forum du cercle maux d'auteurs Forum Index

forum du cercle maux d'auteurs
Ouvert à tous les passionnés de lecture et d'écriture!

 FAQFAQ   SearchSearch   MemberlistMemberlist   UsergroupsUsergroups   RegisterRegister 
 ProfileProfile   Log in to check your private messagesLog in to check your private messages   Log inLog in 

Grand prix de la nouvelle Edit'O, A quai (nouvelle mouture)

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> BATAILLES DE PLUMES -> Les textes médaillés
Previous topic :: Next topic  
Author Message
Curieuse Annick D
Conjonction volubile

Offline

Joined: 20 Jun 2010
Posts: 1,869
Localisation: 82
Féminin Cancer (21juin-23juil)

PostPosted: Tue 1 May - 11:05 (2012)    Post subject: Grand prix de la nouvelle Edit'O, A quai (nouvelle mouture) Reply with quote

À quai

Hier, je t’ai attendu. Jusqu’au soir. Pour rien. Tard. Pourquoi t’es pas revenu ? Alors voilà, j’attends ! J’attends encore. C’est pas un métier que le tien. Non, pas un métier ! Et ma vie, tu penses que c’est une vie ?

J’ai nettoyé la fenêtre, tout à l’heure. Les reflets me gênaient, surtout quand le soleil donne dessus. Mais j’ai eu beau regarder, regarder, je ne te vois pas, toujours pas. Quand donc vas-tu te décider ? Même la vitre propre, je ne te vois pas. Alors, ça sert à quoi de nettoyer ?
J’ai ouvert en grand.
D’ici — de chez nous —, je vois tout. Le quai. Ça grouille. Les caissons qu’on débarque, les poissons en vrac, qui ondulent et s’agitent — il y en a qui tombent au sol, parfois —, les filets qu’il faudra réparer et les seaux qu’on récure… Ça sent l’écaille et l’urine, l’odeur des ports, l’eau sale et le moteur fatigué. Et tous ces chats qui traînent ! Je regarde, dans le ciel, au dessus, tournoyer les mouettes, ces charognes, à toujours guetter. Et qui chapardent les déchets. Ça criaille, ça criaille, sales bêtes ! Je les hais. Elles se foutent de ma gueule, oui ! Les mouettes, je ne les ai jamais aimées.
Chaque jour, il y en a qui arrivent, des bateaux. Et des hommes. Aussitôt, leurs femmes sont dessus, les embrassent. Les tirent vers la maison. Y a que toi qu’es pas là. Quand donc que, tu vas me revenir ?

Je t’ai préparé tes vêtements d’ici, sur ta chaise, dans la chambre. Tes vêtements de retour. T’auras plus qu’à prendre une bonne douche et, hop, droit dedans. Ça sent le propre et le confort de la maison. T’as toujours aimé ça, l’odeur de la maison, et mon odeur à moi aussi, parce que t’étais content d’être là, de me revoir, et les mômes pareil. Et tu me serrais contre toi, que j’aimais ça, tu me disais : « Content de te revoir ». C’est tout. T’as jamais trop aimé les bavardages. Et, moi, ça me suffisait. « Content de te revoir ». Content… Je comprenais, va. Mais je ne répondais rien. Tu savais. Où t’es, maintenant ? Qu’est-ce que tu fiches à tant tarder ?
Personne n’en a idée d’où tu es. Même au bureau du port, ils n’ont rien pu me dire. Que : « On ne sait pas. On ne sait pas… » Chaque fois que j’y vais, c’est pareil. J’irai plus. À quoi ça sert ?
Et la radio de bord, alors ? Pourquoi qu’on ne reçoit rien ? Elle est en panne ? Pourquoi que tu nous dis pas ? Et les autres ? Y a bien l’un d’entre vous qui pourrait… Au moins nous donner des nouvelles.

Là-bas, j’ai encore rencontré la Guiraude, la femme au Guiraud. Elle est comme moi. Sauf que sa fenêtre à elle, elle donne pas sur le quai. Alors, souvent, je la vois sur le port, debout, tout au bord, à attendre auprès des bateaux. Des fois, on dirait qu’elle va sauter tant elle se penche. Ça ne sert à rien d’attendre pourtant, elle sait. C’est comme moi à ma fenêtre, mais quoi faire d’autre ?
À chaque bâtiment qui revient, on espère. On guette. Et l’œil plissé pour mieux voir, à tarauder le lointain. Des fois que ce soit… Et puis, c’est pas. Et la Guiraude, ces jours-là, alors, elle se retourne vers moi, elle me regarde à ma fenêtre — elle ne dit rien, mais je devine, non : je sais — et je finis par lui faire signe : Viens donc.
Et elle vient. On se fait un café. Ou autre chose. Une bolée, une tasse de lait. N’importe quoi. Pour oublier. Mais on ne se dit rien. Non. Enfin, on ne parle pas de ça. Surtout pas de ça. On parle des gosses qu’ont grandi, que son aîné il fait dans l’hôtellerie et le second qu’il va bientôt le passer, son bac français, qu’il veut être professeur, plus tard, un bon métier de la terre. Et qu’on n’aura pas besoin de se faire du souci pour eux, à guetter l’horizon. Mais de ça, on ne parle pas. Ça porte malheur.
Pourtant, des fois, on en a bien envie… Nous deux, on se comprendrait.
Pourquoi que tu ne reviens pas ?

Hier… non, ça, c’était avant-hier, ou …, ils ont affiché un truc. On y est allé voir. Quand même. Au cas qu’on aurait des nouvelles du large.
Rien de neuf. On ne sait rien. Toujours rien. Disparus, on dirait.
Cependant, y en a qu’on refait le chemin, depuis, pas exprès pour voir, mais la même campagne. Les routes de mer, c’est toujours un peu pareil. Ils auraient pu les croiser, ou trouver des traces, au moins, des débris, quelque chose. Un signe. Mais rien, rien. Comme si…
Il y en a des trucs qu’on raconte. Des trucs qu’on se chuchote entre femmes, entre gens des quais. Des dérives qui vous mènent où faudrait pas. Des maladies qui déciment les équipages. Et des malédictions, aussi. Et des histoires de ces bateaux fantômes que les courants les emmènent on ne sait pas où. Mais qui vont… Des fois, on en a vu, qu’ils disent les hommes, avec des morts debout à la barre.
Nous, on n’est pas sûr si c’est vrai. Mais ça fait peur. Et si c’était comme ça que t’étais parti ? Et ton bateau sans plus de gouverne, à naviguer pour des temps infinis, sur des mers inconnues, sans le moindre espoir de retour au port ? Et sans même le savoir, où il va. Ça se pourrait ?
Y en a qu’affirment que c’est du pas possible, tout ça. Des menteries. Des légendes. Des trucs de vieux. Des conneries pour faire peur. Que, maintenant, avec les radios et tout… Mais, alors, pourquoi que tu ne reviens pas ?

J’ai serré des œufs au garde-manger, pour toi, et du beurre frais, et tout ce qu’il faut si tu revenais. C’est les rats qui les bouffent. Ils ont fait des trous dans le grillage, ces sales bêtes. Alors moi, j’en remets aussitôt des neufs, de tout ça. Je bouche les trous, et je recommence, chaque fois pareil, pour que… si tu reviens…
Je t’aurais fait des galettes, si t’étais revenu. Avec du lard grillé et du fromage fondu. T’as toujours aimé. Et une bolée de cidre du jardin. Ou deux. Ce cidre, je l’ai fait sans toi. T’es jamais là. Mais il sera bon encore, cette année. J’y ai goûté un peu, déjà. Dame, sûr, il te plaira. Je les connais, tes goûts.
Mais, qu’est-ce que tu crois que je peux faire, à toujours t’attendre ? C’est pas une vie que la mienne. Je ne me plains pas, mais c’est pas une vie. Toujours, j’ai attendu, on dirait. J’en peux plus.
Tiens, voilà mon Yann qu’arrive. Un bon gars, le Yann. Il ressemble à ton frère. Celui qu’on a retrouvé son corps en mer. À demi bouffé. Ils disaient tous que c’était les poissons. Mais, moi, je sais que c’est les mouettes. Des sales bêtes. Tu les entends pas criailler, ces charognes ! Et toujours à guetter et à tourner en rond, pour tout bouffer. Elles nous boufferaient tout, si on les laissait faire. Tu les a vues, quand les bateaux ils rentrent du port ? Si elles pouvaient, nous aussi, elles nous boufferaient. Des charognardes.
J’ai jamais aimé les mouettes. Des vautours. C’est pareil. Et des fois, je me dis… Je me rappelle ton frère, comme il était. C’était pas beau à voir.
— Salut, Yann, te voilà bien de retour. Vous avez fait bonne prise ? Tu restes encore combien de temps, avant la prochaine ? Assieds-toi donc, et raconte. Je te verse un verre ? Et t’as mangé ? T’as donc besoin de rien ? Sûr ? Dis-le, parce que, tu sais, j’ai tout ce qu’il faut au garde-manger.
Yann, c’est un vrai bon gars. À chaque retour, il vient me voir. Et d’autres fois encore, souvent, quand il est pas en mer. Il me dit : « Toujours à ta fenêtre, la mère ? À quoi ça peut servir ? » Je lui réponds : « Je regarde le paysage, et, la mer, j’ai toujours aimée, tu sais, même si… Et y a les bateaux. Y en a des beaux à voir. Je les connais tous. Ça me plaît de les détailler. Et les gens de même. Et je vérifie aussi que la pêche est bonne. » Je lui réplique rien d’autre que ça. Toujours un peu pareil. Mais pas un mot de toi. Je sais que ça l’agace que j’en parle, de son père. « M’en parle pas qu’il me fait. » Et je vois bien qu’il ne veut vraiment pas qu’on en cause. Alors j’en cause pas. Des fois, j’aimerais un peu, pourtant. Mais j’en dis rien. Pour pas qu’il aille se faire des idées. Un jour, je l’ai entendu : « La vieille, je crois bien que sa tête s’en va. Et que sa cervelle a pris un coup. » Alors je lui dis rien. De ça. Pour pas qu’il pense.
On a causé de sa femme. Et des petits. Des braves gars, mais que l’aîné veut être marin comme son père.
— Il devrait pas, j’y ai dit.
— Ouais, ouais, qu’il a répondu, il devrait pas. Mais quoi faire d’autre ici ? Et, la mer, il l’a dans le sang. Comme nous tous, depuis le temps.
Dans le sang… Ça m’a fait penser à toi. Et si la mer, justement, elle t’avait rentré dans le sang, à toi — en place de vrai ? Et que ton corps, maintenant, ça serait plus que de l’eau de la mer ? Ça fait si longtemps, si longtemps, que tu t’en es allé. Et si ton bateau il s’était… au fond, sur les sables du lointain, loin, loin. Il y en a tant et tant, des bateaux qu’ont sombré, après qu’ils soient partis. Pourquoi pas le tien ? Et on ne sait pas ce qu’ils deviennent, de vrai. Peut-être bien qu’ils s’en vont tout au fond, en suivant les courants… Y a des courants au fond, tu le disais souvent : « Y a des courants au fond. Ils emportent tout. » C’est rare qu’on les retrouve, alors, les bateaux. « Des fois, on devine des formes, sur les sables, un bout de coque, on dirait, ou comme un bâtiment entier, même… On n’est pas sûr, mais… On en a le frisson, de les voir. » Peut-être que toi, tu te balades de cette façon, maintenant, dans ta barcasse, à faire le tour du monde par le fond ? Ou alors t’es tombé à la baille et y a ton corps qu’a dérivé tout seul. T’avais mis ton gilet, au moins ? Mais où est-ce donc que t’as pu t’en aller ? Et jusqu’où ? Fais attention aux mouettes. Je voudrais pas… ces charognardes.
Si on te retrouve comment que tu seras ? Hein, comment que tu seras ? T’en as idée, toi ? Moi, non. J’ai plus idée de rien. Et, ma tête, c’est peut-être bien vrai qu’elle part à la dérive, comme dit le fils. Des fois, j’oublie des choses. Et même quand que t’es parti — ça fait si longtemps — et quel jour qu’on est aussi. Et le mois, c’est pas toujours certain. Souvent, je confonds. Je dois faire effort, pour me rappeler. Et, les années, c’est pire encore… Les jours, ils sont tous tellement pareils. Tellement pareils…
Je me lève. Un café, un petit bout de pain. J’ai guère faim. Ils disent que je devrais manger plus, mais j’ai pas d’appétit à me partager seule ma pitance. Je fais ma toilette, et je m’installe à ma fenêtre. Et puis j’attends. Tous les jours, je me mets à ma fenêtre. J’attends ton retour, au cas que le bateau, il reviendrait. Mais t’as tellement tardé, que, parfois, j’y crois plus guère, à ton retour. Aussi, t’exagères ! Tu trouves que c’est une vie, ma vie ? Tu pourrais faire un signe, au moins. T’arranger pour. Mais j’en parle à personne, de tout ça, ni de toi. J’évite. Tu penses bien ! Ils iraient raconter… ou ils croiraient que.
Pourtant, y a des jours, je me dis : Si, après tout, on ne sait jamais… Tu pourrais peut-être, malgré… ? Et parfois, même : Mais oui, bien sûr qu’il va revenir ! Dame, il est toujours revenu, les autres fois. Tu te rappelles ? Et je fais comme si de rien n’était. Il devrait plus trop tarder, maintenant. Depuis le temps. Et il y a ton linge, là-haut, qui t’attend. Alors, tu me diras : Content de te revoir et les mômes…
Eux, cependant, y a belle lurette qu’ils sont plus là, à la maison. Je t’expliquerai. C’est pas de ta faute si tu ne sais pas. Et je te dirai aussi, pour leurs petits à eux — tu les as jamais vus. Mais y a des œufs pour toi au garde-manger, des œufs du jour, et du beurre frais, avec une pointe de sel — pas trop, juste un peu —, comme tu aimes. Mais t’es long à revenir ! Qu’est-ce tu fais ? Je me lasse un peu, tu sais. D’attendre.

Tiens, voilà le jour qui s’en va. Il se fait tard, on dirait. J’ai pas de montre et ma pendule s’est arrêtée. Des années qu’elle ne fonctionne plus. À quoi pourrait-elle me servir ? À quoi servent les heures, et les jours ? Il y a plus personne sur le quai. Que des bateaux à l’amarre. Avec les cônes des réverbères. Des cônes dorés. Et fragiles. Tremblant. Et la nuit bleue autour, qui s’installe, grignote le jour, se pose. La mer, elle est si belle quand vient la nuit. Alors, il y a les lumières des maisons qui se reflètent sur sa peau de négresse, avec le clapotis qui doucement les agite, les déchiquète, les éparpille… Oui, c’est beau. Et tout est calme. On n’entend plus que le bruissement des vagues contre les pierres du quai. Un roulement léger. Un cloc, parfois, émouvant. Tout est noir. Presque. C’est tellement doux, le murmure de l’eau contre les pierres. Même les mouettes se sont tues. Parties. Où sont-elles, à c’t’heure, ces charognes ? Plus guère que les chats, qui s’attardent, à miauliner dans l’ombre. Ou se battre. Et leurs pas menus qu’on devine : Toc, toc, sur le sol nu. Invisibles. Le port sent le profond et le lointain, le là-bas inaccessible. Et le froid de la mer commence à m’entrer dans la peau, un froid salé et mouillé, qui me colle au corps, m’empoisse. M’emporte. Mais que j’aime bien. Peut-être que moi aussi je vais devenir eau de la mer, comme tu es ? Peut-être qu’alors je te retrouverai, que tu me reviendras ? Peut-être que les mouettes déjà me guettent comme elles ont fait de toi ? Comme ton frère… Tu te rappelles ses yeux ? Il ne la voyait plus la mer. Pourtant, il l’avait si fort chérie. Les mouettes, comment veux-tu que je les aime ? Tout le jour, elles me guettent, elles m’attendent. Y a que le soir qu’elles m’oublient. Mais, il est tard, pour sûr. Je sais. Et temps que je referme. Oui, il est temps. Peut-être que, demain…
Back to top
Publicité






PostPosted: Tue 1 May - 11:05 (2012)    Post subject: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Back to top
Felix
Conjonction volubile

Offline

Joined: 25 Mar 2012
Posts: 365
Localisation: Lyon
Féminin

PostPosted: Sun 13 May - 21:55 (2012)    Post subject: Grand prix de la nouvelle Edit'O, A quai (nouvelle mouture) Reply with quote

Magnifique... merci pour cette lecture
Back to top
Curieuse Annick D
Conjonction volubile

Offline

Joined: 20 Jun 2010
Posts: 1,869
Localisation: 82
Féminin Cancer (21juin-23juil)

PostPosted: Mon 14 May - 09:00 (2012)    Post subject: Grand prix de la nouvelle Edit'O, A quai (nouvelle mouture) Reply with quote

Merci à toi, Félix, pour ce merci.
Back to top
Jodie
Conjonction volubile

Offline

Joined: 21 Jul 2011
Posts: 1,896
Localisation: Forêt profonde
Féminin Scorpion (23oct-21nov) 虎 Tigre

PostPosted: Mon 14 May - 15:44 (2012)    Post subject: Grand prix de la nouvelle Edit'O, A quai (nouvelle mouture) Reply with quote

Superbe nouvelle en effet Annick. Tu mérites ton premier prix à n'en pas douter ( même si je n'ai pas encore pu lire les autres textes, ceux du recueil, car je ne l'ai toujours pas reçu!!). Merci aussi Okay
_________________
God as a dead robin ; God as the eye of a dead robin ; God as your barely visible reflection in the eye of a dead robin
Back to top
Curieuse Annick D
Conjonction volubile

Offline

Joined: 20 Jun 2010
Posts: 1,869
Localisation: 82
Féminin Cancer (21juin-23juil)

PostPosted: Mon 14 May - 18:22 (2012)    Post subject: Grand prix de la nouvelle Edit'O, A quai (nouvelle mouture) Reply with quote

Et bien me voilà à remercier des merci reçus. C'est beau, un merci.
Back to top
Display posts from previous:   
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> BATAILLES DE PLUMES -> Les textes médaillés All times are GMT + 1 Hour
Page 1 of 1

 
Jump to:  

Index | Create my own forum | Free support forum | Free forums directory | Report a violation | Cookies | Charte | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group