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Crime de Goût

 
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Curieuse Annick D
Conjonction volubile

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Joined: 20 Jun 2010
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Féminin Cancer (21juin-23juil)

PostPosted: Tue 17 Apr - 17:15 (2012)    Post subject: Crime de Goût Reply with quote


Crime de goût


Sophie a fait ses provisions pour l'événement. Le matin, dès l'ouverture, elle s'est rendue d'abord au marché aux truffes, pour être des premières à choisir. Elle n'en a pas acheté beaucoup. Ça coûte cher et, surtout, point trop n'en faut. Sinon, l'arôme se tue. Du reste, elle ne mettra pas tout. Par contre, elle a pris du premier choix. Ensuite, elle s'est rendue chez Cassage, pour sélectionner ses magrets et son foie gras frais, c'est lui qui fait les plus fins, ça ne se discute pas, puis elle a fini chez Belloc, pour… et…
Elle a tout.

Elle retourne à la maison, toute guillerette, en sautillant presque, sauf que ce n'est plus de son âge, alors elle se retient. Elle va encore te leur concocter un de ces chefs d'œuvre. Ils en seront tous babas.

*


Sophie a préparé sa table. Tous les ingrédients sont devant d'elle, alignés. Elle en fait un premier compte, vérifie s'il manque rien, tâte ici, renifle là, ajuste ailleurs, contrôle les pesées, relit sa fiche, se redit le fil des opérations. Tout est prêt. Ah, non ! Les noix. Pour un peu, elle les oubliait. Ce sont celles de son jardin. Du noyer de l'étang, bien plus goûteuses, de loin, que celles de la colline, elle ne sait pas pourquoi, mais c'est un fait : les meilleures noix du coin. Des fois, on lui en chaparde. Elle les écale amoureusement, les pose sur la table, avec le reste.
Elle s'éloigne d'un pas, mire d'un œil satisfait l'ensemble. Que des produits de qualité. De bons produits pour une bonne cuisine, y a pas moyen de faire autrement. Un plat réussi, ça se devine par avance, rien qu'à la vue. Le tableau qui s'étale devant elle est déjà un tableau de maître.
Au tour des ustensiles. Elle les a sortis sur le dessus du buffet tout à l'heure, les inspecte un à un, les examine d'un œil critique. Pour la forme. Ils sont tous en parfait état. Elle y veille assez.
Elle a enfilé son tablier de travail, se relave les mains.
Elle peut commencer.

*


Ils se sont installés sur la place. À l'ombre, comme chaque année. Pourtant le soleil est plutôt raisonnable, mais c'est la tradition. L'essentiel est qu'il ne pleuve pas. On se serait retiré sous la halle, mais ce n'est pas l'habitude, et on n'aime pas.
On a dressé, bout à bout, de longues tables de bois, posé de grandes nappes blanches dessus. Des vraies, avec les plis qu'on voit, pas des moches en papier qu'on jette après. Non, des nappes en tissu damassé qu'on doit laver avec soin à chaque fois. Et repasser. La bonne cuisine ça se reçoit dans de beaux plats et sur une belle table, sinon ça gâte le goût.
Sur le damas usé par les lessives et l'âge, les verres à pied accrochent en facétie les rayons du soleil, qui se faufilent à travers les feuilles pour rire et s'amuser. Personne n'y prête attention. Dans les assiettes à liseré d'or, on a déposé les serviettes pliées en bonnet d'évêque, avec une fleur piquée. Les couverts astiqués de près luisent en douce de chaque côté.
Ils ont repéré chacun leur place, marquée d'un bristol plié en chevalet, et ils se tiennent debout derrière la chaise en échangeant quelques mots polis. Ils sont déjà tout à l'importance de leur tâche. Pas d'apéritif, faut garder la bouche vierge.
Ils se sont assis. Et ça commence…
On se tait.
On les sert, des jeunes de l'école hôtelière. Et, ensemble, avec pondération, ils portent à leurs lèvres les mets soigneusement préparés, qu'on leur apporte tranquillement les uns après les autres. Ils les mâchent lentement, sans un regard autour d'eux, fermés au reste du monde. Ils n'entendent pas les bruissements bavards des frondaisons, ne perçoivent pas la douceur inquiète de l'air, n'écoutent rien, que le discours de leur papilles en éveil, guettant les soupirs satisfaits de leurs muqueuses attentives, déchiffrant la musique des parfums qui montent à leur assaut. Tous leurs sens sont convoqués. Ce qu'ils font aujourd'hui est très important.
Ils mangent peu. Savourent beaucoup. Le temps passe.
Entre chaque plat, on attend. C'est la règle. Mais ils ne s'ennuient pas.

Du public, par moment s'échappe un chuchotis discret, un remue-ménage de jambes fatiguées, pas davantage. Un silence recueilli s'est posé sur le village. Tandis que l'office se déroule sans encombre, les bouches des curieux assemblés mâchent dans le vide des denrées imaginaires, dégustent des mets virtuels au nom qui font rêver, mesurent du bout des dents la tendreté d'une viande sans autre existence que celle qu'ils lui prêtent, recueillent des arômes échappés, des senteurs imprévues, les assemblent, imaginent, se régalent de l'impossible.

Et c'est le tour de Sophie. Elle a revêtu sa robe des grands jours et noué par-dessus son tablier d'apparat, celui bordé de dentelle au crochet qui lui vient de sa grand-mère. Elle s'avance à pas comptés, le geste moelleux, le maintien ferme mais sans raideur, le regard franc. Elle dépose son plat au centre de la table : « Maigret de canard masqué à ma façon ».
Les visages se sont levés vers elle. On la connaît, on la reconnaît, mais on n'ose lui sourire. Ce moment est un moment trop important. Après qu'ils aient tous vérifié l'harmonie sans faille de la mise en plat, admiré le doré subtil de l'ensemble et le brun précis du jus, humé les parfums qui s'élèvent en encensoir de la viande transfigurée, on découpe.
Les jeunes de l'école hôtelière, tenue où rien n'est à redire, approche douce, saisie caressante et courbette onctueuse, déposent avec respect dans l'assiette des convives une portion minuscule du magret de canard masqué. On n'est pas là pour se goinfrer.

Dans la foule, l'attention s'est rassemblée, la concentration est à son maximum, avec une tension douloureuse, proche de la ferveur extatique. Les mandibules marmonnent dans le vide, malgré eux, des prières sans paroles. On avale sa salive.
On a faim. Une faim qui commence à se faire exigeante, depuis le temps qu'on est là, à ne rien faire que regarder… La maison n'est pas loin et le repas là-bas les attend. Pourtant, personne n'a envie de renoncer. Tous, ils restent.
Le plus dur à supporter ce sont les odeurs. Et le magret de Sophie, pour les odeurs !… Qui, aujourd'hui, va l'emporter, le prix ? Encore Elle ? Elle va finir par décourager tous les autres candidats, c'est ce qu'on se dit à chaque fois. Mais non, chaque année, ils sont là, toujours aussi nombreux, à relever le gant. Comme dans le grand ouest, exactement, celui d'Amérique. Il en vient de partout pour la provoquer en combat singulier, la grande Sophie. Sauf qu'ici, rien à craindre pour sa vie, les armes, ce sont les truffes, le foie gras, les confits, le cassoulet, les plats du terroir et l'art de les tourner au mieux. Et mieux que Sophie, c'est difficile. Primus perpetus, on dirait en Belgique, voilà ce qu'elle est. Imbattable. Et malgré ça, tous les ans, on tremble. Qu'est-ce qu'elle va nous avoir inventé, cette année ? ils se disent tous, même ceux qu'ont pas les honneurs de la table. C'est qu'ils en sont fiers de leur Sophie.

Sophie a repris sa place dans les rangs des spectateurs, elle regarde, elle attend, sûre d'elle, mais tout de même une pointe de peur au ventre. Si elle avait mis trop de sel, ou pas assez de graisse, ou si la truffe avait trop donné ? Ou pas assez ? Ou si… Mais, bon, elle ne devrait pas avoir à craindre. Pas un qui la vaut. Et jamais, elle pense, elle ne s'est approchée à ce point de la perfection culinaire. Sa recette, elle l'a travaillée toute l'année. Encore une dont on devrait entendre causer. Malgré ça, elle lorgne avec inquiétude le visage des jurés, détaille leur gestuelle à l'instant où la sublime nourriture se pose contre leur langue, guette dans leurs yeux un signe de contentement retenu à la minute où les dents entame les chairs, croit déceler une lueur de joie furtive et extasiée à la seconde où la bouchée longuement savourée franchit pour finir leur gosier. Déjà, malgré elle — elle a beau s'en défendre —, elle se voit monter vers l'estrade qu'on a dressée là-bas, à l'autre bout de l'esplanade, avec les pupitres pour les musiciens tout prêts à côté. Elle avance, modeste, mais d'un pas assuré, gravit les trois marches, enlève son tablier, le garde à la main, écoute les discours, les compliments, les descriptions élogieuses, opine du chef. Le maire l'embrasse, le préfet lui donne l'accolade, le sous-préfet sourit, on la félicite, on la congratule, on lui dit tout le bien qu'on pense de sa cuisine et encore plus de ce sublime Maigret de canard masqué à sa façon, qui dépasse cette année encore et de beaucoup tout ce qu'elle a pu… Et…
C'est à ce moment précis que Sophie voit un des jurés se dandiner sur sa chaise, un vieux, barbu jusqu'au ventre. Il se penche vers un des jeunes de l'école hôtelière, lui parle. L'autre a pris un air surpris, choqué même, se penche vers le vieillard, semble exprimer son désaccord, formuler, avec toute la déférence et le respect qui convient à sa position, la réprobation que fait lever en lui les propos inacceptables du barbu. Mais le juré insiste, les mains croisées sur son ventre, avec une horrible grimace.
Le jeune s'éloigne.
Sophie, inquiète, guette son retour.

Il est là. Près du barbon. « Vous êtes sûr ? » lui demande-t-il. Elle a lu les paroles sur ses lèvres. « Oui », répond le barbon. Sur un plateau minuscule, qui accroche la lumière, le jeune de l'école hôtelière a posé un verre d'eau et autre chose, qu'on ne voit pas. Il le tend au bonhomme. Le bonhomme prend la chose, la jette dans le verre. Des bulles se forment, l'eau se met à pétiller. Le scélérat porte le verre à ses lèvres…
Sophie est près de lui.
L'infâme grison s'écroule en emportant la nappe blanche damassée. On entend un bruit de vaisselle cassée. Une clameur suffoquée se lève de la foule. Les jurés sont tous debout, le visage atterré, muets d'effroi, tournés vers le vieux et les restes souillés du délicieux magret inachevé, qui s'est éparpillé dans la poussière. Un si bon magret, quel gâchis ! Le barbu se tient le ventre à deux mains, d'un air dubitatif, il essaie de parler. On ne perçoit qu'un gargouillis de mots sans signification. De son bide s'échappe un jus épais, mal cuit. Sophie repose d'un air triomphant, sur la table de service, le grand couteau à découper couvert de sang que rehausse encore l'arôme subtil de son magret de canard masqué.




Last edited by Curieuse Annick D on Thu 19 Apr - 11:45 (2012); edited 1 time in total
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PostPosted: Tue 17 Apr - 17:15 (2012)    Post subject: Publicité

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Malvoisin
Conjonction volubile

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Localisation: Ile-de-France
Masculin Capricorne (22déc-19jan) 馬 Cheval

PostPosted: Wed 18 Apr - 21:53 (2012)    Post subject: Crime de Goût Reply with quote

Une chouette nouvelle, Annick, et une fin rondement expédiée. Les Gascons belges hésiteront à critiquer la nourriture quand tu les inviteras...
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Curieuse Annick D
Conjonction volubile

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Féminin Cancer (21juin-23juil)

PostPosted: Wed 18 Apr - 22:31 (2012)    Post subject: Crime de Goût Reply with quote

Merci Malvoisin, mais il faut reconnaître qu'il y a des choses qui ne se font pas.
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Ham
Conjonction volubile

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Joined: 29 Dec 2010
Posts: 156
Localisation: Rouen

PostPosted: Wed 18 Apr - 23:49 (2012)    Post subject: Crime de Goût Reply with quote

bien saignant le magret c'est encore comme ça qu'il est le meilleur, et puis une faute de goût se paie toujours , bien fait! Very Happy j'ai vraiment adoré !!!
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"La perversion de la cité commence par la fraude des mots"
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PolluxLesiak
Conjonction volubile

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PostPosted: Thu 19 Apr - 06:40 (2012)    Post subject: Crime de Goût Reply with quote

Savoureux - si j'ose dire ! Bravo pour ce prix bien mérité, Annick !
(1 commentaire en MP en prime Confused )
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Curieuse Annick D
Conjonction volubile

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Féminin Cancer (21juin-23juil)

PostPosted: Thu 19 Apr - 10:39 (2012)    Post subject: Crime de Goût Reply with quote

Merci à vous. je me suis régalée à bâcler vite, vite, cette nouvelle, la veille de l'envoi.
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