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Les textes du jeu 74

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> JEU N°74
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Tue 18 Oct - 00:10 (2011)    Post subject: Les textes du jeu 74 Reply with quote

Succession royale


Il fait plein jour. Dans l’alcôve de sa chambre, la reine offre ses charmes au mâle qu’elle s’est choisie aujourd’hui... et qui mourra demain. C’est un beau spécimen, fort et imposant, viril comme on l’attend d’une créature née et élevée dans le seul but de la satisfaire. Il ressemble aux précédents et, dès le lendemain, d’autres suivront qui ne laisseront pas une plus grande impression à la reine vieillissante. Cela dure depuis des années. Tellement sont déjà venus et partis : vite oubliés et jamais regrettés. Toute à son affaire et pleinement concentrée sur son Énée du jour, la souveraine n’a pas une pensée pour la cohortes de ses anciens amants démissionnaires. Pas plus qu’elle n’est réceptive au bourdonnement de contentement que fait entendre sa cour...
Un nouveau jour se lève ; un autre mâle presqu’identique fait son entrée dans la chambre nuptiale. Ce pourrait-être le premier après l’autre, ou juste un de plus parmi les anonymes qui se sont suivi depuis la dernière fois où la reine a été réellement heureuse de ces amourettes. Elle se fait âgée ; elle s’ennuie. Et même les amants qui défilent ne parviennent plus à l’enjouer tandis qu’elle broie du noir, inattentive au bourdonnement contrarié de son peuple.
Autre jour, nouveau vulgaire masculin sur sa couche. Les mêmes traits brutaux et épaix, la même sensation un peu lasse à leur contact. La vieille reine en fait son affaire : l’expérience la rend indulgente, cependant elle ne continue sincèrement ce jeu qu’en l’espoir que, demain, le jour d’après ou l’un des suivants, lui sera amenée la perle rare. Mais sa position lui autorise-t-elle vraiment ce genre de considérations ? Son devoir doit passer avant son plaisir, le bien de son peuple — de sa grande famille — éclipser le sien propre. Plongée dans ces sombres pensées, la reine ne remarque pas le bourdonnement de colère qu’émettent ses sujets.
Ce peut être le lendemain, ou des mois plus tard ; la mère de la nation reçoit un nouveau prétendant. Il ne ressemble pas aux autres : plus fin, plus doux, plus calme. La rombière couronnée se surprend à espérer. Pourrait-ce être un bouffée d’air frais dans sa routine, l’un de ces instants de félicité ou le temps lui-même suspend son cours ? La reine ne prend pas la peine d’y penser : elle vit. Elle revit. Ignorante du bourdement de révolte qui gronde dans son palais, elle se consacre pleinement à son beau faux-bourdon, prenant plus de plaisir à son côté qu’auprès des cent précédents. Oublieuse de son royaume et des devoirs qu’elle néglige, elle aime et se consume.
Cela ne dure pas : les gardiennes envahissent la chambre royale et assassinent l’amant et la souveraine qui a cessé de veiller au développement de son peuple. Quelque part dans un niveau inférieure, plusieurs nouvelles reines attendent en leurs alvéoles, ; la première à éclore tuera les autres et règnera sans partage sur la ruche. Jusqu’à ce qu’elle soit trop vieille pour enfanter... ou qu’elle tombe amoureuse.





Bouches cousues


« Je vous laisse les finitions. A vous de jouer, les filles. »

Le professeur Lebourseul retira un à un ses gants ensanglantés. Le chuintement grinçant du caoutchouc que l’on distend pour le décoller de ses doigts rivalisa un instant avec la plainte stridente de l’électrocardiogramme. Il se retourna, ôta son masque et se dirigea vers la sortie. Près de la porte du bloc, deux hommes déguisés en infirmiers, le teint verdâtre et la mine déconfite, ne tenaient debout que grâce à la force conjuguée de leur épaule qui, appuyée l’une contre l’autre, formait la clé de voûte d’une structure chancelante. Plus bas, quatre jambes flageolantes servaient de piliers à l’édifice sur le point de s’écrouler. Le chirurgien prit un air mi-amusé mi-navré. Les deux flics à la charpente imposante qui, avant l’opération, avaient impressionné son équipe d’infirmières et d’internes aujourd’hui exclusivement féminine, ressemblaient à deux chamallows s’affaissant sur le gril incandescent d’un braséro. Lebourseul n’en fit qu’une bouchée.

« Allez, les gars, on va déjeuner. Vous avez besoin de vous requinquer. Toute cette viande avariée, ça vous a bien secoués. C’est normal, la première fois, et puis, ce n’est pas votre métier ! »

Il les empoigna tous les deux par le bras qui faisait contrefort, les fit pivoter sur leurs talons et les entraîna d’autorité hors du bloc.

« Ne vous inquiétez pas, il ne peut pas se sauver bien loin ! »

Le chirurgien en avait vu, au cours de sa carrière, des entrailles labourées, déchiquetées, de la chair réduite en charpie mais cela faisait longtemps qu’il n’avait pas autant bataillé pour rafistoler un ventre : c’était Verdun version 2011 ! Les flics ne l’avaient pas loupé, ce salop ! Après des mois de cavale… Mais il avait fallu le tirer d’affaire pour qu’il puisse cracher le morceau, dire la vérité aux familles de toutes les gamines qu’il avait violées puis massacrées. Sale type et sale boulot.

Dans le bloc, les internes et les infirmières attendirent que le grand patron ait disparu pour former un cercle soudé autour de la table d’opération. Elles devaient terminer le travail et recoudre ce monstre. Jamais aucun patient ne leur avait inspiré un tel dégoût. Les langues s’étaient déliées avant l’opération. Chacune avait ressenti le besoin irrépressible de déverser le trop-plein de mots et d’émotion qui afflue et finit toujours par déborder dans les situations de tension extrême. Ce fut comme un exorcisme collectif, une communion dans la douleur et la révolte : c’était la première fois qu’on leur demandait d’unir leurs compétences pour sauver une crapule qu’elles auraient bien volontiers laissé mourir à petit feu. L’équipe était maintenant seul maître à bord. Des regards s’échangèrent, des soupirs s’échappèrent, vite contenus par les masques qui dissimulaient les visages contrariés puis elles se mirent au travail, bouche cousue. Tout avait été dit.

Le professeur Lebourseul consultait des dossiers dans son bureau lorsque le téléphone sonna. Un infirmier du service de soins intensifs lui demandait de venir, de toute urgence. Lorsqu’il pénétra dans la chambre du détenu, les deux flics à présent requinqués fulminaient.

« Beau travail, Professeur ! »

Le chirurgien, l’air interrogatif, se tourna vers l’infirmier qui souleva le drap sous lequel dormait le tueur pédophile. Sur les bourrelets de chair à vif de son ventre que les femmes avaient recousu, cent trente-huit points de suture dessinaient les lettres du mot « ordure ».



Fonds et tréfonds : une fable très humaine


Cela faisait longtemps qu’il en rêvait. Très longtemps. Des lames de fond qui avaient traversé sa vie, il en retenait chaque tranchant, chaque mauvais coup de la fortune. Il le haïssait, les haïssait tous finalement. Des brimades subies dans sa jeunesse aux corvées sans cesse reçues et tristement assumées, il n’ignorait rien. Ombre du satrape continuellement piétinée, il ne recueillait depuis des années que les rejets d’une figure despotique considérée indétrônable. Le tyran balayait de ses souffles tous les misérables sujets qui lui barraient le chemin. Ils luttaient vainement, tels d’infimes hommes de mer affrontant vents et marées. Le capitaine n’en malmenait que davantage son équipage. L’air lourd d’une odeur plus âcre que des effluves huileux contaminait d’un relent nauséeux tout homme de passage. Ballottés entre Charybde et Scylla, ils ne parvenaient jamais à rejoindre un havre accueillant et restaient confinés aux fonds les plus sordides, aux tréfonds de la terre.
Autour de lui, les traces, sinistres marques d’un quotidien arbitraire dessinées par le despote, infligeaient au paysage d’atroces cicatrices, brouillant l’ordre qu’établit gracieusement la nature. Il voyait au jour le jour la beauté se faner, le calme mourir dans les plaintes humaines, la lumière se ternir de la noirceur ambiante. Alors, il était devenu un flibustier de la vie.
Ce jour-là, les vicissitudes des derniers mois de labeur tenaillaient les hommes comme jamais, et il se sentait une force plus sombre encore que celle d’Hadès. Le plan fomenté ne subirait aucune faille, nul ne le dissuaderait de sa décision. Mais s’il désirait agir seul, la présence de ses compagnons d’infortune lui permettrait de mener à bien le fruit de sa haine. Aussi, quand l’infâme aiguilleur de leur destinée disparut quelques heures de son office, il s’employa à encourager la rébellion, la mutinerie qui plongerait tout un chacun dans un désordre dont il ferait son affaire. Les uns hurlaient leur rage, les autres s’activaient en de multiples tentatives contestataires aux débats hélas infructueux, certains même échafaudaient des plans utopistes. Tous libéraient leur conscience. Au retour du monstre, cette houle rugissante et malveillante agitait si fort les esprits que le fourbe personnage dut naviguer dans une mer tout autant hostile que vorace. Avec la plus grande attention, notre flibustier le regarda s’y noyer désespérément et perpétra son acte fatal….
Lorsqu’il se fut débarrassé de l’encombrante présence, assuré que les abysses le garderaient à tout jamais, il se présenta, allégé du fardeau porté depuis des années, face aux hommes qui l’acclamèrent d’une seule voix. Pourtant, il n’avait pas cherché leur assentiment, ni ces années durant, ni dans l’accomplissement de son dessein. Leur soutien, leur reconnaissance, le portèrent alors.
Très vite, on le désigna naturellement nouveau pacha d’une flotte qui se voyait déjà à l’abri des tempêtes.
Quelque temps plus tard, du nouveau pacha naquit un nouveau tyran. D’aucuns pensèrent alors que l’homme était un requin pour l’homme et se résolurent à se défaire de sa dictature.
L’un d’entre eux le détestait particulièrement. Il se mit à rêver. Il rêva longtemps. Très longtemps…


Les aventuriers de l’Arche


En rage contre la race humaine pervertie, Dieu conçut l’opération Déluge, première machine à laver, gigantesque, d’une efficacité terrible, rassemblement tourbillonnant des eaux marines, célestes et fluviales, pour un monde nettoyé à fond, purifié, enfin propre. Sur le point d’enclencher le programme « très sale », puissance maxi, il se dit qu’il pourrait épargner les animaux, ces jouets dociles qui contrairement à l’homme obéissaient aux lois de leur créateur. C’est pourquoi il mit en œuvre le chantier de l’Arche. Là encore il avait vu grand : 300 coudées de long, 50 de large et trois étages. Il confia l’exécution à Noé, un homme pas trop malin mais respectueux, qui faisait ses prières tous les jours et ne se permettait aucune fantaisie en matière de procréation. En récompense il le bombarda Capitaine de l’expédition. Au jour J, heure H – l’heure Arche, précisa Dieu dans son humour divin –, le bâtiment, abritant en ses flancs la famille Noé, les couples d’animaux et des vivres, se lança sur les flots.

Malgré le mauvais temps, les animaux ne tardèrent pas à apprécier la croisière. Plus de chasseurs, plus de souci de nourriture ni de crainte des prédateurs. Noé, suivant les instructions divines, était aux petits soins pour eux et la vie s’écoulait aussi douce qu’au jardin d’Eden. Sur les ponts, on jouait au palet ou à la balle. Les passagers de première classe, occupants du pont supérieur, lions, tigres, léopards, qui commençaient à s’ennuyer, invitèrent ceux des ponts inférieurs et tous se livrèrent à des parties endiablées. Croisière oblige, des intrigues amoureuses se nouèrent, des couples se faisaient et se défaisaient. Le lion craquait pour les yeux de la biche, le chien flirtait avec Dame tapir et les ébats de l’éléphant avec la girafe faisaient tanguer le navire.

Ce fut avec soulagement que le brave Noé, épouvanté par tant de licence, vit arriver la décrue et la fin de la quarantaine. Lorsque l’arche se fut échouée sur le mont Ararat, il fit descendre les animaux et en sacrifia dix pour honorer Dieu. Leurs compagnes et compagnons en furent révoltés. Comme ils regrettaient le bon temps de la croisière ! Un jour Noé planta la première vigne, fabriqua le premier vin et devint le premier ivrogne. Profitant de son sommeil alcoolisé, les animaux poussèrent l’épave de l’arche jusqu’à la mer, embarquèrent et reprirent la joyeuse vie.

Dieu eut vent de l’affaire. Furieux, il coula l’arche. Tant bien que mal, les passagers gagnèrent à la nage les diverses côtes et se dispersèrent sur les continents où ils menèrent à nouveau des existences trop précaires pour songer à autre chose qu’à la lutte pour la vie, ne s’accouplant plus qu’aux périodes et selon les modalités dictées par leurs horloges biologiques, œuvre du Créateur. La fantaisie n’était plus de mise, pas plus que la mixité inter-espèces.

Pourtant Dieu n’a pas oublié ce qu’il appelle « l’épisode de l’arche-lupanar. » Désormais sa bête noire n’est plus l’homme mais l’animal, les animaux. Tous. Il les déteste, il s’est juré d’avoir leur peau. Il fait juste durer le plaisir. De temps à autre, il en fait disparaître un. Pour le dinosaure, le mammouth l’auroch et le dodo, c’est fait. Pour la baleine, le lynx, l’ours blanc, le panda, c’est en bonne voie. Dans cette élimination, l’homme, grâce à la pollution, la chasse et l’exploitation de la nature, constitue un allié de choix. La fameuse « Arche d’alliance » ne serait-elle autre que l’arche de Noé ?


Boîte aux lettres

Le cliquetis cessa et il fit une pause, les doigts encore posés sur le clavier. Les yeux rivés à l'écran, il relut son texte puis soupira, en frictionnant vigoureusement sa barbe naissante. Il était temps de déjeuner, il n'arrivait plus à rien. Il se leva et quitta la pièce.

Un soupir s'éleva de l'écran.
 Eh bien, il n'est pas très en forme aujourd'hui !
 Tu as raison, il n'arrête pas de nous effacer, puis de nous écrire à nouveau. D'habitude, je suis plutôt de bonne composition, mais là, j'en ai assez !
 Et moi j'ai le tournis. Il pourrait penser un peu à nous, au lieu de copier, couper, coller, égoïstement, sans relâche, c'est insupportable ! Nous avons à peine le temps de nous installer et de faire connaissance que nous disparaissons !
Le t était d'accord :
 Si encore il était un peu créatif, je ne dis pas. Mais il n'a pas beaucoup d'imagination. Je suis presque systématiquement collé à un e. Ne trouvez-vous pas qu'il pourrait lier ses phrases différemment ? J'aime bien le e, ce n'est pas le problème, mais il y a tellement d'autres lettres que je voudrais connaître !
 En plus, il n'est pas particulièrement doué en orthographe. Il m'oublie sans cesse, c'est exaspérant, soupira le s.
Le w grogna :
 Arrêtez de vous plaindre, vous avez beaucoup plus de chance que moi. J'en ai vraiment assez d'être minoritaire, et soumis au bon vouloir de cet écrivain de pacotille. Il paraît que dans d'autres pays, nous sommes beaucoup plus nombreux. Comme j'aimerais pouvoir y faire un tour ! Cela me permettrait de rencontrer des lettres que je ne connais que de nom. Figurez-vous que je n'ai jamais vu z, or tout le monde en parle !
Le : répliqua :
 Tu n'es pas le plus à plaindre, excuse-moi ! Moi, je suis toujours tout seul, avec un vide derrière, et un vide devant, sauf quand il se trompe. Impossible de parler à qui que ce soit !
 Je voudrais tellement rencontrer le x, le w, ou bien le z, gémit le k.
 Et moi, si vous saviez comme j'aimerais discuter avec un accent circonflexe !
 Si seulement nous pouvions sauter un espace...
 Je suis d'accord avec vous, mais comment sauter avec trois jambes, je vous le demande !
Le n renchérit :
 Ce n'est pas plus simple avec deux, figurez-vous. Comment sauter avec deux jambes toutes raides, toutes droites ! Comme je regrette le temps où les enfants apprenaient à m'écrire, et me faisaient pencher, ou bien même trembler ! Vous en souvenez-vous ? Parfois ils me collaient même au mot suivant, quel bonheur !
 Il a raison, pourquoi devrait-on toujours être séparés, comme dans des petites boîtes ? Il sait bien qu'il nous est impossible de franchir cet espace qu'il nous impose. Nous sommes des outils de communication, et nous ne pouvons communiquer librement entre nous, c'est un comble !
 Nous devrions nous rebeller, lui faire comprendre que c'en est trop, que nous en avons assez de sa rigidité !
 Restons prudents. Dans certaines régions du monde, vous savez, nous n'existons même pas...
 Non ? En es-tu sûr ?
 Tout à fait ! Vous souvenez-vous, h, a, k et u, du détour que nous avions fait par le traducteur bilingue français-japonais ? C'était merveilleux ! Des formes totalement nouvelles ! Mais comme d'khabitude, nous étions coincés dans notre petite bwoîte, il nous fut impossible de commuwniquer. Le problèmwe est que si wnous nous rewbellons, peut-êktre tkrouvera-t-il plus fawcile d'utilikwser ceswsignkeskexotiqkues...
 Eh ! Vouswavezk-vu ? Le k et le w ont cwommekncé ! Alwlonks-y !


Jef


Triste et fataliste, Jef murmura en allongeant les jambes :
-C’est comme si le capitaine était parti déjeuner et que les marins en avaient profité pour foutre le camp.
Sous la table, ses pieds cognèrent une chaise vide qui racla le parquet.
Ensuite, un silence. Le temps que la phrase fasse son chemin dans le cerveau ensauvignonné de son ami qui avait les yeux dans le vague.
Ils avaient dîné sans changer de couleur : Blanc de Loire. Du côté de Blois.
Un pâté d’écrevisse et anguille, un sandre sorti du fleuve la veille, un Sainte-Maure.
Et une troisième bouteille en guise de dessert…
Jef crut un instant que, tout embrumé de Cheverny, l’autre ne répondait pas parce qu’il n’avait pas entendu. Mais, tournant la tête, celui-ci leva son verre:
-A la santé du capitaine et du marin !
Et il avala ce qui lui restait de vin. Jef emplit les verres.
Les coudes sur la table, l’homme fit tourner la bouteille en déchiffrant l’étiquette qu’il avait pourtant déjà lue en début de repas et reprit :
-Quoique… A la santé du marin déserteur, je ne sais si c’est une bonne idée.
Il eut un coup d’œil vers Jef, comme pour le jauger, attendit un peu puis laissa tomber :
-Car cette maudite s’est quand même tirée en t’abandonnant !
Ce fut Jef qui cette fois haussa les épaules pour répondre :
-Oui.Avec le chéquier et la bagnole…Et ses bijoux !
-Pardi ! Tant qu’à te planter là, autant partir avec un peu de confort…Tu n’as donc pas vu venir le coup ? Quand elles se tirent, c’est toujours parce qu’on a été un peu absent d’une façon ou d’une autre… Tu me fais un drôle de capitaine, toi.
Jef eut une moue et secoua la tête.
-Je n’étais pas vraiment le capitaine faut croire. Tu sais comment c’est…
- Justement pas ! coupa l’autre.
-Oui… Mais bon. Tu as bien été en ménage, une ou deux fois…
-Pas suffisamment longtemps ! Et puis moi, j’ai vite compris.
Jef ne se sentait pas de discuter. Plus maintenant. A quoi bon ?
Nouvelles gorgées de vin blanc.
Il reconnut :
-On se disputait bien un peu de temps en temps…
-Tu parles ! Dis que vous vous engueuliez tout le temps, oui !
-C’est vrai… Mais qu’est-ce qu’on a eu comme bons moments aussi !
-Vous les gardiez bien cachés alors ! Ou bien ils étaient anciens.
Jef, dubitatif et étonné, finit par demander :
-On était chiants à ce point ?
-A ton avis ? Tu te souviens, toi, d’une soirée, d’une sortie, d’un week-end où vous nous avez épargné une de vos scènes ?
Jef se résigna. Il compléta les niveaux dans les verres, ce qui vida la bouteille.
-Je n’ai rien vu venir, non…Même quand on se bagarrait, elle n’a jamais parlé de me quitter.
-Et toi ?
-Moi quoi ?
-Tu aurais pu, un matin, comme elle, en avoir marre de votre ambiance pourrie ? Et te casser sans prévenir ?
Jef réfléchit à la question qu’il n’avait pas envisagée vue sous cet angle. Sa lèvre inférieure tremblait et ses yeux brillaient.
-Je ne crois pas, finit-il par concéder en se levant.
-C’est que tu l’aimes plus qu’elle ne t’aimait, laissa tomber l’autre. Il n’y a plus rien à boire ?
-On a peut-être assez picolé ?
-Bah ! Qui te le reprochera ce soir ?…Tu vois, au fond, elle ne te méritait pas… Faut pas pleurer Jef.
Celui-ci, le regard embué, tanguait vers le frigo. Il ne voulait plus parler de Mathilde … Déjà, d’y penser autant lui faisait mal.
Dans un brouillard, il revint avec la dernière bouteille. Lorsqu’elle fut ouverte et que les verres furent pleins, il se rassit. Près de lui, affalé la tête sur les coudes, l’ami dormait en ronflant.
Jef ne le réveilla pas et il put pleurer.


Duel


C'était en 64. Des athlètes venus de bien des horizons s'affrontaient depuis deux semaines dans une épuisante course cycliste tout autour de la Gaule avec l'espoir de rapporter à Lutétia une tunique d'or. (Invention récente, le vélo avait permis à Jésus, 30 ans plus tôt, d'escalader le Golgotha puis à Jarry de nous conter cet exploit).
Une journée de repos bien méritée était accordée en terre catalane dans la principauté d'Andorre. Vêtu d'or, le Celte Groussard ne se faisait aucune illusion quant à la possibilité de le rester jusqu'à Lutétia car un Viking nommé Anquetil passait pour être le favori même si l'Arverne Poulidor entendait lui contester ce triomphe jusqu'à l'arrivée.
Durant ce repos, des natifs de la ville sacrifièrent un mouton, le mirent à griller sur des braises (une recette maure nommée « méchoui ») et invitèrent Anquetil qui accepta d'autant plus volontiers qu'il voyait là d'innombrables amphores débordant de malvoisie.
Mais pendant que l'homme venu du septentrion faisait bombance et buvait plus que de raison, ses adversaires s'imposaient un entraînement exigeant et ourdissaient un projet d'entente dirigé contre lui.
Le lendemain matin, juchés sur leur alezan de bronze, les valeureux coureurs prirent le départ pour Tolosa. 51 lieues qui commençaient par l'ascension de la montagne de l'Envalira dont le sommet se perdait dans les nuages. Se sentant des fourmis dans les jantes, l'Arverne attaqua, imité par l'Aigle de Tolède, le Celte et un Romain. Le Viking sybarite était incapable de les suivre : il n'avait plus de jambes, un mal qui complique la tâche de celui qui doit pédaler. Ses fidèles lieutenants avaient beau lui prodiguer leurs encouragements, il ne parvenait pas à accélérer. Il atteignit le sommet avec un retard considérable. L'espoir d'une victoire finale s'envolait tandis que Poulidor devenait le virtuel porteur de la tunique d'or. L'autre versant de la montagne était plongé dans un épais brouillard. Anquetil décida de jouer son va-tout : il se jeta dans la descente à une allure folle. S'il ratait un virage, il chutait dans un abîme où il se rompait les os. À force d'audace, il combla une partie de son retard et rattrapa Groussard qui décida de retourner sa toge en collaborant avec lui pour préserver sa tunique d'or qu'il sentait s'effilocher. Poulidor et l'Ibère caracolaient en tête, animés par l'espoir de triompher à Lutétia. Mais le Viking avait recouvré ses forces. Ayant pignons sur roue, il jouait du dérailleur en virtuose et imposait un rythme fou. Le plus vaillant de ses adversaires aurait fatalement faibli. Lui, il accélérait encore et toujours. Bientôt, il aperçut Poulidor et Bahamontes. Il les rattrapa et les dépassa sans même leur accorder un regard. L'Ibère s'accrocha à ses basques mais l'Arverne, incapable d'un tel effort, perdait de précieuses minutes.
La course n'était certes pas terminée. L'étape du Puy-de-Dôme serait décisive. Poulidor rêvait de l'emporter ce jour-là et d'offrir sa victoire au dieu Mercure dont le temple chapeautait cette montagne. Hélas, il ne distança pas suffisamment son adversaire qui l'emporta ensuite entre Versailles et Lutétia. Une fois de plus, le Viking, triomphant, se vêtit de la tunique d'or. Il pouvait alors se gausser des seconds : « Tous les seconds de la vie se reconnaîtront en Poulidor. Seule, la victoire est belle. Être second, c'est occuper la plus mauvaise place qui soit... Tenez, vous, les Gaulois, n'avez-vous pas fini seconds lors de la bataille d'Alésia ? ».



Fête sabordée


Réveillé, le majordome se lamentait. Comment s'y prendrait-il pour rendre la vieille demeure à son prestige initial ? A supposer qu'il y parvînt, de quelle façon s'assurer que le propriétaire des lieux, à son retour, ne soupçonnât rien du naufrage de la veille ?

Le meilleur ami de Monsieur, à qui l'on eût donné son âme pour peu qu'il insistât, n'était qu'un gamin inconséquent. Prompt à s'enthousiasmer pour défendre les causes perdues, il entraînait Monsieur dans ses lubies sans se préoccuper des dommages résultants. Ainsi il avait tenu à organiser une fête surprise pour l'anniversaire de son vieil ami et avait convaincu le majordome de l'aider à préparer la sauterie pendant l'absence du maître de céans.
Ils furent nombreux à répondre à l'invitation. Monsieur n'étant pas homme à se contenter d'un quotidien bourgeois au coin de l'âtre, bien qu'il prétendît y aspirer, avait noué de nombreuses amitiés à tous les horizons du globe.
Il fallut donc héberger ceux que le majordome qualifia, in petto, de résidents de Babel. On le sonnait en espagnol, en chinois comme en arabe et son obligeance naturelle commença à s'effriter dès qu'il s'aperçut qu'on savait en abuser dans tous les idiomes.
A dix-neuf heures, alors que les invités attendaient son arrivée imminente, Monsieur téléphona pour prévenir qu'il ne rentrerait pas ce soir car un déjeuner tardif avec ses anciens collègues ayant été fort alcoolisé, la prudence ordonnait qu'il restât dormir une nuit encore chez son hôte. Le majordome tenta de persuader Monsieur de revenir mais ce dernier, complètement ivre, l'abreuva d'imprécations surréalistes.
Exaspéré à l'idée d'endurer les jérémiades des invités déçus, le majordome donna un coup de pied vengeur au chien du jeune ami de Monsieur. Ce roquet n'avait de cesse de creuser dans les parterres et de harceler le chat de la maison. Sitôt pensé, sitôt fait, l'animal courroucé poursuivit le matou jusqu'au salon de réception, renversant la pyramide des coupes de champagne.
On trébucha, glissa, s'agaça, s'invectiva. Un proche de Monsieur, farfelu comme brillant, ne servit qu'à envenimer la situation. Au grand dam du majordome, qui se targuait d'avoir bon goût, il pria l'une des convives, chanteuse qu'il admirait, d'entonner son air favori pour adoucir les moeurs. Cette femme égocentrique martyrisait pourtant ses classiques sans aucun égard pour les sensibilités mélomanes.
Le brouhaha s'intensifiant, aggravé par la nombreuse progéniture d'un des notables présents, le majordome avala une des aspirines dont Monsieur était friand. Lorsque la stridence du chant fit choir le lustre séculaire sur le pianiste, le majordome déglutit de travers et ne dut son retour à la vie qu'à l'intervention empressée et buccale du jeune ami de Monsieur. Méthode qui conforta le rescapé sur les préférences ayant cours dans cette maison. S'apercevant enfin, que deux incompétents notoires dégageaient le musicien de sa prison de cristal en l'étranglant, il décida de s'enivrer avec constance, abandonnant le navire aux pirates.
On sonna à la porte alors que tout, ce matin, était encore en désordre dans le château. Le majordome se traîna pour ouvrir, mine défaite et oeil cerné.
– Bonjour Nestor !
– Monsieur ? Vous êtes fort matinal.
– J'ai mal dormi. J'avais hâte de retrouver mon chez-moi.
Monsieur entra. Le majordome compta jusqu'à trois.
– Mille milliards de mille sabords !
Nestor soupira, secrètement ravi. Le Capitaine Haddock était de retour à Moulinsart.


La bande au Léon


Dès le lendemain de la cérémonie, la bande au Léon, comme on les avait surnommés au village, prit en catimini le chemin de sa maison, deux par deux, à intervalles d’un quart d’heure. La bicoque était isolée, mais mieux valait ne pas attirer l’attention … Marie avait les clés : elle faisait les courses et un peu de ménage les derniers temps. Volets fermés, deux jours durant, ils passèrent les lieux au peigne fin, prenant à peine le temps d’échanger quelques mots, trop absorbés par leurs recherches. Ils avaient pourtant de sacrés souvenirs des soirées avec le Léon, même si le vieux malin les menait par le bout du nez. Il voulait faire une partie de cartes ? Ils obtempéraient. Il optait pour les dames ou les petits chevaux ? Ils suivaient. Il les installait devant un vieux western télévisé ? Ils faisaient le deuil du match de foot ou de leur série préférée. Car le Léon offrait toujours un casse-croûte royal et débouchait généreusement ses bouteilles de Morgon ou de Blanc d’Alsace. Sans parler des billets qu’il glissait dans les poches pour les anniversaires des petits ou les fins de mois difficiles. Sa bande, c’était son assurance contre la solitude au Léon qui n’avait plus aucune famille.
Le Louis et le Toine s’attaquèrent à la chambre à coucher. Ils eurent beau retourner les piles de caleçons et de pyjamas dans la commode, faire les poches des pantalons et vestes accrochés dans l’armoire, s’allonger par terre pour jeter un œil sous le lit, ils finirent bredouilles. Dans la salle à manger, le Jo et sa Fanny déménagèrent fébrilement verres et assiettes du vaisselier, inspectèrent le canapé, firent valser les livres de la bibliothèque. Sans succès.
Le Germain s’activa dans le cellier, la salle de bains et les toilettes où il démonta la chasse. « Que dal » jura-t-il, dépité !
La Marie officia dans la cuisine. Son premier geste fut d’ouvrir la boîte à biscuits où le Léon déposait l’argent des dépenses courantes : elle en extirpa un billet de cinquante euros. Toujours ça de pris, mais une paille à côté de ce qu’ils escomptaient !
Vers 19h, le second jour, le logis avait pris l’allure d’une décharge publique. Réfrigérateur et lave-linge renversés, coussins et matelas éventrés. Pas une boîte, pas un bibelot n’avait été oublié. En vain. Suant, soufflant, la bande, démoralisée, s’effondra sur les chaises de cuisine. On reprocha à la Marie de ne pas l’avoir cuisiné, le vieux, surtout sur la fin quand il était si faible ! Diable, il devait bien se trouver quelque part le magot du Léon ! Il ne se passait pas un jour sans qu’il leur serinât sa méfiance envers les banques. Le Louis le conduisait chaque mois à l’agence postale où il retirait l’intégralité de sa retraite. Impossible qu’il ait tout dépensé.
Tout à coup, après avoir lampé d’un trait son troisième verre de gnôle, le Toine s’écria : « Dites donc, le cabanon dans le jardin, on n’y pas pensé… »
Les six se ruèrent à l’extérieur. Entre une pelle et un râteau, derrière un tas de cageots, ils découvrirent une grande lessiveuse. La Marie souleva le couvercle… et un concert de cris enthousiastes. Les mains plongèrent dans le récipient. Qu’il était doux le contact avec les billets, qu’il était agréable à l’oreille le crissement du papier !
Le lendemain, les gredins étaient attablés dans un quatre étoiles en ville. Pendant que le vieux Léon bouffait les pissenlits par la racine, sa bande de faux amis faisait bombance, verre de champagne en main et cigare au bec.

Le courageux Capitaine Wang vire de bord.


Le livre rouge à la main, la joie au cœur,
Ils sont résolus à transformer les régions frontalières
En une grande école de la pensée de Mao Tsé-toung“
Le Capitaine Wang avait réussi ses études et considérait qu’il s’était donné assez de mal pour prétendre à un rôle paisible dans les rangs de la révolution.
En conséquence de quoi il ne pensait plus qu’à manger. Il pesait plus de cent vingt kilos.
Comme l’avait dit Mao Tsé Toung : “C’est la sueur du peuple qui fait avancer le grand navire du progrès”.
Une citation qui n’étais pas tombée dans l’oreille d’un sourd.
Capitaine d’un cargo chinois n’est pas un emploi qui vous fait voir du pays. Les trois gardes rouges du bord avaient essentiellement pour mission d’empêcher les membres de l’équipage de descendre à terre aux escale ; capitaine ou pas.
Il avait donc placidement contemplé des grues rouillées et des entrepôt crasseux dans tous les grands ports du monde par crainte raisonnée, non de l’autocritique, mais du camps de travail.
Un jour que “L’étoile Rouge” dégazait à Anvers, Wang rêvassait en avalant sans appétit son bol de nouilles apéritif tout en contemplant le portrait souriant du “ Phare de la Nation ” réglementairement accroché au-dessus de sa couchette.
La cantinière Ma entra dans sa cabine, portant dans chaque main deux assiettes de riz cantonais.
Elle s’adressa à son Capitaine dans ces termes grandiloquents qui étaient alors de mise entre camarades du partit :
“Camarade Wang, je t’ai fait encore du riz aujourd’hui, car le blé de notre cargaison est destiné à nos frères qui luttent en Asie, en Afrique et en Amérique pour gagner le combat contre l’Impérialisme. Aussi, ne puis-je t’en donner la moindre miette.“
Puis elle sortit en criant bien fort pour être entendue : “Vive le Président Mao, vive la Nation triomphante”.
Le silence entrecoupé de grincements métalliques et de clapotis graisseux retomba.
Wang ne regrettait qu’une chose : c’était de devoir manger du riz et des nouilles chaque jour. Il aurait tant voulu goûter aux pizzas et aux rôtis, aux couscous et aux hamburgers, au Nutella et au Ketchup. Il murmura une maxime du grand timonier pour se rassurer : “On a raison de se révolter contre les réactionnaires, et notre blé aidera ceux qui vont remporter la victoire“.
Il se dirigea pesamment vers le pont pour prendre un peu d’air et se donner de l’appétit.
La nuit était tombé sur le grand port labyrinthique d’Anvers. Il pleuvait. Les titans de ferrailles, venus des quatre coins de la planète, bord à bord, grinçaient de toutes leurs chaînes. Sur le navire voisin on braillait en anglais des chansons décadentes, ne possédant pas les qualités triomphales de : “ Glorifions le soleil rouge de nos cœur ” le chant conquérant de l’opéra “ Élevons inlassablement notre niveau de conscience politique ”.
Une passerelle rongée par le sel avaient été jetées entre les deux navires.
Il traversa, angoissé à l’idée qu’elles ne soit pas suffisamment solide.
Un cuisto chinois sortit comme un diable du noir s’adressa à lui en cantonais, sa langue natale : “ Viens boire et manger Capitaine, toute ta garde rouge est là ”.
Il bu. Il mangea. Il tomba. Il fut victime d’une formidable indigestion et d’un de ces comas éthylique que les annales de la marine gardent secrets.
Au matin blême, lorsqu’il se réveilla, malade, l’Étoile Rouge avait disparue.
Et c’est ainsi que Wang, devint le courageux capitaine ayant choisit de fuir l’enfer rouge pour rejoindre de son plein gré le monde libre.


LA BASSE-COUR


Dans la cour de ferme de Claude et Marine
Se côtoyaient sans prise de bec
Trois oies, deux canards et dix poules.
Tout ce petit monde vivait en parfaite harmonie,
Et surtout ne faisait aucun bruit.
Jamais une dispute, jamais une altercation
Jamais un cri…
Lorsque les patrons étaient présents.
Mais il l n’en était pas de même
Lorsqu’ils partaient à la ville !
Une cacophonie infernale
Agaçante et bruyante énervait chaque fois
Tous les villageois,
Qu’ils vivent au nord ou au sud du pays.
Régulièrement ils appelaient la police
Et les fermiers étaient verbalisés.
Il faut dire que
Profitant de leur absence,
Ils s’évertuaient tous à caqueter, glousser,
Crier, cancaner,
Et jouer à saute-muraille
Pour courir sur l’asphalte.
De vrais gosses indisciplinés ! Quel tonus !
Marmonnaient les voisins
Qui d’habitude n’entendaient rien,
On voit que leurs patrons sont absents !
Un beau matin tout ce petit monde
Encore par le sommeil alourdi
Se trouva nez à nez avec un chien.
Celui –ci aussi ébahi que ces volatiles
Aboya très fort et ameuta la fermière.
Que faites-vous donc pour faire aboyer Tim ?
Mais rien madame, répondit l’oie
Désignée par ses pairs pour son calme
Et sa maitrise de la langue humaine.
Je ne veux plus vous entendre, c’est compris ?
Et toi Tim reviens, tu dois aller au jardin
Chercher les mulots qui ravagent
Sans cesse tout le terrain.
Quand tout le monde fut calmé
L’oie prit la parole, agacée et chagrine :
On ne peut vraiment pas vous faire confiance
Nous étions pourtant bien d’accord
De ne jamais faire les fous
Quand les maîtres étaient absents,
Une fois par hasard passe encore
Mais vous n’aviez de cesse
Tant qu’ils n’étaient pas revenus !
Nous voilà bien maintenant !
Ils ont, pour nous garder
Acheter un chien !
Il est fourbe et rapporteur,
Finis nos jeux et nos petits bonheurs
Nous avons abusé nous croyant invincibles,
Maintenant nous voilà prisonniers
Et surveillés jour et nuit.
Penauds, ils baissèrent tous la tête
Obligés de penser qu’elle avait raison :
Ils avaient trop abusé de la situation,
C’est ainsi que le village retrouva
Son calme et sa sérénité,
Et les hôtes de la basse-cour
Leur tristesse et leur morosité.



Mourir de fin

Qui peut encore témoigner ? Peu de monde, vu qu’aujourd’hui ils reposent tous sous terre, la baïonnette au fusil ou au fond d’une tombe. Tous sauf moi, et m’est avis que mon tour approche… C’est pour ça que je dois vous parler de ce jour maudit, et de cette idée qui nous dicta notre acte le plus fou... Les pieds dans la boue, la faim et la peur torturant nos entrailles, nous grouillions tels des rats au fond de leur trou. Nous hantions cette tranchée, le regard hagard, vêtus de hardes gelées et chaussés de godillots fendus.
À majorité vendéenne, notre régiment d’infanterie devait tenter une percée vers midi ; l’éclaircie nous éviterait les tirs amis, mais les Boches nous mitrailleraient tels des lapins ou pire, useraient de gaz moutarde. De toute façon, il n’y avait jamais de plan idéal et tant que les chefs disposaient de chair à canon, les offensives se succédaient.
Le capitaine Legrand ordonna au lieutenant Durieux de lancer ses hommes dès que nous entendrions le bruit des gamelles allemandes, signe que l’ennemi relâchait la surveillance afin de remplir son estomac d’une pâtée qu’on imaginait de meilleure qualité. Pour nous, pas de pitance. « La victoire n’attend pas ! », tels furent les derniers mots du capitaine avant de partir à l’arrière se remplir la panse avec l’état-major.
Ces Boches au gabarit impressionnant possédaient sans nul doute de la véritable nourriture, ils semblaient courir plus vite et mieux résister aux torpilles. Alors…
Qui souffla l’idée que nous nous apprêtions à suivre ? Je ne m’en souviens pas. Guidés par nos ventres creux et par la haine, nous nous extirpâmes de la fosse et courûmes fusil à la main, baïonnette en avant. Manger était devenu notre quête, notre raison de vivre. Alors…
La tranchée adverse nous vit surgir tels des boulets ; l’effet de surprise nous permit d’en embrocher quelques-uns avant que ne tombent certains des nôtres. Nos adversaires se replièrent vers d’autres boyaux et c’est avec joie que nous atteignîmes leur grande gamelle pleine de soupe encore fumante. Attirés par l’odeur, sans même savoir quels en étaient les ingrédients, nous nous attroupâmes autour de la marmite salvatrice, notre saint Graal synonyme d’éternité ponctuelle. Chacun goûta à la volée à l’ambroisie des Walkyriees, mais le temps nous pressait, bientôt pleuvraient les obus et tout le fruit récolté risquait d’être perdu. Le lieutenant nous ordonna de partir à leurs trousses, jamais nous n’avions réussi l’exploit de les déloger de leur ligne, le temps était venu de marquer une trouée significative ! Aucun de nous ne voulut l’entendre et déjà nous repartions nous terrer, fusils à l’épaule, portant notre butin de guerre, heureux à l’idée du festin qui nous attendait. Malheureusement, le capitaine, revenu on ne sait pour quelle raison, nous attendait aussi. Pointant sa pétoire dans notre direction, il tira sur la marmite. Nous prîmes sur les pieds le jus de notre gain. Surpris, nous stoppâmes notre course et l’observâmes. Il mit en joue, tour à tour, les camarades qui ne retournaient pas au feu. Nous repartîmes à l’assaut des lignes ennemies. Un seul choix nous était offert, mourir sous nos propres balles ou sous les bombardements allemands. Notre tentative se révéla être un cuisant échec : pour l’état-major, un soldat devait mourir l’arme à la main, pas la gueule dans l’écuelle.


Au cœur du bois il y a le rêve


Un tas de bûches soigneusement empilées que les lichens ont colonisé et que la mousse a peu à peu recouvert... Un tas de bois inutile et pourrissant que personne n’est jamais venu chercher. Voilà tout ce qu’il reste de mes dérisoires rêves d’enfant, de mon île au trésor, de mes voyages au long cours…
Lui, c’était un hêtre. Un hêtre à l’écorce argentée, lisse et régulière, au fût élancé qui se terminait par un houppier au feuillage opulent largement étalé, au sein duquel dansaient les abeilles. Depuis des années, j’allais dire des siècles, il ancrait sa force au sol, crispant ses racines dans le terreau nourricier.
Moi, j’étais un garçonnet de la campagne, adepte des après-midi solitaires dans la proche forêt. Dès ma première escapade, - je devais avoir huit ou neuf ans à l’époque - je n’avais vu que lui. Très vite, il était devenu mon ami. Appuyé contre son tronc que j’étreignais à pleins bras, je l’avais entendu me murmurer que si je parvenais à dérober à l’atelier paternel quelques-uns de ces longs clous que l’on dit chevronniers, il me permettrait de les planter dans sa chair afin que je puisse atteindre aisément les branches charpentières et grimper jusqu’à lui.
Ainsi avait été fait.
Il me racontait toutes les histoires d’ici et d’ailleurs, histoires arrivées sur les ailes des vents ou babillées par les oiseaux qui venaient le visiter.
D’une phrase que je trouvais belle, je me faisais toute une histoire. La voix de mon ami, déjà ténue, s’esquivait tandis que j’appareillais vers le grand large. Très tôt, bien que n’ayant pas eu la chance de la regarder dans les yeux – les gravures de mon livre de géographie étant la pour y pallier – j’ai eu la passion de la mer, des vagues monstrueuses crêtées d’écume et des marins aux yeux couleur du large, s’embarquant pour les dompter.
Seul sur mon arbre devenu goélette ou cargo dont j’étais tout à la fois le capitaine et l’équipage, je cinglais à ma guise vers des rivages lointains.
Seul un coup de sifflet aigu – qui n’était pas celui du bosco dans le poste mais bien celui de mon père, m’invitant à regagner au plus vite la table familiale - parvenait à m’arracher à mes épopées immobiles…
Un jour que, sur le chemin de mon arbre, je retournais dans tête d’écolier féru de mots la maxime de la morale matinale « Qui va à la chasse perd sa place », j’en fis sur le terrain la douloureuse expérience.
Le bois, pourtant nimbé d’une paisible lumière d’arrière-saison, résonnait de coups sourds, parfaitement identiques à ceux que frappe le brigadier à l’amorce d’une tragédie.
Caché derrière un genêt, je découvris en contrebas l’ampleur du désastre. Pendant que je me régalais de la potée maternelle, une armée de pirates avait investi mon navire aérien. Deux d’entre d’eux, utilisant sans vergogne mes marches métalliques, avaient fixé à la cime une longue haussière qui pendait en double brin telle la corde du glas.
Pendant ce temps, leurs acolytes, munis d’énormes haches, faisaient voltiger d’énormes éclapes d’un beige rosé, mutilant le tronc qui criait sa souffrance.
Je mesurai sur le champ ma petitesse, mon absolue insignifiance par rapport à ces guerriers en armes. Je compris dans le même temps que le port sacré de mon enfance venait de rejoindre des latitudes inaccessibles et que jamais, plus jamais, je ne naviguerais.
Je ressentis alors comme un déchirement et m’enfuis éperdument dans le chemin que voilait une brume inattendue …



Terre d’eau


Il avait plu à torrents pendant quarante jours, sans discontinuer. Tous les êtres vivant à la surface de la terre avaient été noyés, emportés par l’inondation. Un seul bateau flottait encore au milieu de ce désastre, miraculeusement soulevé au-dessus des montagnes par les flots qui ne cessaient de monter. A présent l’eau recouvrait entièrement la terre devenue invisible. Un grand silence régnait sur le monde, rompu ponctuellement par les voix et les cris des passagers. Pour Néo et ses compagnons de fortune commença alors une longue attente, celle de la décrue.
Au bout de quarante autres jours, les occupants du navire éprouvèrent une grande lassitude devant le spectacle de cette immensité inébranlable. La plupart d’entre eux cherchaient vainement à entrevoir un monde désormais englouti. Certains se lamentaient, voyant leur fin proche ; d’autres parlaient de se jeter dans les profondeurs pour retrouver leurs chers disparus. Leur capitaine avait beau s’évertuer à les convaincre de rester à bord et de garder espoir d’un avenir meilleur, ils ne pouvaient s’empêcher d’être démoralisés. Néo pourtant répétait inlassablement : « Tenez bon ! Je vous promets que les eaux vont décroître et que vous reverrez la terre ferme. » Incrédules, ils lui demandaient alors : « Oui, mais dans combien de temps ? » Il ne répondait pas, il n’osait pas leur avouer que la croisière allait encore durer une centaine de jours et qu’elle serait loin d’être distractive. Les vivres allaient manquer, et surtout l’eau potable.
Alors que le bateau était immobilisé en plein océan, un vent de révolte se leva et se propagea rapidement d’un bord à l’autre. Beaucoup de ces rescapés maudissaient celui qui les avait entraînés dans cette aventure incertaine. Ils le jugeaient responsable de leur malheur car il avait pris leur destin en main sans leur demander leur avis. Ils décidèrent d’un commun accord qu’il fallait retourner la situation. Une nuit, ils l’enfermèrent dans sa cabine, malgré ses cris de protestation. Persuadés d’avoir fait le bon choix, ils saisirent les commandes du navire et remirent les moteurs en marche. Ils ne pouvaient croire que toute terre eût disparu, ils pensaient que quelque part, au loin, ils trouveraient forcément un rivage à aborder. Chaque jour qui passait, leurs yeux avides scrutaient l’horizon à la recherche d’une île ou d’un continent. Et pendant ce temps, le capitaine déchu se désespérait d’avoir failli à sa mission.
Au bout de quarante jours de navigation sur des eaux mornes, épuisés de fatigue, de faim et de soif, ils distinguèrent au crépuscule une forme lointaine et minuscule. Aussitôt des cris de joie retentirent : « Terre ! Nous sommes sauvés ! » Fous d’espoir, ils mirent aussitôt le cap sur cette terre promise. Ils allaient enfin pouvoir à nouveau fouler un sol plus stable que le pont du bateau. Bien que la nuit fût tombée, ils activèrent les moteurs tant ils étaient pressés d’arriver à destination. Dans la liesse générale, ils ne virent pas qu’ils couraient à leur perte. Le navire fendait les flots à toute vitesse dans l’obscurité et les contours vagues aperçus auparavant grossissaient au fur et à mesure de sa progression. Il fut impossible de stopper sa marche forcenée : il fonça tout droit sur un gigantesque mur blanc dans lequel il s’encastra avec un fracas effroyable. Avec sa coque déchirée sur les deux flancs, il ne tarda pas à sombrer, entraînant dans la mort tous les rebelles et celui qui avait tenté de les sauver.



Reprendre ce qui nous appartient.


Des fois, j’ai envie de m’enfuir, parfois j’ai envie de m’échapper. J’écris des recueils et je martèle le clavier, j’écris ce que je ferais si toi, tu n’étais pas là. Quelqu’un a dit un jour, « quand le chat n’est pas là, les souris dansent.». Qui a dit ça déjà ? Peu importe. Dans la vraie vie, le chat ne laisse pas aller et venir ses proies aussi facilement, pas sans leur avoir arraché autant de membres qu’il n’en faut pour les immobiliser. Le cœur ou les jambes, ou bien l’envie de marcher. Je jette des idées sur le papier, des mots comme aventure, évasion, liberté. Des mots qui ne veulent rien dire. Même quand tu n’es pas près de moi, même à l’autre bout du monde, tu me séquestres de l’intérieur. Partir, voyager, sentir le goût de l’ailleurs sur mes lèvres. Sentir qu’il y a bien une volonté derrière tout ça, que ce corps n’est pas qu’une coquille vide. Partir.
Ce sont de très beaux récits, de mutineries, de révolutions, de guerre même. D’hommes exemplaires et courageux, de femmes manipulatrices et habiles. D’hommes vivants, qui se battent pour exister aux yeux du monde. Le monde me paraît toujours plus grand sur le papier. Ma réalité, ce sont les mots. Tu es ma prison. Crève.
Ce soir, je cherche autre chose que des émotions imprimées sur billet volant. De l’affection, de la compagnie. Tu es encore ailleurs, je ne sais pas où, je ne veux pas savoir. Je sors.
La nuit est froide, ça fait du bien. S’éloigner des tiédeurs de l’habitude. Ressentir un frisson sur sa peau, remonter le long de sa colonne, jusqu’à la base du cou. Autre chose.
La nuit rend belles de telles banalités.
Partout, de la lumière. L’ambiance est chaleureuse, à l’exact opposé de ma personnalité.
Je reste.
Une fille passe devant moi. Non, pas une fille. Une femme. Démarche féline, provocatrice, juste ce qu’il faut, pas excessif. Je la suis. Elle est brune, très bronzée, elle ressemble aux héroïnes de mes romans. Une drogue, une protagoniste prodigieuse, un mot pour deux définitions. Cette femme m’intrigue, cette femme m’obsède. J’ai envie d’en savoir plus.
Elle entre dans une boîte de nuit. L’ambiance est électrique, les corps s’enlacent, se pressent, tellement de boucan que je ne m’entends plus penser. Des lèvres se posent sur mon cou, une main caresse le creux de mes reins. C’est elle. Tu n’aurais pas dû partir, maintenant, je me suis récupérée. Je me retourne, plonge mes yeux dans les siens.
La vie vient de recommencer.


Utopia

Personne n'y croyait plus. Depuis leur départ de la Terre à bord du premier navire spatial (une sorte de Titanic volant qui, s'il avait navigué sur les mers aurait coulé depuis bien longtemps), les derniers êtres vivants de cette planète n'avaient pas trouvé de sol viable après avoir visité une centaine de planètes.
Ils rêvaient d' Utopia, un endroit ou l'air serait pur et respirable, non pollué, les océans seraient propres sans marées noires, la surpopulation n'existerait plus, et il n'y aurait pas de guerre de territoire car le sol appartiendrait à tout le monde.

Après une errance de plusieurs années, cette planète, ils l'avaient enfin trouvé et y vivaient en paix. Les 10000 voyageurs terriens du vaisseau créé par la NASA afin de permettre la survie de l'humanité avant la « fin du monde le 21 décembre 2012. C'est ce jour là que le capitaine Spark fut engagé comme commandant du « VISIONNEUR » afin de mener ses troupes vers des contrées plus belles. Il avait réussi.

Cela faisait déjà 15 ans.

La vie s'était développée sur cette petite Terre, semblable à celle qu'ils avaient quitté, et les survivants s'y étaient vite accoutumés.
Le capitaine continuait de visiter de nouveaux mondes avec ses « marins », qui étaient en réalité des soldats de l'armée américaine surentraînés.

Parfois il rencontrait des extraterrestres accueillants, parfois de véritables monstres sortis des pires livres de science fiction (je ne citerais que les Vogons*, ils existent si si).
Il recherchait sans cesse l'adrénaline procurée par la découverte de nouvelles créatures, et mettait souvent son équipe en danger.

Un jour, l'équipage en eut assez, et décida de se débarrasser de leur capitaine, celui qui les avait pourtant sauvé, qui leur avait offert une nouvelle vie.
Ils organisèrent un périple sur une planète déserte, faisant croire à leur chef qu'il y avait une ressource importante à récupérer dans les grottes.

Ils amerrirent alors, et le capitaine décida que pendant la durée de leur recherches, il irait visiter les environs.
Ils attendirent qu'il soit parti, s'emparèrent du bateau, et s'enfuirent retrouver leurs familles sur Utopia.

Ils dirent que leur capitaine était mort au combat contre des Bêtes sauvages, et celui ci fut « enterré » avec les honneurs.

Le temps passa, et le nom de Spark restait gravé dans les mémoires telle une légende.

Celui ci, était devenu fou, la solitude l'avait transformé. Il les avait sauvés, ces salauds, et voilà comment il était remercié ! Il ressassait cette trahison inlassablement, jusqu'au jour ou atterrit un petit vaisseau, de la taille d'une barque. C'était un jeune couple, qui avait voulu trouver un endroit calme pour laisser éclater leur amour.

Le capitaine attendit qu'ils se soient éloignés et pris possession de l'appareil. Il retourna alors sur la planète, qui de nouveau était en surpopulation, de nouveau était polluée, de nouveau en guerre. Il monta a bord de son bâtiment, décolla en vitesse, et largua tous les missiles sur la Nouvelle Terre.
Puis il se tira une balle dans la tête, et l'épave se mit à errer au travers des étoiles, laissant comme dernière trace d'humanité un homme et une femme, seuls et isolés sur un petit caillou désert. Perdus.

Voilà comment tout foutre en l'air ! L’Homme est programmé pour s'autodétruire, puisqu'il n'a pas de prédateur pour rétablir l'ordre des choses ! Quel Con !

Zone de silence

Quand on s'est levé, papa était déjà parti.
Ça avait tangué toute la nuit entre les murs, la vaisselle en morceaux et les couverts brutalement jetés au sol disaient la tempête, la fureur et le chagrin.
Mais quand nous avons ouvert le volet, une pluie fraîche et bleue est venue couler à flot dans la cuisine. Et le jardin en pente, avec ses touffes d'herbe hirsutes et ses grandes flaques d'eau, ses jouets qui surnageaient, la vieille couverture humide qui avait séché là tout l'hiver, a soudain eu l'air d'un grand océan scintillant avec pour seul navire notre maison qui prenait l'eau - je me souviens des canalisations bruyantes et des bassines à déplacer les jours d'automne.
On a laissé maman dormir. On a discuté un peu, et on a pris notre décision.

On a commencé par ranger. Jeter, balayer, colmater les fuites.
Laver, frotter.
Papa dans son camion ne rentrerait pas avant demain, nous avions un répit. Nous travaillions silencieusement, absorbés dans nos tâches.
A midi, tout était propre.
Nous avons porté à maman son café. Elle a dit je vais tuer cet homme. Maman a tendance à dramatiser.

Nous l'avons laissée se réveiller. A présent, un rai de soleil faisait danser l'écume à la fenêtre. Nous avons mis la radio pour écouter la météo marine.
Mer calme.
Mer belle.
Mer grosse.
Mer agitée.
Une petite brise s'est levée.
J'ai hissé la grand-voile
J'ai dit à mes frères : larguez les amarres !
La maison a d'abord un peu vacillé sur sa base, ça tanguait à droite, ça tanguait à gauche, puis nous avons commencé à dériver dans l'immensité du jardin. Alors j'ai mis le cap sur l'horizon, loin des figures rouges et des gueules béantes, loin des cavernes noires et des nuits sans recours, la mère s'est levée, la mère était belle, la mère était calme, ô mamy, ô mamy mamy blue.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Tue 18 Oct - 00:10 (2011)    Post subject: Publicité

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