas de secrets l’un pour l’autre. D’ordinaire, juillet les rapproche encore plus, Mummy dear et sa [i]Petite gueule d’ange[/i ]ainsi qu’ils se sont affectueusement surnommés. Le matin les voit assis au jardin, chacun un livre en main, ou grattant consciencieusement leurs guitares. Il consacre quelques après-midis aux copains, c’est de son âge. Mais il préfère de loin les longues marches en forêt aux côtés de sa mère.
Pourtant cette année, peu de temps après leur arrivée, tout a changé. Aux repas, elle semble perdue dans un rêve, le regard errant sur la pendule de la cuisine, un drôle de sourire accroché à ses lèvres. Elle n’a plus envie d’arpenter avec lui les sentiers forestiers, prétexte de la fatigue ou un besoin de solitude. La maison ne résonne plus de leurs kyrielles de fous rires. S’il s’en plaint, elle soupire qu’il n’est plus un bébé. Leur belle complicité a disparu, le laissant à la fois triste et inquiet.
Aujourd’hui, après le déjeuner, il feint de filer au village mais se cache au fond du jardin. Quand elle sort, vêtue d’une de ses plus jolies robes, il décide de la suivre. Elle prend le chemin de la forêt. Il se tient à bonne distance, sottement persuadé que sa respiration haletante et le chuintement de ses baskets vont le trahir. Un petit objet familier échoué sur la mousse attire son attention. La vilaine, elle a recommencé ! Il s’en saisit et l’enfouit dans sa poche. Dépité, il se rend compte qu’il a perdu la trace de Mummy. Il continue, au hasard, et se retrouve devant le manoir abandonné, entouré d’un parc broussailleux, une ruine dont on recommande aux enfants de se tenir éloignés. Il n’en croit pas ses yeux ; c’est bien la robe blanche et la capeline ornée d’un ruban qu’il aperçoit devant la bâtisse, à travers l’enchevêtrement de branchages qui lui éraflent le visage.
C’est bien Elle qui fait les cent pas en chantonnant. Le cœur de petite gueule d’ange fait un bond dans sa poitrine lorsqu’un inconnu, épaules de catcheur, barbe brune, jette la capeline à terre, dénoue les cheveux blonds, lorsque Mummy le laisse poser ses mains sur ses épaules, ses hanches et écraser ses lèvres sur les siennes. Il bout de chagrin et de colère. Non, pas ça elle n ‘a pas le droit ! Il ne pourra jamais pardonner cette trahison. Il sort son portable, prend des clichés de la maison et des coupables avant qu’ils ne disparaissent à l’intérieur.
Deux heures durant il se torture l’esprit, secoué de sanglots. L’idée de transmettre les photos par mail à son père ne le satisfait plus. Il lui en vient soudain une meilleure, cependant trop cruelle pour Mummy dear. La voilà qui reparaît seule, dans le parc, décoiffée, souriante, rêveuse. Dès qu’elle a disparu sur le sentier, il quitte à toute allure sa cachette, tire le briquet de sa poche, allume des branches sèches et court les jeter dans l’entrée de la maison. Dans quelques heures, il ne restera plus rien du lieu du crime et tant pis pour l’autre voyou s’il n’en réchappe pas. Plus de lieu, plus de crime ! Mummy dear aura du chagrin, mais il sera là, lui, petite gueule d’ange, pour prendre soin d’elle. Et tout redeviendra comme avant...



La maison des ailleurs


Au-delà des collines, alors que pâlissent les lueurs des fermes éloignées, l’horizon rosit lentement. A travers un lointain bouquet d’arbres, apparaît une lumière orangée qui se propage, prend la forme d’un arc de cercle et s’élève au-dessus du village. Dans les rues, quelques ombres sorties de la nuit rasent les murs encore endormis. Entre la mairie et l’église, les volets clos d’une élégante villa n’effraient pas la femme qui approche, ses rondeurs cachées sous des laines d’hiver. Par la porte entrouverte, sans qu’on s’en aperçoive, elle se glisse, amoureuse, dans la pièce surchauffée où l’attend un petit homme chauve à l’épaisse barbe noire et aux sourcils étrangement fournis. L’hiver gèle les êtres et ralentit le temps, mais le froid, s’il fige les sentiments, n’anesthésie pas les désirs. Bercée par les mots caressants de l’homme, la femme se laisse capturer. Une brûlante sensualité l’étreint.
L’arc est devenu sphère incandescente au-dessus des moutonnements de la terre, puis, dans une suffocante impression, il s’est mis à plonger pour tout envelopper d’obscurité. Dans la lumineuse présence comme dans la douloureuse absence, de jour, de nuit, sans trêve ni repos, la pendule égrène les heures, appelle, rappelle, insiste. Le feu, l’écharpe, la robe déchirée. Témoin d’une singulière histoire, un petit chien aboie en regardant fixement une fumée opaque sortir de la cheminée. Personne ne vient jamais déranger cet affable célibataire pétri de bonnes manières. Toujours très occupé, l’homme, méticuleux, passe des heures à noter dans son carnet une kyrielle de détails sur les femmes rencontrées. Des noms, des dépenses, billets de chemin de fer, toujours deux allers, un seul retour. Il écrit énormément, à des veuves de préférence. Elles sont si fragiles, si faciles à piéger. Une vie paisible à la campagne, des projets d’installation à l’étranger. Et puis, plus rien. Aucune nouvelle. Il peut redescendre à la cave nettoyer la scie.
La disparue d’hier, il voit encore ses formes, ses derniers mouvements convulsifs. Il touche ses ultimes pensées, l’atroce insouciance qui précède le drame, le moment où la force se fissure. Froidement, tranquillement, il désencombre la grande cuisinière à charbon de ses débris suspects. Cette fois, il a pris des risques, sa fiancée de l’ombre avait une sœur, une confidente qui le connaît. Mais ses bijoux brillaient d’un tel éclat. Il faut les dissimuler dans l’entrepôt où s’entassent déjà meubles et vêtements féminins accumulés au détour de ses rencontres. Se fier à son flair. Y aller. Continuer.
Les pluies longues et mornes transforment en sève le noir de la terre. Tout brûle de ce qui n’a fait que passer, l’attente anxieuse, la rude épreuve, les peaux mortes. La verdure, partout dressée en pointes effilées comme des lames, colle, en mue trop lente, aux murs de la maison des ailleurs. Un visage se reforme parmi les os, une chair, un sourire. Un cri perce l’épaisse toile de jute de l’interminable hiver. Entre la maison et l’église, un endroit charmant devenu funeste, le lieu du crime.
L’éloquent monsieur Henri Désiré a trouvé un nouvel auditoire. Des présomptions, une intime conviction. On l’accuse. Il nie. Qui peut prouver que toutes ces femmes sont mortes ?
Au cœur de l’hiver, le soleil passe une main sur le brillant des arbres purifiés par les nuits froides. De rondes gouttelettes en retombent et explosent en étincelles.
L’exécution ne sera pas publique.



Cold case

La sonnerie du téléphone déchira brusquement le silence de la nuit, comme un insoutenable cri d’effroi venu des ténèbres. Le commissaire décrocha, tiré d’un sommeil sans rêve. À l’autre bout du fil, une voix monotone, routinière, lui annonça la découverte d’un corps d’enfant quelque part dans un appartement lugubre de la ville. Le commissaire écoutait, muet, sans émotion. « J’arrive ! » finit-il par dire seulement, et il raccrocha.
Il se leva avec peine, puis s’habilla lentement, mécaniquement, les yeux fixés sur l’antique pendule dont les aiguilles étaient figées depuis des lustres. Avant de partir, il se regarda dans le miroir de la salle de bain, sous la lumière blafarde du néon. Son visage était tavelé par le temps, les traits burinés par les épreuves et les désillusions. Son regard semblait vide, ses yeux éteints, comme ces hommes et ces femmes revenus de tout, et il y avait belle lurette que ses lèvres, perdues dans une épaisse barbe, n’avaient pas esquissé le moindre sourire. Une insondable lassitude pesait sur ce corps brisé. Loin était la jeunesse. Appuyé sur la cuvette du lavabo, l’homme s’employait à réfléchir, mais ses idées étaient des coquilles vides. Il n’y avait plus rien à en tirer.
Tel un automate, il descendit l’escalier et sortit. Il s’enfonça dans des rues noires et glaciales, au-dessus desquelles un brouillard épais cachait la vue du ciel et vous enfermait dans sa ouate de solitude.
Il parvint à l’endroit du drame d’un pas lourd. La bruine ruisselait sur son imperméable et lui mouillait les yeux. On aurait dit qu’il avait pleuré, mais l’illusion était complète, car la source était irrémédiablement tarie. Si seulement il avait pu verser encore quelques larmes… Un instant, il eut un étrange sentiment, celui de reconnaître les lieux. Il s’imagina qu’il était déjà venu ici, ou du moins qu’il était passé, lors d’une de ses enquêtes, dans un appartement semblable. Mais ces bâtiments sinistres ne se ressemblent-ils pas tous ? Sans accorder plus d’importance à ses réflexions, il franchit l’escalier et, une fois sur le palier, salua quelques silhouettes fantomatiques. Il entra.
Devant le corps en putréfaction, il écoutait d’une oreille distraite les constatations d’usage. Visiblement, il s’agissait d’un crime fort ancien. En professionnel, il s’attarda d’abord sur cette masse étendue à même le sol, sur le ventre, au milieu d’une mare de sang séché qui dégageait une odeur pestilentielle. Ensuite, son regard morne parcourut au hasard la pièce, une chambre de petit garçon.
Tout à coup, un terrible frisson parcourut son échine. Il fut comme foudroyé. Son cœur se mit à palpiter. La tapisserie, devant lui, avec ses motifs et sa couleur, lui était familière. Il la reconnaissait, sans aucun doute. Elle était identique à celle qui se trouvait sur les murs de sa chambre, quand il avait dix ans. La même, exactement la même.
Il chercha à ne pas perdre contenance. Pourtant, il demanda presque en mugissant, fiévreux, impatient, des gants de latex. On les lui donna. Puis, avec précaution, il s’agenouilla et retourna le corps pourri par le temps. Mais on voyait mal dans cette pénombre ainsi que dans une cave. Le commissaire se saisit alors, en tremblant, d’un projecteur à ses côtés et braqua la lumière sur la victime. La vision lui glaça le sang et lui fit pousser un hurlement d’épouvante, car le cadavre qui gisait à ses pieds n’était rien d’autre que le sien, enfant.



Darne de poison

En revenant du marché Damien fit un détour par la cave. Par prudence il n’alluma pas la minuterie et se guida à la faible lumière du jour qui filtrait à travers les fines ouvertures donnant sur le parking de la cité. Il ouvrit la porte du local et la referma derrière lui. De l’armoire il sortit la trousse à pharmacie soigneusement emballée dans un sac plastique et en sortit des flacons et une seringue qu’il déposa sur la table avec le paquet. Il tremblait un peu, conscient de l’importance de son geste, en enfonçant l’aiguille dans la chair molle. Son affaire accomplie, il remonta sans hâte, prit soin de faire un détour par le local poubelle pour se débarrasser de la trousse, et prit l’ascenseur jusqu’au huitième étage où se trouvait l’appartement de Madame Vignancourt. La voix de la vieille dame l’accueillit dès qu’il eût refermé la porte d’entrée.
« C’est toi mon petit Damien ?
- Oui M’dame. Je vais préparer votre déjeuner.
- Tu as trouvé du thon chez le poissonnier ?
- Y’en avait pas, mentit Damien.
- Alors du saumon ?
- Non plus.
- Quel dommage ! Tu sais bien que je n’aime que ces deux-là. Le poisson blanc est tout plein d’arêtes. Je ne le digère pas.
- Vous-vous faites des idées, M’dame. Je vous ai pris une belle darne, en papillote avec du basilic et du vin blanc, ça sera délicieux.

Après la deuxième bouchée, la vieille dame suffoqua et perdit connaissance. Il tâta son pouls afin de constater le décès. Puis il jeta au vide-ordures l’assiette et son contenu. Les éboueurs devaient passer une heure plus tard, calcula-t-il en regardant la pendule, toute trace de l’homicide disparaîtrait alors. Il avait minutieusement préparé son forfait : choisi un poison discret : du cyanuro-hydride d’oxygène, associé à un produit masquant qui le rendrait indétectable en cas d’autopsie. Mais pourquoi une autopsie ? Les symptômes de l’empoisonnement étaient exactement ceux d’une grave crise de la maladie cardiaque dont souffrait Madame Vignancourt, latente jusqu’à présent, et que le docteur Blanc ne jugeait pas inquiétante si la patiente était suivie régulièrement. Ce ne serait qu’un coup de malchance, et il feindrait la surprise en apprenant qu’il était le seul bénéficiaire du testament.

En rentrant de l’enterrement, le samedi suivant, il vit un homme qui l’attendait sur le palier, qui se présenta comme un policier.

L’homme lui posa quelques questions de routine ; mais quand il évoqua la découverte par la concierge d’une kyrielle de corps de chats errants autour du local des poubelles, Damien comprit qu’il était fait.

« Nous avons trouvé, dit l’inspecteur, dans un coin du réduit, une tranche de poisson que nous avons fait analyser : il y avait de quoi exterminer un régiment. Un chat a dû la sortir de la poubelle, et la partager avec ses copains ».

Damien capitula et avoua tout. Mais le policier revint à la charge :

« Dernière question : pourquoi avez-vous choisi de commettre votre forfait avec ce genre poisson, alors que la fille de la victime m’a assuré qu’elle le détestait ?
- Il n’y avait que ça chez le poissonnier.
- Bien sûr que non ! Nous avons enquêté chez lui, évidemment.
- Oh ! La barbe ! Pourquoi j’ai pris une darne de lieu, du lieu noir ? Je n’en pas la moindre idée. Allez savoir !


L'amante religieuse

J'ai bien cru que j'allais finir nonne!... mais surtout, sans progéniture... Et puis, heureusement, s'est profilé le robuste Hector à la barbe assyrienne. J'ai jeté sur lui mon dévolu. Et c'est à son bras que je suis sortie de l'église, drapée d'un voile en dentelles et serrée dans une mante d'hermine, applaudie par une kyrielle d'anciennes copines.
Elles étaient présentes aussi au vin d'honneur et lorgnaient la belle pièce montée, une pyramide de religieuses, élevée selon les règles de l'art. La fête s'est déroulée dans le plus grand chaos, ce qui nous a permis de nous éclipser selon la tradition pour la fameuse lune de miel à bord de l'Orient-Express. J'attendais avec une folle impatience le moment sacré de notre copulation fervente.
Serrée de près dans le couloir par son nœud papillon et son souffle ardent, je l'ai tiré d'une étreinte fébrile dans le wagon-lit et me suis abandonnée à son délire le temps d'un tango passionné. Mais le pas de deux avait déjà assez duré. L'union ayant fait toute ma force, j'ai pris les affaires en mains. J'ai retiré l'aiguille d'or de mon chignon pour déployer ma longue chevelure et, à l'heure où son oeil cave tanguait comme un pendule en folie, j'ai palpé à moitié du sternum et j'ai poussé l'aiguille vigoureusement, l'épinglant comme le naturaliste épinglerait un coléoptère.
Il a vacillé dans un sifflement en decrescendo. Un à un, j'ai vu ses membres se débrider, puis s'immobiliser. C'est alors que je l'ai croqué nu à l'encre de Chine.
L'enfant aura ainsi un portrait de son père.

On ne saura jamais

Sophie et Grégory se tenant par la main avançaient doucement sur le chemin qui menait à la ferme des parents du jeune homme.
Une vielle bâtisse à l’abandon en bout de village, entourée de grands peupliers.
Quelques années auparavant, les parents de Grégory avaient été assassinés la veille de Noel dans leur cave à vins située sous la grange. Le père entreposait une kyrielle de vieilles bouteilles et en sortait régulièrement une pour Noel.
Grégory venait d’avoir douze ans quand le malheur était arrivé et une tante de son père qui vivait dans un grand appartement à Paris l’avait accueilli.
Il avait vingt ans maintenant.
C’était la première fois qu’il revenait à la ferme. Il était angoissé car de terribles souvenirs lui revenaient de ce fameux soir. Il était allé chercher du lait à l’étable là où Germain leur ouvrier agricole venait de terminer la traite. C’était son plaisir à Grégory et il adorait l’odeur chaude de la paille humide et des bêtes.
Ils avaient entendu un grand cri. L’ouvrier s’était relevé d’un bond, avait attrapé une fourche et couru vers la maison.
— Tout va bien ? Hé ! Vous êtes où patron ?
Pas de réponse, la porte de la maison était grande ouverte et la pendule de la cuisine indiquait 20 heures, il s’en souvenait encore.
— P’tit reste ici, je vais aller voir vers la grange. Surtout ne bouge pas, je reviens. Ils ont dû faire tomber quelque chose dans la cave car la porte est aussi ouverte. Je vais voir.
Grégory entendit le jeune homme jurer, il comprit que quelque chose venait d’arriver, il dégringola les marches menant à la cave et se figea :
Son père et sa mère étaient étendus sur le sol dans une mare de sang. Egorgés comme des cochons, dirent plus tard, les gendarmes et le légiste.
On ne trouva jamais qui avait pu faire cette horreur. On chercha aux alentours, un vagabond ? Un jaloux ? Peut-être quelqu’un de la famille qu’ils connaissaient ? En tous cas huit ans étaient passés et l’affaire avait été classée.
Aujourd’hui, les deux amoureux avançaient de plus en plus doucement vers cette ferme. Sophie avait réussi à convaincre son ami de faire l’effort de retourner sur les lieux pour essayer de relativiser et oublier la frayeur qu’il avait ressentie ce soir-là. Malgré la gentillesse de sa tante et une vie complètement différente, il n’avait rien oublié et il transpirait en s’approchant de la cave.
Sophie lui tenait la main et ils descendirent en chuchotant comme si l’assassin était toujours là et pouvait les entendre !
Sur la dernière marche, il s’arrêta et respira un grand coup.
— Allons-y, il faut que j’exorcise cette peur ! Si je veux vendre cette ferme il faudra bien que je fasse visiter cette saleté de cave !
Il n’avait pas fini sa phrase que la porte claqua derrière eux. Ils hurlèrent de peur ensemble.
Ils se regardèrent affolés. Ils n’eurent pas le temps de se poser des questions, ils reçurent chacun un grand coup sur la tête et tombèrent au sol, morts sur le coup.
Un ricanement au loin, la porte qui s’ouvre puis se referme, une clé qui tourne…
Leurs corps furent retrouvés cinq jours plus tard quand la tante de Paris inquiète téléphona au maire du village. Grégory l’avait prévenue en riant pour la rassurer :
— Si je ne suis pas revenu dans cinq jours préviens les gendarmes ! On ne sait jamais que l’assassin soit encore là !
Il devait être encore là ….
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Sun 18 May - 23:57 (2014)    Post subject: Publicité

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