forum du cercle maux d'auteurs Forum Index

forum du cercle maux d'auteurs
Ouvert à tous les passionnés de lecture et d'écriture!

 FAQFAQ   SearchSearch   MemberlistMemberlist   UsergroupsUsergroups   RegisterRegister 
 ProfileProfile   Log in to check your private messagesLog in to check your private messages   Log inLog in 

Les textes du jeu 82

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> JEU N°82
Previous topic :: Next topic  
Author Message
A rebours
Guest

Offline




PostPosted: Fri 25 May - 20:14 (2012)    Post subject: Les textes du jeu 82 Reply with quote

Riche comme c’est pas permis
 
Et si on le faisait ce voyage de noces, elle a dit en rentrant du travail.
Et avec quel argent j’ai dit, l’argent, hein, tu vas le trouver où ?
Elle a posé son manteau sur sa valise d’infirmière. Elle s’est planté les poings sur les hanches, les seins en avant, avec sa blouse blanche c’était quasi de la provocation. C’est tout ce que tu trouves à répondre, elle a dit, l’argent, et notre lune de miel alors, ce voyage à Venise qu’on a jamais fait ?
J’ai laissé passer l’orage. Après tout, elle avait raison. On reportait sans cesse pour cause de finances en compote. Elle qui rêvait de la place Saint Marc. A continuer comme ça, on serait en retraite qu’on n’aurait toujours pas vu les pigeons.
N’empêche que pour partir il fallait des sous, et des sous, on n’en avait pas.
Bon, j’ai dit à la fin. Tu comptes prendre un crédit ?
C’était pas malin de ma part. Le crédit, elle détestait ça. Depuis l’épisode de la BMW, elle détestait ça. Je comprends. Même si, entre nous, on aurait sans doute pu garder le chéquier si elle n’avait pas fait sa razzia d’escarpins.
J’ai un nouveau patient, elle a dit. Un vieux, tellement vieux qu’on dirait un cliché. Grabataire, méchant, et une belle liasse sous le matelas. En voilà un de riche comme c’est pas permis. Il lui faut deux piqures par jour. La seule qui lui fait des sourires, aujourd’hui, tu comprends, c’est moi.
Tu crois qu’il va te prêter des sous ?
La seule qui lui fait des sourires, c’est moi, elle s’est contentée de répéter, et elle a disparu dans la cuisine en tortillant son joli petit derrière.
J’ai terminé mes œufs brouillés. Si elle s’en sentait capable, tant mieux.
Et puis Venise, hein.
Vous diriez non au Danieli ?
 
On venait de rentrer de dîner et je regardais les vaporettos depuis le balcon. Le soleil se couchait sur la lagune. C’était beau à en devenir sentimental. T’avais raison, je lui ai dit, on aurait dû faire ça plus tôt. Elle s’est penchée vers moi. Elle m’a embrassé. C’est jamais trop tard pour bien faire, elle a dit. Je l’ai attrapée par la taille et je commençais à comprendre pourquoi on appelait ça voyage de noces quand on a frappé à la porte.
Zut j’ai dit, juste au moment ou ça devenait bien.
Elle s’est redressée en lissant le haut de sa jupe. Le room service, elle a dit, et j’en étais encore à m’esbaudir de ce genre de mots quand un type est entré dans la pièce.
Il n’avait pas l’air d’un grouillot. Il n’avait pas l’air de vouloir rendre service.
A vrai dire, il ne lui manquait que la matraque.
Police, il a dit, des fois qu’on n’ait pas compris.
Il tenait à la main Le Parisien ouvert en page intérieure. J’ai baissé les yeux sur l’article, mais je savais déjà ce qu’il contenait. Ca parlait d’un sale fait divers. Un vieillard retrouvé dans son lit, victime d’un trop plein de calmants.
Un couple en fuite.
J’ai jeté un regard à ma femme. Elle a haussé les épaules.
Il y avait d’autres gars derrière. Elle a tapoté ses boucles fraîchement teintes. Au moment de sortir de la chambre, elle a penché la tête vers moi. Elle souriait de toutes ses dents trop blanches.
Bon Dieu, qu’elle était sexy.
Vous habitez chez vos parents mademoiselle, je lui ai dit, et ça l’a fait rigoler malgré la flicaille environnante. Et puis, un ton plus bas : je prends tout sur moi, t’inquiète.
Je m’inquiète pas, elle a dit, avec toi je m’inquiète jamais, et elle m’a attrapé la main. Tu les vois jeter au cachot deux quasi-retraités comme nous ?
 
 
 
L’idée de Léo
 
« Et si on pouvait changer de parents, ça serait pas génial ? » La cloche a sonné la fin de la récré, on a pas eu le temps de parler plus longtemps de l’idée de Léo. Mais elle me trotte par la tête maintenant que je suis tout seul à la maison. Maman m’a réchauffé une pizza, elle a mis son tailleur blanc et ses escarpins rouges pour sortir avec des amis. « Au lit à 9h, Arthur chéri ! » Même pas un bisou.
On était si bien, avant. Avant la promotion de papa. Promotion, ça voulait dire qu’il gagnerait plus d’argent et qu’on serait vachement plus heureux. Hé ben… tout est parti de travers ! À cause de sa promo, il a dû s’installer à Paris. Au début c’était fête quand il revenait pour le week-end. On allait au restaurant, on faisait des balades tous les trois ensemble comme avant. Après, ça a tourné aux samedis et dimanches à se gueuler dessus, avec plein de gros mots. Je sais, moi, je devrais pas en dire, mais comme aujourd’hui tout le monde s’en fiche…  Maman pleurniche qu’elle s’ennuie, que c’est pas une vie. Elle court les boutiques : elle a tellement de chaussures et de vêtements neufs qu’elle arrivera jamais à les porter tous au moins une fois. Elle reproche sans cesse à papa d’entretenir une pétasse à Paris. Lui répond que c’est sûrement pour plaire à ses gigolos qu’elle collectionne les fringues de luxe, que si elle continue à gaspiller le fric il lui coupera les vivres. Maman hurle qu’elle, c’est autre chose qu’elle lui coupera. Je comprends pas tout sinon qu’ils veulent se faire du mal. Le pire, c’est qu’ils m’en font à moi et qu’ils s’en rendent même pas compte. C’est comme si j’existais plus. Papa me rapporte toujours un cadeau de Paris mais le cœur y est pas. Plus de « Pour mon Arthur, le plus mignon des fistons ! » Maman, elle m’achète des habits de marque mais je préférerais qu’elle s’intéresse à mes devoirs et à mes leçons, comme avant ! Qu’est-ce qu’on rigolait quand elle me faisait réciter mes poésies ! Qu’est-ce que j’étais content quand elle me félicitait pour mes bonnes notes ! Avant-hier, elle a signé mon carnet sans tiquer sur mon 8/20 en dictée, encadré en rouge. J’avais fait exprès de faire des fautes, juste pour voir… Tout vu !
Sûr qu’ils vont se séparer, comme les parents de Léo. Qu’est-ce que je vais devenir ? Rester avec maman qui finira par installer un méchant gigolo à la maison, comme la mère de Léo ? Partir à Paris chez papa ? Ah non, j’ai tous mes copains de CE2 ici et je veux pas connaître la pétasse à papa.
Je demande pas la lune pourtant : juste des parents gentils l’un avec l’autre et avec moi. Qu’on fasse  des choses à trois, sans se crier dessus. Qu’on retrouve l’époque des câlins, des sourires, des bisous. C’est mission impossible avec ces deux-là ; pourquoi ça serait pas possible avec d’autres ? Je crois que je les ai trouvés, moi, mes nouveaux parents : tatie Berthe et tonton Jules. Je passe les étés chez eux à la campagne et c’est super. C’est juste des vieux amis qui ont pas eu d’enfants mais ils disent que leur bonheur c’est de remplir leur maison avec ceux des autres qu’ils aiment comme si c’étaient les leurs. Chez eux, jamais de disputes. A quatre-vingts ans, ils se donnent la main et s’embrassent comme des amoureux. C’est décidé : je prépare mon sac et demain, je file à la gare. J’adopte Berthe et Jules comme parents : puisque les grands peuvent adopter des enfants, je vois pas pourquoi ça marcherait pas en sens inverse. Maman Berthe, papa Jules, j’arrive, ça va être génial !
 
 
Chut
 
Et si
ce grand lit bleu
devenait océan
serais-tu la tempête ?
 
Si
je nageais
vague incertaine
jusqu'à la rive
serais-tu là ?
 
Si la nuit tombait soudain
froide et coupante
me tiendrais-tu la main ?
 
Et si le fleuve était whisky
le boirais-tu
jusqu'à la lie
avec moi ?
 
Qu'est-ce que tu as
rien
pourquoi tu pleures
viens
tu aimes comme ça ?
oui
 
Et maintenant ?
oui
où es tu  ?
dans tes bras
que fais-tu ?
je t'attends
 
Oui mais
chut
 
Mais si,
si de guerre lasse
je déposais les armes
 
S'il me fallait lâcher ta main
 
Est-ce que tu m'oublierais ?
 
 
Bonne nuit, Princesse
 
- Et si on commençait par la fin ce soir, hein papa ?
Ma fille me regarde du haut de ses sept ans, le chien Griffon bien serré contre son pyjama rose. A ses côtés la horde sauvage me toise, Charlotte, Stella et les autres furies se foutent de moi. Ah, je m’y attendais pas à celle-là ? Je m’en étais bien sorti les autres fois avec les désirs de licornes et de farfadets, avec les « je-veux-z’et-j’exige » de l’aventure, des blagues, oui, oui, une fleur magique et un toboggan arc-en-ciel, d’accord… De la gnognotte tout ça à côté de ce qui m’attend ce soir !
Putain, c’est quoi ce délire ma chérie, merde ?! Commencer par la fin ! On ne peut pas. C’est contre nature ! La fin c’est la fin. Et puis c’est jamais tout beau tout rose, la fin, faut pas croire tout ce qu’on raconte. Le baiser du Prince, le coup de pied au cul de la sorcière, ok, ok… mais c’est pas ça la fin. Après y’a quoi, hein, tu t’es jamais demandée ? T’as raison, chaque chose en son temps… Cendrillon pour ses trente ans, on connaît la chanson… tu connais pas ? Bien sûr, bien sûr, Téléphone c’est pas ta génération, toi t’es Iphone 4 et Rihanna... Alors le Prince, il s’ennuie dans son salon parce que les paysans l’ont viré depuis qu’ils ont découvert la fée Démocratie sous une fraise des bois… alors il boit des bières, le Prince, il glande devant la télé, il fume, il déprime… La fée Clocharde a pris vingt kilos, ses ailes sont ridées et elle fume du shit avec ses copines en rêvant de s’envoyer en l’air avec Gargamel… mais c’est toujours pas ça la fin. C’est pire. Après l’instant « I » de bonheur, ensuite, ça ne peut que décliner… engueulades, vie de merde, divorce, avocats, factures, dépression, cachets, alcool… en attendant la fin. Et le temps qui passe de plus en plus vite. La fin est toujours au cimetière, ma chérie.
« Papa ? Pourquoi tu dis rien ? Tu rêves ou quoi ? Mon histoire alors…
- Ah, oui, on y va, on y va… Hum, il était une fois… un fantôme, le fantôme d’un vieux roi qui hantait son palais déserté.
- Et après ?
- Après ? … Après était devenu avant. La fin était le commencement et le début était la fin. Le fantôme retrouva la vie, rajeunit, vit le portrait d’une Reine qui était d’une beauté enchanteresse et il en tomba follement amoureux.
- Alors ? Ils se marient ?
- En fait, il l’avait déjà épousée des années auparavant et comme le temps était devenu fou, il avait tout oublié. Alors elle était partie avec un elfe plus beau et moins fou. Ensuite le roi dut passer des journées entières auprès d’un sombre précepteur pour apprendre les mathématiques, les sciences, les lettres et surtout l’histoire… l’histoire du futur. Bien sûr, il oubliait au fur et à mesure ce qu’il devait retenir. Tout le monde rajeunissait, rapetissait, disparaissait. Les choses s’évanouissaient dans leur tendre enfance comme le sable entre les doigts, mais les gens n’en souffraient pas car personne ne s’en rendait compte. Jusqu’au jour où il ne resta plus rien sur Terre. Voilà Princesse. Bonne nuit.
- C’est tout ? Elle est nulle ton histoire. »
Je sais. Je suis désolé, il est pas drôle ce soir papa. Mais c’est de ta faute aussi, c’est quoi ces conneries ? C’est ça qu’on t’apprend à l’école ? Et si… gna gna gna… Tu voudrais pas devenir philosophe quand même, tu serais malheureuse et pauvre, ce serait con, ma chérie.
- Papa ? T’es bizarre ce soir. Elle revient quand maman ?
 
Griffon montre les crocs. Les furies me regardent, consternées. Un jour je les jetterai aux ordures.
 
 
LETTRE A MA MERE
 
« Et si… ? » Je me pose cette question depuis des années :  Et si nous nous étions connues toutes les deux, moi et toi ma mère ?
Je sais avec des si… Crois-tu que nous aurions pu devenir complices et amies ?
Crois-tu que nous aurions ri et peut-être même pleurer ensemble ?
Crois-tu que nous aurions pu nous entendre ?
Crois-tu que tu aurais tremblé pour moi quand je ne serais pas rentrée à l’heure le samedi soir ?
Crois-tu que je t’aurais parfois demandé : Maman est-ce que tu m’aimes ?
Je me demande souvent si j’aurais été une bonne fille et c’est drôle, je crois que tu aurais une bonne mère.  Pourquoi suis-je si sûre de cela malgré les circonstances ? Pourquoi puisque je ne te connais pas ?
Tu ne répondras pas une fois de plus, cette lettre restera comme toutes les autres sans réponse…
Je te préviens, c’est la dernière fois que je mets ma dignité et ma fierté de côté pour venir encore te supplier de m’aimer. Non, excuse-moi : pas de m’aimer, cela ne se pourra jamais, ce serait déjà fait n’est-ce pas ? Mais au moins m’accepter enfin et me reconnaitre comme ta fille. Je sais  je te  lasse, cette lettre va encore sans doute te  mettre en colère contre  moi. Je ne devrais  peut-être  pas te  l’envoyer ? Mais  j’ai tant de  peine et de chagrin d’être sans toi !
Je te parle toujours ainsi et dans mes rêves les plus fous, tu me réponds, me rassures avec tes mots qui sentent le frais, qui sentent le vrai. Je n’ai pas à me forcer pour te croire. Je te crois, c’est tout.
Depuis tant d’années, huit au moins, enfin neuf peut-être ? Je ne me souviens plus très bien… Ah ! Si c’était le jour de ma communion solennelle, ma mère d’accueil de l’époque,  Gisèle, m’avait promis qu’elle allait te prévenir, je l’en avais suppliée : Maman Gisèle, demande à maman de venir, s’il te  plait,  je voudrais tant la connaitre !
Tu as été prévenue, tu as même répondu que tu viendrais. J’étais folle de joie… Tu n’es pas venue.
Alors, cette lettre que je t’écris aujourd’hui sera la dernière, c’est décidé,  je t’en donne ma parole, si tu la lisais cette fois ?  Rien qu’une fois ?
Maman, oui je t’appelle maman quand je suis en manque de toi. Maman, je vais avoir vingt ans dans huit jours, si tu pouvais te souvenir de moi et venir, ce serait le plus bel anniversaire de ma vie.
Je suis désolée de t’avoir une fois de plus importunée. Mais je pense tant à  ce que nous aurions pu faire toutes les deux si …
Je sais avec des si, on mettrait Paris en bouteille.
— Adieu ma mère …
Et puis j’y pense tout à coup ! Et si cette fois tu me répondais ?
 
Signé :
Ta fille en manque de toi.
 
 
France 2010
 
Et si la mégère revenait à nouveau m'insulter ?
J'hésite à aborder la petite.
Je me trouve encore sous le choc de la terrible scène à laquelle je viens d'assister ce lundi matin : une femme secouait une fillette d'environ huit ans et lui désignait rageusement un emplacement devant le bureau de poste.
― Non, non ! suppliait l'enfant en s'accrochant à elle.
Menaçante, la mère a levé la main, collé d'autorité un gobelet entre les doigts de sa fille qu'elle a repoussée d'une violente bourrade.
J'ai essayé de lui parler : en proie à la colère, elle s'est mise à m'agonir de reproches dans une langue incompréhensible avant de quitter les lieux.
Je cherche à capter l'attention des passants : suis-je la seule à m'indigner de la triste situation ?
J'interpelle une dame âgée pour lui faire part de mon écœurement. Empathique, elle m'assure de sa compréhension, ajoute que des scandales similaires se déroulent quotidiennement en centre-ville, qu'il lui arrive de signaler des cas douloureux dont la municipalité refuse de s'occuper en l'absence de troubles à l'ordre public.
La petite ne pleure plus. Recroquevillée contre la vitre, tête baissée, elle étreint le verre en plastique.
J'ai mal pour elle.
Je déplore la fermeture de la boulangerie – je lui aurais offert une viennoiserie, du chocolat – n'ose lui proposer de l'argent par crainte de l'humilier davantage, ne me résous pas à partir.
Je me sens lâche.
La vision de trois gardiens de police m'insuffle un peu d'espoir. La loi n'oblige-t-elle pas les enfants âgés de plus de six ans à fréquenter l'école ? À peine ont-ils jeté un coup d'œil indifférent à la petite fille immobile qu'ils passent tranquillement leur chemin.
J'ai froid.
Les gens entrent et sortent du bureau de poste dans un ballet incessant. Pas un ne s'arrête ou ne pose les yeux sur l'enfant maintenant roulée en boule.
Après lui avoir glissé des pièces et des paroles de sympathie sans réussir à croiser son regard, je me résigne à tourner les talons, le cœur lourd. Je ne me souviens plus de ma liste d'emplettes. Peu importe. Je n'éprouve qu'une envie, celle de rentrer chez moi.
Par habitude, mes pas me dirigent vers les quais. Il fait un temps lumineux d'avril. Sur la place, adossé à la fontaine, un groupe adolescents joue doucement de la guitare. Ils ne possèdent pas de chiens, ne demandent pas l'aumône, cependant les policiers municipaux leur ordonnent immédiatement de se disperser. Les jeunes expliquent poliment qu'ils répètent un spectacle, qu'ils ne dérangent personne. Face à l'insistance de leurs interlocuteurs, ils finissent par s'éloigner, sous l'œil blasé des badauds.
J'ai honte.
 
 
Un café sucré de sensualité
 
            Et si le pot-au-feu et les pantoufles étaient des aphrodisiaques ? Il suffit peut-être de changer tous les jours de pantoufles pour que cela devienne intéressant ! Fleur en est persuadée, elle qui a rencontré Roger il y a plus de vingt ans. Au commencement, pas d’exaltation, les débuts de la passion sont la forme mineure de l’amour, l’essentiel c’est ensuite, il faut savoir rester ébloui. Nulle part il n’est écrit que le mariage est une autorisation de rouiller.
Pour eux, le bonheur est dans le quotidien et dans les habitudes. Aimer est un verbe actif, ils le conjuguent, le déclinent et souvent le remplacent par le verbe surprendre. Lui qui ne vivait que pour enfourcher, à la moindre occasion, son impressionnant « gros cube » et livrer son corps au vent hurleur de la vitesse, passe maintenant ses soirées à caresser la tête d’un énorme bouledogue anglais, baveux comme une omelette et affectueux comme un nounours. Elle, crinière flamboyante, teint laiteux et tâches de rousseur, explore le langage de la peau. Cette femme est une Champollion du toucher, résolvant les hiéroglyphes douloureux du stress de son homme, d’une dynamique imposition des mains…
Jour après jour, ils s’offrent le plaisir de l’envie.
Côté rue, rien que de très banal. Un couple à la fenêtre d’une maison dans la lumière douce du matin. Mais aussitôt la porte franchie, tout bascule. Étrange univers, un patio fermé par quatre murs de verdure, quatre folies végétales qui colonisent l’espace dans une moiteur de jungle tropicale. De la verrière, un soleil zénithal projette une atmosphère de sous-bois où courent les lézards.
Ils y ont construit une sorte de pont entre sexe et morale, fait d’émotions esthétiques et de sympathie.
Fleur ne s’enlise jamais dans l’esprit de sérieux, tandis que Roger fuit les faux-semblants de la séduction. Il a mieux à faire avec sa femme. Ce qui est magnifique, qui crée le charme, c’est d’avoir accès à la vérité de l’autre, à la poésie d’un être. Pour lui, c’est tellement plus jouissif que de minauder.
Tous les matins, il se retrouve nez à nez avec lui-même, un étrange ustensile entre les mains, sa brosse à dents, dont le va-et-vient de trois minutes suffit à brider son haleine de fauve. Puis il enlève ses pantoufles, se glisse jusqu’au lit conjugal, et susurre à l’oreille de sa fleur : « J’ai un vrai café pour toi ! ». Lorsqu’elle renifle ce parfum, elle répond inlassablement en riant qu’avec de pareils propos, il devrait avoir honte… Sensuel et sauvage, son python, comme elle le surnomme, se met au diapason de ses envies de saison. A plus de soixante ans, le cheval fourbu est toujours prêt à s’emballer. Ils s’embarquent alors dans un séisme soyeux et c’est une déflagration, un ruissellement de sens.
Ils n’ont jamais imaginé de fin à leur histoire, ce qu’ils revendiquent, c’est l’amour tous les jours, avec tout ce que l’autre peut nous apprendre.
Il y a bien longtemps qu’ils ont décidé de mettre en commun leurs différences et de relever le défi du quotidien.
Alors, pendant que le pot-au-feu mijote, abandonnons-les sur le chemin de pierres tout blanc de lune. Ils ont dans la bouche le goût des gâteaux enrobés de miel et des pâtisseries fourrées d’amandes pilées. Ça cahote peut-être, ça balance et ça penche parfois à faire peur, mais ça tient toujours et même ça avance…
Au soir, ils se coucheront bien serrés l’un contre l’autre, comme pour mieux mélanger leurs rêves.
 
 
Meunier, tu dors...
 
Et si la ronde des ailes venait à s'emballer ?
Le moulin avait toujours exercé sur moi une indicible attirance, mais de là à y aller deux fois dans la même journée...
Au cœur de l'été, à l'heure où les plages sont bondées, nous avions déniché avec une amie une trouée de verdure où conduire et séduire les enfants. C'était, soit la cascade et ses eaux bouillonnantes qui formaient bassin, soit l'anse riante près du vieux moulin où le cours serpente à l'ombre des platanes.
Aujourd'hui encore, nos deux filles et son petit garçon avaient joué et pataugé à loisir, recueilli quelques têtards qu'ils avaient relâchés dans les eaux vives, et construit des moulins.
Le souvenir tournoyait encore dans mon esprit quand le téléphone sonna. La fille d'Irène, la petite Marie, venait de se rendre compte qu'elle avait oublié son appareil dentaire au bord du ruisseau. Il était urgent d'y retourner à deux.
Le petit Serge avait insisté pour suivre sa mère. Nous prîmes donc, tous trois, le sentier encaissé qui menait à la rivière. Comme à son habitude, elle s'alarmait de tout ce qui touchait ses enfants et imaginait le pire. Le danger se loge souvent là où on l'attend le moins.
L'heure avançait et le petit Serge ne me lâchait pas la main. Je sentais ses doigts crispés et la voix d'Irène qui, par endroits, déraillait. Mais je tentais de la rassurer. Dans le chemin aux ornières, les pierres roulaient sous nos pas et nous gardions le silence. Nous n'avions qu'une hâte : arriver au petit pont où Marie avait, à l'heure du goûter, laissé l'appareil. Nous coupâmes à travers les herbes hautes. Les ombres s'allongeaient et les fûts des arbres se rapprochaient. Mais une fois au bord de l'eau, force fut de constater que l'appareil avait disparu. Irène me jeta un regard effaré.
- C'est peut-être un coup des satanistes, lança le petit Serge, qui attrapait toujours au vol les paroles des grands.
Où courir ? Où ne pas courir ? Nous examinions les galets du bord quand ses yeux tombèrent sur une boucle d'oreille gris-gris qu'il reconnut. Elle appartenait à sa sœur, c'est sûr. Une boucle avec ses trois plumes de pintade.
Alors, nous reprîmes le cours du ruisseau en sens inverse. L'eau avait changé de couleur il est vrai et, par endroits, le feuillage miroitait curieusement. Le soir tombait, une brume s'installa au ras de l'eau, épousant les méandres de la rivière. La silhouette du moulin nous guidait, et nous reprîmes l'exploration de plus belle. Serge pleurnichait, il n'avait plus la force de suivre. Levant les yeux, je vis, clairement gravée sur la façade, la date 666. Un vol de corbeaux s'échappa, et nous eûmes juste le temps de nous réfugier dans le moulin qui craquait de toutes ses ailes. Nos yeux ne s'étaient pas plus tôt habitués à l'obscurité que le petit Serge disparut, comme happé par la brume. Avait-il voulu suivre les pierres-diamants qu'ils avaient semées l'après-midi comme le Petit Poucet? Nous l'appelâmes, éperdues, mais nos voix, à peine sorties, se feutraient, nous laissant désemparées. L'espace pouvait-il l'avoir englouti ?
Nous courûmes jusqu'à l'anse où tournoyaient encore les moulins que les enfants avaient dressés quand nous aperçûmes, flottant entre deux eaux, un têtard monstrueux qui avait toutes les caractéristiques de Serge. Son petit nez retroussé et ses grands yeux étonnés. Puis les ombres de la nuit s'abattirent subitement. Nous entrâmes dans le goulot d'une étrange bouteille aux odeurs de marécages et de carnage.
 
 
les autres
 
Et si... Je prenais le courage ? 
Trois semaines sans tentatives.
Je dois le faire. Il n'y a aucun danger ! 
Je ne peux plus rester dans cet appartement à tourner en rond. Faut que je sorte.
 
Voilà, le premier pas est fait ! Je verrouille la porte, je suis dans le couloir. 
- bonjour madame Mallet.
- bonjour... Monsieur...
Monsieur ? Depuis quand elle m'appelle monsieur ? Et pourquoi ce regard suspicieux ? Ça va pas déjà recommencer... 
Allez ! Premier objectif, le bout de ce putain de boyau interminable.
Ah ! C'est pas vrai ! Je suis déjà en nage, je n'ai fait que quinze pas !
Respire calmement, très calmement...
"Ha les amis la voici la chanson qui fait peur
Celle qui nous lève la nuit et nous mène à l'horreur"
Putain ! Pourquoi j'ai encore cette foutue chanson dans la tête !
J'le connais pas celui là... Un nouveau ? 
- bonjour.
- euh... Jour...
- tu veux ma photo !
- oh ! Du calme ! Je vous ai rien dit !
- ouais c'est ça ! Casse toi connard !
Pas vrai ça... Qu'est-ce qu'ils ont à m'regarder de cette façon !
Trente cinq pas... C'est pas possible ! La porte de l'ascenseur semble s'éloigner au fur et à mesure que j'avance !
Calme ! Putain... Calme !
Quarante deux pas... Non ! Non ! Nooon ! J'commence à avoir du mal à me déplacer.
Je me plaque au mur. Besoin d'une pause.
"Na na na na naaaa !
Ha les amis la voici la chanson qui fait peur
Na na naaa !"
En marche... Me remettre en marche ! Allez ! Allez !
"Celle qui nous lève la nuit et nous mène à l'horreur"
Quarante neuf...
La porte du 115 est encore entrouverte. Pas de lumière à l'intérieur. Ils m'observent. Je sais qu'ils m'observent ! Comme à chaque tentative que je fais. Il faut que j'avance en restant collé au mur, sinon, ils vont me happer ! C'est ce qu'ils ont fait au gars qui louait l'appartement juste avant moi. J'le sais ! Les autres ont beau dire ce qu'ils veulent... Ils l'ont avalé, j'le sais ! Il est pas parti ailleurs, non non... C'est des conneries tout ça, ils l'ont bouffé !! J'le sais ! 
Cinquante...
Je suis presque face à la porte.  
Me déplacer le plus lentement possible. Faire gaffe ! Ils n'attendent qu'une infime erreur de ma part et hop ! Je suis foutu... J'ai bien résisté jusqu'à maintenant, y a pas de raison !
Stop ! La porte a bougé légèrement. Ils captent mon déplacement. 
Rester immobile et observer... Observer.
Plus rien ne bouge, mais je sais qu'ils sont là.
Cinquante pas ! Je n'ai pas avancé depuis plus de cinq minutes, et je commence à manquer d'air. J'en suis au même stade que lors de ma dernière tentative.
La minuterie ! Il faut réarmer la minuterie ! Si l'obscurité s'empare du corridor, je suis mort ! Ils vont sortir et me happer... Sauf que... Pour choper le bouton le plus près, faut que je progresse, et ils n'attendent que ça ces enfoirés ! 
Un fois de plus, je dois me replier, reculer, régresser... Je ne supporte plus ces mots !
Quarante deux...
Je respire un peu mieux.
Trente cinq...
Il ne faut pas que je quitte cette porte des yeux.
Vingt neuf...
"celle qui nous lève la nuit... Et nous mène à l'horreur"
Vingt deux...
Pression sur la minuterie. Je récupère de plus en plus mes moyens.
Dix huit...
Leur porte est toujours entrouverte, mais je suis hors de portée !
Sept...
"ah les amis la voici..."
Je suis chez moi. Vivant. Déçu, anéanti, mais vivant...
Serrure de sécurité verrouillée.
Mes jambes flanchent. Je glisse le long du mur, dépité.
Et si je prenais le courage de...
"et nous mène à l'horreur".
 
 
Le trac
 
Et si, face à la scène, la salle était déserte ?
Et si, au troisième coup, le brigadier cassait ?
Si, à la fin de l’acte, le rideau se coinçait ?
Si, dès le premier mot, mon texte se dérobait ?
Si, durant la première, tout cela arrivait, je serais sans nul doute, l’acteur le plus maudit du théâtre français ! C’est ce que je me répète depuis quelques minutes. Je tente de me rassurer mais sans grand résultat. Je devrais me donner quelques claques bien senties pour m’empêcher d’avoir des pensées si débiles. Hélas, j’ai le trac et rien ne me délivre des idées négatives m’envahissant l’esprit avant chaque début de toute nouvelle pièce.
Cette peur semblerait être gage de talent ! J’aimerais m’en convaincre, car en ce cas je suis, le plus grand comédien du vingt et unième siècle !
 
Je me calme, je respire un grand coup.
Je saisis un verre d’eau et je bois lentement, je m’humecte les lèvres, j’avale doucement.
À la répétition tout s’est fort bien passé. Serait-ce un bon présage ?
Et si, c’était plutôt, le signe d’un naufrage ?
Dans moins d’une demi-heure, je vais rentrer sur scène. J’ai été maquillé, ma perruque talquée, ma ceinture serrée, dans mon superbe costume, je me suis harnaché.
Et si, je me prenais les pieds dans mon épée ?
Quelle idée ridicule !
 
J’attrape mon fascicule et je relis bien vite les premières répliques de la première scène. Ma mémoire est intacte, je connais mon sujet. Je « suis » mon personnage, à tel point d’ailleurs que même mes angoisses, je les pense en vers. Les rimes sont éludées, mais dans ma pauvre tête, surgissent sans grand effort ces quelques alexandrins, il est vrai fort poussifs, d’un coin de mon cerveau...
Et si, ma vocation, c’était plutôt d’écrire ?
Il est un peu trop tard pour me reconvertir. Je dois assumer le contexte présent.
 
Dans les coulisses les comédiens s’agitent. Ils se rapprochent du lieu où le temps s’abolit, où dans la salle obscure, acteurs et spectateurs auront pour seul attrait cette histoire inventée, par un auteur défunt depuis des décennies.
Les trois coups retentissent. Mon cœur, de ma poitrine, va sûrement jaillir.
Les projecteurs s’allument. J’avance en avant-scène…
 
Et si c’était cela, uniquement, la vie ?
 
 
Pluie…
 
Et si, ce jour-là, il n’avait pas plu?
Tu ne serais pas venue t’abriter sous ce porche où j’avais trouvé refuge pour échapper à l’averse. Tu n’aurais pas souri en me voyant m’éponger la tête avec mon écharpe. Tu n’aurais pas tordu tes longs cheveux bruns pour les essorer entre tes doigts, et je n’aurais pas entrevu la blancheur de ton cou …
Je n’aurais pas osé te dire : « Je vais en face boire un café et me sécher un peu. Vous venez ? » Tu n’aurais pas accepté aussitôt et nous n’aurions pas traversé la rue en courant sans essayer d’éviter les flaques.
Nous ne serions pas entrés dans ce bar et je n’aurais pas su que sous le ciré rouge que tu étais allée accrocher au fond de la salle, tu portais une légère robe beige à petits boutons blancs.
Je ne t’aurais pas demandé, alors que tu te rapprochais de la table à laquelle nous avions choisi de nous asseoir, si tu connaissais le poème de Prévert intitulé « Sanguine » et je n’aurais pas eu la joie de t’entendre me répondre : « Oui… C’est un de mes poèmes préférés… Et j’adore en particulier le vers où il parle des boutons de nacre qui craquent sous les pieds comme des pépins »
Et c’est ainsi, qu’un jour de pluie, dans une rue de Rouen, je suis tombé éperdument amoureux de toi.
Si ce jour-là il n’avait pas plu, je ne t’aurais pas rencontrée et je ne sentirais pas cette boule chaude qui se gonfle dans ma poitrine, à chaque fois que je revis la scène…
J’ai tout aimé de toi, ta voix, ta peau, tes cheveux trempés et luisants qui frisottaient de chaque côté de tes joues, le grain de beauté près de ton oreille, la façon que tu avais de tourner ta cuillère dans ta tasse et de te lécher les lèvres en dégustant ton café crème.
Mais je n’ai pas osé te dire que je désirais déjà te prendre dans mes bras, respirer l’odeur de ton cou et que j’imaginais ta robe « tombant sur le tapis comme une écorce d’orange »…
Très vite, la pluie s’est arrêtée et, quand on s’est quittés, j’ai proposé, sur un ton trop léger sans doute :
« On se retrouve demain, ici, à la même heure… avec un parapluie ? »
Tu m’as répondu, en souriant : « Je ne sais pas…Oui, peut-être… »
Le lendemain, il faisait grand soleil. Je me suis installé dans le café, près de la vitre, pour surveiller la rue et le porche d’en face.
Tu n’es pas venue. Le surlendemain non plus. Et depuis, je ne t’ai pas revue…    
Maintenant on va vers l’été. Le temps des averses est passé...
Malgré moi, je te cherche, je t’attends. Je t’espère dans toutes les femmes à longs cheveux bruns qui marchent dans cette rue de Rouen où je passe tous les jours. Peut-être, toi aussi, penses-tu à moi…
Si je ne t’avais pas laissée repartir ainsi, après la pluie, je n’éprouverais pas en permanence cette terrible impression de manque.
Comment te faire signe ? Je ne t’ai même pas demandé ton prénom. Je sais juste que tu portais un ciré rouge sur une robe beige à petits boutons de nacre, que tu aimes Prévert et le café crème, que tu ris même quand tu cours sous la pluie en t’éclaboussant jusqu’aux mollets. Et je que je suis tombé amoureux de toi, ce jour-là.
Il fait beau encore aujourd’hui. Dans la rue, toutes les filles se promènent les bras nus, en débardeurs… Elles portent des jeans ou de courtes jupes fleuries. Leurs cheveux sont rattachés en queues de cheval, ou relevés en chignons. Pas une d’entre elles ne me sourit. Comment pourrais-je te reconnaître ?
Et si tu lisais ceci, toi-même te reconnaîtrais-tu ? Et me reconnaîtrais-tu ?
 
 
La matrice
 
Et si toute cette horreur n’était pas une légende ? Et si, derrière des récits fabuleux, se cachait une vérité intangible ? Chaque soir, il y pensait ; chaque instant, il vivait à l’ombre vacillante de souvenirs troublants.
 
Il avait marché longtemps, des heures, une journée. Balayant de ses mains griffées, rougies, les branches lourdes et épaisses, parfois agressives, il trouva enfin autre chose que des arbres, de l’eau stagnante, verdâtre, des insectes invisibles grouillant entre ses pieds. Il avait franchi des obstacles naturels placés là pour dissimuler la curiosité qui s’offrit soudain à ses yeux effrayés. Une espèce de masse obscure, à demi camouflée sous des mousses touffues, des morceaux de roc à vif. Une grotte, du moins une cavité mystérieuse dont il se demandait si on lui présentait un refuge ou un tombeau. Intrigué par une curiosité malsaine, il céda et s’approcha. Devant l’ouverture, assis telles des statues d’épouvante, trois chiens, plus sombres que du jais, plus féroces que des félins en chasse, de race indistincte. Tâtant fébrilement dans ses poches, il monnaya son passage au prix de quelques miettes piteuses.
Des ronces formaient un rideau hostile, œuvre d’une piètre fréquentation de cet antre. Il hasarda des pas peu assurés sur un sol invisible, humide, spongieux. Subitement, un cri lui échappa. Son pied venait de plonger dans une eau non plus noire et glacée, mais brûlante, presque en feu. Une onde vive et chaude qui parcourait les ténèbres. Dans un mouvement instinctif, il s’enfonça un peu plus encore au cœur de l’inconnu et, perdant tout allant, ne put que divaguer. Il n’aurait su rebrousser chemin, car chemin il n’y avait. Sous ses doigts, les parois le guidaient à peine, moites, granuleuses parfois, glissantes souvent. Bientôt, il ne les sentit plus et se tourna vers ce qui lui semblait être la roche. Elle ne lui renvoya qu’un visage figé. Le sien. Tellement crispé de frayeur qu’il se figura d’abord une statue. Son reflet déformé par le roc scintillant le repoussait, l’angoissait. Il crut deviner un champ de larmes ruisseler dans la pénombre, tandis que des sanglots jouaient une mélodie funèbre en un écho lointain. Désorienté, il avança sans but, marcha encore et encore. Plus il avançait, plus son égarement croissait ; plus il pénétrait dans l’inconnu, plus il se pensait condamné à reprendre le même chemin. Ça et là, divers objets abandonnés jonchaient des cailloux, ou la terre, reliques d’aventuriers tombés dans l’oubli. Une vieille roue, de celles qui tournent sans fin, portait même les sangles de ce qui avait dû y être attaché. Un tonneau sans fond laissait couler les gouttes qui tombaient de la grotte, perdues à jamais pour tout être assoiffé. Au plus profond de son périple, il croisa trois hommes, dessinés à la hâte, mais cruellement réalistes. Ils le toisèrent, le jugèrent de leurs yeux de pierre, comme pour l’inciter à suivre un mince espace creusé dans la roche. Là, une lueur jaillit du sol, une source claire, fraîche. Inconsciemment, il l’approcha de sa bouche et la laissa apaiser son corps. Aussitôt, oublieux de tout danger, il reprit sa marche, sans jamais un regard en arrière. Le jour apparut, puis une issue, et enfin la surface. Il reprit conscience.
 
La sueur le glaçait. Ses nuits étaient-elles des matrices de mythologies, ou d’inquiétantes réminiscences ? Les visions, de simples cauchemars ou le film d’une vie protéiforme dont chaque nuit façonnait une aventure ? Mais qu’était-il donc ?
 
 
1975
 
« Et si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais ». Machinalement, Laure lève la tête de son roman. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas entendu cette chanson. C’était en…1976 ? 1977 ? Mais non, voyons, c’était en 1975, l’année du bac, des premières vacances sans les parents. Comment oublier le slow de l’été, au camping de Lacanau, le soir au bar, on dansait jusqu’à pas d’heure. Et on allait se baigner dans le lac avant de s’endormir sur les aiguilles de pin.
La radio continue à distiller le tube de Joe Dassin et Laure soupire. La voici à nouveau replongée dans ses souvenirs, comme souvent quand elle s’ennuie et que son esprit vagabonde au fil des regrets et des remords.
Elle s’approche de la baie vitrée. Le soleil inonde le square dans lequel des enfants sont affairés à construire une cabane en carton.
Laure essaie de se rappeler les paroles d’un autre slow cet été là, un truc de Nino Ferrer que tout le monde fredonnait. La chanson parlait de Louisiane. Ah oui : «On dirait le Sud, le temps dure longtemps ».
Le Sud. Quand elle était partie avec Maxime, Cédric et Mumu à bord de la vieille 4L, ils chantaient ça en dévalant la nationale 10. « Et la vie sûrement, plus d’un million d’années »
A cette époque, Laure pensait que la vie durerait longtemps. Et la vie a coulé entre ses mains sans qu’elle s’en aperçoive vraiment.
L’été 1975, c’était l’époque où on pouvait tout se permettre, mettre chanter : « voulez-vous coucher avec moi, ce soir ? » Laure sourit, elle se rappelle la tête des vacanciers quand la bande hurlait le refrain de Patty LaBelle.
C’est pendant les vacances dans les Landes qu’elle a rencontré Tim. Le beau hollandais. Grand, peu bavard mais tellement séduisant. Il s’est joint au groupe, naturellement malgré le barrage de la langue. Laure n’avait d’yeux que pour lui et ses boucles blondes.
Elle ouvre la fenêtre pour respirer un peu. Elle revoit le visage de Tim qui lui sourit. Elle lui avait appris une chanson, phonétiquement. Une de ses préférées, une de son chouchou, Julien Clerc.
« This melody is a melody for you – This melody, c’est l’océan entre nous”.
Pas très doué pour le chant, le Tim ! Mais pour l’embrasser, la serrer tout contre lui, ça il savait faire.
Amour d’un été et à l’automne, elle s’est aperçue qu’il lui avait fait un enfant. Tim est reparti au pays des moulins, sans lui laisser une adresse. Alors, avec Mumu, elles se sont débrouillées et l’enfant n’est pas né.
Il aurait quel âge maintenant ? La trentaine. Cet enfant aurait lui-même des enfants. Laure serait grand-mère. Au lieu de cela, elle regarde les petits en bas qui grimpe tant bien que mal sur les branches d’un vieil arbre brisé. Broken tree…
Brokken, mais oui, c’est ça ! Brokken, avec deux K. Des années qu’elle cherche à se rappeler son nom. Elle en est certaine maintenant. Laure répète : Brokken, Tim Brokken.
Laure crie de joie. Elle réfléchit un instant puis court vers son ordinateur. Serait-il possible… Elle se connecte à son réseau social préféré, cet outil qui la relie au monde. Fébrile, elle tape le nom et le prénom, aussitôt apparaît deux occurrences. La première lui révèle une image de Manga, la seconde la photo d’un quinquagénaire aux cheveux poivre et sel, un sourire, des yeux bleus. Le cœur battant, elle regarde la ville de résidence : Eindhoven.
Des larmes coulent sur le beau visage de Laure. Elle retient sa respiration et après un moment d’hésitation, elle décide d’entrer à nouveau dans la vie.
 
 
Soumission sans condition
 
Et si … ?
Incapable d’imaginer toutes les conséquences de cette aveuglante révélation, il posa l’ouvrage et dit :
- Tu n’as pas froid, mon amour ?
Elle se leva pour fermer la fenêtre et partit vers la salle de bain en lui souriant.
Mon Dieu, pensa-t-il, ce bouquin dit vrai. On peut cacher derrière une interro-affective une déclarative injonctive. Certes les mots dépassaient ses compétences mais il constatait leur puissance à l’état brut. Si la grammaire permettait cette manipulation des êtres, il était prêt à l’étudier avec zèle. Il allait échapper à la tyrannie domestique, s’affranchir des corvées qui rendaient sa vie infernale.
La libraire, une amie, lui avait dit :
- Voici le livre qui va éclairer ta vie : Les Mots qui vous manquent.
Le titre semblait un aveu d’impuissance et le test initial qu’il avait rempli, dès son retour, confirmait que son langage indigent le prédisposait à être le souffre-douleur familial. Mais tout martyr devient un jour un élu.
Souhaitant vérifier le pouvoir de ces phrases masquées qui permettraient de régir le monde, il décida de tenter l’expérience sur l’être le plus réfractaire à ses ordres, son fils. Alors que sa femme, d’un mot, imposait à cet enfant une soumission d’hilote, il n’obtenait qu’une indifférence moqueuse. Comment prendre les commandes de cet ovni familial ? L’ouvrage lui apportait la révélation : user lâchement de l’implicite mou. Il frappa à la porte, reconnut le grognement saluant tout étranger, et, dans un déferlement de musique, face à cet enfant hochant la tête comme s’il eût acquiescé par avance à toutes les exigences, il lâcha :
- Mamy va arriver.
Il laissa cette âme fragile en tête à tête avec l’impératif travesti. Il n’espérait pas un miracle pour un premier essai, d’autant qu’il n’accordait à sa victime qu’un bref délai. L’autorité muette diffuserait en lentes volutes et son fils, cerné d’effluves sournois, bourrerait le linge sale sous le lit, substituerait aux décibels exotiques un CD de Mozart, cadeau imparable de Mamy.
Revenu au salon, il reprit sa nouvelle bible. Le chapitre Je n’ai qu’un mot à dire ouvrait des perspectives de potentat domestique ; le suivant J’ai deux mots à vous dire ferait de lui le pantocrator familial. On devrait offrir aux enfants des livres de grammaire, songea-t-il, car le merveilleux y tient une place plus importante que dans les contes de fées.
Il était là, face au jardin, enivré par cette découverte. Le « Et si » s’incarnait. Il vit passer son fils devant la baie, raquette de tennis sous le bras. Ce dernier s’arrêta, frappa deux coups discrets, leva le pouce, salua d’un clin d’œil qui semblait dire : Merci, invente un truc pour mon absence et bon courage. Il enjamba la haie et disparut.
Ce petit con pour qui oui et non n’avaient aucun sens pratiquait le non-dit, se mêlait de faire dans l’implicite muet pour le narguer !
Il entendit marcher sur le gravier, côté rue. Il tenta de gagner le jardin. La sonnette retentit. Il perçut la voix de sa femme :
- Chéri, mon vernis sèche !
Chassé le premier jour du royaume de l’implicite, il alla ouvrir, prêt à assumer, en solo et en clair, une conversation à laquelle le condamnait son langage calamiteux. Encore égaré par son rêve éteint, il avait son livre à la main :
- Ah, mon petit Robert, dit Mamy en embrassant son fils, toujours au poste, à tout faire ici et tu trouves encore le temps de lire ! Joli choix d’ailleurs, ce livre est plébiscité par les lectrices du magazine Elle.
- !
- Eh si !
 
 
 
Lettre
 
Et s’il envoyait une lettre à son père ?
Il lui dirait quoi d’abord ?
Il ne voulait pas lui faire de mal, ça ne servirait à rien. Il ne voulait pas le renvoyer à sa culpabilité. C’était un vieil homme maintenant, il ne lui restait pas forcement beaucoup d’années à vivre, il pouvait le laisser tranquille.
Et pourquoi avait-il besoin de protéger son père ? Est-ce que ça répare quelque chose de protéger son bourreau ? Est-ce que ça renverse la situation ? Est-ce que ça vous sort de votre situation de victime ?
Il ne voulait pas être une victime. Il ne voulait pas qu’on le voit ainsi. Il ne voulait pas que les gens sachent.
Et pourtant…
C’était difficile de se construire avec ce passé là. C’était difficile d’être un homme accompli et heureux. Même pas heureux. Juste serein et capable d’avancer sans peur.
Et s’il lui envoyait une lettre en lui disant qu’il ne voulait plus le voir ? Quelle justification devrait-il donner aux autres membres de sa famille ? A sa compagne et ses enfants ? Il détestait les psychodrames. Ce qu’il gagnerait d’un côté (un soulagement), il le paierait très cher de l’autre côté.
Et s’il continuait à vivre ainsi ?
 
 
Ma nuit du chasseur
 
Et si au crépuscule les engoulevents ne chantaient plus, serais-je plus effrayée ?
Les trilles des oiseaux, douce présence, me rassurent encore pendant que je suis l'homme qui ouvre la voie à travers fougères et buissons. Je trébuche, me laisse griffer d'épines, jambes nues sous jupon déchiré.
Nous avançons. Il se tait, carrure de pierre, sueur fauve.
Moi, derrière, j'halète.
 
Ce matin pourtant, dans mon insouciance, il n'y avait place que pour le bonheur.
Je suis douée pour la gaieté. On loue ma beauté. Insurpassable, selon mon père qui ne peut me regarder longtemps sans se détourner. Ma mère lui manque peut-être. Maman qui cousait et chantonnait, maman qui aimait l'hiver, maman qui mourut quand je naquis.
 
A présent, nuit tombée, les embûches du sentier ne se distinguent plus, sauf à capter un blanc de lune entre les fûts des arbres.
Les ailes des chauves-souris et rapaces bruissent. Des doigts de fées ou des baisers d'araignées frôlent mes joues.
J'ai demandé une pause, un arrêt, un repos. Devant, il a grogné. Mais il cesse enfin de marcher.
Je veux boire, je veux manger à dévorer, à bâfrer. Mon ventre gronde et j'ai honte qu'il me surprenne à n'être qu'une fille comme toutes les autres. Je joue les délicates. Ne connais nul autre rôle.
 
Le feu qu'il a allumé crépite.
Autour de nous des ombres grotesques se contorsionnent. Des branches crochues me montrent du doigt. L'angoisse, langue obscène, lèche ma peau.
Il ne parle pas. Toujours muet, tendant la gourde de vin après laquelle il a bu. Sans essuyer le goulot, ses yeux de boue défiant les miens.
Je goûte au breuvage et à la trace de ses lèvres. Il sourit, dents grises et ébréchées.
Et puis il y a la faim. La mienne. Lui, devant moi impuissante, engloutit une viande de chevreuil arrachée aux os qu'il suçe. Je ne me révolte pas ne sachant comment m'y prendre. J'ai accepté de le suivre sans en demander la raison, lui faisant toute confiance. J'endure en silence la mesquinerie que sa puissance impose.
Son repas achevé, il détache un couteau de sa taille. Fait tournoyer les reflets de l'immense lame, s'amusant de mes sursauts de faon ridicule.
 
Je finis par bredouiller un pourquoi, suivi d'un où m'emmenez-vous.
Alors tout se passe si vite.
Il s'élance. Me renverse, mes cheveux dans son poing d'airain. Son arme fait perler le sang sur mon sein. Quelques gouttes tombent sur le feu qui les avale en grésillant. L'obscurité de son regard, confronté à la pureté du mien, me révèle l'existence d'autres loups que ceux que j'entends hurler depuis notre départ du château. La main de l'homme s'aventure sous ma soie. Sous ma dentelle. Entre mes larmes de femme/enfant, qui posent un cadenas sur ses ardeurs.
 
Allons. Se relever, affronter la solitude verte du bois. L'homme gardien, homme chasseur, m'a abandonnée. Aux bêtes de la forêt et sans remords. Il remplacera mon coeur et mes poumons par ceux d'un marcassin. Supercherie pour le dîner de ma belle-mère qui réclamera un souvenir de notre excursion.
Je dois me féliciter de sa pitié, a-t-il assuré en caressant mon front, geste protecteur.
Remercier la nature, les Grâces ou ma mère de m'avoir offert une beauté d'ébène, de roses rouges et de blancheur inviolable. Une armure.
M'enorgueillir d'être Blanche-Neige et de séduire la magie des miroirs. De faire chanter les engoulevents.
 
 
Erreurs de Genèse
 
Et si c’était à refaire ? Ainsi s’interrogeait Dieu contemplant l’univers et surtout cette planète bleue, sa préférée. Du moins au début, parce que maintenant…
 
Et il poursuivit sa rêverie :
 
Si c’était à refaire, je ferais autre chose. Peut-être un remake, le même scenario avec juste quelques variantes. Un cocotier à la place du pommier, un kangourou au lieu de serpent et un couple… tiens, un couple de lapins. J’en ai vu de jolis récemment dans une vitrine de pâtissier. En chocolat, tout doux tout lisses. Bien plus beaux que mes Adam et Eve biscornus. Le chocolat, c’est aussi malléable que la glaise, mais c’est bien meilleur au goût. Le lapin et la lapine se dévoreraient mutuellement et on n’en parlerait plus. Ils ne sauraient jamais ce que c’est que de croître et multiplier comme ils le font si bien aujourd’hui. Comme quoi il suffirait de pas grand-chose pour que le monde cale à peine après avoir démarré.
 
Si c’était à refaire, je cultiverais mon jardin. Pas de verger, non, j’ai déjà donné. Un Eden potager, sans la moindre parcelle de vie animale. Ni limaces, ni pucerons, ni vermisseaux, pas même une bactérie. Pas besoin de pesticides, Dieu, champion du Bio. Et puis je serais tranquille, les plantes, ça ne se bat pas, ça ne se jalouse pas, une paix royale pour moi. Ici, ce seraient des rangées de poireaux, là un carré de choux. Ah non… pas de choux, il parait que les garçonnets naissent là-dedans parfois. Pas question de prendre le risque.
 
Non, si c’était à refaire, j’inventerais l’écriture, tout de suite au lieu d’attendre que mes créatures ne le fassent. Et le verbe se ferait lettres et les lettres raconteraient des histoires. Des histoires qui finiraient toujours comme je voudrais. Avec quantité de personnages dès le début. Je n’aurais pas à attendre que mes deux cobayes se reproduisent et leurs enfants à leur tour. C’était plutôt débile comme système pour peupler la Terre. Avec leur opération Sabines, les romains n’ont pas attendu si longtemps. Ils étaient plus malins que moi ceux-là. Malgré ce qu’on a pu raconter, je ne suis pas une lumière finalement. Avec l’écriture, mes héros vivraient dans ma tête et sous ma plume, pas besoin de me salir les mains à pétrir la terre. Si j’avais commencé par là, même à raison d’un mot par jour, j’aurais un sacré bouquin déjà.
 
Si c’était à refaire, j’utiliserais mon stock d’argile pour faire de la poterie. Quoi qu’on dise, j’avais quand même quelques dons. Bien sûr cet Adam, ça n’était pas une grande réussite. Forcément puisque que je l’ai fait à mon image et que moi-même je suis très approximatif. Normal, parfait self-made-man, je me suis fait moi-même, du modelage au jugé dans l’obscurité du néant, puisqu’il n’y avait encore rien. Cette fois je me contenterais de fabriquer des jarres, des vases, des amphores. Je malaxerais comme un malade, je tournerais et chantournerais jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un atome de terre disponible, rien que du vide, le vide sidéral, et ma collection de potiches. Alors je donnerais un grand coup de pied dans ce bazar et ça ferait des corps célestes tournant les uns autour des autres. Ou bien je laisserais un fond de flotte dans une de ces gamelles, et ce serait amusant de voir comment évolue ce bouillon de culture.
 
Si c’était à refaire ? Pourquoi « si » ? Bien sûr que c’est à refaire. Vous avez vu le ratage ? A refaire ou à ne pas faire du tout. Tiens, j’aurais été bien inspiré de ne pas attendre le septième jour pour aller me coucher…
 
 
NOS DIX-SEPT ANS
 
Et si… j’avais été plus sage ?
Cette matinée-là, fuyant les vieilles rétaises cachées derrière leurs volets verts, nous courûmes à perdre haleine jusqu’au bois de Trousse-Chemise. Seules les victuailles s’entrechoquant dans notre panier et nos souffles courts faisaient écho à nos pas pressés. Passé l’orée, malgré un soleil déjà haut, une ombre salvatrice nous protégea de la chaleur inhospitalière. Les épines de pins, trop sèches, craquèrent sous nos espadrilles. Sans ralentir, nos jambes nous portèrent jusqu’à l’anse débouchant sur notre plage, loin des importuns. Là, nous nous affalâmes sur le sable où la marée avait roulé puis abandonné quelques galets roses et ocre. Nous nous tenions les côtes en riant de notre impertinence et en imaginant les ragots qui, portés par des bouches édentées, devaient déjà courir à travers les ruelles de l’île de Ré.
Nous nous baignâmes à la découverte, nous éclaboussant tels les enfants que nous étions encore ; épris l’un de l’autre, sans jamais rien oser, comme des adolescents troublés et malhabiles.
Toujours gaie, les joues rosies, tu étais ma princesse et je voulais être ton chevalier.
Insouciants, nous avions grandi ensemble, sans craindre de croquer à pleines dents une vie riche d’espiègleries. Au fait des secrets de l’un et de l’autre, main dans la main, bouche contre oreille, nos voix chuchotaient des messes basses que bien des curieux auraient voulu entendre.
Sitôt sortis de l’eau, nous profitâmes d’un pique-nique bien mérité et arrosé d’un généreux vin fruité tout en dévorant des tartines, du fromage et des pâtisseries.
Complices.
Comme à chacune de nos escapades, ta voix me charmait. Tu inventais toujours de nouvelles histoires, et moi, assoiffé, je buvais tes mots.
Au fait de nos sens aux aguets, et cependant encore maîtres de nos émotions, nous goûtions cette passion inavouée. C’est du moins ce que je croyais jusqu’à ce que je débouche la seconde bouteille de Muscadet tout en contemplant ta bouche rougie par une poignée de cerises. Une bouffée de désir exacerba mes sens au-delà du raisonnable. Soudain désemparé, je tentai de fuir en regardant au loin, en quête d’un répit.
Devant nous, point de ligne d’horizon, juste une mer grise à perte de vue… Et puis… Mes yeux revinrent vers toi… fascinés par tes pupilles rieuses et enjôleuses pour ne plus s’en détacher.
La tête te tournait.
Je tentai de t’enlacer délicatement mais… mes mains voulurent se rassasier de ta peau, et ma bouche dévora tes lèvres ourlées qui appelaient mes baisers.
J’étais ivre de désir, fou de toi. Plus rien ne pouvait m’arrêter. Je goûtai au fruit défendu que j’avais cru offert sous ta robe légère. Je forçai ton corps à s’offrir en offrande au mien, souillant notre amour et cueillant ta virginité contre ta volonté.
Moi qui te vouais une adoration sans borne, je déversai mon envie égoïste au creux de ton ventre endolori, malgré tes gémissements plaintifs et les larmes inondant tes joues.
Adultes, nous étions soudain devenus. Amoureuse et émoustillée, tu n’étais plus. Sans un mot, tu m’abandonnas. Sans te retourner, la haine au cœur, tu quittas, pour toujours, l’île de notre enfance.
Depuis, été, automne, hiver ou printemps, pour moi, toutes les saisons sont mortes. Je demeure honteux. Jamais je ne pourrai effacer ce souvenir de ma mémoire.
 
 
Etoile filante
 
-           Et si tu m’accompagnais jusqu’à la fontaine ?
 
Anita se glisse hors du lit et se dresse face à moi, ses mains en appui sur ses hanches. Sa silhouette se découpe dans la clarté que les volets clos peinent à contenir, et qui envahit la chambre comme un hôte encombrant. J’aurais aimé somnoler dans la fraîcheur toute relative qu’un ventilateur poussif souffle sur les draps, dessinant des vagues molles qui échouent sur mon corps mais je connais ma compagne et je sais qu’il est inutile de lutter. Après l’amour, elle a toujours envie que nous  marchions…
 
Dehors, le soleil percute les murs ocre des maisons, sa lumière gicle, nous éclabousse. Je marche, aveuglé et asphyxié par l’haleine brûlante de l’été. Au-dessus de nos têtes, des fils à linge barrent le bleu outrancier du ciel. Nous traversons le quartier des échoppes d’artisans d’où s’écoule la clameur des outils mêlée au grésillement des postes de radio. D’un pas léger, Anita foule les pavés blanchis. La chaleur lèche sa peau comme le ferait la flamme d’un chalumeau. Elle se retourne parfois pour s’assurer que je suis toujours là et que je ne regarde qu’elle. Elle est ainsi, à la fois libre et exclusive. Des vespas sont garées en épi sur le côté de la rue épargné par le soleil. D’autres zigzaguent entre les piétons. Le chrome des carrosseries rutilantes étincelle dans la lumière crue. Le vrombissement des moteurs ajoute quelques notes étourdissantes au tumulte de la ville qui semble monter des entrailles de la terre.
 
-           Tu m’offres une glace ?
 
Elle s’engouffre dans une boutique minuscule. Je la suis. Des bourrelets de crème glacée ferme et charnue débordent des bacs alignés derrière la vitre bombée. Je regarde la rondeur de son bras qu’elle lève pour désigner d’un doigt la montagne rose qui culmine au centre. Sans attendre que j’aie payé, elle sort et mord dans la glace au parfum de pastèque. A nouveau, elle chemine dans les ruelles et je marche dans ses pas. Je dois ressembler à un chien ne quittant pas sa maîtresse du regard et claudiquant dans son sillage. Dès que je capture son ombre, elle m’échappe. Elle est insaisissable. Nous parcourons Rome, ville de langueur et d’excès. Au détour d’une rue, des éclats de voix détonent comme des coups de grisou. Au centre des places, les fontaines sont des perles blanches serties dans des pavés de grès. Elles se répondent en écho. Anita marque une pause pour contempler l’une d’elle. La lumière ruisselle sur les corps entrelacés des hommes et des bêtes sculptés, et scintille sur l’eau des bassins en perpétuel mouvement. A Rome, toutes les fontaines se ressemblent. Je tente ma chance.
 
-           Et si on n’allait pas plus loin ?
 
Elle se retourne, me regarde, s’approche et m’embrasse longuement. Je sais que son baiser est le lot de consolation pour le perdant.
 
-           Tu sais bien que c’est là-bas que j’ai rendez-vous …
Puis, pour m’encourager,
-   On est presque arrivés. 
 
Le vent brûlant qui s’essouffle sur les places retrouve dans les ruelles assez d’ardeur pour s’engouffrer sous sa jupe et la soulever légèrement comme il gonfle les pans des parasols qui abritent de petites terrasses. J’ai envie d’elle. J’aimerais qu’elle soit à moi, à moi seul. Nous arrivons enfin sur la place. Une foule compacte se bouscule, s’écarte à son passage, retient son souffle pour mieux fixer la scène, ne jamais l’oublier.
Anita Ekberg pénètre dans l’eau de la Fontaine de Trevi.
Elle appartient à la légende…
 
 
La faute à Voltaire
 
Et si, par cette belle journée d’automne, vous alliez marcher sur la grève ?
La mer se serait retirée très loin : l’estran offert à perte de vue…
Les étendues découvertes peuvent être bosselées, chaque vaguelette ayant voulu, à l’heure du reflux, y imprimer sa marque. Souvent, elles sont entrecoupées de flaques où un peu de vie emprisonnée attend le retour de la mer.
Là, rien de tout cela : une surface ferme et lisse, de cette uniformité sans accroc qui, avant d’être monotone, exprimerait une sorte de perfection…
Une plage presque vide : rien à voir avec l’été qui déverse là des hordes avides de s’offrir au soleil et de se jeter dans les vagues.
Vous verriez venir une jeune femme à bicyclette et vous penseriez qu’il doit être agréable de pédaler sur une surface aussi parfaite. Loin des klaxons péremptoires. Près d’elle, courrait un gros chien roux qui ne cesserait d’aboyer comme s’il était en proie à une sainte colère.
« Tais-toi ! Arrête ta comédie, Voltaire ! », lui dirait-elle, exigeant là ce que jamais Louis XV n’avait osé demander.
Voltaire ne voudrait rien entendre : il n’en a jamais fait qu’à sa tête, Voltaire !
« Ta comédie »… Quelle conscience un Voltaire à quatre pattes peut-il avoir de ce qu’est une comédie ?… Mais peut-être faudrait-il entendre là une parole historique prononcée il y a plus de deux siècles par une maîtresse impatiente : « Il est tard. Viens te coucher, Voltaire ; arrête ta comédie ! »
« Voltaire »… Pourquoi ce nom ? Une grande admiration pour l’auteur de « Candide » ? Un pedigree et la nécessité d’un nom commençant par un « V » ? Pourquoi pas « Voltaire » plutôt que Virgile ou Verdi ?
En arrivant à votre hauteur, le chien redoublerait d’aboiements.
« Il est bêbête ! » vous dirait sa maîtresse. Et ils poursuivraient leur chemin, l’une pédalant, l’autre courant et aboyant.
bêbête !… Reconnaître qu’un chien est un animal, quelle lucidité ! Il aurait beau être affublé d’un nom qui évoque l’intelligence la plus vive, on l’aurait définitivement cantonné dans son statut de bête, de bêbête, même.
Mais vous vous demanderiez si la maîtresse n’aurait pas inversé les rôles car qui serait le plus bête ? Celui qui s’égosillerait à tenter de faire passer un message ou celle qui serait impuissante à le capter ?
Et si ce chien voulait dire le plaisir animal qu’il éprouvait à gambader sur le sable ? Et s’il déplorait que sa maîtresse ne fût pas capable d’exprimer le même plaisir, plutôt que de l’intérioriser, l’intellectualiser, le dessécher ? Pas par des aboiements, non, mais avec ses pauvres mots à elle ?
Nous décrétons trop vite que ce que nous ne comprenons pas est dénué de sens. Peut-être renvoyait-il à sa maîtresse ce « bêbête » insultant qu’elle lui avait lancé : « Espèce d’être humain prétentieux, tu oublies qu’il y a de l’animalité en toi aussi et que ce n’est sans doute pas la plus mauvaise part. Alors, laisse-toi aller, lâche-toi ! » Imaginez : un seul mot de chien qui signifierait tout cela à la fois, comme dans « Le Bourgeois Gentilhomme » lorsque le truchement traduit en trois longues phrases ce que le Grand Mamamouchi a dit en deux syllabes…
 
Poursuivant votre promenade, vous concluriez que ce Voltaire-là mériterait d’être rebaptisé « Mamamouchi »… Et puis non : ce nom serait trop long pour un chien et plutôt destiné à un bon gros matou matois engoncé dans ses coussins.
Et puis, de toute façon, la cycliste et le gros chien roux seraient maintenant très loin, toujours « esbaudissant leurs esprits animaux ».
 
  
La vie est une absence
 
Et si tu ne la sens pas venir, l’envie, cette envie, comme un souffle dans une voile, tu n’auras donc jamais plus rien à te mettre la nuit, quand tu seras seul avec ta peine… Tu seras comme ce pauvre roi bouffon nu devant la foule en liesse. Alors tu scrutes le frémissement qui anime les chairs tendres autour de ton ombilic, le ventre mou, les ronds dans l’eau d’une larme qui tombe… Et c’est comme si un ciel s’y ouvrait… Un œil t’y jette. Il a là tant de souvenirs… Triste sire !
A marche forcée, à coup de trique, tu vis, tu achètes, tu meurs. Mais c’est pas toi qui meurs. L’oraison n’est pas si funèbre. Parce que tu ne meurs qu’une fois ! Malgré toute l’application que tu peux y mettre. Et si tu le laisses s’échapper, cet instant, cette crainte dépréciative qui t’abandonne, parfois, dans le creux du monde, dans cette caverne aux idées où les ombres rassasient, là, tu la sens… Et c’est ici que tu viens chercher l’envie. Parce que tu peux la trouver, en cherchant sous les jupes, l’envie de dire « et si » ou plutôt, « comme si »…
Tu as la langue qui vibrisse, en douceur, dans les après-midi languissantes. La pollution sonore et les relents gastriques en succédané de l’inspiration. Mais ce n’est pas de ton fait alors, c’est elle, l’Inspire ? L’ex-pire…Tu n’en veux plus de ces carnages, la bagatelle des massacres, la méchanceté même pas belle… Juste la mièvre… Et rien d’autre. Triste et solitaire état que celui du lecteur de livre pour l’ivresse. Tu veux juste être dans le dur, briguer des mots qui parsèmeront cette langue de vides si gigantesques à force de tout dire, à eux seuls… Dans une presque mauvaise diction, une approximation, la tienne. Prôner l’erreur ! Tu garderas le reste !
Subvenir aux besoins de la plume, étancher la soif qui t’assomme : une gifle sur la joue d’un enfant… La brûlure qui te laisse haletant au terme d’un souffle d’encrier, balbutié. Pas de maîtrise, juste de la force ! Une force qui éructe, qui psalmodie, maudit ! Et qui blasphème… Car c’est pour tordre les lignes que ta vue se trouble, que ton esprit s’empourpre. Et si les sourires se pâment ou les journées se taisent, tu mures les silences et c’est la prose. Vlan ! Chacaille ! Tu regardes la nuit se lever et le jour tomber. Les flots qui t’incendient d’absences idéales. Les flammes qui te laissent transi et en émoi. Et si, et si, et si. C’est un roman qui s’époumone ici… Ta vie est pleine de ces histoires-là. C’est un fardeau dont tu aimes à t’affubler. Parce que c’est une douleur qui te blesse là où la plaie saignait déjà. Presque une guérison, un cerf-volant rouge au-dessus d’un charnier, des mots pour tuer la mort. Parce que ce n’est plus que d’elle dont tu te soucies. La mort, la vie, l’amour et rien d’autre, comme autant de facettes d’un même diamant… Toujours la mort… Rien que la mort… Le linceul des idées. A la vie à l’amour. Tu la sens venir. C’est l’envie ! Crever d’une absence ou écrire les miasmes d’un cœur rongé d’empyème. Car ce n’est plus toi qui vis, c’est le regard que tu laisses sourire, obséquieux voyeur, sur la face rugueuse des gens et des choses. Intime dans la matière du doute. Et tu prends tes lettres et tes cliques et tu écris ! Cette vie-là qu’est même pas la tienne, et tu dis « comme si », et tu dis « et si »… Et tu fais comme si… Et si c’était suffisant. Tu sais que oui. C’est ton ventre qui gargouille des mots que tu n’as pas digérés. Tu murmures sous les emphases… Ouvrez la cage sous les embruns…
J’étouffe !


Illusion
 
Et si ce n’était qu’une simple illusion…
 
Pour l’éclat de tes yeux éclatant de lumière
Je murmure un silence qui te laisse pantois.
Oublieux de ma peur je n'écoute que ma foi
Étourdi de mirages j’aimerais tant refaire.
 
Cette flamme primale me brûlant le corps nu.
Ton rire si cristallin qui me berce, insouciant.
Je te vois en secret tel un échange rendu
Mon amour je te vis, je te dis aime et prends
 
Sans voler je te donne, tu me mets comme à nu
Ton regard qui tient chaud où s'arrête le temps
Attentif à tes mots comme un sourire rendu
Âme sœur tu m'enchantes à te dire bois mon sang !
 
Un baiser inédit terrassant les pourquoi
Quand ton regard me porte entourant l'univers
Caressant de douceur je m'éloigne de toi
Puis, comme ivre de nous je trébuche et me perds
 
Je respire tes rires et mes silences se sont tus
Un éclat de soupir que je sens et comprends
Je te vois en secret comme un sourire rendu
Par tes yeux tu m'enchantes, je le crie sois mon temps !
 
Comme une âme égarée recherchant un émoi,
Quand ton sourire me porte au-delà de la mer.
Flottant comme une étoile je n'écoute que toi
Comme un rêve glissant, je voudrais tout refaire
 
Je m'abreuve de rires, le temps est suspendu !
Ta silhouette frôlant, c’en est presque indécent,
Léger comme tes yeux dans ce temps distordu
Mon amour loin de tout je l’écris : bois mon sang !
 
Pour le son de tes pas, pour le son de ta voix
Je ressens ta présence au plus chaud des enfers
Tout au bout de mon âme, je soulève le drap
Étourdi de chandelles, je tombe las et me meurs.
 
… que de rêver en toute occasion ?
 
 
Conversation
 
« Et si... Si Dieu veut…
« Et le diable aussi ?
« Ecoute…Si tu restais ? Si on recommençait ? Et si Dieu le voulait, et le diable aussi, pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’on en sait ? Si on effaçait tout. Sauf le début bien sur, c’était bien le début, hein ?
« Très bien. C’est après que ça s’est gâté. Pas longtemps après d’ailleurs.
« …
« Je crois que là où nous en sommes arrivés, Dieu ne voudrait pas. Et le diable non plus.
« Qu’est-ce qu’ils en savent de l’amour eux pour prétendre savoir ?
« …
« Mais toi, tu voudrais ?
« C’est trop tard.
« Si on essayait ?
« On a déjà essayé.
« Sans doute pas comme il fallait. Pas en le voulant vraiment. Pas en y croyant suffisamment peut-être.
« Je n’y crois plus. Et je ne veux plus.
« Ah.
« Oui.
« Mais… si ça devait marcher ?
« Et si, et si, et si ! Mais arrête ! Avec des si…
« On peut déplacer des montagnes !
« Pfft ! Et mettre Paris en bouteille. Nous ne sommes toi et moi, ni Paris ni des montagnes. Notre Paris est en ruine et nos montagnes sont raplapla ! C’est fini et c’est comme ça. Il faut t’y faire. Je suis d’accord, c’est triste…
« Ne dis pas ça.
« Et pourtant, ça l’est ! Ce fut joli, ce fut agréable et puis ce le fut moins. Cela aurait pu être une belle histoire…Cependant, belle ou pas belle, elle est finie. Et ni Dieu ni diable n’y feront quoi que ce soit. Il faut se rendre à l’évidence et passer à autre chose.
« Tu veux oublier notre histoire ?
« Mais non, je ne veux pas l’oublier. Je veux qu’elle s’arrête. Pour garder les meilleurs souvenirs justement. Pour ne pas les noyer dans des mauvais.
« Tu en as des mauvais ?
« J’ai commencé.
« Et si on faisait une expérience ? Tiens ! Une semaine. Une semaine seulement, pour voir ce que ça donnerait…Une semaine de futurs bons souvenirs, après les mauvais ? Et puis l’éternité, car ça va marcher, j’en suis sur.
« Ni une semaine ni un jour ni une heure. Sois adulte pour une fois, accepte la réalité !
« Tu viens de dire que ce serait une belle histoire, on ne va pas passer à côté quand même. Hein ? Et si…
« Non !
« Si on essayait ?
« Phhiouu ! Tu vois, là, tu es en train de m’en préparer un de mauvais souvenir.
« Quoi donc ?
« Cette discussion stérile qui tourne en rond devant un mur. Allez, stop !
 
Et si ils avaient recommencé ?
Back to top
Publicité






PostPosted: Fri 25 May - 20:14 (2012)    Post subject: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Back to top
Display posts from previous:   
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> JEU N°82 All times are GMT + 2 Hours
Page 1 of 1

 
Jump to:  

Index | Create my own forum | Free support forum | Free forums directory | Report a violation | Cookies | Charte | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group