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Invisible

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> JEU N°101 -> Critiques constructives Jeu N°101
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maux
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PostPosted: Tue 19 Nov - 19:19 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Invisible



Ca fait presque un demi-siècle que c'est arrivé. Autant dire qu'il y a prescription. Mais prescrire, moi, j'ai jamais su. J'entends, à l'intérieur,la petite voix ricanante chantonner comme toujours: "Arrivé quoi?" et j'ai envie de hurler:"Rien" Parce que rien n'arrive jamais, je le sais. Je le savais alors aussi mais qui m'aurait pris au sérieux? A vingt ans on vous dénie le droit de dire certaines choses. A vingt ans, on a toute la vie devant soi et pas le droit de hurler. Toute la vie...


Il paraît que la jalousie c'est normal entre frères et soeurs. C'est même sain. Pour la construction de l'individu. Les psychologues radotent des trucs comme ça. Mon petit frère adorait construire. Il était fou de legos. Il a parlé très tôt, avec ce roucoulement dans la gorge qui pâmait de joie Maman.

Qu'il n'ait pas bénéficié des pustules que j'ai arborées dès mes quatorze ans (et qui ne m'ont jamais quitté d'ailleurs) j'aurais encore pu l'admettre. Il était blond, moi brun. Ce sont des contingences. Même Larousse le disait, me laissait un petit espace, tout petit: "contingence: éventualité, possibilité que quelque chose arrive ou non." J'avais eu presque quatre ans de vie, que je ne me rappelais pas d'ailleurs. Ils avaient dû être heureux. Et puis la contingence est née. Elle avait des facilités. Très vite elle a compté, lu, bavardé avec les grands. Les émerveillait, souriait, bougeait. Je me suis toujours senti proche des murs, des coins. La poussière, avez-vous regardé les brins de poussière dans le soleil? Et les poils de la chienne doucement voletaient, mêlés aux grains brillants lorsque je refermais les portes.

Je lisais beaucoup. Troubles souvent les lignes quand, depuis le jardin et le chêne à la balançoire, bondissaient jusqu'au vasistas du bureau les rires de ma contingence et de la petite voisine. "Tu vas t'user les yeux si tu continues comme ça! Va jouer dehors, gamin, grondait Mémé Dalton. Tu ne les entends pas? Ils s'amusent!" J'aurais voulu être sourd mais on ne choisit pas ses tares.Mes yeux étaient déjà mauvais avant que je me mette à lire et ma mère m'avait prévenu. "Attention à tes lunettes! Ne va pas les casser. On n'a pas les moyens!" C'étaient des lunettes remboursées. S'il subsiste aujourd'hui, en plus de tout le reste, ce petit creux sur l'arête de mon nez, c'est la marque de ma sécurité, sociale."

Je ne suis allé au bal qu'une fois, parce que ma mère m'avait chargé de chaperonner mon cadet. Pourquoi avoir cédé ce jour-là? J'avais depuis longtemps prévenu, en prenant mon air le plus détaché: "La danse, les filles, c'est pas mon truc!" Le commentaire de ma mère avait fusé: " Mais pourquoi? Toi aussi tu pourrais avoir un quelque chose qui..." Elle s'est arrêtée, écarlate, n'a pas osé soutenir mon regard. J'ai marché lentement jusqu'à la table. J'ai souri, crânement, en ramassant, à quelques centimètres de son bras doré, "Huis Clos" sur le napperon et suis sorti.

Dix-neuf ans, mon premier bal. J'ai parlé des heures à une tégénaire épargnée par le balai, dans un renfoncement du vestiaire. Et lorsque Sophie, qui bourdonnait depuis des mois autour de mon frère, m'a apporté une bière que j'ai refusée, j'ai pu rassurer cette fille à laquelle je rêvais depuis toujours: "Non, il n'a pas de petite amie. Je ne crois pas." Je revois son sourire extasié. Je regrette ma question. J'avais le coeur tordu au fond de l'estomac. Je m'étais appliqué. J'avais l'intonation légère, l'agacement de l'intellectuel qui n'en a rien à faire mais surveille son frérot. "Mais qu'est-ce que vous lui trouvez toutes?" J'avais même réussi à sourire. Pour une fois. "Je ne sais pas...C'est ...invisible...!" Les yeux vagues, la poitrine aimantée, elle repartait déjà. Un je ne sais quoi errait sur sa face, la transfigurant.

C'était il y a plus de cinquante ans. Heureusement que je ne suis pas parti avec eux, cette année-là. L'escalade, ça n'est pas pour les binoclards. Je me serais cru coupable. Sophie est restée inconsolable. Trois ans. Il m'a semblé un moment que j'aurais pu... Et puis non. Quelque chose m'a toujours retenu. Un je ne sais quoi... Elle a déménagé. S'est mariée.

Cinquante ans après, je regarde, par les mêmes vitres, les mêmes arbres. Il pleut encore.
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PostPosted: Tue 19 Nov - 19:19 (2013)    Post subject: Publicité

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Marixel
Conjonction volubile

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Joined: 20 Jan 2011
Posts: 5,296
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Féminin

PostPosted: Tue 19 Nov - 19:54 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

C'est rare que je ressente cette étrange impression de ne pas savoir exprimer les raisons pour lesquelles j'ai adoré un texte. Et ça m'agace !

"Invisible" a été mon coup de coeur, le seul texte face auquel j'ai noté : "podium" dès la première lecture.

J'ai tout aimé : l'ambiance, l'histoire, l'humour (notamment le passage des contingences) le style, cette manière volontairement désinvolte dont tu relates les confidences de l'ado boutonneux alors qu'elles sont poignantes et chaque phrase extrêmement travaillée.

Cinquante ans après, je regarde, par les mêmes vitres, les mêmes arbres. Il pleut encore.

Rien que pour cette dernière phrase, j'aurais choisi ton texte. Il s'en dégage une tristesse et un charme indicibles.

Bon, ma critique n'est guère constructive mais je n'ai aucune remarque négative à mentionner.

Alors je te dis simplement "merci pour ce formidable plaisir de lecture".


Last edited by Marixel on Tue 19 Nov - 20:01 (2013); edited 1 time in total
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danielle
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Joined: 21 May 2010
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Tue 19 Nov - 20:00 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Tout à fait d'accord. J'ai aimé le style et surtout la tonalité: sombre sans que la tristesse soit pesante. Un "je ne sais quoi" qui vous prend dans ses filets dès les premiers mots.
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Jodie
Conjonction volubile

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PostPosted: Wed 20 Nov - 08:08 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Sur mon podium aussi. Texte repéré dès la première lecture pour son écriture avant tout, son humour (celui de ceux qui en prennent plein la tronche), son propos. Et puis il y a la fin du troisième paragraphe : très très belle. Il y a les rires de la contingence et la discussion avec une tégénaire. Bravo, au plaisir de te relire.
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Hégésippe
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PostPosted: Wed 20 Nov - 10:19 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Il y a beaucoup de délicatesse dans ce très beau texte. La fin reste ouverte, un peu mystérieuse, ce qui laisse sa place au lecteur. Il était à égalité avec d'autres dans mon classement et aurait pu se retrouver sur mon podium.
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bay
Conjonction volubile

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PostPosted: Wed 20 Nov - 11:31 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Au pied de mon podium, je ne saurai dire pourquoi. J’ai la goutte à la constructivité. J’ajouterai seulement qu’il manque des espaces et une chute plus percutante.
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maux
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PostPosted: Wed 20 Nov - 22:55 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Merci de vos remarques.
Pardon bay, je ne comprends pas:"j'ai la goutte à la constructivité" ni le "manque des espaces".
Je ne voulais pas d'une chute percutante, je n'apprécie pas outre mesure la nouvelle à chute. Ici, justement, tout continue comme avant, comme toujours... Il ne saurait y avoir de "chute".
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danielle
Administrateur

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Joined: 21 May 2010
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Thu 21 Nov - 08:44 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

En ce qui concerne les espaces, je me suis déjà tuée à expliquer que le transfert des fichiers reçus (word ou autres) dans un fichier unique puis sur le forum pouvait entraîner des petits problèmes de mise en page et qu'il ne fallait pas s'y attacher.

Quant à la goutte, c'est à Bay de t'expliquer. Une crise de goutte, c'est très douloureux, qu'il voie son médecin et qu'il fasse un régime !
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bay
Conjonction volubile

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PostPosted: Thu 21 Nov - 10:46 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Je ne tiens aucun compte dans mes appréciations de la mise en page, et des points collés, et des doubles espaces, etc. Mais ils apparaissent toujours groupés sur certains textes quand je fais mes copies sur word. Je vois alors les sous-lignages rouges les signalant comme des fautes d’orthographe. Je doute qu’ils ne soient pas présents dans le document original, car, par exemple, supprimer un espace, c’est comme supprimer une lettre. Et jusqu’à présent aucune disparition n’a été signalée.

La goutte, c’est une allusion à Cyrano, dans la scène du balcon (Acte III, scène VII). Roxane, devant les hésitations de Christian, qui peine à dire les mots que lui souffle Cyrano, lui déclare : « Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ? » Bien qu’ici la situation soit moins dramatique, j’ai décidé de reprendre cette expression, qui signifie être en panne d’inspiration.

NB : la goutte est une maladie très douloureuse qui touche les pieds et les jambes. Roxane veut simplement signifier : « Votre imagination est-elle malade ? ». Dans mon cas, heureusement, c’est juste ma constructivité, et non mon être entier, qui est atteinte.
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bay
Conjonction volubile

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Joined: 07 Jun 2010
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PostPosted: Thu 21 Nov - 12:01 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Concernant la chute : je ne suis pas, moi non plus, inconditionnel des nouvelles à chute, bien que j’apprécie beaucoup le genre. Un texte peut reposer sur une chute, un style, une atmosphère… Celui-ci possède une histoire, qui ne manque pas d’intérêt. A la réflexion j’aurais dû dire, au lieu de chute, une fin plus percutante.
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Thaïs
Conjonction volubile

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Féminin Sagittaire (22nov-21déc)

PostPosted: Thu 21 Nov - 15:27 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Une ambiance morose, une pesanteur, un mal-être parfaitement restitués. Mon n°4
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Tyu
Conjonction volubile

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Joined: 07 Jun 2010
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PostPosted: Fri 22 Nov - 12:14 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

Très beau texte. Le narrateur qui reste à la maison plutôt que d'aller faire de l'escalade : excellent, ça évite l'écueil du "trop".
J'ai tiqué sur l'emploi transitif de "pâmer" >> "qui pâmait maman". Et, effectivement, pour Bescherelle, ce verbe ne peut être que pronominal ou intransitif. La forme factitive serait un peu lourde (qui faisait se pâmer de joie maman), alors je ne vois guère que : "qui faisait que maman se pâmait de joie".
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maux
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PostPosted: Sun 24 Nov - 10:18 (2013)    Post subject: Invisible Reply with quote

J'avais conscience que la forme transitive n'était, grammaticalement parlant, pas correcte mais pour exprimer ce que j'avais à dire elle était idéale , renforçant le pouvoir de l'enfant sur la mère. De plus, je ne l'ai pas trouvée choquante puisque, semble-t-il, elle a été brièvement usitée avant d'être abandonnée au profit de l'autre.
Bref, c'est un choix assumé.
Merci pour vos lectures.
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