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Les textes du jeu N°89

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Fri 7 Dec - 23:45 (2012)    Post subject: Les textes du jeu N°89 Reply with quote

Vive le cinéma

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. De ma vie d’enfant. J’avais six ans et je rêvais de voir un film de Laurel et Hardy. J’étais familiarisée avec les silhouettes de ce duo comique car j’en avais vu des photos, je connaissais leurs voix françaises que j’avais entendues à la radio. Mais surtout, l’un des plaisirs favoris de
la « Bande du Petit Passage »(groupe de gosses de mon quartier, que dis-je, du pâté de maisons dans lequel se trouvait l’immeuble où j’habitais) était d’assister au spectacle gratuit et réjouissant que deux frères,membres de ce cercle très fermé, nous donnaient environ une fois par semaine, à notre demande. Bruno et Marcel imitaient à la perfection les voix des deux compères américains, reproduisant l’un la naïveté et les mimiques pleurnichardes de Stan Laurel, l’autre la vanité et l’absence de gentillesse d’Oliver Hardy. Nous nous réunissions dans le « Petit Passage », nom que nous avions attribué à une impasse, terrain de nos jeux enfantins, et attendions que les acteurs entrent en scène et déploient leur talent pour notre seul plaisir. De nombreux rires ponctuaient leur prestation, saluée par des applaudissements nourris. Bien sûr, nous n’étions pas dans une salle de théâtre, enfouis dans des fauteuils confortables mais assis en cercle, par terre. Pas de rideau qui se lève ni de musique; seuls les klaxons des voitures passant dans la rue voisine accompagnaient cet intermède qui nous transportait de joie .
Donc, pour la première fois, ma mère nous emmènerait, mes frères et moi, voir les « vrais » Laurel et Hardy au cinéma. J’attendais avec une grande impatience qu’arrive ce dimanche, jour du cinéma. Tous les soirs de la semaine, après être sortis de l’école, nous nous retrouvions dans l’impasse pour jouer et, le vendredi précédant ce dimanche qui devait être mémorable, Bruno et Marcel avaient décidé de nous régaler d’un nouveau Laurel et Hardy. Nous étions suspendus à leurs lèvres alors que les deux personnages conversaient et se disputaient comme au cinéma lorsque quelques gamins, ne faisant pas partie de notre bande, foulèrent le sol de l’impasse et voulurent assister à la représentation. Nous nous dressâmes comme un seul homme, défendant notre territoire. Spectateurs et acteurs prirent part à une bataille de chiffonniers. C’était la guerre! Sus aux intrus qui nous envahissaient. Nous regagnâmes nos pénates dans un triste état, si dépenaillés que notre génitrice, pourtant bienveillante, n’hésita pas à nous priver de cinéma. Triste jour que le dimanche qui s’annonçait. Adieu Laurel et Hardy. Il fallut attendre quelques semaines de plus pour, enfin, rire aux éclats devant les pitreries de ce duo inégalé.


Le dernier bâton

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. De la vie en suspens qui est désormais la mienne, je veux dire. Ma vie d’après la mort d’Alva. Celle que j’essaie de reconstruire, en songeant à ma vengeance.

Ca faisait cinq ans qu’on l’avait retrouvée sur une plage bretonne. La police avait conclu au suicide. Suicide ! Comme si ça se suicidait, ces gamines amoureuses ! Sa mort, c’était tout sauf un accident. Un règlement de comptes, plutôt. Un avertissement. Au travers d’Alva, c’était moi que Mano visait – à ton tour la prochaine fois. Mais il se trompait s’il croyait m’impressionner. Alva morte, et je ne réagirais pas ? J’aurais pu le laminer tout de suite. La prison avait retardé ma vengeance. Trafic de drogue. Ca devait arriver. La malchance. Ou une dénonciation bien utile peut-être ? Cinq ans à tirer. Mais j’allais le faire payer. L’épisode Baumettes refermé, j’allais le faire pleurer.

Je traçais des bâtons sur le mur. On voit ça dans les films : des gars qui tracent des bâtons dans leur cellule en attendant leur libération. Cinq ans, ça faisait 1825 traits au total. J’ai commencé à me préparer en arrivant à 1500. Je faisais des pompes vingt fois par jour, dès le lever, au pied du lit. J’allais à la salle de gym. Je voulais être en forme, bon sang. La nuit, j’écoutais les bruits du dehors et les embrouilles de l’autre côté du mur. Je me repassais le film de son exécution.

Ils font sortir à l’aube, aux Baumettes. Paraît que c’est pour minimiser les risques de grabuge. Je m’étais donné douze heures pour le faire payer. Alva, juré, le soir même tu serais vengée. J’avais son adresse – son ancienne adresse, le pavillon où il vivait avec sa femme et ses gosses, en espérant qu’elle ne l’ait pas quittée depuis le temps. Je sonnerais, je le laisserais ouvrir la porte, je dirais, Alva va bien ? et je lui laisserais le temps de bien comprendre ce qui allait lui arriver. Je ne tirerais pas tout de suite. La peur dans ses yeux – ça devait être le plus beau jour de ma vie.

Après, j’attendrais. Pas de fuite. J’attendrais la police. Meurtre avec préméditation, ça pouvait aller chercher dans les vingt ans. Qu’est-ce que ça pouvait me faire ? Cinq années que je tournais comme un ours en cage. Vingt ans de plus ou de moins, qu’est-ce que ça pouvait me retirer ?

Le soir où j’ai tracé le 1824e bâton, je me suis couché plus tôt que d‘habitude. J’ai eu du mal à m’endormir. Demain, je pensais. Demain. Je serrais contre moi une vieille photo. Je répétais : Alva, Alva, demain tu verras, mais il y avait une amertume dans tout ça, parce qu’une fois la vengeance consommée, une fois libre, qu’est-ce qui me ferait avancer ? J’ai imaginé la peur dans les yeux de Mano. Je me suis forcé à penser à ça, sa peur, juste ce moment, et rien au-delà.

Peut-être que je ne ferais pas les vingt ans. Peut-être qu’après l’avoir vu sangloter, je pourrais partir moi aussi.

J’aurais une arme, après tout.

Le matin je me suis levé, j’ai pris une douche – une douche plus longue que d’habitude. J’ai regardé une dernière fois les bâtons sur le mur. J’ai rassemblé mes affaires. Je suis sorti, comme prévu. Dehors il faisait encore nuit. J’ai laissé le vent caresser mon visage et je me suis mis en route. Cela devait être le plus beau jour de ma vie. J’ai acheté des cigarettes. Le journal. Et là, j’ai vu l’article sur Mano.

Faut croire que ça vaut la Une, un détenu qui se suicide la veille de sa libération.

D Day

Cela devait être le plus beau jour de ma vie.
Combien de temps l’ai-je attendue, cette lettre ? Chaque matin, je guettais le facteur, j’allais au-devant de lui : « Je suis M. Martin, j’habite au 378, je passais par hasard ; vous auriez pas du courrier pour moi ? »
Par la suite, j’ai remonté la rue pour le rencontrer de plus en plus tôt. J’ai fini devant le 1 bis. « bis » parce que je ne voulais pas exagérer. Toujours pareil : parfois, le Ministre des Finances me donnait gentiment de ses nouvelles sinon c’était pour ma femme : des Suisses qui se mettaient à trois pour lui écrire…
Le facteur partageait ma quotidienne déception. Comme je ne suis pas un ingrat, pour les étrennes, je lui ai offert « Toute ma richesse est dans mes rimes », un recueil de mes poèmes que j’avais fait moi-même avec mon imprimante. Le lendemain, il avait les traits tirés après une nuit passée à me lire. Il m’a dit : « Je n’ai pas tout pigé mais qu’est-ce que c’est beau ! » Un alexandrin ! Décidément, la poésie est une maladie contagieuse !
C’est quand on n’attend plus que ça arrive. Un matin : une lettre. Non, LA lettre. Je n’ai pas été déçu : « Monsieur, nous avons le plaisir de vous annoncer que votre poème « l’Albin rose » a été remarqué par le jury qui lui a accordé la 17e mention ».
J’étais au comble du bonheur et invité à la remise des prix qui aurait lieu 15 jours plus tard à Romorantin. Je n’ai rien laissé au hasard pour ce qui allait être en quelque sorte mon triomphe. J’ai acheté un chapeau de paille percé d’une plume : ça fait poète, non ? J’ai appris mon poème par cœur :
Parfois, pour se marrer, les hommes qui ont la rage
S’éprennent d’Albins roses, Basques oiseux du Gers,
Qui enivrent, insolents moinillons du bocage,
Leur Elvire gisant sur les poufs offerts…
Etc… Etc…
J’ai préparé une note que je distribuerais à la Presse et lirais avant de déclamer mon poème car je me suis laissé dire que certains jurés avaient une culture littéraire navrante… J’expliquais donc ainsi que mon œuvre était traversée par « un puissant souffle baudelairien ».

Le 6e adjoint au maire, responsable du service de la voirie présidait la cérémonie en l’absence du maire, des 1er, 2e, 3e, 4e et 5e adjoints, retenus ailleurs. Il a pris la parole pour dire que la poésie était à la vie ce que l’huile est à la vinaigrette, la chantilly à la banana-split, la gousse d’ail au gigot d’agneau, la poule au pot, le homard à l’Armoricaine.
A suivi la lecture des nouvelles primées. Pfff ! De la prose… D’un côté, il était normal de commencer par les genres mineurs mais à la condition que cela ne durât pas exagérément.
J’étais impatient : je n’avais jamais été aussi près de ma consécration.
« Maintenant, place à la poésie ! » Le mot « enfin » n’avait pas été dit mais il était là, palpable.
Les textes primés, lus par leurs auteurs, ont ouvert le bal. Honnêtes, mais il y manquait un souffle. On est passés aux accessits… Pas mal mais très conventionnels. Mon poème allait les éclipser tous.
Le 6e adjoint a alors pris le micro : « Le temps nous manque : nous ne lirons pas les textes remarqués car nous devons quitter cette salle où va avoir lieu maintenant un grand loto d’où vous repartirez les bras chargés de lots splendides ».
- Comment ?
Je suis resté digne mais un admirable alexandrin illustrant les thèmes baudelairiens de la Révolte et de la Solitude du Poète dans la Cité a spontanément jailli de ma bouche. J’ai crié :
Votre loto géant m’empêche de briller !

Cela aurait dû être le plus beau jour de ma vie…



L’étau de la solitude

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Il n’en fut rien. Une fois de plus. Assis sur mon trône d’albâtre, je laisse le désespoir ronger mon esprit las. Je resserre le manteau sombre qui couvre mon corps grêle sans y trouver la moindre chaleur. Je quitte ce trône glacial qui transit mes os et erre à travers les multiples salles caverneuses de ma demeure. Mes pas résonnent alors que je passe sous les voûtes sculptées de dentelles dont les gracieux drapés de granit s’étendent jusqu’au sol. L’émerveillement que je ressentais jadis devant ces splendeurs s’est mué en un sentiment d’étouffement intolérable. Ma demeure est devenue un tombeau où nul être ne vient dérider ma solitude. Ceux qui en franchissent le seuil me fuient et se cachent, rêvant de partir ailleurs. Aucun ne cherche à me connaître ni à m’aimer. Mes yeux d’onyx les effraient, mes longs cheveux fins comme la soie des araignées les rebutent et ma peau de clair de lune les dégoûte. Et pourtant, comme j’aimerais être des leurs. Je quitte parfois ces lieux et m’en vais me noyer dans la foule de leurs semblables. Je me gorge des couleurs qui palpitent dans leurs vies, des rires et des cris qui animent leur monde, des sourires et des paroles qu’ils échangent entre eux. En ces instants, je sens ma peau se réchauffer, mes iris s’ensoleiller et mon esprit tanguer sous la houle d’un bonheur tant espéré. Mais trop vite leurs yeux se détournent, leurs corps s’écartent sur mon passage et leurs pas se pressent loin de moi. Alors, seul et désemparé, je retourne dans ma demeure, me rassois sur mon trône et laisse s’écouler mes larmes de détresse. Hier, tout aurait pu changer. Pour une fois, j’ai arpenté le méandre des couloirs avec joie et impatience. J’ai passé du temps à tout inspecter et tout vérifier. Je n’étais pas sorti de chez moi pendant des jours et pourtant jamais je ne me suis senti aussi vivant. Ils devaient venir, tous, sans exception. Ma demeure aurait repris vie et les salles somptueuses se seraient remplies jusqu’à la dernière. Ils auraient amené avec eux les couleurs, les rires et la chaleur, celle d’une présence. J’ai attendu l’heure fatidique, l’esprit éperdu d’amour et d’espérance. Cette fois encore, aucun d’eux n’est venu et je suis resté seul, comptant les heures qui s’envolaient avec les dernières bribes de mon espérance. J’étais brisé, je refusais de croire qu’ils m’aient menti une nouvelle fois. Je me suis enfoncé dans les salles lointaines et oubliées, je me suis jeté sur leur beauté, j’ai griffé leur splendeur de pierre, entaillant ma peau. Mes cris et mes pleurs ont déchiré le silence jusqu’à ce que je m’écroule dans un coin d’ombre et que je referme mon manteau sur mon désespoir. Je n’ai plus bougé depuis.
Nous sommes le 22 décembre 2012 et moi, la Mort, j’attends toujours que survienne la fin du monde.

Magnolias for ever

Cela devait être le plus beau jour de ma vie.
On était en mars et je frissonnais dans mon tailleur bleu ciel fait par la couturière du village, d’après un modèle de «Elle».
Mon père était tout simplement magnifique dans son éternel costume croisé. Maman s’était fait un shampoing «Bellecolor» et ses cheveux avaient de jolis reflets cendrés.
J’avais laissé pousser mes cheveux bruns qui bouclaient dans tous les sens et je portais sur le haut du crâne, un bandeau de plumes blanches qui me donnait l’allure d’un œuf de Pâques. Je ne sais plus qui avait eu l’idée de cette coiffure ridicule.
Ma belle–mère faisait la tête. Elle avait refusé de faire imprimer des faire-part car elle ne voulait pas annoncer à ses amies bigotes que le mariage de son fils serait célébré, à la mairie seulement, dans le village de «rouges» où vivaient mes parents.
Mon frère aîné avait un gros rhume : il s’écartait pour se moucher et surtout pour ne pas avoir à serrer les mains de ma belle-famille. Ma soeur, silencieuse, pâle et enceinte, portait un grand imper de nylon beige et me regardait de ses grands yeux graves. Mon jeune frère avait coupé des branches de magnolia dans le vieux parc derrière la maison et les avait rassemblées dans un haut broc d’émail blanc qu’il avait déposé dans l’entrée, pour cacher un trou du plancher. Inoubliable et somptueuse initiative.
Bien sûr, il y avait Fred, si mince, si élégant, et qui me dévorait de son regard tendre.
Au moment où nous avions échangé nos fines alliances bon marché, nous nous étions promis de nous en offrir de plus belles quand nous en aurions les moyens, des anneaux plus larges, avec nos noms gravés à l’intérieur.
Nous n’avions qu’une envie pouvoir fausser compagnie aux convives, réunis pour un repas sans entrain dans la salle de restaurant dont la peinture fraîche piquait les yeux. Personne n’avait prévu que l’on danserait et personne non plus n’avait eu envie de chanter.
Nous nous étions éclipsés aussitôt après l’omelette norvégienne.
Quand nous nous étions retrouvés dans notre chambre, Fred avait pleuré à l’idée qu’il devrait retourner se battre en Algérie dix jours plus tard. Je pleurais aussi en m’interrogeant sur l’avenir, et je me disais que nous ne réussirions peut-être pas à être aussi heureux que nous l’avions imaginé.
Ainsi, cette journée, que nous avions vécue comme la formalité requise afin de conquérir la liberté de nous aimer, n’avait pas ressemblé à une fête. Pourtant, aujourd’hui je donnerais n’importe quoi pour pouvoir la revivre.
Papa et maman, si beaux, si vivants… Mes frères, ma sœur, Fred et moi, si jeunes, si impatients, si pleins de rêves...
Pourquoi n’avions-nous pas eu le courage d’écarter tous les autres gens, invités par respect des convenances? Pourquoi avoir supporté les airs pincés de ma belle-mère et l’arrogance méprisante d’un oncle de Fred qui avait sorti sa caméra pour filmer notre pauvre maison, la chatière découpée dans la porte d’entrée, les cabinets au fond de la cour, et nos chats effrayés perchés dans le tilleul?
Qu’est devenu ce film? Je l’ignore.
De ce jour là, il ne me reste qu’une seule photo de Fred et de moi, si bien que je peux voir encore le sourire un peu crispé de ces deux amoureux pâles et maladroits, ces deux amants tremblants de désir et d’inquiétude que nous étions alors.
Nous n’avions pas vingt ans et les magnolias étaient en fleurs…
Cela aurait pu être le plus beau jour de notre vie…

A celle qui se reconnaitra

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. C’est en effet ce que m’avait prédit un certain nombre de personnes bienveillantes. Celles qui enjolivent l’histoire, l’emballent bien soigneusement dans du papier cadeau pour ne pas effrayer la future maman sur le point d’accoucher pour la première fois. Car si les mères en devenir savaient à quoi s’attendre ce jour-là, l’espèce humaine s’éteindrait à coup sûr en moins de cinquante ans, comme le dit si bien Florence Foresti.
Au mieux, cela aurait pu être le meilleur jour des neuf derniers mois précédant ma libération car le parcours, long et laborieux, avait été jalonné de petits et gros bobos. Tout avait démarré en douceur pourtant, nausées matinales et grosse fatigue. Rien de bien grave ma foi comparé à d’autres femmes ! Puis vinrent petit à petit, tantôt à tour de rôle, tantôt en même temps, constipation, bouffées de chaleur, œdèmes, envies pressantes, la liste étant bien entendu non exhaustive. Le bouquet final : douleurs ligamentaires limitant mes déplacements et remontées acides nocturnes, m’empêchant de dormir. Sans parler du reste, ventre qui ressemblait à une montgolfière, humeur massacrante et interdictions diverses : zéro tabac, zéro alcool, alimentation équilibrée, limite régime sec au pain dur et à l’eau. Le bagne pendant neuf mois, en définitive.
Enfin, au terme d’une très longue attente, ce jour soi-disant merveilleux arriva par un beau dimanche hivernal. A la maternité, malgré les contractions, le moment fatidique n’était finalement pas encore imminent. Comment ça, j’allais peut-être rentrer chez moi ? Hors de question, j’y étais, j’y restais. Il était grand temps de me libérer ! Direction les escaliers, je crois que je n’ai jamais autant monté et descendu de marches que ce jour-là. La séance de sport terminée, un bon bain bien chaud allait me détendre. Erreur de débutante ! En à peine trente minutes, les contractions se sont enchainées à un rythme effréné jusqu’à une terrible envie de pousser. On m’avait pourtant dit que j’étais encore loin du but recherché, je me suis donc retenue, mais j’avais mal, je n’arrivais plus à respirer profondément, alors j’ai paniqué. Au secours !
Les sauveteuses sont venues à ma rescousse. Branle-bas de combat ! Le moment, inévitable, tant attendu et tant redouté à la fois, était arrivé. Entre deux contractions qui me tordaient de douleur, j’ai réalisé que j’allais faire le grand saut sans filet : non Madame, trop tard pour la péridurale. Je me suis entendue dire que je n’allais jamais y arriver ! J’ai cru comprendre en retour que des millions de femmes y étaient parvenues avant moi…
Tentatives infructueuses d’expulsion, douleurs inimaginables tant que l’on ne les a jamais ressenties, hurlements, état second, j’étais en train de livrer une bataille contre moi-même à jamais mémorable, quand le petit poussin se décida enfin à éclore de son œuf.
Encore tremblante de douleur et d’émotion, j’ai regardé la petite chose toute rose et dodue, lovée contre mon sein. Nos regards se sont croisés enfin, et c’est là que j’ai compris qu’elle aussi venait de vivre un instant d’une rare violence. Mais peu importait, l’essentiel était que nous étions l’une contre l’autre, prêtes à commencer une nouvelle vie, riche d’amour et de tendresse. Le plus beau jour de ma vie ? Définitivement non. Je dirais plutôt le plus beau moment de toute mon existence. Le plus beau jour de ma vie, c’est celui que je vis depuis, chaque jour, à ses côtés.


Plus de doute

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Fait du hasard, il avait été fixé au 9 juin, jour de mon anniversaire, jour de mes 27 ans. Ma mère avait été amusée par ce choix et y avait vu un signe du destin.
-la fin de ta première vie et le début du reste de ta vie.
Ce constat m’avait troublée, je réalisai alors les conséquences de la décision que j’allais prendre en cette occasion. Les mois qui avaient précédés cet évènement avait été entièrement consacrés à ce qui devait être le point d’orgue d’une série de préparatifs tous plus excitants les uns que les autres.
A commencer par le choix de ma robe. Mes sœurs, toujours de bons conseils, avaient proposé une toilette en taffetas blanc, parsemée de broderies à l’ancienne. Pas de traîne mais un long voile de mousseline blanche recouvrant la totalité de mon visage.
Ensuite, il fut question de la cérémonie en elle-même. De son déroulement. Pour les fleurs, le blanc fut de rigueur, j’abondai très vite dans ce sens. Ma famille choisit des lys tandis que je complétai par de simples œillets dont j’appréciais tout particulièrement le parfum entêtant.
Les chants, les prières furent sélectionnés par mes sœurs au grand dam de ma mère qui aurait souhaité être consultée mais qui, au final, fut ravie de la justesse de leurs choix.
Enfin, j’avais décidé que la réception réunissant la famille et les proches se tiendrait dans le cadre champêtre de notre magnifique jardin fleuri. Nous avions convenu d’un buffet, installé sur de longues tables recouvertes de jolies nappes blanches agrémentées de pétales de roses… blanches.
Tous ces moments m’avaient comblée d’un bonheur que je n’avais jamais connu auparavant et l’avenir s’annonçait encore meilleur.
Cela devait être le plus jour de ma vie. Mais le matin et à une semaine jour pour jour de la cérémonie, je fus subitement prise de panique. Toute la journée, j’eus une sensation d’étouffement, mes mains se mirent à trembler à tel point que je fus contrainte de m’isoler dans ma chambre afin de ne pas alerter mes sœurs. J’essayai de rassembler mes idées pour déterminer l’origine de ces troubles, mais en vain. Le lendemain fut identique à la veille, le jour suivant pire encore. Je perdis l’appétit et le goût de parler. La proximité de l’évènement fut la raison évoquée pour expliquer mon état, sans plus de commentaires. Mais bientôt, je devinai ce qui se passait en moi. Un doute, un immense doute qui se transforma en certitude la veille de ce 9 juin, il me fallait maintenant annoncer la décision que j’avais prise.
-eh bien, ma fille, en voilà une drôle de figure la veille d’un si beau jour !
-il n’y aura pas de demain. Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces, de ma volonté. C’est ainsi et rien ne pourra maintenant me faire changer d’avis.
Le rouge aux joues, la maîtresse femme, réalisant l’horreur de la situation, détourna le regard.
-disparaissez de ma vue, quittez ces lieux et que Dieu vous pardonne.
Ce n’est que lorsque je me retrouvai à l’extérieur que je commençai à mieux respirer, à sentir l’oppression progressivement me quitter. La fraicheur du cloître du couvent m’apporta un bien-être salvateur. A cet instant précis, je renonçai à devenir Sœur Jeanne de la Divine Enfance. J’étais Cécile Leroyer et je marchais déterminée vers ma vie de femme.



Ne m’oublie pas

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. La première fois n’est-elle pas toujours la plus belle ? Le premier baiser, la première étreinte, le premier « je t’aime ». Dans notre vie d’enfant, il y a tant de premières fois. C’est la somme de tous ces instants, de tous ces émois, de tous ces possibles qui nous construit et nous aide à grandir. Une dent qui tombe, le goût salé de l’eau de mer, la truffe chaude d’un animal sous notre paume, un cerf-volant qui s’envole, les deux coquilles d’un hamaguri* que l’on parvient à assembler, un cartable à bretelles, la découverte d’un nid d’hirondelles ... Et puis la première fois que les mots d’un livre prennent vie, se lient entre eux et racontent une histoire. C’était le premier matin du mois de septembre, en 1923. Le ciel était bleu et pur. Il n’y avait pas un souffle de vent et les oiseaux s’étaient tus. Je marchais dans la rue. Je faisais danser les hortensias que je frôlais d’une main tandis que l’autre était fermement enfermée dans celle de ma mère. Les grappes de fleurs lourdes et tièdes se réveillaient d’un profond sommeil et se mettaient à se balancer lorsque je les effleurais, comme si elles s’inclinaient pour me saluer. J’aimais les hortensias et j’avais envie qu’ils s’agitent à mon passage, qu’ils soient les témoins de ce grand jour. Tout était trop calme. J’aimais aussi les myosotis que nous allions cueillir sur la colline et que ma mère disposait dans un vase. Quand elle était venue me réveiller, ce matin-là, je ne dormais déjà plus. Allongée sur mon tatami, je guettais le bruit familier de ses pas, celui des portes qui coulissent. C’était la première fois que j’allais à l’école et tous mes sens étaient en alerte. C’est sans doute pour cela que j’ai perçu des choses que ma mère semblait ignorer. Jusqu’à présent, les écolières, je les regardais de loin. Lorsqu’elles sortaient de la bâtisse blanche et basse, on aurait dit une volée de moineaux qui battaient des ailes pour s’éparpiller dans l’azur de la fin d’après-midi. Leur jupe plissée bleu marine s’ouvrait comme un parapluie. Je ne me mêlais jamais à elles. D’ailleurs, je n’avais pas d’amies, je ne parlais à personne. Ma mère et moi, nous menions une existence solitaire. Mon père était parti en mission dans une autre ville du Japon et depuis ce jour, nous attendions un signal, une lettre. Le matin, ma mère effectuait des travaux de couture pour les dames riches de la ville. Il y avait toujours une ombre triste dans ses yeux noirs. Je la revois, courbée sur son ouvrage, ses longs cheveux encadrant son visage doux et impassible. Elle parlait très peu. Il n’y avait aucune fantaisie dans notre maison. Sauf le bouquet de fleurs bleues qui trônait toujours sur la table. Ne m’oublie pas, comme un message silencieux et obstiné adressé à mon père.

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. J’allais apprendre à lire, à écrire et partager mes journées avec des filles de mon âge. Ma jupe bleu marine plissée collait à mes jambes qui tricotaient des petits pas, comme des points serrés, pour suivre l’allure de ma mère. Elle a déposé un baiser sur mon front avant de partir vers la ville, livrer ses travaux de couture. Dans la classe, sur le bureau, il y avait un bouquet de myosotis.

Et puis, les murs se sont mis à trembler.
Ma mère n’est jamais revenue me chercher.
Ne m’oublie pas ...


*hamaguri : palourde japonaise. Un jeu japonais ancien consiste à assembler les coquilles vides pour retrouver les paires.

Le baptême des ombres

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Une explosion des sens. Une main en avait dessiné la plus infime note sur la toile de ma vie et tissé la trame que je savais immuable.
Nous formions un ensemble dont les histoires échappaient au bon sens, à cette intelligence humaine parfois fort débile mais toujours suffisante. Nous étions formés à tout ravager sur notre passage et pourtant aussi à susciter l’espoir incertain d’une rencontre entre un innocent et l’un d’entre nous. Nous devions répéter à l’envi le scénario de notre avènement, en composer puis réécrire la moindre nuance, la plus insignifiante image. Parfois, épreuve tant appréciée, nous combattions notre ennemi invisible, notre adversaire perpétuel, nous en traquions la naïveté, examinions les mièvres inflexions, pigmentions les clichés douceâtres. Égaré par ma fougue outrancière, j’anéantissais ces esprits idylliques et me perdais souvent dans des bas-fonds tout aussi caricaturaux. Alors, humble disciple, je reprenais à la source pour toucher enfin peut-être à la perfection. L’éternité comme complice, nul doute que je l’atteindrais. Je travaillais à une entrée qui ne pourrait laisser que médusé, pétrifié par une vision cauchemardesque, suivie d’un cheminement qui, loin de mener au paradis, plongerait dans des gouffres d’un autre temps, des torpeurs indicibles où se relaieraient les lamentations d’Ixion et Tytios.
Bientôt, je sus que j’étais prêt. On m’attendait.
Ce jour-là, quelqu’un devait s’endormir, quelque part. Une âme, belle, innocente comme toujours, frêle, peut-être ingénue. Elle m’épouserait formidablement, plus que je ne l’aurais jamais espéré. Cette âme en sommeil se laisserait glisser sur les pentes des délices imagées, des désirs assouvis associés à la vanité d’un lendemain amnésique ; elle ne devait écouter que sa propre voix, une douce suavité suggestive, et se perdre dans un tourbillon d’allégories dont elle ignorerait la nature et la signification. Elle y aspirait chaque soir et y aspirerait jusqu’à son dernier, et si proche, souffle.
Au cœur de cette descente onirique, je ferais alors mon entrée. Une lourde porte, trop massive pour être entrouverte d’un frôlement, trop imposante pour promettre le bonheur, puis un couloir, obscur, inquiétant même, où exploserait toute ma puissance.
C’est là que je devais naître et goûter à ma vie. L’apothéose du cauchemar. Le pourfendeur infernal de rêves impuissants.
Hélas, je dus m’emporter. Dans un élan d’enthousiasme, fidèle à mes primes esquisses, j’emportai aussi la vie de mon pauvre hôte trépassé de frayeur. Nous mourûmes dans ce baptême nocturne sans personne ne sût rien de notre triste rencontre.
Je suis un cauchemar qui ne hantera jamais plus vos nuits.


Soudain l’enfant s’éveille


Cela devait être le plus beau jour de ma vie.
Devait…
De ma vie !
Quand on est célibataire, qu’on a trente ans et un job plutôt terne, les « plus beaux jours de la vie » sont assez rares… Sauf si on considère que recevoir sa pizza chaude vingt minutes après l’avoir commandée est un évènement notable. Personnellement, je ne me considère pas comme exigeant, mais il en faut quand même davantage pour me contenter.
Moi, mon truc, c’est le Cosplay. Ce n’est pas le nom d’un groupe de musique, c’est la contraction de « costume playing ». On endosse des costumes de personnages de manga ou de vidéo games, et on Vit avec. Pour un temps, on Devient le héros et on espère s’y trouver un peu. Comme un soi alternatif, mais en plus absolu. C’est essentiel, quand on craint de n’être personne.
En mai se tenait à Tokyo le Comiket, ou « comics market ». Le plus important salon de cosplay, manga et jeux en tout genre. Oh, je vois déjà les sourires ! S’il avait été question d’un salon du livre ou de l’automobile, vous l’auriez pris au sérieux. Mais là, d’imaginer des Luffy au milieu de soubrettes gothiques, philosophant des heures sur le dernier Assasin’s Creed, vous cataloguez. Un Geek ! Hou, le gros mot ! Mais cela ne m’atteint pas : on cultive le détachement à incarner Spawn ou Tortue Géniale…
Pour moi, ce salon, c’était le bonheur : une semaine dans la mégapole tokyoïte dont trois jours au Comiket… Mon Odyssée, Pénéloppe en Wonder Woman avec des yeux bridés ! Le voyage de ma vie.
Tout a très bien commencé. Le vol a été soporifique à souhait. J’ai rencontré une quadra qui avait vécu au Japon, fille d’ambassadeur. Elle était écrivain. On a bien accroché les trois premières heures, avant que je ne m’endorme. L’arrivée à Haneda a tenu du rêve. C’est vrai, on est lavé après douze heures de vol, mais la capitale nipponne avait aussitôt revêtu un aspect de folie policée qui avait comblé l’Occidental que je suis. Le métro, les pousseurs, le flux des piétons qui traversaient les rues en tous sens, les couleurs, les lumières… Quelle démesure ! Quel ridicule !
La suite se poursuivit sur le même ton. Ma chambre d’hôtel était très correcte. Cinquante euros pour six mètres carré à Shinagawa-ku, une aubaine. J’ai pu faire un peu de tourisme, visiter le métro, la maison mère Nitendo, Sony, Hitashi, les studios de Kabushiki-gaisha Tomusu Entateinmento, filiale de Sega… Bref, un peu de culture… Puis vint le jour du Comiket au Tokyo Big Sight. J’endossais mon célèbre costume de Naruto Vengeur et je m’immergeais dans la foule dense des connaisseurs costumés. Des milliers de fans le regard extatique, perdu dans le fantasme incarné, déambulant de stands en manifestations dans l’immense structure en Rubik’s cube monochrome, temple du Geek, sacre du high-tech kitch.
Alors pourquoi faire ce récit ? Parce que dans cette foule bariolée, moi-même revêtu d’oripeaux, je me suis senti… nul. C’est simple. Alors que je m’attendais à passer trois journées mémorables, j’étais juste un étranger. Perdu dans l’attroupement d’adolescents venus du monde entier, déconnecté de ce qui m’apparut soudain être une autre réalité, je ne trouvais plus de saveur à ces simagrées. J’étais pathétique. Sursaut tardif, et l’enfance qui passe.
Je suis rentré à Paris, résigné. Je me suis promis de me trouver une femme et de me caser. Un appartement en banlieue, peut-être même un chien... Un enfant ? Non, pas d’enfant…
C’est vraiment ça, la Vie ?

Je cherche encore.

Bonjour madame

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Mille fois plus beau que celui où tous deux, riant aux éclats, nous avions claironné nos Ouiiiii ! sous le regard courroucé d’un adjoint au maire peu amène. Des milliers de fois plus beau que celui où nous avions tous deux versé une larme devant le petit être rougeaud et vagissant posé sur mon sein. « Je vous aime trop tous les deux ; la Mauritanie sera mon dernier déplacement. Après, c’est entendu avec Renard, je ne bouge plus. »
Je ne bouge plus… ironie du sort. Elle m’a valu de passer trois ans à étouffer mes angoisses, mon chagrin, à me montrer forte pour mon fils, notre fils. Trois ans à espérer, à prier, moi qui ne croyais ni à Dieu ni à Diable, à raconter à mon poupon endormi toutes les choses que papa lui apprendrait, quelle vie magnifique nous aurions tous les trois lorsque papa serait de retour. Trois longues années sans nouvelle aucune. Paradoxalement, c’était ce silence, cette absence totale d’information qui m’avaient permis de ne pas sombrer, de m’accrocher à la certitude que Yann était en vie et nous reviendrait.
Hier, j’étais à Orly, frissonnante d’émotion, impatiente d’accueillir Yann, de le serrer fort contre moi comme à chacun de ses retours de voyages. Je m’y étais préparée fébrilement la semaine précédente, depuis que j’avais été prévenue par un coup de fil officiel, depuis que les médias se faisaient l’écho de l’issue à laquelle personne n’osait plus croire : le grand reporter du Courrier de l’Ouest enlevé par un groupe de rebelles mauritaniens, l’otage dont on avait fini par désespérer avoir des nouvelles venait d’être miraculeusement libéré.
En jeans et tee-shirt, les cheveux attachés en queue de cheval — c’est ainsi qu’il me préférait et tant pis si tout près de moi le Préfet était en grand uniforme et Renard le rédacteur en chef du Courrier en costume cravate — j’attendais, partagée entre le rire et les larmes.
Lorsqu’il est descendu de l’avion, je l’ai à peine reconnu. Qu’était-il advenu du grand gaillard qui me soulevait comme une plume ? Je l’ai regardé avancer, soutenu par deux infirmiers, hagard, décharné, flottant dans un pantalon de toile et une chemisette flambant neufs. On m’avait préparée : il était épuisé, déprimé au point de ne pas trouver les mots pour me parler quelques instants au téléphone, mais avec le repos, le temps, l’affection des siens… La mienne surtout, avais-je pensé, sans oublier les câlins et le joyeux babil de notre petit Léo. Quant à parler, nous aurions des semaines, des mois, des années pour nous raconter, pour renouer avec nos échanges d’autrefois.
J’étais persuadée que dès que Yann m’apercevrait, son œil s’éclairerait, son pas se ferait moins hésitant. Il a continué à se laisser guider dans notre direction, dos courbé, démarche chancelante, visage livide. Toujours soutenu par les blouses blanches, il a salué les officiels d’une voix chevrotante : « Monsieur… Monsieur… » Lorsqu’il s’est arrêté devant moi, j’aurais voulu le prendre dans mes bras, couvrir son visage de baisers. J’ai eu peur de le brusquer, de lui faire mal. Je me suis contentée de murmurer son nom, tendrement, en tendant une main vers lui.
Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Mes jambes se sont dérobées sous moi lorsque la main de Yann, brûlante, a effleuré la mienne, lorsque ses lèvres tremblantes ont laissé échapper : « Bonjour… madame. »


Devant notaire

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Onze ans à attendre ce moment, à le préparer dans l'ombre gaiement mouvante de la clandestinité. Onze ans à apprendre. Onze ans pour acquérir l'art et la manière.
Je suis patient. C'est une de mes grandes qualités, avec la persévérance.
Et dieu sait qu'on a besoin de tout cela pour faire pharma, surtout quand on aurait rêvé des lettres classiques ou modernes, et même si au bout du compte, comme ce fut le cas pour moi, une officine toute chaude n'attend que vous et votre beau diplôme rémunérateur.
Vu de votre côté, je suis un privilégié ; et puisque j'aime à être un privilégié honnête, je me dois d'avouer que malgré certaines réticences de ma part, la situation offrait des avantages indéniables. Mon père, soucieux de transmettre son ADN professionnel, n'avait d'autre plan de carrière familiale que celui de me voir reprendre l'officine qu'il avait en son temps achetée fort cher à un requin entreprenant, qui, depuis cet instant béni de la signature devant notaire et du passage de l'enveloppe sous la table, le notaire ayant jugé bon de ne rien voir, passait une retraite dorée en pension complète au Byblos.
J'avais donc entamé des études de pharmacie. Ce qui m'avait permis de me livrer un tant soit peu à ma passion contrariée des langues mortes, comme à celle du jeu de mot pharmaconymique. L'étymologie des noms de médicaments me ravit, piètre compensation, mais tout de même. Clams'occis, Tang'annule, Tétrazépaf, la lecture de ces néologismes poétiquement évocateurs m'est quotidienne source de joie.
On a les plaisirs qu'on peut.
Ayant arraché mon diplôme de haute, patiente et persévérante lutte, j'ai poursuivi mes études avec un master de toxicologie. Mon père s'émerveillait de mon goût pour le savoir, si tardivement révélé. En s'oubliant un peu, il aurait été fier de moi.
C'est ainsi que j'ai acquis une connaissance précise et, j'ose le dire, quasi exhaustive des substances les plus délétères pour l'espèce humaine. Ce furent deux années d'apprentissage intense et inconditionnel, dont je garde un souvenir atroce.
Le notaire s'activait sur sur sa photocopieuse le jour où, la vente de l'officine signée, je remis à mon père l'enveloppe qui contenait en espèces le montant des 30 % de rabais qu'il m'avait accordés officiellement, au titre de l'amour paternel.
Je pense qu'il recompta le tout dès son retour à la maison. Le médecin légiste n'est pas formel sur ce point ; il faut dire que l'été était chaud, cette année-là, et actives les bactéries autant que les mouches.
Ce devait être le plus beau jour de ma vie, mais curieusement, le fait d'avoir enfin trucidé ce salaud qui m'aimait tant depuis mes sept ans ne me réjouit pas à ce point. Peut-être parce que j'aurais dû être plus imaginatif et opter pour l'expérimentation plutôt que la reproduction des travaux des grands maîtres en imbibant les billets d'arsenic. Peut-être aussi parce qu'il est mort trop vite.

Ceinture noire

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. En position de salut, j'avais du mal à retenir des larmes alors que le président du jury me nouait, autour de la taille, ma ceinture noire en karaté. Mais qu'importe ! Le long combat venait de prendre fin et je venais de battre mon premier ennemi : moi-même. Un combat de cinq longues années faites d'attentes et de remises en cause, de persévérance et d'abattement, un véritable travail de Sisyphe pour remonter des techniques jusqu'au sommet de la pratique puis revenir en début pour les coupler avec d'autres techniques.
Et comble de difficulté, c'était avec le corps en décrépitude avancée d'un sexagénaire que je crânais sagement dans ces allers et retours d'enfer. Je me rappelle ce sourire narquois et ce hochement de tête du professeur lors du premier jour. " Non, grand-père, tu as dépassé l'âge, tu ne peux pas". Il ne dut accepter que sur mon insistance sur le côté sportif pour entretenir en ordre de marche une carcasse délabrée.
Puis, il fallait supporter ses sarcasmes avec un calme olympien, sans possibilité de trouver un autre Dojo.
" Toi grand-père, tu vas t'échauffer au milieu pour ne pas gêner la vitesse des autres". Un remake du "visage pâle" dans la danse du scalp.
" Ca, grand-père, ne le fais pas, c'est trop pour toi".
" Lui, il est vieux, ça se comprend, mais vous ? Remuez-vous bande de fainéants ! ".
Quatre mois plus tard, "grand-père" a eu, haut la main, sa revanche sur la bêtise humaine. Tout le monde a ri jaune quand il a pu décrocher sa première ceinture. Il a même eu droit à un petit discours louant son courage et sa ténacité.
Les ceintures se succédèrent, à la mesure de son entêtement à se surpasser, à suer toute son eau pour pouvoir arrimer son corps aux exigences de son art.
L'après midi, je visionnais des vidéos de maîtres exécutant en virtuoses des katas supérieurs, mais avec un regard nouveau, celui d'un initié accompli, au crépuscule de sa vie.
Ma femme me tira de ce doux prélassement narcissique en me rappelant qu'il fallait acheter le lait du lendemain et qu'il faisait déjà nuit.
Je n'avais plus le sou, il fallait bien assurer les finances du lendemain. Je pris le chemin du guichet automatique le plus proche. Le coin était en retrait, assez propice aux agressions nocturnes.
Fallait-il invoquer le diable ?
Dès que j'ai sorti les billets, un objet pointu s'appuya sur mon flanc droit et une voix résolue me somma de ne pas me retourner et de tendre les billets vers l'arrière, de la main gauche.
"Vacuité de l'esprit, l'esprit libre décide et gagne, et celui encombré perd". Le temps que ce principe m'effleure, tout était déjà fait La fusion corps-mental avait déjà opéré et nous nous trouvions, moi et l'agresseur, par terre. Lui, le crâne en sang et moi, son couteau plongé dans la cuisse. Mais comment ? Retour en ralenti : pivot sur mon pied droit et atemi simultané au bras armé en faisant un pas de côté, balayage par le pied-pivot et projection au sol par un autre atémi au plexus. Mais je n'ai pas mes jambes de vingt ans, l'équilibre fut instable et je chutai. Mon atemi n'ayant rien désarmé, ma cuisse reçut le couteau et sa tête le dallage. Traumatisme crânien.
Un attroupement fut vite constitué, une sirène se fit entendre.
Plus tard, un verdict : légitime défense disproportionnée à l'agression, six mois avec sursis et retrait de la licence
Et prime du destin : des béquilles pour trois mois.
Une ceinture noire, à mon âge, cela me fait une belle jambe !

Jeu de Massacre

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Mes yeux émerveillés allaient s’ouvrir sur les splendeurs du monde.
La sage-femme a déplié un drap sur la table de la cuisine. Il faisait un drôle de temps. Orage. Moiteur. Dehors, dans le ciel devenu noir, des poussières jaunes éperonnaient l’air. Pendu au plafonnier, le papier tue-mouches raidissait ses spires bourdonnantes. La sage-femme appuyait sur le ventre de ma mère ; ça vibrait à l’intérieur. Je vibrais. J’étais pressé. Vas-y Berthe. Je vois ses cheveux. Pousse. Allez, encore !
Le vent devenait fou, haletait. L’orage ou un obus arracha la porte sur la rue de Thérouanne. On ne savait plus. L’enfer s’engouffra dans la pièce. Maître Marloin, le notaire, passait devant la maison quand une claque entre les omoplates le propulsa au milieu de la cuisine. Son melon roulait devant lui. Il essaya de le rattraper mais une main invisible plaquait le gros homme au sol si fermement, que l’empreinte d’une tomette se dessina en creux dans le flasque de sa joue. Quand il releva la tête, la petite Mélie éclata d’un rire nerveux. Elle avait seize ans et des tâches de rousseur. Marloin se débattait comme un gros insecte noir à demi noyé, l’abajoue estampillée d’une gaufrette. Un souffle rouge crocheta la petite pour la jeter contre le grassouillet notaire. Leurs deux têtes frappèrent le mur dans le même fracas. Le rire de la petite Mélie s’arrêta. Net. Le chien jaune glapissait dans la cour. Ma mère hurlait sur la table. Une boule de feu coulait entre ses cuisses. Mon père courait dans la rue. Il arriva essoufflé, en sueur. Il vit une chose écarlate s’abattre sur la sage-femme, la faire tournoyer, la briser contre le mur. Je jaillissais d’entre les jambes sanglantes de ma mère. Un troisième obus éclata. Les briques s’abattirent sur le notaire, la sage-femme et la petite Mélie. Les doigts de la petite frissonnèrent encore un peu. De la sage-femme ne dépassait qu’un bout de jupe brune. Du notaire, on ne voyait rien.
Au milieu de la cuisine, la table était un autel barbare avec une tache rouge, élargie, entre les jambes d’une femme. Ma mère, Berthe Lescureux. Elle s’est redressée, m’a saisi, m’a regardé, m’a posé sur son ventre, m’a enroulé dans le linge propre et doux préparé par la petite Mélie. Un gars !
Mon père s’est s’approché. Le petit garde-freins, n’y comprenait plus rien. L’orage, la naissance, la chaleur, la maison éventrée, la petite main émergeant de la poussière avec un morceau de toile brune. Sa femme couchée sur la table. Il a dit d’une drôle de voix : «Berthe, il y a eu un accident ».
Près de la voie de chemin de fer, un jeune soldat avait été pulvérisé, avec ses bras et ses jambes comme un feu d’artifice. Déchiqueté. Mon père pleurait comme un enfant.
Ma mère a dit «C’est la guerre». Elle a ajouté qu’elle avait choisi mon prénom et que si le préposé à l’état civil chipotait, elle abattrait son poing sur son bureau, renverserait l’encrier, ferait trembler ses lunettes de planqué et l’obligerait à écrire mon nom : Massacre Lescureux sur la page du 22 août 1914 ! Mon père a bredouillé : « Massacre, c’est bien ».
Ils auraient préféré avoir une fille cette année-là. Berthe l’aurait appelée Tourmente. C’est un joli nom, Tourmente, pour une fille.
Massacre Lescureux ! Mon père est mort en 16. Verdun. Ma mère en 18. Grippe espagnole. En 1940, j’avais 26 ans. Du Stalag 28, je ne suis pas revenu. Tuberculose. Putain d’guerre ! Le jour de ma mort fut le plus beau jour de ma vie.

Le mal joli

Cela devait être le plus beau jour de ma vie.
C'est ce que se disait Laudine depuis des mois pour conjurer ses peurs.
C’est en ouvrant la porte de la chaumière qu'elle sentit la douleur lui serrer les entrailles. Le feu crépitait faiblement dans une odeur de graillon. Une chandelle finissait de se consumer sur la table. La jeune femme s’assit sur le petit banc brun. La contraction semblait s’évanouir. Elle resta là à guetter chaque signe de l’enfant, chaque expression de son corps las.
La soupe était déjà servie, la pluie cognait sur le carreau dans la fraîcheur du soir quand Laudine senti tout à coup un chaud et abondant liquide lui couler le long des jambes. Aussitôt, un déchirement fulgurant l’obligea à s’asseoir dans une plainte aiguë. La vieille Mélane se précipita. Elle qui avait mis tant d’enfants au monde dans sa vie de guérisseuse, la voilà qui trébuchait tant l’émotion la submergeait à cet instant.
« Allons, ma belle, le moment arrive, viens t’allonger sur la couche, ne t’inquiète pas, je suis là, tout ira bien
- Mais j’ai si mal ! Donne-moi quelque chose ! Tu m’avais dit que les douleurs viendraient progressivement, et voila, mon ventre va se déchirer !
- Tu as perdu les eaux ma douce, c’est normal que les contractions soient plus violentes d’un coup, c’est comme ça ! Allez, dans quelques heures nous verrons ton petit agneau, sois courageuse !
- Quelques heures ! Vais-je souffrir comme ça tout le temps ?
La vieille Mélane ne répondant pas, Laudine se couvrit de la courtepointe puis se tourna vers le mur de torchis. Sa respiration s’était un peu ralentie pendant que son ventre faisait une pause. La guérisseuse en profita pour préparer une tisane de fleurs de framboisier rouge qui calmerait un peu les douleurs de sa jeune protégée, elle prit soin de réciter les prières d’usage. La vapeur du breuvage s’éparpilla sous les doigts de la grand-mère quand elle traça un rapide signe de croix sur la timbale de grès ivoire.
Puis, elle s’assit là, tout prêt du lit, caressant le dos de Laudine d’une main aimante et légère dès que celle-ci gémissait sous les assauts de la douleur. Elles passèrent ainsi toute la nuit. Les contractions s’amplifiaient. Laudine serrait ses dents sur un linge humide. Quand, à l'aube, les élancements devinrent trop violents, la vieille Mélane l’installa pour la délivrance, presque assise, calée par des gros édredons et oreillers de plumes. La jeune femme aspirait sauvagement l’air dans une sourde plainte avant de le recracher en criant. Quand elle vit quelques petits cheveux blonds apparaître, la vieille sentit ses jambes se dérober. Elle commanda à la jeune maman de pousser aussi fort que possible. Ce fut un enchantement quand le petit corps glissa dans les mains de la bonne guérisseuse. « Un garçon ! Et quelle merveille ! Regarde ma fille ! », Laudine senti un torrent d’eau salée sortir de ses yeux ébahis quand elle prit son bébé dans ses bras. Toute fatigue semblait avoir disparue soudain. Plus rien ne comptait que ce drôle de petit visage tordu par les cris vigoureux. Elle passa beaucoup de temps à examiner son enfant, à se perdre dans la contemplation de ce petit corps tout neuf, tandis que la grand-mère terminait son travail de sage-femme.
Le soleil dardait ses rayons dorés sur la forêt roussie de l'automne quand Enguerrand prit le sein de sa maman pour la première fois dans son petit bec.

Marche ou crève

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Je me le jurai, ce matin, allongé sur ma paillasse.
Ils allaient voir de quel bois se chauffait le bâtard !
Excité par la perspective de ma proche délivrance, je me levai sans attendre le chant du coq.
Je tenais à marquer d'une pierre blanche ce jeudi de mes vingt et un ans qui ferait de moi un homme libre.
J'allumai la bougie, puis rangeai dans mon baluchon la blouse et le pantalon de rechange ainsi que la paire de brodequins qui constituaient ma vêture de pupille.
Au sortir de la grange, la cour était plongée dans l'obscurité. Je me dirigeai, à tâtons, vers la soue, donnai aux gorets la pâtée préparée la veille.
Dans la cuisine, Marcelline trempait déjà la soupe. Elle me désigna le banc d'un signe du menton.
― C'est-y ben vrai que tu t'en vas, c'tantôt, mon gars ?
Je m'apprêtai à répondre à la vieille servante dont la gentillesse avait bien souvent adouci ma misère lorsque le grincement de l'escalier m'avertit du danger.
Le patron s'attabla en me foudroyant du regard.
― Ce moins que rien n'a même pas la reconnaissance du ventre ! Tu t'es assez empiffré à mes frais, file à tes corvées ! Tu pensais peut-être te défiler aujourd'hui. Avec moi, pas de ça, Lisette !
Tout au long de la journée, je vaquai aux tâches habituelles en guettant le véhicule automobile du directeur de l'Assistance publique.
Au coucher du soleil, je me sentis perdu. Trahi. Anéanti.
Le contrat mentionnait, pourtant, qu'en date du huit décembre 1912, j'avais le droit de quitter la ferme où j'étais placé depuis l'âge de treize ans. Mais auparavant, il me fallait impérativement signer le registre et toucher l'arriéré de mes gages.
J'éprouvai l'envie fulgurante de mourir. À quoi bon lutter contre cette chienne de vie ?

Je trayais les vaches, sous les aboiements du fermier, quand le maire fit irruption. Il me tendit une enveloppe, me chuchota : «courage, mon garçon !»
Je déchiffrai les phrases qui dansaient devant mes yeux embués. N'ayant, pourtant, guère fréquenté l'école, je savais suffisamment lire pour réaliser l'étendue de mon malheur : en raison d'une erreur administrative, on m'infligeait une année supplémentaire, à l'exploitation.
Une fois seuls, la brute m'arracha la lettre.
― Me vla donc obligé de te supporter plus longtemps, mauvaise graine, je vais te caresser le poil, crois-moi, ricana-t-il en me montrant le nerf de bœuf suspendu au crochet de l'étable.
Incapable d'endurer ses sarcasmes, je préférai me passer de dîner et me couchai, l'estomac vide et le cœur lourd.
L'idée me traversa l'esprit de me jeter dans l'étang, les poches lestées de cailloux. Je la chassai vite car l'eau était glacée, à l'approche de l'hiver.
Je somnolai quelques heures, puis me réveillai, intrigué par les rais de lumière filtrant sous la porte de la grange.
Dehors, je poussai un cri d'émerveillement face au spectacle féérique de la pleine lune illuminant le paysage jusqu'au Mont Ventoux.
Je fus soudain secoué par un fou rire à en perdre le souffle.Ah, ils m'avaient joué un tour de cochon ! Ils allaient me le payer cher !Je me réjouissais de mettre en pratique la devise «marche ou crève» qu'ils m'avaient inculquée à coups de pied aux fesses et de taloches.
Ce n'était peut-être pas le plus beau jour de ma vie mais il deviendrait mémorable. Je chaussai mes sabots. Jetai le baluchon sur mon épaule. Me grisai, une dernière fois, du parfum des bottes de foin blondes. Enflammai une allumette...

Se désarmer de patience

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Je gambadais parmi le troupeau paisible des plumitifs paissant l’herbe sèche du savoir, lorsqu’on m’offrit de publier mes correspondances.
Face au verbiage et à la gangrène des confessions spontanées, j’avais toujours hésité à m’engager, mais là, je ne sais pas pourquoi, j’avais envie de faire confiance au hasard et de me promener le bonheur sous le bras. Moi, qui depuis toujours goûtais la petite musique singulière et mélancolique de l’écriture, je voyais enfin l’occasion d’en apprécier l’harmonie. J’allais décrypter le solfège de l’esprit humain.
Le recueil parut. Les semaines qui suivirent furent si fortes, pleines d’effervescence. J’écrivais comme on tend la main, pour ne pas être seul, et attendais de rencontrer mes lecteurs avec fébrilité.
Ils furent si rares, si timides à se précipiter ce jour de signature, que ma tête se mit à tourner, comme quand j’étais petit, le dimanche en fin d’après-midi, à l’heure où l’on commence à sentir l’odeur de la trousse et de la colle blanche de l’école.
Ecrire des livres, c’est être à l’écoute du monde, palper sa douleur et sa fièvre. Mais qui me prêtait l’oreille ce jour-là, alors que mon esprit s’agitait, qu’il me traînait en tout sens ? Trop fragile pour faire preuve d’humour, mais pas assez bête pour en être dépourvu, c’est avec cynisme que j’essayais de réagir.
Les semaines et les mois se succédèrent, j’appris que le roman est l’endroit des questions et non des réponses, je compris que les mots, ces échoués du langage, eux aussi se cachent pour mourir.
Devant ma grande souffrance, on me conseilla de m’armer de patience. Cela m’exaspérait, me demander un tel effort, me charger d’une telle contrainte, alors que je ployais déjà et manquais presque de tomber ! Lorsque j’imaginais de devoir patienter, le découragement me gagnait. Au contraire, j’aurais tant aimé me désarmer de patience, ne rien faire, échapper à moi-même, quitter cette armure qui plus que de me protéger, m’isolait et me coupait du monde.
Très vite, je compris que l’œuvre était désormais close. Livres où les roses n’ont pas d’épines, vous triomphez ! Trop souvent les lauriers couronnent ce qu’il y a de plus prudent et le vent du succès n’a de cesse de disperser les cendres de ses victimes. En chaire et en mots, avec mon style qui décapait jusqu’à la dureté de l’os, comment avais-je pu espérer ?
Pas de mémoires d’outre-tombe à attendre après ma futile mort, ma vie est déjà posthume. Mon seul et unique chef-d’œuvre gît désormais dans le sépulcre inviolé d’une bibliothèque. Je ne connaîtrai jamais ne serait-ce que les poussières de la gloire !
Les mouchoirs de la mémoire effacent qui nous étions au tréfonds de nos cœurs, ils rognent et rongent celui que nous imaginions indestructible. Chaque jour on s’abandonne et on s’éloigne ainsi de soi.
Il aura fallu ce subtil écrin de papier pour qu’avec la générosité et la tristesse de celui qui aime sans être aimé, je trouve aujourd’hui le courage d’y coucher, en toute pudeur, mon douloureux secret.

Honni soit qui mal y pense

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Victoria avait dit wi. Le plus baume audumonde quand il sort de folies mièvres. Or Victoria avait les plus folles (avec du rouge et de la pulpe et derrière lesquelles elle cachait des gants trucubaduches), que je voulais croquer comme un geyser. J'ai cru qu'elle saurait voir l'amoudichon en moi, descoubrir que derrière le glaçon timide était un jeune japaloc estourdimoureux des mots. Et surtout d'elle. Mais des audumonde aussi, et j'estilamais que cela me rendait spécialdinaire. Un peu comme si spécialdinaire était la menumonnaie que plaçait dans ma menumenotte la vendourgueuse de maladresse, menu prideconsolation pour avoir achepté un gros paquet chez elle.

Nous allions déloper au reste d'orang et pour moi c'était un grand ditchipacou. Je nous silubiaisais déjà faluguer la storpagne en amoureux. Victoria, ma prinbiche, mon chator, ma préféresse, ma parfesse ! Dans mon galupitachon c'estait le début de la plus faligachelle fablistoriette de la terrentière. Je l'aurait dorélamusée toute l'orpitrerire au reste d'orang, avec les blaguinettes les plus exquieuses qu'il soit. Nous n'aurions destémandé au percoveur qu'un geyser et l'aurions savouillé à deux, dans une seule mignonette chtagaloupe et en nous rolanant l'un l'autre tendrignonnement des boulouchées. Ô Victoria, comme j'avais bien estimiché la scène...

En revenant du reste d'orang, je t'aurais alimenée à mon upurton. Sans même gadubliser le moindre glibouchi, nous nous serions assoilés l'un à l'autre, estirbolant nos stipigondis comme des forcénages. J'aurais luviroudé ton pantalanylon... Non, soyons foulichocs : maribulons que tu divopalais une mini-bomita ! Quel darmenant j'aurais flué... Je t'aurais estirée et maluchée sur mon palifalais, puis j'aurais léchoubisé tout ton cornifage et tes petongambettes. J'aurais morpaloussé chaque parcelette de tes splendifiques louportagures. Et tu aurais sptipulisé ça !

J'aurais fait estipatir mes mièvres partout sur ton oloparis. Tu aurais déstupaqué comme globalou tu déstoupaquas. Sûrtain que j'aurais été le plus foudulaire morpalousseur à qui tu eus éternimais joupavert tes petongambettes. Et cela aurait été la plus maluvieuse déloperie que nous aurions globalou tilugé toulédeu, et tivani la maldacheuse d'une très longue tirabeille ! Victoria, ma prinbiche, mon chator, ma préféresse, ma parfesse, quelle déloperie ç'aurait été. La plus vadobilague, la plus spécialdinaire qui soit. Si seulement tu avais pu l’estimicher…

Mais tout cet ouporcado, ce ne sont que des glibouchis. Je n'ai pas délopé avec Victoria au reste d'orang. Je suis dapiguondi en falugaire à mon upurton ; je n'ai léchoubisé aucun cornifage, aucune petongambette, morpaloussé aucune louportagure. Victoria m'a dégatolisé et a dit le plus laid audumonde de la terrentière, de ses folies mièvres, malgré le rouge, malgré la pulpe. Elle m'a dégatolisé pour distigadir qu'en fait ce n'était pas wi mais non.

Elle ne s'est même pas maroufflusée.


La béatitude du coureur de fond

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. J'allais enfin donner corps à mon rêve ! Fendre l'air comme une proue de navire et me laisser porter par les acclamations.
Je me suis longtemps résigné à l'immobilité. Je ne me souviens plus où j'ai entendu cette phrase : « On se taille des envies en fonction de son profil ». Le mien ? Cloué à l'horizontale depuis la naissance... Une chrysalide à jamais... J'aurais manqué d'oxygène.
Puis un jour, ce profil est devenu dévorant, je ne pouvais plus me sentir ratatiné dans un fauteuil, condamné à une routine débilitante. Autour de moi tout s'agite, tout vit et se réjouit. Gravitant inlassablement dans les parages, deux êtres chers, mes parents, ont déplacé par leur amour les limites du possible. Ils ont tenu tête aux médecins, levé les obstacles et déniché des réponses à la moindre question technique. Comme les gens sont bizarres ! On a commencé à me prendre au sérieux le jour où j'ai souri à une plaisanterie ! A force de suivre des matches sur écran, je suis devenu un mordu de sport et je les ai tous scotchés quand mes premières paroles, transcrites sur ordinateur interactif, ont été pour mon équipe de hockey préférée !
Dès lors, tout est devenu permis.
Je me souviens du jour où j'ai demandé à mon père :
-Tu veux bien courir un marathon avec moi ?
Ma mère a secoué ses mèches bouclées, un pétillement est passé dans le regard de mon père, le militaire à la retraite.
J'ai ajouté :
-Nous formerons un tandem... et nous courrons annoncer nous aussi une victoire...
Je ne croyais pas si bien dire Il a fallu alléger un « pousse-pousse » à mes dimensions avec deux poignées reposoir pour mon co-équipier et tout le nécessaire.
Mais quelles sensations ! A chaque entraînement, je me sens picoter de plaisir. Mes yeux pourtant cachés derrière des lunettes noires ruissellent de larmes sous les coups du vent, mes pores s'ouvrent à tout, la fraîcheur, les odeurs, les rayons du soleil. J'entends sans cesse le tip tap de ses pas sur le macadam comme deux cœurs qui propulsent ensemble ardeur, folie et joie. Je devine son souffle, une vapeur d'espoir toujours renouvelé. J'en suis béat d'admiration. Mes bras, mes jambes prennent vie, ils brinquebalent ou clapotent au rythme. Je bois l'oxygène à pleins bouillons. J'unis mes efforts aux siens, j'alimente intérieurement cette flamme qui nous lie.
Depuis hier soir, nos deux paires de chaussures officielles trônent dans l'entrée.
-Vous feriez bien de vous allonger tôt. Demain sera une chaude journée, dit maman pour conjurer le crachin de la soirée.
Et le trio s'est séparé à mon chevet.
Je suis trop excité pour trouver le sommeil. Je repasse le parcours par le menu, ses faux plats, ses talus riants, ses touffes sévères, ses bandes blanches, ses pointillés... Sous le baobab au grand cœur, des enfants font cercle autour du conteur. Ils voudraient percer le mystère de la cicatrice qui lui zèbre la joue. Lui raconte les ruses de la panthère qui guette en tapinois. A contre-jour un enfant souffle des bulles de savon. Un air léger les entraîne toujours plus loin et les agglutine sur une toile d'araignée. Anneaux aux couleurs olympiques...
Rêve coloré, réveil précipité... Sur mes pieds surélevés le drap a glissé. Mes chevilles ont franchement l'air d'avoir enflé pendant la nuit !!! Je ne vais pas pouvoir chausser les belles chaussures achetées pour l’événement.
Et alors ? Je ne serai pas le premier à faire le marathon pieds nus !

Lendemains

Cela devait être le plus beau jour de ma vie.
J’avais raté la cérémonie de mon mariage (et mon mariage en général).
Il fallait que celle de ma fille soit réussie.
Nous avions passé un an à la préparer, à consulter des catalogues, à aller sur Internet, à goûter ce que proposaient les traiteurs, à essayer des robes, à choisir les invités, à visiter des lieux.
Ce ne fut pas en vain. La minutie avec laquelle nous avions tout mis en scène a été payante. Tout a été parfait. Les invités sont repartis vraiment heureux. Ils ont bien mangé, bien ri, bien dansé. Ils en ont eu plein les yeux. Plus tard, plusieurs personnes m’ont dit qu’elles n’étaient pas allées à un aussi beau mariage depuis longtemps.
Bien sûr, Marc et moi avions dû nous endetter pour y arriver. C’est obligé. Mais je ne regrettais rien.

J’avais partagé toute cette préparation avec ma fille. Nous nous étions rapprochées l’une de l’autre, nous avons eu une vraie complicité, des fous rires, de longues discussions, des réflexions profondes.
A la fin, nous avions réussi, ensemble.

Et puis il y a eu le lendemain, la gueule de bois, le vide existentiel.

Il y a eu les jours et les semaines suivantes où le petit train train a repris. J’étais en tête à tête avec Marc et je m’ennuyais. Je tournais en rond chez moi. Je n’arrivais pas à m’impliquer vraiment dans mon travail. Je n’avais plus de but. Les journées s’alignaient sans grand intérêt. La fête était finie. Je n’avais plus beaucoup d’envie. Je ne sombrais pas dans la dépression. Je déprimais seulement.

Un dimanche de novembre, je suis allée marcher sur les bords de Seine. Il fallait bien que je me bouge un peu. Le ciel était bleu. L’automne finissait. C’est le moment où il est le plus beau. J’ai quand même réussi à en profiter. J’ai pris quelques photos. Et puis je me suis décidée à rentrer.
Quand j’ai ouvert la porte de l’appartement, Marc m’a crié :
- Surprise !
J’ai alors vu ma fille. A côté du canapé, il y avait une valise.
Je suis restée sans bouger. J’ai compris tout de suite de quoi il s’agissait.
- Tu t’es disputée avec Thomas ?
- Non.
- Alors ?
- Alors rien. Je reviens, c’est tout. La vie de femme mariée, ça ne me plaît pas du tout.
- Mais…
- Ne pose pas d’autre question maman. Je t’expliquerai mieux. Plus tard.
Elle s’est installée dans la cuisine. J’ai préparé du thé et l’on a goûté ensemble. Nous avons parlé de tout, de rien, mais pas de son mariage qui partait en petits morceaux.

Je ne sais toujours pas où je dois ranger cette journée. Comme une des meilleures de ma vie ou comme l’une des pires.

PERTE

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Depuis des années, on m’en parlait. Ce 12 mai 2011, j’épluchais tranquillement de jolies pommes fraîches destinées à la concoction d’une compote en écoutant le titre de Boby Lapointe « La maman des poissons ». Au moment où Bobby entamait la tirade « La maman des poissons, elle a l’œil tout rond, ses petits l’aiment bien, elle est bien gentille … », un flot soudain s’est écoulé entre mes jambes. Affolée, j’ai saisi le combiné de téléphone pour appeler une ambulance. Mais l’ambulancier, nullement effrayé, m’a répondu laconiquement qu’il fallait avertir les pompiers. Les pompiers ? Quand on perd les eaux ? Je croyais depuis toujours que leur mission était d’éteindre le feu. Je me suis résolue à appeler les soldats du feu, qui, huit minutes plus tard, se trouvaient déjà en bas de chez moi. Je compris immédiatement que Madame la Sérénité s’amusait avec nerfs. Anxieuse et haletante, c’est encore le dépit qui s’empara de moi lorsque je découvris les trois hommes. Le premier, plus que corpulent, transpirait à grosses gouttes grasses étincelantes qui retombaient sur le col de sa chemise détrempée. De lui, émanait une odeur de transpiration des plus coriaces. Le deuxième, un jeune grand gringalet échevelé, qui semblait sortir tout juste du lycée, ne m’inspirait aucune confiance. Ses gestes maladroits et ses paroles confuses traduisaient son anxiété qui égalait la mienne. Quant au troisième, il me rappela Jean-Pierre Treibert, vous savez, ce garde-chasse alsacien soupçonné, à tort ou à raison, d’avoir assassiné deux femmes en 2004. Oui, cet individu-là qui s’était ensuite évadé de la prison d’Auxerre en 2009, déclenchant hordes de chiens et d’hommes à ses trousses dans la forêt d’Othe et alentours. Bref, je ne me sentais pas entre de bonnes mains. Les trois hommes m’ont transférée sur une civière, le gringalet au volant, c’est en compagnie du replet et de J.P. que nous filions vers la clinique du Diaconat. Les contractions ont alors commencé. A 12 heures 50, nous étions à la clinique, les trois compères m’ayant quittée, j’abordai plus sereinement le futur proche. L’enfant ne tarderait plus à arriver et puis, aujourd’hui serait le plus beau jour de ma vie. Que nenni ! Il a pris son temps, mon enfant ! Mon accouchement avait été prévu par les experts en la matière le 15 ou 16 juin 2012. Vous croyez qu’il les a écoutées, ces prévisions, mon bébé ? Bien sûr que non, pourquoi faire simple quand … ? 49 heures … Sportif, l’accouchement ! J’aurais sûrement dû me préparer à cette compétition à la manière d’un athlète qui s’entraîne pour les J.O. Non, je n’exagère pas. Lorsqu’enfin, mon petit Roman est né, j’étais tellement épuisée, que je n’ai pu apprécier ce premier contact avec mon enfant. Donner la vie, le plus beau jour de mon existence ? Qui a propagé cette rumeur ? Serait-ce comme croire au prince charmant ou au père Noël ? Finalement, c’est peut-être Dieu lui-même, le Tout Puissant, qui l’a colportée afin que le genre humain se perpétue sans redouter ce fameux jour J… Malin, le démiurge !

Rien de nouveau à l'ouest

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Un des plus beaux en tout cas.
Ils revenaient.
Des années que je ne les avais vus. Des heures lentes, du morose plein le ciel qui m'avaient abîmée, racornie et fait craindre la mort. J'avais repoussé cette charogne.
Je tournais en rond à les attendre, donnais des coups de pied au chat qui me frôlait. Puis, il y eut comme une poussière large sur le lointain. Ce mouvement qui renversait tout. Ils ne bougeaient jamais autrement et lorsqu'ils vivaient avec moi, je glissais sur l'oeil d'un cyclone. Ils arrivaient.
Ils étaient là.
J'ouvris la porte et le plus jeune me serrait déjà dans ses bras. On me pardonnera peut-être de l'avoir trop aimé celui-ci. J'essayai de ne pas suffoquer sous l'odeur de chacal enragé pendant que du coin de l'oeil j'épiais les réactions jalouses de l'aîné, remarquais qu'il tenait un paquet contre lui. Il m'adressa son sourire bancal et cracha sur le perron. Je le sermonnai pour la forme, ce mal embouché. Il haussa les épaules, les autres rirent et je les fis entrer, refoulant des larmes séniles. Ils ressemblaient trop à leur père. Il était là qui me tentait, dans la brutalité de leurs gestes, tapi au creux de leurs voix et l'âpreté des mots. Dans leur choix de carrière aussi, bien sûr.
Ils mangeaient.
J'avais cuisiné des heures durant, voulu pour mes princes le repas de retrouvailles bibliques. Pendant la longue absence, la certitude qu'ils n'avalaient que le contenu froid de conserves me tordait le ventre. Pour le reste, je n'avais jamais peur. Je les avais bâtis vaillants et habiles. Certes pas très malins... mais j'avais eu foi pourtant en l'avenir de mes fils.
Le déjeuner englouti, fumant et buvant, les panses tendues, béats nous racontions des anecdotes rebattues sur nos connaissances communes, éleveurs, épiciers, banquiers quand le chat hérissa le poil et feula, grimpa sur le buffet. Nous n'eûmes que le temps d'un regard de gibier entré en résistance. Les chaises tombèrent. Je saisis la pétoire chargée au-dessus de la cheminée alors que ma porte volait en éclats.
Il était là.
Nous tirâmes droit devant, chorale familiale. Le recul de mon fusil me propulsa dans l'âtre. Ouille! Mais d'un seul élan presque émouvant, la grâce assurée de danseurs, mes fils firent barrage devant moi. Ma protection, mes petits.
Ils tiraient encore.
Quelques cris et cartouches vidées plus tard, ils étaient désarmés. Il fallait bien avouer que l'autre là, sur mon seuil, y'aurait jamais meilleur tireur au monde.
- Sale coyote ! Je vais te tuer !
Je dus gifler mon fils aîné qui trépignait, le menacer de lui laver la bouche au savon noir s'il ne se taisait. Pour qui me faisait-il passer auprès de notre invité surprise ? Une mauvaise mère ?
- Alors vous venez encore me les prendre. Vous ne pourriez pas me les laisser, ne serait-ce qu'un jour entier ?
Parce qu'il était du genre taiseux solitaire il se contenta d'un coup de menton vers le sol où je vis le paquet que tenait mon fils à son arrivée, ouvert et vomissant des billets. Ces quatre imbéciles avaient cambriolé une banque avant de venir me voir. Leur improbable bêtise me faisait honte.
Restant debout mais à quel prix, je montrai à mes fils que je désapprouvais leur conduite pendant que sous bonne garde et la tête basse ils regagnaient le pénitencier. Je pris mon chat dans les bras et leur tournai le dos. Je tremblais, ne répondis pas au salut amical du cow-boy.
Ils partaient.

Syndrome de bonheur par procuration

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Ce n'était pas une option, c'était une certitude! En effet, depuis ma naissance, au-dessus de mon berceau, cette journée à venir avait été dûment estampillée : "plus beau jour de la vie de Priscilla"! Hé oui, ma petite fille, tu ne peux imaginer ce que représentait aux yeux de ma mère, de ma grand-mère et de ma tante, ces quelques heures programmées si longtemps à l'avance. J'étais la seule représentante féminine de ma génération, par conséquent, la seule qui pourrait réitérer ce que ces trois femmes avaient considéré comme un moment essentiel de leur existence. Grâce à leur expérience, j'accéderais à mon tour, en temps voulu, à ce nirvana.
Dans les années cinquante, il ne se passait pas grand chose dans cette ville moyenne du Middle West où nous demeurions. L'évènement de l'année, c'était le bal de promotion donné à la fin du mois de mai !
Cette journée particulière se devait d'être marquée, non pas d'une simple pierre blanche, mais d'une mégalithe équivalente, au moins, à celle d'Ayers Rock sur le continent australien !
Dès l'âge de dix ans, ma mise en condition débuta. Je devais mesurer l'importance de l'enjeu. Maman m'emmenait en ville admirer les belles robes exposées dans les vitrines. Elle me demandait laquelle je préférais. J'en désignais une, invariablement elle ne convenait pas à ma mère, car elle n'était ni assez élégante ni de la couleur voulue ou possédait un défaut rédhibitoire! Avec le temps, je la laissais choisir en opinant du chef. Ensuite, les trois femmes me montraient les photos prises durant leur bal de promo respectif. J'admirais sincèrement, les premières fois du moins, leurs magnifiques tenues, elles me disaient alors:
- Tu verras, toi aussi, tu seras la plus jolie!
Je n'en doutais pas, même si je préférais encore jouer aux indiens et aux cow-boy avec mes nombreux cousins.
Mes dix-sept ans arrivèrent et avec eux la date qui devait compter comme "premier plus beau jour", car l'on m'annonçait déjà, depuis quelques temps, une autre "plus belle journée", celle de mon mariage évidemment, mais c'est une autre histoire ...
Je t'avoue ma chérie, que malgré l'excitation et la motivation sans faille de la gent féminine, il m'arrivait de douter du bonheur promis. Mais à qui me confier? Impossible d'émettre la moindre critique quand à l'intérêt de tout ce tralala. Cela aurait été considéré comme un sacrilège, ma mère aurait pleuré, ma grand-mère serait morte de chagrin et ma tante aurait sûrement eu un infarctus! Tu ris? Tu penses que j'exagère? Peut-être, mais à peine!
Mes amies, elles, attendaient avec joie cette fête et anticipaient calmement le plaisir qu'elles allaient y goûter. J'enviais leur sérénité, car l'obligation de résultat qui pesait sur mes épaules m'empêchait de profiter pleinement des préparatifs.

Enfin, le grand soir arriva !

A mon retour du bal, "mes marraines les fées", des points d'interrogation jaillissant de leurs yeux, m'attendaient en piaffant derrière la fenêtre du salon!
Tu te demandes ce que j'ai pu leur raconter?
Je ne pouvais les décevoir, alors j'ai menti! J'ai embelli la vérité, donné du relief au moindre détail, inventé une soirée mémorable à l'image de celle que l'on me promettait depuis toujours. J'y mis une telle conviction que la fiction me parut soudain réelle et ma joie non feinte !
Mon récit terminé, toutes trois irradiaient de bonheur.
J'avais réussi : elles venaient de vivre "le plus beau jour de ma vie"!

L’évangile selon Adam

Cela aurait dû être le plus beau jour de ma vie. Voilà ce que pensait Adam perché sur une haute branche alors qu’un être immonde tentait désespérément d’escalader le pommier aux bourgeons précoces pour abuser de son corps et lui voler sa virginité.

Quelques jours auparavant, il avait prié de toutes ses forces, avait récité « Dieu mon père » à l’infini pour qu’enfin il lui crée un compagnon de route, de jeu et d’amour. L’Autre là-haut qui devait être sourd ou feindre de l’être, lanterna avant d’octroyer au premier des mortels une complice capable de satisfaire tous ses souhaits et désirs.
Dieu quitta l’Olympe – lieu qu’il partageait avec ses congénères – s’engouffra dans le premier interciel qui passait et descendit à l’arrêt du pommier où, régulièrement, il venait disserter avec son adversaire et néanmoins ami le serpent.
Après quelques secondes d’éternité, Adam, dont la nudité était due au simple fait que la floraison des vignes débutait, arriva heureux de voir son barbu de père. Il voulut l’embrasser, mais Dieu prétexta pour ne pas le biser que l’étiquette ne permettait pas de telles familiarités. C’était plutôt son appareil reproducteur – à l’état neuf – qui le repoussait un peu. Chez ses voisins les Olympiens, quelques-uns se mélangeaient, mais lui préférait culbuter seul Diane la chasseuse.
Adam expliqua à Dieu qu’il s’ennuyait et désirait ardemment un nouveau compagnon. Le Créateur de l’univers daignant répondre à ses attentes, lui rétorqua que tout ne se déroulerait pas par l’opération du Saint-Esprit. Sans anesthésie préalable, Dieu lui arracha une côte après quelques palabres.
L’os court se sublima en un être d’une taille avoisinant celle d’Adam, mais morphologiquement dissemblable : un ballot de paille trônait sur la tête d’où quelques brins griffaient de frêles épaules, les tétons pointaient sur d’immondes boursouflures, et pire encore, rien de tombait entre les jambes ! Adam se retourna vers le barbu divin et l’implora de revoir sa copie ! Il désirait un double, pas un brouillon ! Adam rêvait de jeux d’amour et de plaisir, pas de coït contre nature ! Quelle horreur lui était proposée !
Il sentit une main se poser sur son épaule, l’être difforme lui souriait. Adam aperçut dans son regard une pointe de lubricité qu’il aurait préféré retrouver dans l’éclat d’un œil testiculé.
Pris d’une terrible panique, il réunit suffisamment de ressources pour grimper sur une des branches les plus hautes. Le plus horrible jour de sa vie sans aucun doute possible… Il ne pouvait lui échapper, le serpent qui dormait à cet instant fut réveillé par les cris d’Adam. Pour calmer l’hystérique, et pouvoir à nouveau se plonger dans une léthargie salvatrice, la saucisse à sang froid - comme aimait l’appeler le Tout-Puissant – vint glisser à l’oreille d’Adam quelques mots : « Croque la pomme avec Ève une seule fois et tu en seras débarrassé à tout jamais. J’irai voir Dieu pour qu’il crée un être identique à toi, ainsi vous pourrez vous ramoner le fond du couloir. » Adam, bien que choqué par un tel langage, reconnut l’intelligence des propos du reptile. Alors il exécuta le conseil devenu un ordre.
Il sauta par terre et Ève par la force des choses en glissant son petit Jésus dans la grotte de Matabielle. Le piège tendu par le serpent fonctionna. Un spermatozoïde féconda l’ovule bannissant à tout jamais l’homosexualité de l’humanité.

J’avais fini par y croire

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. On me l’avait tellement répété. Pourquoi aurais-je refusé d’y croire ?
J’étais parvenu à un âge où les propos des adultes faisaient souche en moi, la rigueur des temps m’ayant, de plus, gratifié d’une précoce maturité. Ma mère avait toujours autant d’influence sur moi et les paroles rassurantes qu’elle me prodiguait parvenaient le plus souvent à désarmer la prudence et la retenue dont je faisais preuve.
Un matin de mars 1944, nous avions été réveillés en sursaut par une volée de coups de crosse dans la porte du bas. Des hommes en noir, autrement dit les miliciens du secteur, visages durs sous les bérets frappés du gamma stylisé, avaient à peine laissé le temps à mon père de se vêtir avant de l’entraîner vers la traction qui attendait dans la cour. Les visiteurs du matin étaient bien renseignés. Ils savaient que leur proie appartenait à un réseau de résistance et les protestations véhémentes de ma mère n’y avaient rien changé. Il me semble encore entendre les inflexions glacées de la voix de leur chef, lourdes de menaces :
- Votre mari est un terroriste, petite Madame. Estimez-vous heureuse que nous ne vous emmenions pas avec lui et prenez bien garde, car il se pourrait fort que nous revenions sous peu…
Depuis ce jour funeste, notre vie semblait suspendue à un fil dont on se demandait ce qui l’empêchait de se rompre. De mon père, nous n’avions aucune nouvelle et son absence pesait chaque jour davantage. Il s’était, comme tant d’autres, évanoui dans les brouillards tumultueux de la guerre et son silence laissait le champ libre à toutes les supputations, y compris les plus alarmistes.
C’est bien pour cette raison que ma mère s’était efforcée de mettre en sourdine ses propres tourments afin que je puisse franchir ce cap douloureux et chasser la neige qui s’était incrustée au fond de mes prunelles. Elle usait et abusait de phrases toutes faites. De celles que –je l’apprendrais plus tard- l’on destine généralement à des malades que l’on sait condamnés.
Naturellement, peu à peu, elle toucha au but. Je finis par ne plus voir que le bon côté de la médaille et les « Il est fort ton père, il reviendra », « Crois-tu qu’il serait capable de nous laisser seuls toute notre vie ? » « Quand il rentrera, ce sera une fête comme tu n’en as pas idée… » coulaient en moi tel un miel apaisant.
La guerre finit par s’éloigner vers l’Est, suivie de son cortège de drames et de larmes. Au printemps 1945, un courrier officiel nous apprit que mon père faisait partie d’un des convois que la Croix-Rouge rapatriait d’Allemagne.
Lorsque le car s’arrêta sur la place du village en ce 25 juin 1945, je compris très exactement ce que signifiait le terme de déporté qui faisait les gros titres des journaux.
Un fantôme à la tête rasée, squelettique, grelottant malgré la chaleur dans son pyjama rayé, descendit péniblement, aidé par une infirmière.
C’était mon père et je ne le reconnus pas.
Ce jour qui devait être superbe venait de se voiler de noir.
Celui que nous avions si longtemps espéré portait dans ses yeux gris la flétrissure indélébile propre à ceux qui ont côtoyé l’indicible et je compris d’emblée que son retour précèderait de peu un adieu définitif.
Lorsqu’il tendit les bras pour nous enlacer, sa manche se releva et je pus lire, effaré, le numéro à huit chiffres tatoué sur son avant-bras : 31051908.
Ce matricule est à présent gravé sur l’unique plaque qui orne sa tombe, puisque c’est ainsi qu’il l’a voulu.

L'Amérique

Cela devait être le plus beau jour de ma vie.
Ou presque : on nous livrait enfin le frigo américain qu'elle me réclamait depuis un mois.
Faut dire, depuis sa grossesse (qui avait duré de longues années) et la naissance des jumeaux, nous n'avions plus de repas, plus de sorties, plus d'amis, plus de sommeil.
Alors quand un matin dans le lit elle me dit : Y a un truc qui me ferait plaisir.
Je pense à un tas de choses agréables qu'on ne fait plus, et je frôle sa jambe avec mon pied.
Mais elle ajoute : un frigo américain, qui fait des glaçons tout seul.
Ensuite les jumeaux se réveillent et nous passons notre habituelle journée de lutte contre le désordre, la fatigue, les cris. Et ainsi de suite jour après jour, nous si coquets (quel beau couple!) nous dépérissons à vue d'œil, enfilons un vieux jogging dans le noir avant de bercer les bébés hurleurs, qui eux, prospèrent et sont gras comme des petits veaux.
On a lu les livres, on sait que ça ne durera pas toujours, les hurlement, la vie sans queue ni tête, mais parfois regardant leurs petites figures semblables, leurs bouches grandes ouvertes sur les cris qui nous vrillent la cervelle, il nous passe par la tête des idées terribles.
Alors quand les livreurs appellent pour dire : demain, à partir de sept heures, une immense et absurde joie nous envahit.
Le lendemain à 9 heures ils sont là, avec l'engin chromé, grand comme une armoire. Nous avons chacun un bébé dans les bras. Ça pousse des cris déchirants.
Ils passent la tête par la porte : euh, y a un problème.
Oui ?
Ça passe pas la porte de la cuisine. On vous le laisse, il faudra agrandir l'ouverture. Bon, nous on y va, bon courage ! Et il me fait un clin d'œil, une envie de meurtre me traverse un instant.
Je passe les deux journées suivantes avec une masse, je cogne dans le mur, les gravats s'entassent dans la salle à manger, la poussière recouvre tout. Jo se coltine les bébés, toute seule. Le troisième jour, plâtre, puis peinture. Quand enfin les bébés dorment le soir vers minuit, nous nettoyons un peu la maison, puis nous nous effondrons dans le lit. À 5h30, ils se réveillent. Je crie à Jo ce soir on l'essaye ! Elle acquiesce sobrement.
Le soir, pendant une accalmie, j'ouvre une bouteille de rosé.
Le frigo américain nous donne des glaçons, sans broncher.
Jo exulte. Je suis content.

Oui mais.
Le lendemain matin, je me réveille et je vois : 9h au réveil. Pas un bruit dans la maison. Je me lève d'un bond, Jo est debout dans la cuisine, tournée vers la fenêtre. Ses cheveux touchent ses fesses. Des bébés, nulle trace. Je m'approche doucement, je pose mes mains sur sa taille et je dis : où ils sont ? Elle répond quoi ? Les bébés. Elle se tourne vers moi et se met à crier : quoi les bébés ! Qui les bébés ! Avant c'était moi bébé ! Salaud ! Et ce frigo ! Elle tambourine avec ses poings contre mon torse, elle est tellement jolie, je dis oui mais où tu les as mis ?
Elle désigne la fenêtre. Je me penche. Ils sont là, nos trésors, endormis dans la poussette, sous le tilleul, leurs petits poings férocement serrés contre leurs oreilles. Soudain je m'aperçois qu'ils lui ressemblent, je lui dis tu sais quoi, on va boire un verre, avec des glaçons. Et puis : quand ils sont nés, c'était le plus beau jour de ma vie. Elle dit oui, moi aussi. Et nous restons à la fenêtre, à siroter nos verres en regardant nos enfants qui prennent le frais sous le tilleul.


Quelle trahison !

Cela devait être le plus beau jour de ma vie.
Mon amie, qui m’avait quittée l’an dernier au mois de mars me revenait, elle m’avait prévenue par texto : demain à Orly vol de 12 heures. J’avais passé des jours et des nuits à espérer ce retour. J’en arrivais à me surprendre, moi qui ne suis pas croyante, je marmonnais souvent tout bas : Mon Dieu faites qu’elle me revienne !
En fait, ce serait trop long à raconter mais Joëlle et moi vivions en osmose comme je pense peu de couples. Je riais pour elle, elle pleurait pour moi et vice versa. Si elle était malheureuse, je l’étais, si je riais, elle chantait. Et puis un jour, cela fut comme une révélation, elle vint s’assoir sur mes genoux et me dit :
— Ne crains rien mon amour, je vais partir quelques mois à San Francisco, je te promets que c’est pour mon boulot (elle était interprète dans une grosse firme) et je reviendrai vers toi le plus vite possible.
J’essayai de la retenir, je pleurnichai : ne pars pas, ne me laisse pas. Toutes les niaiseries que l’on dit dans ces moments-là.
Et elle, les larmes aux yeux :
— Mon amour, je ne t’oublierai jamais.
Et puis les semaines passèrent, puis les mois et à part un coup de fil le jour de son arrivée, plus rien !
Je suis passée par toutes les phases de l’angoisse, du manque, puis je me suis fait une raison : je ne la reverrai plus.
Jusqu’au jour où plus déprimée que jamais, j’envisageai de me sortir de là. Je voulais prendre sur moi et commencer une autre vie avec ou sans elle. J’étais sûre que j’allais y arriver… Et puis il y eut ce texto. Folle de joie, j’oubliai toutes mes résolutions et fonçai à l’aéroport.
Elle me revenait, elle ne m’avait pas oubliée !
Je guettais les passagers et ne la voyais pas. Désespérée, je pensais qu’elle m’avait bluffée quand une main douce prit la mienne :
— Alors Jeanne tu partais sans moi ? Je me retournai et la regardai fixement :
Cheveux courts, moustache et début de barbe, costume d’homme de bonne coupe, c’était MA Joëlle ! Mais quand elle me sourit en me disant : ça te plait ? Je me suis faite opérer, je suis un homme maintenant.
Le ciel me tomba sur la tête et dans un mouvement de colère, je la repoussai. Un mot, un seul sortit de ma bouche : Salope !
Non Jeanne, salaud serait plus approprié, et je m’appelle Joël maintenant. Je vois que tu n’apprécies pas. Dommage j’avais fait cela pour toi. ? Mais ce ne sont pas les femmes qui manquent !
Je partis en courant et pleurant.
Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Ce que j’ai pu être idiote !!! Quand elle m’en avait parlé, au début de notre rencontre je ne l’avais pas crue, nous étions si bien ensemble.
Il va me falloir repartir de zéro pour oublier cette tricherie. Je la hais, non je le hais !!!!

Rue des Ecoles.

Cela devait être le plus beau jour de ma vie. Depuis des mois, je sciais mes parents pour aller à l’école.
Nous habitions en face de la rue des Ecoles. Chaque matin, je collais mon front à la vitre. Envieuse jusqu’à en pleurer, je regardais les écoliers s’ébrouant joyeusement sur le chemin de cet endroit mystérieux.
Ma mère ne travaillait pas, estimant de son devoir de me garder dans ses jupes le plus longtemps possible.
- Tu vas cesser de te poster à la fenêtre ? Tu fais de la buée et je devrai à nouveau laver les vitres.
- Mais maman, laisse-moi aller à l’école, s’il te plaît.
- N’es-tu pas bien ici, à la maison, avec moi ? Tu ne m’aimes pas, voilà ce qu’il y a.
- Mais non maman, mais j’aimerais tant y aller.
- Que vont dire les gens ? Que je me débarrasse de toi, alors que je ne travaille pas au dehors ?
- Mais non, ils ne diront rien.
- Va jouer dans ta chambre, cesse de discuter.
- Je n’ai pas envie de jouer, je voudrais aller à l’école.
- Mais qu'ai-je fait au bon Dieu pour avoir une enfant pareille. Elle répond jusqu’au clou. Vilaine fille !
- C’est toi qui es vilaine. Les gentilles mamans laissent leurs enfants aller à l’école.
Samedi dernier, mon père nous a emmenées à La Louvière, dans les magasins. Je me pâmais devant les petits cartables, tous plus beaux les uns que les autres. Et les plumiers, les ardoises, les touches, les crayons, les plumes. Un monde merveilleux qui m’était refusé.
- Tous les autres enfants ont un beau cartable et une belle ardoise, moi je n’ai jamais rien qui me plaît.
- Vas-tu te taire, vilaine fille. Tu n’es pas gentille. On fait tout pour toi. On se saigne aux quatre veines et tu n’es jamais contente.
- Je ne suis pas une vilaine fille.
- Si, et cela suffit maintenant.
- Tu es une vilaine maman.
- Tu vas te taire, espèce d’insolente !
Au-delà de toutes mes espérances, mon père est entré dans la boutique. Il a choisi le plus beau cartable : un tout rouge, doublé d’un imprimé écossais, avec une boucle dorée.
J’étais aux anges, ne sachant comment remercier mon père. Mes larmes ruisselaient et mon estomac se nouait nerveusement. J’avoue que je jouissais intérieurement du camouflet infligé à ma mère. Celle-ci n’a pas manqué de dévider sa litanie habituelle de reproches.
Et voilà le grand jour arrivé ! Mercredi, la petite journée de la semaine.
J’insiste pour me préparer toute seule, comme une grande. Mes vêtements sont posés sur le bord de la baignoire. Je m’emberlificote en fermant ma jupe plissée en Terlenka°. Le système des bretelles à croiser dans le dos est compliqué.
Enfin, je suis prête, j’enfile mon caban ciré. En route pour l’école. Fière comme un Artaban, je balance en rythme mon petit cartable tout rouge.
Je cours vers les autres enfants, sans un regard pour ma mère.
La cloche sonne et nous entrons en classe.
La froideur du banc me surprend en m’asseyant. J’ai oublié de mettre ma petite culotte ! Quelle honte ! Et si les autres s’en apercevaient ? Je n’ose plus bouger et je tire sans cesse sur ma jupe, pour la rallonger.
Je m’applique à tracer des bâtons sur mon ardoise. Avec plaisir, je fais crisser la touche.
On frappe à la porte.
C’est ma mère.
Elle parle à voix basse à mademoiselle Berger. Celle-ci m’appelle. Ma mère sort ma petite culotte blanche de son cabas, à la vue de tous.
Je suis forcée de l’enfiler, derrière le paravent improvisé par la porte ouverte du bureau de la maîtresse. Devant toute la classe. Les enfants rient. Ils vont m’appeler « cul tout nu ».
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Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Fri 7 Dec - 23:45 (2012)    Post subject: Publicité

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