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Les textes du jeu N°90

 
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danielle
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Posts: 12,283
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Wed 2 Jan - 20:45 (2013)    Post subject: Les textes du jeu N°90 Reply with quote

Il était une voix

Comme tous les jours, Gisèle franchit la grille du parc en trainant un peu les pieds. Il fait particulièrement froid ce matin et le ciel a pris cette teinte caractéristique qui annonce à court terme la neige.
Aujourd’hui, le moral est en berne. Est-ce l’arrivée probable d’un hiver précoce ou la lassitude de cette vie d’errance ? Gisèle sent à nouveau l’angoisse la gagner, elle l’a en elle depuis longtemps, toujours à l’état latent, comme une boule qui vous noue le ventre plus ou moins violemment à la faveur des évènements de la vie.
Malgré son âge, la jeune femme en a vu de toutes les couleurs. Enfance abusée par un père violent et alcoolique, grossesse avortée, fugue loin de chez elle pour échapper à ce monstre. Et maintenant, la voilà au cœur de la capitale, petite fourmi perdue mais anonyme. Pour survivre, elle se sert du seul don que d’improbables fées ont déposé sur son berceau : sa voix. Gisèle chante. Petite déjà, elle agace son entourage à fredonner à longueur de journées les succès du moment. Pendant ses périodes de souffrance, elle trouve du réconfort à réciter tout bas des paroles de couplets apprises par cœur. Chacun reconnait qu’elle a quelque chose dans la voix qui fait frémir. C’est le cas parmi celles et ceux qui viennent l’écouter dans cet immense jardin qui borde le Sénat.
Gisèle aime les grands interprètes. Surtout Brel. Elle connait par cœur. Il suffit de demander un titre et c’est parti. Elle se plante près du kiosque situé à l’ombre d’un immense sapin, dépose à ses pieds une vieille casquette, ferme les yeux et commence à chanter.
« Ils sont plus de deux mille et je ne vois qu’eux deux ».
Gisèle rouvre les yeux et son regard se perd au-delà des passants.
« La pluie les a soudés semble-t-il l’un à l’autre »
Déjà les badauds arrêtent, s’approchent, envoutés par cette voix qui les prend.
La chanteuse scrute ces visages qu’elle voit chaque jour. Parmi eux, certains lui jetteront une pièce ou deux ; d’autres, des enfants ou des mamies, des chocolats en papillote.
Du chocolat, un chocolat chaud. Elle en rêve depuis plusieurs jours. Depuis une semaine, elle n’a plus un sou en poche et la faim la taraude.
« Je crois qu’ils sont en train de ne rien se promettre »
Elle reconnait la silhouette de cet homme dissimulé dans un grand manteau noir. Il est là, tous les matins, parmi les premiers, à l’écouter, surtout à la scruter. Il lui fait peur.
Gisèle égrène le deuxième couplet mais soudain la tête lui tourne. Devant elle, les vingt visages semblent se mêler, celui de l’homme au manteau flotte au-dessus d’elle comme s’il allait fondre sur ses frêles épaules.
Dans un dernier effort, la voix de Gisèle s’élève :
« La vie ne fait pas de cadeau.. »
La jeune femme est tombée. Elle git au pied du sapin, sans connaissance. Autour d’elle, on s’est agenouillé. On parle, on s’inquiète. Au bout d’une minute ou deux, Gisèle revient à elle. Une vieille dame lui chuchote :
- Eh bien, mon chou, ça va mieux.
- Que s’est-il passé ?
- Rien de grave, mais on peut dire quand même que c’est votre jour de chance.
- Mon jour de chance ? Comment ça ?
- Regardez ! Un monsieur a laissé un billet de vingt euros en demandant qu’on vous conduise jusqu’à la station de taxi. Et il a laissé sa carte avec son adresse.
- Le monsieur au manteau noir ?
- Oui, vous l’aviez reconnu, pas vrai ? Mon Dieu, ma petite, Georges Leroy, le grand musicien et producteur. Comme je suis heureuse pour vous. Tenez, je vous embrasse !



Neige

- Ecrivez : rédaction pour le 7 janvier. Sujet libre.
- Ouais ! Super !
- Deux contraintes cependant :
1) 635 mots maximum.
2) les noms « sapin, boule, neige, papillote, cadeau » devront figurer dans votre texte.
- Fastoche, M’sieu ! On parle de Noël !
Le dernier cours s’était achevé sur ces belles paroles.

Dans sa chambre, stylo en main, Jakob rassemblait quelques idées. Il devait se montrer vigilant : c’était jour de sabbat et tout travail lui était interdit.
« Chez nous, on ne fête pas Noël. Je pourrais parler d’Hanouka, du chandelier à huit branches qu’on allume, des cadeaux qu’on échange… « cadeaux !» en voilà un !
Voyons les autres : « sapin » ? Il se souvint : en rentrant au Shtetl, il avait croisé Samuel et Judas qui toussait à fendre l’âme. Samuel avait dit « ça sent le sapin, mon vieux ». « Arrête ! avait répondu Judas, tu me fous les boules ! »… « Génial ! Déjà trois mots ! Facile ! »
« papillote ! » « Je peux raconter que, lorsque j’étais petit, je tirais sur les papillotes de Rabbi David qui faisait alors d’horribles grimaces tandis que je riais aux éclats. Mais, les goys, comment vont-ils faire pour le placer ?… »
« Il reste un mot. Le plus facile de tous : « neige »… La neige, c’était une jolie poudre d’une blancheur éclatante. Son grand frère Benjamin en achetait en grand secret à un vieux juif ouzbek qui passait dans la région deux ou trois fois par an. Un jour, Jakob, bien caché, avait surpris leur conversation : la « neige » venait d’Afghanistan, c’était la meilleure qualité que l’on pût trouver. Quand il avait été question de prix, la discussion s’était faite âpre.
- Je ne peux pas payer autant.
- Qu’est-ce que tu me chantes là ? Tu vas la revendre quatre fois plus cher au détail !
- Détrompe-toi ! Si j’en veux, c’est pour mon usage personnel.
- Tu ne me feras pas croire ça.
Finalement, les deux hommes s’étaient entendus en coupant en deux la poire de leurs prétentions respectives ; une grosse liasse de billets avait changé de main. Puis le vieil homme s’était volatilisé. Jakob avait surveillé son frère très discrètement et appris où il cachait la précieuse poudre. Il sut aussi que ce que Benjamin avait affirmé au marchand était en partie vrai : un jour, en l’absence des parents, Jakob l’avait vu consommer de la poudre blanche.
Les effets ne s’étaient guère fait attendre. C’était un spectacle fascinant et Jakob n’avait eu de cesse de tenter l’expérience à son tour, ce qu’il avait fait quelques jours plus tard.
Il en gardait un souvenir ébloui : il s’était senti flotter dans les airs, il avait été aux prises avec des créatures dont il n’aurait sans doute jamais soupçonné l’existence. Il avait eu des visions merveilleuses et, à l’issue du voyage, tout lui avait semblé bien terne. Il s’était promis de recommencer mais il n’avait pu le faire : Benjamin et la précieuse marchandise avaient disparu.
Quand son frère était revenu, il était vêtu comme un prince. Jakob avait décidé : « Je ferai le même commerce quand je serai grand. »
Il trouvait ridicule que l’on appelât également « neige » ces flocons glacés qui tombaient du ciel et recouvraient tout le paysage qu’on voyait par la fenêtre : champs, arbres, maisons, chemins. Seules, apparaissaient d’un gris sale les eaux du Fleuve qui coupaient le panorama en deux.
Tout à coup, la porte de la chambre s’ouvrit, le père fit irruption. « Travailler pendant le sabbat ! Mécréant ! Tu vas m’accompagner à la synagogue. Prépare-toi ! ». Et il déchira les feuilles sur lesquelles Jakob avait écrit.

J'avais vingt ans

— Vous êtes sûre, Mademoiselle, que mon histoire du temps passé intéressera vos lecteurs ? Je vous lis mon récit, alors.
L'été 1930, je reçus ma nomination d'institutrice publique à X, village du Jura. Fin septembre, je quittai avec tristesse ma famille pour rejoindre mon poste. Le Maire se souciant peu de l'école communale, la vétusté de la salle de classe et du logement de fonction me consterna.
Le jour de mon arrivée, l'épicière refusa de me servir. Elle vint s'excuser, le lendemain : puisque j'allais vivre au pays, elle ne me considérerait plus comme une étrangère.
Huit fillettes, âgées de six à treize ans, toutes issues de milieux modestes, se présentèrent le premier octobre. Elles se révélèrent très vite appliquées et disciplinées.
Entourée de mes élèves, j'aimais enseigner au sein de la nature. Arpenter, à l'automne, les forêts de sapins, en quête de champignons ou de lichens destinés aux leçons de choses. Cueillir, dans les sous-bois, des brassées de houx scintillant de boules rouges afin d'en composer de luisants bouquets.
Au printemps, la gymnastique se pratiquait sur la prairie émaillée de pâquerettes et de boutons d'or.
L'hiver, je distribuais chaussons et bas de laine achetés de mes deniers. Ainsi, les pieds au sec, mes protégées se réchauffaient-elles après la marche matinale à travers la campagne. Avant de partir, elles remettaient leurs sabots dont la paille avait séché entre temps.
En l'absence d'un service de ménage, l'une des filles restait, après les cours, balayer le plancher que je lessivais le samedi.
Aucune ne protestait. C'était la coutume.
Dans la chambre aux murs couverts de salpêtre, je déplorais la présence de souris qui grignotaient livres et cahiers. Au réveil, je redoutais de trouver des cadavres au fond du broc de toilette.
Cinq à six fois la semaine, je me rendais à la fontaine de la Grand-Place, puis remontais les seaux pesants jusqu'à l'appartement. Dès janvier, l'eau se transformait en glaçons, aussi devais-je faire fondre un peu de neige en vue de rapides ablutions.
Les parents d'élèves m'offraient de menus cadeaux : deux œufs, un cuissot de lapin, et, s'ils saignaient le cochon, une côtelette ou un boudin. Pour les remercier, je nourrissais leurs enfants qui se seraient contentées, à midi, de pain et de fruits tirés de leur musette.
Le soir, mon travail pédagogique effectué, j'épluchais une montagne de carottes, rutabagas, navets, topinambours provenant de mon potager. Le matin, la classe fleurait la soupe aux herbes mijotant sur le poêle allumé, dès l'aube, par l'élève préposée à la corvée de chauffe.

Le jeudi, je sciais et fendais les bûches de chêne. L'après-midi, je visitais ma collègue de l'école des garçons. Nous feuilletions L'officiel de La Mode ou fabriquions des papillottes en papier autour desquelles nous enroulions nos mèches de cheveux humides afin de les boucler. Puis, un foulard sur la tête, nous partions nous promener, bras-dessus, bras-dessous. Gaies et courageuses, nous ne nous plaignions jamais de notre condition.
Moins chanceuse que mon amie, je ne rentrais chez moi qu'aux vacances. Alors, le dimanche, j'enfourchais ma bicyclette et parcourais les trente kilomètres qui me séparaient de Saint-Claude. Sur le chemin du retour, grisée par la séance de cinéma, je pédalais en rêvant à Max Linder ou Louise Brooks. Le réveil du lundi s'avérait difficile.
Je suis restée sept ans à X avant d'être nommée à Montbéliard, ma ville natale.

Echange heureux

L’océan avait été troqué contre la forêt. Des vagues et des marées, ne subsistait que la verdure désabusée. Il ne se souvenait pas du moment où l’échange s’était effectué. Nappés d’un léger brouillard, couleurs et éléments s’étaient intervertis insidieusement. Les odeurs de lignine et d’humus décomposés avaient remplacé les embruns iodés. Partout où son regard se posait, le vert et le blanc dominaient, de tous côtés. Avant, le bleu régnait et ce bleu avait la qualité, presque magique, de se métamorphoser au gré du souffle du vent et des marées. Ici, la forêt de conifères semblait immuable et le petit homme avançait lentement, traçant dans la neige fraîchement tombée ses pas légers et réguliers. Il se sentait minuscule parmi les arbres déjà centenaires, qui le toisaient de leurs statures superbes. Tous plus grands les uns que les autres, les sapins semblaient lui adresser un regard plein de dédain. Ses traces étaient vite recouvertes par le souffle du vent qui s’abattait sur la forêt frémissante. Au fil de la marche, son esprit divaguait et l’emmenait près de l’océan. Le zéphyr iodé, élu terrain de jeu préféré des mouettes, lui chatouillait le visage et le blanc de la neige s’estompait pour laisser place aux plages infinies, foulées, autrefois. Il revoyait les rochers aux mille formes qu’il fallait aller chercher au loin, pour la pêche à pied. A douze ans, une colonie de vacances l’avait transporté à trente sept kilomètres de chez lui et il avait découvert la joie de traquer crabes et crevettes, équipé de bottes bleues toutes neuves le protégeant de toute attaque incongrue de crustacé. L’anorak fût de rigueur, trombes d’eau et rafales s’étaient enchaînés sans jamais nuire au plaisir de la découverte de ces animaux étranges, tapis derrières des rochers ou des algues, qu’il fallait épier et saisir d’un geste bref, afin les observer à loisir et de les comparer avec ceux des autres camarades, devenus amis. Cheminant, il appréciait de plus en plus le troc conclu, presque derrière son dos. Les éléments et les personnes avaient changé d’allures et de visages. La mer contre la forêt, l’indifférence contre l’attention et la douceur, le chaos contre le calme et la joie. La neige continuait à tomber en légers flocons duveteux, son contact l’enveloppait d’un voile de douceur et d’apaisement mais ce mélange de sensations lui était si étranger, qu’il lui fallait l’exploser violemment. A plusieurs reprises, il se baissa pour former des boules blanches bien tassées qu’il éclatait ensuite contre les troncs des conifères jugés trop hautains. Il ne regrettait pas l’échange: c’était un don du ciel d’être ici et, chaque jour, il remerciait silencieusement le ciel pour ce cadeau surprise. La religion de sa nouvelle famille lui avait permis de découvrir des traditions et des coutumes différentes, qu’il observait avec autant de curiosité que les mouvements des papillotes de son père étudiant la Torah. Il vivait avec sa famille adoptive depuis presque un an. Ni la beauté de la mer, ni les embruns iodés, ni les plages et les marées ne lui faisaient regretter l’échange.



La sollicitude du renard

Le coquelicot est presque mort et un homme bossu le regarde achever son cycle de lumière et rougeur. Il le cueille et s'en va, marche vite.
Arrivé devant l'ancien cimetière aux tombes vert-de-grisées, le bonhomme pousse la grille, glisse entre granit et cyprès et parvient près du sapin dont les racines soulèvent des sépultures à la mémoire trahie. L'arbre voûté n'attend rien, même les corbeaux l'évitent.
Le bossu dépose sur le tapis d'aiguilles le coquelicot fané, se déboutonne et pisse consciencieusement au pied de l'arbre. Le sol crépite. L'homme chantonne. Les ombres se chevauchent, tordues.

Dans la maison du bossu, ils sont deux qui l'attendent. Une femme. Un renard apprivoisé.
Roulé en boule près du poêle, l'animal remue les oreilles. Se balançant dans son fauteuil, l'épouse remue les lèvres. Elle débite un chapelet de prières et d'injures, espérant forcer le destin pour qu'il la débarrasse du bossu. Peine perdue, vingt coups sonnent à l'horloge qu'il pousse la porte comme tous les soirs. Le renard se précipite, mordille les doigts du maître.
- D'où tu viens ? siffle la femme. T'es encore allé là-bas ? Tu pues la mort.
- Je t'emmerde.
Le renard se réfugie sous la table pendant l'orage, il est la tache colorée fauve contre la suie des murs et du sol. Ses yeux, graves, voient la ronde des jambes danser la dispute. Le bossu et sa femme font voler les ustensiles et les mots jusqu'à la jouissance. Ensuite, ils dînent. Leurs doigts agrippent la fourrure de leur animal, enrobent dans son épaisseur les tremblements et les rancoeurs qui les agitent.

Un soir d'été la fille du bossu avait suivi un gars de la ville, un qui, gominé par le mensonge, jetait des promesses de cadeaux et d'étoiles dans toutes ses phrases.
Le galant avait fui, la fille courant à ses côtés le pucelage froissé comme le brillant d'une papillote.
La femme du bossu avait maudit son mari, juré qu'elle raconterait à tous que cet estropié avait vendu sa fille à un maquereau. Epuisée par le chagrin elle avait fini par supplier qu'on la lui ramène.
Le bossu avait pris son bâton et sifflé son renard.

À la main le sanglant d'un coquelicot arraché à la boutonnière du maquereau, le bossu, à son retour, avait dit à sa femme que tout était arrangé. Elle avait compris pour le voleur d'enfant mais demandé où était la fille. Le renard avait glapi.
Le bossu ne raconta jamais les corps enlacés, surpris par sa venue au coeur de la nuit, comment sa fille avait craché qu'elle n'était pas la sienne et heureusement sinon elle aurait été aussi bossue et moche que lui. Les rires qui déchirèrent. Le « toc-toc qui est là ? » du maquereau sur la bosse. Le renard qui bondit. Le bâton qui frappa.

À la saison des coquelicots, chaque soir le bossu fleurit ses morts. Il dépose une fleur rouge sous le sapin et tente de comprendre pourquoi, au matin, il n'en reste jamais nulle trace.
À la saison des coquelicots, chaque nuit le renard apprivoisé du bossu s'assoit au pied du sapin. Il prend entre les crocs la fleur flétrie qu'il associe au sang de l'homme mauvais, mordu à la gorge. Il ne veut pas que ce rouge salisse encore celle qui dort aussi sous la terre et qui, enfant, le sauva, lui, affamé au bord d'un terrier vide. Le coquelicot à la gueule, le renard quitte le cimetière. Sa queue comme frottée de neige, panache ultime, fouette l'obscur du ciel.

Les fantômes de l’océan

Quatre-vingt-dix jours. Quatre-vingt-dix longues et oppressantes journées qui travaillent les nerfs, exacerbent les passions, transforment les hommes.
Quelque part sous les eaux, loin des terres qui leur sont familières, une poignée d’hommes sent l’huile des machines et la sueur de marin. Trois mois auparavant, ils recevaient leur mission à bord du submersible comme un cadeau, une récompense pour leurs bons services, un gage de leur conduite exemplaire. A présent, ils ne sont que loques et animaux en furie. Passé dix semaines, les organismes commencent à céder.
L’air est étouffant, il résonne une sorte de bruit sourd, très léger. Plus faible encore qu’un ronronnement, il est à peine audible et pourtant persistant. Inutile de tenter de l’ignorer, il se ferait encore plus insidieux. C’est d’ailleurs peut-être lui qui a provoqué le basculement. Dans les coursives, la taule grince un peu. L’eau vient la caresser de plus en plus vivement. On ne sait plus si les vibrations naissent des machines ou de cette onde menaçante. Les oscillations de la carcasse guident les doigts graisseux, tout le lieu se ressent, il ne se voit pas. Au-dessus des têtes, la nuit se prépare à étendre ses ombres sur la terre, mais on n’en distingue rien. La mer, cette compagne tragique, est veillée par des étoiles solitaires tandis que de rares lumières se tapissent dans le bâtiment, plus pour indiquer les passages que pour éclairer. Si l’on veut avancer, il suffit de marcher droit. Le reste est superflu.
Le reste. En fait, il n’y a plus rien. Un soir, comme le signalaient les lampes rougeoyantes, les machines se sont arrêtées. Puis une secousse a remué l’énorme engin fendant l’eau. Le commandant a mis plusieurs heures avant de reparaître. Il n’a jamais rien dit sur son absence mais, depuis, n’est plus le même. De sa famille chérie, de son enfance vosgienne dans les forêts de sapins, de ses projets de carrière, il n’en parle plus. Son discours n’est plus que sentences lapidaires, injonctions brutales, mises à pied arbitraires. Cependant, personne ne s’en étonne, car bien d’autres se sont ainsi effacés l’espace d’un instant. Depuis ce basculement, la vie du bord a perdu tout sens. En cuisine, même le second maître déraisonne, il dépose dans le four des cerises en papillote, poivre des œufs en neige, flambe le poisson cru. Plus loin, le maître principal aux oreilles d’or glisse discrètement des écouteurs sous son casque et chantonne un air disco. Les quarts ne sont plus organisés, veillent seulement ceux qui le souhaitent ou s’ennuient.
Au terme de ces quatre-vingt-dix jours éprouvants, une rumeur se faufile pourtant. Les hommes de la flotte se sont rassemblés. L’incessant bruit sourd lui-même paraît se taire. Une boule au ventre, le commandant vient saluer chaque membre de son équipage. Le regard désespéré, il scrute alors les yeux hallucinés de ceux qui se savent condamnés. Une vision de gloire posthume se dessine dans son imagination, il y croit. Des explosions retentissent au loin, une armée sous-marine fait irruption, dans la fulgurance du combat, pour leur offrir un sacrifice ultime. Son discours s’envole mais la chute sonne brutalement. Le moment est venu de donner l’ordre. Fier, le menton haut, la voix emplie d’une dignité très solennelle, il les toise tous. Les instructions claquent.
Ce sera une dernière et très longue plongée.

Lueur d’espoir

Les voilà qui rentrent. La nuit vient de tomber, d’un seul coup, comme un couperet. Non pas que ce soit une surprise, on s’y attend tous les soirs. Mais parfois, les choses se font en douceur, on a le temps de voir venir, tandis que ce soir, l’orage a chassé le jour comme s’il s’agissait d’un malpropre, à coups de gros nuages noirs. Il y a de l’électricité dans l’air. C’est pour cela qu’il rentre un peu plus tôt que d’habitude. Lui, c’est Jean, il est pépiniériste. Toute la journée, il bichonne ses lauriers, ses troènes, ses sapins, ses pyracanthas. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, il est toujours dehors et quand il pénètre dans la maison, il apporte avec lui une odeur d’humus, de compost, d’herbe sèche ou de feuilles mouillées. Elle, c’est Sabine. Elle travaille dans un bureau et elle fréquente d’un peu trop près le bus, le métro et le train de banlieue alors, ça lui remet vite les idées en place, ces parfums de campagne. Seulement voilà, au lieu de respirer la bonne odeur de la terre, elle rouspète ! C’est qu’il a beau enlever ses bottes et secouer le bas de son pantalon, il ne se débarrasse jamais tout à fait des brindilles, de la boue et tout ça fait des traces. Des traces qui laissent des séquelles : elles mettent Sabine de mauvaise humeur. Mais, bon an mal an, c’est un couple qui fonctionne plutôt bien. Le premier geste qu’ils ont, lorsqu’ils rentrent, il est toujours pour moi. Je l’attends, comme si j’étais un chat, cette caresse quotidienne, cette légère pression du bout des doigts qui m’est destinée, et je ronronne, à ma manière. Le reste de la soirée, je le passe en leur compagnie, même si je sais rester douce et discrète. Je ne manque pourtant pas d’énergie ! La plupart du temps, c’est Jean qui cuisine. Sabine, elle, est épuisée, à cause des transports. Elle n’a pas d’appétit alors que lui, il a une faim de loup. Ah, la vie au grand air !
Aujourd’hui, la soirée est un peu particulière. C’est la dernière que je passe avec eux et je suis triste. Très triste. Mais j’ai l’impression qu’ils sont à des années-lumière de tout cela ! Jean prépare des papillotes de poisson avec des pommes de terre au four, Sabine est roulée en boule sur le canapé. Elle a la migraine et je suis gentiment priée de la mettre en veilleuse, comme à chaque fois qu’elle est souffrante. Docile, je m’exécute. Je partage leur routine depuis longtemps. Je suis fidèle. Fidèle et attentionnée. Je sais très bien quand je dois me montrer discrète. Lorsqu’ils commencent à se faire des mamours sur la banquette, je m’éclipse... Ce soir, j’avais l’espoir de voir perler une petite larme au coin de leurs yeux, une lueur de regret. J’aurais aimé qu’ils comprennent mon chagrin, qu’ils compatissent. Moi qui ai illuminé leur quotidien - le mot n’est pas trop fort - j’aurais apprécié qu’ils me rendent hommage, à leur façon. Ils auraient pu allumer des bougies par exemple, mais ils ont tout simplement oublié que c’est notre dernière soirée ensemble. Oh, bien sûr, je ne me fais pas d’illusion, je sais qu’ils ont déjà tout prévu pour me remplacer, ça fait longtemps qu’ils sont au courant. On a assez parlé de mon départ à la télé, dans les journaux.
J’avais juste pensé qu’ils auraient pu, pour ma dernière soirée, comment dire ... m’éblouir, m’en mettre plein la vue et j’aurais grésillé de plaisir ! Au lieu de m’offrir ce dernier cadeau, ils ne semblent même pas avoir l’ombre d’un regret pour moi, leur dernière ampoule à filament ...

Tragique traversée

Lui :
- Pfffff ! Que c'est encore loin ce maudit trottoir ! Voilà déjà 20 minutes que je traverse cette fichue rue pour aller me coller, de l'autre côté, à mes herbes et à mon sapin préférés. J'ai beau saliver, à me tordre la langue, pour adoucir la rugosité de l'asphalte qui empêche mon corps flasque de progresser. Rien n'y fait, je ne peux échapper à ma lenteur toute naturelle.

- Tiens, plus de soleil ! Ah ! C'est l'ombre d'un bipède ! Il traverse lui aussi. Le voilà qui s'avance vers moi à grands pas. Mon dieu ! Va-t-il au moins avoir la décence de m'éviter ?

- Que oui ! Il se penche même sur moi et me dévisage à me croquer ! Me croquer ? Oh, le salaud ! Il fait sans doute la cueillette de mes congénères aux alentours, escargophage sauvage qu'il est !

- Que n'ai-je ses longues jambes, pour prendre la clé des champs ! Mais la nature m'a fait ainsi, rampant toute ma vie, avec par dessus le marché et par dessus mon dos, mon gîte exigu en sac à dos, s'offrant en premier aux chocs des semelles. Même pas une carapace pour ne pas s'obliger à carapater. Comme une tortue. Tort qui tue.

- Une tortue ? J'aurais bien aimé, tiens, à la voir traverser celle-là ! Juste pour baver un coup sur sa façon de ramer à quatre pattes et sa tête de hareng-saur aux yeux ronds, tapant la mesure avec son pif sur le sol, à chaque avancée tortuesque. Tu parles d'une traversée ! Une vraie pagaille des pagaies !

- Hé, monsieur, allez voir ailleurs si j'y traîne ! Vous me pompez l'air ! Pas de réponse. Cet ignare d'humain ne comprend rien à l'(esc)argot ! Il pense sans doute à l'idée de me rincer fort et m'ébouillanter aussi sec, histoire de m'avaler avec ma mort chaude, encore dans l'âme ! La sienne doit être d'une froideur de neige !

- Que non ! Il se lève et esquive de justesse je ne sais quoi !

Moi :

- Bah ! Après tout, ce n'est pas mon affaire ! Cet infortuné escargot a pris le risque de traverser pour une destination que lui seul connait. Si je le déplace, je vais me salir les mains. Je ne sais pas sur quelle merde, crotte ou crachat il a traîné son corps ! Le voilà déjà à mi-chemin, peinant sur un bout de papier aluminium froissé qu'il aurait pu contourner. Bon, je dois le porter quand même sur l'autre bord. Si je le laisse à son sprint au ralenti, il risque de terminer son parcours sous un pneu.
- Un pneu ? Vite ! Vite !
Skriiiik ! … (Bruit de freinage).
- Ah! Le crétin de chauffard ! Il a failli me renverser ! Et dire que j'allais y passer par la faute d'un minable mollusque ! Na ! Pas de cadeau pour lui ! Qu'il se débrouille pour n'espérer se retrouver qu'entre deux roues au lieu d'une ! C'est l'avantage d'être minuscule, n'est-ce pas minus !

Je reprends mon chemin vers l'épicerie du coin, avec le secret espoir que les voitures rares le deviennent encore plus. Avec l'ardent souhait que cet inconscient usager de la chaussée ne se fasse pas faucher…

De retour, je remarque passer justement, injustement plutôt, une "rare" voiture. La voiture de trop.

Au loin, derrière elle, je distingue vaguement le bout de papier brillant avec, dessus, une boule aplatie de chair et de coques entremêlées. Du hachis d'escargot en papillote ! Quel destin !
Je me dis piteusement, en la circonstance (non atténuante) : bêtise humaine préméditée envers son dissemblable.

JE T’EXPLIQUERAI


Un flot de violente lumière pénétra mes yeux à travers mes paupières closes. Je les ouvris avec effort, éblouie par la blancheur qui environnait le salon. J’avais oublié la veille de fermer les rideaux. La première chose que je vis fut la bouteille de whisky renversée sur la table de chêne, puis le verre brisé et une tache humide sur la moquette. Et le filet de colin en papillote à peine entamé. Dehors, la brume se levait sur le Causse. Le réveil marquait 11h30.
Le coup de sonnette me fit l’effet d’un bruit de marteau-piqueur. Je courus ouvrir. Eve se tenait devant la porte. Je reculai, chancelante.
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Elle me répondit avec un sourire :
« Je peux entrer ? »
Elle était toujours aussi belle, avec ses longs cheveux blonds, son pull mohair, son jean, comme ce jour où…
« Tu veux boire quelque chose ? Balbutiai-je. Je dois avoir un reste de muscadet au frigo ; ou de la vodka si tu préfères. Mais… d’où tu viens ? »
« Je suis venue en stop. Un type m’a prise à la gare »
« Mais… mais tu te rends compte ? Après deux ans… comprends que je sois surprise. »
« Oui, je t’expliquerai »
Elle me caressa la joue de sa main et alla s’asseoir sur le canapé. Je bafouillai :
« Tu sais que Tom vient de me quitter ? J’ai les boules »
« Oui, je sais. »
« C’est lui qui te l’a dit ? »
« Non, mais je sais. C’est mieux comme ça ; Tom, c’est pas un cadeau ! Je le connais, tu penses. »
Elle refusa le verre que je lui proposais. Je remplis le mien de muscadet que j’avalai en faisant la grimace, comme un médicament.
« Comment est-ce possible ? Tu es là, bien vivante, alors que je t’ai vue… »
Des images très colorées et précises me vinrent à l’esprit. La route couverte de neige serpentant entre les sapins, le dérapage, la chute dans le ravin. Puis l’arrivée des pompiers encordés, le volant taché de mon sang, Tom qu’on emportait sur une civière, et, à ma droite, le visage d’Eve, tuméfié, ensanglanté, et sans vie. Et après, la morgue, Eve, ma meilleure amie, immobile, le corps brisé et froid. Tom, qui pleurait sa frangine, juché sur ses béquilles.
J’allumai une cigarette, et me mis à tousser.
« T’en veux une ? »
« Non ; tu sais bien que j’ai arrêté, me répondit-elle en riant. C’est mauvais pour la santé. »
Elle me souriait, avec bienveillance. Je ne savais que dire. Je me risquai :
« Tu es morte ! Il y a deux ans j’ai vu ton cercueil mis dans la terre. Tu es… un fantôme ? »
« Pas vraiment, je t’expliquerai »
Je me levai en fureur.
« Explique-moi tout de suite ! Dis-moi d’où tu viens, où tu es ? »
Je m’approchai d’elle, palpai son visage, son cou, ses épaules. Elle me laissa faire. Sa peau était aussi fraîche, douce, élastique, qu’elle l’était dans les bagarres de nos jeux d’enfants. Seule une petite cicatrice sur le front la différentiait de l’Eve d’autrefois. Elle me dit doucement :
« Je vais aux toilettes, je reviens »
« Mais tu me diras, je t’en supplie, appartiens-tu au monde des morts ou à celui des vivants ? Es-tu un esprit, une âme errante, ou une personne faite de chair et de sang ? »
« Je t’expliquerai »
Elle revint. S’allongea sur le canapé. Elle me regardait en souriant. C’est alors qu’en proie à une idée aussi soudaine qu’insensée, je retroussai la manche gauche de mon chemisier. Tout me revint en mémoire : la lettre de Tom posée sur la table, la crise de nerfs, le désespoir, la ruée sur l’armoire à pharmacie, les verres de whisky avalés à la hâte. Et je vis avec effroi sur mon poignet la profonde trace brune qui commençait juste à cicatriser.

FRANZ


Seul dans sa demeure obscure, bercé par le tic-tac régulier de l’horloge, Franz ne dormait pas. Il songeait à celle qui occupait toutes ses pensées. Elle habitait à trois maisons de la sienne, vers la gauche et du même côté, un petit chalet pimpant dont le nom « Mon beau sapin » s’étalait en lettres rouge vif au-dessus de la porte. Elle était arrivée un mois auparavant et Franz en était déjà éperdument amoureux. Et pourtant s’ils se voyaient très fréquemment, c’était toujours de loin ; et jamais pour longtemps.
La première fois, elle lui apparut un après midi sur les coups de cinq heures. Elle sortait de sa maison au toit couvert de neige et, quand il la vit paraître sur le seuil, une émotion intense l’envahit devant ces yeux noirs et cette voix enjôleuse. Il oublia tout le reste ; les voisins des deux chalets qui les séparaient, la rumeur dont bruissait l’atmosphère, les maisons d’en face aux volets peints de couleurs vives et leurs habitants qui se tenaient devant les portes.
Elle s’appelait Frieda. C’est ainsi qu’il avait entendu le vieux Horst l’appeler, peu de temps après son arrivée. Depuis quelques jours il était certain de ne pas lui être indifférent. Franz surprenait lors de ses nombreuses escapades hors de sa maison une lueur complice dans les yeux noirs de Frieda. Il n’escomptait rien de plus que ces coups d’œil furtifs, mais ça suffisait à combler sa vie. Tout au plus pouvait-il espérer qu’un jour ils habiteraient côte à côte et qu’il lui serait possible de converser avec sa dulcinée sans que se dressât entre eux l’obstacle des voisins. Il pourrait alors, - qui sait ? L’amour peut tout réaliser – lui offrir en cadeau un chocolat enveloppé d’une papillote dorée.
Franz aimait surtout les longues promenades de minuit, quand la lumière blafarde de la lune, boule opaque et indifférente, donnait aux chalets un charme romantique propice aux regards langoureux.
Il quitta sa maison à 3 heures de l’après midi. En regardant vers la gauche il fut en proie à une terrible déception : Tous les voisins étaient sortis mais la porte de Frieda demeurait désespérément close ! Elle n’était pas là au rendez-vous !
Devant lui, en contrebas, Horst lisait le journal en fumant sa pipe. Franz voulut crier au vieil horloger :
« Eh ! Meister ! Vous avez oublié de remonter l’horloge de Frieda ! »
Mais il ne put que dire :
« Coucou ! Coucou ! Coucou ! »

La cloche

J'avais seize ans, l'âge des premiers affrontements contre l'autorité. J'étais alors pensionnaire à l'institut militaire de Shattock dans le Minnesota. C'était un environnement strict, où personne ne pouvait échapper aux règles établies.
Là haut, perchée au dessus de nos têtes, la cloche de Shattock régissait nos vies et nous imposait son rythme.
Elle sonnait notre lever, décidait du début de nos classes, annonçait nos repas et ordonnait notre coucher.
Avec le temps, son bourdonnement m'était devenu insupportable, si bien qu'un jour, j'estimai qu'il en était trop: il fallait en finir.
Lors d'une nuit glaciale, où la neige recouvrait le sol, j'escaladai le toit du bâtiment et pris possession de la cloche.
Sur le chemin, je dus éviter les racines, qui encombraient le chemin et prendre garde à ce que personne ne remarque ma présence.
Il me fallut bien une heure, le temps de la trainer jusqu'à étang, perdu au milieu des sapins. Là, je la noyai, loin des oreilles de tous.
De retour dans mon dortoir, je du contenir mon ricanement, en pensant à la dure journée que j'avais réservée à tous ceux qui pensaient pouvoir nous gouverner.

Quelques heures plus tard, roulé en boule au fond de mon lit, je sentis une main tirer brusquement ma couverture.
"Levez-vous" criaient les surveillants de toutes parts. "Mais vous vous attendez à quoi, qu'on vous offre des papillotes? On est pas ici pour vous faire des cadeaux, alors debout". Le chaos le plus total régnait sur Shattock.

Ayant oublié mon acte de la nuit passée, je fus tout d'abord surpris par la confusion qui régnait. Puis me remémorant mon exploit, je souris du coin des lèvres, fier d'avoir secoué le système draconien de l'institut.

Les élèves s'étonnaient de ne pas avoir entendu le son de la cloche. La routine si bien rodée par la direction s’était-elle enrayée ?

Des pensionnaires en pyjamas étaient trainés de leurs lits, jusqu'en salle de classe. Les professeurs étaient incapables de capter l’ attention de qui que ce soit. La rumeur du vol de la cloche fusait parmi les élèves, qui avançaient toutes sortes d'hypothèses, reléguant les professeurs au rang de figurants. On mangeait dans la bibliothèque et on dormait en cours. Au moindre reproche, les élèves répondaient " mais Madame ou mais Monsieur, ça n’a pas encore sonné".


L'administration enquêta sur l'affaire, des délations se firent pas dizaines, mais on ne put rien prouver

Ce soir là, je fermai les yeux avec la certitude que mon sommeil ne serait plus jamais guillotiné par cette maudite cloche. J'avais enfin bravé l'autorité de l'établissement.

Mais quand je fus sur le point de m'endormir, un son à peine perceptible se fit entendre.
Etais-ce mon cœur?
Le bruit s'avéra être un bourdonnement de plus en plus rapide et de plus en plus fort, qui prenait possession de mon esprit.
Bientôt, toute ma tête sonnait au rythme de la cloche.


Les conseils de Petite Mémé

Thème de la première semaine : les enfants.

Sale époque ! Les parents sont devenus des mollusques : « Encore un roudoudou mon Loulou ? Tu veux faire quoi mon trésor, du piano, de la natation synchronisée, de la danse ? Pauvre bébé, tu as fait un gros bobo à ton didi » Et gnagnagna…. Et gnagnagna….
Moi, d’mon temps, on s’embarrassait pas de tout ça. On s’en allait dans les bois, pour ramasser des fagots. Avant d’passer le seuil de la baraque, on criait « Magnez-vous, tas de faignasses ». Et fallait voir comme ça trottinait des gambettes. Faut dire aussi que j’étais pas radine en coups d’pied au cul. Pour la forêt, suffit de partir au bon moment, quand la nuit tombe. Un pas sur l’côté, un pas d’l’autre côté, un pas en arrière. On s’aplatit contre le plus gros des chênes ou des sapins et on ne bouge plus. Moi, j’faisais ça l’hiver. J’ai toujours trouvé ça mieux avec de la neige. Plus sportif ! Plus risqué ! Mais faut bien effacer ses traces de pas, parce que, autrement ça fait des trous.
J’aime encore ça, la neige. C’est blanc, c’est joli. C’est calme. Faut bien se couvrir, c’est tout.
Bon, rev’nons à nos agneaux. J’les entendais pleurnicher. C’est fou c’que ça peu chougner, les gosses ! J’évitais les branches mortes qui craquent sec. Pas question d’être repérée et leur donner de faux espoirs. J’suis pas comme ça, moi ! La plupart du temps, ils reniflaient une heure. Ou deux. Quand j’étais certaine que c’était fini, j’disparaissais. J’filais aussi vite qu’un pet d’lapin sur une mare gelée. Zpppp !
Mais maintenant, allez donc faire ça ! Protection de l’enfance, services sociaux, juges pour mineurs et tout le saint-frusquin ! Moi, et c’est pas pour me vanter, mais j’en ai laissé sept dans la forêt. Remarquez, c’était les plus loupés, pouilleux, croûteux, teigneux, des mioches avec la boule à zéro et toujours la faim au ventre. La morve au nez. Sept bouches bavouilleuses à nourrir. Cons comme la lune. Ah, ça j’vous jure, c’était pas des cadeaux ces sept-là. Je sais pas ce qu’ils sont devenus. Bah, sept de perdu, hein…. J’en ai gardé trois pour mes vieux jours. Faut bien y penser ; c’est pas avec ce que j’aurais…. Le minimum vieillesse, ça va pas chercher loin. Aucune considération pour les anciens au jour d’aujourd’hui !
Allez, vous inquiétez pas pour moi ; ça marche encore là-haut sous mes papillotes. J’ai l’esprit aussi rapide qu’un skud. J’ai l’air de rien avec mes rides, mes rhumatismes, mon ulcère, ma vue basse, mon dentier et mon sonotone. Mais, vous en faites pas pour la vioque. J’connais le proverbe : les chiens ne font pas des chats . Si un jour, l’un des trois me dit, l’air de rien « Allez, mémé, viens faire un p’tit tour dans les bois, c’est bon de prendre l’air à ton âge ». Macache bonno ! J’entre en résistance. J’ m’accroche à mon déambulateur et je hurle, j’ameute le voisinage.

J’suis certaine que l’auteur de la proposition se retrouverait en deux temps trois mouvements devant l’juge. Et au trou aussi sec. Mauvais traitements sur personne vulnérable, c’est moche et ça peut coûter cher. Alors, s’il est en zonzon, l’auteur, ce serait pour qui l’écran plat ? Pour sa vieille môman… Non mais des fois ! ça se fait pas de maltraiter les vieux dans notre pays.
Après, il m’en resterait deux. En étant habile, ça fait un pour la voiture, l’autre pour la maison. C’est pas beau la vie ?

La semaine prochaine, retrouvez les conseils de Petite Mémé sur le forum. Le thème abordé sera : le sexe !

Le pépin sournois

Les jumelles monopolisent la douche. Patrick, mon mari, s’est à coup sûr endormi sur le pot. Personne n’a débarrassé la table, ni rincé les bols. Le chien Billy fait le fou dans le jardin et se roule dans la neige. Il urine contre son sapin préféré, jauni par tant de fidélité. Je prépare une serviette pour l’essuyer. Mon fils ouvre la porte trop tôt. Billy saute sur mon peignoir tout neuf en satin rose Barbie.

Sainte Patience, viens à mon secours !

Patrick émerge enfin des toilettes. Il dépose sa bande dessinée sur la table malpropre. Il s’étire longuement et se verse ensuite un café. Il se retourne et me fixe, stupéfait :

— Pas très sexy ce matin ! Encore la nausée ? Ou de mauvais poil ?

Mes papillotes à moitié déroulées pendent dans mes cheveux. Mon peignoir maculé de boue ne m’avantage pas. C’est clair. C’est clair et injuste ! Si j’avais pu avoir accès plus tôt à la salle de bain, mes cheveux roux auraient coulé en vagues ondulantes et aguicheuses sur le satin lisse de mon joli peignoir. Et ma peau douce exhalerait les effluves tahitiens promis par mon nouveau gel douche « Souffle des Iles ».

Je préfère ne pas répondre. A quoi bon ?

— Papa ! Papa ! Tu as oublié de compléter mon journal de classe.
— Et moi, je dois apporter des tubes de rouleaux de papier-cul pour fabriquer un cadeau pour la fête des grands-mères.

Patrick, prend ses clefs de voiture, enfile son imperméable et dit, sans aucune gêne :

— Maman s’occupera de tout ça. On ne dit pas "papier-cul" mais "papier hygiénique". Bisous les enfants, je suis pressé.

De toute évidence, MOI, je ne suis pas pressée, je n’ai pas grand-chose à faire. Un petit boulot à mi-temps dans un bureau d’assurances, rien de terrible.
N’empêche que mon petit salaire minable est bien utile pour rembourser le prêt de la maison bourgeoise achetée il y a plus de dix ans, dont les petits travaux d’aménagement ne seront jamais terminés.

Oui, je suis de mauvaise humeur et de plus, je ne suis plus sexy. Cela n’a rien à voir mais c’est ce qui me reste sur le cœur. Ce qui ne passe pas. Trente-sept ans, est-ce si vieux pour une femme ?

Je déniche trois tubes de papier hygiénique et je complète le journal de classe.

— Dépêchez-vous les enfants, vous allez rater le car !

Une cavalcade dans l’escalier, la porte qui claque.

La douche pour moi toute seule. Une douche froide, car les filles ont vidé le boiler par leurs longues ablutions. Tant mieux, on dit que ça raffermit les chairs.
Je me savonne avec le fameux gel « Souffle des Iles ». Quatre euros le petit flacon. Il sent plutôt le désinfectant pour urinoirs publics. Finalement, je m’en servirai pour nettoyer le panier du chien.

Mes doigts effleurent et massent doucement mes seins. Je les trouve beaux. Ils se tiennent bien et pointent tout fiers sous l’eau froide. Je souris.

Soudain, je sens une boule, une petite boule dure et sournoise, juste derrière le mamelon gauche. On dirait un gros pépin. Et si c’était…

Retrouver…


Retrouver
Cet invisible tressautement
Vibrante boule dure
Qui traverse ma gorge
Et le creux de mon ventre
Quand je sais
Que je vais
La rejoindre bientôt

Je sens déjà ses bras
Qui étreignent mon dos
Et ses lèvres qui glissent
Aux touffeurs de mon torse
En affolant mon coeur

L’impatience me presse

Un fanal jaune éclaire
Le vieux débarcadère
Où j’amarre ma barque

Je cours sous les sapins
Enluminés d’espoir
Je pousse la barrière

J’entends monter cet air
Qu’elle chante le soir
A sa fenêtre ouverte
En préparant pour moi
De longues papillotes
Qui sentent l’ail sauvage
Et les poissons du fleuve

Elle tourne la clef
Pour refermer la porte
Et mes paumes creusées
Reçoivent sans attendre
Tel un cadeau de fête
La neige de ses seins
Tendre et brûlante offrande

Nous sommes tous les deux
Enfermés pour la nuit
Prisonniers du désir

Plus tard
Les marches grincent

Tremblants comme des torches
Nous montons vers la chambre

Et dans les draps rugueux
Nos deux grands corps s’embrasent
Sous le feu de nos bouches
Qui font luire les braises
Jusqu’au petit matin

Ô troublante mémoire…

La fête à Clément


« Merci madame ! » Une pièce de 1 euro vient de tomber dans mon gobelet. 1 euro, une journée qui ne s’annonce pas trop mal. D’ordinaire, c’est plutôt de la petite ferraille qui atterrit dans mon escarcelle. En plus, l’hiver est clément en ce moment… Clément, c’est mon prénom, un gag quand j’y pense ; mes parents ne pouvaient pas se douter que la vie ne me ferait pas de cadeaux !
Mais j’aurais tort de me plaindre, il y a sûrement plus mal loti que moi ! J’ai trouvé « un pied à terre » plutôt sympathique, dans un quartier bien fréquenté, juste à côté d’une supérette. La gérante, une jolie brunette, m’apporte le matin le croissant ou le pain au chocolat qui lui reste de la veille, et le dimanche, elle prépare une paëlla géante ou un bœuf bourguignon pour ceux qui n’ont pas envie de cuisiner. Elle m’en réserve toujours une part. Ça ne vaut pas le saumon en papillote et les œufs en neige de Lola, mais ça, c’était une autre époque. Sur la place voisine se tient un grand marché trois fois par semaine. Une aubaine ! La plupart des ménagères qui en reviennent avec leur panier débordant de légumes et de fruits se sentent obligées de me donner une clémentine, une pomme ou une poire. La plupart, parce que d’autres ne se privent pas de m’ignorer ou de me jeter un regard dégoûté, voire haineux. Sans parler de ceux et celles, surtout parmi les vieux et les vieilles gantés et chapeautés – les pires – qui me lancent de méchants : « Une honte ! Va donc travailler, fainéant ! »
La honte, c’est un luxe que je ne peux pas me permettre. Pour survivre, je n’ai pas le choix. Et ces donneurs de leçons, que savent-ils de moi, de ma vie d’avant ? Qu’auraient-ils fait si leur univers avait éclaté en morceaux en l’espace de quelques mois ? Réaction en chaîne : boulot, femme aimée, amis, projets, la fête à Clément ! Écœuré, désespéré, je suis parti, le plus loin possible, avec quelques billets, mon sac à dos et ma guitare, pour oublier, recommencer à zéro. Mon pactole a vite fondu, on m’a volé ma guitare et mon sac à dos. Je n’ai rien oublié, rien reconstruit.
« Merci madame ! » Deux euros ! C’est Byzance aujourd’hui. Je vais pouvoir prendre le bus, me payer un sandwich. Merci au beau temps, peut-être ? 17° fin novembre, du jamais vu. Il paraît que ça ne va pas durer.
***

Trois semaines qu’il gèle à ne pas mettre un chien dehors. Les passants circulent à petits pas précautionneux, les yeux rivés à terre, pour éviter les plaques de verglas. Mon gobelet reste désespérément vide. Je passe les après-midi au centre commercial jusqu’à l’heure de la fermeture. J’ai bien essayé de m’y faire enfermer pour dormir au chaud mais c’était compter sans la vigilance des gardiens. Il y a la queue à l’asile de nuit. On se bat pour y avoir une place, on s’y querelle à l’intérieur. Hier soir, un ivrogne m’a attaqué au cutter. Je n’irai plus, c’est décidé. J’ai froid, je tousse à fendre l’âme, mes baskets prennent l’eau. Assis à côté de la supérette, je grelotte sous ma couverture. La brunette doit être malade : le vieux grigou qui la remplace me jette de sales regards. Plus de croissant, de pain au chocolat, de paella, de bourguignon. D’ailleurs, je n’ai pas faim : une douleur me paralyse la poitrine et j’ai la gorge en feu.
***

Allo ! Les pompiers ? C’est le gérant de la supérette de la rue Duchamp. Y a un colis pour vous près de ma boutique. Un clodo roulé en boule sur le trottoir. Vous pressez pas : le teint verdâtre, les yeux vitreux, ça sent le sapin !

Un je ne sais quel charme…

En ce temps-là, mon pays était un immense jardin enchanté qui renfermait un village exquis, tout blanc, allongé dans son hamac de sombre verdure. On y rencontrait des gens aimables. Dans la moindre ruelle, une courtoisie délicate donnait du charme aux entretiens. Sous l’ombre argentée des oliviers, on se reposait avant d’aller se baigner dans de minuscules cascades, filets d’eau qui pissotaient du haut d’un rocher dans de petits bassins. On se désaltérait au puits dont la margelle avait été festonnée par le frottement de la chaîne, puis on rentrait. Les hautes marches de l’escalier en céramique aux tons vifs et doux, étaient si fraîches à nos pieds nus d’enfants et toujours caressantes à nos regards effrontés. Ma mère nous attendait dans une pièce étroite où s’étalaient de longs tapis. Menue fillette aux doigts déjà rougis de henné et aux cheveux nattés en queue de rat, je m’installais près d’elle pour la regarder préparer les dattes. Je chérissais cette femme qui, pour étancher ma soif, me nettoyait patiemment des figues de Barbarie, ces fruits à la peau toute hérissée d’invisibles épines. C’était si frais, si juteux.
Et le bonheur s’est tari. Il y a eu la violence, cette guerre qui ne disait pas son nom. Le départ brutal, inattendu. Du jour au lendemain, la ruche fut secouée et priée d’aller essaimer ailleurs. L’exode nous amena à deux mille kilomètres de notre arpent de terre natale, là où la mer gelait. Le premier hiver, la première neige, les regards qui nous glaçaient bien plus durement que la bise la plus hostile.
Ma mère ne parlait plus. Quelque temps après, ils sont venus et l’ont emportée entre les planches d’un sapin. Les yeux des mères sont les miroirs des filles. Je cherchais désormais mon reflet dans l’ombre d’une femme aux semelles de sable.
Avec le temps, j’ai réussi à entrouvrir la porte aux gonds rouillés de mon cœur. J’avais appris le respect d’autrui dans ses différences les plus aiguës. J’ai survécu avec ma peine. J’ai même rencontré un joli jeune homme au teint brûlé qui a fait fléchir les genoux de mon cœur. Sur un tapis usé, il m’a servi le thé et offert un bouquet de menthe. A mon tour, j’ai eu une fille ; ses yeux, comme deux petites olives noires, m’emplissaient à la fois d’allégresse et de nostalgie. Même longue, l’existence n’est qu’un pont d’allumettes entre la naissance et la mort.
Aujourd’hui, une boule au creux de l’estomac, je regarde mon enfant devenu adulte, sa richesse, une double identité, une double culture. Pour m’ensoleiller, elle adore me cuisiner des filets de dorade en papillotes, accompagnés de matsagounes, nom que l’on donnait là-bas à ces très grosses crevettes rouges que les hommes allaient pêcher au large. Mais surtout elle vient de me faire un cadeau incroyable, un voyage inespéré. Je vais retrouver mon pays, car si mon corps vieillit ici, mon esprit erre quelque part sur les caillasses des chemins poussiéreux, dans la boutique du marchand mozabite, le long des murs blancs et des arcades accueillantes.
Je vais présenter à ma fille la terre de sa grand-mère, délicatement brossée d’azur et d’émeraude, le rouge d’une chéchia d’enfant, la magie des couleurs. Tout ce que j’avais emporté dans mes souvenirs et que ni la photographie ni la peinture ne sauraient traduire : un je ne sais quel charme…

Au nom des grands principes

Ouf ! Nous l’avons échappé belle !
Les trompettes de l’Apocalypse sont restées muettes. La collision de notre bonne vieille Terre avec l’étoile Absinthe est remise aux calendes grecques…
Sans plus tarder, nous allons pouvoir nous remettre aux choses sérieuses…
Tempêter au salon à la pensée que quelques millions de sapins vont être arrachés à leur forêt natale afin de leur faire connaître une gloire aussi artificielle qu’éphémère. (En fait, vous vous fichez éperdument de ces malheureux conifères et de la protection de la nature. D’ailleurs, les lampions éteints, vous êtes le premier à allumer un feu de joie avec votre sapin au fond du jardin. Mais pour être en prise avec les idées d’aujourd’hui, que ne feriez-vous pas ? )
Suivre passionnément les délires et les éructations des nantis de ce monde qui, non contents de perdre la boule, s’arrangent pour que les médias et les vulgum pecus que nous sommes suivent le même chemin. ( Vous rêvez chaque nuit d’être fortuné et de pouvoir claquer un m… sonore à votre percepteur préféré ! Hélas ! Vous êtes pauvre et vous savez bien que vous le resterez…)
Faire du ski hors-piste malgré les risques encourus et les incessants rappels à la prudence. Mettre la vie des autres en danger et la sienne par-dessus le marché en déclenchant une spectaculaire coulée de neige. (De toute façon vous recommencerez car vous êtes indemne. Trois autres vacanciers non !)
Offrir une boîte de papillotes Firstprice au SDF du coin au prétexte que non, décidément le chocolat, ça vous fait mal au foie, vous êtes est au régime, enfin ça vous fait plaisir, etc., etc… ( Au même moment, le facteur sonne à votre porte avec un énorme colis en provenance directe de de chez Bernachon. Publicité non payée…)
Cette année c’est décidé. Pas de belle-maman à la table des fêtes. Premièrement parce qu’elle est immuablement là depuis trente ans. Deuxièmement à cause de son avarice sordide qui ne lui a jamais permis aucun cadeau à quiconque. Et enfin parce qu’à propos de cadeau, elle est loin d’en être un. (Menteur ! Vous n’avez pas invité Mémé Louise à votre table depuis des lustres, ce qui ne l’a pas empêchée de glisser à chaque occasion une confortable pièce à ses petits-enfants et de vous faire parvenir d’estimables présents que vous vous êtes empressé de porter au Secours Populaire avec un air dégoûté !)
Jurer de plus jamais lire la Provence ou un journal-frère si Nanard Pitas met son projet de rachat à exécution. Car enfin, la déontologie, la cohérence, la décence, sont des mots dont votre quotidien s’est toujours nourri et qu’il est hors de question de transiger là-dessus… (Dissimulée par le sous-main de votre bureau, une publicité alléchante proposant un abonnement pour deux ans à des tarifs incroyablement bas est déjà complétée et prête à être expédiée… A chaque fois que vous allez lui rendre visite, vous en frémissez de plaisir…)
2013, juré, craché, sera une année exemplaire à tous égards. Plus de ragots, de calomnies, de petites lâchetés… Une année pure et dure, lisse comme un galet de rivière…
Dommage que vous teniez la plume en cet instant précis. Il va être difficile d’imaginer que le lecteur lambda puisse vous croire sur parole. Mais ce n’est pas grave. Vous n’êtes pas à un mensonge près et le père Jean, votre confesseur attitré, sera là pour vous faire benoîtement la morale et vous donner l’absolution.

Dernier domicile connu

Je démarre la voiture et allume une cigarette. Cette foutue journée est bientôt terminée. Y’a des jours comme ça où rien ne va, où, par simple effet boule de neige, le moindre petit problème devient une catastrophe, de la panne d’ordinateur au dossier perdu, sans parler du client mécontent. Allez, je rentre chez moi me détendre et tenter d’oublier tout ces petits tracas.
Je traverse la commune de Serre-les-Sapins quand des voitures, devant moi, ralentissent et contournent un obstacle, sans pour autant s’arrêter. A mesure que je me rapproche, je m’aperçois qu’il s’agit d’une personne en train de marcher sur la route. Une vieille dame, plus précisément, qui clopine, une chaussure à la main et l’air complètement hagard. Face à l’indifférence totale des autres automobilistes, je ne peux m’empêcher de penser que cette femme a peut-être besoin d’aide. Je baisse alors ma vitre et lui demande si tout va bien. Ma question, si anodine, a l’air tout d’abord de la surprendre. Puis je finis par voir une lueur dans son regard, elle me crie à l’aide et ouvre en grand la portière de ma voiture pour s’y engouffrer, sans même que je puisse avoir le temps de l’y inviter. La journée est encore loin d’être terminée, me dis-je.
J’éteins la radio, jette ma cigarette par la vitre et considère la petite dame au visage ridé. Son pied nu est gonflé d’avoir trop marché sur le bitume froid, son souffle est court. D’une voix chevrotante, elle m’explique que le bus ne l’a pas déposée au même arrêt que d’habitude, que du coup, elle cherche sa maison et que le talon de sa chaussure s’est cassé en route. Je la rassure en lui disant que je vais l’aider et lui demande où elle habite. Un peu plus loin dans cette direction, me répond-elle. Nous voici donc parties en quête de son domicile, roulant au pas afin qu’elle puisse reconnaître sa propriété. Peine perdue, à chaque fois que nous passons devant une maison et que je lui demande si c’est la sienne, elle me répond que non. Sur le point de quitter la commune, je la questionne afin d’être sûre qu’elle y réside bien. Elle confirme mais ne reconnaît pas les lieux, sans doute devons-nous revenir sur nos pas. C’est ainsi que nous avons tourné en rond pendant près de vingt minutes, à la recherche de la maison disparue.
Enfin, au détour d’une rue, elle reconnaît sa demeure grâce aux plumes de la Pampa qui longent la clôture. Son visage s’illumine et en guise de remerciement, elle me dépose un baiser sur la joue. L’octogénaire descend du véhicule et je fais demi-tour un peu plus loin pour reprendre mon chemin. Mais arrivée à son niveau, je m’aperçois qu’elle a du mal à ouvrir le portail. Au point où j’en suis, je peux bien la rejoindre pour m’assurer qu’elle rentre chez elle. Je gare la voiture et vole à nouveau au secours de l’infortunée. C’est alors, qu’une femme d’une cinquantaine d’années, affublée d’une robe de chambre et tête en papillotes surgit en vociférant et en nous ordonnant de déguerpir. Je lui demande alors si elle connaît la dame près de moi.
« Oh oui, me répond-elle, j’ai acheté sa propriété il y a deux ans, et depuis, chaque semaine, elle s’enfuit de sa maison de retraite pour revenir ici. Je n’en peux plus ! Cette folle n’est vraiment pas un cadeau ! Foutez-moi le camp où j’appelle la police ! ».
Je regarde ma protégée, encore toute étonnée d’apprendre qu’elle n’habite plus ici. Je décide alors de la ramener à sa résidence mais elle ne connaît pas l’adresse. Le contraire m’eût étonnée…

Insignifiante

Alison marche les yeux baissés vers le trottoir où la neige dépose de rares flocons vite fondus.
Depuis toujours, la jeune fille se sent comme eux: transparente et insipide. Sitôt croisée, sitôt oubliée. Dans sa famille, seul son frère aîné Yvon, enfant difficile cumulant les bêtises dès son plus jeune âge, a retenu l'attention de ses parents.
Hier, enfin, un garçon inconnu, a semblé la remarquer, il s'est dirigé vers elle et l'a interpellée pour l'inviter à une "teuf" dans les sous sols d'un immeuble de la cité, le soir même. Bien que flattée, Alison, n'ignorant pas les dangers de ce genre de réjouissance, allait refuser, mais avant d'avoir eu le temps d'ouvrir la bouche, Brice, un copain de son frère, a coupé court à la conversation:
- T'es ouf Mehmet, c'est la frangine à Yvon!
Le jeune homme n'a pas insisté et s'est retourné à la recherche d'une nouvelle proie. Alison abandonnée, au milieu de l'allée, n'existait plus. Son frère fait la loi dans la cité et elle ne peut bouger un cil, sans son aval! Une fois encore, elle a ressenti cette sensation d'effacement pareille à celle de ces flocons sur le bitume.
Mehmet a abordé aussitôt la jolie Sonia qui passait non loin. Alison s'est éloignée, un soupçon de jalousie dans la poitrine.
Au dîner, elle a tenté d'expliquer à Yvon qu'il n'avait pas à intervenir dans sa vie. Il ne l'a pas écouté et a hurlé :
- Ma soeur n'est pas une putain et tu m'obéis! T'as de la chance que je veille sur toi, alors te plains pas! La virée de ce soir, t'y vas pas et c'est tout!
Elle n'a pas répliqué de peur de recevoir une correction supplémentaire en cadeau!
Alison a eu l'intuition que cette fête recélait un secret inavouable, elle a donc attendu le départ de son frère et l'a suivi discrètement. En chemin, de jeunes hommes des immeubles alentour ont rejoint le chef de la bande et ils se sont tous engouffrés, en riant, dans les escaliers qui mènent aux caves. Après quelques minutes, elle est descendue, elle aussi. Elle n'avait vu aucune fille, peut-être avaient-elles toutes décliné l'invitation? Dans les couloirs, de pâles veilleuses lui ont permis d'avancer sans se cogner. Au bout de quelques mètres, elle s'est arrêtée, a écouté et entendu des voix et des exclamations. Elle s'est approchée et, derrière une porte à claire voie, elle a aperçu Sonia allongée, dévêtue, inanimée, droguée probablement. Sous les quolibets d'une dizaine de spectateurs hilares, les garçons la violaient tour à tour. Alison, malgré l'horreur et la peur, a saisi son téléphone et a filmé la scène durant de longues, très longues minutes, puis elle a reculé en silence et s'est enfuie. Réfugiée dans sa chambre, elle a passé une nuit sans sommeil, la tête pleine de ces images sales et cruelles.
Au matin, elle s'est rendue au commissariat, a raconté son histoire, a montré le film. Les policiers ont saisi cette preuve et lui ont assuré l'anonymat afin d'éviter des représailles certaines. Personne n'apprendra son geste courageux, pas de quart d'heure de gloire! Les voyous seront arrêtés dans la journée.

Alison passe devant la résidence des "Trois sapins", elle entrevoit une vieille femme, des papillotes sur la tête qui regarde des enfants se battre à coups de boules de neige, l'une d'elles s'écrase sur son blouson.
- S'cusez, j'vous avais pas vu, dit un gamin étonnamment poli.
- Pas grave, j'ai l'habitude!
Alison poursuit son chemin. Sur la neige immaculée, son pas léger laisse une faible empreinte, qui déjà s'efface...

La petite robe noire

En proie à une fièvre acheteuse de samedi pas tout à fait ordinaire, je me suis rendue cet après-midi aux Galeries Yalafette. Il me fallait absolument une robe pour le dîner de ce soir…

Cela fait tout juste sept jours que je connais Arthur, mon (nouveau) Prince charmant. Nous nous sommes rencontrés sous la boule à facettes de la salle des fêtes alors que nous trémoussions côte à côte sur gangnam style. Son déhanché m’a envoûtée. Le mien l’a enchanté. C’est du moins ce qu’il a affirmé au terme de la folle chevauchée syncopée. Puis la soirée a filé entre nos doigts qui se sont effleurés à plusieurs reprises. Sur le parking, nous avons échangé nos numéros de téléphone.
Pourquoi ? A priori pour rien, tant mon mobile a joué son rôle de carpe à la perfection durant cette morne semaine. Et alors que je n’y croyais plus, la sonnerie enrouée a miraculeusement stridulé hier soir. À l’autre bout : Arthur. Blabla habituel. Enfin non, pas habituel. Mais blabla tout de même. Bref. Après une tonne de banalités, nous avons convenu de nous revoir aujourd'hui, à dix-neuf heures précises. En gentilhomme, il a proposé de passer me chercher. Sans doute pour un dîner que j’imagine aux chandelles.
C’est seulement en raccrochant que j’ai réalisé : ma garde-robe était désespérément dépourvue de tenues présentables. Et je n’allais pas remettre mon ensemble de crêpe vert sapin, assorti aux arabesques de mon carré Kermès. Trop guindé du reste. Manquent que le collier de perles et le serre-tête d’écaille pour que la panoplie de Madame Prout-Prout affiche complet !
J’ai donc fureté à travers les rayons des Galeries avec autant de minutie qu’une abeille affairée à inspecter les alvéoles de sa ruche. Ce n’était pas les soldes, mais la cohue des grands jours était bien là. Et dans tout ce fatras, j’ai fini par dénicher un élégant fourreau de soie moirée. Juste un peu trop petit. Peut-être un brin trop sobre.
De retour à la maison, j’ai tenté de me faire (refaire ?) une beauté…
Crème antirides, maquillage anticernes, trompe-couillon pour masquer mon teint pâlot, papillotes d’aluminium finement entortillées dans mes cheveux pour stimuler et simuler d’hypothétiques frisottis sur mes baguettes de tambour aussi raides que des queues de rats morts… Tout y est passé. Mais le résultat est médiocre. J’ai beau sourire, le miroir de l’entrée ne me fait pas de cadeau. Il me renvoie sans concession l’image d’une silhouette flasque et voûtée. Pas franchement envoûtante. Cette robe me donne un faux air de griotte aigrie. Et le temps me manque pour transmuter le bigarreau charnu et rabougri en Blanche-neige, à la peau rosée et défripée. Il ne me reste plus qu’à espérer que mon nouvel amoureux soit friand de clafoutis aux cerises noires…
Tant pis. Il est trop tard. On frappe à la porte.
Boudinée comme un as de pique gélatineux, je me précipite pour découvrir… Arthur dans l’embrasure. À l’instant où son regard me caresse, je sens craquer une après l’autre, les coutures du fourreau satiné. Je m’efforce de la retenir, mais l’enveloppe vaporeuse glisse inéluctablement vers le sol. Bouche bée, face à mon corps dénudé tel un noyau replet, mon chevalier servant semble statufié. C’est alors que me départir d’un sourire de circonstance, je m’exclame : « C’est dingue l’effet que fait toujours cette robe ! Étonnantes, ces fibres sympathiques, comme l’encre du même nom, non ?… ».

Les dix dernières minutes

Dix minutes avant cinq heures du soir. Dans le bruissement feutré des conversations et les piétinements sur les graviers du sol, le tunnel s’est empli de senteurs fauves : Eaux de toilette, cigares et crottin qui s’emmêlent aux émanations écœurantes des chichis, merguez et barbes à papa venus du dehors.
La boule familière étreint son ventre. Il a chaud. Sous sa main droite, la main gauche étreint la coiffure d’astrakan qu’il portera tout à l’heure. Il sourit machinalement et, lointain, répond d’un signe de tête aux saluts qu’on lui adresse.

Sept minutes avant cinq heures du soir. La fanfare s’est mise à jouer. Les flonflons entrent dans le tunnel avec la forte lumière. Venus de l’autre extrémité du souterrain, de la courette où embaument des jardinières de géraniums, arrivent les sons clairs des sabots des chevaux harnachés et des mules lustrées qui piaffent sur les pavés de grès.
Il échange une accolade fraternelle avec un compagnon qui l’accompagnera tout à l’heure. L’esprit ailleurs, comme dans un brouillard de neige, il répond à la journaliste d’une télé régionale. Il aimerait être seul.

Quatre minutes avant cinq heures du soir. Deux cavaliers en noir se sont avancés. Courbés sur les encolures sous la voûte de pierre, le bicorne à plumes blanches à la main, ils ont poussé les chevaux que la foule, le bruit et le tunnel inquiètent. Au soleil devant la barrière peinte en rouge, figés au bord du cirque, ils attendent l’ouverture et l’ordre d’avancer. Les drapeaux sur le sommet de l’enceinte flottent au vent qui suit le fleuve proche.
Il signe des photos qu’on lui tend. Etirant le menton en faisant la moue, il passe deux doigts dans le col humide de la chemise blanche qui poisse à son cou. Il inspire longuement plusieurs fois avant d’enfoncer jusqu’aux sourcils son couvre-chef. Puis, avec application, il s’enveloppe lentement du tissu brodé qu’on vient de lui passer. Sa main se crispe sur une des extrémités pliée comme une papillote.

Une minute avant cinq heures du soir. L’orchestre s’est tu. Dans le tunnel, où ils ne sont plus qu’entre eux, l’atmosphère est moite, tendue et angoissée. On ne parle plus. Qu’on en finisse ! se disent-ils. Il n’est que temps. A tant se concentrer, on va se déconcentrer.
Il a une pensée, comme toujours ici, pour les gladiateurs qui, deux mille ans auparavant, passaient aussi par ce tunnel, espérant la vie sauve en cadeau de victoire. Le dos à la muraille antique, les yeux clos, il se signe, touche la médaille de la Vierge accrochée à sa cravate et baise son pouce en croix sur son index.

Cinq heures du soir. L’heure, enfin. La foule a commencé à broncher. Les portes de sapin ont été ouvertes. L’orchestre de cuivres et de bois joue Bizet. Un vol de pigeons effarouchés a surgi de la tour carrée, décrivant un arc de cercle dans les claquements d’ailes. Les hommes fiers se sont avancés, dos droit, fesses serrées. Ils sont, pieds ancrés dans le sable, comme arrimés au ras de la ligne en craie blanche. Leurs yeux clignent dans la lumière violente. Le Mistral sur la sueur rafraîchit leur peau moite.
Il se signe, se tourne vers ses compagnons qui en font autant. La main tendue, chacun souhaite chance aux autres. Suerte ! Du bout du soulier ciré, il marque le sable et dessine une croix, juste au delà du trait blanc fatidique qu’il franchira bientôt. Puis il l’efface délicatement, pour ne pas la piétiner quand, passant la ligne, il entrera dans l’autre monde.

Alors ce sera une autre histoire.

L'Oribus

1971, je m'en souviens, fut l'année où je réalisai que l'injustice pouvait tuer.
La blondeur de mes douze ans dégoulinait sur mes reins. Mes jeans, larges comme des pattes d'éléphants, tombaient sur mes Clarks éculées. La longue écharpe rouille que j'avais mis des semaines à tricoter se prenait dans la chaîne de mon vélo pliant.
Maman avait déjà rogné sur notre appartement pour agrandir la vieille épicerie héritée de la tante Gaveau. Du coup, depuis mes six ans, j'avais fait l'apprentissage de la liberté. Mon salon, c'était la rue, ses parties de sonnettes et ses marelles dessinées à la craie sur le trottoir. Le jardin public, repaire de nos batailles de boules de neige sous les sapins séculaires, était ma maison.
Cette année 1971, la vieille tante avait dû se retourner dans sa tombe quand maman, prise soudain d'une douce folie créatrice, convoqua maçons, menuisiers et toute sorte de professionnels du chambardement. En un tour de main, les rayonnages de « petits pois chez soi » et de bouteilles de vin à étoiles furent évacués. Ils installèrent un long bar de bois foncé derrière lequel trônèrent bientôt deux grosses plaques à crêpes surmontées d'une large hotte de briques rouges. On disposa des petites tables recouvertes d'un tissu bleu roi et au centre de la pièce, une très longues table de ferme avec des bancs. Il y avait, sur les murs blanchis à la chaux, des lampes en forme de bougies dont la fausse cire coulait, aussi pour de faux. Maman y tenait parce que la nouvelle crêperie avait été baptisée « l'Oribus » et qu'un oribus est une sorte de bougie d'autrefois.
L'Oribus devint vite le refuge de tout ce que ma petite ville comptait de hippies, d'intellectuels chevelus et de filles rocks et folks. Arlo Guthrie nous transportait à Los Angeles et Richie Havens crachait « Freedom » dans les haut-parleurs. Les soirées s'étiraient dans la fumée et les jeux de société. J'abandonnais un peu la rue pour rester là, attablée avec « les grands » à les écouter refaire le monde en m'empiffrant de glaces dégoulinantes de chocolat fondu et piquées d'un bâtonnet à papillote argentée.
1971 fut l'année où je découvris Joe Cocker, Jimi Hendrix et les Stones. Ce fut aussi cette année là qu'en guise de cadeau d'anniversaire, les clients de maman m'emmenèrent au cinéma « Le Palace » voir le film « Sacco et Vanzetti » et qu'à tout jamais je perdis mes illusions sur un monde que je ne croyais rempli que de rires, de jeux et d'amitié.
« Here's to you, Nicolas and Bart, rest forever here in our hearts. The last and final moment is yours ... «


Plein hiver

Elle allume une bougie. Elle a vu faire ça dans un film, il y a longtemps, allumer une bougie pour chauffer une voiture. C’était l’époque où elle avait encore une télévision. La flamme tremble puis se stabilise. Elle pose le bougeoir sur la plage arrière. Elle doit enjamber le chien et au passage elle lui écrase un peu l’oreille. Il gémit. Elle lui caresse la tête. Ses doigts rencontrent la boule de chair familière au niveau du cou. Il faudrait le faire opérer. Il faudrait…. Il est vieux mais elle a besoin de lui. Depuis six mois qu’elle dort ici, elle le sait : un chien, c’est indispensable.
Elle a garé la voiture sur le parking du supermarché. A une centaine de mètres, la station service diffuse une lumière dure, assez distante pour lui permettre de dormir, assez claire pour dissuader les rodeurs. Elle frissonne. La température va chuter cette nuit. La bruine se transformera en neige. Elle a encore les cheveux mouillés de la journée passée dehors, pas inutile, non, pas inutile de traîner dehors : ce matin elle a décroché un entretien d’embauche dans un fast-food. Ils cherchent un commis. Elle se présentera demain. Il faut qu’elle soit jolie. Elle a acheté un rouleau de papier d’aluminium et elle déchire de petits bouts qu’elle tortille dans ses cheveux. L’habitacle est étroit. Elle avance lentement. Elle s’obstine. Avec un peu de chance, les mèches auront un peu frisé demain. Au bout d’une demi-heure elle a la tête hérissée de papier brillant et son visage dans le rétroviseur la fait rire.
Elle s’arrête d’un coup. Là-bas, devant, un homme approche. Il se cache à moitié. Elle le connaît. Ce n’est pas le pire. Elle sait ce qui va suivre. Il va la rejoindre à pas rapides, ouvrir la portière, faire tanguer la voiture.
Il s’installe et tout de suite il ouvre son blouson. Il lui tend un billet. Il connaît le tarif. Elle prend l’argent, le range, elle se penche vers lui. Elle doit avoir l’air grotesque avec ses papillotes sur la tête mais il s’en fiche. Ce n’est pas de la beauté qu’il vient chercher. Sa peau est froide, ses muscles sont froids, il sent le froid et le rance et elle n’y arrive pas. Elle n’a pas voulu ça.
Quand elle a terminé elle se redresse et l’homme se rajuste sans la regarder. Il ressemble à un client de la parfumerie où elle travaillait avant. Il ne lui parle pas. Cette fois pourtant, il lui tend quelque chose. « Cadeau », dit-il. C’est un bracelet en plastique avec des perles en forme de sapin, comme on en trouve dans les tirettes à un euro. Elle le prend. Il sort. Est-ce qu’il l’a acheté pour elle ? Est-ce qu’il l’a trouvé dans la rue et gardé pour elle ?
Le temps qu’elle relève la tête, l’homme a disparu. Elle frissonne. La bougie s’est éteinte avec le courant d’air mais elle ne la rallume pas. Dehors la pluie tourne au blizzard. Elle pense aux couettes en promotion au supermarché, là, à quelques mètres d’elle. A sa vie d’avant. Il y a plus de dix centimètres de neige sur le capot. Elle caresse le chien. L’eau qui coule sur ses joues lui brûle un peu la peau. Elle regarde droit devant elle, la neige qui pèse sur le pare-brise.
Les traces de pas de l’homme se sont effacées. Elle a fini par s’endormir. Indifférente derrière les néons, la station service ronronne dans le froid. Il n’y a plus que ça à présent, le silence et la nuit. La voiture disparaît presque sous le blanc et de loin, c’est comme si elle se fondait dans le paysage.
De loin, c’est comme si elle n’existait pas.


TIENS ? BONJOUR TOI !

— Salut Jo, tu vas bien ?
— Ah ! Salut Juju ! Oui et non, tu sais que ces fêtes de fin d’année me fichent les boules.
— Tu dis toujours cela et pourtant l’an dernier tu m’as raconté huit jours après que tu avais passé une soirée de rêves avec une nana superbe. Vous avez même passé une nuit magnifique dans son loft à fumer n’importe quoi !
— Non tu te trompes d’années, la fois dont tu parles, j’ai failli y laisser ma peau. La gamine était mineure et en plus elle m’avait volé mon portefeuille, tu te souviens ? Ce n’était pas un cadeau entre parenthèses.
— Oui tu m’avais raconté. Pauvre gosse, un salaud voulait lui vendre de la neige. Moi, à ta place j’aurais voulu lui faire la peau à ce type. C’est pour cela qu’elle t’avait pris ton argent, pour lui payer cette saloperie.
— D’accord, j’ai été lâche sur ce coup-là. Bon assez parlé de moi, tu fais quoi pour le réveillon du jour de l’An ?
— Je pars à la montagne avec Claudy et ma petite Laura.
— Tu as de la chance, je trouve ta fille adorable. Sa mère lui met toujours des papillotes dans les cheveux le soir pour qu’elle frisotte le matin ?
— Toujours ! Elle est vraiment mignonne. Tu dis que j’ai de la chance, mais j’ai horreur du froid et puis ces sapins tout noirs qui se dressent dans la neige, ça m’angoisse !
— Allergie à ces arbres ?
— Pas du tout ! Allergie au froid, allergie à la montagne, je rêve de vacances au soleil, les doigts de pieds en éventail sous un ciel bleu d’azur…
— Ce sera pour l’an prochain, allez souris, le Mont Blanc t’attend veinard quand même ! A bientôt, tu me raconteras !
— Oui salut, toi aussi, et fais attention à toi ! Eloigne-toi des jeunes mineures !
Ils se séparèrent, souriants et heureux de s’être dit deux mots. De toute façon, ils n’auraient pas su en dire plus.
Leurs vies étaient tellement différentes, et leurs chemins s’étaient séparés depuis le mariage de Juju.
Jo jouait les célibataires endurcis et Juju les papas de remplacement.
Quand le père de Laura était parti en laissant sa femme et sa fille seules et désemparées, il arriva dans leur vie Depuis il était serein sinon heureux.


Une pure fiction

Napoleone avait les boules. Son frère Joseph allait se plaindre à leur père, il pleurnicherait et voudrait qu’on punisse son cadet qui ne manquait pas une occasion de le faire enrager. A huit ans, Napoleone se montrait déjà impérieux et arrogant. Joseph, d’un an plus âgé, obéissait la plupart du temps à ses ordres, sans manifester de déplaisir. Pourtant, cette fois-ci, il s’était rebellé : son frère ne voulait-il pas qu’ il fasse semblant de célébrer la messe et de le couronner roi? Obstinément, il s’y était refusé jusqu’à ce que l’aspirant à la royauté, ulcéré, hurle : « Que le cul te pèle et que tes bras soient trop courts pour que tu ne puisses pas te gratter! » Après ces propos injurieux, le petit avait pris la fuite.
Il courait maintenant vers le port, ricanant encore en pensant à l’expression outrée de Joseph quand il avait entendu ces paroles. Napoleone était trop orgueilleux pour se mêler aux gamins d’origine modeste qui habitaient le quartier populaire du port mais il aimait exercer sur eux son ascendant. C’est là qu’il avait entendu cette phrase dite par un pêcheur se disputant avec un collègue. Quand il se retrouvait avec les enfants de ces hommes, il les toisait d’un œil farouche et, se redressant de toute sa petite taille, commandait cette troupe, prompte à répondre aux exigences du fils de l’avocat Charles Buonaparte.
Mais que Joseph était donc stupide, dépourvu de caractère, mollasson. Leur père le destinait à la prêtrise, mais lui, Napoleone, serait un chef. Il frissonna dans son manteau trop léger pour le froid insolite qui glaçait les Ajacciens depuis quelques jours. Face à la mer, les pieds dans la neige qui recouvrait le sol, il songea à ce pays de l’autre côté de la Méditerranée où il irait bientôt dans une école militaire. A quoi ressemblait-il? Y respirait-on des parfums d’oranger? Les lauriers roses y réjouissaient-ils les yeux ou était-il recouvert de hauts sapins sombres? Lui, il serait quelqu ’un il accomplirait de grandes choses et ne s’en laisserait pas conter. Jetant des regards hautains autour de lui, il arpenta le quai d’un pas assuré comme s’il recevait les hommages d’une foule d’hommes et de femmes reconnaissant sa valeur.
Il eut une pensée pour sa mère, telle qu’il l’avait vue ce matin, les cheveux encore enroulés sur des papillotes, une fois encore grosse d’un enfant, le cinquième s’il vivait. Elle faisait son devoir de femme : mettre des enfants au monde et servir les hommes. C’était une bonne mère, il lui ferait un cadeau et, peut-être, prendrait-elle sa défense, apaisant la colère de son époux. Mais quel cadeau pourrait-il lui apporter? Il n’avait pas d’argent et, rageur, lança un coup de pied dans un cageot qui traînait sur le pavé. Il s’en revint chez lui où l’accueillit le plus grand désordre. Les cris de sa mère retentissaient au premier étage. Soulagé, il fila dans la pièce la plus éloignée : sa mère était en train d’accoucher, on ne penserait plus à lui.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Wed 2 Jan - 20:45 (2013)    Post subject: Publicité

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