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les pieds sur terre

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> BATAILLES DE PLUMES -> Les textes médaillés
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chris
Conjonction volubile

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Joined: 07 Jun 2010
Posts: 188

PostPosted: Tue 18 Oct - 22:58 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

Les pieds sur terre

Qu'est ce que j'en avais à fout' moi de mon intime conviction. J'avais ma ferme, avec toutes ses terres à cultiver et ses bêtes à soigner. Mes cochons, comme ils étaient magnifiques, bien gras, bien dodus. Puis mes vaches, c'étaient de bonnes laitières. Mes poules, j'en avais tout un régiment. Mais attention, du premier choix, toutes aussi stupides les unes que les autres. Une fois, à la place du grain, je leur avais envoyé de la limaille de fer, juste pour voir. Eh bien, j'ai vu : c'est vrai que c'est pas malin. Elles ont tout mangé. Y en a même quelques unes qu'ont crevé. Enfin, je m'occupais, j'étais tranquille. De temps en temps, Jacques, c'est mon voisin, il passait me voir, il arrivait le soir avec la saucisse dans son sac, et moi je sortais la gnôle. On parlait un peu, on mangeait, mais surtout on buvait. Qu'est ce qu'on picolait ! Mais il passe plus maintenant. Il est comme les cochons, c'est rancunier qu'on dit. Encore une fois, c'est pas ma faute, c'est à cause de nonobstant. Depuis, on est fâchés. C'est comme ça.
Maintenant, tout ça, c'est fini. J'ai tout foutu en l'air. Et pour quoi ? Pour du vent. Pour remplir les courants d'air qui circulent dans ma tête, pour changer d'air, j'sais même pas. Ça t'est jamais arrivé, lecteur, de te dire que, ce que tu fais, ce que tu vis, c'est pas vraiment toi qu'es là ? Parce que du jour où je l'ai rencontré... Attends, j'te raconte.

C'est le soir. Jacques vient de partir et la gnôle est finie. Comme je veux m'en mettre un petit dernier avant de ranger le jambon dans le torchon, je descends à la cave. Et là, juste à côté de ma réserve d'alcool, y a un machin qu'attire mon attention. C'est comme une grosse brique grise. J'ai jamais vu de truc comme ça. Du coup, je me dis, y a quelqu'un qu'est venu. C'est pt'être un piège. Je remonte les escaliers vite fait et j'y retourne avec mon fusil. Je fais le tour du propriétaire : personne. Je commence alors par tâter l'engin du bout du canon. Lorsque je tape dessus, c'est tout dur, et au milieu, l'arme s'enfonce un peu. En tout cas, ç'a pas l'air dangereux. Alors je m'approche. Je l'observe, il est recouvert de poussière, comme si personne l'avait jamais touché. Bizarre quand même, c'est venu comment ? Je souffle dessus et je le touche du bout des doigts. C'est du cuir. Je le prends dans la main, ça s'ouvre. Dedans c'est plus de la peau de vache, mais du papier. C'est un livre ! Qu'est ce que ça fout là ? J'en ai jamais eu des trucs comme ça, moi. Faut avoir fait des études pour ça, et être un peu pédé aussi. Je regarde autour de moi, je suis tout seul. Alors, je mets le bordel sous mon pull et je remonte dans la cuisine avec une bonne bouteille de pif.
Je me pose, je me sers un verre et j'ouvre le bidule. Je le feuillette et j'commence à lire. Enfin, à essayer ; j'y comprends rien. Mais je m'accroche. Tout le temps de la bouteille, j'essaie, mais pas moyen. Et comme le vin commence à me monter à la tête, je vais me coucher.
Le lendemain matin, je sors soigner les bêtes puis je reviens dans la cuisine. Il est toujours là. Et là, j'lui dis « J'sais pas comment t'es venu, mon p'tit gars, mais là, c'est pas toi qui commandes, je vais te lire jusqu'à la fin ! Aussi vrai que je m'appelle Ménard. ». Alors je me plonge dedans, je tourne les pages, j'essaie de comprendre, je le retourne, je prends une rasade, j'arrête pas. Je me concentre tellement que je vois pas les heures qui défilent. C'est alors que j'entends du bruit devant la maison. C'est mon Jacques avec son cabas sous le bras. C'est déjà la nuit ! Quand il arrive, je suis autant saoulé par la gnôle que par mes efforts. il se pose et on commence à causer :
― Eh mon cochon, t'es tout seul ? Je t'ai entendu hurler.
― C'est pas ça, regarde c'que j'ai trouvé à côté de mon alambic.
― Mais ? C'est un livre ! Ça fout quoi ici ?
― Ben je sais pas. C'était là, c'est tout.
― Là mon Pierrot, me laisse pas comme ça ! Faut que tu m'expliques !
― Bon assieds-toi. Je te sers un coup et je te raconte.
Alors il s'assoit, et je lui raconte. À la fin il se lève pour se servir un autre verre et il me dit :
― Eh ben, t'es dans de beaux draps. Je voudrais bien t'aider, mais moi les livres, je préfère les femmes, tu vois. Faut un gars qu'a fait des études pour t'aider.
― T'en connais toi ?
― Attends, j'essaie de réfléchir. Mais oui, on est cons. Y en a un qu'on connaît, il est même venu ici une fois.
― Commence pas Jacques !
― Mais non, c'est le docteur. Il a toujours un gros livre rouge dans son sac avec des mots super savants. Mais il viendra pas pour t'expliquer... je sais pas moi, donne m'en un de mot !
Alors, j'ouvre le livre, et j'en cherche un vachement difficile.
― Celui-là, tiens ! Nonobstant, c'est quoi ce truc-là ?
― Ouh là ! T'as vraiment besoin d'aide toi. Y a que le docteur qui peut te le dire.
Et là, il me vient une idée géniale.
― Jacques, t'es gaucher ou droitier ?
― Droitier comme tout le monde. Pourquoi ?
À ce moment-là, je choppe le tisonnier et je lui pète le bras gauche.
Il se met à hurler, et je lui sors :
― Calme-toi mon Jacques. Tiens le coup, j'appelle le docteur.
Et mon Jacques qui continue : il se roule par terre, il m'insulte et il crie. Finalement le docteur arrive. Il voit mon voisin le bras tordu en train de me traiter de tous les noms. Moi, je suis pressé, alors je lui demande : « Nonobstant, ça veut dire quoi ? ». Sauf que le docteur, je sais pas comment il a fait, mais il a tout compris. Il me traite de fou et me dit de plus jamais l'appeler. Puis il soigne mon Jacques, il le prend dans sa voiture et l'emmène à l'hôpital. Et je me retrouve seul avec mon livre, pas plus avancé. Quelle histoire !
Et là, je cherche. Qui pourrait m'aider ? Le docteur, c'est sûr il voudra plus. Alors j'ai une autre idée : je cours dans le poulailler et j'y balance de la limaille de fer. J'attends un peu, et j'appelle le vétérinaire. Elle est pas bonne mon idée ?
Il a été gentil, bon j'ai été plus finaud aussi. J'ai pas posé les questions de suite, mais il écoutait, et il répondait. Il m'a même demandé pourquoi je lui causais de tout ça. Alors je lui ai montré le livre. Ça lui a cloué le bec ! Il en revenait pas de me voir avec un truc pareil. Bref, quand il est parti, j'ai pu lire la première page. Pour les suivantes, j'ai mis les cochons à contribution. Je leur ai pété les pattes. Elles ont couiné les bêtes, mais ça valait le coup. Après avoir vu ma porcherie, il m'a regardé bizarrement, il a répondu à mes questions et il est parti.
Le lendemain matin, j'en suis à la troisième page et je m'apprête à faire un truc avec mes vaches pour continuer à lire, mais y a quelqu'un qui frappe à la porte. Je me lève, je vais à l'entrée. Vl'a-t-y-pas le vétérinaire qu'est de nouveau chez moi sans même que je l'appelle. Il rentre, je lui sers du café et il me sort un autre livre. Il est énorme. J'en ai jamais vu d'aussi gros. Il m'explique comment on s'en sert, il me le donne et puis s'en va. C'est magique un dictionnaire, ça sauve la vie des vaches.
Et puis on découvre plein de mots. J'ai commencé par m'attaquer au résumé du livre, le titre quoi. C'était « Mon intime conviction ». Alors j'ai cherché intime dans le dictionnaire. Y en avait cinq de définitions. J'ai pris la première, c'était la plus courte. Ça disait : qui est à l'intérieur et au plus profond. Je me suis dit, ça, à coup sûr, c'est l'eau du puits. Il est vachement profond mon puits. Ensuite c'était le tour de conviction. Alors la conviction est une croyance ferme. Une ferme, je voyais bien ce que c'était, j'en ai une. Pour la croyance, c'était le truc de l'église et c'était pas vraiment mon fort. En résumant, mon intime conviction voulait dire mon eau du puits d'une ferme à côté d'une église. C'était n'importe quoi. Alors, je me suis mis à utiliser ma tête, à réfléchir. C'était difficile, ça grattait à l'intérieur. Je me dis, l'eau du puits, ça va. Mais y a « Mon » devant, donc c'est à moi. Les trucs d'église, j'y vais pas trop, par contre la ferme, ça c'est bien à moi. Alors j'oublie le curé et je garde la ferme. Et la, ça prend du sens. Mon intime conviction, c'est en fait mon eau à moi. Je sais de quoi cause le livre, ça parle de mon puits. C'est à ce moment que ma vie a changé : je me suis mis à lire.
Au début, c'était compliqué. Je cherchais tellement de mots dans le dictionnaire que je perdais le sens des phrases. Alors je m'accrochais, et, au bout d'un moment, les mots, soit je les avais déjà cherchés soit ils ressemblaient à d'autres et je les comprenais tout seul. Des pages entières défilaient sans même ouvrir le dictionnaire. Cette fois-ci, j'étais parti. Comme une poule devant son grain, j'engloutissais les mots les uns après les autres. J'étais aspiré par ce livre. Du coup, j'avais réorganisé ma maison. Je vivais dans la cuisine. J'y avais installé le matelas à même le sol. De toute façon, je dormais presque plus. Mes cochons, j'en avais fait des jambons. Je les avais suspendus autour de la table. Comme ça, quand j'avais un creux, je m'arrêtais juste le temps de me couper une tranche. Et puis, il y avait la soif. Alors j'avais monté toute ma réserve d'alcool. Là, j'étais tranquille, plus besoin de bouger. Mes yeux pouvaient suivre les lignes du récit de jour comme de nuit.

Bon, maintenant, j'te raconte le livre. Il est écrit par un vieux monsieur. Il dit qu'il est dans les ténèbres de l'au-delà, il y écrit ses mémoires. Et sa vie c'était quelque chose ! Je suis pas un goïste, je peux pas garder ça pour moi, je t'en donne du rêve? Mais faut pas être trop dur avec moi, je suis qu'un paysan. Regarde mes mains. Elles sont rudes comme le bois à force de tâter la terre. Par contre, ma tête a jamais vraiment beaucoup servi. Quant à raconter des histoires, à part parler de la pluie et du beau temps avec mon Jacques, t'as vu quelqu'un autour de moi ? Je parle qu'à mes bêtes. C'est tout.
Alors, quand il vivait, les paysans avaient la vie difficile, les pauvres bougres ; ils labouraient la terre avec les bêtes Les présidents, ça existait pas. Y avait des rois, des gouverneurs et des gens super riches qui vivaient dans des châteaux. Souvent, ils avaient des filles belles comme le jour. C'étaient des princesses. Tout le monde voulait se marier avec elles tellement elles étaient fraîches et pures comme de l'eau de source. Alors leur père, il avait peur. Il les enfermait dans leur chambre. Mais les prétendants, ils avaient plus d'un tour dans leur sac, à l'époque on disait des besaces. Ils avaient donc plus d'un tour dans leur besace. Ils venaient le soir avec leur viole, c'est une sorte de guitare, ils grattaient de la corde pour créer une ambiance de miel, et ils chantaient. Mais pas n'importe quoi, c'étaient des poèmes d'amour... La princesse, comme elle était vierge, elle aimait bien tout ça, ça la faisait frétiller à l'intérieur ; elle en avait le cœur tout chamboulé, la gamine. Des fois, ça se finissait en un mariage heureux avec plein de princes et de princesses en gestation. Mais bien souvent, le poète se faisait embrocher par les gardes du château.
Notre héros, lui aussi est amoureux. Il vit que pour sa dulcinée comme il dit. C'est la plus belle des femmes. Attends, y a un passage où il la décrit, j'te le lis. « Sa beauté est surhumaine, puisqu'en sa personne se réalisent les impossibles et les chimériques (adjectif : illusoire, qualifie un projet, un rêve irréalisable) attributs dont les poètes parent leur maîtresse. Ses cheveux sont de l'or, son front des Champs élysées, ses sourcils deux arcs célestes et ses yeux deux soleils ; ses joues sont des roses, ses lèvres des branches de corail, ses dents autant de perles ; elle a la gorge de marbre, les mains d'ivoire et la blancheur de la neige... »
ça me rend tout chose ce genre de description. Je deviens tout tendre, comme quand je sors d'un bain bien chaud avec la peau toute flasque et les muscles tout mous. Mais, il a pas de chance, car elle veut pas vraiment de lui. Du coup, il part à l'aventure pour lui prouver son courage. C'est pas tout, ses malheurs s'arrêtent pas là, ça serait trop facile. Un magicien du nom de Freston le hait tellement qu'il arrête pas de lui faire prendre des vessies pour des lanternes.
Par exemple, un beau jour, en pleine campagne, il voit au loin toute une troupe de géants. Ils sont effrayants, des mètres de hauteur avec des bras qu'en finissent pas. Ils sont au moins une trentaine, paisibles, un peu comme des vaches en train de brouter l'herbe dans un champ. Sauf que, vl'a not' chevalier qu'arrive, et si y a une seule chose qu'il connaît pas, c'est bien la peur. Dès qu'il les aperçoit, il a qu'une seule idée en tête : aller tous les défier. Et, comme il suit l'ordre des chevaliers à la lettre, il y va pas à la traît'. Il leur hurle dessus pour annoncer son attaque. À ce moment, le vent se lève et les géants se mettent à remuer les bras de plus en plus vite. Mais c'est pas ça qui va faire reculer not'chevalier, il réajuste son casque, replace son bouclier, pointe sa lance bien devant lui et fait galoper son cheval à toute allure en direction du premier monstre sur son chemin. Il risque la mort, il le sait. Peut être qu'il reverra jamais sa belle, mais c'est pas grave. Il est fier et peut pas reculer.
Lorsque j'ai lu ça, j'ai pas pu m'empêcher de lui crier : « Mon noble, vas'y pas, ils vont faire de toi du pâté de chevalier en boîte ! ». Mais il en faisait qu'à sa tête, il fonçait droit devant. Moi j'avais peur pour deux, je retenais mon souffle. J'en avais même tous mes poils hérissés, comme le soir où j'avais voulu mettre les doigts dans une prise. Mais il m'écoutait pas, alors j'ai fermé le livre et je me suis servi un verre pour faire passer mon tress, sauf que ça marchait pas non plus. J'en ai pris un second, ça m'a calmé un peu. Alors, je me suis replongé dans le livre : juste à temps.
Parti comme un éclair sur son cheval, il arrive devant le géant. Il le vise de sa lance, mais le monstre l'empoigne de sa main et l'envoie au loin. J'ose plus bouger, je suis tétanisé. Mais il se relève. Il a juste quelques bleus, c'est tout. De mon côté, je revis et j'me ressers même un verre pour fêter ça. Comme mon noble comprend pas comment il a pu perdre la bataille, il se retourne pour voir son ennemi. Et là, il comprend tout : c'est encore un coup de Freston. il les a tout simplement transformés en moulins à vent juste avant l'impact. Bien évidemment, mon noble, il pouvait que se retrouver le cul par dessus terre.
Et c'est toujours comme ça. Il peut jamais se tourner les pouces, car ce Freston, il lui en fait voir de toutes les couleurs. Il arrête pas de le faire tourner en bourrique. Il est vraiment pas verni. En plus, comme c'est le seul qui voit le monde de travers, on le prend pour un fou. Le plus grand des chevaliers errants de tous les temps catalogué comme un guignol, j'vous dis ! Bon, c'est vrai que des fois, je me dis que ce sont des histoires qu'il se raconte, qu'elles n'existent pas vraiment, ou alors juste un peu dans sa tête. Mais finalement, je m'en fiche, c'est que, je vois bien que quand il commence à parler de chevalerie, il a comme un petit vélo dans la tête. Ça s'active beaucoup à l'intérieur, mais ça fait du sur place. J'veux pas le contredire. Et puis, je suis qui moi pour lui jeter la pierre ? Qui a jamais cherché dans le rêve un peu d'air quand on étouffe trop dans la vraie vie ? Et lui, il rêve juste plus fort que les autres. Il a seulement besoin de quelqu'un avec lui. Un peu comme le gros qui l'accompagne dans ses aventures.

Oh la boulette ! Oh la boulette ! Je cause et je te sers le pâté sans te proposer le pain, parce que j'me demande bien ce qu'il deviendrait sans ce brave type. Car, quand on choisit le métier de chevalier errant, on reçoit plus de volées que de lauriers. Et mon noble, comme il y va pas avec le dos de la cuillère, il reçoit de ces raclées... de quoi décourager une mule de bouffer l'herbe du voisin.
Donc, Sancho Panza, c'est comme ça qu'il s'appelle, c'est son écuyer. Il le suit partout, et, quand mon noble va vraiment pas bien, il s'en occupe et lui donne du courage. C'est un paysan, enfin c'était. Car le jour où Don Quichotte part à l'aventure, il lui propose de l'accompagner. Au début, il hésite, mais mon noble, en matière de rêve, il s'y connaît : il lui en refile un échantillon. Et ni une ni deux, v'la le p'tit gros du voyage, sûr de revenir à la ferme le cul tout cousu d'or.
J'l'aime bien lui aussi. C'est que, on est un peu pareils tous les deux. Ben oui, déjà, c'est un paysan, comme mezigue. Ce qui compte pour lui, c'est d'avoir le ventre plein et le gosier humide, si possible avec du vin. Tout pareil que moi. Bon, il a du mal à passer la seconde quand il réfléchit, mais il a plein de bon sens bien du terroir. N'empêche, comme il en a de la chance ! Je donnerai bien tout ce que j'ai pour être à sa place. Car des fois, quand je lis, je me sens tout bizarre. Les mots résonnent dans la tête. Ils remplissent alors le silence de ma cuisine, au point de lézarder les murs et de souffler le plafond dans les airs. Peu à peu, il reste plus rien de ma maison, et au lieu d'être assis devant ma table, je chevauche une mule et on m'appelle Sancho.
Autour de moi, les champs s'étalent à perte de vue dans la vallée. C'est la saison des foins. Les paysans coupent l'herbe à la faux. À les voir suer comme des ânes en peine, il est évident qu'ils sont au service d'un seigneur sans cœur ni pitié. Une légère brise souffle sur mon visage. Il a plu toute la nuit, je sens l'odeur lourde de la terre fraîchement et longuement battue par un orage. Au fond, là bas, y a une forêt, et, devant moi, mon maître, le grand Don Quichotte, ouvre la voie. Il chevauche sa monture. Plus brave que belle, cette fidèle rosse n'a plus que les os sur la peau. À chaque pas, elle balance de droite et de gauche son arrière-train tout décharné. Mon maître, lui, il est tout aussi mal en point. Mais il se tient droit comme un i, la tête haute, il regarde loin. il porte fièrement son armure et tout son attirail. ça compte pas pour lui que tout est rouillé de partout. J'imagine même sa figure. Cabossée de tous les côtés, sous une barbe poussiéreuse, ses joues sont creusées et les dents cassées. Plus droit que lui, il a sa lance. Elle est pointée vers le ciel, comme s'il défiait le créateur lui-même de le détourner de sa route. Nous allons à l'aventure. D'ici peu, l'obscurité des bois va nous envelopper. Peut-être que des brigands nous attendent, ou, je sais pas moi, des monstres, prêts à nous sauter dessus. Mais c'est pas grave. Même si l'envie de fuir me serre les tripes, je suivrai mon maître. Et puis qui sait ? Peut être que c'est une princesse tout éplorée qui nous attend. J'ai qu'à fermer les yeux pour la voir toute belle dans un sous bois tout tapissé de fleurs. Elle est assise par terre et se tient le visage. C'est une princesse quand même. Elle est pas partie dans les bois pour qu'on la voit pleurer. C'est pudique une princesse !

Dans ces moments-là, j'ai comme qui dirait déjà un pied dans le livre. J'ai l'impression que je n'aurais plus qu'à me laisser porter par ces lignes pour me déplacer et respirer dans cet autre monde. Mais, lorsque mes yeux sont trop fatigués pour suivre le récit, je dois fermer le livre, je me sens tout vidé. Je me retrouve alors assis devant ma table, dans le silence de ma solitude. T'imagines que les soirées avec mon Jacques, j'y pense même plus, pas plus qu'à ma terre. Finalement, la seule chose que je cultive, c'est moi-même, en quête de mon eau profonde.
Eh, lecteur, tu me prends pour un idiot total ? Faut pas jeter mémé dans les orties quand même ! Bien sûr qu'entre temps, le titre, je l'ai compris.

En plus, mon maître, il fait que m'embrouiller, car il se contente pas de raconter sa vie. il cause souvent de son intime conviction. Logique, c'est le titre. Ces passages, il me grattent drôlement la tête. Que des mots super savants ! il dit qu'il a un problème spatio-temporel, il cherche sa place dans l'univers. Comme si c'était important : on a les pieds sur terre, c'est tout. Faut pas chercher midi à quatorze heures quand même ! Enfin, c'est c'que j'me disais. Mais non ! On se trompe. D'après lui, j'utilise les mots qu'il met parce que je peux pas mettre les miens, « Le temps n'est qu'une abstraction de l'esprit (abstraction : nom féminin, privé de réalité). Ni arbre ni étoile ne s'étale en paysage, seul subsiste un ensemble immobile et immortel où chaque être n'est qu'une cellule de ce tout qu'est le présent. Au milieu de tout cela, nous n'avons rien à faire, si ce n'est de s'exprimer, de briller, de fournir à cet univers des ondes positives. En un mot : d'être chevaleresque. »

Tout au long du livre, c'était toujours comme ça. Il racontait plein de trucs d'aventures, puis il retombait dans de la nostalgie. Je le voyais devant moi, avec sa figure toute triste à trop penser. Alors je lui disais : « Eh Seigneur, tu veux pas un canon ? Ça te ferait du bien. » Évidemment il répondait pas. Enfin, pendant longtemps. Car, y a quelques pages de cela, j'ai eu l'impression qu'il me parlait. Remarque, je le comprenais. On était tous les deux ensemble dans ma cuisine. Il devait s'ennuyer. Alors, même si je suis pas de son monde, il lui fallait de la compagnie.
Ça s'est passé comme ça. Je suivais les lignes d'un paragraphe, et tout à coup il a écrit :
« ...Tiraillé par la faim, mon esprit s'embrumait. Alors que j'élevais mon âme en des sommets enivrants, cet amas de chair que constituait mon corps me rappelait à la terre. Mes simples et vulgaires viscères se jouaient de moi... »
Je suis peut être un peu bête, mais je suis pas un mauvais bougre. Le seigneur était vraiment mal en point. Il fallait que je l'aide. Je lui ai dit :
― Bouge pas mon noble, je vais t'aider.
Je me suis levé, j'ai coupé une bonne tranchasse de jambon et je l'ai glissée dans le livre. Pour sûr, j'lui ai aussi servi un verre de vin, et j'ai continué ma lecture. Pendant un moment, il continuait à délirer, mais un peu plus loin, il a mis :
« Comme les chemins de la providence peuvent être parfois insondables. Affamé, je n'ai trouvé le salut que par la générosité d'un paysan aussi simple d'esprit que bon de cœur. Il se tenait devant moi et buvait mes paroles sans pour autant comprendre l'essence de mes propos.
J'étais à bout. Seule la volonté d'achever mon œuvre me retenait en ces lieux. Il s'approcha de moi et me fit offrande de nourriture et de vin. Non seulement mon corps se ressaisissait, mais ma volonté s'en trouva affermie. Je n'étais plus seul au monde, j'avais de nouveau un serviteur fervent... »
― Et je veux mon neveu que j'suis ton fervent serviteur. Mais attention !! Simple d'esprit, j'ai pas eu besoin du dictionnaire pour comprendre, que je lui ai dit.
Depuis, j'ai bien pris soin de mon patron. Tous les jours il avait droit à son jambon et à son vin. Bon, le livre, il aimait pas trop ; il dégoulinait de graisse et les taches rouges faisaient pas vraiment joli. Mais mon noble, il avait repris du poil de la bête. Il était redevenu un vrai chevalier avec plein de courage dans les pognes. il pouvait causer des pages sans même reprendre son souffle. Et moi, je suivais des yeux toutes ses histoires. À partir de ce moment, il parlait plus d'intime conviction. Au contraire, il faisait des projets. »

Et voilà où j'en suis. Je suis assis devant ma table, j'ai la tête dans les jambons, je tape la causette avec un livre et je sais plus ce qui est vrai ou pas. Mais si c'était que ça. C'est que mon noble maintenant, il veut refaire une sortie. Le plus fort, c'est qu'il veut que j'l'accompagne. Je suis d'accord, je pense qu'à ça depuis qu'on se connaît. Mais je fais comment ? Il est dans un livre, et moi dans ma cuisine, les pieds sur terre.

Oh mon cochon ! Je l'ai ! Je l'ai trouvée mon eau profonde ! Les pieds sur terre, c'est parce que je le crois que c'est comme ça. La cuisine existe pas, pas plus que le temps. J'appartiens au présent, je suis dans le livre, je suis le livre.
Je sais, j'vais préparer mon sac. J'vais y mettre une bonne dose de jambon, et surtout pas oublier le vin. Et puis, comme mon maître l'aurait dit, dans un moment, je poserai cette plume qui existait pas, et puis après, je quitterai ce monde. Ten, j'mettrais ma main au feu s'il m'attend dehors. J'le vois d'ici, il chevauche sa Rossinante, il s'impatiente, il m'attend. Et moi, eh bien, j'vais monter sur mon âne et je le suivrai jusqu'au bout du monde si c'est là bas qu’y veut aller.
Quant à toi, écoute ton cœur et rejoins nous. Il ne tient qu'à toi, lecteur, où plutôt devrais- je dire Sidi Ahmed Benengili, de conter notre histoire.

Le soleil n'a pas encore terminé sa course, foi de Sancho Panza !!!
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PostPosted: Tue 18 Oct - 22:58 (2011)    Post subject: Publicité

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PolluxLesiak
Conjonction volubile

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PostPosted: Tue 18 Oct - 23:13 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

Une nouvelle épique, foisonnante et excellente - et aussi érudite, malgré les apparences : bravo, Chris !!! Okay Okay Okay
A quel concours s'est distinguée cette nouvelle ?
_________________
Lyon insolite...
Association Cœurs de Lyonnes


Last edited by PolluxLesiak on Tue 18 Oct - 23:17 (2011); edited 1 time in total
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chris
Conjonction volubile

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PostPosted: Tue 18 Oct - 23:15 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

merci,

Il a eu un accessit au concours alexandre vos écrits.
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Marixel
Conjonction volubile

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PostPosted: Wed 19 Oct - 09:35 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

Okay Ta nouvelle est excellente, Chris, à la fois humoristique et poignante. Ce personnage frustre est touchant dans son intelligente stupidité, si je puis dire. Pollux a raison : c'est le contraste entre l'aspect apparemment primaire et l'érudition du texte, qui en fait l'un de ses principaux attraits. A la lecture, on pourrait penser ce texte, parfois, un tantinet longuet, et puis non ! Ce serait dommage d'enlever le moindre passage. Le thème (imposé) de "la Rencontre" avec un livre, un personnage, est très original. N'hésite pas à la présenter à d'autres concours, elle a vraiment toutes ses chances.
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chris
Conjonction volubile

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PostPosted: Wed 19 Oct - 20:36 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

merci à vous pour vos compliments. Par ailleurs, avez-vous remarqué le clin d'oeil à Borges ?

Bonne soirée à tous[/code]
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djin
Conjonction volubile

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PostPosted: Thu 20 Oct - 16:54 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

Quelle souffle dans cette nouvelle ! C'est Zénorme et documenté : impressionnant et truculent. Quoi Borgès ? A cause de Ménard ? Tu penses que tu viens de récrire le Quichotte Mr. Green ? En tout cas je comprends pourquoi tu a été accessité (je cultive le néologisme, histoire de me distinguer aussi...^^)
_________________
http://www.jacquesflamenteditions.com/dominique-guerin/ http://ska-librairie.net/index.php?id_supplier=75&controller=supplier
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Marixel
Conjonction volubile

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PostPosted: Thu 20 Oct - 17:08 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

J'avoue que si j'ai lu quelques livres de Borges, je n'ai pas lu celui-là donc n'ai pu apprécier le clin d'oeil. Vu la qualité, la truculence de ta nouvelle, je me demande bien de quelle veine sont celles qui ont été primées. Mais un accessit à ce concours vaut largement un prix à un autre concours moins prestigieux.
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chris
Conjonction volubile

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Joined: 07 Jun 2010
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PostPosted: Thu 20 Oct - 19:22 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

djin wrote:
Quoi Borgès ? A cause de Ménard ? Tu penses que tu viens de récrire le Quichotte Mr. Green ?


C'est bien cette nouvelle. Je ne me permettrai pas de dire ça, par contre, j'ai trouvé sympa de donner la parole à Don Quichotte pour qu'il donne lui-même sa version de l'histoire, certes par le prisme déformant d'un ersatz de Sancho Panza.


Marixel wrote:
J'avoue que si j'ai lu quelques livres de Borges, je n'ai pas lu celui-là donc n'ai pu apprécier le clin d'oeil. Vu la qualité, la truculence de ta nouvelle, je me demande bien de quelle veine sont celles qui ont été primées. Mais un accessit à ce concours vaut largement un prix à un autre concours moins prestigieux.


C'est une nouvelle de fictions, Pierre Ménard ou le nouveau Quichotte. Pour avoir une idée des nouvelles primées, il n'y a pas à chercher bien loin à mon avis. Tonina ?
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Tonina
Conjonction volubile

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Joined: 04 Jun 2010
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PostPosted: Sat 22 Oct - 18:48 (2011)    Post subject: les pieds sur terre Reply with quote

C'est une nouvelle qui a du souffle et qui aborde le thème de la rencontre de façon originale ! Oui, c'est peut-être un peu long parfois mais je ne vois pas comment ni où tu pourrais raccourcir alors, ne le fais pas !
J'ai obtenu la deuxième place à ce concours, tu es perspicace, Chris !
Je vais mettre un lien pour ceux qui souhaiteraient la lire. Elle n'est pas forcément meilleure, juste différente.
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