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Les textes du jeu 86

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Critiques constructives Jeu 113
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PostPosted: Fri 14 Sep - 19:21 (2012)    Post subject: Les textes du jeu 86 Reply with quote

Le champion
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
Cette journée de compétition s'achève et, malgré son succès, je sens une certaine tristesse m'envahir. L'année dernière, en effet, à cette même date, notre ami Arthur Cozzini, se tenait encore parmi nous. Sorti de table très fatigué, avant la fin du repas, il nous quitta définitivement avant le douzième coup de minuit. C'est donc avec une grande émotion que j'évoque, ici, ce soir, sa mémoire...
Arthur Cozzini arriva dans notre bourg en 1950, à l'âge de vingt-cinq ans, il sut s'intégrer sans difficulté malgré ses origines italiennes. Son accent chantant et son utilisation aléatoire de certains mots enchantaient son entourage. J'ai toujours pensé qu'il prenait un malin plaisir à dire, par exemple, " éléphant" au lieu "d'enfant"! Mais, ce qui contribua principalement à son intégration, outre sa gentillesse, sa probité et son civisme, fut, sans nul doute, sa participation active dans la compétition sportive, si importante pour la vie de notre petite communauté.
Cet homme, doué d'un potentiel exceptionnel, renforcé par une excellente hygiène de vie, ne tarda pas à se faire remarquer. Il franchit rapidement les étapes qui le menèrent vers le sommet, en améliorant en chaque occasion ses performances. Il réussit ainsi à se hisser aux premières places, pour enfin être sacré champion du monde et ceci durant cinq années consécutives! Quelle joie intense nous fit-il ressentir lorsqu'il franchit la ligne mythique des dix mètres! Cette victoire et celles qui suivirent ne lui montèrent pas à la tête, il sut rester modeste en dépit de ses triomphes répétés. Jamais il ne refusa de rabâcher ses conseils à ceux qui voulaient bien l'écouter, il entraîna ainsi, sans relâche, les jeunes postulants à de futurs podiums.
Son record du monde établi en l'an 2000 à l'âge de soixante-quinze ans n'a jamais été égalé à ce jour.
Grâce à lui et à son talent, notre commune est devenue une référence et partout on nous envie notre magnifique champion.
Ces dernières années, son souffle moins puissant ne lui permit plus de grimper sur la plus haute marche, mais il figura toujours parmi les meilleurs.
De valeureux concurrents venus de Suisse, des Etats Unis et même du Japon furent fiers de lui serrer la main. Ses admirateurs se pressaient à l'issue des rencontres, afin d'obtenir un autographe, qu'Arthur s'obstina, toute sa vie durant, Dieu seul sait pourquoi, à appeler un télégraphe ou un stylographe selon son humeur, mais avec constance... Ce qui ne l'empêchait pas de répondre avec gentillesse et simplicité à ces multiples sollicitations.
Arthur, en ce mois d'août 2011, ton absence a été ressentie par tous, tu nous manques énormément. Toute notre vie, nous nous souviendrons de tes exploits, tu resteras un exemple inoubliable pour les jeunes générations à qui tu as montré le chemin. Merci!
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, levons nos verres à la mémoire de plus grand cracheur de bigorneaux du vingt et unième siècle!
Vive Arthur Cozzini, vive les bigorneaux, vive la France!

Dernière escale
Mon cher Arthur,
Me voici contraint de débuter mon propos par une double constatation :
La première est que toi, l’ami de toujours, à la fidélité irréprochable, incapable de faire du mal à quiconque fût-ce à une mouche dont tu connaissais par ailleurs admirablement les mœurs, tu viens de nous jouer un tour pendable en t’éclipsant subrepticement après notre partie de boules hebdomadaire, de surcroît remportée sur un de ces scores que l’on qualifie volontiers d’inoubliables. Toi qui jamais ne manquas de cœur, tu fis en la circonstance une exception de taille…
La deuxième –il est vrai que tu n’y es pour rien et sans toute ta modestie naturelle en aurait-elle souffert- prend corps dans l’insistance têtue du premier magistrat de notre village pour que ce soit moi qui compose et prononce ton éloge funèbre…
Eloge funèbre ! Peut-on imaginer plus triste attelage !
Le chagrin peut-il se draper dans les plis d’une oraison ? Est-il possible et même souhaitable de réduire à un banal résumé digne d’un adepte du télégraphe la vie que tu menas, si riche, si foisonnante, entièrement passée au service des autres ?
J’éviterai donc soigneusement la louange exhaustive, ne voulant à aucun prix sombrer dans le ridicule et courir le risque de rabâcher ou d’oublier au final quelque rouage essentiel de ton existence, ce qui ne pourrait constituer qu’une regrettable offense à ta mémoire prodigieuse digne de celle d’un éléphant.
Tu l’as donc compris, mon bien cher ami, je ne me lancerai pas dans le panégyrique de ton existence, me contentant simplement de relever la conduite héroïque –le mot pour une fois prend ici tout son sens- qui fut la tienne au sein de Médecins Sans Frontières, lors des conflits ou des catastrophes naturelles qui frappèrent durement le Biafra, le Bangladesh et d’autres pays condamnés à subir les outrages de la guerre.
Médecin de campagne réputé, doté d’une clientèle fidèle, pourvu d’une nombreuse famille, à l’heure ou d’autres commencent à courtiser derrière leur sous-main les huit lettres du mot retraite, tu n’hésitas pas quoi qu’il put t’en coûter, au nom de l’indispensable hygiène à apporter aux peuples en souffrance et du nécessaire secours à autrui, à tout « laisser tomber » selon ta propre expression et à boucler cantine pour partir durant de longs mois à l’autre bout du monde conjuguer le verbe être au présent actif.
Il est permis de penser que si l’oubli et l’ingratitude se côtoient souvent dans la nature humaine, il n’en est pas de même aujourd’hui au vu de la foule immense qui est venue faire avec toi un dernier bout de chemin.
C’est pourquoi je vais clore ici ce douloureux chapitre, tenter de rengainer ma peine et rendre le cimetière au silence, afin que tu puisses écouter à ta guise le martèlement lent des pas de tes amis, sous les grands cyprès plusieurs fois centenaires à l’ombre desquels, assis et méditant, tu me disais oublier pour un temps les laideurs de ce monde et repeindre au vin blanc – que tu aimais autant que les chansons du grand Jacques -ton âme enténébrée…

Oraison pour Arthur
Arthur Cozzini mon inoubliable compagnon d'armes, toi à qui je dois la vie je verse sur ton dernier lit quelques larmes. A tout juste dix-neuf ans tu ne cessais de rabâcher que l'hygiène de la maison familiale te manquait, que les plages normandes souillées de sang et la grisaille des bunkers auraient ta peau mais pour quitter cette planète il était pour toi, trop tôt.

Puis la machine de guerre, imposante comme un éléphant, enfin s'est tue et les années se sont succédées dans une paix impromptue. Le 31 août 2010 tu as écrit du livre de ta vie l'ultime paragraphe, merci camarade pour ces moments de complicité aussi nombreux que les ondes du télégraphe. Soldat hâte toi de te reposer, dans quelques jours je t'aurai rejoint au pied de ta couche pour de nouveau t'éveiller et célébrer notre infinie amitié !

Le chant d’une âme
« Ce 21 Décembre 1902, Perrine Cavant a quitté ce monde sans joie ni regrets. Née aux Indes en 1827, elle grandit sous les coups de son père, le mépris de sa mère et les remontrances de son ayah qui lui rabâchait sans cesse de se comporter comme une bonne petite sahib. Elle développa une adoration profonde pour les éléphants qui le lui rendirent en piétinant son père, sous ses yeux, jusqu’à ce que mort s’en suive. De retour en France, sa mère n’eut de cesse de se débarrasser d’elle en lui cherchant un mari, en vain. Ni belle, ni charmante, Perrine n’avait pour elle que son héritage, dilapidé années après années par une mère dépensière. Se détournant de cette espèce humaine si cruelle, elle ne montrait son affection qu’aux animaux sauvages, ses sourires qu’à l’aurore naissante, son rire qu’au vent dansant dans les prés. Un jour pourtant, un homme bouleversa à jamais sa vie. Indifférente lorsqu’elle le vit devant l’autel, sa mère en robe blanche à son bras, elle ouvrit les yeux quand, le soir venu, il posa ses doigts sur les touches noires et blanches d’un piano à queue. En cet inoubliable instant, Perrine découvrit un monde nouveau, de notes et de gammes, qui l’attira irrésistiblement. D’un caractère décidé et inébranlable, elle se démena pour que son beau-père lui enseigne son art, allant jusqu’à lui offrir son corps qu’il couvait d’un œil avide. Chaque jour, elle s’asseyait au piano et créait sous ses doigts un monde peuplé du bruissement des feuilles, de la sérénade d’une multitude d’oiseaux et du barrissement des éléphants si chers à son cœur. Chaque nuit, son esprit bercé de complexes harmoniques, elle subissait sans émotion les assauts de son beau-père. Perrine avait enfin trouvé sa place dans cette vie qui s’écoula sans heurts jusqu’à ce qu’un message arrive au bureau du télégraphe le plus proche. Un naufrage avait emporté sa mère et son beau père. Par testament, ils léguèrent leur fortune à un neveu qui s’empressa de mettre sur le trottoir Perrine et le petit piano qu’elle avait reçu pour ses trente ans. Elle s’en alla dans la forêt, passant le reste de sa vie à composer une musique que nul n’aurait pu rêver. Elle en oublia le sommeil, les repas, l’hygiène quotidienne, ne se mêlant à la société qu’en cas de nécessité. Elle vécut quarante années de bonheur, savourant seule des symphonies que le monde ne connaîtra jamais. »

Le silence revint. Perrine se pencha sur son corps ravagé qui gisait dans un fossé au milieu de feuilles noircies de notes. Déjà les souvenirs qu’elle venait d’évoquer fondaient comme les premiers flocons de neige tombant sur la chevelure blanche inerte. Invisible et éthérée, elle s’élança soudain dans le ciel étoilé, laissant derrière elle les restes d’une vie dont personne ne se souviendrait.

A notre chère Perrine
Nous sommes réunis pour célébrer la mémoire d’une femme de courage et de conviction, féministe d’avant-garde, et, heu, heu, comment on dit ? Ah oui, une artiste sivionnaire. Heu, non, visionnaire.

Vous êtes tous là ? Raymonde, reviens. C’est ici. Bon, bon, commençons. Chers choristes, chers danseurs et danseuses, chers scrabbleurs des Hortensias, chantons tous en chœur, cet hymne qu’elle avait fait sien. Un, deux, trois. Maurice, tu donnes le la ? Tous ensemble : « Perrine était servante, Perrine était servante, chez Monsieur le curé, laguedidon dondaine, chez Monsieur le curé, laguedidon, dondon. » Bon, c’était pas mal. Non, Perrine, tu ne fus point une dondon…. Marcel ! tu peux réveiller Yvette ? Nous devons combattre jusqu’à nos dernières forces cette réputation que vous lui fûtes, heu, flute, fîtes, vous, détracteurs ignobles qui rabâchâtes qu’elle avait l’arrière-train d’un éléphant.

Tu fus, Perrine, la plus inoubliable des meneuses de revues des Hortensias, la créatrice inspirée de « Approche mon gros loup, c'est moi le p'tit chaperon ». Perrine Cavant, nous sommes ici pour honorer ta mémoire. Je l’ai pas déjà dit, ça ? Non ?

Perrine, plus connue dans l’institution sous le nom de Mimi Gambette, tu charmas les pensionnaires… C’est pas mal dit ça, hein ? Plus de cent ans après ta mort, Perrine, tu restes pour nous, un modèle. Ah, ta danse des sept télégraphes ! Ou des sept voiles ? Je sais plus si c’était des voiles ou des bananes… mais bon… tiens ça me fait penser qu’il y en a tout à l’heure pour le goûter. Euh… Perrine, tu te produisis jusqu’à la dernière minute. Nous garderons l’exemple de ton courage. Je ne dirai jamais assez comment, lorsque ton numéro fut terni par quelques petits problèmes d’hygiène, osons le mot, d’incontinence, tu restas digne, Perrine. Tu ravalas ta honte et garnis sans te plaindre, tes dessous d’une triple épaisseur protectrice.

Tu avais quatre-vingt-cinq printemps, Perrine, lorsque tu nous quittas. J’ai l’honneur de déboiler, non voiler, aujourd’hui cette plaque qui ornera fièrement le hall des Hortensias.

Simone, responsable de l'atelier mémoire et écriture.

Surraliste
Arthur, personne l’appelait Arthur. On se trouve des noms quand on vit dans la rue. Bel Œil. Chef. Arthur, c’était Surraliste. Rapport à sa naissance. Sa mère, elle en voulait pas. Il était né quand même. Dans une arrière cour. En face, il y avait une galerie d’art avec une exposition farfelue, ça disait: surréaliste. Le 14 septembre 1925. Le prénom, c’est pour ça.
Je dis pas que c’était une bonne mère. Elle avait la main leste. Elle l’assommait au rouge. Mais aussi. C’était dur, à l’époque, une femme seule avec un enfant. Ils vivaient dans une chambre à Saint Ouen, l’eau au fond de la cour, et les hommes qui défilaient. Fallait bien payer le loyer.
A quinze ans, Surraliste est parti. Ca tombait bien. C’était la guerre. Il s’est engagé. Personne n’a été vérifier son âge.
Le front, c’était tranquille au début. Il était posté à Dunkerque. Rien à faire jusqu’en mai 1940. Et puis, la débandade. Invasion allemande. Tout le monde s’est mis à fuir. Surraliste le premier. D’accord, il a déserté. C’était pas un héros. Mais il a sauvé sa peau.
Le problème, c’est qu’il devait se cacher. Sans quoi, peloton d’exécution. C’est là qu’il a commencé à dérailler. Il vadrouillait dans les bois. Il baragouinait bizarre quand il croisait quelqu’un. Au mieux, on le prenait pour un Anglais. Au pire pour un fou. On le laissait tranquille.
A la Libération, il a bu comme un trou, rasé une femme ou deux, il y aurait pu y avoir sa mère dans le tas, qui sait. Il a travaillé à la semaine. Livreur, cantonnier. Rien d’inoubliable. Il a rencontré quelqu’un. Une Alice, je crois. Mais c’était trop tard. Il avait déjà plus envie.
Il s’est installé sur une bouche d’aération, au coin de la rue Pigalle et de la rue de Douai. C’est chic aujourd’hui. Mais à l’époque. Il y avait des putes et de la bagarre. C’était sombre. C’était sale. Il aimait bien. Il s’était construit une tente et il en bougeait pas. Même l’hiver 54, il a pas voulu déménager. Moins vingt à Paris, et lui, la barbe jusqu’à la taille, enveloppé dans ses couvertures. Il y a une photo. La seule de lui qui existe, peut-être. Elle est connue parce qu’on y voit l’abbé Pierre tendre un bol à un clochard. C’est lui le clochard.
Il a survécu à l’hiver. L’été, il sortait son pliant, comme au spectacle. C’était une grande gueule. Il avait des idées fixes qu’il rabâchait. Les femmes, la politique. Une légèreté d’éléphant. Une hygiène de chacal. Mais il était pas méchant. Il a survécu à tout. La démolition des vieux immeubles, le bétonnage, les manifs au moment de l’Algérie et celles de mai 68, et puis la crise, le départ des putes, l’arrivée des bourgeois.
Je crois que c’est ça qui l’a tué. Surraliste, c’était un bout du Paris d’avant. Un rescapé du télégraphe à l’heure du téléphone mobile. Je l’ai vu décliner. Maigre et chauve et voûté. On partageait un sandwich. Une cigarette parfois. Il me disait, salut mon prince, avec sa voix cassée. On parlait peu. Ca va ? Ca va. En vieillissant, il prenait le goût du silence.
Un jour, il y avait un attroupement quand je suis arrivé. Surraliste était allongé en travers du trottoir. On ne le reconnaissait pas, à cause du sang. Egorgé. C’était le 31 août 2010. Un flic avait trouvé des papiers. Il a lu, Arthur Cozzini, et il a demandé, quelqu’un le connait ? J’ai rien dit. Je l’ai juste regardé, dans son éternel pull marron et ses chaussures de l’armée. Vous voyez, c’était mon seul ami. Il aurait pas aimé que j’ailler le balancer.

Dans le cercueil du temps
Vieillir jeune, telle était la devise d’Arthur Cozzini, artiste ridé mais radieux qui, au tape-à-l’œil, préférait les œuvres ratées mais dans lesquelles il y avait un souci d’honnêteté, d’authenticité.
Dénouer l’écheveau de sa vie, défaire les nœuds les uns après les autres, revisiter son histoire, nous n’en aurons pas le temps. Au-dessus de ce vide immense que nos larmes sont impuissantes à combler, nous voulons simplement, avec une infinie délicatesse, dessiner un visage, mettre des mots sur la tendresse qui nous unissait. Courte lettre pour un long adieu, ce cri de douleur n’acclame que la vie. Il l’aurait voulu ainsi. Il rabâchait sans cesse qu’aux enterrements, les monologues lancinants l’emplissaient d’effroi. Au creux de la tourmente mortifère qui vient de s’abattre, la vie et la mort s’échangent des politesses ; il est parti, mais inoubliable, il restera à jamais gravé dans la mémoire du cœur. Tapi on ne sait où, aucun télégraphe ne pourra lui rapporter nos paroles, mais elles subsisteront pourtant dans un monde orphelin de sa présence.
Longtemps victime des sarcasmes de ses contemporains, souvent blessé par la critique, il restait convaincu de la sincérité de ses œuvres. Il se livrait à l’exercice de l’autoportrait, métamorphosait son image, révélant ainsi, plutôt qu’une ressemblance, son humeur du moment. Quand, lassé de l’hostilité du public, il projetait sa colère sur la toile, des masques, cohortes de spectres grimaçants, envahissaient les tableaux, incarnations de la bêtise humaine pointant la vanité de l’existence.
Son intensité semblait venir du bord de la nuit. Avec des couleurs qui fouettaient l’air, il donnait des coups de tendresse dans le vide.
Deviner les non-dits, creuser les fêlures, nous n’en avons guère envie. S’appesantir sur l’hygiène de sa vie, nulle nécessité. Mais pourquoi l’abandon, et ce départ en silence, sans prévenir ? Utiliser une arme blanche contre les idées noires, nous n’avons pas su, Arthur, vous offrir une autre échappatoire.
Aujourd’hui, baignés par des vapeurs d’église, nous sommes là, assis, la trace de notre chagrin à peine posée au coin des yeux, transportés dans une atmosphère fuligineuse d’ombres et de flamboiements, sous des voûtes de pierre orangée, célébrant Dieu sans jamais oublier l’enfer. Alors que sur la peau reste l’encens, un souffle de sulfureux désir s’évapore.
Monsieur Cozzini s’en est allé dans la blancheur d’une fin d’été. Il a choisi le moment où les brouillards montent du fleuve et enserrent les maisons, brumes accrochées aux pics effilés, époque où lentement l’automne arrive, vie et mort mêlées.
Sous la paix des arbres et des mousses, tel un vieil éléphant solitaire, respirez, ami, l’indolente sérénité d’une terre au parfum d’éternité.
Dans le cercueil du temps, l’amour ne déserte personne…

La Cawanteuse
2002 — Musée du pâté Hénaff à Pouldreuzic.
Chères confrères ! Nous voici tous réunis, afin de célébrer le centième anniversaire de la mort de Perrine Watt, mon illustre et inoubliable arrière-grand-mère, épouse de Jasmin Cavant l’homme qui a cru en son projet fou ayant révolutionné la seconde moitié du XIXe siècle.
Vous savez que depuis 1982, nos locaux ont été détruits. Inutile de vous rabâcher que la loi Badinter — ignoble loi — a définitivement coupé la possibilité de contracter tout nouvel adhérent, membre de la famille des honorés de la Cawanteuse. 1976 fut la dernière année où des personnes nous ont rejoints dans la confrérie de la Cawanteuse, autrement appelée la boîte à pâté. Mais depuis, certains sont morts et la moyenne d’âge des gens composant notre association ne cesse d’augmenter, bientôt plus personne ne tiendra notre drapeau haut et fier les jours de la fête nationale, nous, les membres de la famille de ceux qui ont testé cette machine.
Perrine Watt, arrière-petite-nièce de James Watt et lointaine petite cousine de monsieur Guillotin, était dotée d’une intelligence rare, d’une rapidité d’esprit incomparable, aussi rapide que la fée électricité ou le sorcier télégraphe ! Ingénieuse dès sa plus tendre enfance – ah ! sa brouette à frein pour son père qui récoltait ses légumes sur une pente raide et se plaignait qu’elle tombât régulièrement !
Que dire aussi de l’aide qu’elle apporta à Daguerre ? Perrine lui a soufflé l’idée d’utiliser l’iode sous vapeur comme agent sensibilisateur. Certains prétendent que je ne devrais pas me nommer Cavant, mais plutôt Daguerre. Mes aïeux et moi-même possédons effectivement le même nez que lui !
La Cawanteuse ! Jolie contraction de Cavant et Watt ! Machine à vapeur, trancheuse, pressoir, marmite, toutes ces fonctions réunies en une seule et même invention ! Dois-je détailler tous les rouages, la puissance du moteur, le nombre de lames et de poulies, le bac pour récupérer le jus, les quatre tonnes de marbre afin d’écraser, de concasser, et l’énorme cuve pour que les résidus puissent bouillir et n’obtenir à la fin qu’un agglomérat séchant dans une boite de conserve. Même Louis Pasteur a reconnu qu’utiliser la Cawanteuse permettait d’améliorer grandement l’hygiène pour les usagers. La seule action humaine consistait à refermer cette fameuse boîte à pâté. Des tests concluants en grandeur nature ont été réalisés sur un chien, puis un petit éléphanteau — un éléphant eut été préférable, mais hélas il était bien trop grand !
La Cawanteuse a permis de travailler à la chaîne, fini les exécutions dans tout l’hexagone ! Un seul lieu pour trancher, écrabouiller les royalistes, bandits de grand chemin — ou de petit ! — et ennemis ; tous en place de Grève aux côtés du bronze de Perrine ! Les Anglais ont laissé tomber leur Iron Maïden, les Espagnols leur garrot barbare et nous les Français, plus de guillotines.
Saviez-vous chers amis que l’on a trouvé trace de Perrine sur une pellicule des frères Lumière ? Sur une lettre retrouvée chez Auguste, elle fait part de sa joie d’avoir été enrôlée pour jouer une des figurantes dans « la sortie de l’usine à Lyon », mais il n’est pas facile de la reconnaître au premier rang…
Le temps passe ! Je sais que vous adorez ces tranches de vie, mais le musée ferme ces portes à 21 h. Nous allons lever un verre à la mémoire de Perrine Cavant en espérant qu’un jour l’utilisation de la Cawanteuse soit à nouveau permise !

Il a bien parlé
Les derniers entrants prirent place dans un concert de grincements et de toux hivernales. L’église était pleine: amis, connaissances,concurrents proches du personnage décédé. La veuve essuyait ses yeux rougis par les pleurs. Le mort, Arthur Cozzini, disparu à l’âge de 85 ans, reposait dans un cercueil d’acajou que surmontait la maquette d’un hôpital, dernier bâtiment ultramoderne qu’il avait créé. Après l’homélie du prêtre, Gian Paolo Mancini, 80 ans, son grand ami, se dirigea vers le micro afin de rendre hommage au défunt.
« Je voudrais retracer quelques moments de la vie de mon cher ami, Arthur Cozzini, que, tous, nous admirions. A l’âge de 6 ans déjà, il montrait des dispositions pour ce métier d’architecte qu’il a si bien exercé. En vacances, sur une plage de Toscane, il éleva, avec enthousiasme, un monument de sable, inoubliable, haut de un mètre, une reproduction fidèle d’un fleuron de l’architecture, la tour penchée de Pise,si fidèle qu’elle ne tarda pas, hélas, à s’effondrer. C’était un enfant obstiné qui ne se laissa pas découragé par un échec. Ses années d’adolescence, il les passa à dessiner des constructions futuristes. Je me rappelle « l’Opéra des malentendants »,bâtiment élégant dont la façade s’ornait de mains en forme de cornet acoustique et qui, s’il avait été réalisé,aurait fait bénéficier les auditeurs d’une écoute parfaite malgré leur handicap. Sa première réalisation grandeur réelle vit le jour en 1940, ce fut la niche de son chien : un dogue danois, une bête énorme, douce comme un agneau, baveuse comme un escargot, qu’il adorait. La niche adoptait la forme exacte de ce canin. Ses parois étaient décorées de têtes de Cerbère, à la langue pendante. Quand Orphée occupait la niche, le moindre de ses mouvements déclenchait une série de petits sons rapides, reproduisant les bruits d’un télégraphe qui aurait envoyé le message suivant « Cave canem ». C’était fort ingénieux. Tout le monde sait qu’Arthur a fait de brillantes études et qu’il a toujours ciblé l’excellence. Sa mère ne cessait de rabâcher la même phrase : « Mon fils est un génie! »
Parmi ses nombreuses créations, qui émerveillent ses contemporains et qui feront l’admiration des générations futures, je citerai les vespasiennes à jet continu, qu’il a nommé « Les sources limpides », vasques du recueillement intime,aux frises de stuc représentant des feuilles de pissenlit, plante qui aide à soulager d’un trop plein les corps humains. Cette réalisation participe à l’hygiène publique… ».
Un gloussement féminin, provenant des premiers bancs, ponctua cette phrase d’une note aiguë. Gian Paolo, un moment déconcerté, poursuivit son discours:
« …Je parlerai aussi du Musée d’Art moderne de Bombay, alliant religion et technologie la plus avant gardiste. Le dieu éléphant Ganesha accueille dans son corps les nombreuses salles , remplies des tableaux des peintres les plus célèbres. Ses oreilles dissimulent des escaliers roulants permettant d’accéder aux étages les plus hauts. Leur mise en marche allume des centaines de lampes clignotantes qui illuminent la face du dieu; quant à la trompe, elle contient un mécanisme qui permet de la lever dans un barrissement divin. »
Un rire soudain fit éclater le silence, puis un autre, un autre encore et, bientôt, toute l’assistance explosa de joie. Le cercueil sortit de l’église, porté par six croquemorts qui se fendaient la pipe, suivi d’un cortège qui pleurait…mais était-ce de rire ou de tristesse?

Mon frère
Je ne peux me réjouir que toi, Arthur, mon ami, mon frère, tu nous aies quittés. Si je parviens à l’accepter aujourd’hui enfin, c’est seulement à la pensée que tu as pleinement vécu le temps qui t’a été donné, avant de rejoindre la paix éternelle.
Humble, tu ignorais où la vie te mènerait. Obéissance fut toujours ton mot d’ordre, quelles que soient les épreuves ou les joies. Jamais tu n’eus d’attache, jamais tu ne t’autorisas de véritables amis. Ton âme se vouait à servir. Ton cœur n’existait pas, du moins ne devait-il pas se faire entendre pour lui-même. Tu avais goûté à la vie dans ta jeunesse et cheminé quelque temps sur les routes estudiantines, avant de suivre d’autres voies. La voix.
Tu t’étais alors dévolu à accompagner autrui, ton oreille avait écouté doutes et plaintes, ta bouche enseigné les néophytes, uni et pleuré âmes amoureuses ou défuntes. Pourtant, tu souffrais parfois, du regard de ceux qui ne voyaient en toi qu’une « machine » sacrée condamnée à rabâcher les mêmes charités. Il t’est arrivé de pleurer en ton sein, incapable de livrer tes propres douleurs, ton mal-être. Mais jamais tu ne t’es confié. Discret et aimable, savant et modeste, humble de nature et riche de cœur, tu incarnais le véritable saint homme ; les plus sincères se sentaient ridiculement petits face à tant de bonté et d’abnégation. Ton sacrifice se devinait quotidien et sans cesse accepté, dans une joie profondément libérée d’un quelconque tourment.
Il nous faudrait tout retenir de toi. Néanmoins, je me rappelle un moment particulier de ta vie. Toi, l’homme de bonne naissance, étais un jour allé vers un miséreux, certes avec grand embarras, mais empreint d’une sincérité d’âme telle que le pauvre malheureux t’avait ouvert son cœur abîmé. La rencontre avait été bouleversante pour les deux êtres. Une étape dans ton cheminement intérieur, une leçon pour nous autres.
Peu après cela, un nouveau ministère t’a été confié, loin, si loin des tiens. Tu as obéi. Sans que ton âme pût rechigner, même si elle gémissait en secret. Tu t’es alors ouvert à un autre monde, dans des pays de nomades aux mœurs ancestrales, à l’hygiène minimaliste, évoluant entre les caravanes de chameaux ou d’éléphants. En ces terres de mission, tu as renoncé à tout, toi qui ne possédais déjà rien. Le télégraphe eût-il été le seul moyen de retrouver ceux auxquels tu manquais, tu l’aurais banni. Là-bas, tu t’es déposé toi-même pour remettre ton esprit en des mains plus élevées. Combien ont connu enfin grâce à toi, à tes paroles, à ta sagesse si naturelle, les bienfaits d’une existence plus douce ? Telle une révélation, cette charge qu’on t’avait imposée est devenue ta vocation. Nous ne t’avons plus jamais revu, bienheureux Arthur, frère parmi les frères.
Un an a passé depuis ton ultime départ. Les images subsistent. Les voix se font souvent entendre. Ton passage parmi nous demeure inoubliable. Quelque part, tu remercies le Seigneur pour la richesse de ta longue vie parmi nous, et nous t’accompagnons dans cette oraison.

A présent, prions ensemble pour notre très cher père Cozzini, dont l’âme est restée illuminer les déserts d’ici-bas.

Derrière la porte
Si je suis ici aujourd'hui sous ce soleil de plomb, seul devant ton cercueil, seul à avoir emprunté le chemin caillouteux derrière les employés des pompes funèbres depuis le parking vide jusqu'à ce petit cimetière, si je suis ici Arthur c'est qu'un jour je me suis avisé que derrière la porte au fond du couloir, dans cet obscur sous-sol de l'école, se trouvait un homme dont tout le monde semblait avoir oublié l'existence – si tant est qu'on puisse appeler existence la vie ténue, discrète, minuscule qui fut la tienne.

Je me souviens : j'ai poussé la porte et tu étais là, assis derrière le bureau, taillant mélancoliquement des crayons de couleur. Les pelures du bois s'amassaient en petits tas compacts sous tes mains étrangement féminines, j'ai aussitôt remarqué tes ongles impeccables et compris que nous partagions le même goût immodéré pour l'hygiène et les choses bien faites.

Je t'ai demandé :Ça va ?
Et ta réponse inoubliable fut : Bof.
Tu as dit ma mère est morte quand j'avais cinq ans alors vous savez.
Tu as dit c'est mon père qui nous a élevés, mes quatre frères et moi.
Tu as dit il était télégraphe, et très sévère. On ne rigolait pas tous les jours, croyez-moi.
Tu as dit aucun de nous ne s'est marié.
Tu as dit je vis dans une petite chambre, tout seul. Parfois je m'offre un plateau de fruits de mer et une bouteille de vin blanc.
Alors vous savez, c'est pas la grande forme.

Tu as posé le crayon, tu en as pris un autre et tu l'as taillé aussi.
J'ai brièvement visualisé mes élèves coloriant les animaux de la jungle ou de la savane, girafes, éléphants, singes, avec ces mêmes crayons qu'inlassablement, obstinément tu taillais. D'un doigt tu as vérifié la pointe.

J'ai tendu la main, bon, au revoir alors. Oui, ça m'a fait du bien de parler, revenez quand vous voulez.

C'était il y a longtemps, Arthur, j'étais jeune et tu étais vieux, tu donnais d'ailleurs l'impression d'avoir toujours été vieux et je peux t'imaginer petit garçon triste et sérieux privé de sa mère, traversant d'un pas égal la vaste plaine de la vie avec ses petits monticules si difficiles à parcourir, puis jeune homme sans fantaisie, maniaque, gêné par sa calvitie et n'osant seulement regarder les filles, restant puceau, puis homme mûr allant de contrat aidé en contrat aidé et passant ses soirées seul assis sur l'unique chaise de la petite chambre où tu m'invitas un jour et ne sus où me faire asseoir, me laissant debout dans mon manteau mouillé.

Comment, pourquoi ce souvenir me hante je ne saurais le dire, ce que je sais c'est que je le rabâche et le remâche inlassablement et qu'il est comme un trésor pour moi, comme la clef du mystère absolu que tu emportes avec toi – j'ai la clef, mais je n'ai pas la porte, Arthur, non je n'ai pas trouvé la porte.

Quand le journal local m'a appris ta disparition, lançant dans le même temps, mais en vain, un appel à la famille du défunt, je n'ai pas hésité, j'ai tout pris à ma charge, je savais bien que je serai seul aujourd'hui à t'accompagner. Ton dernier geste fut de me léguer tes biens – ils tiennent dans un simple carton – avec ces mots qui me bouleversent : à mon ami.

Arthur, tu vas me manquer, mais il me semble que de ton vivant tu me manquais aussi, même quand nous étions ensemble dans le petit bureau du sous-sol de l'école, entendant les cris des enfants dans la cour et que tu hochais la tête, presque étonné, murmurant moi aussi tu sais j'ai été un enfant.

Et maintenant, messieurs, j'en ai fini, vous pouvez procéder à l'inhumation.

Troisième commémoration
Copropriétaires de la Résidence des trois Grâces,
C’est avec un peu de retard que je prononce le discours d’hommage à Arthur Cozzini de cette année ; vous ne m’en voudrez pas, heureux que vous êtes d’échapper à cette corvée.
Tout le monde sait que l’on pourrait résumer la vie et l’œuvre de Cozzini en disant qu’il passait son temps à nous gâcher l’existence. Sachez cependant que malgré la franchise qui me caractérise et dont je ne saurais me départir, j’ai tout fait pour préserver nos intérêts. Je rappelle à Madame Mathurin, qui cligne des yeux comme un télégraphe pour m’appeler à la retenue, que selon les termes du contrat qui nous lie au défunt, nos obligations consistent à présenter deux de ses passions et de ses actes héroïques, et non à prononcer un discours courtois, ce qui serait contraire aux règles d’hygiène mentale les plus élémentaires.
Je raconterai, de la façon la plus convaincante possible, que Cozzini avait la passion des livres illustrés et de la guitare électrique, et comment ses deux passions m’ont sauvé la vie.
Nous dirons donc que Cozzini se passionnait pour les livres illustrés. Peut-être pourrions-nous, avec beaucoup d’imagination, expliquer ainsi son envie irrépressible de s’en emparer dès qu’il les voyait entre les mains d’un enfant. Il m’en vola ainsi une dizaine dans des circonstances toutes plus honteuses les unes que les autres. Cependant, je dois reconnaître que je lui en fus reconnaissante une fois : un jour, alors qu’il venait de m’arracher un livre que j’adorais, je m’élançai si prestement à sa poursuite que j’échappai à la moto de Daniel, lancée à vive allure dans l’allée de la Résidence. Ne protestez pas, Daniel, j’ai une mémoire d’éléphant et je me souviens très bien qu’il y a vingt ans, tout le monde vous considérait déjà comme un danger public.
Voilà pour la première passion et le premier acte héroïque. Ce ne sera plus très long, soyez patients !
Quelques années avant sa mort, Cozzini se prit de passion pour la guitare électrique et s’attela à en jouer toutes les nuits. La nuit de sa mort, il me réveilla à 1h42, dix minutes avant que mon téléviseur n’implose en carbonisant mon lit déserté. C’est ainsi que grâce à sa deuxième passion, Cozzini me sauva la vie une seconde fois. Je profite de notre réunion pour souligner que je n’avais aucune arrière-pensée quand cette nuit-là, je me présentai à la porte de Cozzini avec un seau d’eau : quand on a les oreilles massacrées par le son d’une guitare électrique à 2h du matin, on ne réfléchit pas. Je vous demanderais donc instamment de cesser toute insinuation et tout remerciement quand vous me croisez dans la cage d’escaliers (ne faites pas l’innocent, Monsieur Roméo) : j’en ai assez de rabâcher qu’au moment où je jetai le seau sur Cozzini, je ne pouvais pas deviner que le fil électrique de sa guitare était dénudé !
Ce discours n’a que trop duré. Il est temps de sacrifier au rituel défini dans le testament de Cozzini : je ne voudrais pas que l’huissier ici présent, que feu notre exécrable voisin nous envoie chaque année d’outre-tombe, estime que nous ne méritons pas notre legs annuel. Ainsi, avant de clore notre réunion, nous répéterons en chœur dix fois de suite : « Monsieur Cozzini, vous êtes inoubliable, merci, merci, merci ! »
Ne soupirez pas, Monsieur Bernard, et pensez à nos enfants : il faut rénover l’aire de jeux. Et avec un peu de chance, la somme léguée cette année nous permettra aussi de faire construire une piscine !

Requiem pour un clown
Nous sommes réunis pour rendre un vibrant hommage à Arthur Cozzini qui s’est éteint hier, à la veille de son anniversaire que nous nous apprêtions à célébrer en fanfare, avec tambour et trompette. J’ai l’habitude de jongler avec des quilles, des balles, des anneaux ou des torches en feu mais il est rare que je jongle avec des mots. Si je m’y risque ce soir, c’est pour honorer sa mémoire. Et pour réussir mon numéro, je vais peser chacun d’entre eux, à commencer par le mot « vibrant » auquel j’aimerais que vous donniez tout son sens : que notre chapiteau résonne de rires et d’applaudissements ! Que les cymbales, les rugissements des lions, les claquements des fouets, les barrissements des éléphants, les roulements de tambour, le galop des chevaux emplissent notre cirque ! Cozzo Le Clown est parmi nous, dans son cercueil, au centre de la piste, à l’endroit précis où il a si souvent fait le spectacle pour le plus grand bonheur des enfants et des plus grands. Cette représentation unique, pour laquelle chacun d’entre nous s’est préparé en secret et qui devait être le point d’orgue des festivités prévues pour ses 85 ans, lui est dédiée.

Notre ami s’est éteint. Là encore, je pèse mes mots, car il était une étoile, la vedette de notre cirque, celui dont la réputation avait franchi les frontières, celui pour qui les spectateurs venaient en nombre grossir d’interminables files d’attente. Même si Cozzo s’en va rejoindre ses semblables au panthéon des clowns, il sera toujours notre guide, notre étoile brillant au firmament du chapiteau. Il scintillera encore dans les yeux des enfants qui découvriront le numéro de Coco Le Clown, son disciple. Beaucoup d’entre nous sont trop jeunes et n’ont pas eu le privilège d’assister au spectacle de Cozzo Le Clown mais les anciens ont raconté : les tartes à la crème, les pitreries, les seaux d’eau versée sur la tête de Luigi, son complice, le comique de répétition, les paroles rabâchées qui provoquaient, à chaque fois, des rafales de rire, ses gestes amples et souples, comme lorsqu’il faisait le télégraphe avec son chapeau au bout du bras pour déclencher des salves d’applaudissements. Enfin, comment ne pas évoquer avec émotion son inoubliable maquillage qu’il dessinait de façon à porter tour à tour le masque d’un clown triste ou d’un clown gai, en changeant simplement l’inflexion de ses sourcils, la courbe de ses lèvres, la contraction de ses maxillaires, l’expression de son regard, comme s’il s’agissait d’un tour de passe-passe.

Depuis quinze ans, Cozzo Le Clown avait tiré sa révérence. Il avait quitté la piste mais pas le cirque. Il était devenu ce vieil homme à la présence indispensable, toujours prêt, dans sa roulotte ou en coulisses, à prodiguer ses conseils avisés à ceux qui le consultaient sur un détail de la programmation, un accessoire, un costume ou un aspect de leur numéro. Ces dernières années, il aimait consacrer son temps aux animaux. On pouvait le voir à la ménagerie, auprès des singes, des chiens, des perroquets, des tourterelles, de tous ses partenaires sur la piste à l’époque où il était encore sous les feux de la rampe. Il leur parlait, veillait à leur alimentation, à la propreté et à l’hygiène de leur cage.

Ce soir, nous avons peint nos visages comme il le faisait. Nous allons jouer, sauter, dompter, voltiger, exécuter nos numéros, rire et pleurer, pour lui dire adieu, à notre façon, et lui témoigner notre profond respect et notre amour.
Que le spectacle commence !

L’absente
Le soleil froid de novembre perce les rideaux de la salle à manger, nacrant le buffet en noyer sculpté. Gustave étale une couche charnue d’un beurre pâle sur une tranche de pain grillé. Le beurre fond et diffuse sa caresse onctueuse dans chaque petit trou chaud du pain. L’homme ajoute trois grains de gros sel, ni plus ni moins. A cet instant précis, un arôme à peine musqué, presque charnel se dégage de sa beurrée comme un avant-goût de paradis blond. Gustave s’apprête à savourer son plaisir, la main posée sur le journal du matin quand la voix âcre de sa femme vient briser en éclats l’instant magique.
« Mais bon sang Gustave, arrête de te gaver. Ton hygiène de vie est déplorable. As-tu vu l’heure ? As-tu songé à commander du charbon pour l’hiver ? Je dois m’occuper de tout ». Elle baisse le ton et marmonne : « Monsieur craint de secouer ses fesses flasques ; il est plus gourd qu’un éléphant cramoisi dès qu’il doit lever le petit doigt. Je devrais le laisser faire, j’en serais plus vite quitte…ah si j’avais su ».
Gustave reste impassible, privé d’un peu de joie. Il la laisse rabâcher les mêmes rengaines. Sa façon à elle de tarir ses aigreurs matinales.
Lui aussi, s’il avait su en 1863, ne serait peut-être pas ici, pour se laisser agacer les oreilles et piétiner l’orgueil.
Lentement, il se lève et s’approche de la fenêtre. Il déplie le journal et relit l’avis nécrologique.
Il ferme les yeux, ignorant de toutes ses forces le présent.
Perrine, délicieuse jeune femme au regard vert absinthe, travaillait au bureau des Postes et Télégraphes, dont il était responsable à Montargis. Célibataire, peu encline à parler d’elle-même, elle était efficace, ordonnée et serviable. Son dossier indiquait qu’elle avait suivi ses études à Nevers. Elle ne semblait pas avoir de famille à Montargis.
Petit à petit, Gustave lui fit une cour timide. Sans promesses. Sans mépris. Elle se prit au jeu et ils devinrent amants, sans tumulte, sans folie. Il la rejoignait dans son deux-pièces coquet une ou deux fois par semaine.
Sa vie conjugale n’en pâtissait point, n’en pâlissait pas non plus. Il ne brillait pas en chambre et Hortense était trop prise par l’organisation de nombreuses fêtes supposées inoubliables mais dont plus personne ne se souvient aujourd’hui.
Et puis un jour de novembre comme celui-ci, Perrine n’est pas venue au bureau. Intrigué, Gustave est passé chez elle, pour prendre de ses nouvelles. L’appartement était fermé, silencieux et personne ne répondit à ses coups de sonnette répétés.
Deux jours plus tard, il reçut un télégramme indiquant que la jeune femme avait été mutée à sa demande expresse et avait pris ses fonctions à Nevers.
Il ne sut plus rien d’elle. Il n’oublia pas l’absente. Ou si peu. Elle avait gravé dans son cœur une étoile diamantée, un tout petit caillou semé en signal de détresse. Il ne la chercha pas non plus. Par paresse, peur ou tristesse.
MONTARGIS

Gaston et Yvette CRAVANT, son fils et sa belle-fille
Marguerite et Désiré CRAVANT, ses petits-enfants
Ont la douleur de vous faire part du décès de
Madame Perrine Cravant,
Survenu le 16 novembre 1902 à l’âge de 75 ans
Ses obsèques religieuses seront célébrées le mercredi 19 novembre 2012, à 10 heures en l’Eglise Saint Didier à Villemandeur
Villemandeur. Les mots dansent devant les yeux de Gustave. Perrine était revenue près de Montargis. Elle ne s’était pas mariée. Elle avait eu un fils, Gaston.

Tombaient les hommes
Elle était une femme vertige, Perrine.
Elle passait, les têtes pivotaient. Sa main paressait le long de la hanche, caressait le tissu de sa jupe et soudain, jaillissait la jambe précieuse. Oh, presque par hasard mais si vous ne fermiez pas la paupière assez vite, vous tombiez. Les maris, les pères, les riches, les autres, tous, Perrine les fit chuter et rares se relevèrent.
Qui j'étais pour elle ?
J'eus l'honneur d'être le premier.
Elle, moi, issus du peuple des arrière-cours. Les crasseux des entrailles urbaines, nés de rien, du genre à surgir entre des cuisses sales, épuisées de vomir ces vies d'indigence. Perrine Cavant et moi avons poussé sans soleil, à l'ombre humide de galetas où claquaient en fouet les queues de rats hirsutes. Sans pain ni hygiène, nous faisions partie d'une bande de marmots maigres à outrance qui s'égayaient dans un fourbi de barricades. On avait froid alors on courait. Tout le temps. On braillait, chahutait, crochetait les doigts sur les fils à linge, câbles télégraphe qui avertissaient les mégères édentées de nos rapines. Nos cavalcades nous habillaient d'un goût de sueur dont j'ai encore la suavité inoubliable sur la langue, depuis que je la léchai dans le cou de Perrine, la première fois. Après, bien sûr, elle a caché sa peau populace sous des parfums, des pommades. Après... quand elle a rejoint les beaux quartiers, qu'elle a jeté le vertige au coeur d'un banquier.
Pourquoi je l'ai laissée partir Perrine ?
Parce que ses yeux luisaient trop quand elle parlait mariage et d'un coin de planches où se blottir contre moi. J'ai eu peur. Alors j'ai craché qu'elle n'était pas de celles qu'on épouse mais qu'on retourne pour ne pas voir leurs regards quand on jouit, pour ne pas penser à nos mères, nos soeurs, à ces vierges qu'on abandonne putains. J'ai été mauvais à rabâcher des mots d'ordure pour qu'elle me quitte et ne s'enlaidisse jamais à mes côtés.
Elle a cru à ma parole vérolée. A fui, loin.
Elle a semé le vertige dans la capitale, déracinant les hommes puisqu'elle ne pouvait les aimer. Perrine Cavant la pouilleuse fit s'agenouiller des ducs, un empereur et trop de poètes. Il paraît que sur des tableaux, on la voit nue ma petite Perrine. Mais un jour les hommes résistent et ne tombent plus quand vous passez, à peine si vous les effleurez. Le ridicule ne l'ayant jamais égratignée, quand ses charmes l'ont délaissée, Perrine eut l'élégance de ne pas les retenir.
Ainsi elle est revenue parmi nous, le vertige usé mais les mains pleines de ses gains de courtisane. Des années durant elle distribua son argent pendant qu'elle en avait encore, coeur grand ouvert à nos portes. C'est grâce à Perrine Cavant qu'on mangea autre chose que nos poings serrés pendant les grèves.
Timides, on se frôlait parfois avec Perrine et le vertige me saisissait aux jambes. L'orgueil imbécile m'a tenu debout et empêché de lui avouer tous mes regrets.
Fatiguée par l'ennui, elle est morte il y a un an ce matin. A été inhumée selon sa volonté, dans la fosse commune. Notre cimetière des éléphants.
- Ici, pile où je creuse ?
- Non, fossoyeur, un peu plus à droite. Là, tu vois ? C'est à cet endroit que tu creuseras pour moi, bientôt... Tu promets ?
- Si tu veux. C'est comme ça que tu concluras l'hommage posthume à ta belle, en te couchant près d'elle ?
- Oui, parce qu'allongé... peut-être que je ne craindrai plus de succomber au vertige de Perrine Cavant.

Un ami pour la… mort
Cher Arthur,
Si je te rends hommage aujourd’hui, bien que tu ne puisses plus m’entendre, c’est parce qu’au fond – pardonne-moi l’expression – tu auras été le seul ami que j’aie jamais eu.
Ce soir, au seuil de ma retraite, c’est à toi que je pense.
Longue fut ta vie, et rude… du moins au début. Ensemble dès l’enfance, nous avons poussé, serrés comme de mauvaises herbes, dans les faubourgs crasseux de Chaville où la seule richesse eut été de posséder un livret A, même pas au plafond. Nos pères, tous deux fonctionnaires des Postes et Télégraphes, n'en eurent jamais le moindre. Nous fréquentions la même communale et je te revois, trébuchant dans tes pantalons trop grands, triste héritage des aînés, tes affreuses petites sœurs toujours sur les talons. Combien étiez-vous au juste ?
Certificat d’études, et puis nos vies ont pris des chemins différents. Très différents.
Voilà déjà dix ans qu’Isabella découvrit ton corps au fond de la piscine, et sans p’tit pull marine... Sache que ce fut dur pour elle : en effet, c’était son idée, la réfection de l’ancien bassin pourrissant – une surprise pour ton anniversaire ! Elle savait que tu aimais la natation javellisée et l’hygiène synchronisée. Alors, le slogan rabâché en boucle à la télé l’avait interpelée : « Plongez sans complexe ! Pensez Ploufillexx !»
Plouf… tu n’es jamais remonté, mon pauvre Arthur.
Longtemps, je t’en ai voulu… tu vois de quoi je veux parler. J’espère que tu m’as pardonné aussi. Isabella était de ces femmes inoubliables, de celles qui rendent fou de désir quiconque s’en approche. Sa jeunesse passée dans le cirque familial Ziani, auprès de tigres, d’oies et d’éléphants y était sans doute pour quelque chose. Féline jusqu’au bout des ongles, ah ! Isabella ! Comment une telle déesse avait-elle pu abaisser son regard sur moi ? Elle était splendide, célèbre, riche. Je n’étais rien.
Je suis devenu son mari.

Je me suis accoutumé au luxe, aux voyages magnifiques, aux rencontres extraordinaires. Ce sont des habitudes qui viennent assez vite, tu le sais bien...
Et puis, un soir, tout a basculé. Nous sortions du Fouquet’s, elle et moi. Tu vendais tes roses minables devant le George V. J’ai immédiatement reconnu ton regard bleu lagon, ce charme spécial que tu avais gardé, malgré ta maigreur et ton sourire édenté. J’aurais dû passer mon chemin, mais je t’ai abordé. Tu étais sans domicile et Isabella, toujours le cœur sur la main, t'a proposé une cabane inoccupée au fond de la propriété... la garce !
J’aurais dû me méfier. Déjà gamins, nous craquions pour les mêmes filles. Mais j’avais confiance en elle, en nous. Je n’aurais jamais cru qu’elle oserait me jeter dehors, comme un malpropre. Est-ce pour soigner cette sale blessure que je me suis ensuite reconverti dans un métier qui fleure bon le chlore ?
Tu as sans doute deviné la suite, tu as eu de longues secondes pour gamberger quand le fond de la piscine t’a aspiré et que tu t’es retrouvé collé au grillage… une malheureuse erreur technique restée inexpliquée.
Oui, mon cher Arthur, tendre ami d’enfance, alors que dans les draps de soie que j’avais si soigneusement choisis pour elle, pour « mon » Isabella, vous vous vautriez comme des sagouins… de mon côté je devais retrouver du travail.
Ce soir je serai retraité. Pour certains c’est la fin ; moi j’ai bien l’intention de rester en forme encore de longues années. La vie est si belle ! Et Ploufillexx m'a gâté : ma propre piscine offerte à moitié prix !
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PostPosted: Fri 14 Sep - 19:21 (2012)    Post subject: Publicité

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