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Éclosion tardive

 
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cab
Conjonction volubile

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Joined: 09 Aug 2013
Posts: 917
Féminin Lion (24juil-23aoû) 鷄 Coq

PostPosted: Sun 26 Jul - 05:15 (2020)    Post subject: Éclosion tardive Reply with quote

Voici un peu de lecture avec mon texte lauréat du deuxième concours de l'association imagine dont le thème était "L’échappée belle".
Ça faisait si longtemps que je n'avais pas gagné. Ça me remet le pied à l'étrier!

Éclosion tardive


Laure regarde l’heure une énième fois : 17 h 27. Cela fait plus d’un quart d’heure qu’elle a garé sa voiture sur ce parking en bordure de la nationale. Ce parking devant lequel elle passe chaque jour sans l’avoir jamais vu, chaque jour depuis tant d’années.

Elle pourrait faire la route les yeux fermés. Cent kilomètres aller-retour. C’est étrange cet état second vers lequel elle voyage, cet ailleurs dans lequel elle s’évade alors qu’elle conduit. Elle s’évapore, son subconscient connait la route. Elle croise des milliers de gens mais elle ne les voit pas, passe devant les radars mais ne sait pas si elle a ralenti ou pas, met bien le clignotant pour tourner, s’arrête aux feux et redémarre… Parfois elle alunit mais en terre inconnue, incapable de se situer, de savoir si elle a dépassé tel ou tel village…Étrange et instinctif.

Ce trajet est son sas de décompression, sa bouffée d’oxygène. Le matin, pas envie d’aller travailler, le soir, pas envie de rentrer chez elle. Elle pourrait prendre le train mais elle préfère gérer son temps, pouvoir au moins faire ça. Elle n’a jamais voulu d’heures fixes de départ, d’arrivée. Et là sur ce parking, ce soir elle se demande où est l’arrivée et où est le départ. Durant toutes ces années, elle n’a jamais vraiment cherché quel était le but, d’où elle partait, vers où elle se dirigeait. Elle faisait la route, remplissait sa journée, reprenait le chemin dans l’autre sens pour remplir autre chose, rentrer quelque part. Car enfin il faut bien rentrer quelque part, une sorte de chez soi.

Il est 17 h 32 sur le portable qui ne lui sert qu’à savoir l’heure. Et Laure est arrêtée.

C’est la première fois qu’elle le fait, s’arrêter ainsi en revenant du travail. Parfois elle ralentit, retardant le moment de rentrer, laisse passer les autres, ceux qui vont quelque part et sont pressés d’y être. Elle pourrait faire les magasins, remplir le vide, flâner dans les rues, mais elle préfère ne voir personne et laisser l’habitude piloter la voiture. Elle en profite pour écouter la radio, là, il y a des gens qui rient, des gens qui vivent. Elle se surprend même parfois à sourire avec eux. Elle évite la musique, trop mièvre, toujours des chansons d’amour, des trucs pour ados attardés qui croient encore que ça existe. Qu’est-ce que ça peut l’agacer ces phrases toutes faites, je t’aime, je t’aimerai toujours, tu me manques…elle n’a jamais connu ça, alors forcément ça l’agace.

Elle a lu que l’humain a besoin d’un câlin par jour. Un baiser, une main posée dans le dos, une caresse en passant. Du coup elle se demande comment elle peut être encore en vie ! Elle est affamée de tendresse, d’attention, du regard de l’autre qui lui dit qu’elle est belle même si ce n’est pas vrai, de ses mots doux, de sa main qui s’attarde sur une hanche. La misère du cœur, la pauvreté des sens, elle connaît tout ça. Comment son cœur fait-il pour battre encore quand plus rien n’est là pour le gorger d’amour ?

Elle s’est habituée à cette compagnie, celle de la solitude. Apaisante parfois, pesante trop souvent. Comme ce soir sur ce parking.

17 h 45. Il va falloir rentrer. Il va falloir…synonymes : être indispensable, être obligatoire, agir, convenir, devoir…elle a fait ça pendant quarante-deux si longues années ! Son devoir, ses obligations, ses faits et gestes, respect des convenances. Elle ne peut s’empêcher de rire tristement. Il eut été heureux que chacun fasse de même.

Elle n’a toujours pas lâché le volant, un peu comme s’il était une bouée. Alors elle desserre ses mains, recule son siège et se laisse aller contre l’appuie-tête, les yeux clos. Depuis quarante-deux ans elle va à son travail, sans faire de bruit. Depuis quarante-deux ans elle rentre chaque soir, sans faire de bruit non plus.

Le reste n’est qu’intendance et conventions.

Elle a toujours été obéissante, faisant ce qu’on attendait d’elle. Bonne élève, bonne épouse, bonne mère, bon agent – c’est ce qui est écrit sur ses évaluations annuelles. Bonne, quoi ! Le Bac, un métier, un mari, des enfants, deux parce que c’est mieux. Et au milieu de tout ça, elle et sa solitude.

Ce matin elle s’est préparée comme chaque matin. Elle n’a rien pris de plus. Elle ne savait pas.

Mais ce soir elle ne s’est pas contentée de ralentir sur la route, elle s’est arrêtée.

Ce soir, pour la dernière fois, Laure a fermé la porte de son bureau. Elle a laissé les clés au standard. Dans la journée elle a jeté tous les cahiers noircis de consignes au fil des années, vidé ses tiroirs, puis elle a fait le tour des services, histoire d’être polie. Elle n’a pas voulu d’arrosage ni de cadeau, parfois un simple au-revoir suffit.

Soudain elle réalise que son travail allait de pair avec son mariage. Ils ont surgi dans sa vie au même moment, il y a quarante-deux ans ! Deux contrats signés presque simultanément ne doivent-ils pas s’éteindre de concert ?

Il est 17 h 50 et, à cet instant précis, elle sait pourquoi elle s’est arrêtée sur le bord de la route, pour la première fois, pour son dernier trajet. L’évidente synchronie …

Depuis 17 heures, Laure est à la retraite et ce soir, pour la première fois, elle ne va pas rentrer.

Enfin désenchaînée elle quitte son passé. Elle abandonne les oripeaux derrière lesquels elle se cachait, les photos d’une vie falsifiée, les reliques auxquelles elle s’accrochait futilement. Elle laisse sa solitude, ne veut rien de sa vie, ce n’était pas la sienne. La nouvelle se résume au contenu de son sac.

Lui, cet ersatz d’époux, elle le laisse aussi. Plus rien ne la retient. Il peut garder la maison, ce monument d’hypocrisie, ces murs derrière lesquels elle s’est si longtemps tue. Oh il y a bien eu des années de bonheur…deux, trois ? Pas plus. Puis il y eut la douleur, la stupeur, les remises en question, les années de doute et de souffrance silencieuse. Et enfin le détachement acquis à force d’endurance. Certains l’ont crue naïve, mais il y a bien longtemps que sa crédulité a laissé place à la sagacité, sa tolérance au stoïcisme, les affres de la jalousie à l’imperturbable indifférence. Elle est devenue froide alors qu’en elle brûle un torrent de lave. Ce qu’il n’a jamais eu le courage de faire, elle s’en charge aujourd’hui. Il pourra bien dire ce qu’il veut aux enfants. Elle s’en moque. Il y a bien longtemps qu’ils savent mais qu’ils ne disent rien. Surtout ne rien changer. Leur mère n’est qu’une statue qu’ils ne voient même plus, mais la famille c’est sacré…

Ce soir elle reprend sa vie où elle l’avait quittée lors de son mariage. Un simple message suffira. Elle n’aura jamais de réponse, son téléphone flottant au gré du fleuve longeant la nationale. Il ne va pas comprendre, peut-être même pleurer, la jugera ingrate, égoïste, oublieuse. Elle lui laisse ce rôle-là, celui de la victime. Elle n’est pas inquiète, il trouvera dans son harem une repasseuse, blanchisseuse, cuisinière, femme de ménage. Le plus dur pour lui sera de la fidéliser. Des CDD renouvelables devraient faire l’affaire. C’est une chose de jouir de cinq à sept enfiévrés, c’en est une autre de supporter les reliefs laissés par l’alcool, les copains, les autres femmes. Quant à elle, n’ayant toujours été qu’une doublure, un faire-valoir, une solution comme une autre, elle va écrire un autre scénario, quitter le film de sa vie qui ne fut qu’un bien piètre navet.

Droit devant, à trois cents kilomètres, l’immensité de l’océan. L’hôtel pour quelques soirs, une caravane, un mobil-home, et pourquoi pas une toute petite maison. Oublier ce qui fut, courir sur la plage, réveiller tous ses sens, se fondre dans le vent, offrir son corps oublié aux rayons du soleil, retrouver sa palette de couleurs enterrées, découvrir qui elle est.

Et le toucher, lui, le sentir, l’écouter, lui parler, lécher le sel sur sa peau. Cet encore inconnu, impérieusement quelque part, celui qui lui dira qu’elle est belle, même si ce n’est plus vrai, qu’elle est femme et qu’il a besoin d’elle.

Il est 18 heures. Elle se redresse, réajuste son siège, jette un regard dans le rétroviseur. Elle tourne la clé, le moteur ronronne. Elle dirige sa voiture vers la sortie du parking et s’approprie avidement la nationale.


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PostPosted: Sun 26 Jul - 05:15 (2020)    Post subject: Publicité

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Silicate
Conjonction volubile

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Joined: 18 Jul 2016
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Localisation: Hauts de France
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PostPosted: Sun 26 Jul - 22:03 (2020)    Post subject: Éclosion tardive Reply with quote

Magnifique !

Quelle subtile progression tu as faite dans ce texte qui nous mène de la grisaille à la lumière sur ce parking quelconque ! Tout une vie remise en cause en une demi-heure, c'est à la fois radical et libérateur, ça porte bien son nom d'éclosion et c'est surtout riche d'espoir. C'est un vrai remonte-moral !

Bravo à toi pour ce prix, il n'est pas volé !
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cab
Conjonction volubile

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Joined: 09 Aug 2013
Posts: 917
Féminin Lion (24juil-23aoû) 鷄 Coq

PostPosted: Mon 27 Jul - 03:12 (2020)    Post subject: Éclosion tardive Reply with quote

Silicate wrote:
Bravo à toi pour ce prix, il n'est pas volé !


Merci à toi l'incroyable faiseuse d'alexandrins
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Lemmingway
Conjonction volubile

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Joined: 27 Jun 2019
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PostPosted: Mon 27 Jul - 12:05 (2020)    Post subject: Éclosion tardive Reply with quote

C'est vraiment un très beau texte, tout en nuances, avec de subtiles couleurs qui vont du gris vers la couleur et la lumière. Un régal.

BRAVO !
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cab
Conjonction volubile

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Joined: 09 Aug 2013
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Féminin Lion (24juil-23aoû) 鷄 Coq

PostPosted: Mon 27 Jul - 13:28 (2020)    Post subject: Éclosion tardive Reply with quote

Lemming
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Amélie
Conjonction volubile

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Joined: 21 Apr 2020
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PostPosted: Tue 28 Jul - 21:07 (2020)    Post subject: Éclosion tardive Reply with quote

Voilà un texte superbe, qui évoque une situation terrible (c'est terrible de ne plus aimer, c'est terrible de s'ennuyer) et banale mais sans aucun pathos. Et Le récit colle parfaitement au sujet : l'échappée belle. L'héroïne s'échappe, et bellement ! Au fur et à mesure, la vie reprend ses droits, la femme se ressaisit de ses choix, de ses rêves. Simple, efficace, très beau. L'écriture est précise mais fluide à la fois. J'aime beaucoup.
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cab
Conjonction volubile

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Joined: 09 Aug 2013
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Féminin Lion (24juil-23aoû) 鷄 Coq

PostPosted: Wed 29 Jul - 03:10 (2020)    Post subject: Éclosion tardive Reply with quote

Merci Amélie!
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