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Les textes du jeu 96

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Jeu N°96
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Thu 20 Jun - 00:31 (2013)    Post subject: Les textes du jeu 96 Reply with quote

Non-voyant mais pas aveugle

Je m'appelle Martin Duval. Ancien restaurateur au musée d'arts de Paris, je suis déficient visuel, autrement dit je fais partie de la communauté des non-voyants, terme que certains confondent avec le mot aveugle.
Dix ans après mon départ à la retraite, je revois : Les objets que j'avais touchés, mes anciens collègues que j'avais identifiés par leur odeur corporelle et leur voix, des éléments sonores infimes que j'avais entendus. Je revois aussi ce jour où j'avais découvert la disparition du tableau de Monet, remplacé par une imitation.
Ignorance ou mauvaise foi, peu importe, je récuse l’attitude de ces gens qui jouent sur les équivoques ; à l'instar de madame Cipolin, une ancienne collègue qui tirait un malin plaisir à m’appeler par le mot aveugle, signifiant par ailleurs : "Dénué de jugement et de discernement". En plus d’être irrévérencieux l’usage de cette dénomination tient d'un préjugé déniant la réalité. Opinion qu'illustre parfaitement l'affaire de la réplique de Monet.

Ce fait avait marqué un moment particulier de ma carrière. Je m'étais aperçu de la contrefaçon lors de la procédure d'authentification du tableau après son retour de la chambre de décontamination, lieu où les objets séjournaient périodiquement. Au cours de cette opération qui mobilisait la finesse de ma perception tactile, mon index avait touché la zone d'estampillage où je ressentis un stimulus désignant une anomalie. Convaincu de la fiabilité de mes facultés, j'avais jugé nécessaire d'informer le directeur du musée, qui observa un silence avant de me répondre :
— Monsieur Duval, en l'absence d’indices tangibles et irréfutables vos allégations sont irrecevables, car irrationnelles, sans fondements scientifiques et juridiques.

Je ne pouvais en rester là. Je décidai de mettre en œuvre mes facultés olfactives associées à ma mémoire phénoménale. Cette pratique consistait à renifler la réplique dans le but d'y détecter par association l'odeur de mes collègues, afin d'aiguiller mes présomptions sur un individu. Ce procédé insolite me permit de repérer un suspect, mais je devais garder le secret. Il fallait au préalable confondre l'intéressé. Pour mener à bien cette visée, j'usai d'une autre ressource : l'ouïe. Celle-ci me permettait d'écouter de mon poste les conversations venant des bureaux voisins, malgré l'étanchéité des murs de séparation. Un jour, par ce moyen j'entendis la voix du directeur.
— Apportez-moi le Monet que je vous ai confié.
Le ton était explicite quant à l'intérêt de l'objet concerné. Je décidai de le découvrir quitte à m'exposer à des sanctions, après tout il faut oser dans la vie. Ces pensées me guidèrent dans le bureau de madame Cipolin où je pensais trouver l'objet de mes recherches. Il n'y avait pas de réplique mais un registre d'inventaire portant les références de l'imitation, rien sur l'historique de la réplique originale. L'absence d'une telle donnée était à l'évidence anormale et révélait une fraude dans la gestion des objets. Comment mettre en lumière la tricherie ? Je poursuivis mes investigations clandestines à l'insu de la dame.
Je fouillais l'armoire quand sa voix me surpris :
«Tiens l'aveugle, tu cherches sans doute l'autre cahier édité par le Dirlo. La différence entre les deux cahiers correspond à l'ensemble des objets dérobés par lui. Les revenus du trafic des pièces manquantes expliquant son train de vie disproportionné avec son salaire. J'ai déjà déposé une plainte accompagnée de ce registre comme pièce à conviction»

L’orage

Les deux jeunes filles protégées l’une d’un chapeau l’autre d’une ombrelle avancent en retenant leurs jupons froufroutants dans l’herbe haute des rochers surplombant la mer.
— Quel magnifique paysage découvrons-nous d’ici mon amie, quelle beauté !
— Et ce ciel moutonnant est tout simplement magique !
— Croyez-vous que tous ces petits bateaux que nous apercevons en bas se dirigent vers des rivages inconnus ?
— Pas vraiment, ils ne sont équipés que pour naviguer sur une mer d’huile et je crois que cet après-midi nous avons de la chance : pas un souffle de vent, juste une petite brise friponne soulevant quelques vaguelettes.
— Entendez-vous le bruit de la mer à nos pieds très chère ?
— Le bruit dites-vous inconsciente ! Un bruit ? Ce magnifique concert en sourdine de multiples instruments ! Ne reconnaissez-vous pas les sons doux et profonds comme ceux d’une harpe ?
— Certes ma mie, il est vrai que vous avez l’oreille musicale. Je ne peux en dire autant, à part un cor de chasse que j’arrive à reconnaitre sans hésiter, je ne suis pas ce que l’on peut appeler une mélomane !
— Mais enfin Céline, essayez au moins de cesser de rire et concentrez-vous !
— …
— Alors ?
— Alors ? Peut-être en me forçant un peu je dirais que je peux entendre un roulement de tambour au loin, je me trompe ?
— Non vous ne vous trompez pas. C’est tout simplement un grondement de tonnerre. Vite rentrons avant d’être prises par une averse.
— Je peux quand même vous dire ma chère Solange que sans vous je ne serais jamais venue jusqu’ici, si haut avec mes pauvres bottines en peau de chevreau !
Elles descendirent par le petit chemin escarpé quand les premières gouttes commencèrent à tomber. L’orage était maintenant au-dessus d’elles et les petits voiliers avaient disparu dans une brume épaisse. La mer et le ciel se confondaient.
— Comme c’est beau !Dit encore Céline.
— Comme c’est dangereux, marmonna Solange en se tordant le pied et en chutant jusqu’en bas de la falaise jupons par-dessus tête. Heureusement, i l y eut plus dopeur que de mal, car elles étaient pratiquement arrivées.
Pleurant de rire, Céline la regardait.
— Pourquoi gloussez-vous ainsi, ce n’est pas drôle !
— Non certes mais heureusement quand même que j’ai l’ouïe fine à défaut de l’avoir musicale, car sans moi, nous serions bel et bien coincées là-haut ou qui sait ? Peut-être même gisantes en bas dans l’eau glacée.
— Oui heureusement ! Mamie, répondit Solange en souriant.

Sous le feutré des ombrelles

Pour un peu, on s'envolerait si l'on n'y prenait garde. Une brise rôde et ses doigts furètent, s'insinuent vicieux sous mes jupes, ce cloître aux dentelles si rarement visitées. Que ces intrus farfouillent donc, composent là, au désert, des opéras teutoniques qui me brutaliseront, hagarde sur le lit aux heures du rêve, les draps ceignant mon ventre en bataille !
Mélanie ne connaît pas la guerre avec son corps, elle se repose dans son moelleux. Carpe au bassin elle trace des cercles muets, remue de tranquilles nageoires. Mélanie a accepté le fiancé imposé et depuis, patiente, façonne chemises et guipures, canevas tendu brode, bâtit, coud, file la quenouille imaginaire, son doigt ne se blessant jamais au fuseau du rouet. Le sang de Mélanie ne coulera pas avant le mariage, son trousseau blanc le paraphe avec des M en majesté.
Ce jour pourtant, la couleur est de mise. Mélanie m'a suppliée de lui prêter mon ombrelle vive afin que le fiancé la remarque depuis son joli bateau. « Il était un petit navire, il était un... », le soupirant se pique en effet de naviguer et participe, entre pirates du dimanche, à une régate que nous avons l'heur d'admirer.
Je déteste l'eau et tout ce qui s'y cache. L'odeur de marée m'insupporte et après un séjour balnéaire il me semble que des écailles de sardine obstruent mes pores.
Tout à l'heure nous escaladions, Mélanie accrochée à mon bras, le chemin qui mène à notre poste de veille et je caressais de ma main libre les herbes de la falaise, mes doigts retenus aux tiges ; j'égrenais la semence des fleurs et discutais avec la terre, avec son solide sous mes pieds, qui me rassure mais m'emprisonne.
« Il est là-bas... Oh, est-ce vraiment son voilier ? Je ne saurais l'affirmer, je distingue mal », gazouille Mélanie. Elle agite mon ombrelle comme un sémaphore, manque de la lâcher, raille sa maladresse. Mélanie rit et au loin vogue le fiancé, l'esprit occupé par quelque belle de taverne qu'aucune ombrelle ne protège. Comme je les envie ces filles sans chapeaux ! J'entends la mélodie du vent dans leurs cheveux défaits où les mains des hommes ont peigné des sentiers odorants. Elles se parfument à la menthe, à la marjolaine quand Mélanie et moi exhalons le pétale séché des armoires.
Mélanie bavardant toujours, je ferme les yeux et soulève discrète mon jupon, laisse pénétrer la brise. Des ailes fraîcheur entre les jambes, je me vois monter. Debout sur la falaise, la silhouette tournée vers la mer je vole pourtant, déchire le train-train des nuages.
Je n'ai jamais guetté la venue du corsaire mais celle de l'Icare aux ailes d'acier. Sur mes épaules, non plus le tissu mais les serres d'un rapace, pour m'habiller. Je ne veux pas du rire des mouettes mais que l'aigle trompette et glatisse le gerfaut, que l'envergure déraisonnable du condor me donne à frôler tous les ailleurs. De mon ciel je salue Mélanie qui me croit à ses côtés, me parle encore. Je lance des plumes souillées sur la tête levée des navigateurs et des fiancés menteurs. Mes rapaces et moi tourbillonnons, sans limites.
Mélanie me secoue et il faut redescendre. « Tu rêves ? À quoi penses-tu ? » Pour toute réponse j'arrache l'ombrelle des mains de mon amie et la jette dans le vide. « Tu es folle ! » s'offusque la presque mariée. J'éclate de rire pendant que la coque de mon ombrelle flotte sur le vent, qui l'étreint, la malmène et la fait sienne, lui offre ce souffle, qui m'est refusé.


Côté Terre

Nous voici à nouveau au bord de la falaise, battues par le vent, soumises au même régime que les nuages fouettés en Chantilly. Encore un début d'après-midi qui ressemble en tous points aux précédents : nous attendons là comme deux îles flottantes cernées par une mer mousseuse. Madame et moi sommes en pèlerinage, le regard perdu dans l'horizon gris bleu, face à l'océan qui a englouti Monsieur, comme il en a avalé tant d'autres. Je suis payée pour tenir compagnie à Madame, pour écoper son chagrin qui se répand à gros bouillon et qui manque à chaque fois de nous faire chavirer. Tous les jours, c'est le même refrain: les sanglots, les soupirs, les violons. Et moi, je dois surveiller toute cette ébullition et faire en sorte que rien ne déborde. Pourtant, la coupe est pleine ! J'aimerais être résignée mais je n'y arrive pas. A quoi cela lui sert-il de passer le restant de ses jours à jouer les veuves éplorées, de faire monter le niveau de l’eau à grand renfort de larmes? Suis-je donc condamnée à venir chaque jour écouter le concert de ses lamentations ?Est-ce que la mer lui rendra son René ?Allons donc ! Si seulement elle cessait de s’abîmer les yeux à force de s’en servir pour astiquer la surface de l’eau, si elle allait brûler un cierge à l’église à la place, je serais à l’abri ! Il y a tellement de femmes qui ont guetté, en vain, sur cette falaise, le retour de leur mari que, par endroits, la lande ressemble à un vieux tapis de prière usé par le frottement des pas. Si, au moins, Monsieur était mort pour la bonne cause, pour nourrir femme et enfants, comme tous ces marins pêcheurs qui n’ont d’autre choix que d’embarquer mais non, son René, c’est en voilier qu’il est passé par-dessus bord et la mer n’était même pas grosse...
Moi, je regarde côté terre. Quand je ne travaille pas, la mer, je la vois en soulevant le couvercle de la marmite, ça me suffit : de l’eau qui bout, une poignée de gros sel et le tour est joué. Même l’artichaut le plus dur à cuire ne résiste pas bien longtemps ! « Cuisinière, je vous embauche comme cuisinière ». Tu parles ... C’était du temps où Monsieur René était encore en vie. Ah !Lui, il les appréciait, mes petits plats ! A présent, je ne cuisine presque plus : du bouillon clair, un blanc de volaille, des légumes vapeur comme si Madame avait peur de prendre un gramme. Déjà que le chagrin l’a asséchée et qu’elle ne pèse guère plus qu’un bigorneau, ce n’est pas les plats qu’elle me commande qui vont la transformer en bulot !
Mon gars, je l’ai choisi les pieds sur terre et les mains dans le cambouis. Il est mécano. Il passe ses journées dans un garage, au sec. Il ne risque pas de mourir noyé ou alors, ce sera dans l’huile de vidange! La mer, on n’y va jamais, on habite à l’intérieur des terres. Le dimanche, je nous prépare des choux à la crème et ensuite on va faire du karting. Là-bas, ce n’est pas le concert du vent, comme sur la falaise, c’est plutôt l’explosion des cuivres !
Mais je ronge mon frein. Encore un peu de patience. Madame ne le sait pas mais c’est ma dernière semaine à son service. J’ai trouvé une autre place. La femme du notaire cherchait une cuisinière, la sienne attend son troisième enfant. C’en est fini du chemin de croix, du vent, de la falaise ! Le notaire est mort dans son lit et ses cendres reposent dans une urne, sur le rebord de la cheminée. Alors, pour tenir compagnie à Madame, je n’aurai qu’à rester assise dans le canapé.


La dernière touche

Les deux femmes s’approchèrent d’un pas lent du bord de la falaise. Elles s’y arrêtèrent et, côte à côté, dans un même silence, contemplèrent la mer qui s’étendait devant elles à perte de vue. L’onde scintillait ainsi qu’un vaste tapis incrusté de paillettes argentées, tandis que les voiles blanches de quelques esquifs, telles des étoffes filant sur l’eau, tachaient ça et là sa surface turquoise d’une nuance cotonneuse.
La mère et la fille restèrent un moment sans parler devant ce paysage teinté des mille feux de la nature, sous les rayons d’un soleil complice – un paysage si beau qu’il en devenait mélancolique. Un souffle de vent marin agitait herbes et robes, s’engouffrait sous l’ombrelle de mousseline tenue par la plus âgée des promeneuses, y faisant jouer de ses doigts impalpables une petite musique entêtante.
— Maman, pourquoi la nature paraît-elle si joyeuse, alors que j’ai le cœur si triste ? N’y a-t-il rien de plus révoltant, ne trouvez-vous pas ?
Contre toute attente, la jeune femme avait ouvert la bouche, elle qui se taisait depuis son deuil.
La mère, émue, tenta de dissimuler son trouble. Elle garda son regard fixé sur les vagues frangées d’écume, puis, en pesant chaque mot, lui répondit avec tendresse :
— La vie est un scandale, ma chérie, quand l’affliction nous frappe. En matière de malheur, l’homme est un virtuose, car il sait jouer sur toutes les gammes. Pourtant, à l’instant où l’on nous apprend la disparition d’un être cher, à la seconde même où l’on nous annonce sa perte inconsolable, nous ne laissons pas de respirer, alors que l’on voudrait se fondre dans notre douleur et n’être plus rien. Mon ange, la vie est toujours la plus forte, toujours, même quand on ne croit plus en elle.
— Mais maman, sans lui, ma vie n’a plus de sens, murmura la jeune femme, le chagrin en sourdine.
— Je comprends, ô mon Dieu ! Comme je te comprends…
La mère n’y tint plus. Sans lâcher l’ombrelle, elle s’approcha de la jeune femme et l’enlaça avec douceur. L’étreinte décelait tout son amour maternel.
— Allons viens, rentrons ! Il est l’heure de préparer le dîner, lui dit-elle après quelques secondes.
Elles se séparèrent un peu confuses, puis la femme, songeuse, commença de s’éloigner tranquillement. Elle fit quelques pas quand soudain, elle eut l’impression d’être seule. Un frisson d’angoisse irrationnel la foudroya aussitôt. Elle se retourna vivement, tremblotante.
Son sang ne fit qu’un tour. Son enfant n’était plus là. C’était fou. Elle n’osait y croire. Elle n’eut pas le temps de se trouver mal qu’une petite voix fluttée et familière se fit entendre :
— Je suis derrière toi, maman !
La mère sursauta et fit demi-tour. Une lame de soulagement la submergea. Sa fille se tenait toute proche. Elle l’avait suivie sans s’en rendre compte. La jeune femme devina la terrible pensée qui avait traversé l’esprit de sa protectrice :
— Ne vous inquiétez pas maman, je ne commettrai pas l’irréparable ! Votre amour est ma bouée de sauvetage. Et puis, avouez que c’est bien haut tout de même, je pourrais me faire mal ! eut-elle la force d’articuler, les larmes aux yeux, le sourire aux lèvres.
Leurs regards fatigués suffirent à se dire l’affection qu’elles se portaient. Silencieuses, elles s’éloignèrent enfin, bras dessus bras dessous, sans apercevoir le peintre qui, un peu plus loin, devant sa toile, cherchait à immortaliser dans une symphonie de couleurs le décor qui s’offrait à ses yeux. Il venait à l’instant d’y tracer deux silhouettes vaporeuses.

L'aveu

A l'instant de t'écrire, mes mains tremblent un peu
Et ma plume hésitante oublie les déliés
Sous les rides, insidieuses, que le temps a tracé
Au velin de ma peau et aux coins de mes yeux.

Le gramophone usé égrène doucement
Les notes de Delibes, ta chanson préférée
Que ta voix fredonnait de son timbre léger
S'envolant sur la lande, balayée par le vent.

Te souviens-tu, Camille, de ces journées bénies
Où nos pas nous menaient jusque sur les falaises ?
Nos deux cœurs frissonnaient de liberté exquise
Face à l'immensité de la mer infinie.

La bruyère fleurie ajoutait son violet
Aux camaïeux charmants de bleu et d'ocre pâle.
Sur les sentiers étroits de la côte d'opale,
Nos âmes s'enivraient de songes colorés.

Ton ombrelle, en dentelle, sur tes joues dessinait
Sous les rais du soleil, de sombres arabesques.
Lorsqu'elle t'échappait, au gré d'une bourrasque,
Ton rire cristallin aux embruns se mêlait.

Nous nous jetions alors dans une course folle
Pour rattraper l'objet arraché à ta main.
Les ajoncs acérés tourmentaient le satin
De nos robes d'été et nos fines étoles.

Nous regardions ensemble les voiles des bateaux
Et tu me confiais tes projets, tes espoirs.
Tu rêvais d'un marin, capitaine aux yeux noirs
Qui viendrait t'enlever pour t'aimer sur les flots.

Et moi, je t'écoutais, suspendue à tes lèvres,
Faisant miens tes désirs, épousant tes pensées,
Admirant ton audace, loin de réaliser,
Qu'un jour prochain sans toi, il me faudrait survivre.

Car les jours ont filé, séparant nos chemins,
T'éloignant de la lande où je t'ai attendue
Pendant toute une année. Tu n'es pas revenue,
Puisqu'un mariage avait scellé nos deux destins.

Ton fier capitaine n'a pas pesé bien lourd
Face au fortuné comte, ami de tes parents
Pour eux gendre idéal et parfait prétendant
Qui parlait plus souvent d'affaires que d'amour.

Que répondre aux questions que posaient tes courriers
"Pourquoi restes-tu fille ? Ne veux-tu pas d'enfants ?
N'as-tu pas rencontré le beau prince charmant
Que nous imaginions lors de ces doux étés ?"

Bien plus tard, dans tes lettres, tu devais me confier
Tes désillusions, tes blessures de mère
Et j'ai beaucoup haï ce mari adultère
Qui ne méritait pas de vivre à tes côtés.

Mais jamais, mon amie, je n'ai pu t'avouer
Ce qu'au seuil de la mort, je vais t'écrire enfin
Puisque mon cœur honteux ne battra plus demain
Et qu'il emportera son secret prisonnier.

Lorsque le souffle ultime gonflera mes poumons,
Sous mes paupières closes, je verrai ton visage
Sous ton ombrelle rouge, à l'abri des nuages.
Ton sourire sera mon dernier compagnon.

Je te murmurerai en guise d'adieu
"Je t'aime, ma Camille. Je t'ai toujours aimée"
Puis la mort, rédemptrice, viendra me libérer
Des sentiments coupables, aux yeux même de Dieu.

Dilemme en si mineur

J’aimais Mary. J’aimais Léa. Mais choisir je ne pouvais pas
Je les accompagnais lors de leur promenade favorite, devenue la mienne, sur la vaste prairie qui s’étrécissait en un à-pic surplombant la mer. Bonheur de les regarder flâner sous leurs ombrelles, leurs robes fleuries se mariant aux couleurs de la végétation sauvage que foulaient leurs pieds jolis. Régal pour mes yeux que cette symphonie de vert tendre et jaune paille piquetée de notes de fauve et de feu.
Quand Léa la brune, pétulante et espiègle, s’approchait en riant du bord de la falaise et faisait par jeu mine de sauter, accompagnant son geste de triolets de rires, Mary la blonde, timide et fragile, crispait sa blanche main sur le bras de sa compagne en poussant un cri d’oiseau blessé.
Avec elles, du haut du promontoire, j’admirais la mer sereine dont le bleu lumineux faisait écho à celui du ciel d’aout. Je suivais la lente progression sur l’eau des minuscules barques dont les voiles immaculées semblaient refléter les quelques taches floconneuses à l’horizon, douces nuées de l’été.
Mary se plaisait à chanter. Son frêle soprano susurrait des balades du folklore anglais. Léa s’essayait parfois au duo, abandonnait bien vite et reprenait ses cascades de rire.
De Mary j’adorais le charmant gazouillis. La gaieté de Léa me remplissait d’émoi.
Comment et qui choisir ? Éveiller chez Mary un chagrin infini ? Causer ire et tracas à son amie Léa ? Car aucun doute ne m’effleurait : si Mary de mes attentions était ravie, Léa ne les dédaignait pas, bien loin delà.
Mon dilemme prit fin une soirée d’orage. Alors que l’herbe se couchait sous un vent méchant, que les barques filaient vers le rivage, alors que les flots s’enflaient et mêlaient leurs grondements à ceux du tonnerre, j’aperçus mes amours quittant à grands pas la prairie. Léa la brune, protectrice, serrait contre elle Mary la blonde, tremblante et défaite. A l’abri d’un porche bienvenu, leurs lèvres se joignirent en un baiser passionné qui me parut durer une éternité.
Claquements de cymbales, tristes accords d’alto dans mon âme et mon cœur chavirés, en lambeaux.
Léa aimait Mary. Mary aimait Léa. Cette évidence-là m’ôta le poids du choix.


Les épousailles de la mer

Le tumulte des vagues m’aspire. Je suis là depuis des heures, je l’écoute, il m’appelle sans cesse, m’invitant à ne pas le quitter. Il joue sa partition comme pour m’envoûter et me lier à lui. Mais qui suis-je pour lui résister ? Mon cœur endurci s’enorgueillit-il à ce point qu’il défierait les éléments ? Il monte et descend en cadence, sec, puissant, empli de désir, celui que je l’épouse. Moi aussi. Happée par les souvenirs, j’hésite pourtant et redoute ce chant funèbre. De profundis, d’autres voix se font entendre.
Je l’ai aimé, aimé à en crever d’être ainsi dépossédée de moi-même, à en mourir d’un cœur trop emballé, à en souffrir chaque instant. Il nous dirigeait tous deux, disposait de notre vie, de nos loisirs, de nos tâches, de mes pensées. Vie de bohême, plaisir de se laisser entraîner là où il le voulait, je me complaisais dans cette douce tyrannie. Lorsque le maestro se reposait, lorsqu’il était las, je l’aimais encore plus dans ses faiblesses.
Poète, prends ton luth… Il me lisait parfois ces vers pour me bercer des mélodies larmoyantes de Musset, osant l’accompagner d’une petite musique de Chopin. Puis, ainsi apaisés, nous allions sur la côte, nous contemplions les navires dont il me contait les voyages extraordinaires, ceux que de sombres connaissances lui avaient rapportés. Au fil des notes nous étions heureux, au fil de l’eau nous menions nos journées.
Et puis un jour il s’est prostré. Mon regard l’implorait de se confier.J’étais perdue sans lui pour me guider, pour nous guider. Il ne dirigeait plus l’harmonie de notre histoire, il était devenu sourd aux autres et peut-être à lui-même. Lorsqu’il a commencé à longer seul la côte, à jouer une petite musique intérieure, tellement inaudible, je me suis réfugiée dans la peinture. Sous mon pinceau reprenaient vie les scènes d’autrefois, les paysages que nous admirions à deux, les sons qui nous grisaient ensemble. Sous mon pinceau est née une amie de fortune, une présence imaginaire qui comblait ses absences et m’accompagnait dans chacune de mes créations. Sous mon pinceau est né un monde dont je rêvais alors, un monde où j’avais le sentiment de vivre. Quand il rentrait de ses errances, ses yeux se posaient sur mes toiles, puis retournaient au vide.
Un soir, il n’est pas revenu. Absorbée par les couleurs, grisée par ma solitude pleine de silence, je commençais à ne plus m’inquiéter de sa présence, de son absence. Pourtant cette fois, à la tombée de la nuit, j’ai compris le danger. Je l’ai cherché durant des heures. J’ai espéré, pleuré, crié. Au matin, des pêcheurs l’ont retrouvé en bas de la falaise, brisé, happé par les vagues.
Cela fait six mois aujourd’hui que la mer me l’a pris. A mes côtés sur cette falaise, mon amie imaginaire me chante le soleil, me murmure un petit air champêtre. Mais moi, je n’entends que le ressac. J’ai peint hier un horizon lointain, un pays inconnu dont l’air réchauffe les cœurs et apaise les esprits. J’écoute le tumulte des vagues et au-delà des navires, là où le ciel se confond avec la mer, je crois discerner ce beau pays. J’avance et fais un pas vers lui. J’ai hâte de le retrouver.




Vent mauvais


Mademoiselle Agnès détourne les yeux avec une grimace écœurée. Dans le temps, il y avait une arrière-saison assez délicieuse. Maintenant, tout se vulgarise. Le visage chagriné par un vent aigrelet, elle fait un pas en arrière, la main cramponnée à sa frêle ombrelle. Elle ne périrait pas d’ennui sur cette verte falaise si les bras vigoureux de porteurs débraillés n’avaient causé de bien graves tourments à son instrument préféré. A l’aide de palans et de câbles, ils eurent l’idée saugrenue de hisser le piano droit jusqu’à la grande fenêtre du salon. Mais, au moment le plus critique, une corde céda et le meuble, cognant du couvercle et agitant désespérément ses bougeoirs de cuivre, alla se rompre les reins sur les marches de l’entrée.
Mademoiselle Agnès n’aime pas l’océan qui claque dans ses rêves comme mille drapeaux tout à coup rassemblés. Mademoiselle Agnès déteste la campagne quand le vent, poursuivant d’obscures chimères, s’enfonce dans les blés. Pourtant, chaque été, c’est là qu’elle retrouve un père distant et une sœur née d’un autre lit. Dans une maison délabrée qui prête ses murs aux arpèges du vent, on se plaît à évoquer son léger contre-rythme. Mademoiselle Agnès rompt l’harmonie de ce lieu où sa défunte jeunesse flâne encore en silence. Triste et solitaire, elle considère avec amertume cette jeune sœur, cette fraîche Pauline que tout le monde admire.
Entre la grâce et la fatigue, comme absentes à elles-mêmes, deux femmes s’agitent vainement dans un décor de falaise dont la grandeur sert d’écrin à la colère et au chagrin. Mince dans sa longue robe, Pauline l’intrépide tutoie le danger. Agnès frôle son visage sans entamer la peau et l’abandonne aux roches tueuses des éboulis. Pauline a beau courber la nuque, fouiller le sol de ses phalanges impatientes, son regard pâle chavire telle une ombre contre la muraille aveugle.
Le temps est incertain, mais l’air est très ouvert, alors que le bruit des pierres s’émiette sur l’horizon, mademoiselle Agnès cherche dans l’herbe folle une seule teinte de rosé rappelant le sang frais qui a coulé puis s’est coagulé. Le ciel est innocent, les pieds de cette chère Pauline ont oublié la terre et ses chemins, les vagues souples leur ont appris d’autres cadences. Les larmes du départ ne brûlent pas les yeux d’Agnès, la mer magicienne a entrouvert sa ceinture d’écume pour engloutir l’importune. Quand les sirènes ont commencé à sonner, puis à hurler, elle a tout simplement hâté le pas.
Demain peut-être, elle reviendra. Il n’y aura personne pour lui tenir compagnie. Les eaux pourront encore s’ouvrir, d’humeur tranquille, les yeux emplis d’un ciel peuplé de grandes balafres de nuées, elle s’allongera parmi les herbes bleutées. La marée ramène toujours vers le large tout ce qui, entre deux eaux, flotte au milieu des laminaires, comme la longue chevelure d’une nymphe déchue…


Impression, soleil couchant

Elles sont parties devant parce qu’il avait à faire en ville, ou du moins l’a-t-il prétendu. Petit mensonge de plus mais c’est pour la bonne cause, pour ne pas gâcher la journée, ni ce pique-nique au bord de l’eau que Camille réclame à cor et à cri pour son anniversaire. Elle est bizarre, sa fille… A l’âge où la plupart des ados rêveraient plutôt d’une fiesta dans la cave, avec lumières psychédéliques et enceintes rugissantes, tout ce qu’elle demande est de s’asseoir dans l’herbe autour d’une belle nappe à carreaux et de défendre le livarot contre les assauts des fourmis. Seize ans de fraîche candeur mâtinée d’énergie joyeuse, pas une seule fausse note à ce jour sur la partition de sa jeune vie. Seigneur ! Rien qu’à l’idée de lui faire du mal, il se déteste.
Lorsqu’il les aperçoit au bord de la falaise, on dirait deux balises fichées dos au vent à l’attendre, silhouettes longilignes et gracieuses sur la toile azurée du ciel. Ou deux archets fragiles d’étoffe claire et de chair, cintrés par les bourrasques, dont la vue fait hurler en lui la corde la plus sensible. Sur le point de les rejoindre il trébuche et s’arrête, souffle court et cœur emballé, étouffé d’émotion. En cette saison, la Côte d’Albâtre pare sa blancheur crayeuse des gemmes les plus précieuses, améthyste des trèfles ou citrine des cristes-marines, et s’exhibe toutes couleurs débauchées. Ce serait presque trop, si ce n’était si beau. Hormis ses deux femmes, la mère et la fille, qui se dressent immobiles presque à la pointe du promontoire, tout s’agite et ondoie sous la brise, vivant ballet qui lui remue les tripes. Même les barques de pêche se dandinent sur les vagues, moqueuses, et paraissent le mettre au défi d’oser saccager de ses mots la perfection de l’instant.
Comment leur dire ? « Désolé, les filles, mais on m’attend ailleurs, et ainsi va la vie !» Il faudra bien pourtant, il ne veut pas les mettre au pied du mur. Mais peut-être pas aujourd’hui, pas maintenant. Réfléchir, arrondir les angles, c’est le moins qu’il puisse faire.
L’aria soudain des mouettes bouscule la berceuse lancinante du ressac,crescendo insistant qui l’arrache peu à peu à sa contemplation. A cent mètres, Adèle et Camille patientent, elles doivent s’énerver à présent ; il est en retard.
« Juste une petite course à Yvetot, une heure tout au plus » leur avait-il promis. Elles l’ont cru. En guise d’alibi, il tourne entre ses doigts un mince paquet enrubanné, cadeau-surprise. Il n’a pas voulu les inquiéter mais à la vérité, il est surtout allé chercher les résultats de l’IRM qu’il a passée lundi, en secret. Banal examen de contrôle, mais il les connait assez pour savoir qu’elles s’en seraient fait un monde, se seraient affolées. Avec quelques raisons après tout ; récidive, c’est mal barré.
Il les surprend en grande conversation, en plein débat sur le côté has been des imprimés à tête de mort, leurs trucs de filles. Elles sursautent, se tournent d’un même élan vers lui :
−Ben… pas trop tôt ! T’étais où ?
Il ment, et fait le pitre. Tend son présent à Camille qui reconnait, un peu surprise, un disque de jazz : You must believe in spring, Bill Evans. Elle fait la moue, préfère de loin David Guetta. Adèle se fige et lève sur son mari des yeux noyés. Elle a deviné.


L’OMBRELLE


« Marie ! Berthe ! Vous pouvez revenir maintenant. »
La voix du peintre, portée par le vent de terre qui balayait le haut de la falaise, parvint nettement aux oreilles des deux jeunes femmes. Un peu engourdies par de longues minutes d’immobilité, elles abandonnèrent avec joie leur pose et coururent vers l’homme assis derrière son chevalet. Elles se postèrent à son côté, face à la toile encore humide, et poussèrent des cris admiratifs :
« Que c’est joli !
- Plus beau qu’en vrai ! Bien qu’on soit au loin, je me reconnais, et Marie aussi.
- Comme tu dis, Berthe. Les couleurs sont mieux que dans la réalité.
- Oui, quand on compare… Mais dites-nous M’sieur Claude, vous avez peint plus de fleurs qu’il y en a. Et on voit pas l’arbuste au bord de la falaise.
- Exact ! Sachez mes petites que la peinture ce n’est pas de la photographie, c’est de l’art. Et l’artiste peut tout se permettre. »
L’homme se leva et fit quelques pas à reculons, l’air soucieux.
« Il… il manque quelque chose.
- Quoi donc ? S’enquit Marie. Pour moi, c’est parfait. Même si la paroi n’est pas aussi sombre, et qu’il n’y a pas autant de bateaux que sur votre tableau.
- Comme je vous l’ai dit, je ne représente pas les choses telles qu’elles sont ; je traduis juste l’IMPRESSION qu’elles donnent.
Les demoiselles affichaient un air songeur où perçait un certain intérêt.
« Un tableau, c’est une symphonie de couleurs. Il y faut des temps forts, du rythme, une bonne composition. Ainsi, j’ai assombri la roche pour décentrer le point d’intérêt, pour encadrer les personnages de taches très visibles et y guider le regard de l’observateur.
- Et les nuages ? Le ciel est tout bleu aujourd’hui.
- C’est pour donner un équilibre entre le ciel et la mer. Remarquez la disposition en couches de l’arrière-plan, que j’ai complètement inventée : le ciel, parsemé de gros nuages blancs, la surface d’un vert-bleu renforcé par les taches des bateaux, blancs aussi. Et devant, la mer glauque parsemée de traits d’écume. L’image est bien séparée en diagonale entre la partie marine, et la terre où les espaces inclinés font écho à ceux de l’océan…
Le peintre s’interrompit. Il se rapprocha de l’œuvre, s’en éloigna de nouveau en fronçant les sourcils.
« Marie. C’est ton parapluie bleu, censé figurer l’ombrelle, qui cloche. Il est trop terne et ne ressort pas assez sur le fond. N’en as-tu pas un autre, d’une teinte plus vive ? »
La demoiselle, considérant d’un œil désolé le vieux parapluie troué au tissu délavé, répondit d’une voix hésitante :
« J’ai que çui-là ; mais pourquoi ne pas changer la couleur sur la toile ?
- Je préfère voir ce que ça donne au naturel. Rentrons. Je vais me rendre à Dieppe pour y quérir une belle ombrelle rouge, et nous reviendrons demain pour mettre la touche finale. »
L’artiste fouilla son sac de toile, en sortit sa pipe qu’il bourra, et alluma.
A ce moment précis, un petit « ploc » se fit entendre. Un oiseau venait de se soulager, juste au-dessus de la toile. La fiente acide qui recouvrait exactement la tache formée par l’ombrelle, agissant avec la peinture, fut animée d’un imperceptible bouillonnement. La tache vira à l’orange. Elle figurait à la perfection l’objet qu’elle était censée représenter. L’artiste la fixa d’un œil dubitatif, puis satisfait.
« C’est parfait ! Rien à changer. »
Comme il s’apprêtait à inscrire en bas du tableau « Claude Monet », il réalisa qu’une tache semblable en maculait le coin droit en bas. Il éclata de rire et s’exclama :
« Et en plus, il est déjà signé ! ».


Promenade

Sur un sentier sableux de la côte normande,
Près d'un petit village alentour de Pourville,
Deux femmes distinguées vont cheminant, tranquilles.
L'une s'appelle Alice et la seconde, Armande.

Le vent joue de la flûte avec les herbes folles.
À perte d'horizon, les lichens orangés
Tricotent sur la dune un doux tapis frangé
De choux marins violets qui lentement s'étiolent.

Elles grimpent l'à-pic de la falaise abrupte,
Et, se donnant la main pour conjurer la chute,
Admirent les bateaux, toutes voiles dehors,
Tels des papillons blancs voletant vers le port.

Alice, enthousiasmée, s'écrie d'une voix gaie :
— Claude aimerait l'endroit, les sons et les odeurs.
Il pourrait à loisir planter son chevalet,
Préparer ses pinceaux, mélanger ses couleurs,
Puis peindre l’harmonie du ciel et de la mer,
Les reflets bleus de l'onde ou les jeux de lumière.

Mais vous voilà tremblante, à la fraîcheur de l'air.
Prenez mon bras, Maman, rentrons nous mettre au chaud.
Je lui dirai ce soir combien nous serions fières
Qu'il nous immortalise en créant un tableau.


Inspiration

On dit souvent que la mer est source d'inspiration... Ce n'était pas l'avis de Viviane B., qui ne faisait le voyage vers l'océan que pour se vider l'esprit.
On ne présente plus Viviane B. cette artiste qui s'est fait un nom grâce aux chansons d'amour qu'elle écrivait elle-même. Et avec quel succès ! Viviane B. était une vraie star, et elle n'était pas peu fière d'elle-même. « Je suis la meilleure », disait-elle à qui voulait l'entendre. Ils étaient nombreux autour d'elle,musiciens, fans, paparazzi... Elle était la reine des abeilles au milieu de la ruche.
Or voici qu'un jour, en surfant sur Internet, Viviane B. découvrit le blog de Martine Dulac, une parolière qui écrivait des chansons d'amour. Amusée, Viviane B. commença à lire ; et bientôt son rire s'étrangla dans sa gorge. Les textes étaient sublimes, leur succès était garanti. « Impossible ! » se dit Viviane B., et elle s'empressa d'aller surfer ailleurs.
Mais le lendemain, alors qu'elle se préparait à écrire, les textes de la débutante lui revinrent en mémoire. Ce jour-là et les jours suivants, il lui fut impossible de se mettre au travail. Elle en perdit le sommeil.
Devant ses traits tirés, son entourage s'inquiéta ; mais Viviane B. ne supportait plus la moindre contradiction. Elle se plaignait constamment, elle trouvait que les musiciens ne respectaient jamais un tempo. Elle devint une reine tyrannique, et ses accès de colère firent les beaux jours de la presse à scandale.
Elle se mit à boire sans aucune modération. Elle cherchait à s'abrutir, ayant formé un complexe d'infériorité. Progressivement, elle en vint à concevoir une haine féroce pour sa rivale. Elle ne supportait pas l'idée d'être éclipsée dans sa gloire par une blogueuse quelconque !
Puis, un jour, elle décida de se rendre au bord de la mer. Et, dans le calme de sa villa, elle établit un plan machiavélique.

Elle prit son téléphone et appela Martine Dulac. La blogueuse tout d'abord n'en crut pas ses oreilles : Viviane B. l'invitait à passer quelques jours avec elle ! Quel honneur !... Lorsqu'elle accepta l'invitation, son cœur battait à toute vitesse. Elle promit d'arriver dès le lendemain. Viviane B. raccrocha avec un sourire cruel.
Dès l'arrivée de son invitée, Viviane B. sut la mettre à l'aise, en plaisantant gaiement. La blogueuse d'ailleurs était sur un petit nuage, et n'avait pas l'intention d'en redescendre. Dans l'après-midi, Viviane proposa à Martine une promenade au bord de la mer. Pourquoi le cacher ? Elle avait prévu de jeter l'importune du haut de la falaise.
Il faisait un temps splendide, et Martine fut saisie par la beauté des lieux. On pouvait voir des voiliers sur la mer moutonnante. Une brise soufflait, qui poussait dans le ciel de petits nuages blancs, et faisait onduler les hautes herbes autour des deux femmes.
L'air marin saisit Martine à la soûler, et elle s'écria :
– Que c'est beau ! Et comme on se sent petit dans un tel cadre.
– Vous aimeriez y rester, n'est-ce pas ? répondit Viviane avec une noire ironie. Déjà elle tendait le bras pour pousser Martine.
Mais soudain, Martine se mit à improviser un poème qu'elle déclama, les yeux levés vers le ciel. Ce fut magnifique, à vous tirer les larmes des yeux. Le plus beau poème sur l'océan que Viviane ait jamais entendu. Devant tant de talent, elle n'eut pas le cœur de mettre son projet à exécution. Elle félicita Martine, et sur le chemin du retour, elle lui prit le bras.
C'est ainsi que les deux femmes devinrent deux amies inséparables.


Harmonies en couleurs

Après la tempête de la nuit, la fureur du vent était allée decrescendo et n’offrait plus qu’un léger souffle faisant chanter les herbes et s’agiter les robes des dames. La régate au loin ballotait ses voiles blanches en parfait écho avec les moutons de l’écume et du ciel, et les mouettes animaient l’ensemble jetant leur chant a capella sur la ligne d’horizon. Le groupe qui s’était retrouvé pour un déjeuner champêtre avait profité de l’après-midi ensoleillé pour rejoindre la côte.
Alice et Blanche, plus alertes et plus téméraires, s’étaient avancées en bavardant vers le bord de la falaise pour caresser du regard le point de vue et, comme savent si bien le faire une mère et sa fille, confier leurs secrets à la brise du large.
Les deux Claude suivaient en discourant, l’un le regard ancré aux couleurs, l’autre l’oreille attentive à la sérénade des éléments.
C’était la première fois qu’ils se trouvaient réunis pour échanger librement sur leur art et mesurer ainsi combien leurs pensées étaient à l’unisson. Le musicien, autant que le peintre avant lui, cherchait à faire partager des impressions, à offrir des couleurs harmoniques délicates mais, comme ses confrères en peinture, il se heurtait à l’incompréhension d’un public trop enfermé dans ses a priori. De vingt ans plus jeune, il avait couru toutes les expositions de ces artistes vilipendés. Il s’intéressait à l’art pictural autant qu’à la sculpture – une Valse d’une femme sculpteur dont il était proche trônait en bonne place sur son piano depuis quelques années déjà – et ne négligeait pas non plus la littérature mettant souvent en musique les poèmes de ses amis. Très engagé dans ce combat pour le modernisme, il fréquentait des cercles réunissant les plus célèbres personnalités du moment en conciliabules intelligents étêtes galantes. Il savourait d’autant plus aujourd’hui cette conversation avec le maître de l’impressionnisme évoquant, comme lui, la superposition de couleurs en touches fines et délicates. Tous les arts se parlaient et se réunissaient dans une même quête de légèreté, d’affranchissement.
- Regardez mon jeune ami. Regardez comme ce spectacle se prêterait à une toile, dit soudain le peintre.
Arrêté brutalement, yeux plissés sous son grand chapeau, barbe frémissante, attention tendue, ce dernier contemplait l’œuvre qui se dessinait devant lui.
Alors que le musicien s’arrêtait pour observer et suivre son regard pénétrant, les femmes pivotèrent vers eux pour leur crier des paroles emportées par la conjugaison du souffle et des flots.
Debussy radieux se tourna alors vers le peintre.
- Je vois parfaitement cher Maître, je vois parfaitement votre peinture. Mais à votre tour, tendez l’oreille. Entendez-vous ? Entendez-vous donc le Dialogue de la mer et du vent ?

Week-end en musique

Sur la reproduction devant moi, le lumineux tableau de Monet évoque dans mon cerveau fatigué une nocturne de Chopin qui tourne en ritournelle. Avec une bouffée nostalgique, je laisse venir l’association de la musique avec l’image. Elle entraîne une autre association d’idées : Etretat et Marie.

Ce jour là, sur la route d’Etretat, tandis que Marie sommeillait à mon côté, il y avait un CD de Chopin dans le lecteur et je songeais que Monet avait appris à peindre par ici.
L’antique automobile dans laquelle nous étions m’avait été prêtée par un ami. Elle avait appartenu à son grand-père qui n’était plus de ce monde. Comme j’avais dit à cet ami que je voulais emmener Marie en un week-end d’amoureux, il m’avait proposé de faire faire des kilomètres à sa magnifique vieille auto qui n’en faisait plus guère. Il ne se résolvait pas à s’en séparer. C’était une Rolls-Royce de 1953, beige et tabac, avec d’immenses ailes arrondies et des phares comme des couvercles de lessiveuses. A l’intérieur, le ronronnement soyeux du moteur ne couvrait pas les mélodies du piano. Dans l’auto, les arpèges égrenaient la triste tendresse des amours avec George Sand…
J’avais voulu faire à Marie la surprise d’un doux week-end au bord de la mer. Nous étions ensemble depuis exactement un an.
J’avais réservé une chambre dans un hôtel avec vue sur la plage, l’eau émeraude, l’aiguille creuse et les galets. J’avais aussi fait livrer un bouquet de roses, prévenant la direction de l’hôtel pour qu’il soit mis dans la chambre.
Je souhaitais que tout fût romantique, comme dans un livre.
Le temps en Normandie était beau. Un peu comme sur le tableau de Monet. Des nuages de beau temps, blancs et roses, passaient dans un ciel bleu céruléum. La mer avait des teintes changeantes selon que les nuages y portaient ou non leur ombre.
Nous dînâmes de coquillages et de fruits de mer qui sentaient la fraîcheur du large. Un vin blanc de Bordeaux avait mis de jolies étincelles dans les yeux verts de Marie.
La marée descendait. Des goélands planaient tranquillement avant d’aller dormir.
Nous étions seuls dans la salle à manger, près d’une grande baie vitrée au travers de laquelle nous voyions la plage s’enfoncer dans la pénombre. Une discrète musique d’ambiance n’empêchait pas une conversation à voix basse.
Sous la table recouverte d’une grande nappe, un pied déchaussé de Marie, longtemps posé sur les miens, venait de remonter jusqu’au long de ma cuisse. Et elle prit ma main lorsque nous entendîmes les premières mesures de la Sonate au Clair de Lune. Je repensai à George Sand et à sa note bleue…
Le lendemain matin, nous allâmes marcher sur la falaise qui surplombait le rivage. On entendait le ressac briser sur les éboulis. Le temps était toujours aussi beau. Il faisait doux malgré le vent. Là-haut, l’herbe était aussi grasse et fleurie que celle sur la toile de Monet. Je n’aurais pas été étonné de rencontrer les deux femmes du tableau, en robes longues et capelines, faisant tourner doucement leurs ombrelles en admirant la mer. Cela aurait été joli.
Au lieu de cela, j’ai poussé Marie. Elle ne s’y attendait pas. Pas plus que moi, la veille, d’apprendre qu’elle m’avait trompé.

Et puis je suis rentré à Paris. J’ai rendu la Rolls à mon ami et suis revenu à la maison, attendre qu’on vienne me prendre.
Dans ma cellule, je rêve en regardant la reproduction du tableau de Monet à Etretat. La musique me manque. Et Marie aussi.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Thu 20 Jun - 00:31 (2013)    Post subject: Publicité

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