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Les textes du jeu 79 bis

 
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PostPosted: Sun 4 Mar - 20:10 (2012)    Post subject: Les textes du jeu 79 bis Reply with quote

  
L’esprit de liberté 
  
Mars 1871. 
Débraillé comme un étudiant, les poings dans les poches de mon paletot, je rejoins les insurgés bien décidés à en découdre avec celui qui prétend mater la canaille parisienne. Tous, hommes et femmes des classes populaires, nous montons à la butte Montmartre pour empêcher la troupe de s’emparer des canons. A notre grande surprise, les hommes du régiment fraternisent avec nous. Quand l’ordre est donné de tirer sur la foule, ils mettent la crosse en l’air. Dès lors, dans les faubourgs de la rive gauche, s’élèvent spontanément des barricades faites de pavés et divers matériaux. Les gardes nationaux eux-mêmes les hérissent de leurs fusils. Tel Gavroche, l’enfant des rues, je gravis un des monticules et debout, les cheveux au vent, je chante à tue-tête : 
« On est laid à Nanterre, 
C’est la faute à Voltaire, 
Et bête à Palaiseau, 
C’est la faute à Rousseau. » 
Puis je saisis une des armes plantées dans le tas et je la brandis avec fierté en signe de victoire. On m’applaudit, on m’acclame. Je reprends les couplets de ma chanson. En cet instant, je me sens fort, je me sens libre, tout m’est possible ! On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, c’est l’âge des espérances et des chimères. Animé d’une folle ambition, je me sens capable d’accomplir de grandes choses. Et c’est pourquoi j’ai juré d’adorer toujours les deux déesses, Muse et Liberté. 
Mais un peu plus tard je déchante. Dans un jardin de la rue des Rosiers, deux généraux viennent d’être exécutés par leurs propres soldats : ils ont deux trous rouges au côté gauche. 
  
Mai 1968. 
A la sortie du lycée Saint-Louis, je vois des jeunes embarqués dans des cars de police. La Sorbonne vient d’être évacuée sans ménagement par les forces de l’ordre. Je me joins aux émeutiers de plus en plus nombreux qui se regroupent sur le Boul’Mich. Retrouvant les réflexes des communards, nous faisons du Quartier Latin notre champ de bataille. La tête nue et le poing levé, nous scandons en chœur : « CRS, SS ! CRS, SS ! » Face à nous, en rangs serrés, les policiers casqués, armés de matraques et de grenades lacrymogènes, se cachent derrière leurs boucliers. Ils sont prêts à charger, mais ils ne nous font pas peur. Ils n’ont rien d’humain, ils n’ont pas de visage, leur carapace ne laisse paraître aucun sentiment. Les pavés fusent et ricochent en cadence dans un bruit de claquement mat. Tandis que mes camarades continuent à lancer des slogans libertaires, je m’avance vers le double cordon, un pavé à la main. On est insoucieux du danger quand on a dix-sept ans. Et pour me donner du courage, je me mets à chanter : 
« Je suis né à Nanterre 
C’est la faute à mon père 
On m’a pris au berceau 
C’est la faute à Rimbaud 
Je ne suis pas libraire 
C’est la faute à mon père 
Je ne suis qu’un maraud 
C’est la faute à Rimbaud » 
Ma voix est couverte par les clameurs des manifestants. Au même moment une grenade éclate à mes pieds, me stoppant dans mon élan et me faisant suffoquer. Puis les coups de matraque se mettent à pleuvoir sur ma tête et mon dos. Je m’affaisse sans connaissance. 
« Je suis tombé par terre, 
C’est la faute à mon père, 
Le nez dans le ruisseau, 
C’est la faute à Rimbaud » 
  
SOUVENIRS DE JEUNESSE  
Nous nous sommes perdus de vue le jour où chacun a suivi son bataillon, direction Metz. Il emboîta les pas du maréchal Bazaine et moi, ceux du maréchal Mac Mahon. Nous étions tous les deux à portée des lignes de tir de Frédéric-Charles de Prusse, mais sans jamais nous croiser.
Sur les champs de bataille, je n’aperçus à aucun moment son chassepot, même aujourd’hui, lorsque nos troupes effectuèrent une jonction pour un ultime assaut du côté de Sedan. Une tentative désespérée après des heures de luttes sanglantes pour que,  finalement, l’état-major français s’avoue vaincu et autorise les hommes à détaler tels des lièvres.
 Au cours de la journée, sous les balles ennemies, je n’avais guère eu le temps de penser à lui. J’avais ma peau à sauver et celles de mes adversaires à trouer. Cependant, s’il m’avait frôlé lors d’une percée ou d’une reculade, mon cœur aurait deviné sa présence, même furtive. Son odeur ne m’aurait pas échappé malgré le soufre irritant nos naseaux, la fumée des obus obscurcissant la vue ou la mort fauchant à tour de bras et emportant avec elle la raison des survivants.  
Maintenant, repliés à distance respectable des bases prussiennes, et après avoir ramassé nos blessés, abandonné nos morts, récupéré des armes et quelques munitions, nous avions enfin gagné le droit de nous reposer ou de nous divertir.
Malgré la cohue, persuadé qu’il errait aux alentours, je partais à sa recherche. Une fièvre irriguait mon corps rompu par la fatigue, réveillait mon désir.
 Je fis le tour de l’étang voisin où certains fantassins piquaient une tête, tandis que d’autres écrivaient à leur bien-aimée ou somnolaient à l’ombre d’un épicéa. Les uniformes des différents bataillons se mêlaient sans discernement. Un besoin d’oubli se faisait impérieusement ressentir après les heures terribles que nous venions de partager.
Je passais d’un groupe à l’autre, aux aguets, interrogeant chacun, sans succès.
Après avoir longé l’orée d’un bois jouxtant notre jolie mare vert émeraude, las, je m’apprêtais à rebrousser chemin, c’est alors que je rencontrai ce jeune rouquin aux yeux bleus et aux taches de rousseur dissimulées sous une épaisse couche de crasse. Il me conseilla de suivre un sentier plus au sud débouchant sur un champ à l’écart des troupes au repos. Je suivis ses indications et découvris un trou de verdure baigné d’une douce lumière. Mes yeux émerveillés se promenèrent sur ce paisible val, dominé par une fière montagne, et bordé d’herbes folles mêlées aux haillons d’argent d’une rivière encore vierge du sang de nos soldats.
Soudain, je l’aperçus, au loin, étendu, la tête nue effleurée par un léger vent, la bouche ouverte. Ses pieds reposaient dans les glaïeuls et sa nuque dans le cresson bleu. Il dormait.
J’avançais à pas feutrés, les sens en éveil, le cœur battant la chamade, le sourire en bandoulière, et la main tendue prête à caresser sa peau. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. On n’est pas sérieux quand on est amoureux.
À mon approche, il ne bougea pas, n’esquiva pas le moindre geste. Pâle, tel un enfant malade, il faisait un somme tout en souriant à la vie, malgré le froid qui l’enveloppait. À travers les feuillages, les rayons du soleil l’irradiaient sans le réchauffer. Ses narines ne frémissaient pas sous les parfums offerts par la luxuriante nature qui le berçait doucement.
Il avait deux trous rouges au côté droit.
  
  
Double dose  
  
Ce matin, je n'ai rien à envier à Pinocchio; j'ai une sacrée gueule de bois. Je pensais que Morphée m'aurait aidé à dessoûler mais ce n'est pas vraiment le cas et je vois encore tout en double.  
Faut dire qu'hier soir, j'ai fêté mes dix-sept ans. Et comme ça n'arrive qu'une fois dans la vie, je n'ai pas fait les choses à moitié. J'ai picolé jusqu'à plus soif. Plus faim même. A tel point que j'en ai vomi mon quatre heures aux environs de minuit et de la cuvette des toilettes.
 
Heureusement que ma mère n'est pas venue sinon je me serais fait appeler Arthur alors que ce n'est pas mon prénom et qu'elle n'est pas alzheimerienne. Moi qui la connais comme si elle m'avait fait, je suis sûr qu'elle aurait voulu tout nettoyer. Devant les autres, ça aurait fait désordre et elle aurait fait tache. Mais pas d'huile.
 
Je l'avais pourtant invitée mais elle a préféré ne pas venir. Comme je la comprends, mes délires d'adolescent ne la font plus rire depuis longtemps. Question de génération. Elle c'est Sinclair et Lepers, moi c'est plutôt Sinclar et Lafesse. En un mot. Ou deux.
 
On s'est donc retrouvé entre jeunes de mon âge, des potes de lycée pas sages, des copains de passage, ma copine de massage et ses amies de repassage. Les filles parlaient chiffons et les gars le sont devenus. Faut dire qu'à enchainer les doubles « Vodka Bison » à la vitesse de l'animal du même nom, on a tous eu l'esprit vaseux des pochtrons minés bien avant l'aube. Et on s'est mis à faire n'importe quoi parce qu'on est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
On a commencé par un « Ricaraoké » sur une compilation de chanteurs morts, au moins artistiquement. Bien que d'un principe enfantin, ce divertissement est fortement déconseillé à tous les mioches, les beaux, les moches et ceux à tête de pioche ; tu siffles un Ricard cul sec si tu as réussi à te retenir en pareille circonstance, puis tu siffles un air ringard sous le regard hagard ou goguenard des autres nanards du soir.
Après, les mecs se sont mis à rouler des joints et les filles sous la table pour fumer la moquette. On s'est tous bien marré. Sauf Lucie, ma moitié qui boudait dans son coin, sous prétexte que c'était le bordel et que je n'étais pas assez au bord d'elle. Comme je n'ai pas saisi la nuance et qu'elle pleurait comme une Madeleine qui aurait laissé filé son bas de laine, je l'ai mise devant la console parce que je sais que ça la console.
 
Pendant que ma muse faisait mumuse, je me suis connecté sur le Net alors que je ne l'étais plus vraiment. Ca a dégénéré quand j'ai tourné la cam sur ceux qui faisaient tourner la came. Ils étaient tous comme les chats une nuit sans lune, des pas gris clair mais bien défoncés, conscients malgré tout du tableau peu reluisant que je faisais d'eux sur la Toile. Ils m'ont alors traité de tous les noms. Ca m'a fichu un coup et j'ai voulu leur en servir un autre pour calmer leur ardeur. Mais il était trop tard.
 
Blessé dans mon amour plus tout à fait propre, je ne les ai pas raccompagnés jusqu 'à la porte ; puisque j'étais odieux, j'ai laissé Lucie faire.
 
Le problème, c'est qu'elle les a suivis.
Et me voilà, douze heures plus tard, comme un clown triste sans fard mais avec son cafard, plus tout à fait saoul, mais tout à fait seul. Dans le miroir, je regarde mon double qui m'oblige à voir la réalité bien en face; il est grand temps pour moi de mettre ma jeunesse en quarantaine car, il me faut l'admettre, je n'ai pas d'autre choix, hier j'ai eu deux fois dix-sept ans.
  
  
Leçons particulières  
Lucie : frimousse ronde, souriante derrière des lunettes cerclées de noir, plus fillette qu’adolescente. Super douée et super gentille, de l’avis de la plupart de ses camarades, en admiration devant la petite puce de quatorze ans qui avait atteint sans difficulté aucune la classe de première. Qui, en autre, était toujours prête à réexpliquer un exercice de mathématiques, à souffler quelques idées pour une dissertation. Les garçons ? Elle ne semblait pas s’en soucier.
 
Kevin : arrivé en janvier à Jean Zay, pour lui le lycée de la dernière chance. Deux ans de retard et une exclusion. Un poil dans la main mais une silhouette d’athlète, un regard bleu et un sourire à damner un bataillon de nonnes. Les cœurs des demoiselles avaient chaviré.
 
Seule Lucie avait continué son bonhomme de chemin jusqu’à ce que le garçon sollicite son aide. Il galérait en français, matière qu’il détestait. Lire, ça le gonflait. Le hic, c’est qu’il avait promis à son père d’obtenir la moyenne aux épreuves de fin d’année, faute de quoi un internat en rase campagne lui ouvrirait les bras. Elle était vachement forte, elle serait hyper sympa de lui filer un coup de main Elle avait rajusté ses lunettes sur son nez, froncé les sourcils, levé les yeux vers le gaillard de trois ans son aîné et répondu : « OK» » Depuis, on les voyait plusieurs soirs par semaine attablés dans un bar du quartier devant un café ou un coca.
 
Lucie reprit avec Kevin les textes étudiés en classe, rédigea des plans de commentaires, corrigea ceux de son élève, prodigua des conseils. Ce n’était pas chose facile, il avait toujours une plaisanterie au bord des lèvres, ou des mimiques de découragement qui provoquaient d’irrésistibles fous rires. Une complicité se noua entre eux. En lisant du Balzac, leurs mains se frôlèrent ; après une page de Maupassant, Kevin enserra de son bras la taille du petit prof. Il prit l’habitude de l’embrasser, sur les deux joues. Elle renonça à sa queue de cheval de gamine, laissa danser ses boucles blondes sur ses épaules, chipa à sa sœur un peu de maquillage.
 
Début juin, ils entamèrent leurs révisions au jardin public. Roman figurait sur leur liste. Lucie ouvrit le livre avec un peu d’appréhension : Kevin s’était montré si critique un mois auparavant avec ce poème « ringard » de Rimbaud, raillant, entre autres, « les bocks et la limonade », leur substituant du whisky et un joint. Ce soir-là, il en fit une lecture pleine de sensibilité. Il murmura dans un souffle « un baiser qui palpite, là, comme une petite bête » et posa ses lèvres sur celles de Lucie. La séance de travail se termina en caresses et baisers plus gourmands.
 
Premier amour, premiers émois pour Lucie qui s’imagina reconnaître en Kevin le prince charmant de ses rêves d’enfant. Ils continuèrent à se comporter en classe comme des camarades. « Leur idylle était leur secret » disait Kevin. Un si doux secret à partager ! Le soleil brilla pour Lucie jusqu’à fin juin. Le 1er juillet, elle pleura lorsque Kevin s’envola pour les Maldives. Les notes de français arrivèrent. Excellentes pour l’adolescente qui resta de bois. Elle attendait des nouvelles de son prince, étrangement silencieux.
Il finit par téléphoner.
—11 à l’écrit, 12 à l’oral !Sauvé ! Merci !... Au fait, je déménage en août…
— On pourra tout de même se voir ?
— Ben… je crois pas… ce sera difficile.
— Je croyais … en fin, que nous, c’était…
Un silence, puis la claque, cinglante.
— Sérieux ? On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
  
  
Eloge à un artiste pas si connu         
  
Paul était si sérieux à dix-sept ans que son père, militaire de carrière – capitaine d’infanterie pour être exact – en concevait quelques craintes…  
Jamais il ne l’exprima à voix haute mais une question le taraudait fréquemment : son fils pourrait-il être homosexuel ?  
  
Il ne connut jamais la réponse à cette question car sa vie s’acheva brutalement le 20 octobre 1992. Normal pour un militaire me direz-vous mais la cause en fut pour le moins singulière ! En allant voir un nouveau film d’action au cinéma – Une saison en enfer – il s’endormit et mourut étouffé par son képi. Non, non, je ne plaisante pas…et si vous vous voulez vraiment tout savoir, c’est son secret qui l’a tué. Quel secret ? Je ne sais si je puis…bon d’accord, approchez vous un peu…les films d’action l’ennuyaient à mourir…mais bon un militaire vous comprenez, image oblige…  
  
Cette fin originale eut pour effet de pousser Paul dans un travail acharné. Il terminait premier en tout et sa mère, pleine de fierté, compensait le ridicule de la mort de son mari grâce à son aîné prodige. Bien sûr, la jumelle dizygote de ce dernier, benjamine de quelques minutes, dépareillait dans le tableau ; préférant drogues et fêtes à l’étude, elle était le « cancer » de sa mère.  
Cancer qui finit par atteindre son bien-aimé fils puisque le 10 novembre, jour funeste par excellence, elle transmit le Sida à son frère. Nul ne doute que son père, obsédé par l’homosexualité, en aurait déduit l’inverse mais ce fut Christine, sa fille, qui, oubliant une seringue usagée dans le lit de son frère, provoqua le drame. Elle mourut quelques jours plus tard, le 18 décembre, d’une overdose dont on ne saura jamais si elle fut volontaire ou non.  
  
Devant cette avalanche de drames, Paul prit une décision : il sera peintre. Il dessinera les maux de la vie en donnant des couleurs aux voyelles ; il écrira ses tableaux ! Il était doué, la technique lui fut donc facile à acquérir mais il hésita longtemps entre impressionnisme et abstrait avant de faire son choix qui fut, comme vous le savez tous ici, particulièrement judicieux. Rappelez-vous son premier tableau représentant le « le noir corset velu des mouches » ou encore celui des deux trous si rouges…  
  
Et quand sa mère, excédée par tant de lucidité (inutile de dire qu’elle ne le vit pas ainsi à l’époque), finit par lui dire :  
-        Mais Paul, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans !  
Il répondit :  
-        C’est vrai maman, mais demain j’en aurai dix-huit !  
Et il partit, dès le lendemain, avec palettes, toiles, pinceaux et peintures, en Inde, pays coloré par excellence.  
Intransigeant, il peignit inlassablement pendant trois ans puis, n’ayant plus rien à dire, il voyagea partout. Je vous conterais bien quelques anecdotes croustillantes mais je n’en ai ni le temps ni vraiment l’envie…sachez seulement qu’il mena la vie dure à sa maladie, ne s’arrêtant qu’harassé de fatigue !  
Il l’ignora aussi longtemps qu’il put ; elle le rattrapa il y a quelques jours, le 10 novembre2011, fêtant bien tristement sa venue en lui.  
  
Il fut un grand peintre et un merveilleux ami. En tant que meilleur ami du défunt, je voudrais finir l’éloge de Paul, mort bien trop jeune dans sa 37ème année, en le conjurant d’emmener avec lui sa palette pour repeindre le ciel qui en a bien besoin.  
Salut Paul et à bientôt, peut être… 
  
  
Vilaines 
  Mes parents m'ont eue très jeunes : on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans ! Suivirent rapidement deux autres filles, qui me furent en quelque sorte confiées : si bien que je devins très tôt à la fois l'aînée de mes sœurs, et l'aînée de mes jeunes parents.
 
Notre maison provisoire semblait effondrée sur elle même. Elle jaillissait, défoncée, entre deux champs pelés. Les jouets croupissaient dans des flaques d'eau. Souvent, dans cette maison, nous étions seules, le jour, le soir. Je me débrouillais avec le frigo.
 
Mes parents surgissaient, sans prévenir : soudain, ils étaient là. De leur vie nous ne savions rien, sinon qu'elle se passait loin de nous la plupart du temps.
Ils étaient d'une beauté qui me coupait le souffle.
Vêtus de ces jeans qui semblaient avoir poussés avec eux, leurs orteils brunis passés dans des sandales en corde, d'une blondeur inépuisable, d'une jeunesse intarissable.
J'étais subjuguée.
Ils brillaient comme de froids soleils, entourés d'admirateurs toujours renouvelés. Je préférais rester avec les petites à l'abri du jardin.
 
Le soir, commençaient les disputes. Je montais mes sœurs et les couchais dans mon lit, je réglais le réveil. Ma voix racontant des histoires couvrait les bruits effrayants de la bagarre. Le matin, nos parents dormaient encore : nous déjeunions toutes les trois, dans l'odeur du café et des cendres froides, puis on se débarbouillait, je les faisais réviser.
 
Pour aller à l'arrêt de bus, il fallait passer devant une porcherie. Des chiens hargneux bondissaient contre la grille, en montrant les crocs. La grille était basse, nous avions peur.
 
Dans cette ferme, une fille hurlait à intervalle régulier.
 
Parfois on la voyait marcher sur le chemin de terre, longtemps avant d'arriver sur le goudron.
Sa petite silhouette grossissait à mesure qu'elle approchait.
Elle pouvait avoir douze ans.
Elle était enceinte jusqu'au cou.
 
Pour raconter cette enfance, il faudrait inventer des mots, des mots qui font se dresser les cheveux sur la tête.
 
L'école. Les maîtresses. Nos cheveux longs jusqu'aux fesses, inextricablement emmêlés malgré nos efforts. Nos pantalons trop courts. On voulait rencontrer nos parents, j'inventais des histoires.
 
Le midi nous mangions chez notre grand-mère. Elle nous faisait toujours le même repas. Si nous étions fatiguées, elle nous incitait à ne pas aller à l'école. On restait sur son lit et on regardait la télé avec des tartines de Nutella. Notre grand-mère était aimante. Sans jamais émettre la moindre critique, elle nous montrait un autre chemin, un chemin doux bordé de prairies vertes et fleuries. Je pouvais tout lui dire. Je pense souvent qu'elle nous a sauvées du désastre. Elle avait trois pièces hautes de plafond en enfilade, dans la vieille ville, un piano et deux chats. Un soir elle fut verbalisée pour tapage nocturne (Bach au piano après 22 heures). Les policiers s'excusèrent et burent son café.
 
Au retour nous naviguions entre les champs jaunes. Les chiens aboyaient. Les porcs grognaient. La fille enceinte nous faisait un doigt d'honneur. Au bout du chemin, notre maison, toutes lumières éteintes, sans personne dedans.
 
La vie était à peu près incompréhensible.
 
 
Hiver 17 
 
Ma chère maman, 
              Déjà un an loin de toi, une longue et éprouvante année durant laquelle chaque jour tu trembles autant que moi. Cela fait des semaines, peut-être même des mois, que je ne reçois pas de tes nouvelles. Le temps passe d’une manière si étrange ici que je ne sais plus trop bien. Je t’en prie, ne t’en vexe pas.  Nos conditions de vie se sont améliorées depuis le mois d’avril, depuis cette terrible date qui ne sera plus pour moi celle de mon anniversaire, mais d’une apocalypse. L’un de mes camarades recommence à ramasser notre courrier ; le colonel a affirmé qu’il arriverait de nouveau à destination, et nous l’avons applaudi, bêtement, comme des gamins, tant l’image de nos familles ouvrant nos lettres, pleurant à la lecture de mots tracés à la hâte, nous porte dans ce bel espoir de tous vous revoir.
            Depuis une semaine, le froid glace les tranchées et nous fige dans une immobilité qui n’arrange rien. Pourtant, aucun d’entre nous ne se plaint, les offensives du printemps nous ont tellement meurtris que, depuis, nos corps se sont habitués à l’horreur. Parfois, il pleuvait des cendres mêlées de terre des heures durant, nous ne pouvions plus respirer. Et puis, des éclats, un tonnerre incessant qui nous assourdissait, alors même que des bourrasques explosives nous aveuglaient. Je ne sais pas ce qui me fatiguait le plus, ces sifflements de balles perdues, ou la veille forcée au fond de notre trou boueux. Il m’est impossible de te parler de mes amis, ceux que j’ai vus partir les armes fièrement dressées, et revenir hurlant de douleur, les membres à jamais marqués par une telle barbarie. Ils sont, étaient pour certains, les fils de nos voisins, les amis de la famille, mes frères d’armes. Mais je ne veux pas que tu te figures les images morbides que mon cerveau tente d’effacer. J’ai juste besoin d’en parler un peu, de partager ces choses avec toi. Vous me manquez tous tellement.
            Embrasse Paul pour moi, lui plus que tout autre. Dis-lui ma joie d’avoir un frère aussi bon et généreux. Dis-lui de profiter de la vie. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, et on a bien raison. Alors j’espère qu’il ne sera pas appelé à me rejoindre, et qu’il continuera à se prendre pour un poète longtemps encore, même lorsque la guerre sera finie. Si Colette se marie, il osera enfin déclamer ses vers. Embrasse-la aussi pour moi. Ils ne sauront jamais à quel point cette guerre est idiote, ni comment on peut rester des heures sous les bombardements, sous des douches de feu, des vagues d’assaut, pour finir en statues de boue. J’envie leur insouciance, celle que j’ai eue naguère, qui méconnait les paquets de fer, les formes bondissantes prêtes à faire de vous des tas de chair déchirée. J’envie cette fièvre qui ne les prend pas, ce halètement qui ne les prive pas de leur souffle pendant une évacuation subite. Ne leur dis pas ma fatigue, ne leur dis pas mon angoisse. Que la pluie et le feu de l’artillerie d’ici célèbrent leur bel âge.
            Je vous aime tous très fort, et ne vous lamentez pas si vos réponses ne me parviennent pas car je sais que bientôt vous me serrerez dans vos bras. L’aumônier m’a confié que l’espérance est plus forte que tout. Il nous aide beaucoup au plus noir de nos peurs, et je le crois.
            A présent il me faut te laisser, j’entends les grondements s’amplifier. N’aie crainte, ton fils est plus brave encore que ne l’a été papa. Je reviendrai.
 
Quelque part à l’est sur le front, ton cher Jean. 
   
On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
 
Déjà le soleil rosissait les cimes quand elle s’engageait dans le petit sentier conduisant à la rivière et c’est ainsi que la journée commençait pour elle. Arrivée près du pont de pierre à l’arche délabrée, la rivière formait un bassin dans lequel elle aimait se plonger. Après quoi, elle suivait le petit torrent et allait remplir ses seaux. Elle remontait alors à sa cabane, allumait un petit brasier et se préparait un semblant de repas. Des herbes de toutes sortes étaient suspendues.
 
Depuis quand habitait-elle dans cette clairière perdue ? Trois mois, un semestre? Elle ne savait plus elle-même. Elle se sentait dans son élément au milieu de la forêt. Elle vivait le plus simplement du monde et le temps s’écoulait sans heurt. Attentive au bruissement des arbres, elle se coulait dans la lumière et suivait les insectes. Elle humait l’air, reconnaissant au passage les fraises des bois, les fourmis, toutes ces merveilles qui constituaient son monde familier.
 
De temps à autre, elle recevait la visite d’un bonhomme de la vallée qui gravissait le sentier et lui apportait des produits frais, mais aussi quelques conserves. Il n’était jamais avare de bonnes choses. Seulement de paroles. Un geste de la main, il réajustait sa casquette, puis il repartait. Cet échange lui suffisait. Parfois elle se surprenait à chantonner en rentrant dans sa cabane.
 
C’était en fait une bergerie désaffectée qu’elle avait restaurée. Patiemment, au fil des jours. Elle avait même semé le pourtour de fleurs variées. Ses mains avaient tant découpé de bois, ajusté de pierres et colmaté d’orifices qu’elles étaient devenues robustes et rugueuses.
 
Avant pourtant… Elle revoyait ses doigts de fée courir sur le clavier, effleurer les touches, hésiter, repartir. C’était avant. Par flash, l’image lui revient du soir où, pour ses dix-sept ans, elle avait joué devant ses parents, devant un public émerveillé. Brusquement, elle s'était interrompue. Incapable d’aller plus loin. Les auditeurs s’étaient regardés surpris. Que se passait-il ? Un malaise ? Elle avait ressenti subitement le poids de cette vie réglée comme du papier à musique. Elle n’avait qu’une envie : tout plaquer et réaliser son rêve, s’exiler dans cette forêt qui, depuis toute petite, la ravissait. La vie avait-elle un sens, maintenant qu’elle avait perdu son chéri, fauché sur sa moto ?
 
Et c’est ainsi qu’elle avait pris le chemin de la montagne sans jamais se retourner jusqu’à se fondre dans cette nature.
 
La vie
 
Dans le salon, quatre sarcophages à carreaux attendent sans impatience des pieds mal irrigués tandis que du charbon brûle doucement dans le poêle en noircissant le plafond. Au fond de la pièce, se dresse une horloge en forme de cercueil dont le balancier coupe les heures en tranches pendant que Trenet crachote, par un antique poste radio posé sur un guéridon, de gentilles ritournelles fleurant bon la naphtaline.
 
Dans la cuisine, sur une assiette en « Delft » accrochée au mur, un sanglier bleu attend depuis cinquante ans qu’un chasseur et sa meute le rattrapent et le tuent. Du carrelage recouvrant le sol, semble émaner le froid glacial qui fige la scène de chasse et la cuisine toute entière. Au centre de la pièce, une table en bois supporte deux bols de soupe aux poireaux. Deux dos voûtés font mine d’y plonger et deux bouches lapent bruyamment le jus verdâtre en cadence avec la pendule.
 
A l’étage du dessus, se trouve la chambre à coucher. Le nez d’une bouillotte y coule discrètement au fond de l’unique lit. Sous la couche, un tapis réchauffe le vinyle comme il peut. Le silence qu’on y goûte fait oublier les scansions de l’horloge du rez-de-chaussée. Les murs recouverts de chapelets, de portraits de la vierge et d’images pieuses en tous genres vous apaisent autant qu’ils vous amusent. Le lieu semble préservé de toute l’agitation du monde.
 
Le matin, dans la salle de bain attenante au sanctuaire, on y lave des chaires flasques et pesantes au son du brûleur à gaz. La vie s’écoule lentement. Le plus lentement possible.
 
A une encablure, au dehors, on fume des joints, on se prélasse sur les gravillons du terrain de football, on pelote les filles et parfois on fait irruption chez les vieux pour mettre un peu d’ambiance parce qu’on sait qu’ils n’aiment pas ça. On jette du cannabis dans le poêle ou dans le potage car tout le monde sait ça, par essence, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
 
 
Alter ego
 
            En mai, sur lettre de 1871, « Je est un autre », griffonne le gamin Arthur.
            Loin dans le temps, hiver 2012, je demande audience.
            Vous tutoyer Rimbaud ? Te vouvoyer ? Des pronoms mélangés, farfelu courtois qui se conjuguerait. Allez, comme vous, « trouver une langue » puis la gratter à la tienne. Aux égouts pourtant ma vaine écriture ! Ce vil charabia d'images, un éculé verbiage.
            Que tu esquisses ton autre ou que tu le métaphorises, j'en réclame justesse, j'en désire compréhension. Le voyiez-vous en votre dérèglement comme je scrute le mien depuis des mois ?
            Alter féminin, garce culottée, elle est apparue.
            Figure de cierge à pustules qui me harcèle, elle se prétend mienne, se dit moi dans mon miroir. Je ne la reconnais pas. Si vous la pouviez mettre en vers, elle grimacerait en « fade amas d'étoiles ratées », oui, une « éclanche » sur laquelle ferrailleraient saleté, charogne et putrescence. Si tu savais ses haleines, elle ouvre grand une gueule noire à croquer des âmes vierges. Elle claque de pourpres lippes. Tout s'est gâté dans sa bouche où croupit dans les scirpes tout un Béhémot. Elle bave un jus nocturne. Elle hurle.
            Contre qui ? Les voleurs du temps ? Trop vite, grandir encore quand je ne suis ni veuve de mon enfance ni des matins pelotonnés au ventre d'un foetal esquif.
            « On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Aux jours d'alors, ta promenade verte sous les tilleuls vous rendait juin grisant. J'aurais voulu que s'élargît l'estivale saison jusqu'en ma chambre de jeunesse au plafond brouillard. Je m'y cloître, repue de crasse adulte et le mauvais vin filtre sous les planches. Il dégouline quand mon beau-père entre et s'insinue, mains vipères. Son venin glisse en moi pendant que suinte la bouche ombre de mon autre, qui va, braillant ce que je tais à la caméra qui nous filme. C'est un O, le cercle de ce gouffre buccal. Mais tu as confondu les couleurs Rimbaud. La voyelle du NON qui m'étrangle ne bleuit pas les « silences traversés des Mondes et des Anges » mais noircit de charbon poix pétrole et suie rance tout ce que j'avais rêvé.
            Il me plairait qu'un Paul, qu'il fût Verlaine à son tour, raccomodât à mes chaussures vos semelles de vent. Comme alors je glisserais. Lente mais inatteignable, sur tes traces je partirais,  «loin des maigres mauvais et des méchants pansus », nos blouson/paletot à l'assaut de l'Idéal. Si l'envie de m'encrapuler me terrassait seulement ! Dégoupillant grenades, escaladant barricades vermoulues, échardes aux pouces tu me ferais versifier de canailles revanches, me poussant du coude et trinquant d'absinthe. Gouapes soleils nous brûlerions les ignobles. Et la beauté revenue nous saluerait.
            Mais je persiste « laideronne ». Ne me résous à bouger. Lâche, je mâchouille vos rimes, en dégobille ce galimatias qui vous déshonore ou te ravit. Mon esprit se déchiquette, l'autre se marre et me tirera bientôt par la main.
            Demain peut-être, sursaut de révolte et tes poésies en recueil sous le bras, je monterai au grenier. Tout jeune vous écriviez, imitant Charles d'Orléans prenant la défense de Villon. Prends la mienne poète, condamnez le porc qui m'offensa.
            Dans l'attente, l'autre, force terrible, me hissera sur le tabouret et me cravatera de chanvre, s'enroulera à mon cou. A l'heure où il me faudra trouver la témérité de pousser cette estrade du pied, sur nos langues azur gamin Arthur, chantera, hommage au sieur Villon, la ballade des pendus.
 
 
Absences répétées
 
Lucas, tellement absent en classe, assis là, sur son siège, mais le regard ailleurs. Les profs en ont parlé à ses parents. Son père a haussé les épaules, il se souvient de son adolescence fantasque : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. » Sa mère s’inquiète. Des images cent fois vues, des mots cent fois lus, la taraudent : seringues, produits délétères, corps délabrés, fantômes exsangues hantant les rues sordides.
Pourtant Lucas a toujours ignoré les pâles voyous qui lui proposent leurs paradis artificiels à deux pas du lycée. Leurs mines d’anges déchus semblent surtout prometteuses de nouvelles geôles dans quelque antichambre de l’enfer. Il n’a pas besoin d’eux pour s’évader des prisons qui l’oppressent depuis qu’il est sorti de cette enfance encore si proche.
 
En cours de Français, il aurait aimé courir en liberté sur la plage d’une page blanche. Mais les lignes et les carreaux du cahier dressent leurs barreaux, la grammaire est une marâtre qui vous tape sur les doigts de sa règle d’airain. Dans le cimetière du manuel, pourrissent des cadavres qu’on vous demande d’autopsier : dissection-dissertation. Pourtant des étincelles s’échappent parfois de ces pages mortes, des feux follets. Alors les mots ne sont plus de froides inscriptions sur papier glacé, ils s’animent, s’approchent, se flairent, se frôlent, se caressent et s’entrechoquent, les métaphores grésillent de courts-circuits inouïs. L’imagination de Lucas crépite et s’embrase. Son cerveau s’enivre de connexions nouvelles. Le « Sonnet des voyelles », qu’il connaît par cœur, a repeint le langage. Quand il ne supporte plus les paroles du prof, il transmute les mots et les sons par la magie de son alchimie intérieure et les fait exploser en feux d’artifice parmi lesquels il s’élève comme une bulle de savon, là-haut, très loin au-dessus de la pièce, au-dessus du lycée. Comme il aimerait que Sandra l’accompagne, Sandra assise deux rangs devant, Sandra dont le sourire et les yeux lui mettent le cœur en chamade et l’esprit en charpie.
Classe de Musique. Dans le livre de solfège ouvert sur le pupitre, les portées hérissées de croches ont des airs rébarbatifs de barbelés. Les notes prises au piège grincent de souffrance. Lucas élabore un plan pour les délivrer. Un conte s’écrit dans sa tête, avec Sandra, si belle en atours de fée. La prof lève les yeux au ciel en le voyant le regard perdu, les lèvres marmonnant on ne sait quoi au lieu de souffler dans sa flûte comme les autres.
En Maths, Lucas, on ne l’interroge même plus. Ses copies alignent des formules insensées, sans rapport avec le cours, des cercles carrés, des parallèles qui se rencontrent, un fatras démentiel, mais qui dessine pour lui seul des univers nouveaux.
 
Lucas a récolté une note minable au contrôle de physique. Il ne connaît pas ses théorèmes, ses démonstrations n’ont aucune logique. A quoi rêve-t-il encore au lieu d’écouter ? Aucune logique ? Ou bien une autre logique ? Celle des enfants avant l’âge de raison, celle d’Alice et du Lièvre de Mars. Lewis Carroll n’était-il pas aussi mathématicien ? Des mots grappillés dans les revues le fascinent : Big-bang, supernova, quasar, pulsar, antimatière. Le tableau devient un trou noir au fond de l’espace, qui l’appelle et le happe. Le voilà parti, évaporé, absent. Définitivement. Sa place est vide, personne ne sait ce qu’il est devenu, mais parfois Sandra perçoit une aura d’amour qui l’enveloppe, une scintillante poussière d’étoiles.
 
 
Samuel  dans sa vie.
 
Samuel est mal dans sa vie, alors il s’invente des histoires. Seul dans sa chambre, le soir, les yeux mi-clos en attendant le sommeil, il imagine quel homme, quel adulte il sera. Ce temps lui semble loin et proche à la fois. Les mois, les années ne vont pas assez vite pour Samuel. L’ennui le gagne souvent, il se demande pourquoi il ne se passe rien d’intéressant. Il voudrait que les choses accélèrent, faire les quatre cents coups. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, pas encore dix-huit hélas, pour voler de ses propres ailes.
Ce matin, il se dirige vers le lycée. C’est jour de grève. Devant le portail, on distribue des tracts, c’est une manifestation d’enseignants. Un professeur lui tend une feuille mais Samuel ne la regarde pas vraiment, il fixe la main qui reste en suspens puis remonte vers le visage. On lui sourit timidement. Samuel reste figé. Il voit une bouche joliment dessinée, des yeux verts légèrement plissés, une mèche de cheveux rebelle qui frémit sous le vent. Il s’est passé quelque chose, Samuel ne le sait pas encore, mais c’est arrivé. On n’est pas sûr de soi quand on  a dix-sept ans.
Trois jours plus tard, c’est cours d’économie avec une autre classe de première. Cinquante élèves bruyants attendent les deux profs qui doivent animer un débat dont Samuel a déjà oublié le thème. Ils arrivent enfin, le deuxième c’est le professeur gréviste. Nous l’appellerons Dominique.
Samuel n’écoute pas le cours, ne participe pas aux échanges. Il est subjugué par Dominique qui bientôt s’aperçoit qu’un regard se fait insistant. Cela va durer deux heures. Deux heures de  gêne pour Dominique. Deux heures de bonheur pour Samuel.
La suite est un jeu de cache-cache, entre les cours, pendant les récrés. On se croise, on se frôle dans la foule du lycée, rougissements, regards appuyés. Rencontres sans paroles. Mais déjà Samuel a pris une décision.
Il écrit une lettre. Il dit son émoi, son trouble, son envie de lui parler. Il fixe un lieu de rendez-vous, à l’écart des curieux. Dans une semaine, le temps que la lettre soit lue.
Samuel connaît bien son lycée. Facile pour lui de s’y introduire en fin de journée. Dans le dédale des couloirs, il atteint la salle des professeurs plongée dans l’obscurité. A la lumière d’une lampe de poche, il trouve le casier de Dominique et y glisse la missive. Il sourit, le cœur battant. C’est ça l’aventure. On est un peu fou quand on a dix-sept ans.
Samuel ne dort plus depuis trois jours. Le temps s’est arrêté, les heures sont interminables. Au lycée, il a croisé Dominique qui ne l’a pas vu, lui noyé dans la masse des élèves. Qu’en est-il de la lettre ? Peur, espoir…
Le jour du rendez-vous est là. Samuel est déjà sur la route, loin du lycée, à l’orée du bois. Il attend, attend encore. La nuit arrive mais pas Dominique. On est seul quand on a dix-sept ans.
En ville, dans une chambre, quelque part, Dominique a lu la lettre. Des sentiments très différents s’entrechoquent dans son esprit. Quelque chose est arrivée aussi dans sa vie. Mais l’affaire Gabrielle Russier est encore bien là, en mémoire. Que faire sinon fuir et oublier cette histoire ?
Il se trouve que c’est la fin du mois de mai, fin d’une année scolaire déjà annoncée. Dominique se fait plus rare et bientôt disparait. Samuel est admis en terminale et part en vacances, mélancolique et un peu résigné.
Cette histoire s’achève alors qu’elle n’a pas commencé. Samuel, dans sa vie, ne l’oubliera jamais.
 
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PostPosted: Sun 4 Mar - 20:10 (2012)    Post subject: Publicité

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