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Le repos éternel

 
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Armorique
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PostPosted: Thu 15 Sep - 17:15 (2011)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

L'incipit en italique était à continuer...


Le repos éternel


« Le clocher de l’église venait de sonner l’angélus. Et s’il n’incitait plus personne à la prière, son tintement tout près de l’école signifiait aux maîtres qu’il était temps de libérer leurs élèves. Ceux-ci, rodés à cet usage, avaient, dès le premier coup de midi, commencé à ranger bruyamment leurs affaires dans leurs pupitres, fait grincer les chaises sur le sol de la salle de classe et s’étaient précipités vers la sortie.
Juliette, stupéfaite et désarmée par la promptitude des écoliers à sortir, n’avait rien fait pour les en empêcher. C’était son premier jour dans cette école. La jeune institutrice ne voulait pas contrarier les élèves ni indisposer les parents qui avaient garé leurs voitures au dehors et attendaient dans le froid. Elle s’en voulut un instant de ne pas être plus ferme.
Mais elle pensa qu’il serait temps de reprendre la main par la suite, et elle s’était juré d’imposer son autorité en douceur.
Les cris des enfants attendant la cantine retentissaient dans la cour. Juliette sortit de sa classe et s’appuya sur la rambarde surplombant les trois marches. Les champs fraîchement moissonnés brillaient au bas de l’école et la vue entre les platanes lui laissait découvrir l’étendue de la vallée.
L’employée communale allait prendre le relais pour garder les enfants jusqu’à la reprise de l’école. Respirant à pleins poumons l’air de la campagne et le regard noyé dans l’immensité du paysage, la jeune citadine se débarrassait de son stress. Elle se décida à faire quelques pas au dehors. Quand elle revint à sa salle de classe, elle fit une rencontre qui allait modifier le cours de sa vie. »

Au lieu de marcher vers l’estrade elle s’arrêta, étonnée de voir un enfant assis sagement devant un pupitre au milieu de la deuxième rangée. D’où sortait-il ? Ou plutôt, comment était-il entré ? Il lui était inconnu et n’appartenait pas à sa classe, elle en était certaine. Ses vingt-deux élèves, elle les avait bien repérés tout au long de la matinée. Ce petit garçon d’environ huit ans, vêtu d’une blouse grise, la tête tondue, paraissait fasciné par le tableau noir, il le fixait sans bouger. Elle avança vers lui et l’interpella :
- Hé bien, qu’attends-tu bonhomme ?
Le gamin tourna la tête dans sa direction, il avait l’air effaré :
- Vous me voyez ? s’exclama-t-il.
- Evidemment ! Quelle drôle de question !
Il sembla désorienté, puis, peu à peu, un sourire se dessina sur son petit visage et il dit :
- Alors, vous allez pouvoir m’aider !
- Si je peux certainement. Réponds-moi d’abord, comment t’appelles-tu et pourquoi es-tu là ?
- Je m’appelle Robert et j’attends le repos éternel !
Juliette fronça les sourcils. Inquiète, elle s’approcha doucement afin de ne pas l’effrayer. Il ressemblait à un oisillon tombé du nid, elle se devait de le secourir mais craignait de l’effaroucher. Elle regarda l’enfant plus attentivement, il était pâle, un peu irréel. Dans un geste protecteur, elle tendit la main pour lui caresser affectueusement la tête. Seulement son bras tout entier passa au travers du corps du garçonnet ! Cette absence d’obstacle la déséquilibra. Elle s’étala de tout son long dans la rangée en criant de douleur et de frayeur. La porte de la classe s’ouvrit un instant plus tard. Le directeur qui passait dans le couloir avait entendu le bruit de sa chute. Juliette était sonnée, monsieur Ducasse se pencha vers elle plein de sollicitude.
- Que vous est-il arrivé, mademoiselle ?
- Je…ne sais pas ! J’ai dû me tordre la cheville, répondit la jeune fille qui ne pouvait, ni ne voulait dire la vérité.
Elle était incapable d’expliquer ce qui venait de se produire. Un vertige la saisit. Elle s’assit sur la chaise la plus proche et reprit ses esprits doucement. Elle remercia le directeur, lui affirmant être tout à fait remise. Rassuré, il la laissa seule. Troublée, elle regagna son logement de fonction, au-dessus de la classe. Avant de sortir, elle fixa un long moment le petit bureau, théâtre d’un phénomène incompréhensible.
L’après-midi, Juliette eut énormément de difficultés à se concentrer. La nuit entière, elle se repassa en boucle cette étrange rencontre. Au matin, elle espérait l’avoir inventée, l’air de la campagne avait dû lui jouer un mauvais tour…
Le samedi 17 septembre 1960, deuxième jour d’école quand elle descendit dans sa classe, les images de la veille s’étaient transformées en un songe étonnant, né probablement de son imagination trop fertile.
À midi, les enfants s’égayèrent à nouveau en courant vers le portail. Juliette, tout en se traitant de sotte réintégra sa salle avec une appréhension mêlée de curiosité. Elle retint son souffle en poussant la porte.
Il était là ! À la même place, tranquille. Elle toussota pour signaler sa présence tout en doutant de ce qu’elle voyait. Elle n’était pourtant pas folle, cet enfant n’était pas un leurre ! Robert, enfin, tourna la tête dans sa direction et dit : « Bonjour madame », Juliette répondit machinalement : « Bonjour Robert », et enchaîna aussitôt craignant qu’il ne disparaisse :
- Dis-moi, veux-tu bien m’expliquer ce que tu fais dans cette classe?
- Oh, oui ! Je reviens tous les jours car je ne peux pas faire autrement. Mais je voudrais tant que cela s’arrête et je crois que vous allez pouvoir m’aider ! Vous êtes d’accord?
- Oui, bien que je ne comprenne rien à tout ceci. Raconte-moi ton histoire, je t’écouterai sans t’interrompre, promis !
- Voilà, commença le petit de sa voix fluette, au mois de juin 1943, le vingt-sept exactement, à midi, le maître m’a demandé de rester avec lui à l’heure où les autres élèves sortaient. Quand nous nous sommes retrouvés tous les deux, il m’a expliqué que j’étais en danger. Il fallait retourner immédiatement à la ferme où mes parents m’avaient envoyé depuis deux ans. Je devais me cacher en attendant que des gens viennent me chercher pour m’emmener en lieu sûr. Moi, j’étais surtout content à l’idée de manquer l’école et je n’ai pas obéi. J’ai décidé d’aller à la pêche. Je suis descendu vers la rivière, j’ai déposé mon cartable dans le creux de l’arbre où je dissimulais toujours ma canne. Puis j’ai commencé à pêcher. Hélas, l’hameçon s’est pris dans des plantes ou je ne sais quoi et en voulant le décrocher je suis tombé à l’eau la tête la première. Je ne savais pas nager. J’ai coulé très vite et ma jambe s’est prise dans les racines d’un arbre. Je me suis noyé ! Mon corps s’est enfoncé petit à petit dans la vase. Depuis, je refais sans cesse, tous les midis, le trajet de la rivière à l’école et de l’école à la rivière. Je ne peux trouver le repos…
Des larmes coulaient sur les joues du garçonnet. Très émue, Juliette avait écouté ce dramatique récit. Cette histoire était plausible, ce qui l’était moins c’était de l’apprendre de la bouche de la jeune victime ! Robert reprit la parole :
- Des années plus tard, Papa et Maman sont venus à l’école. L’instituteur avait changé depuis la guerre. Ils avaient eu la chance de revenir d’Auschwitz lui ont-ils raconté. Je ne sais pas où était cet endroit, apparemment cela n’avait pas l’air chouette ! Ils avaient multiplié les recherches pour me retrouver. Malgré cela, ils n’avaient jamais vu mon nom sur aucune liste. Aussi ils étaient persuadés que j’avais pu m’enfuir. Je devais demeurer quelque part. Ils espéraient toujours mon retour !
Ils étaient très déçus de l’absence de mon ancien maître. Le nouvel instituteur leur a annoncé alors qu’il avait été tué par les Allemands parce qu’il était résistant. Cela m’a rendu très triste d’apprendre cela. Ils ont quitté l’école en répétant que sans une preuve certaine de ma mort ils m’attendraient ! Tant que je serai vivant dans leur tête je ne pourrai pas trouver le repos !
Juliette, voulant consoler l’enfant, se dirigea vers lui et dit :
- Pauvre petit !
À ce moment, le directeur ouvrit la porte et surprit ces deux mots :
- Hé bien, vous parlez toute seule ? plaisanta-t-il.
- Non, non, ou plutôt si, je me récitais un poème, inventa la jeune fille.
Monsieur Ducasse se moquait bien de sa réponse, il était venu pour lui donner quelques indispensables consignes pour la semaine suivante. Il la quitta peu après. Juliette était fort perturbée. Ce qui venait de se passer était ahurissant. La veille, elle pouvait avoir rêvé, mais cette fois-ci, l’histoire contée par le petit garçon restait gravée dans sa tête. Elle ne l’avait pas inventée et ne savait que penser. Elle possédait un esprit scientifique et l’ésotérisme n’était pas son domaine de prédilection. Elle sortait de l’Ecole Normale, pas paranormale !
Elle passa une nuit épouvantable à tourner dans son lit. Au cours de son insomnie, un détail troublant lui revint en mémoire : son grand-père avait été maître d’école, il avait vécu dans un village comme celui-ci, de plus il était décédé durant la guerre ! Au petit jour, elle était pratiquement certaine que c’était ici !
Le dimanche matin, elle monta dans le bus pour Gap où ses parents demeuraient. Le déjeuner dominical fut particulièrement silencieux. Les pensées de Juliette étaient confuses aussi préféra-t-elle se taire. Après le repas, elle profita de se retrouver seule avec sa mère pour l’interroger sur son aïeul:
- Dis-moi Maman, Papé Gilbert il a bien été instituteur là où je viens d’être nommée ?
- Oui.
- Il est mort en 1943, c’est bien ça ?
- Oui.
- Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé lorsque j’ai reçu mon affectation ?
- Je trouvais que ce n’était pas très gai pour toi d’apprendre que ton grand-père était mort en ce lieu où ta carrière débutait, même si les circonstances ne sont plus les mêmes.
- Hé bien, vois-tu j’aimerais pourtant savoir ce qui s’est passé. Cela m’intéresse vraiment !
- Bon, si tu veux, je ne sais pas trop par où commencer. Ton Papé était communiste et il est rentré dans la résistance dès les premiers jours de l’Occupation. Comme il était directeur de l’école, il a pu inscrire de nombreux enfants juifs sous de fausses identités. C’était très dangereux ! Il ne m’a jamais donné beaucoup de détails, car il craignait pour notre sécurité. Hélas, il a été dénoncé. Quand les Allemands sont venus le chercher, il a tenté de s’enfuir. Les soldats ont tiré et l’ont tué.
Yvonne ravala quelques larmes et esquissa un pâle sourire en direction de sa fille. Elle était très fière de son père, mais elle aurait préféré qu’il ne soit pas si courageux ! Il serait probablement encore en vie…
- As-tu entendu parler d’un petit garçon juif qui aurait disparu juste avant l’arrestation de Papé ? reprit Juliette.
- Oui, cela me rappelle quelque chose... Il s’appelait Robert ou Roger, je ne sais plus. Je me souviens, Papa était très contrarié, car le petit n’était pas rentré à la ferme après qu’il l’ait prévenu du danger. Les gendarmes ne l’avaient pas intercepté non plus, car ils étaient venus voir s’il n’était pas en classe le lendemain. Il n’est, je crois, jamais réapparu. Papa a été assassiné quelques jours plus tard et cet épisode m’était sorti de l’esprit.
Elle s’arrêta un instant et regarda Juliette qui avait l’air toute déboussolée.
- Cela ne va pas ? Tu es toute blanche ! la questionna-t-elle.
- Je ne sais pas, la fatigue sans doute. Je vais me reposer cela ira mieux, ne t’inquiète pas, lui répondit la jeune fille en quittant la pièce.
Elle s’assit dans un fauteuil et ferma les yeux. Les propos de sa mère correspondaient en tous points aux confidences du mystérieux enfant entrevu ces deux derniers jours. Comment réussir à admettre l’impossible ? Pourtant il fallait bien se rendre à l’évidence elle se trouvait plongée dans une aventure invraisemblable et pourtant réelle ! Juliette reprit peu à peu ses esprits. Puis, elle laissa sa famille assez tôt en prétextant une charge importante de travail.
Tous ces événements l’avaient épuisée et elle s’endormit rapidement malgré ses interrogations. Des songes étranges peuplèrent sa nuit... Le lundi, elle enseigna à ses élèves la tête ailleurs. Elle libéra les enfants à midi pile et n’attendit pas leur disparition pour se précipiter à l’intérieur de sa classe.
Les bras croisés sur son torse, l’enfant comme sur une photo de Doisneau l’attendait, immobile.
- Vous me voyez toujours ? demanda-t-il avec anxiété.
- Oui, ne t’inquiète pas, le rassura-t-elle.
- Tant mieux ! C’est chouette de pouvoir parler à quelqu’un depuis tout ce temps. Mais pourquoi pouvez-vous me voir vous et pas les autres ?
- Je n’en suis pas certaine, je le suppose… Vois-tu, mon grand-père était ce maître qui a tenté de te sauver en 43. Il a dû me mettre sur ta route pour achever sa mission. Ce n’est pas très rationnel comme explication ! Mais faire la conversation avec toi dix-sept ans après ta mort ne l’est pas davantage !
- C’est sûr ! confirma le petit sérieusement.
- Dis-moi, as-tu une idée de ce qui pourrait me permettre de te sortir de ton problème ?
- Oui, je pense. Il faudrait retrouver mon cartable et l’apporter à mes parents ainsi ils comprendraient que je suis tombé à l’eau et ils ne m’attendront plus….
- Donne-moi tous les détails, je verrai ensuite comment procéder.
Juliette écouta pendant de longues minutes les explications de Robert. Soudain, il s’évanouit au beau milieu d’une phrase. Il avait eu le temps de lui confier beaucoup de choses et elle avait matière à réfléchir.
Le lendemain, elle s’occupa de la cantine et ne vit pas le gamin. Le soir même, elle décida d’aller visiter les fermiers qui l’avaient recueilli pendant la guerre. Monsieur et madame Lemène étaient désormais à la retraite, ils la reçurent avec beaucoup de gentillesse, heureux de faire la connaissance de la petite fille de monsieur Ferrier. Ils lui parlèrent de Robert avec tendresse.
- C’était un bon garçon, raconta la vieille femme, mais il n’aimait pas trop l’école. Il préférait la pêche, d’ailleurs on lui avait offert une canne pour ses huit ans. Sa joie faisait plaisir à voir ! Hélas, il n’a pas eu beaucoup le temps de s’en servir… C’est bien triste…
- Vous croyez qu’il a été emmené par les Allemands sans que personne ne le sache ? les interrogea-t-elle.
- Non, je ne pense pas, intervint le mari, les gendarmes sont venus plusieurs fois pour nous dire que ce n’était pas malin de dissimuler le petit et que nous allions avoir des ennuis. S’ils l’avaient trouvé, nous l’aurions appris. Non, il a dû se cacher quelque part et il a eu un accident ou quelque chose comme ça. Avec les voisins, nous avons fouillé un peu partout, croyez-moi ! Dans le coin, les bois et les cachettes ne manquent pas ! Hélas, nous avons fait chou blanc ! Puis, monsieur Ferrier a été abattu et avec la résistance on a eu d’autres soucis, on n’a pas pu continuer à chercher. Je m’en suis voulu, vous savez, mais c’était la guerre…
- Je comprends, merci de votre accueil.
Avant de s’éloigner, Juliette se procura l’adresse des parents de Robert. Elle pourrait ainsi les prévenir si son enquête aboutissait de manière satisfaisante comme elle l’espérait intensément.
Mercredi, monsieur Ducasse la suivit à l’heure du déjeuner pour évoquer à nouveau quelques problèmes administratifs. Cela la contraria, elle aurait aimé avoir des détails supplémentaires de la bouche de Robert. De plus, le lendemain l’école serait fermée et l’enfant risquait de ne pas venir. Au lieu d’attendre, elle décida de se rendre à la rivière et de chercher le chêne à l’intérieur duquel devait se trouver le cartable.
Sous un beau soleil, la jeune fille suivit le chemin pris par Robert ce lointain printemps de 1943. Elle avait décidé de ne plus se poser de questions, elle agissait, c’est tout. Après une heure de marche, elle atteignit le bord du cours d’eau et fut bientôt certaine d’être au bon endroit. Le cœur battant, elle découvrit le gros arbre décrit par l’enfant. Ne voyant pas l’indispensable ouverture, elle s’inquiéta. En effet, diverses plantes la cachaient. Elle s’accroupit, arracha quelques herbes puis introduisit avec appréhension sa main dans la fente enfin dégagée. Elle sentit sous ses doigts un objet humide qu’elle saisit vivement. C’était bien le cartable! Il était recouvert d’une couche de moisi verdâtre. Le cuir, de bonne qualité, malgré toutes ces années était toujours entier et ne se déchiqueta pas lorsqu’elle fit jouer les serrures. Il contenait des livres et des cahiers recouverts d’un papier épais sur lequel des étiquettes étaient collées. On pouvait y lire sans trop de difficultés : Livre appartenant à Robert Blochet, Cours élémentaire 2ème année. Son véritable nom était Bloch, pour le rendre plus passe-partout dans cette période troublée on avait astucieusement ajouté ce « et » à son patronyme …
Elle avait réussi ! Elle jubila durant quelques instants. Cependant, si elle était heureuse de ce résultat, elle était également très perplexe quant à la suite à donner à sa découverte, car comment allait-elle pouvoir la justifier ? Il serait difficile d’affirmer être tombée par hasard sur un objet dissimulé depuis dix-sept ans dans le creux d’un chêne ! Elle allait demander son avis à Robert, peut-être lui apporterait-il une solution. Elle préféra donc réintroduire le sac d’écolier dans sa cachette...
Le lendemain, elle réalisa que depuis une semaine cet enfant disparu de la surface de la Terre depuis fort longtemps occupait entièrement son esprit. Elle avait accepté avec une sérénité plutôt étonnante cette situation abracadabrante. Quand midi sonna, elle suivit ses élèves à l’extérieur et s’en retourna sans attendre vers celui auquel elle pensait sans cesse. On aurait pu la croire, en la voyant si pressée, se rendre à un rendez-vous amoureux ! En vérité, elle avait compris qu’il n’apparaissait que durant un laps de temps très court chaque fois, il lui fallait donc se dépêcher.
- Bonjour, Robert ! lui dit-elle, puis fièrement elle ajouta, J’ai retrouvé ta sacoche cependant j’ai encore besoin de toi, car il m’est difficile de l’exhiber si je ne peux expliquer comment je l’ai obtenue. As-tu une idée ?
- Oui, je crois, répondit le gamin, j’y réfléchis depuis l’autre jour. J’avais un bon copain, Yves, à qui j’avais montré la cachette. Je lui avais fait jurer de ne jamais la révéler à personne. Si vous alliez le voir, il s’en souviendra, comme ça, cela paraîtrait moins bizarre, non ?
Juliette ne voulut pas le décevoir, mais elle avait peur que ce plan n’échoue. En effet, Yves pouvait avoir oublié cette confidence, il pouvait également ne plus vivre dans la région. Elle garda ses réflexions négatives pour elle et nota soigneusement toutes les indications qu’il lui procura. Puis, elle monta à son appartement et se précipita sur le bottin téléphonique. À son grand soulagement, les parents d’Yves n’avaient pas déménagé, elle allait donc pouvoir leur demander les coordonnées de leur fils. Dès seize heures trente, elle fila chez eux. Par chance, Yves, âgé de vingt-cinq ans, était encore présent au domicile familial, elle put l’interroger immédiatement. Elle lui confia être la petite fille de monsieur Ferrier, l’instituteur qui enseignait pendant la guerre. Elle lui expliqua que celui-ci aurait voulu lui poser des questions au moment de la disparition de Robert. Hélas, des évènements tragiques l’en avaient empêché. Le jeune homme n’avait pas l’air très finaud et ne paraissait pas surpris de sa curiosité, il répondit avec complaisance:
- Je l’aimais bien Robert, il ne pensait qu’à s’amuser et à faire l’école buissonnière. Parfois, je l’accompagnais, mais moi, mes parents me donnaient des corrections quand ils l’apprenaient. Lui il était plus libre ! Il avait de la chance !
- C’est une façon de voir les choses, remarqua Juliette, ce que je voudrais savoir c’est si votre copain ne vous a pas montré un endroit où il aimait particulièrement aller ?
Après de longues secondes, il s’exclama triomphalement :
- Si ! Il planquait sa canne à pêche près de la rivière, je m’en souviens, je peux vous dire où si vous voulez !
Évidemment, elle accepta. Comme ses explications manquaient de clarté il préféra dessiner un plan qui fut d’autant plus lumineux aux yeux de Juliette qu’elle connaissait les lieux. Elle se garda bien de le lui avouer. Elle le remercia chaleureusement et s’en fut soulagée d’avoir dorénavant une raison acceptable pour dénicher le cartable de Robert. Maintenant, elle pouvait prévenir ses parents de cette extraordinaire trouvaille.
Sur le chemin du retour, elle repassa dans sa tête tout ce qu’elle allait leur révéler. Dès son arrivée, elle s’installa à son bureau et écrivit, sans presque lever son stylo, une longue lettre. Elle la posterait le lendemain puis en fin d’après-midi elle retournerait à la rivière chercher ce véritable trésor !
Le samedi midi, Juliette fut très déçue de ne pouvoir converser avec Robert, car une maman d’élève la retint et elle ne put s’échapper à temps.
Le lendemain, la jeune fille resta cloîtrée dans son appartement. Il plut et elle parcourut « Le journal d’Anne Frank » avec un regard nouveau. Elle espérait grâce à cette lecture mieux comprendre les parents de son jeune ami. Elle avait posé sur une table la sacoche en cuir et y jetait malgré elle un coup d’œil de temps à autre.
Les jours suivants, elle passa chaque fois quelques minutes en compagnie du petit. Elle tentait de retenir toutes les anecdotes qu’il lui confiait et le soir elle les notait sur un calepin. Elle ne savait à quelle fin elle agissait ainsi, car comment pourrait-elle justifier avoir reçu les confidences d’un enfant dont la route n’avait pu croiser la sienne ? Mais qu’importe, elle en éprouvait le besoin pour elle-même, pour s’assurer de la vérité et de la matérialité de cette aventure ! Plus l’échéance du départ de son jeune ami approchait et plus ces instants lui paraissaient précieux.
Elle se rendit le jeudi à une conférence pédagogique, à son retour elle découvrit une lettre de Paris ! Les mains tremblantes elle ouvrit l’enveloppe. C’était la réponse tant attendue :

Mademoiselle,

Comment pourrons-nous vous exprimer un jour notre gratitude ? Certes, vous nous annoncez la mort de notre enfant, mais surtout vous nous délivrez de cette peur qui nous empêchait de pouvoir vivre en paix : Robert n’a pas connu les camps de concentration ! Il est mort comme n’importe quel enfant insouciant et cela n’a pas de prix. Bien que nous voulions refuser cette éventualité, nous nous étions préparés au fil des années à l’idée de sa disparition. Nous espérions cependant, de toutes nos forces, qu’il n’avait pas vécu des jours d’angoisse et de malheur avant de se retrouver dans un four crématoire sans même pouvoir tenir la main de ses parents. Nous nous sentions tellement fautifs de ne pas avoir été avec lui si tel était le cas. Vous venez de nous apporter une sérénité inespérée…

Juliette sentit des larmes couler sur ses joues, elle les essuya d’un revers de manche et poursuivit sa lecture. Ils l’informaient de leur venue à la fin de la semaine si elle voulait bien les recevoir. Ils lui donnaient un numéro de téléphone où les joindre si cela n’était pas possible et ils la remerciaient, la remerciaient encore…
Le lendemain midi, elle lut la lettre à Robert. Il l’écouta avec gravité, puis il s’exclama :
- Ils savent, enfin ! Ils vont me laisser partir, je vais pouvoir connaître le repos éternel. Ils me rejoindront un jour et je les attendrai. Je vais vous demander encore quelque chose.
- Ce que tu veux !
- Si vous pouviez les faire venir à la rivière, ainsi je pourrais certainement les voir et peut-être sentiront-ils ma présence ? Je vous demande cela, car je pense qu’il me sera difficile de revenir jusqu’à l’école, mes forces m’abandonnent déjà, je suis en route pour ailleurs…
- Tu as raison, répondit Juliette avec douceur, je les emmènerai vers toi, ne t’inquiète pas.
Au dernier mot, il disparut. C’était la dernière fois. Plus jamais elle ne l’entendrait narrer les quelques souvenirs de sa trop courte enfance… Elle maîtrisa à grand-peine son émotion.

Sur le bord du chemin Juliette guettait fébrilement la voiture des parents de Robert. Enfin, elle apparut ! L’homme et la femme qui en sortirent paraissaient beaucoup plus âgés qu’elle ne le pensait. Les drames vécus durant toutes ces années avaient profondément marqués leurs traits. Ils l’embrassèrent avec chaleur comme s’ils la connaissaient depuis toujours. Elle monta à l’arrière de l’automobile et les guida vers la rivière. Ils parcoururent les derniers mètres à pieds. Arrivés devant le chêne elle leur tendit le cartable de leur enfant dissimulé dans un sac.
- Tenez, c’est pour vous, puis elle ajouta, c’est ici qu’il venait souvent pêcher. Dans le creux de cet arbre, il posait la canne que les fermiers lui avaient offert pour ses huit ans. Un peu plus bas, il s’asseyait sur cette grosse racine et regardait son fil tremper dans l’eau pendant de longues heures en rêvant…
- Merci, murmura Suzanne.
Juliette les laissa s’approcher de la rive. Elle voulait croire que Robert était là, apaisé. Elle souhaitait tellement que cette famille se reconstitue durant quelques secondes...
Elle s’éclipsa discrètement pour marcher sur la route, de long en large, tête baissée. Tout à coup, elle se retrouva face au couple qui remontait vers elle. Ils la regardaient fixement. Dans leurs yeux, elle devina qu’ils avaient vu l’enfant, ils savaient qu’elle avait partagé, elle aussi, cette expérience extraordinaire. Aucun mot n’avait été nécessaire, un sourire avait suffi !
Ils la ramenèrent à l’école. Avant de partir, monsieur Bloch lui confia :
- Désormais, nous en avons fini de ces recherches infructueuses qui nous prenaient notre temps et notre énergie. Nous allons pouvoir terminer notre séjour sur cette terre plus sereinement. Nous ne pourrons jamais vous remercier suffisamment pour tout ce que vous avez fait.
- Ce n’est pas grand-chose, j’ai eu la sensation que je devais agir ainsi et je me suis laissée guider par une force incompréhensible ! S’il y a une chose dont je suis certaine, c’est que je ne le regrette pas un seul instant ! Grâce à votre petit garçon, j’ai pu en quelque sorte achever l’œuvre de mon grand-père. Sans son intervention surnaturelle, j’aurais probablement ignoré l’héroïsme dont a fait preuve mon Papé. Nous sommes donc quittes… murmura-t-elle émue.
Ils s’en retournèrent peu après sans échanger d’autres paroles, tout était dans le secret de leur cœur…

Dans les jours qui suivirent cette prodigieuse aventure, Juliette refusa l’idée de continuer son chemin sans plus jamais partager avec quiconque le souvenir de cette rencontre exceptionnelle.
Il fallait trouver une solution…
A la rentrée de 1961, elle reprit ses études et devint historienne à la fin d’un long cursus universitaire. Elle se spécialisa dans la période de l’Occupation en France. Elle s’intéressa particulièrement à la vie des enfants juifs séparés de leurs parents et à celles des personnes les ayant secourus, dont certaines furent désignées sous le nom de « Justes ». Elle écrivit plusieurs ouvrages très documentés. Ces récits lui permirent de placer, comme un clin d’œil malicieux, au détour d’une page, des anecdotes racontées par Robert et consignées précieusement sur son carnet durant cet incroyable mois de septembre 1960…
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La vie n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie. Sénèque
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PostPosted: Thu 15 Sep - 17:15 (2011)    Post subject: Publicité

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Vieufou
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PostPosted: Fri 16 Sep - 04:43 (2011)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

j'avais trouvé ça long, comme incipit, ton texte est proportionnel...
bravo à toi
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ptit lu
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PostPosted: Fri 16 Sep - 14:36 (2011)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

Mais je le connais ce texte ! Et il mérite sa troisième place ! Bises, Armorique !
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Malvoisin
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PostPosted: Thu 22 Sep - 20:39 (2011)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

Merci Armorique pour ce joli texte, à la fois triste et optimiste et tout en délicatesse.
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djin
Conjonction volubile

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Joined: 05 Jun 2010
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PostPosted: Sun 2 Oct - 22:39 (2011)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

Je ne l'avais pas lu. Une jolie surprise ^^.
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CARABISTOUILLE
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PostPosted: Sat 8 Oct - 11:33 (2011)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

Quelle verve Armorique. Il me semble que cela caractérise tes écrits  (pour ce que j'ai pu en lire jusqu'ici) : l' histoires s'écoule avec aisance entre narration et dialogues. Bon... la lecture aisée n'est sans doute pas à l'image du travail d'écriture.
J'ai aimé cette touche de fantastique avec l'apparition de Robert venu d'un autre temps. Bravo pour ce prix. 
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L'art est un mensonge qui nous permet de nous approcher de la vérité. P. Picasso
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Armorique
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PostPosted: Mon 10 Oct - 19:37 (2011)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

Merci à tous de vos sympathiques retours de lecture, cela fait très plaisir.
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Ham
Conjonction volubile

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Joined: 28 Dec 2010
Posts: 156
Localisation: Rouen

PostPosted: Thu 19 Apr - 07:34 (2012)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

Quel beau texte, un récit poétique, fantastique, tout en demi teinte , le genre de lecture que j'adore...
Un vrai bonheur ce forum, bravo pour ton prix c'est mérité ^^
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"La perversion de la cité commence par la fraude des mots"
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Marixel
Conjonction volubile

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Joined: 20 Jan 2011
Posts: 5,296
Localisation: ...
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PostPosted: Thu 19 Apr - 08:07 (2012)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

Quelle bonne idée, Ham, d'avoir remonté cet excellent texte d'Armorique. Sûr que ça lui fera plaisir en ce petit matin pluvieux :-)reservoir
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Armorique
Administrateur

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Joined: 05 Jun 2010
Posts: 4,949
Localisation: Dinan
Féminin

PostPosted: Thu 19 Apr - 09:10 (2012)    Post subject: Le repos éternel Reply with quote

Merci Ham pour ce commentaire... C'est le genre d'histoire que j'aime le plus écrire mais cela n'obtient que rarement de succès . Je suis donc particulièrement heureuse quand il y a un bon retour même en dehors de tout prix...
Merci Marixel, chez moi le soleil brille je suis contente de voir que chez toi les fleurs ont repoussé :-)fleurrigolo
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La vie n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie. Sénèque
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