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Texte lauréat à Saint Georges sur Loire

 
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rascasse
Conjonction volubile

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PostPosted: Wed 9 Oct - 16:09 (2013)    Post subject: Texte lauréat à Saint Georges sur Loire Reply with quote

Des bigoudis dans le steak haché

Cela avait commencé comme un souffle. Une brise d'été. Quelques mots échangés entre Paulette et Simone. De fauteuil à fauteuil dans le salon d'Evasion Coiffure. Le regard brillant, les têtes embigoudées s'étaient penchées l'une vers l'autre…
– Dis donc, je me suis arrêtée prendre deux tranches de jambon chez Frémondière… je lui ai trouvé une petite mine.
– Ah toi aussi ! Il a drôlement maigri depuis quelques jours non ?
– Je pense bien… il a coulé ! Tout seul à servir aussi… !
– C'est vrai ça… y'a un moment qu'on n'a pas vu sa femme derrière le comptoir…
– Un moment… Quinze jours… au moins ! Et pas un mot, pas une explication ! Et cette nouvelle manie de faire cadeau la moitié des choses !
– C'est bizarre non ? Y'a quelque chose de pas catholique !
– Bizarre ? … Je dirais plutôt étrange ! Si tu veux mon avis… y'a du louche !
Les choses auraient pu s'en tenir là si la coiffeuse, sans penser à mal – ce n'était absolument pas son genre – ne s'était penchée vers les deux pipelettes pour glisser :
– Ce n'est pas pour dire, mais l'autre jour, je lui ai pris des steaks hachés… je leur ai trouvés un drôle de goût… avec cette histoire de viande de cheval !
Il n'en fallait pas plus. En deux heures de temps, le vent s'enfla, courut les rues, passa de l'Epicerie Fine au Fournil, voltigea entre les deux boutiques de fleurs, tourbillonna de la boulangerie Litou jusqu'à la pharmacie Humeau, monta en tempête à l'heure de l'apéro au comptoir du Chiquito et atterrit en tornade aux tables de la Tête Noire en évitant heureusement les soupières. La rumeur était née.
Sournoise, malicieuse, perfide et pernicieuse.
A demi-mot, on soupçonnait le boucher – un gentil mais qui pouvait se montrer sanguin à ses heures – d'avoir commis l'irréparable sur la personne de son épouse... et trouvé moyen de se débarrasser du corps… dans l'exercice de sa profession. Tout le monde d'ailleurs, avait trouvé un goût bizarre aux steaks hachés… même ceux qui n'en avaient pas mangé ! Jusqu'à Jacky qui prétendait avoir trouvé une boucle d'oreille dans la saucisse longue. Mais bon… chasseur… pêcheur… et pilier de comptoir… trois bonnes raisons d'accorder une foi circonspecte à son témoignage.
Personne cependant ne se serait risqué à courir jusqu'à la gendarmerie. Nul ne détenait le moindre début d'une preuve… mis à part l'absence flagrante de madame Frémondière… et le goût plus ou moins suspect des steaks hachés. Pas mauvais d'ailleurs selon certains… surtout inhabituel… à la fois plus persillé et plus tendre.
Sans vouloir s'en ouvrir aux autres, chacun se targua de mener sa propre enquête. Tant de générosité ça ne pouvait qu'être suspect. Les faits et gestes du boucher furent systématiquement épiés, analysés, disséqués. Les clients affluèrent, prétextant souvent un oubli pour revenir plusieurs fois dans la même journée. Par-dessus ses épaules – il les avait larges le bougre ! – tous tentaient de voir l'intérieur de sa chambre froide. Dans le doute cependant, on se cantonnait dans la viande en tranches et le pur porc… des fois que ! D'autant que le bonhomme était retors.
A toutes les questions habilement posées – aux yeux de ceux qui les lançaient – le louchébem répondait en louvoyant, en noyant le poisson. Non, sa femme n'était pas là aujourd'hui. Oui, absente pour quelques jours. Un goût dans les steaks ? Il avait changé de fournisseur ! Une perte de poids ? Oui, il suivait un régime. A base uniquement de fruits et de légumes ! Un comble ! Mais bon, ça ne lui ferait pas mal de perdre un peu de couenne ! L'été approchait… la plage… en maillot de bain !
Le tout servi avec un petit sourire contrit… aussi faux qu'un billet de 30 euros !

La rumeur aurait pu enfler à l'envi si le hasard ne s'était décidé à bien faire les choses. Enfin… manière de parler ! Parce que pour commencer, il envoya la Jeanne Masson rejoindre les petits anges dans le ciel. Mais, rapport de cause à effet – la vieille dame possédait quelques biens – toute sa famille éparpillée dans l'Hexagone rappliqua à Saint-Georges-sur-Loire pour assister aux funérailles. La maison n'étant pas assez grande, une razzia fut opérée sur les hôtels locaux, celui des Amis Réunis et celui de la Tête Noire. Allez zou ! Cinq chambres d'un côté ! Quatre de l'autre !
Par chance, un des hôtes, le fils cadet de Jeanne Masson était policier en retraite. Le genre de personne à qui il suffit de donner le bonjour pour qu'il se charge ensuite du reste de la conversation. Il ne fallut pas plus de dix minutes pour qu'il sympathise avec le patron de la Tête Noire… cinq de mieux suffirent pour que le cas Frémondière soit évoqué. Une bouteille de Coteau de la Loire plus tard, l'affaire était pliée.
Paul Masson reprenait l'enquête à son compte. Par chance, il avait conservé sa carte officielle… il se faisait fort de lui faire cracher son venin au Frémondière. De gré ou de force, il lui ferait dire où il la cachait sa moitié ! Le temps d'enterrer sa mère – et de passer chez le notaire parce que quand même… – et il partait en chasse !

Il mouillassait le lendemain de l'enterrement. Il aurait fallu plus de trois gouttes perdues pour freiner les forces policières à la retraite dans leur élan ! Paul Masson quitta la Tête Noire, traversa la rue et franchit sans barguigner le seuil de la boucherie.
Le bonhomme allait vite voir à qui il avait affaire !
Aucun client n'était présent et il put à loisir apprécier les banques bien achalandées tout en lançant un Bonjour ! engageant au boucher. Celui souriait sous sa casquette. Ses yeux pétillaient derrière ses lunettes en métal doré. Le patron de la Tête Noire ne lui avait pas menti… le bonhomme avait l'air sympathique, plutôt jovial.
Une bonne bouille ronde… comme quoi, les apparences !
Pour se le mettre dans la poche – manière de parler mais technique policière avérée – Paul Masson lança au louchébem :
– J'aime bien votre veste… je la trouve très seyante !
Le boucher parut un peu surpris par cette entrée en matière mais se mit à rire.
– C'est ce que dit toujours ma femme. Pas la dernière pour la blague celle-là ! Un rien t'habille… mais il te faut chaque année un peu plus de tissu !
Paul Masson ricana intérieurement. Plutôt fort le mariole ! Un petit rigolo… très bien… mais rirait bien qui rirait le dernier !
– Bon, c'est pas tout ça, mais qu'est-ce que je vous sers ?
La vérité, songea le policier à la retraite tout en répondant :
– Rien, je ne suis pas venu en client.
Le boucher haussa les sourcils. Son sourire diminua… puis disparut en découvrant la carte tricolore que venait de lui exhiber l'homme en face de lui.
– Masson. Police Nationale. Brigade de la Surveillance Bovine !
Frémondière n'avait jamais entendu parler de ça – et pour cause, Masson venait juste de l'inventer. Il ne s'en étonna guère cependant. L'Etat ne reculait jamais devant aucun sacrifice, surtout pas celui de nouvelles tracasseries administratives.
– Je souhaiterais voir la chambre froide et vos dernières factures fournisseur.
– Bien sûr… pas de souci… mais avant… ajouta le boucher.
Il fit le tour du comptoir, ferma la porte d'entrée à clé et orienta le panneau FERME vers l'extérieur.
– Voilà, nous ne serons pas dérangés… si vous voulez bien me suivre.

Cinq minutes plus tard, Masson ressortit de la chambre froide. Déçu. Il n'y avait rien là-dedans qui ressemblât à un cadavre… humain s'entend ! Il n'était pas rassuré pour autant. Surtout que Frémondière s'était emparé d'un hachoir et l'affûtait à l'aide d'un fusil en le fixant d'un air bizarre. Il se plongea d'un œil sur les factures tandis que de l'autre il surveillait le boucher… cela lui donna un air louche.
– Vous contrôlez aussi les grandes surfaces ?
Il y avait comme une pointe d'agacement dans la voix du louchébem.
– Ça nous arrive… tout dépend des plaintes que l'on reçoit.
– Comment ça ? Des plaintes… !
– Disons que nous intervenons surtout suite à des dénonciations.
Le boucher planta d'un coup sec son hachoir dans le billot. Masson sursauta.
– Vous voulez dire que quelqu'un s'est plaint de moi…?!
– Je ne vais pas vous mentir monsieur Frémondière… certains clients se sont plaints que vos steaks hachés avaient un drôle de goût depuis quelques temps.
– Ah ben merde, elle est bonne celle-là ! Sûrement qu'ils ont un drôle de goût ! Du filet, de la poire, de l'araignée, de l'entrecôte ! Et que du charolais ! Quand je pense qu'en plus j'en fais cadeau les trois-quarts du temps ! Ah, les ingrats !
– Justement, c'est ça qui est très étonnant… De quelle manière pouvez-vous vous en sortir ? … Et madame Frémondière… voilà longtemps qu'on ne l'a pas vue ?
– Ah, je vois ! Les mauvaises langues vont bon train ! Je suis déçu… mais tout est de ma faute… je n'aurais pas dû. Ma femme a été plus clairvoyante que moi sur ce coup-là ! Je regrette… j'aurais dû l'écouter…
Le boucher se tut, baissa la tête. Il semblait dépité… comme un qui n'aurait pas su prendre son train à l'heure. Masson songea le temps venu d'enfoncer le clou.
– Et si vous me disiez la vérité… cela vous soulagerait sans doute…
– Oui, vous avez raison. Tant pis pour moi… j'ai cru bien faire…

Quinze jours plus tard, toutes les vitrines de la boucherie Frémondière étaient repeintes au blanc d'Espagne. Un bandeau placé en biais clamait en lettres rouges : FERMERTURE DEFINITIVE.
L'après-midi même, dans la voiture flambant neuve qui l'emmenait rejoindre son épouse sur la Côte d'Azur dans la superbe villa qu'elle leur avait trouvée, Frémondière alluma l'autoradio. Un fait exprès, il tomba pile sur le flash de 15 heures.
Celui-ci débuta par ces mots : On connaît enfin le grand gagnant du tirage de l'Euromillion. Il s'agirait d'un commerçant de Saint-Georges-sur-Loire… celui-ci n'a pas souhaité que son identité soit divulguée…
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PostPosted: Wed 9 Oct - 16:09 (2013)    Post subject: Publicité

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Armorique
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Joined: 05 Jun 2010
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PostPosted: Wed 9 Oct - 16:40 (2013)    Post subject: Texte lauréat à Saint Georges sur Loire Reply with quote

Très chouette histoire où Saint Georges sur Loire est bien mis à l'honneur. La fin est surprenante et le tout est bien mené avec drôlerie et truculence. Merci de ce bon moment de lecture.
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La vie n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie. Sénèque
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Thaïs
Conjonction volubile

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PostPosted: Wed 9 Oct - 20:31 (2013)    Post subject: Texte lauréat à Saint Georges sur Loire Reply with quote

Sacrés bouchers Laughing

J'ai beaucoup aimé cette chute que je n'avais pas vue venir, et qui porte en filigrane une morale -hélas- pleine de justesse.
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"C'est mettre nos opinions à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif" Montaigne
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rascasse
Conjonction volubile

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PostPosted: Thu 10 Oct - 04:47 (2013)    Post subject: Texte lauréat à Saint Georges sur Loire Reply with quote

Merci pour vos aimables commentaires. Le reflet d'une société montre souvent son niveau d'humanité. Quant à y remédier...
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