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Les textes du jeu N°102

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Thu 5 Dec - 15:08 (2013)    Post subject: Les textes du jeu N°102 Reply with quote

Bruits de couloir



Quelle ne fut pas ma surprise de trouver la porte close ce matin-là !
Pourtant, en prêtant l’oreille, j’entendis chuchoter. Cela attira mon attention et à cet instant précis, je commençais malgré moi à échafauder un tas de scénarii plus fantasques les uns que les autres. Que pouvait-il bien se jouer derrière cette porte, à l’abri de ces murs ?
Pendant les jours qui suivirent, je repris le cours normal de mon existence sans me soucier de cette affaire, qui après tout, n’en était pas une. C’est alors qu’un après midi, je vis sur le parking du supermarché qui nous employait mes collègues et moi, le chef de rayon s’entretenir avec une salariée. Je décidais de les rejoindre. Lorsque j’arrivais à leur hauteur, ils échangèrent un regard entendu et esquissèrent un sourire. Cela aurait dû m’interpeller. Je n’en fis rien : ne pas faire de suppositions sur ce qui venait de se dire, ne pas faire naître de fausses rumeurs, ne pas se laisser impressionner, telle était ma devise. Pourtant mes fermes résolutions furent quelque peu ébranlées lorsque, quelques jours plus tard, je dus me rendre à l’évidence : je n’étais pas la bienvenue lorsque je rejoignais mes collègues : de vagues insinuations, des regards furtifs, fuyants, et surtout le silence, long et pesant. C’est alors que l’improbable se produisit : au détour d’une conversation que je surpris malgré moi, je crus entendre murmurer que mon licenciement planait et que ce n’était plus qu’une question d’heures, au mieux de jours, et qu’après tout je l’avais bien mérité …
C’en était trop ! Je devais faire quelque chose ! Je ne pouvais rester là à me dégonfler. Je sortis brusquement du recoin dans lequel j’étais tapie et surgis devant les colporteuses, affichant mon plus beau sourire. Elles furent totalement désemparées, interloquées de me voir. Je décidais de prendre le contrôle de la situation à leur insu, cela promettait d’être cocasse. Après tout, je pouvais bien m’amuser un peu. Je leur demandais ce qu’elles faisaient là, dans ce couloir à l’abri des regards et des oreilles indiscrets. J’étais bien décidée à les pousser dans leurs derniers retranchements. Elles bafouillèrent je ne sais quelle excuse, prétextant être attendues toutes deux par le chef de rayon. Je leur demandais si au moins elles n’avaient connaissance d’aucune décision délicate qui m’aurait échappée à moi. Elles nièrent de la tête en évitant de croiser mon regard. Je leur répondis que j’en étais fort aise car il n’est rien de plus désagréable que de se sentir trahie et flouée par les personnes auxquelles on a accordé sa confiance. Intérieurement, je riais de voir leurs mines déconfites et le mal qu’elles se donnaient pour donner le change. Puis, je me décidais à crever l’abcès. Je leur demandais si elles s’étaient bien amusées à se livrer à des ragots et autres clabaudages, sans s'assurer auprès de la principale intéressée de la véracité de leurs propos. Elles se confondirent en excuses pour cette infâme méprise tout en arguant qu’aucun salarié n’était menacé. Je ne comprenais pas.
Elles me précisèrent que l’échange dont j’avais été témoin, portait en fait sur une personne étrangère au supermarché, prénommée comme moi. Ainsi, je m’étais totalement trompée, aveuglée par mon imagination galopante et mon interprétation erronée. Comment avais-je pu me laisser abuser par mes propres suppositions ? Dire que j’aurais pu crier au scandale et déclencher une polémique inexistante, sur la foi de commérages imaginaires …




Un cas étrange


Devant le bûcher qui se dressait sur un tertre, un peu à l’écart du village, Augustine regardait avec horreur les cendres encore fumantes de la dernière condamnée. Un frisson d’épouvante la saisit quand elle se vit elle-même au milieu des flammes.
Elle passait là tous les matins pour se rendre au château où elle devait exécuter les plus basses besognes. Mais ce n’était pas là son pire calvaire : en effet, à longueur de journée, elle était la cible de toutes sortes de moqueries et de brimades de la part des autres servantes.
Il faut dire qu’elle n’était pas comme les autres : quoique assez jolie malgré son air farouche, elle avait une attitude singulière qui pouvait dérouter parfois. Elle ne participait jamais aux conversations et aux rires de ses compagnes de travail, elle restait toujours distante, comme absente. Elle ne répondait pas non plus aux questions qu’on lui posait, mais était capable d’accomplir des tâches faciles, à partir du moment où on lui montrait ce qu’il fallait faire. Certaines pensaient qu’en plus d’être simple d’esprit, elle était sourde et muette, même s’il lui arrivait de tourner la tête quand on l’appelait avec insistance. Alors elles s’amusaient à crier son nom et à la bousculer pour tenter de l’exaspérer et provoquer enfin une réaction. Elles se prenaient tant à leur jeu qu’elles devenaient sans s’en rendre compte de plus en plus agressives.
Un jour, alors qu’Augustine transportait un lourd baquet d’eau sale, une des filles se précipita vers elle et la fit trébucher avec son pied. La malheureuse se retrouva à terre, le baquet renversé, la jupe complètement trempée, déclenchant l’hilarité autour d’elle. Mais les ricanements s’arrêtèrent brusquement lorsque la jeune fille fut prise de convulsions et qu’elle se roula par terre en poussant des cris stridents. Un liquide blanchâtre sortait de sa bouche et ses yeux étaient révulsés. Les autres demeuraient interdites, aucune d’entre elles n’osait s’en approcher. Seule celle qui l’avait fait tomber s’exclama : « Elle est possédée par le démon ! ». Appelés en renfort, deux hommes entreprirent de la maîtriser. Elle se débattait tellement qu’il fallut la lier avec des cordes. Ensuite elle fut jetée sur une paillasse et enfermée dans un réduit.
Suite à cet incident le bruit se répandit que « la folle » était en communication avec le Diable. Les servantes qui la côtoyaient tous les jours racontèrent à tous ceux qui voulaient l’entendre que le comportement d’Augustine avait tout de celui d’une sorcière. Et elles donnèrent des détails scabreux propres à effrayer les esprits les moins crédules. Elles n’hésitèrent même pas à affirmer qu’elles l’avaient entendue à plusieurs reprises parler avec son « maître », le priant de la venger des mauvais traitements qu’elle subissait. Il fallait mettre un terme à cette folie : la sorcière devait au plus vite brûler vive dans les flammes du bûcher.
Il n’en fallut pas davantage pour que la décision fût prise en haut lieu, par l’abbé de sa Seigneurie. Augustine fut sur-le-champ traînée au lieu du supplice. Un nouveau tas de bois recouvrait le sol noirci, mais l’endroit sinistre dégageait une odeur de mort. La pauvre fille à demi inconsciente fut hissée sur le bûcher, attachée solidement par les mains et les pieds. Un coup de vent fit monter les flammes naissantes et celle qui avait vu sa fin disparut dans l’embrasement.




Chambre double, grand lit



C'est d'un pas lourd que Gilles Lagrange quitte son lit et se traîne dans la cuisine. La boite de céréale "Spécial K" trône toujours au milieu de la table, entourée de bols salles, que ses enfants se sont bien gardés de ranger.
Soudain les images de ses derniers jours lui reviennent en tête, mettant fin au moratoire de la nuit. Son licenciement de chez "Bennet & Co", son travail d'étudiant qu'il avait délaissé voilà bien des années et qu'il doit reprendre pour un salaire de misère. Pourtant, autour de lui, rien ne semble avoir changé. Il met la même cravate, enfile le même costume, puis sort par la même porte. Sa femme lui a laissé un mot sur le frigo précisant qu'elle sera
absente vendredi soir à cause d'un déplacement professionnel.
Il traverse les mêmes rues, puis au lieu de sauter dans le bus 92 qui amène au quartier de la défense, prend le RER B, direction Tremblay-en-France où son chef de réception, dix ans de moins que lui, l'attend de pied ferme pour son premier jour.
La question lancinante de son image tourne en boucle dans sa tête. "Tu connais Gilles Lagrange, l'ancien associé? Tu ne vas pas me croire, il travaille comme réceptionniste dans un hôtel miteux, près de l'aéroport."
Il se répète sans cesse, pour se rassurer: "il n'y a pas de sot métier, il n'y a pas de sot métier".
Que serait-il arrivé s'il avait persévéré dans la musique, au lieu d'abandonner? Peut-être serait-il célèbre maintenant, et non un misérable fourmillant le métro parisien tel un personnage de Métropolis.
Une fois en place derrière son comptoir, la peur de rencontrer toute figure capable de le dévisager persiste. "Gilles, vous ici? Que vous arrive-t-il? Et votre travail chez Bennet & Co? Et vos enfants, leurs études dans une école privée, qui va payer?"
Vendredi soir arrive enfin. "Plus qu'une heure à tenir", se dit Gilles.
A la réception se tient un homme dont le visage lui est étrangement familier. Le client n'a pas l'air de le reconnaître et lui demande posément "Une double avec grand lit s'il vous plaît".
Gilles baisse son regard sur l'ordinateur, entre les données nécessaires et entend au loin des bruits de talons qui se rapprochent .
Beaucoup de clients sont des cadres trompant leur femme en toute discrétion avec une stagiaire, une collègue, une secrétaire…qui sait? Il se baisse afin d'encoder les cartes de la chambre.
Une voie féminine vient l'interrompre dans sa mécanique. Ses yeux viennent se poser avec douleur sur celle qui accompagne le client. Aucun mot ne peut alors traduire quinze ans de mariage rayés en un instant.
Doucement, il passe les clés et balbutie avec la plus grande difficulté: "Chambre 69, sixième étage, troisième porte à gauche".





Raconte-moi une fable



Cric-Crac ! Une voix rompt le silence qui plane sur la salle, l'auditoire retient son souffle. Et, gestes à l'appui, le regard aguicheur, le parolier entame sa fable au milieu des regards.
« Il était une fois, un petit royaume cancanier où l'irrationnel aiguillait le mode de pensée locale. Un havre où ragotards, colporteurs et cancaniers répandaient à qui mieux mieux leurs médisances. Un lieu où le glossaire des conjectures fourmillait de mots comme : insinuations, soupçons, présomptions et supputations. Ce pays vivotait sous le joug d'un monarque autour duquel des conseillers dévots et rivaux en flagornerie. La devise de la couronne était :"Banni soit qui mal y pense".
Les calamités naturelles et les évènements indésirables étaient associés aux actes intentionnels des sujets égarés, qui haïssaient sa Majesté. Les colportages des laudateurs de la cour servaient à repérer les renégats et autres conspirateurs.
Mis à l'index, tout suspect devenait coupable, commérages aidant. Suivaient la condamnation après un procès sommaire, puis un jugement tout aussi expéditif. Les chefs d'accusation variaient et supposaient d'étranges agissements : diffusion d'ondes maléfiques, pacte avec le démon, possession...
Les sanctions étaient corporelles ou économiques, sinon des corvées d'intérêt général. Loin de fléchir, le nombre d'inculpés augmentait malgré les peines encourues. Déterminé à rétablir l'ordre régalien, le régent instaura le bannissement pour les coupables. Une mesure qui allait avoir une répercussion inattendue : une longue file d'émigrants, perceptible du perron du palais royal. Des bagnards qui payaient pour des infortunes diverses : tel avait été accusé de sorcellerie suite à une épidémie de choléra, l'éclipse de soleil avait été mis au compte d'un autre, l'asséchement du lac imputé à un autre, tandis qu'un dernier répondait pour les malformations congénitales de nouveaux nés. Aux expulsés contraints d'abandonner famille et biens, il ne restait que le loisir de maudire leurs calomniateurs.
Au fil du temps, la vague des partants secoua les vagues à l'âme du souverain: perte de confiance en ses administrés, inquiétude pour sa popularité et son trône.
En vue de remédier à ses tourments, le régent convoqua l'honorable devin de sa contrée pour un conciliabule :
- Satan est dans la cour, je veux savoir où il se terre !
- Sire, je le vois caché derrière les mauvaises herbes
- Et qui derrière lui se voile ?
- Le masque tombera devant l'épreuve du serment.
Au cours de ce rite qui a lieu en audience publique, l'assistance doit répéter une formule ésotérique dictée par le mage, qui expose les menteurs à une mort atroce et énigmatique.
Le jour de l'assemblée, aucun des sujets du monarque ne se présenta à l'appel. Surpris et ébahi, celui-ci chargea un groupe de serviteurs de ramener les manquants. Les envoyés du souverain revinrent bredouilles car le royaume était vide. Seule la mort de sujets justifiait leur absence aux yeux du roi. Il somma le devin de révéler l'auteur de cette funeste transhumance. Il apprit alors que les habitants étaient vivants, et menaient en exil une vie communautaire harmonieuse.
La désertion de son peuple et sa concorde loin de la cour, le rendit perplexe. Devinant la pensée du roi le devin s'écria :
- Le commérage, Sire, le commérage ! A fois insidieux et vertueux, il sème l'effroi mais favorise la cohésion du groupe.»
Ravi, le public gratifie l'artiste d'une longue ovation.

Commérages


Ces nuages
Si nombreux,
Font carnages
Dans les pieux.

Un monsieur,
A mi- âge,
Amoureux,
D’une sage,

Mis en cage
Par l’odieux
Personnage,
Est envieux.

Il la veut
En otage,
Delicieu-
-se sauvage.

L’audacieux
Crie de rage
Sur le vieux,
Commérages.

Voisinage
Répand ce
Faux message
Dans Evreux.

Jeux affreux
Qui ravagent
L’époux pieux,
Et l’engage,

Non volage,
Dire adieu
A la sage,
Coléreux,

Malheureux.
Caquetages
Cafardeux,
Encouragent
Les Adieux.




Digitales



Elle a cueilli des digitales
Sous un ciel de juin damassé,
Retenant les pourpres pétales,
Doigts tendres, sur son sein froissé.

Sous un ciel de juin damassé,
Sans méfiance, tu t’installes,
Doigts tendres sur son sein froissé,
Ignorant ragots et cabales.

Sans méfiance, tu t’installes,
Jeune amant trop vite lassé,
Ignorant ragots et cabales…
Quelque jaloux t’a dénoncé.

Jeune amant trop vite lassé,
Il est des trahisons fatales :
Quelque jaloux t’a dénoncé ;
Pas de pardon pour tels scandales.

Il est des trahisons fatales,
Ce soir tu seras trépassé :
Pas de pardon pour tels scandales,
Ta Maîtresse a le cœur blessé.

Ce soir tu seras trépassé,
Ton sang vif rougira les dalles.
Ta Maîtresse a le cœur blessé,
Elle a cueilli des digitales.




Rumeur assassine

On entend comme un murmure
Qui monte des rues de la cité
S’exhalant des embrasures
Des fenêtres,
Des fenêtres,
Des fenêtres aux volets fermés.

C’est le serpent visqueux qui s’avance,
C’est l’immonde rumeur qui s’abattra
Sur les pauvres proies de la médisance,
Sur ceux que personne ne défendra.

La rumeur, comme une houle,
Se répand de maison en maison,
Reprise en cœur par la foule
Qui distille,
Qui distille,
Qui distille un mortel poison.

C’est le serpent visqueux qui s’avance,
C’est l’immonde rumeur qui s’abattra
Sur la pauvre proie de la médisance,
Sur celui que bientôt elle atteindra.

La bête frappe à la porte
Du pauvre homme qui se sent perdu,
Elle sera la plus forte,
Elle l’oppresse,
Sans faiblesse,
Le lendemain il s’est pendu.

Le serpent étouffa sa victime,
Dans son corps vigoureux elle a péri,
Mais qui donc enfin a permis ce crime ?
C’est peut-être nous qui l’avons nourri.







Elles



Tapie au fond de la pièce où trônent quelques tables de formica noir, elle guette, prête à bondir et à se mêler aux dialogues des locaux, simples badinages. Les coudes vissés au comptoir, les buveurs blatèrent, déblatèrent, redéblatèrent sur le temps qui passe, sur le temps qu’il fait quand soudain, l’un deux, on-ne sait-pourquoi, caquète au sujet de quelqu’un.
Alors, elle sort de son coin, saute, zigzague entre les verres, vole de bouche en bouche, danse sur les cordes vocales, recrache son mépris. Elle a pris sa force au sein de ce groupe d’habitués. Elle sait qu’elle va vivre, se balader tout d’abord dans la rue, puis elle gagnera les appartements du premier et les autres aussi promptement que la fée lumière. La Rumeur est lancée, plus rien ne la stoppera.
« La fraîche veuve postière rit avec un nouvel homme ». Ainsi est-elle née, ou plutôt grandit. « Déjà ? » les questions ont fusé, les réponses, les interprétations aussi. Prenant source d’un mélange cuisiné sauce langue de vipère, la Rumeur gonfle tel un soufflé au four de la haine ordinaire.
Elle arrive sur un de ses terrains de prédilection, le banc public, se repose autour de landaus prometteurs et de mères curieuses. Première explosion, elle enfante de nouvelles voies, s’abreuve de nouvelles pensées, et surtout ELLES deviennent multiples. Une remonte la rue principale claudiquant sur des personnes âgées. Une autre s’agglutine au fond d’un bus dans lequel est montée une mère de famille. Agrippée au guidon d’un Solex flambant vieux, la plus maline file droit accompagnée d’un ouvrier de la savonnerie. Objectif ? Deux cents personnes. Ici, l’explosion sera nucléaire ou ne sera pas. La quatrième du clan vise la perfection, le nirvana des fausses vérités, les autoroutes de l’information : le salon de coiffure. Cliché quand tu nous tiens… Mais la rumeur agit comme elle veut, où elle veut, quand elle veut. Avant de laver ses mots au shampoing dégoulinant d’impudeur, elle étale son sourire sur les miroirs puant le mauvais goût. La laque la coiffe, le gel lui donne froid, mais elle est heureuse. D’ici partiront plusieurs escadrilles de ses soldats formatés et entraînés depuis que les gens parlent et s’ennuient. La rumeur n’a pas de langue, sauf celle de vipère.
La dernière de la bande monte chez les bien-pensants, ceux qui pensent vrai, ceux chez qui la Rumeur se transmutera en vérité. Plus personne n’osera contredire la vérité. Voilà la mission principale. La vérité s’affichera, ne se cachera plus alors. La Rumeur travestie aux dires des justes, jettera ses oripeaux à la figure des victimes, innocentes, pourrait-on dire.
Pourtant…
Le danger arrive quelque temps après. Les soldats sont morts, le solex est tombé en panne, le bus était plein d’ados aux oreilles emplis de musique, et le froid sec a vidé les bancs de ses promeneurs.
L’Autre est revenue, fouettant tout sous son passage, tarissant les sources et les fontaines de l’assoiffée Rumeur.
La rue meurt. L’Autre, la Vérité Vraie se venge, lamine les derniers survivants de son éclatante revanche. Elle tient en ses mains la rumeur qui a perdu sa majuscule et la guerre des dires.
Triomphante, la Vérité s’apprête à abattre la hache aiguisée sur le cou de la rumeur. Lui tordre le cou ? Non, le trancher d’un coup sec ! Elle tient à manger son plat de vengeance bien chaud.
La lame remplit son office. La veuve postière est vengée, elle pourra à nouveau rire avec son frère.





Le diable à l’esprit



Retirée du commun des mortels, Eugénie vivait de ses pensées qu’entretenaient des lectures aussi nombreuses que variées, une nourriture exquise pour ses immuables journées. Récits romanesques ou historiques, nouvelles très actuelles ou poèmes larmoyants, elle dévorait lignes et pages avec une constance distinguée et insatiable. Elle ne craignait pas d’y perdre quoi que ce soit car sa vie demeurait vide de tout, elle ne s’emportait qu’au gré des histoires qui faisaient battre son cœur. Eugénie qu’on disait bien née ne connaissait du monde que l’image frauduleuse dessinée par les auteurs habitant son esprit ; Eugénie qui se pensait mal née n’espérait plus rien à force de tout attendre. Elle tournait les pages de son avenir sans songer à la fin du chapitre, et semblait d’ailleurs jusqu’à ignorer qu’un épilogue pouvait y mettre un terme terrestre.
Mais un jour, elle poussa la porte qu’il ne fallait pas ouvrir, elle passa là où elle n’aurait jamais dû s’aventurer. Les mots ordinaires ne suffisaient plus à consoler son âme parfois endormie, une espèce de curiosité malsaine s’était emparée d’elle. Le monde de la critique s’offrit à sa naïveté. Critique d’art, critique littéraire, et même critique de cinéma, rien ne lui fut épargné. Elle s’était pourtant prémunie contre tous les dangers, avait pris soin d’éviter le narcissisme de l’autofiction, et guidée par son seul goût, avait toujours refusé de se frotter aux prix littéraires éphémèrement idolâtrés, aux plus grandes ventes trop vite bradées. Pourtant, lasse ou un instant égarée, elle était tombée dans ce monde de guerriers d’un autre âge.
Plus que de sains jugements, que de critiques pertinentes éclairant un lecteur déjà averti ou invitant l’auteur à suivre le chemin de la plume parfaite, elle ne trouva que commérages, perfidies, attaques parfois diaboliques. Ici on regrettait qu’il n’y ait pas de portée morale au dernier Goncourt, là on déplorait l’absence systématique de chute dans les recueils du nouvelliste le plus en vue. Point de vers réussis sans césure des plus classiques, point de pièce réellement tendance sans marginal dans la distribution. On se tirait dessus, on fustigeait, on se prenait pour Dieu, on condamnait sans jugement.
La pauvre Eugénie en perdit son bon sens, voire son esprit qui fut alors en proie à une fureur inénarrable. Elle commença, dans un réflexe que des années de lectures estimées avaient sagement favorisé, par repousser les ouvrages. Une sorte de pièce condamnée. Hélas, elle en avait la clé et, tentée par le péché, retourna s’emparer du fruit défendu. Gourmande, elle en voulut davantage et y consacra ses journées, ses nuits. Pire encore, elle se mit à émettre elle-même des jugements sur ses lectures, elle qui n’avait encore que pris plaisir à entrer dans les images nées sous ses yeux ; de héros en intrigues subtiles elle bascula dans des réflexions hautaines et arbitraires. Ce ne furent d’abord que des pensées qu’elle garda en sa tête, mais bientôt elle répandit ses acidités auprès de groupes de lectures, puis dans des réseaux plus assurés, et enfin décida de publier le fruit de sa folie nouvelle.
Eugénie devenue acerbe se fit une réputation de plume virulente.
Eugénie la douce se fit assassin littéraire.







Par essence


À demi allongée sur la dernière marche du porche, Myrtille lorgne dans son kaléidoscope. Elle observe les facettes du jour, chasse l'ennui du dimanche à travers son vitrail de fête foraine.
« Tu espionnes les voisins avec ta longue-vue, ma jolie canaille ? »
Accoudé au portail, un homme que Myrtille ne connaît pas lui sourit. La fillette se redresse, méfiante.
« N'aie pas peur ! Mon amie et moi voulons savoir où nous sommes exactement, c'est tout. »
Myrtille murmure les noms de ses quartier et rue. L'homme obèse ne cesse de sourire. Ce n'est pas le poids de cet inconnu qui fascine le plus l'enfant mais la redingote rose qu'il arbore et le camélia qui flamboie à la boutonnière. Derrière lui, quelqu'un tousse. L'amie apparaît. En guise de salut, elle crache. Myrtille entrevoit la dureté des muscles sous le pull serré et le tatouage rouge sur le crâne rasé, elle voudrait s'enfuir mais tout à coup, sa langue la démange, et, alors que les deux énergumènes s'éloignent, Myrtille a soudain très envie d'appeler Jade, la pimbêche des récrés, pour lui assurer qu'à l'école, tout le monde raconte que sa mère poste des photos pornos sur Internet.

L'obèse adresse des sourires à la ronde tout en marchant. Tous les regards convergent sur lui et celle qui l'accompagne.
« Tu crois qu'ils sont prêts ? » grommelle la chauve. L'autre renifle. « Tu ne sens pas ? L'acidité ? Leur rancœur, leur envie qui suintent ? Ils sont à point. »
Le couple pénètre dans le parc, s'assoit sur le rebord d'une fontaine. Les moineaux s'envolent.
La chauve et l'obèse ne s'avouent pas leur fatigue. Des années qu'ils voyagent, un long toujours, erratique. À parcourir tous les paysages ils savent que l'humanité croît sur le même fond vaseux. Depuis que les villes étirent leurs tentacules, que les fourmilières se cloisonnent, barreaux partout, œillères et surdité, il devient de plus en plus difficile pour les deux acolytes de travailler sur leurs bases habituelles. Alors ils ont décidé de viser plus petit, de retrouver l'esprit de clocher.

Ligne blonde, trois joggeuses trottinent.
La plus laide s'arrête puis procède à quelques étirements sur le banc voisin de la fontaine.
« Belle journée pour un peu de sport, madame. »
La joggeuse se tourne vers la voix qui cajole. Un homme à la veste rose lui sourit. Elle remarque le triple menton, la mine porcine ; se rappelle ses propres kilos, les pantalons qui étranglent son ventre. À côté, une femme au crâne rasé se penche. Elle a des yeux vairons et quelques dents en or. « Tu réponds quand on te parle, connasse ! » Choquée la joggeuse repart illico, tente de rattraper ses copines et constate subitement qu'elle déteste ces deux blondasses aux jolis fessiers, qu'elle les voudrait défigurées, infirmes, très malades. Derrière elle, l'obèse agite son camélia et la joggeuse a l'impression que de petits pieds dansent sur sa langue. Elle rejoint les filles et jubile parce que tout à l'heure, elle essaiera de convaincre l'une que l'autre déblatère sur elle, et vice versa. Ce sera une gifle à l'entente. Ce sera bien.

« Pourquoi as-tu parlé à cette dinde ? s'agace l'obèse. C'est moi qui communique avec eux. C'est mon rôle, mon essence. Les langues m'appartiennent. Contente-toi d'attiser la haine. »
La femme acquiesce en rotant, allume un cigare.
Des joueurs de pétanque bavards s'installent sur le boulodrome, face au couple, qu'ils ne remarquent pas.
Ils ont tort.
Quand Com et Rage débarquent quelque part, toute parole se gangrène.


Autour de la machine à café


Dix heures, on faisait cercle autour de la machine à café, un ou deux représentants de chaque service. Tout autant pour siroter une boisson chaude que pour écouter Ginou, fieffée bavarde, déballer les derniers potins de l'entreprise. Son bureau situé au rez de chaussée lui offrait un excellent poste de surveillance des entrées et sorties. Sa tournée de distribution du courrier lui permettait de circuler dans toute la maison, œil et oreilles aux aguets. Elle ne rechignait pas non plus à nous faire bénéficier d'informations glanées à l'extérieur.
On n'y croyait pas vraiment aux cancans de Ginou, on la traitait en douce d'affabulatrice ou de mauvaise langue, mais on ne résistait pas au plaisir de la voir fanfaronner, alternant mines de conspiratrice, sourires goguenards ou soupirs indignés !
" Dites, Dulac, de la compta, il porte une perruque ! Je l'ai surpris en train de la remettre en place hier, jour de grand vent, quand il franchissait le porche."
On se gaussait de la moumoute à Dulac ! Rien de bien méchant.
" J'en ai une bonne: la grosse Alice du pool info, absente depuis quinze jours pour maladie, elle est pas plus flagada que moi. Je l'ai aperçue derrière son caddie à Auchan, pomponnée et coiffée de frais. Si c'est pas honteux !"
Chacun rapportait la nouvelle dans son service où elle était diversement commentée.
" La meilleure ! Le PDG et sa secrétaire, je vous jure qu'ils ont une aventure. Vous en connaissez beaucoup des patrons qui raccompagnent leur personnel en voiture? Tout de même, une belle fille de vingt-cinq ans, mariée en plus, et ce vieux décati chauve et bedonnant..."
On s'exclamait, réclamait d'autres indices : "Sa garde-robe de top-modèle, c'est pas avec son salaire qu'elle peut se la payer, foi de Ginou !"
Le scoop gravissait les étages, discrètement mais sûrement. Les histoires de coucheries font toujours recette !
Les choses se gâtèrent lorsque les commérages virèrent aux ragots de cuisine nauséabonds. Ginou s'en prit à un brave garçon un peu timide, toujours prêt à donner un coup de main pour débrouiller un dossier difficile.
"C'est grave, cette fois. Marc Pons : célibataire à quarante ans, c'était déjà louche. Mais voilà trois fois que je l'aperçois le samedi dans les couloirs de l'hôpital quand je vais voir ma mère. Vous avez remarqué comme il a maigri ces derniers temps. Le gars file un mauvais coton. Homo, passe encore, mais s'il a le sida, faut qu'on fasse gaffe. Motus, hein, rien avant que j'aie des preuves !"
Des preuves, elle en trouverait ou saurait bien en fabriquer.
Ginou ne comprit pas pourquoi ce jour-là, il n'y eut ni rires, ni commentaires, juste un grand vide soudain autour d'elle .
Prirent alors naissance dans l'entreprise d'autres potins venus d'on ne sait où – de la machine à café, peut-être ! – dont la commère fut tenue à l'écart mais ne tarda pas à subir les effets. Elle crut défaillir lorsque le service de sécurité vint fouiller son bureau et exhiba de l'armoire aux fournitures une bouteille de whisky à demi vide et, cachée sous une pile de dossiers, l'enveloppe pleine de grosses coupures qui avait disparu du local du comité d'entreprise. Elle eut beau clamer son innocence, elle écopa de sévères remontrances et échappa de peu au renvoi. Elle abandonna toutefois toute velléité de prouver sa bonne foi lorsqu'elle découvrit, scotchée à la doublure de son manteau, une feuille blanche portant en gros caractères: "ATTENTION. COMMERAGES. DANGER."




Cachée


Sur son vélo, Camille pédala à vive allure. Elle arriva au carrefour de la sortie de la ville pour filer en direction de la route nationale. Elle bifurqua alors vers le chemin de terre, retiré de la circulation, qui longeait le canal. La jeune femme ralentit sa course. Droit devant. Le regard perdu. Elle se sentit alors sereine, entourée de deux rangées de platanes qui défilaient en parallèle de part et d'autre du sentier.
Elle songea : « la route se fiche de mon apparence elle me rend libre de mes mouvements. Elle ne m'observe pas, elle m'accueille, m'enveloppe de sa nature profonde et généreuse. Je me demande si les autres, celles qui marchent, courent seules dans les allées, éprouvent la même quiétude. Nombreuses sont les sportives qui s'isolent, loin du bitume, des gens pressés qui se bousculent, des voyageurs distingués par leurs regards obliques et gourmands. La campagne reçoit sans arrière pensée, elle se moque éperdument de savoir si les femmes sont belles et ne prête pas attention à la couleur des rouges à lèvres. J'ai peur des gens, de ce qu'ils peuvent dire depuis que j'ai couché avec mon DRH. Enfin, couché n'est pas le terme approprié. Je dirai plutôt que nous avons fait l'amour. Parce que je l'aime et qu'il m'aime aussi. L'histoire s'est sue je ne sais trop comment, mais toute l'entreprise est au courant. Et les commérages vont bon train. Je ne veux pas sortir de ma bulle. Pas maintenant. J'y suis si bien... ».

A cette époque de l'année, où le pollen tourne dans les airs, les eaux se chargent de pétales laiteux et de graines ambrées, à l'heure où les enfants soufflent sur les aigrettes de certains pissenlits qu’ils sèment à tout vent. Le soleil, encore timide, annonce alors la renaissance des beaux jours ; il redonne au paysage ses tons verdoyants, tandis que l'autan fait danser le feuillage et transporte les fragrances du printemps.

Pour Camille, il était des moments si précieux que vouloir les faire durer ne réussirait qu'à les gâcher. Là, elle se sentait sécurisée et libre, son escapade à vélo lui procura un apaisement inédit. Désormais, c'est dans la solitude, face à elle-même, que Camille put savourer son désir inouï de vivre.
En fin d'après-midi, gorgée d'air pur, la jeune fille reprit la route de son appartement.

La vie de Camille n'était plus rythmée par la routine « métro-boulot-dodo ». Elle avait trouvé son amour. Bien sûr, elle était loin de la promotion canapé : elle exerçait un travail qui lui convenait parfaitement et n'avait pas la moindre envie de changer de poste. Hélas, ce n'était pas l'avis de ses collègues. Et surtout l'une d'entre tous, qui lança la rumeur et diffusa les pires ragots à son encontre.

Une nuit de pleine lune, Camille eut une insomnie. Son quotidien au travail était devenu un enfer. Ce que ne savait pas Virginie, son ennemie, c'est que Camille pouvait être très méchante dès lors qu'on tentât de se mêler de sa vie privée. Elle attendit que les premières lueurs de l'aube la tirent de son lit.

A 7h15, alors que l'entreprise était déserte, Camille tira assez de café à la machine qu'elle transvasa dans un sceau pour être sûre de faire un shampoing à Virginie et de lui tacher son tailleur Chanel. Une fois face à elle, la jeune femme lui versa le contenant du sceau sur la tête. Silence de morts. La commère entama une crise d'hystérie mais personne n'osa la défendre, telle Carrie au bal du Diable, souillée de la tête aux pieds.




Les méandres d’une vie



L’hiver est la saison du crépuscule, de la dernière méditation qui replie le silence. Comme si tous ses mots avaient été absorbés par l’obscurité, sans impatience, Jean reste immobile, le corps au repos. Souvent il a rêvé d’être Dorian Gray, de cacher au fond d’un grenier, un portrait qui vieillirait à sa place, un tableau pour masquer ses péchés, assumer ses turpitudes. Comme tous les écrivains, Jean est un menteur, ses œuvres sont des paratonnerres, il délègue sa monstruosité à une peinture pour conserver son sourire innocent. Innocent, il ne l’a jamais été. Pour repousser du pied l’affreux secret de l’existence, il a recensé les pleins et les déliés de la vie des autres, entrebâillé des portes grinçantes, écorché des cœurs, calomnié des âmes. Roseau aux nerfs de chêne, il a distillé son venin à travers les pages de ses ouvrages.
De ces fourbes insinuations, Mariette en a souffert, de ces commérages incessants, Mariette en a pâti. Son passé dénaturé, son histoire déballée, des images manipulées sans scrupules pour mieux la contrôler. La larve dégoûtante avait répandu sa bave dans les miasmes de la ville et l’ignominie de la rumeur tôt fait de fleurir sur un terreau aussi fertile.

Le printemps est le moment de l’aube, délicate, à travers brumes et ombres, mettant une touche de rose ici, un halo de lumière là, comme une actrice cabotine qui aime se refléter dans les gouttes de rosée. Ces promesses de rires et de fêtes, de chaleur et de surprises, Mariette ne les a pas connues. Dans une suite d’avalanches emportant ses dernières certitudes, un détrousseur de liberté a dévasté son avenir. Elle qui avait le monde à ses pieds, a essayé de se jeter dans le vide. Les bars pris d’assaut, et, pour se noyer, les verres qui ralentissent le présent et accélèrent le futur, la grisaille, la pluie.

L’automne, qui dévoile le brocard des forêts et apporte un parfum de terre et de feuilles. Le déclin de l’écrivain perfide, un scandale, il doit cesser d’inoculer sa rage, il tend la main, confie à sa plume ses questions sur l’au-delà. Il s’entête, s’isole, personne ne partage son inquiétude, sa peur de vieillard médisant. Le silence est tel qu’il entend souffler l’air, murmurer l’eau, glisser la lumière. La nuit au bout du voyage.

L’été, les rayons du soleil font danser d’innombrables grains de poussière et donnent à Mariette l’envie de tourbillonner avec eux. Meurtrie par les pierres, blessée par les cailloux, piquée par les orties, égratignée par les ronces, mais désormais soulagée du poids de la calomnie, elle aborde d’un cœur léger les lisières, les détours et les contours, se délecte de l’inattendu, de l’austérité d’un mur qui cache un jardin luxuriant.

La soirée semble s’écouler dans la pénombre. Tel un renard dans sa tanière, Jean vit sa solitude comme un enchaînement de petits nuages qui viennent lui brouiller l’esprit. Sa mémoire, semblable au verre, s’altère avec le temps, devient translucide puis opaque.
Il paraît que tout a commencé il y a bien des années. Drapé d’un manteau plissé, il se tenait fièrement debout, déjà entièrement asservi à sa médiocrité, et si satisfait de l’être…





Les lycaons


Il m’arrive quelquefois de me dire que j’aurais préféré être proie, plutôt que de m’allier aux chasseurs. Rester droit dans mes bottes, ne pas frayer avec la meute. Mais lorsque m’exaspèrent aux abords du sommeil ces pensées délétères, je gobe deux somnifères qui diluent sans tarder l’aigre reflux de ces relents d’intégrité. L’aurais-je voulu que de toute manière, je n’aurais sans doute rien pu faire ; hormis m’inscrire en prochain sur la liste. Qu’ai-je à me reprocher d’ailleurs, sinon d’avoir suivi mes frères ?
Lise était une brave fille pourtant, du genre bardé de beaux principes, candide aux idéaux naïfs. Une bosseuse acharnée, dévouée à l’entreprise, qui ne gaspillait pas son temps dans ces cancans dont bruissent en sourdine les couloirs, ou le périmètre sacré de la machine à café. Elle dédaignait les racontars, esquivait les débats et les considérations venimeuses sur les costards siglés et le 4x4 de fonction du patron. Peu friande de curées, elle contournait en pinçant le nez les perches obligeamment tendues qui offraient de la guider dans la crue fangeuse des ragots. Rapidement, cela a déplu. Nul ne l’aurait avoué mais nous le savions tous au fond, Lise-la-vertu nous renvoyait tout piteux à nos manques.
Mais pour qui se prenait-elle donc ?
Là-dessus, la boîte a été vendue. Dans les mêmes fringues de couturiers et les mêmes caisses noires à cinq plaques, de nouveaux managers, et comme de juste à l’horizon le couperet acéré des restructurations. On voulait tous sauver nos têtes, il fallait des boucs émissaires. Coiffée de l’auréole transgressive de ses cercles vertueux, Lise agaçait ; elle fit l’affaire. L’objet surtout d’un vrai travail de sape, qui pointait des faiblesses dans son implication et lui faisait porter le chapeau à la moindre bévue. D’un retard de quelques minutes, vite amplifié par les échos d’un efficace bouche à oreille, on fit une demi-heure. D’un oubli, une coupable négligence. Un coup de griffe par-ci, un coup de croc par-là, nous dépecions la bête vivante, à grand renfort de menues agaceries et de fourbes délations, lâchées dans les conversations comme par inadvertance. Pas une attaque de front, non, c’eût été cousu de fil blanc. Nous nous contentions simplement, à point-nommé scandalisés, de relayer l’information, sans nous préoccuper d’en rechercher la source et encore moins le bien-fondé. Échine cintrée, mâchoire claquante, nous croquions le commérage puis en régurgitions la bouillie, dont se repaissaient goulûment les suivants.
Jour après jour, nous l’avons vue s’étioler et faiblir, joues creusées et pâleur de cire, sans pour autant nous arrêter. Plus elle dépérissait, rongée de stress et d’eczéma, plus la horde se resserrait, grisée par sa victoire et soudée dans l’élan. À l’image de ces chiens des savanes qui traquent et déchiquètent en bandes, ivres d’inconsciente cruauté, nous n’étions soucieux que de calquer nos foulées sur celles des dominants, nous fondant au creux moite, nauséabond du clan. À l’abri, en sécurité.
Bien sûr, Lise a été virée. Trois mois d’arrêt pour dépression, ça ne pardonne pas. J’ai entendu dire dernièrement qu’elle pointe toujours à Pôle Emploi, qu’elle arrive en fin de droits. J’évite le plus souvent de repenser à tout cela, au rôle que j’ai tenu. Je n’en suis pas très fier. Mais Lise partie, j’ai eu son poste, une promotion. De quoi gommer mes états d’âme. Je vais enfin pouvoir gâter les miens, gadgets dernier cri, safari. Ma famille, c’est tout ce qui compte.


Le vilain canard


• Comment Chloé, tu n'es pas au courant ? Adèle Lafeuille est gay !

Une homosexuelle ! Voilà ce qu'on dit d'elle au marché depuis le gel de janvier. On dit d'autres choses à Corneilles, mais disons que le cas d'Adèle a priorité sur les lèvres gercées. Tartinées de baume, elles médisent à l'aise et la nouvelle rayonne dans les rues jusqu'au marchand de journaux. C'est un vieux velu, en débardeur été comme hiver, un dénommé Hubert Menu, qui tient son affaire, avec succès car je sais qu'il passe février chez les Vahinés.
Cette Adèle, la cinquantaine, est secrète et vit seule rue Calmant. Eh bien, le mystère ne plait pas aux gens, qui veulent la caser dans une cage au prix de quelques entorses à la vérité. Il faut savoir aussi qu'elle cherche les ennuis. On l'aperçoit au bar jouer des coudes au comptoir et y boire des coups anisés, comme les hommes, et causer avec Tom, le transsexuel. Puis hier, chez Hubert, Bérengère a découvert qu'elle lisait les couvertures des hebdomadaires la tête en l'air, vous savez l'étage des magazines sexy et vulgaires. Une attitude si louche cache des mœurs suspectes, aujourd'hui diagnostiquées. Ça explique tout, sa discrétion et pourquoi elle marche voûtée rasant les murs des maisons. Elle se cache. Mais à Corneilles, l'insolite se grignote, l'intimité se mâchouille, le secret se déguste en entier. La vérité s'invente au gré des bouches. Elle est arrosée de mensonges pour créer du croustillant, qui, même démasqués, n'en sortent pas moins gagnants car ce qui compte est l'histoire. Ce pouvoir de mentir sans dérider est un délit de crédibilité. On y cancane ainsi pour s'occuper, comme les canards caressant de la queue la Calonne, ce gentil ru qui court dans Corneilles. Moi, Chloé, je suis une oie blanche sur l'eau qui tente de tuer les ragots dans l'œuf, mais Bérengère l'a dit à Martine qui l'a répété à Norbert pour finir aux ouïes de Caroline, donc au village en entier, car quand Caroline est au courant, les canards de la Calonne le sont tout autant.
Adèle en a eu vent ce matin et a fait un crochet par le bar, histoire de s'expliquer avec certains. Mais rien à faire, la rumeur est amère et sans cœur, elle ne fait pas marche arrière. Elle est cette goutte d'eau froide, quand les mains sont mouillées et que le torchon n'est pas à portée mais qu'il faut le saisir en haut de l'armoire. Le bras dressé, cette goutte glisse dans la manche jusqu'à l'aisselle, glaçant chaque pore de la peau au passage. On grelotte après, on n'en sort pas indemne.
Cependant, le cas d'Adèle est en sursis. Tous les becs se ferment et s'entassent devant l'église pour épier la noce prévue l'après-midi. Les cloches sonnent en même temps que le klaxon de la longue limousine qui freine face au parvis. La portière s'ouvre. Le cortège retient son souffle, puis, dans un soupir, voit Hubert en sortir. La foule l'acclame, sauf Caroline qui pleure en coulisse car elle a perdu la course. Son favori n'est plus en lice. Les pulsations des cœurs s'excitent à la sortie de l'âme sœur. Le mien tisonne et se met à griller lorsqu'Adèle sort du cheval de Troie en robe blanche à dentelle. Adèle est belle. Les canards se sont tus. Moi, je chois car mon oie s'envole en cygne. Celle qui s'appellera maintenant Adèle Menu n'est pas gay et n'est plus libre. C'est elle qui verra les Vahinés.
Mes larmes rejoignent les flots de Caroline. A nous deux nous ferons déborder la Calonne. D'autres canards viendront s'y ébattre et se battre pour leur survie.



Boomerang



Gilbert était tout bonnement ignoble. Son âme se révélait aussi noire que le cul d’un buffle par une nuit sans lune. Et il s’en montrait très content. Gilberte, sa femme, beaucoup moins. Il n’est pas toujours facile d’être la compagne d’un maître en commérages, rumeurs et autres calomnies. La renommée de Gilbert, en la matière, dépassait largement les frontières du quartier où traînaient ses guêtres. Il en avait des divorces à son actif, le bougre ! Il pouvait se targuer d’être à l’origine de multiples disputes, de nombreuses dépressions. Avec sa langue de vipère et son imagination fertile, il faisait ou défaisait les réputations les plus impeccables. Au « café des artistes », fief de tous ses exploits, on le regardait avec un brin d’admiration et de méfiance. Car personne ne souhaitait être dans son collimateur. C’était la disgrâce assurée.
Pourtant, depuis quelques jours, Gilbert était contrarié. Jamais avare d’exploits, il repoussait sans cesse les limites, ne serait-ce que pour se prouver à lui-même qu’il était toujours capable. À cette occasion, il s’attaquait à un gros morceau : monsieur Guignon. Le genre bon Samaritain, excellent père de famille, époux fidèle, ami des pauvres et des animaux. Une sorte d’Abbé Pierre réincarné. Contre toute attente, le jeune retraité lui donnait du fil à retordre. Le travail de sape était plus difficile que prévu. Gilbert ne parvenait pas à convertir ses camarades.
— Je suis sûr qu’il cache bien son jeu ! répéta-t-il à l’auditoire réuni, une après-midi, dans la salle exiguë du troquet. Je suis persuadé qu’il a une liaison avec une femme beaucoup plus jeune que lui !
L’infidélité était sa marotte, son péché mignon. Il se réjouissait d’instiller le doute chez ses comparses. Et ensuite de laisser se colporter les ragots aux quatre vents. Mais les autres demeuraient incrédules. Sa parole, pour une fois, ne portait pas :
— Pff ! n’importe quoi ! Monsieur Guignon ! Sûrement pas ! Tous, mais pas lui !
Gilbert ne supportait pas la contradiction :
— Ce n’est pas un curé non plus ! maugréa-t-il en tapant du poing sur la table. C’est un homme, et il a des besoins comme tout le monde !
— Peut-être que sa légitime lui suffit ! lui rétorqua-t-on, moqueur.
Puisque c’était comme ça, Gilbert mettait un point d’honneur à prouver ses dires. Chômeur, il avait tout loisir de suivre sa victime. L’appareil photo numérique à portée de main, il leur prouverait, à ces incroyants, que monsieur Guignon n’était pas l’Immaculée Conception !
Un jour, il suivit le bonhomme jusqu’à l’entrée d’un hôtel miteux. L’hôtel de passe par excellence, selon lui. Gilbert était aux anges. Il s’en frottait les mains de joie. Même l’intouchable monsieur Guignon allait être déboulonné de son piédestal ! N’est-ce pas le sort des statues, après tout, de tomber ?
Gilbert attendit un long moment. Il faisait les cent pas sur le trottoir, le regard fixé sur la porte. L’homme sortit brusquement, seul. Le coup était classique, dérisoire. Par prudence, les amants s’en allaient à quelques secondes d’intervalle, histoire de ne pas éveiller les soupçons. Mais on ne la lui faisait pas, à Gilbert ! Quinze ans de médisances, ça vous forge une crapule. La femme qui apparaîtrait dans un instant serait la bonne ! Il priait avec ferveur pour qu’elle soit mariée. Les effets n’en seraient que plus dévastateurs ! Soudain, il la vit. Gilbert avait de quoi être satisfait car mariée, elle l’était, et pour sûr. Il s’agissait de sa tendre Gilberte, radieuse comme jamais.



Soni


Madame Gilbert est l’épicière du village depuis trente années. Une femme vieillissante mais encore très bien faite et plaisante au regard.
A cinquante -cinq ans, elle part tous les matins marcher avec Soni, un vieux labrador qui n’en peut plus d’être gras. Il balance son arrière-train et franchement on a l’impression que s’il pouvait parler…
— Ah si le chien pouvait raconter, n’est- ce pas madame Leblanc !
— Ne m’en parlez pas Josette ! Maria qui fait le ménage chez elle tous les mardis nous disait l’autre jour qu’elle avait trouvé des dessous noirs transparents dans un de ses tiroirs.
— Ça ne fait pas d’elle une femme facile pour autant, elle peut très bien mettre cela pour son plaisir personnel, car je ne sais pas si vous avez vu mais elle est encore diablement bien balancée pour son âge !
— Vous dites cela mais vous pensez comme nous toutes, vous savez bien qu’elle a un amant.
— Et voilà on dit que les femmes sont de véritables commères mais je constate que ce n’est pas faux.
— Oh toi la Laura ! Tu es trop jeune pour te mêler de ces choses - là. Occupe- toi donc de ton collège.
C’est ainsi que ces femmes qui se réunissaient tous les mardis à partir de dix- neuf heures passaient leur temps à baver sur leur voisine. Madame Gilbert ignorait sans doute ce qui se disait dans son dos, jusqu’au jour où Monsieur le Maire, bel homme en l’occurrence, vint frapper à sa porte un soir vers 20 heures un bouquet de fleurs à la main. C’était l’hiver, la rue était déserte. Il n’avait vu personne et à priori personne ne l’avait aperçu.
Pourtant, le lendemain, les pipelettes du village s’en donnèrent à cœur joie :
— Vous savez la dernière ?
— Non ?
— Sous ses airs de vierge effarouchée la mère Gilbert a couché avec le Maire cette nuit !
— Comment pouvez-vous affirmer une chose pareille ! Vous n’y étiez pas, vous inventez !
— Vous savez comment je le sais ? Son chien, ce corniaud complètement sénile, dans la nuit a suivi le maire quand il est sorti de chez sa maitresse et vous savez quoi ? Il avait le slip de ce monsieur dans sa gueule !
— Ce n’est pas vrai ? Quelle horreur ! Gloussèrent-elles toutes ensemble ! La tête de sa femme si elle l’a vu !
—C’est plus simple que ça. Le chien a gratté à la porte et c’est elle qui est venue ouvrir. Elle lui a pris dans la gueule et lui a filé un coup de pieds aux fesses. Il est parti en hurlant. Et forcément des fenêtres se sont ouvertes et ont entendu la dispute entre le maire et sa femme.
— Et alors ?
Elles se turent soudain quand elles virent apparaitre, hirsute et hors d’elle, madame Gilbert, un fusil de chasse à la main.
— Madame Gilbert, calmez-vous ! On parlait gentiment qu’est ce qui se passe ?
— Il se passe que Monsieur le maire est venu hier soir m’enquiquiner comme il le fait parfois. Une femme seule quelle aubaine pour un coureur comme lui ! Je l’ai fichu dehors et Soni l’a pourchassé avec un morceau du bas de son pantalon dans sa gueule. Entendant les cris de son mari, sa femme a pris peur et a tiré sur mon chien.
Mon chien est mort à cause de vos saloperies de bavardages. Vous croyez que je ne suis pas au courant de ce que vous colportez partout bande de misérables bonnes femmes jalouses. Je devrais vous tirer comme des lapins mais je préfère casser les carreaux de votre salle de réunions et de cancans !
Elle tira et effectivement tous les carreaux tombèrent. Personne ne porta plainte… et les dames du village … se turent pendant … quelques semaines…




Discours d'un « comméré » de trop !


« Cette femme est aigrie, tout de gris vêtue, elle a la langue bien pendue et pourtant elle a des amis. Tout cela me dépasse … » un homme pense et de cette pensée née une idée, alors il se jette à l'eau et parle à voix haute. « Préjugés, simple jugement, appréciation sur les vêtements, sur les coupes de cheveux, tout y passe et tout trépasse malheureusement. Je ne sais que dire devant tant de langues de vipères qui se réunissent pour vous déguster bouillis aux petits trolls et autres monstres en tout genre de la société. Telles des sorcières qui cirent bien leurs chaudrons dans leur entre sombre et lugubre, elles époumonent des infamies, vous crache leur bave acide au visage et vos oreilles sifflent à vous en exploser les tympans. Elles en ont jamais assez, toujours des mots acerbes, des visages rongés par la fourberie, des mots blessants, et j'en passe. Vos oreilles et vos yeux trop longtemps malmenés n'en supporteraient pas davantage ! Libérons ce monde trop longtemps écrasé par ces mots ... tels les anciens, vous êtes lapidés, diffamés, outrés, désenchantés alors réagissez ! Mais je m'emballe mes amis, je ne suis point de ces hommes qui se complaisent à diriger les foules, à prêcher la bonne parole, je ne suis qu'un indigné tout comme vous, un homme faible qui ne sait plus quoi faire devant tout cela … Alors je vous laisse vous faire votre propre avis sur le sujet. Regardez-la, toute édentée, la peau translucide, elle pourrait même être couverte d'écailles que ça ne m'étonnerait pas. Adam et Eve se sont fait tromper par le serpent, ne vous laissez pas abuser à votre tour, mes amis. Regardez comme la culpabilité transperce sur son visage, elle reste muette mais ses yeux en disent long. Voilà notre ticket pour un monde nouveau. Ce panneau que mon esprit a imaginé pour nous, lisez ce qu'il dit : « Attention commérages Danger ! ». Oui, nous sommes en danger, vos enfants, vos frères, vos sœurs, tous sont des victimes de cette désolation qui nous a frappé de plein fouet ! Je lance alors ce message pour dire qu'il faut que cela cesse aujourd'hui ! »
La foule le regardait, l'admiration gagnait les personnes envoutées par ces propos. Cependant certains se demandaient si il n'avait pas été contaminé lui aussi ? N'a-t-on pas vu plusieurs fois des hommes de toute envergure, prendre le pouvoir dans de telles conditions et mener le pays en faillite; parce qu'ils ont fini par basculer de l'autre côté ? Tout comme les chasseurs de loup-garous et de vampires, ils finissent toujours par ressembler à ce qu'ils ont si ardemment chassé.
« Cela dit c'est vrai qu'elle est particulièrement moche, c'est une horrible femme. Oh et puis oui on dirait une vipère ! Un reptile malfaisant prêt à fondre sur sa proie. » commencent à chuchoter certains pendant que d'autres restent muets de stupeur, ils ne savent plus quoi faire, ils sont comme happés par le chaos environnant. Et on y va de plus belle, ça piaille, ça gesticule et ça discute dans tous les sens, en une sorte de brouhaha incessant... Les langues se délient, les mots fusent et bientôt les commérages reprennent. Personne n'entend alors le « paf ! » du fameux panneau, oui il vient de tomber sur le sol et la poussière soulevée par les piétinements de la foule va bientôt le recouvrir. Il ne sera alors qu'un lointain souvenir.



Entre quatre-z-yeux


" Z'avez vu c'que j'ai vu, m'dame Pisson ? Non ! Pourtant, vous la connaissez la p'tite Lucette, la gosse de la Jeannette qu'est morte y a deux ans, qu'on n' a jamais su de quoi. Enfin, on se doute, mais faut pas dire du mal des morts, n'est-ce pas? Et bien la gamine, elle vient de sortir du boucher, rouge comme une pivoine. Et c'est pas la première fois. Parce que, si c'était la première fois, on pourrait se dire : c'est la première fois...mais là, non! Il peut pas s'agir d'un hasard ou d'un quiproquo. Elle sort du boucher, au moins une fois par semaine, rouge comme un coquelicot. C'est-y pas malheureux de voir ça. C'est avec des affaires comme ça qu'on se console de ne pas avoir d'enfants, hein m'dame Pisson ? Quand je pense à sa pauvre mère qu'était tout le temps fourrée à confesse. Remarquez, elle avait peut-être des trucs à se faire pardonner. Bref, elle doit se retourner dans sa tombe si elle voit sa fille se vautrer comme ça dans la luxure devant tout un chacun. Comment vous dites ? C'est peut-être pas ce que je crois? Vous êtes bien naïve. C'est pas mon genre de jaser en dépit du bon sens, reconnaissez le, mais là je ne vois pas ce que cela pourrait être d'autre. La Lucette, à ce qu'on m'a dit, elle est végétarienne, alors, si c'est pas une preuve...
Sur ce, faut que j'aille au pain. À propos, vous avez appris pour le fils des boulangers ? Non plus! Vous ne sortez pas en ce moment m'dame Pisson ? Eh bien, le gars Robert, il est revenu chez ses parents. Il était soi-disant en formation... Enfin moi, j'y ai jamais cru à c'te fable. C'que je vais vous dire ça restera entre nous, je peux vous faire confiance, hein ? C'était en prison qu'il était, pour sûr! Parce que, ce qu'il vendait dans l'arrière cour de la boutique, c'était de la blanche, mais c'était pas de la farine, si vous voulez mon avis. Il s'était mis dans un mauvais pétrin et maintenant, comme qui dirait, il rentre dans le bon. Du moins, faut espérer. M'enfin moi je dis ça, je dis rien, les murs ont des oreilles, faut réfléchir avant de colporter n'importe quoi, des personnes mal attentionnées pourraient se croire permis de monter une cabale contre ses parents. Et après, qui seraient embêtés ? Nous, évidemment ! Probable qu'ils se verraient obligés de fermer la boulangerie, y aurait plus de pain au village et on serait bien avancé. Heureusement, je sais que, tout comme moi, vous êtes discrète et pas mauvaise langue, j'peux dormir tranquille, on aura des croissants demain!
Bon, ben, je vais y aller. Ah, tiens, pendant qu'j'y pense, ce soir, à la télé, y a un spectacle des Vamps. Vous connaissez pas ? C'est deux femmes qui racontent du mal de tout le monde et qui sont attifées, je vous dis pas. C'est exagéré bien sûr, ça se pourrait pas dans la vraie vie mais c'est drôle, jetez-y un oeil, cela vous changera les idées.
Ce coup-ci me v'là partie, j'aperçois la Paulette que si elle m'accroche elle va encore me tenir la jambe avec des histoires à trois sous qui datent de la nuit des temps et que c'est souvent des menteries... Oh là là, les vieux avec leurs commérages, c'est pas drôle tous les jours !
Allez, à la revoyure m'dame Pisson.



Un carnet rose avec des cœurs


Oui, maman, je me dépêche !

Décrocher le portrait de papa soldat, enfoncer le trésor dans le trou du mur et hop, remettre le cadre.

Ma collection s'agrandit. Je les récite souvent dans ma tête. Par ordre alphabétique, de bas en haut, de droite à gauche et même en verlan – maman écoute sans arrêt les chansons de Renaud, ça correspond à son humeur.

J'en possède des malins que j'aime bien : potin, baratin, des bizarres comme bobard, racontar, des on-dit et des qu'en-dira-t-on qui ressemblent à des phrases. J'ai un clabaudage qui fait Moyen Âge, un joli calomnie et un lot de médisances, persiflages et diffamations. J'en ai même un qui donne la trouille : malveillance.

Le ragot de ce matin, je le classe parmi les rigolos.

Tout a commencé, il y a deux ans. On venait d'emménager au village où maman avait trouvé du travail. Elle m'avait interdit de raconter sa vie : les commérages iraient bon train, des gens mal intentionnés l'habilleraient pour l'hiver et sa patronne lui dirait de prendre ses cliques et ses claques !

J'avais promis. Le commérage-bavardage du Petit Larousse m'avait déçue. Heureusement, à la bibliothèque, le dictionnaire des synonymes m'avait ouvert une porte magique.

La liste des mots m'encourage à me taire, croix de bois, croix de fer.

C'est devenu une passion, une manie, une tocade, une marotte, un tic, un toc.

Depuis une semaine, je les recopie dans un calepin offert par papa le jour de mes six ans. Rose avec des cœurs.

À l'école, le maître et les élèves ne sont pas méchants. Le soir, je rentre avec Pauline, on habite à côté ; sur le chemin, on danse, on chante en imitant les stars. Des fois, elle m'embête avec ses drôles de questions : et comment il est mort ton père, il a perdu beaucoup de sang ? Je ne réponds rien : la guerre en Afghanistan, c'est compliqué.

Curieuse comme une pie, elle m'a demandé où nous partions le mercredi. J'ai inventé un boniment : nous allons voir ma grand-mère impotente, infirme, invalide, éclopée, paralysée qui ne peut pas se déplacer.

Elle peut toujours courir, Pauline, jurer sur la tête de son amoureux que je suis sa meilleure amie, que mes seins poussent, que je plais à Théo, je ne lui révèlerai jamais le secret. Maman dit qu'elle est gentille mais pipelette, elle colporterait des cancans à travers le village.

Où est passé mon blouson ? Le car ne va plus tarder.

Une fois arrivées en ville, on prend le bus, il nous dépose devant le grand bâtiment gris. Je reste dans le jardin – à dix ans et demi, je peux me garder seule. Pour passer le temps, je m'imagine reine ou fée, je parle aux arbres, je leur confie le secret.

Lorsque maman sort enfin, elle me presse : «rentrons, tu dois faire tes devoirs.»

Au début, collée contre elle, je l'accompagnais à l'institut mais je me mettais à trembler quand un malade me disait bonjour, jolie petite fille !

Et, ramolli sur son fauteuil, je ne reconnaissais plus mon frère, les yeux vides, la bouche ouverte et baveuse. J'en faisais des cauchemars.

Depuis, je préfère rester dehors. Je m'accroupis souvent près des buissons, sous la fenêtre du bureau de l'infirmière-chef qui donne à maman des nouvelles de son fils. La semaine dernière, je n'ai rien compris au trouble truc bidule moteur en train de s'aggraver.

Je vais emporter mon carnet, je noterai les noms difficiles. Quelle idiote, je viens juste de le remettre dans sa cachette !
Décrocher le portrait de papa soldat, saisir le trésor et hop, remettre le cadre.
Voilà, maman, j'arrive !
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Thu 5 Dec - 15:08 (2013)    Post subject: Publicité

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