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Les textes du Jeu N°76

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Sun 11 Dec - 08:53 (2011)    Post subject: Les textes du Jeu N°76 Reply with quote

Ma succube bien-aimée


Tout a commencé vers le quinze décembre, lorsque les jours sont les plus courts et les âmes les plus tristes. Couché seul dans mon lit double, j'attendais en vain le sommeil dans cet étrange état de somnolence bien connu des insomniaques et des mélancoliques. Incapable de dormir, mon esprit n'était cependant plus assez présent pour me permettre une activité intelligente. Je délaissais donc le livre posé sur ma table de chevet tandis que je me retournais entre les draps. Inconfortablement installé quoique le duvet n'ait pas changé depuis ma dernière bonne nuit, je priais Morphée de m'offrir le sésame de ses bras.
Soudain, un esprit vint à moi. Mais puis-je vraiment dire qu'il est apparu soudainement, n'était-il pas déjà depuis longtemps là à m'observer ? Je ne saurais en jurer. C'était une femme fort belle. Elle me dit : « Je suis l'áyami de tes ancêtres, celle qui vient réconforter les hommes lorsqu'ils en ont le plus besoin. Je t'aime. Tu seras mon mari et je serai ta femme, au moins pour un temps. » Elle se jeta alors amoureusement sur moi. Pris de surprise, je voulus lui résister. « Si tu ne veux pas m'obéir, tant pis pour toi. Je te tuerai. » Je couchai donc avec elle comme avec l'amante dont je rêvais depuis des mois et ce malgré la frayeur qu'elle m'inspirait. Puis, elle partit mais fut de retour dès le soir suivant. Durant les jours qui précédèrent et suivirent le solstice, elle ne rata aucun de nos rendez-vous nocturnes.
Ses traits, ou peut-être mes hallucinations, changeaient presque à chaque fois. Tantôt jeune et fraiche, elle m'apparaissait la nuit suivante plus mature. La seule constante semblait être la fascination mêlée de crainte qu'elle m'inspirait. D'autres fois, elle revêtait des caractères animaux. Elle se présenta ainsi une nuit sous l'aspect d'un tigre ailé et m'emmena sur son dos. Son volâmes loin, vers des terres qui n'avaient rien de commun avec celles que je connaissais. J'étais dans le monde des esprits et elle reprit la première forme que je lui ai connu pour me le faire découvrir. D'abord ce fut une faune et flore inconnues et la chaleur d'un sol différent du nôtre sous mes pieds, puis elle me montra son corps nu sous la lumière d'un lune autre et nous fîmes l'amour contre la douce senteur de l'humus.
Mais, déjà, ses visites s'espacèrent. Le charme dura à peine quelques semaines : jusqu'à Imbolc, lorsqu'on porte les flambeaux chassant pour l'année le mal amené par l'hiver. Ce qui n'est aujourd'hui plus que la fête des crêpes fit néanmoins fuir ma belle amante, mettant ainsi fin à mes bacchanales hivernales. Nous sommes en mai et je pense toujours à elle chaque soir, espérant qu'elle me reviendra dès l'année prochaine. Oh comme j'ai hâte de voir les jours recommencer à raccourcir


Noël aux frissons


C’est une tradition dans ma famille: le soir de Noël, c’est le Père Noël en personne qui apporte les jouets. Comme partout, direz-vous. Non, chez nous, il vient en chair et en os, les enfants le voient, il leur parle. Vous avez compris bien sûr que c’est un adulte déguisé. Une fois mère, j’ai respecté la coutume et chaque année Audrey et Kévin ont droit à cette féérie tangible. C’est mon mari, Gérard, qui revêt la houppelande. Oui mais voilà, Gérard m’a quittée il y a 6 mois et nos relations sont trop mauvaises pour qu’il passe les fêtes à la maison. J’ai expliqué aux enfants que cette fois ils ne verraient pas le Père Noël parce qu’il était très pressé, mais qu’il ne les oubliait pas et qu’ils auraient leurs jouets. Ils étaient tristes et moi aussi. La soirée était sinistre. Pour égayer un peu l’atmosphère, nous nous sommes assis devant la cheminée et je leur ai lu des contes. Après quoi, la somnolence gagnant, nous avons posé nos souliers devant l’âtre et ils ont filé au lit. Moi aussi, une fois les cadeaux déposés.
En pleine nuit, je fus réveillée par des cris. Gesticulants, brandissant jouets, papiers dorés et rubans scintillants, en une frénésie jubilante digne des bacchanales, Audrey et Kévin firent irruption dans ma chambre : « Maman, maman, il est venu, il est là ! Il a tapé au volet… on lui a ouvert. Il a pas pu passer par la cheminée parce qu’il a mal au dos, qu’il a dit…»
Je rêvais, j’avais des hallucinations ou quoi ? D’un pas de somnambule, je me trainai jusqu’au salon. Une silhouette rouge se tenait devant la cheminée : lui, le Père Noël. Retrouvant mes esprits, je fus prise de panique. Un type avait imaginé ce sésame pour s’introduire dans la maison. Qui ? En tous cas quelqu’un qui connaissait ma situation. Pas Gérard, qui m’évitait systématiquement. Voisin ? Ami ? Cousin ? Plaisantin ? Malfaiteur ? Psychopathe ? Peut-être mon chef, harceleur ces derniers temps ? Je sombrais en pleine paranoïa. Tremblante, je hasardai d’une voix blanche :
« Les enfants Père Noël a du travail. Vous retournez au lit et il va retrouver ses rennes ! »

« Oh non maman, il reste avec nous ! » s’exclamèrent-ils ensemble. Et Père Noël fit un geste qui signifiait « d’accord… je reste. » Il leur raconta sa vie, son pays fabuleux, des anecdotes drôles ou émouvantes. Je me laissais gagner par l’ambiance magique, retrouvant mes émerveillements d’enfant. Il me semblait respirer les senteurs d’humus et de sapins des forêts traversées par le vieillard mythique. Puis je redescendais sur terre, submergée d’angoisse. Comment me débarrasser de cet imposteur ? Il était peut-être armé. Que ferait-il si j’appelais la police ? J’étais coincée. Etrange situation, entre ma terreur et le ravissement des deux bambins. Père Noël a fini par les envoyer au lit, ajoutant qu’il dormirait sur le canapé.

Il est resté toutes les vacances de Noël. Je n’osais plus sortir, mais notre subsistance était assurée. Père Noël, qui avait un portable, faisait livrer à domicile des repas somptueux, jouait avec les enfants, leur racontait des histoires. Ils étaient aux anges. Et moi, je continuais à osciller entre conte de fée et thriller terrifiant.

Il est parti la nuit de la ST Sylvestre. Je n’en ai plus jamais entendu parler. Bienfaiteur ou détraqué ? J’avais à coup sûr vécu une aventure extraordinaire. Et quand viendra la nuit de Noël, je sais que pleine d’espoir et d’épouvante, je tendrai l’oreille, croyant au moindre bruit entendre les coups frappés au volet.


Grandes vacances


La première poudrerie de l’hiver était arrivée, papillonnante et légère, par une nuit glacée de décembre. Elle s’était posée sur la forêt en toute discrétion, sans réveiller personne.
Au matin, lorsque mes frères avaient aperçu les mille paillettes que le soleil levant allumait sur la neige, ils avaient hurlé de joie et entamé une danse effrénée. Pour un peu, on eût dit des fêtards attardés, rentrant passablement éméchés, d’une succession de bacchanales nocturnes…
Pour ma part, je ne prisais guère ces débordements intempestifs. Mon plaisir se voulait plus mesuré à la manière des loups qui accueillent la première chute par un simple frisson sur l’échine. Et puis, ce que j’avais à révéler n’aurait su se satisfaire d’un concert de hurlements…
Lorsque les agités se furent un peu calmés, je ne pus résister à l’envie de leur faire partager mes certitudes :
- Moi cette année, je vais partir en vacances de Noël !...
Cette affirmation un rien effrontée déclencha de nouveau un beau charivari, assorti des quolibets coutumiers :
- Tiens ! L’avorton qui sort de sa somnolence ! Voyez-un peu le toupet ! Des vacances pour Monsieur ! Pour lui tout seul ! Pauvre pomme ! Ne serais-tu pas victime de soudaines hallucinations ?
- Riez, moquez-vous, vous verrez bien !...
Il me faut préciser que bien qu’étant le plus âgé, à côté des autres qui devenaient de beaux et forts gaillards, j’avais l’air d’un nain. Mon droit d’aînesse se trouvait donc contesté par mes frères qui négligeaient mes remarques et se moquaient de moi en me désignant sous le sobriquet de « gnome de la forêt ».
Mais mon cadeau était en route. Pour moi c’était une certitude, bien que je n’eusse pas su dire pourquoi.
Il arriva la semaine suivante alors que la tribu des grands en était encore à se réjouir de la première neige qui les avait transformés en géants de féérie, assorti d’un épilogue tragique que je n’avais pas envisagé. Une hache soudaine les rendit à ce qu’ils étaient : de vulgaires sapins que l’on coupe…
Dans le même temps, les hommes me comblaient d’attentions. Extrait de l’humus nourricier par des mains délicates, transporté avec soin sur une motoneige vrombissante sur laquelle je connus la griserie de la vitesse, je me retrouvai dans un vaste salon où flambait un beau feu clair, paré du double sésame de Noël : des guirlandes en farandole et des bougies parfumées aux vives couleurs. Plus tard, à mon pied revêtu de rouge moucheté de neige, vinrent s’entasser des paquets mystérieux aux rubans frisés en bouclettes.
Les jours qui suivirent furent bien plus que des vacances, bien plus qu’un rêve enfin assouvi. Pour être franc, s’ils furent dignes de figurer sur les pages enluminées d’un livre de contes, je me garderai d’oublier qu’au fond du grand verre des réjouissances demeurait la lie de l’amertume et du remords.
Les lampions éteints, moi le moins que rien, le nabot élevé à la dignité de roi de la fête, je fus replanté dans le coin le plus ensoleillé du grand parc, où je prospérai.
J’ai atteint à présent un âge respectable et les promeneurs qui s’arrêtent devant ma silhouette élancée, s’étonnent parfois des larmes de résine qui glissent lentement sur ma peau crevassée. Ils ne peuvent pas savoir que mes vacances ont un parfum d’éternité, parce qu’ils ne connaissent pas l’histoire du petit sapin enfin devenu grand, continuant jusqu’au bout du chemin, en dépit de son sort enviable, à s’apitoyer sur la fin tragique de ses frères à jamais privés des étoiles de Noël…

Là-haut, sur la montagne…


Je passais mes vacances de Noël dans un gîte de montagne. J’avais décliné une invitation à réveillonner chez ma sœur. Je voulais être seul, loin de la fièvre et des bacchanales des fêtes de fin d’année que, pour la première fois, je ne partagerais pas avec ma compagne : en rompant avec Lola, j’avais rompu avec le rituel de Noël et c’était un soulagement. Ici, les sapins n’avaient pas besoin d’être enrubannés pour être élégants et le soleil se chargeait des illuminations, au crépuscule, en décorant chaque arbre d’une guirlande de feu. La nuit aussi était étincelante, constellée d’étoiles qui scintillaient dès que les arbres s’éteignaient. La nature célébrait Noël sans faste mais avec majesté. Je me sentais bien. La maison où j’avais trouvé refuge était enracinée au milieu des sapins et des châtaigniers. Non loin de là se trouvait un hangar dans lequel était fabriqué, conditionné et vendu du miel artisanal. En pénétrant la première fois à l’intérieur de l’atelier, j’avais cru être victime d’hallucinations : ce baraquement isolé fourmillait d’une nuée de jeunes apicultrices qui rivalisaient de beauté. Quel dommage qu’un tel essaim bourdonnât à l’abri des regards ! Depuis, chaque jour, après avoir arpenté les sous-bois aux senteurs d’humus, je rendais visite à ces demoiselles qui, de leurs doigts de fée, préparaient inlassablement des pots de miel. Nul besoin de sésame, j’étais toujours le bienvenu. C’était pour moi une étape gourmande. Le laboratoire où pas une abeille ne vrombissait - j’appris qu’on les tenait à l’écart de l’endroit où le miel était fabriqué - était une véritable ruche. Je venais là butiner quelques sourires que j’emportais et qui me réchauffaient, le soir, comme les bûches qui crépitaient dans la cheminée. La fatigue et le feu me plongeaient dans une douce somnolence et je me nourrissais du liquide doré dont la lumière des flammes révélait la transparence et la blondeur. Cela valait bien toutes les friandises de Noël…

Je fis la connaissance de Léna, gracieuse et espiègle, qui ne se lassait pas de me faire découvrir des goûts de miel différents : acacia, châtaigner, bruyère, tournesol ... De toutes les ouvrières, c’était elle la Reine. Elle avait les yeux ambrés et ses cheveux couleur de miel se répandaient sur ses épaules en une cascade de feu. Sa voix était un bourdonnement qui chatouillait mes oreilles et ses paroles résonnaient encore en moi, longtemps après que je l’avais quittée, dans le silence de la nuit. Le soir, lorsqu’elle sortait du hangar, je l’attendais et nous faisions quelques pas ensemble, guidés par un rayon de lune. J’appris que Léna habitait seule dans la vallée et que sa famille - qu’elle ne rejoindrait qu’au Nouvel An - vivait loin de là. Elle était gaie et volubile et lorsqu’elle battait des cils, son regard, voilé un court instant par l’ombre légère de ses paupières translucides, semblait s’envoler. Son sourire était une lune rousse…

Le 24 décembre, j’écourtai ma promenade. Je savais que les apicultrices finiraient leur travail plus tôt le soir du réveillon. Léna était ravissante et troublante, elle avait mis des paillettes dans ses cheveux et poudré d’or ses pommettes. J’eus soudain très envie de récolter ce pollen. Je compris qu’elle s’était maquillée pour moi lorsqu’elle me dit tout bas qu’elle était, ce soir-là, toute disposée à me faire goûter son nectar. Même là-haut, sur la montagne, le Père Noël ne m’avait pas oublié …

Litanie des heures

C’était il y a quelque temps. Un mois, une année. Je ne sais plus trop bien.
La fulgurance de la vie, le poids des responsabilités si lourdes et très factices, l’assourdissante clameur du monde, je ne supportais plus ces incessantes bacchanales qui vous tenaillent sournoisement, vous étouffent lentement. Las d’un quotidien mené à train d’enfer, j’égrenais les instants de ma vie qui me filaient entre des doigts blanchis par une terne lumière citadine, amaigris par d’insipides repas jamais dégustés. Les vacances d’été, le séjour dans une station balnéaire très en vue, la visite à la famille pour la Toussaint et le jour des morts, puis la folie des cadeaux en décembre, la fête du nouvel an, la semaine à la montagne sur les pistes blanches, un long week-end au soleil en avril. Les années passaient sans distinction, illusion de notre pouvoir sur le temps. Et puis il en a été autrement.
J’y suis entré pour la première fois au gré d’une errance paresseuse, telles mes flâneries dominicales sans réel autre but que de prolonger ma somnolence en pleine nature. J’y suis retourné la semaine suivante, et la suivante encore. Noël approchait, les tournoiements des préparatifs aussi. Un intense et soudain besoin d’y déposer ce qui nous dépossède de nous-mêmes m’a saisi, enserré la gorge, comme un appel décisif à survivre.
Enchâssé entre une rivière débordante et une perle arborée, l’édifice mêle des odeurs de parfums précieux à l’humus d’une terre à peine travaillée, laissée intacte par l’homme respectueux. Tout y respire la douce litanie d’une existence qui s’abandonne, rien n’y transpire d’acide ou de sulfureux. Je me rappelle mes premiers pas dans l’abbatiale, intimidé, impressionné, pas encore vraiment pénétré par le grand souffle. Le portier m’a gratifié d’un sourire dont j’ignorais s’il s’adressait à moi ou aux cieux. Quelques jours à l’hôtellerie, puis un projet de vie qui se dessine, lentement, inconscient de s’en remettre à Lui. A l’aube des belles vacances de Noël, un souffle que je ne savais pas encore divin m’a aspiré, transporté d’un univers séculier aux lieux réguliers. Mes amis, ma famille, j’ai tout laissé dans le tourbillon des villes pour ces instants de sérénité. Au grand soir, les boules rutilantes et guirlandes scintillantes de Noël ont cédé la place aux senteurs d’encens dont les volutes submergent d’hallucinations, aux prières extatiques dont les accents enchantent les âmes ravies par la Nativité. Les moines, paisiblement installés dans les stalles, s’en remettaient à l’abbé et s’élevaient en psalmodiant avec lui. Les heures passaient, elles m’absorbaient et nourrissaient ma vocation.
Aujourd’hui, au chapitre, deux novices ont dû battre leur coulpe face au lutrin du père abbé ; ils ont manqué les laudes et rechigné à la lectio divina. Les insensés, ils méconnaissent donc le sésame de la vie spirituelle. Parfois l’on s’égare dans la liturgie des journées, surtout au début, dupé par l’hiver et sa pénombre, confondant les offices. Aussi, j’aime à étudier, lors de ma lectio, les somptueux livres des heures de notre bibliothèque. Après la réprimande, le père nous instruit d’ailleurs au sujet des vêpres, puis de la vigile de Noël. Demain, la nuit rayonnera d’un astre nouveau et magique.
A l’issue de l’octave de Noël, je quitterai le noviciat pour entrer dans la communauté des profès. Un jour, le prieur me confiera la charge de chantre, le dépositaire de la liturgie.
C’était il y a un an, je n’étais qu’un vacancier de Noël.

Une intense impression

Jamais de conciles familiaux pour savoir qui doit recevoir la tribu pour Noël. Comme à chaque anniversaire, chaque moment important, nous prenons le chemin suivi par nos ancêtres. Tous les ans, c’est le même voyage initiatique, le même indispensable retour aux sources. Elle nous attend « la maison de famille » ! Ces mots sonnent comme un sésame pour les vacanciers sans racines, signe enviable que nous maîtrisons notre histoire, notre destin…
Dès la descente de voiture, les bras de grand-mère nous étouffent, puis, il y a la marche abîmée du perron, le volet qui claque dès que le vent se lève. La tante irascible refuse de céder sa chambre à la cousine souffrante. Le fauteuil dont les cigarettes de grand-père ont brûlé le velours trône près de la cheminée. Tout le monde est là. Pendant quelques jours, on va vivre un peu comme en Afrique, anecdotes inlassablement racontées, légendes plus ou moins déformées…
Nous sommes le 24 décembre. Un Noël sans cadeaux ? Impensable. Dans ma hotte idéale, il y a du pratique et de l’artistique, de l’utile et de l’agréable, du sérieux et du baroque. Les festivités chez nous ressemblent plutôt à des bacchanales. Pour lutter contre les rigueurs de l’hiver, la grande table regorge de merveilles : homard à la vanille, chapon truffé, et, toute dernière sensation gustative du repas, la bûche en forme de pavé en chocolat agrémentée de champignons. L’humus des sous-bois ressort sur la noisette du pralin noir…
Dans le salon, des photos de gamins aux yeux rieurs narguent la pâle monotonie des murs. Je les observe, quand soudain… tout s’estompe !
J’ai si froid. Je sors de ma somnolence, mes chaussures sont mouillées et mon bras me fait mal. Il est coincé entre deux cartons qui menacent de s’effondrer. La température a dû descendre en-dessous de zéro, l’humidité se condense en de minuscules gouttes d’eau qui reflètent les étoiles. Où suis-je ? C’est déjà si prenant de survivre, je n’ai pas le temps de me chercher. La faim me tenaille et la solitude me terrasse. Il paraît que c’est le réveillon, mais rien ne vient adoucir mon corps maladif ou allumer l’empathie dans les yeux des passants. Noirci au charbon de la misère, j’effraie plus que je n’apitoie. Seules mes hallucinations me tiennent chaud. Ce dernier rêve m’a semblé si réel que j’en garde encore le goût du chocolat dans la bouche.
Mais je n’ai pas de famille, encore moins de maison. Ma hotte demeure vide et ma table déserte. C’est du fond de mon réduit crasseux que je regarde passer la vie. Tous ces enfants aux yeux vierges de tout, sans aucun préjugé, que vont-ils devenir ? Est-ce eux qui détacheront les courroies de mon joug ?
La rue est mon domaine ; endormir ma douleur sur un lit de fortune, rechercher une fois encore cette intense impression tel un gosse avide de tendresse.
Demain, jour de Noël, je me laisserai aller à mes divagations, à ces fantasmes semblables à des caresses de l’esprit. Ils m’apporteront peut-être une larme d’amour, des frissons de bonheur, une illusion de vie.
Ou alors, vers toi, je glisserai sans bruit, laissant ma place vide à un autre pauvre égaré.


Biker


Le soleil plonge vers l’horizon, lumière blafarde au creux d’un hiver crépusculaire et froid. Mes mains gantées de cuir fermement agrippées au guidon démesuré de ma Harley, je sens le vent fouetter mon visage simplement protégé par un bandana noir et des lunettes dans lesquelles se reflète le bitume fuyant avec sa ligne blanche menant vers le néant.
Sentant une certaine somnolence me gagner, je m’arrête quelques instants pour me réchauffer.
Assis au comptoir de ce troquet au nom idiot (les Bacchanales), je sirote un café noir et brûlant, enveloppé dans les volutes bleutées de ma Lucky Strike. Sur ma gauche, une vitre sans tain me renvoie mon reflet, mais j’évite de croiser ce regard gris, terrifiant, et ce visage parsemé de cicatrices posé sur un cou de taureau dans lequel une araignée indélébile plante ses crochets venimeux.
Je reprends rapidement ma route vers l’ouest, dans un nuage de fumée, filant à travers la campagne désolée. Au loin, le soleil couchant accroche pour quelques minutes encore ses rayons rasants sur les chromes surchauffés de ma moto.
Il fait nuit noire quand je frappe à la porte de cette maison. L’air est saturé d’une odeur d’humus familière.
Après quelques instants, des yeux du même gris que les miens m’observent en silence avant de me laisser entrer. Sans un mot, j’avance dans la cuisine où trône devant un énorme poêle à bois, une vieille femme corpulente aux joues rouges et au regard fatigué.
D’abord surprise, elle reste figée, puis, me reconnaissant, elle s’approche en s’essuyant les mains sur son tablier. Elle m’embrasse bruyamment après avoir pincé mes joues creusées entre ses doigts.
- Eh bien, la vie en ville ne te réussit pas. Tu as une mine épouvantable. Allez, file te changer, j’ai préparé une soupe de légumes moulinés comme tu l’aimes et du pain au sésame. Après mangé, tu m’aideras à finir le sapin. Allez, oust !!
Alors que je m’éloigne en silence, j’entends ma mère crier depuis la cuisine
- Et n’oublie pas les patins, j’ai passé de l’encaustique ce matin.
La douche m’a fait du bien. Debout devant le miroir de ma chambre, j’enfile un tee-shirt propre sur mon torse tatoué. Ma mère à vidé mon sac de voyage et rangé mes affaires dans la vieille armoire, mais elle se gardera bien de me faire une remarque sur le Beretta 9 mm qu’elle a vu au milieu de mes affaires de rechange.
J’ai confirmé à mes parents que je restais avec eux jusqu’au réveillon de noël et ça suffit à leur bonheur. Pour quelques jours, je redeviens leur p’tit et c’est tout ce qu’ils demandent.
En entrant à nouveau dans la cuisine, je sens l’odeur familière du potage. Je meure de faim. Pourtant, avant de m’asseoir, je m’approche de ma mère et fais ce que je n’ai pas fait depuis si longtemps, je dépose un long baiser sur sa joue en la tenant par les épaules.
J’entends la voix de mon père derrière moi.
- Demain, il faudrait aller voir ta tante Odette. Elle ne va pas fort. Son traitement lui donne des hallucinations. Après, je voudrais bien que tu m’aides à nettoyer la gouttière du toit.
J’acquiesce en dépliant ma serviette et en tendant mon assiette.


L’excursion surprise

— Tu fais quelque chose pendant les vacances de Noël ?
— Évidemment !
L’ébauche de ce dialogue entendue dans le bus me trotte encore par la tête en cette fin de soirée. Que ferai-je moi, pendant ces vacances de Noël ? « Mamie t’es en congés toute l’année », raillerait gentiment Steve, mon petit-fils Lui ira en famille dévaler les pentes neigeuses à Chamonix. Ses cousines s’envoleront vers l’île Maurice faire une provision de soleil. Après avoir passé Noël avec moi, tous m’abandonneront à mon train-train de paisible retraitée. Pourquoi cette année me vient-il des envies de faire quelque chose d’inhabituel ? Agence Drouant : cinq jours d’excursion surprise, vous ne le regretterez pas ! Une publicité qui tombe à pic. Je me vois déjà, installée dans un autocar filant dans une direction inconnue, échafaudant des hypothèses : Parc d’attraction, site historique ?
Une explosion suivie d’une lueur aveuglante immobilise soudain le véhicule, m’arrache à ma somnolence. Une épaisse fumée m’environne. Lorsqu’elle se dissipe, plus aucune trace du véhicule. Je suis debout sur une vaste avenue bordée de platanes où déambulent un Arlequin, un clown blanc, où se chamaillent Bourvil et Fernand Raynaud, où Charlie Chaplin ferraille avec Le Luron. Serais-je sujette à des hallucinations ? Une main se pose sur mon épaule et une voix que je reconnaîtrais entre mille claironne :
— Bienvenue chez nous ! Tu as trouvé le sésame qui donne accès au pays où l’on s’esbaudit du matin au soir! Où l’on accueille ceux qui ont pas pu avoir leur compte de rigolade dans l’autre monde. En route pour ton installation !
C’est bien l’inénarrable Coluche, nez rouge, salopette rayée, qui me chausse de rollers semblables aux siens et m’entraîne pour une promenade à travers un parc où je fais de curieuses rencontres. Ma voisine dans l’autocar, dépouillée de sa tenue de dame patronnesse, roucoulant avec Jean Yanne ; les jumelles obèses allongées sur la mousse, folâtrant avec Elie Kakou et Fernandel.
— Pas mis longtemps à agir, l’humus de la gaudriole, pour celles-là ! rugit Coluche.
En tout cas, qu’on ne compte pas sur moi pour ces bacchanales ! Nos patins s’immobilisent devant un bungalow dont la porte en bois verni porte mon nom : Annie Rivière. Coluche appuie sur ce qui s’avère être une boîte à rire et émet des hoquets communicatifs.
— Te voilà chez toi..
Mon piano est installé près de la fenêtre, mon ordinateur au fond de la pièce. Je m’efforçais jusque-là de croire à une géniale mise en scène. La frayeur me saisit. Dans quel univers étrange m’a-t-on propulsée ? Paradis, Enfer, monde parallèle ? Mon cœur s’emballe. Je fonds en larmes. Mon guide s’émeut.
— Qu’est-ce qui va pas ? On a pourtant bien fait les choses ! Ah ! C’est ton homme qui te manque ? Désolé, pas pu mettre la main dessus, erreur d’aiguillage. En dix ans, tu t’es pas fait une raison ?
C’en est trop ! Je n’ai plus qu’une envie, fuir à toutes jambes loin de ce clown qui me débite des inepties, trouver la sortie de ce parc infernal, mon autocar et rentrer chez moi. Je m’élance vers la porte : Coluche me retient d’une main ferme. Prisonnière, je suis prisonnière !
Je hurle… et me réveille en sursaut, agitée de tremblements.
Ah ! ça non, je ne m’inscrirai pas à ce voyage surprise ! Après les fêtes en famille, je passerai comme d’habitude mes vacances de Noël à ranger la maison, ressasser mes souvenirs, faire semblant d’être heureuse dans ma petite vie de veuve sans histoires.

Fugue en si bémol

M.Petitpas trottinait sur le trottoir glissant, des pantoufles trop grandes à ses pieds menus.
Une fantaisie subite l'avait jeté hors de chez lui sans qu'il eût pris le temps de se chausser correctement. La somnolence des dernières années passées à ne rien faire, à sourire aux anges et contempler la fuite du temps, le laissait aller de guingois.
Peu importait le froid acide d'un soir de décembre, M.Petitpas partait en vacances.
Adulte, inféodé à l'hérédité casanière, il n'avait épargné ni loisir ni argent nécessaires à la lubie du départ. Enfant, pendant une semaine en Suisse, il s'était gavé de chocolats écoeurants en guettant la venue du Père Noël. Quiétude joyeuse pendant le séjour enneigé. Magie d'un désir chatouilleur. M. Petitpas qui ne les avait jamais oubliés, à l'affût dans les rues bondées, ne retrouvait plus leurs traces d'une rive à l'autre de la cité.
Le dieu Capital grimé dionysiaque, d'une main lasse quoique rapace, venait d'ouvrir son temple. Les bacchanales en son honneur sonnaient trompettes. Ses vassaux encapuchonnés, gantés, prêts à s'écharper pour obtenir le sésame au bonheur, bousculaient M.Petitpas qui, ahuri, s'excusait de déranger leur progression vers le chant des sirènes en vitrine colorées. La plupart de ces gens sont en vacances, songea M.Petitpas, or selon toute vraisemblance ils ont renié leur latin. «Vacare» : être libre, inoccupé. Pourquoi sinon se seraient fanés leurs sourires de gamins lâchés dans la cour, sans devoirs ni contraintes ? s'étonnait M.Petitpas.
L'activité fourmi n'était plus la sienne. Lui, il osait les vacances bémol. Dépaysement gastronomique aux fumets damnateurs, escapades solitaires sans boussole ni portulan, il hésitait encore sur la manière d'accomoder les heures libres entre les fêtes.
Il trottinait, les autres se hâtaient.
Dans le hall de la gare, grondait l'Apocalypse. La cohorte des vacanciers fit vibrer M.Petitpas dans ses pantoufles, lui qu'irritait pourtant le silence éthéré. Il se tenait en équilibre devant l'immense panneau central, lisant lentement les destinations et horaires des trains en partance pendant que jeunes et vieux caracolaient vers les rails, mulets ensevelis sous leurs fardeaux d'abondance. Récalcitrants à la flânerie, ils menaçaient quiconque les entravait d'une ruade aussi amène que leurs insultes. Concentré sur les offres ferroviaires, M.Petitpas s'imaginait fort bien baguenauder à Strasbourg avant Noël puis partir à Menton attendre saint Sylvestre en dégustant un chapon au citron.
Prisonnier de ses hallucinations pérégrinatoires comme d'encombrantes guirlandes, M.Petitpas, qui salivait, sursauta lorsqu'une main se posa sur son épaule.
Il se retourna.
- Saint Pierre ?
- Noël Petitpas, que fais-tu ici-bas ?
- C'est-à-dire Votre Sainteté, j'avais pensé m'absenter quelques jours du Paradis pour prendre des vacances, rougit le fantôme.
- N'as-tu pas, comme chacun parmi nous, bénéficié de tes congés annuels pour la Toussaint ?
- Si, mais je déteste les chrysanthèmes. De mon vivant, me supposant éternel, je ne suis parti qu'une seule fois en vacances... Je voulais goûter cette semaine au souvenir d'enfance, pour ma fête.
- Partir en goguette quand se prépare l'anniversaire du fils de ton hôte ! En qui as-tu placé ta foi Noël Petitpas ? Si je n'étais obligé à la générosité saisonnière je t'enverrais croupir sur un tas d'humus infernal histoire de te convaincre que le Père Noël n'existe pas !

Voyages

Léa et moi avions prévu Tahiti mais Lucien Pampers en décida autrement lors de ma participation à son jeu télévisé.
- Où vit le Père Noël ?
- À Rovaniemi.
- Oui ! Où se trouve Rovaniemi ?
Mon adversaire hésita : « En Finlande, à cheval sur... »
- Non !
- À renne sur le cercle polaire, dis-je.
- Ouii ! Comment se nomment les rennes du Père Noël ?
Mon adversaire resta muet. J'énumérai : « Tornade, Danseur, Comète, Éclair, Tonnerre, Furie, Fringant, Cupidon, Rodolphe ».
- Ouiiii ! Et à quelle distance êtes-vous d'Éclair quand celui-ci précède Tonnerre d'une seconde ?
Ma réponse jaillit : « 340 mètres ! »
- Ex-tra-or-di-nairrre ! C'est ga-gné ! Vous partez à deux pour une semaine chez le Père Noël !
« À deux ? Pas question ! » dit Léa en décrochant ses robes d'été quand je lui répétai ces mots.

En un saut de puce, je fus en Laponie. Rovaniemi baignait dans la longue nuit arctique. Père et Mère Noël me reçurent autour d'un ours bourguignon délicieux. J'avais apporté du vin : cela finit en bacchanales.
Mon séjour fut passionnant : j'aidais le bon vieillard à bien ranger tous les cadeaux dans les traîneaux, je portais des graines de sésame aux rennes qui broutaient du lichen et de l'humus ou faisaient du jogging en pensant au long périple de la nuit du 24 décembre, je skiais sur la Kemijoki gelée, je m'arrêtais parfois dans des cafés en glace qui semblaient avoir été sculptés dans des diamants géants. Et puis, je passais des heures dans le sauna familial. « Ne sombrez pas dans la somnolence, disait Mère Noël, sortez de temps à autre vous rouler tout nu dans la neige ». Je tenais à ne pas froisser mes hôtes. « Rien n'est plus agréable en effet, claquais-je des dents, mais je ne veux pas abuser des bonnes choses : je pourrais devenir accro ».

Le grand jour arriva. Nous partîmes comme des flèches sous les flashes de photographes du monde entier. Au cours de la nuit, nous parcourûmes les cinq continents en nous arrêtant partout pour déposer les présents. (« Impossible ! » dites-vous ? Eh bien, vous vous trompez... Le Père Noël a « un truc » ? Évidemment ! Mais n'attendez pas que je vous le révèle !)
Je compris vite que mon compagnon était le champion toutes catégories du plongeon dans les cheminées. Parfois, un père de famille nous attendait en bas avec un grog bien chaud. Alors, le bonhomme devenait de plus en plus joyeux.
En cours de route, il piquait de saintes colères quand nous croisions l'un de ses clones de pacotille qui rentrait chez lui après une journée passée à faire la bise à des bambins dans le hall d'un supermarché.

« Regardez-moi ce guignol, s'insurgeait-il, une houppelande d'opérette, un paquet de coton en guise de barbe, c'est grotesque ! Et, durant la journée, on en voit à tous les coins de rue ! Pfff !... Des Père Noël d'occasion dont la seule utilité est d'arrondir le chiffre d'affaires des patrons de supermarché ! »
Nous allions bientôt arriver dans ma rue. Pour moi, ce serait la fin du voyage et j'étais impatient de découvrir mes cadeaux. J'avais d'ailleurs reconnu l'écriture de Léa sur une caisse de bordeaux que j'allais prendre quand j'entendis : « Non, ce n'est pas pour vous ». « Comment ça ? J'aurais donc des hallucinations ?» Je regardai l'étiquette : l'écriture de Léa et l'adresse de notre voisin d'en face qui n'était même pas chez lui.
« Pour vous, il n'y a que cela », me dit le Père Noël en me tendant une carte postale de Tahiti. Je la pris et je lus : « Je m'amuse follement. Je prolonge mon séjour d'une semaine ou deux ».

Cartes postales


Le lagon calme a la couleur de la toile émeri et sa surface se couvre de gros grains mouvants sous l'impact des gouttes d'une interminable pluie tiède. Sur une solide pirogue à balancier, trois silhouettes ramassées sous des cirés jaunes passent dans un ronflement de moteur. Une série de vagues clapotantes vient mourir sur la plage vide, étroite bande de sable clair encombrée de feuilles et de débris de branches.
Vacances de Noël sous les Tropiques. C’est la saison des pluies. Seul sur la terrasse d’un faré pour touristes, je m’ennuie devant un paysage terne et brouillé.
Le silence est retombé, troublé seulement par les piaillements des merles des Moluques dans la cocoteraie d’où monte une odeur d’humus... Moi qui espérais rentrer bronzé à Tahiti après ces quelques jours de vacances à Maupiti, c'est raté: le ciel reste désespérément gris et chargé de nuages bas. Je suis dans un lieu dont tant de gens rêvent, je devrais être ravi: plage au pied du faré, légère pirogue à rame à ma disposition sur le sable, parfum des gardénias, bière au frigo. Dans mon fauteuil de rotin, je suis calé par des coussins confortables, propices à une légère somnolence parfois peuplée de rêves de vahinés lascives m’entraînant dans leurs bacchanales. Quand j’ouvre les yeux, je me demande pourquoi je suis venu passer mes vacances de Noël seul dans cet endroit, alors que je vis mal la solitude, que je n’aime pas l’eau et que je ne sais pas nager. Et puis, physiquement je ne me supporte pas, si bien que je n'ai aucun plaisir à me promener en maillot de bain ou en paréo toute la journée. Je suis trop petit. Mes jambes sont trop courtes. Surtout mes fémurs. De plus, j'ai tendance à m'envelopper au moindre excès de table. Or, je résiste rarement à la bonne chère, ce qui fait que, la cinquantaine approchant, ma silhouette ne s’arrange pas. Je suis un petit gros. Pas un séducteur, hélas! Je suis ridicule, pâle et triste dans ce décor où tout le monde se doit d’être sportif, souriant et bronzé…
J’espère que la pluie cessera avant qu'il ne fasse nuit. Alors, je marcherai jusqu'au bout du ponton et, après leur avoir jeté quelques graines de sésame, j'observerai "la ronde des poissons multicolores dans l'eau transparente et tiède", aussi beaux que sur les prospectus.
C’est mon dernier soir dans l’île… Dernier soir pour écrire mes cartes postales. Je commencerai par celle que je destine à ma mère restée en France et qui me croit si heureux ici. Je m’appliquerai à mentir : « Merveilleuses vacances de Noël dans une île paradisiaque où les journées se déroulent comme un rêve… »
Puis je m’enduirai de crème anti-moustiques et je regarderai une série américaine à la télé, une histoire de rites vaudous et d’hallucinations collectives, avec juste ce qu’il faut de violence, de sang et de sexe pour me tenir éveillé jusqu’au bout… J’irai me coucher en pensant à la rentrée.
Le 3 janvier, je reprendrai mon poste de prof de physique au Lycée Gauguin de Tahiti… J’aurais dû écouter la belle et libre Hipua qui m’a lancé l’autre jour à la sortie du Lycée : « Dis, monsieur, tu m’emmènes avec toi ? Tout seul à Maupiti, tu verras, c’est mortel… » J’ai vu. Elle avait raison. Mais je ne pouvais tout de même pas partir en vacances avec l’une de mes élèves mineures. Déjà que je tremble qu’on ne découvre que ses bonnes notes en physique sont toujours précédées de l’une de ces divines « gâteries » qu’elle me prodigue dans le secret du labo de sciences…

QUELLE CHOSE BIZARRE !

Comme chaque année ma sœur Emma et moi préparons nos bagages longtemps à l’avance. Nous devons nous rendre dans la Baie de Somme, c’est notre sésame, le bonheur s’ouvre devant nous rien qu’à ces mots.
Nous sommes des « gens de maison » dans une famille bourgeoise : Emma s’occupe des enfants, de leurs devoirs, de leur éducation et moi de l’intendance : vaisselle, linge, ménage et cuisine.
Nous ne prenons jamais de vacances l’été, alors ces quelques jours vers Noel, quel cadeau ! Enfin s’adonner à une douce somnolence en écoutant la mer !
Le train, un taxi, et nous voilà devant « notre » immeuble.
Une forte odeur d’humus provenant du petit bois à proximité nous chatouille agréablement les narines. Sûrement que nous arrivons pendant les grandes marées, pensai-je.
Je vais immédiatement ouvrir la fenêtre pour voir ce magnifique paysage que ne cesse de nous fournir cette baie. La mer s’est retirée et seules les mouettes dans un grand vacarme s’évertuent à trouver des petites coques et des crevettes. Leur cri nous ravit toujours.
— Que c’est beau !
— Oh ! Oui Emma !
— La mer va remonter cette nuit, et demain au réveil nous pourrons la saluer, en attendant si nous allions dîner à notre petit resto ?
— Bien sûr, très bonne idée.
Nous fûmes vite prêtes, maquillées, coiffées et impatientes de retrouver notre ami restaurateur.
Après les congratulations d’usage, l’apéro offert et les huitres dégustées, nous rentrâmes « chez nous » un peu fatiguées quand même par toutes ces émotions. Ce n’était pas rien ces vacances, demain, nous nous lèverons tôt pour aller faire nos courses avant la fermeture dominicale.
Je fus réveillée vers minuit par un bruit épouvantable. On aurait cru un bruit de bacchanales, comme si la mer dansait et chantait ? Je me levai rapidement et me dirigeai vers la fenêtre pour voir ce qui se passait.
Je restai médusée. Des vagues énormes roulaient et frappaient contre notre immeuble. Notre fenêtre était au troisième étage. Pas très rassurée, mais pensant que j’étais victime d’hallucinations, je décidai de l’ouvrir pour fermer les volets.
Je n’eus pas le temps de faire un mouvement, je fus emmenée par une vague. Cela va paraitre incroyable au lecteur de ce récit, mais je vous assure, j’étais dans la baie, sur l’eau, et je n’avais pas besoin de nager, la mer me portait.
Je ne sais pas combien de temps cela dura mais ce que je sais c’est que je me retrouvai vers l’écluse, assise sur un banc de bois.
Rien d’anormal autour de moi. La mer s’était retirée et les mouettes voletaient comme d’habitude.
Je ne comprenais rien. Avais-je rêvé ? Sans doute, mais pourquoi étais-je sur ce banc ?
— Dis-moi sœurette, quand tu prendras une douche le soir, tu seras gentille de fermer l’eau. Heureusement que je me suis réveillée cette nuit à cause du vent, elle commençait à descendre l’escalier et allait inonder le séjour. On aurait eu l’air malin pour raconter cela à la propriétaire hein ?
— Mais pourquoi ne m’as-tu pas appelée ?
— Tu dormais tellement bien et puis tu parlais aux mouettes, décidemment on a du trop manger et boire hier soir !
— Oui sans doute, en attendant l’eau montait jusqu’à l’étage.
— Mais non elle descendait de la salle de bains ! Tu n’as rien écouté !
Elle n’avait pas tout à fait tort, cette nuit, j’avais du rêver….
Nos vacances commençaient, justement, nous n’allions pas les gâcher avec mes rêves insensés !
Je ne racontai rien à Emma, j’avais trop peur qu’elle ne se moque.
Dehors, tout était sec.

Vacances amères


Sébastien était rentré tard du boulot. C'était le 24 décembre, et ils avaient prévu de passer la soirée du réveillon en tête à tête. Florine et lui venaient d'emménager dans un petit appartement situé en ville. Leur premier foyer.
Ils n'avaient pas de gros moyens, se contentant de décorer leur deux pièces de quelques bougies. Ils passaient Noël seuls, parce qu'ils avaient eu de nombreux désaccords avec leurs familles respectives, au sujet de leur union. Une grosse différence d'âge les séparant. Sébastien tenait dans ses bras un paquet doré, entouré d'un ruban rouge et brillant. Il déposa son cadeau sur les genoux de sa compagne, tandis que celle-ci, émue par cette attention, le déchirait avec empressement. Elle eut un choc. Dans la boite, se trouvait un petit chiot. Un labrador sable. Il dormait profondément, et se réveilla a peine quand elle le prit dans ses bras pour le serrer contre elle et l'embrasser,tout somnolent, croyant être victime d'une hallucination devant cette nouvelle tête, loin des membres de sa portée. Elle le posa sur un petit coussin du canapé,et alla remercier son ami.
Elle lui donna son cadeau, une montre qu'elle avait acheté avec ses économies, parce qu'il avait tendance à ne pas être à l'heure partout où il allait. Il était comme ça Sébastien. La preuve, il avait failli être en retard pour leur repas de Noël. Elle avait fait des petits toasts de saumon fumé et de foie gras, et en plat principal, un poulet rôti déjà cuit, n'ayant pas la place pour faire entrer une dinde dans son minuscule four,des petites pommes de terres et quelques haricots en fagot saupoudrés de graines de sésame. Une glace en dessert, du lait pour le toutou, qui en fin de soirée s'était vu baptiser Nono, et durant ces bacchanales une bonne dose de vin !
Ils allèrent se coucher et consumer leur amour jeune et passionné, tandis que Nono faisait ses besoins dans tout l'appartement.
Le lendemain, Florine nettoyait le sol, grondant le nouveau venu de la « famille ». Elle n'avait jamais eu d'animal, ni Sébastien, qui de toutes manières préférait passer la journée du 25 décembre devant son jeu vidéo « Call of Duty » et ne s'occupait donc pas de Nono.
Celui-ci continuait à déféquer dans la petite habitation du jeune couple, qui perdait de plus en plus de sa romance. La jeune femme ne supportait plus de tout se coltiner sans aide : ménage, vaisselle, linge et Nono le chien se faisant les dents sur les chaises et les pieds de tables et déchiquetant tout ce qu'il trouvait. La petite bête, si mignonne soit elle au début, devint vite un cauchemar pour eux, si bien qu'ils commencèrent à se disputer.
S'ils avaient su que Nono faisait toutes ces bêtises car il manquait de place,
qu'un appartement n'était pas fait pour un labrador,
qu'il avait besoin de se dépenser,
d'avoir une éducation et non se faire disputer et frapper à la moindre occasion.
S'ils avaient su que prendre un chiot n'était pas comme s'offrir n'importe quel cadeau, mais prendre en charge un être vivant avec ses émotions, ses besoins et son caractère, s'ils avaient su...
Peut être auraient t-ils réfléchi, et le brave Nono ne serait pas, l'année suivante, en train de se faire euthanasier à la SPA durant ces mêmes vacances. Peut être qu'il serait aujourd'hui dans une bonne famille, avec un jardin, en train de courir dans la neige, retournant le humus de la terre, le museau au vent, découvrant de nouvelles sensations, en tant que chien heureux et bien dressé.

L'Heure bleue

Il me dit : ce que j'aimerais tu vois, c'est inviter mes parents à Noël. Et puis mon frère. Que pour une fois, ça se passe avec MA famille. Je visualise brièvement les visages soporifiques de mes beaux-parents, la silhouette de ma belle-sœur zigzaguant d'une pièce à l'autre à la recherche de ses garçons (trois adolescents hirsutes) et de son mari qui ne tient pas sous les plafonds. Je vois la houle, le désordre qui avance lentement mais inexorablement, les repas interminables, la vaisselle sur la paillasse. Je ne goûte guère les bacchanales. Je dis : t'es sûr ?
Sûr.
Je me fais prescrire Nux Vomica et China Rubra, plus quelques Vitamines du bonheur. Je commande un chapon et treize desserts. Je consulte internet pour la cuisson - le sésame de la parfaite cuisinière. À tout hasard, je m'inscris au yoga.

Le jour-dit, deux voitures font crisser le gravier de l'allée. J'ai un instant de désespoir en voyant les profils mal dégrossis de mes neveux (mes filles, elles, traversent l'adolescence comme des princesses), ceux butés de mes beaux-parents; ma belle-sœur se déploie pour quitter l'habitacle et se met aussitôt à s'agiter. Je regarde autour de moi, il n'y a nulle part où s'enfuir. Je colle sur ma figure mon plus beau sourire, j'ouvre les bras et j'avance en poussant des exclamations de joie.

La suite se passe comme prévu. Les garçons sont affalés toute la journée dans le canapé, passant de la somnolence à la surexcitation, et une espèce de marée noire avance, inexorable, pièce après pièce. J'aime boire mon café seule le matin, sans bruit. Prudente, je mets le réveil à 7 heures. Mais las, mes beaux-parents sont toujours là, en pleine forme, me questionnant sans relâche alors qu'une scie sauteuse me vrille l'intérieur du crâne. Ma belle-sœur court toute la journée après ses garnements, lesquels n'ont de cesse d'attirer l'attention de mes filles - mes princesses - qui les toisent du haut de leurs 16 ans, et de leurs talons-aiguilles. Quant à mon mari, il a tout simplement disparu. Quand je l'aperçois de loin, sirotant une bière et fumant avec son frère, il me fait un petit signe amical. Nous passons d'ailleurs notre temps à manger et à boire. Quand tout le monde dort, j'enfile un manteau et je sors fumer dehors, avec un verre de schnaps.

Arrive Noël, et l'échange de cadeaux. Je découvre avec surprise les miens. Ma belle-sœur m'offre l'intégrale d'Almodovar - comment sait-elle ? - Et mes beaux-parents, le coffret de Mankell. J'ai pour ma part choisi pour eux presque au hasard un foulard, une écharpe, un roman-fleuve, quelques bricoles sans âme. Les ados, gars et filles, disparaissent dans la nuit neigeuse du jardin. Suis-je victime d'hallucinations ? Mes filles - mes princesses - rient très forts aux garçonnades de mes neveux - singes hirsutes.
Bientôt, chacun rentrera chez soi. J'imagine la maison calme et propre, nos silhouettes évoluant sans bruit sur un sol impeccable. Ça me fait du bien. Dans la nuit, nous nous fêtons mon mari et moi. Nous sommes amoureux l'un de l'autre, à intervalles réguliers.

Embrassades, promesses, effusions. Partis. Ouf !
Je vais pouvoir boire mon café tranquille, avoir une conversation posée avec les princesses, trinquer avec l'époux.
Je fais un énorme ménage. Je jardine un peu. Les mains dans l'humus.
Le soir tombe. L'heure bleue. Chacun dans sa tour.
Soudain c'est le silence dans la maison briquée de fond en comble.

Nuit d’antan

Le temps de l’Avent avait débuté un dimanche de fin novembre, dans les premiers frimas. Comme chaque année, le maire de la ville avait donné le sésame officiel aux lumières de Noël, faisant briller de mille feux les rues commerçantes, les fenêtres et balcons des maisons, les façades des églises et des bâtiments historiques. Planté au milieu d’une petite forêt et d’un massif de verdure, le sapin géant dans son habit de magie illuminait la nuit et emplissait tous les regards d’une vision de rêve. Des odeurs fraîches de sève et d’humus se mêlaient aux effluves chauds et enivrants de l’orange et de la cannelle.
Dans l’effervescence de l’approche des fêtes, parents et enfants envahissaient déjà les marchés de Noël qui offraient mille et une idées de cadeaux. Tout le monde se préparait aux grandes bacchanales de fin d’année dans une course effrénée aux achats. Les inquiétudes provoquées par la crise économique semblaient effacées momentanément. Même si je ne participais pas à la frénésie générale, j’étais attirée par cette ambiance toute particulière que certains qualifiaient de féerique.
Les premiers jours de vacances, je les consacrais au repos, bien au chaud dans mon petit nid douillet. Je me laissais aller parfois à une douce somnolence, loin de la fébrilité du centre ville qui voyait débarquer chaque jour des cohortes de touristes français et étrangers. Puis, peu à peu, je sortais de mon cocon pour partager des moments de recueillement ou de convivialité lors de concerts donnés dans les lieux de cultes et par le biais des animations proposées par la municipalité.
Un soir je me joignis à un petit groupe qui partait à la découverte du cœur historique de la cité, avec pour guide un veilleur de nuit. En costume authentique, composé d’une houppelande et d’un tricorne, portant hallebarde et lanterne, il nous conta de sa voix rocailleuse des histoires vraies et des légendes qui faisaient revivre les traditions et le folklore des Noëls anciens. Puis il lança sa complainte ancestrale : « Prenez soin de l'âtre et de la chandelle, que Dieu et la Vierge nous protègent. Me voici de garde, que Dieu nous donne à tous une bonne nuit. »
La promenade se termina par un vin chaud aux épices, boisson revigorante et idéale pour se réchauffer, mais à consommer avec modération. Or, dans l’euphorie de la rencontre et du partage, je me pris à en boire quelques verres de trop. Et soudain je me retrouvai seule avec le veilleur dont la silhouette sombre et à présent menaçante m’effraya. Toutes les lumières de la ville s’étaient éteintes, l’unique lanterne de l’homme éclairait la nuit. Il m’entraîna de force sur la grand-place au pied du sapin qui n’avait plus aucune parure lumineuse. Là, je crus être victime d’hallucinations en voyant des rennes gambader sur un pâturage, comme en Laponie. Je ne savais plus où j’étais, je ne comprenais pas ce qui se passait. L’homme noir me poussa à l’intérieur d’une cabane obscure et m’y enferma. J’entendis son pas lourd résonner sur les pavés et s’estomper lentement. Puis ce fut le silence total et je crois que je m’endormis…
A l’époque où la fée Électricité n’avait pas encore accompli de miracles, le veilleur de nuit assurait le maintien de l’ordre public, faisait fermer l’auberge et emmenait au poste de garde les éméchés pour les dégriser, ainsi que les voleurs de poules attrapés au passage de sa ronde. Ce vin chaud que j’avais bu était-il un breuvage magique qui m’avait fait voyager dans le passé ?
_________________
"J'ai appris qu'une vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie"A. Malraux
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Sun 11 Dec - 08:53 (2011)    Post subject: Publicité

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