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TEXTES EN PROSE A LIRE

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Jeu N° 179B Prose
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ptit lu
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Joined: 05 Jun 2010
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PostPosted: Wed 25 Mar - 17:02 (2020)    Post subject: TEXTES EN PROSE A LIRE Reply with quote

Lettres à Arthur

Mon très cher Arthur
Quelle joie fut la mienne d’apprendre que vous n’avez pas été blessé lors de cette affreuse bataille où tant de nos braves soldats ont péri. Je suis très touchée, et aussi un peu effrayée, quand vous écrivez que c’est en mon honneur que vous vous montrez aussi brave. Certes, vous vous sentez protégé par notre amour mais, je vous en prie, prenez soin de vous et revenez-moi entier ! S’il vous plaît, ne me parlez plus de ce cousin Armand que je ne connais pas et qui se montrerait si timoré dans la bataille : c’est de vous dont je veux des nouvelles !

Très cher Arthur,
J’ai bien reçu votre longue lettre me faisant part de cet acte qui vous a permis de sauver une dizaine de nos chers poilus, tout en faisant progresser votre bataillon d’une centaine de mètres sur le chemin de la victoire. Votre cousin Armand, venu passer quelques jours de permission au village, m’a remis l’écrin avec votre médaille et m’a raconté les moindres détails. J’ai posé la décoration sur ma table de chevet, à côté de votre photographie en uniforme d’apparat. Je suis très émue et toujours aussi inquiète à l’idée que c’est pour me plaire que vous vous comportez en héros. Quand vous verrai-je enfin ?

Mon cher Arthur,
Que d’audace, que d’abnégation dans ce nouvel exploit ! L’article du journal précise que vous avez conquis ce fortin quasiment seul, et que vous l’avez fait en hommage à la dame de vos pensées. Mon prénom est même cité par le journaliste ! Mes amies sont folles de vous et m’envient d’un tel amour. Leurs fiancés, quand ils viennent les voir, sont un peu jaloux, il faut bien le reconnaître. Armand m’a dit que vous ne pouviez pas vous libérer prochainement car vous préparez une nouvelle action d’éclat. Quand aurez-vous une permission ?

Cher Arthur,
L’ami Armand m’a remis cette nouvelle médaille que vous avez gagnée dans les Dardanelles. Mais, très cher, qu’êtes-vous donc allé faire en Orient? La guerre en France n’est-elle plus suffisante pour vous ? Comprenez-moi, je respecte votre engagement dans la défense de la Patrie, j’admire votre courage, mais ne veux pas d’un fiancé héroïque mort à des milliers de kilomètres. Je veux avant tout un mari près de moi qui soit un jour le père de mes enfants.


Arthur,
Je suis déboussolée. Vous êtes devenu la coqueluche de toutes et tous. Au village, les enfants apprennent une chanson en votre honneur et, dans toute la France, votre nom est désormais synonyme de bravoure. Aimé de tous, vous m’échappez ; j’ai déjà oublié le son de votre voix. Le cher Armand, qui vous connaît bien, me conseille la patience et témoigne de votre amour si grand, si sincère qu’il ne peut être exprimé que dans la démesure. Il me dit qu’en temps de paix, vous auriez escaladé des montagnes et traversé des déserts en mon honneur. Mais je me serais languie de vous tout autant !

Mon ami,
Je n’ai pas pu lire jusqu’au bout votre dernière lettre : la litanie de vos exploits et de vos récompenses me fatigue. Mon âme a besoin d’aimables paroles et mon corps de tendres caresses. Au fil du temps passé à vous attendre en sa compagnie, j’ai trouvé auprès d’Armand, dont vous raillez parfois la couardise, ce dont j’avais besoin. J’attends un enfant.
J’ai donc prévu de me marier dans un mois. Arthur, serez-vous présent ?
Si oui, aurez-vous le courage d’être le marié ?


Un adieu

« Ô rage, Ô désespoir, Ô vieillesse ennemie ! » Mon petit-fils déclame à tue-tête en gloussant de rire le texte qu’il doit commenter.
Je ne ris pas. Ces mots cet après-midi sonnent comme un glas à mon oreille et me forcent à considérer l’évidence.
***
10 mars 2000. Je suis la dernière cliente de la librairie, la dernière à solliciter une dédicace auprès du héros du jour, un jeune romancier dont le dernier ouvrage m’a passionnée. Je le lui dis évidemment, timidement, cherchant mes mots : c’est qu’il est beau, le traître, blondeur de Viking, yeux bleus ravageurs, sourire à vous donner le frisson. Curieusement, ses premiers mots me mettent à l’aise et nous devisons littérature en toute simplicité jusqu’à ce que la libraire nous fasse comprendre qu’elle aimerait fermer boutique. Il me prend par le bras et m’invite à poursuivre notre discussion devant un verre.
Nous ne nous sommes plus quittés. J’ai partagé son lit, ses voyages, ses rendez-vous, suis devenue sa relectrice préférée. Je ne me souviens pas avoir été entourée d’autant de tendresse, d’attention, d’admiration de la part d’un homme. Nous ne faisions qu’un et c’était si bon. Quand au bout de trois mois il m’a demandé d’être sa femme, j’ai pourtant hésité :
– Tu es sûr, tu as bien réfléchi ?
– C’est toi que j’aime et je ne veux que toi.
Il m’a avoué ne pas avoir la fibre paternelle ; de mon côté j’avais déjà une fille, d’un premier mariage désastreux.
Alors j’ai dit oui et joui d’un bonheur sans mélange qui a duré vingt ans… ou presque.
Mars 2020.
Presque, parce que depuis quelques mois, je me force à fermer les yeux sur les signes d’un malaise, d’une dysharmonie. Il est devenu un peu moins attentionné, il sort souvent seul : « je suis invité chez des enquiquineurs, tu t’ennuierais à mourir » ou bien, « il fait un froid de canard, reste au chaud ». Je surprends par moments sur moi son regard bleu qui n’a plus rien de pétillant, son sourire qui n’a plus la caresse d’un baiser. Il s’enferme dans son bureau pour téléphoner, un magazine people l’a photographié en galante compagnie. Je me doute qu’il a des aventures. Récemment, il a rembarré méchamment ma petite-fille de deux ans qui avait laissé échapper un « bonjour papy. »
Mars 2020 : le temps du constat. il a conservé sa silhouette svelte, sa crinière blond doré. Pas une ride, pas une once de mauvaise graisse. Un enthousiasme, un appétit de vivre, une vitalité qu’il ne m’invite plus vraiment à partager.
Devant la psyché, j’examine mes jambes fines, presque trop maigres, aux genoux empâtés, les petits bourrelets à ma taille, mes petits seins en poire qui ont l’air de vouloir tomber de leur branche, des pattes d’oie près de mes yeux, et ces fils blancs ou gris aux tempes qu’il me faut colorer de plus en plus souvent.
« Ô rage, Ô désespoir, Ô vieillesse ennemie ! »
En mars 2000 il avait vingt ans, moi quarante.
En 2020 la vieillesse ennemie a fini par me rattraper, nous éloigner. Mais je n’ai pas de rage, pas de désespoir. J’ai eu mon compte d’heures exquises. Quand tu rentreras, ce soir, mon amour, je ne serai plus là. Nous ne dansons plus sur la même musique, c’est une évidence. Aujourd’hui, J’ai enfin trouvé le courage, celui que tu n’as pas, le courage de te quitter.



Je ferai d'eux des édentés

Tu écoutes à la radio Koko Taylor chanter qu'elle peut faire l'amour avec un crocodile et tu dis « T'es courageuse, ma fille ! S'il mordille, ça va saigner ! » Tu ris et je frémis. Soudain, j'ai peur des crocodiles qui pourraient te mordre. Koko Taylor détenait en son cœur le courage que j'ai perdu. Elle n'était sûrement pas amoureuse...
Depuis toi dans mes parages mon lit et ma vie, la peur de te perdre me recroqueville. Presque voûté je marche à peine, il me faut subir comme un cilice, un martyre, la ronde frénétique des « Et s'il lui arrivait quelque chose ! » Toi, inconséquent, insolent, léger et heureux, tu pars, quittes le refuge des murs où je m'enclos. Tu m'abandonnes à l'angoisse, cette suffocation dont tu ignores l'existence. Caché sous la normalité du quotidien on me torture. On ? On : peur, tourments, anxiété boostés par ma paranoïa. Mon cœur, pauvre cœur siège du courage, couve à présent un nid noir, grouillement d'aspics que j'échoue à affronter. Ils se nourrissent de mon sang, vampirisé je végète, attends ton retour. Et si tu ne revenais pas ?...
Dehors, là où tu déambules, pourrait, dans ton cœur, piquer le dard parasite d'une maladie ; s'enfoncer l'arme blanche d'une ou d'un qui te déteste parce que tu vis en ce pays dont tu ne soupçonnes pas combien de chevaux de Troie il abrite, et tu avances, insouciant alors que je vois, moi, la possible calandre d'un véhicule grisé de vent et vitesse percuter ta cage thoracique ; je vois surgir des égouts le crocodile qui te déchiquette puis dévore le rouge de ton cœur, vertueux réceptacle qui battait aussi pour maintenir le mien à flot. Je tombe à genoux et prie les Dieux qu'il te préserve puisque moi, couard, veule et vaincu, je capitule sous le trop plein d'amour qui me paralyse.
Tu reviens. La douceur de ta vie réelle, présente, que je touche, que j'observe pétiller dans la bonté de tes yeux me console. Oh ton sourire... et recommence la terreur. Je me déteste, ne reconnais plus dans cette larve pétrifiée par la hantise de te perdre, celui qui t'a séduit. N'as-tu pas honte ? me dis-je. Lève-toi, réagis, aime et apprécie ta chance, sors griffes et ergots, bats-toi ! J'essaie... puis imagine les regards violeurs des autres sur ta plastique et pressens l'envol de ton cœur aimanté par un plus brave. Les sanglots me recrachent au monde, exsangue.
Arrive la nuit. Je mue sentinelle contre ton corps confiant, ensommeillé ; molosse en garde pour qu'aucun cauchemar ne torde le parfait de tes traits. Je veille, songe à la mort qui nous séparera sauf si l'on nous enterre ensemble dans un linceul de terre, sous un saule pleureur dont les racines nous enchevêtreront. Nous nous réveillerons dans les larmes de l'arbre, vivants par l'eau. Je ricane de mon romantisme geignard et l'oreille sur ta poitrine, je comprends tout à coup pourquoi le courage a déserté mon propre cœur.
Mon courage n'est plus d'y affronter la peur mais de l'absorber, de porter en moi seul le mal qui te détruirait, lui insufflant vie et mort par mon imagination avant qu'il ne te blesse. Éclaireur, je détourne de ta voie pour les accueillir les possibles maladies, les terroristes, les accidents et violences. Je sacrifie ma quiétude pour protéger la tienne. Va confiant, je pare les attaques et couvert de plaies d'angoisse, écrasé par la possibilité du pire, je m'éteins afin que tu brilles. Pour prémunir ton cœur, j'arrache avant qu'elles ne poussent les dents des crocodiles.




Le questionnement

« L’ouverture à l‘euthanasie en question», c’était le thème d’un colloque auquel j’ai participé à Paris. Algologue et plume active de la revue «Bioéthique» ma présence à ce séminaire illustrait bien mon intérêt pour le sujet. La primauté du terme «ouverture» dans ces échanges fait écho aux terribles maladies débilitantes qui allègent l’espoir et questionnent le sens de vivre. Il est établi que de plus en plus de personnes, dont bon nombre de praticiens penchent aujourd’hui pour l’euthanasie, un mot qui suscite des interrogations, comme : « Que peut répondre le médecin de famille à qui un patient demande d’en finir ? »
Les échanges débutèrent avec l’intervention du Professeur Didier, un ancien des hôpitaux de Paris :
— A savoir que la controverse conçoit l’utilité des soins palliatifs et la réalité des douleurs mal contrôlées.
Ensuite, le docteur Hélène Char de Montpellier formula une mise en garde contre les risques et les dérapages liés à cette pratique.
Suivit l’exposé de Théodore, jeune doctorant, qui d’une voix émue exprima ce doute énoncé dans sa thèse :
— Se peut-il que l’on ne voit pas la vie de la même manière selon que l’on soit bien portant ou en fin de vie ?
Autant de déclarations d’où surgit l’atmosphère propice à mon entrée en scène, celle que je voulais au reflet de ma passion. Aussi, je me dressai pour réclamer le micro avant d’émettre cette assertion aussi audacieuse qu’inattendue : —L’ouverture à l’euthanasie prolonge la survie !
Argutie qui trouva une résonance juste dans l’anecdote suivante :
Un jour, l’épouse d’un de mes patients en soins palliatifs est venue me voir, munie d’une lettre de son mari, en précisant qu’il l’avait rédigée les premiers jours de sa maladie et l’avait incluse dans son testament biologique.
« Docteur, lorsque je serai impotent, m’aiderez-vous à mourir dignement ? Ne voyez pas en ma demande le symptôme d’une dépression ! En fait, j’aime la vie. Ne me dites pas que vous veillerez à atténuer ma douleur ! Là n’est pas la question, mais celle de la peine associée à la vie qui s’étiole ... Pourquoi êtes-vous si enclin à soulager la douleur physique mais si farouche à comprendre la souffrance liée à la fin de la vie ? Notre société condamne l’euthanasie dit-on ! Où sont-ils tous ces doctes objecteurs lorsque les leurs meurent ? Peu de nos proches décèdent à domicile. Facile de condamner cette pratique et privilégier le placement de nos mourants en institutions. La Mort dérange, n’est-ce pas ? Parlant d’extinction, doutez-vous que les savants cocktails que vous m’administrez face aux symptômes terminaux hâtent le processus ? Les râles respiratoires, l’agitation ne risquent-ils pas de m’affaiblir, m’amener vers la sortie de la vie ? Êtes-vous certain de ne pas déjà pratiquer ce qui vous rebute tant, une forme de cessation lente ? Dans l’affirmatif, pourquoi ne m’aiderez-vous pas lorsque je le souhaiterai ? Après tout, on achève bien les chevaux, n’est-ce pas ? Rendez-moi donc ce service, quand je vous le demanderai ? »
Attentif à la déontologie liée à mon statut, je proposai à mon patient une consultation en vue de lui signifier de mon avis. Il ignora ma proposition, remettant à un jour lointain notre rencontre, comme retenu par une mystérieuse entrave. L’intéressé surveilla cependant avec attention les doses que je lui avais auparavant prescrites.
Quelques jours plus tard j’entamai le sujet de ma prochaine publication : « L’euthanasie, c’est d’abord le courage d’entériner l’acte »




Mission

Vlad ajusta son casque et leva la tête pour observer à travers l’ouverture un paysage de désolation. Devant lui s’étendait une longue avenue bordée d’immeubles en ruines. Sur un pan de mur encore debout un drapeau déchiré marqué de la svastika pendait lamentablement sous une enseigne branlante indiquant : « Metzgerei », dont les lettres couvertes de poussière étaient à peine lisibles. Le soleil de mai éclairait cette façade d’une lumière rasante, mettant en relief les impacts de balles.

Le grand Reich vivait ses dernières heures. La victoire était proche, et inéluctable. L’artillerie soviétique avait réduit le centre de Berlin à un champ de gravats. Pourtant, dans le quartier dévasté, des combattants fanatiques continuaient à résister.

Pour Vlad, l’issue du combat ne faisait aucun doute. Bientôt le drapeau rouge flotterait au-dessus du Reichstag ; c’était écrit !

Mais pour l’heure, seule comptait sa mission. Il serra nerveusement la poignée de son arme et rassembla tout son courage.

« Je dois absolument y aller, pour la gloire de notre bien aimée patrie. Et pour la mienne. Mais il faut que je m’en sorte vivant ; sinon à quoi bon ? »

Du courage, il allait en avoir besoin. De son réduit, un trou d’obus protégé par un amas de terre et de pierres, il pouvait observer dans toutes les directions, sans être vu. Mais il lui faudrait se mettre à découvert, parcourir les 200 mètres le séparant de sa cible, et… arrivé là il ne serait pas sorti d’affaire !

Il se souvint de ses précédentes batailles, à Rostov, à Stalingrad, à Koursk où il pilotait un char. Son courage y avait été sa meilleure arme.

Il adressa au ciel une prière muette et fit l’inventaire de ses armes : un fusil, un pistolet automatique, un fusil mitrailleur, une mitrailleuse légère posée sur son affut, un lance-roquettes ; des chargeurs et des bandes, plus une quinzaine de grenades. Un vrai arsenal !

Soudain une silhouette noire apparut au coin d’une ruelle, puis une autre. Une section de SS, progressant par bonds, venait dans sa direction. Il n’avait plus le choix, il fallait combattre.

Vlad empoigna la mitrailleuse et se mit à tirer. En deux rafales, il élimina cinq soldats. Une dizaine d’autres se déployèrent sur l’avenue. Il déchargea toute la bande, en tua la moitié, puis utilisa son fusil et quelques grenades défensives pour neutraliser le reste.

Il sélectionna le pistolet et le lance-roquettes, sortit de son abri, et courut en zigzag vers la cible, évitant les balles. Devant la porte, deux SS étaient embusqués. Il les abattit et s’engagea dans un corridor sombre. Des soldats sortaient des pièces attenantes et lui tiraient dessus. Vlad tira une roquette, qui détruisit tout.

Il parvint à une porte au fond du couloir, fit sauter la serrure et l’ouvrit. Un homme assis lui faisait face, tenant un revolver braqué sur sa tempe. Avant qu’il pût réagir Vlad lui logea deux balles dans la tête.

Mission accomplie !

Vlad sentit ses jambes se dérober sous lui. Il défit les attaches de son casque et, à bout de forces, s’affala sur le sol. Le casque roula sur le plancher. Un homme en uniforme d’officier s’en saisit et lui adressa un large sourire.

« Bravo, Vladimir ! Vous êtes le premier à avoir passé avec succès le 8e niveau de « Berlin Kombat 45 », le jeu le plus vendu en 2024. »

Autour de lui des gens applaudissaient. L’hymne russe retentit. Le héros ramassa son casque de réalité virtuelle et le brandit fièrement devant l’écran.

Deux jours après il reçut du président de Russie l’Ordre du Courage.




Prends sur toi

Manon est claustrophobe et agoraphobe. Pour les non -initiés, elle ne supporte ni d’être enfermée ni la foule.
Elle se soigne depuis des années en se droguant avec des anxiolytiques qui, s’ils la soulagent ne la guérissent pas. En fait, ils l’aident à supporter ses malaises.
Chaque matin quand son réveil sonne, elle bondit et devient toute pâle. Nous sommes quel jour ? se demande-t-elle chaque fois.
Quand elle prend très vite conscience que c’est un jour de semaine et qu’elle devra sortir de son appartement, descendre ses cinq étages, et se diriger vers l’arrêt de bus à deux cents mètres en marchant contre les murs pour ne pas tomber, elle panique. Elle commence à transpirer et vite avale sa drogue, prescrite par son médecin traitant qui n’y croit pas mais lui en donne quand même. Il se rend compte dans l’état de dépendance dans lequel vit sa cliente mais sans cela … Manon ne pourrait pas aller travailler, ne pourrait pas faire ses courses, ne pourrait pas aller chez des amis.
Elle avale son café, se douche, prend au hasard des vêtements propres. Peu lui importe lesquels, elle est tellement fébrile qu’elle n’a plus aucune notion de ce qu’elle va se mettre sur le dos. Seule compte la terreur de sortir de chez elle. Qui n’a pas eu un jour des angoisses ne peut comprendre.
C’est véritablement le parcours du combattant. Elle tremble sachant que cela n’aura pas de cesse tant qu’elle ne sera pas arrivée à destination, devant son bureau, épuisée mais libérée.
Elle met la clé dans sa serrure et ouvre la porte. Ensuite sur le pallier elle regarde les marches, une mauvaise sueur lui rafraichit le dos, l’angoisse, voilà que ça recommence.
Il lui faut beaucoup de courage pour commencer à descendre mais ce n’est pas fini. Quand elle est dans la rue, elle longe les murs la peur au ventre. Quand enfin elle monte dans le bus, elle s’affale sur un siège les jambes brisées.
Enfin elle est au bureau, enfin, elle peut se mouiller les mains, les poignets et surtout se regarder. Elle a encore vaincu sa peur, elle est de nouveau prête pour la journée. Tout se passe bien sauf si un ou une collègue ne la regarde et lui demande : ça va ? tu as l’air toute chose ?
L’angoisse la reprend et ne la quittera que lorsqu’une fois encore elle aura pris son médicament. Sans lui elle serait morte raconte-t-elle à une amie.
Ne t’inquiète pas, on n’en meurt pas mais je reconnais qu’il te faut vraiment le courage de sortir le matin et rien que pour cela je te dis bravo, mais quand même essaie de penser à autre chose, ce ne sont que des angoisses on n’en meurt pas…
C’est ce que tout le monde lui dit : pense à autre chose… S’ils savaient tous la force qu’il faut dans ces cas-là pour continuer d’avancer !



La passerelle

Quelque chose croît au creux de mon ventre, que je cherche à faire taire. Je ne sais pas si j’ai bien pris la mesure de ce qui m’attend, mais dans cet entre-deux de flottement où ma décision est prise alors que je pourrais encore reculer, je m’accroche à ma certitude : je ne fléchirai pas.

Je n’ai pas encore peur. Ça va venir, je le sais. À ce moment je pourrais dire non, sans honte à le faire, mais ce n’est pas ce que j’ai décidé.
L’endroit est isolé, dans les bois, à l’écart. Qui passe par ces chemins ? Des forestiers. Des randonneurs. Et ceux dont les gens raisonnables disent qu’il faut être fou pour faire ça !
Ça : répondre à l’appel du gouffre, gueule béante de roche et de vide, fascinante matrice où se laisser engloutir hors du monde. Silence, temps aboli, nuit éternelle.
L’endroit est impressionnant. Plus de cent mètres de profondeur, je le sais. Une distance qui ne laisse aucune chance au moindre faux pas. Je n’ai pas encore peur, pourtant mon cœur bat un peu plus vite et ma respiration se hache.

L’immense entonnoir apparaît, à droite du chemin ; par temps d’orage, les flots s’y déversent avec violence, mais aujourd’hui le ciel est clair. C’est une belle journée pour le grand plongeon. L’à peu près n’est pas permis, c’est en plein centre que je vais viser. Une passerelle franchit le vide, le promeneur peut s’y offrir le frisson du vertige, scruter la profondeur sans apercevoir le fond, s’interroger sur cette tache blanche, là-bas. Un névé ? Mais oui, bien sûr, de tous temps les gouffres ont été des glacières naturelles.

La passerelle métallique résonne sous les pas, sa trame ajourée découpe la vue, le vent, l’irrationnel de mes pensées qui s’y écrase. Ma peur enfle, impudente, elle active les alarmes, cherche à m’imposer le recul, mais je ne la laisserai pas me contraindre. Je m’arc-boute, je résiste, je ne veux pas fléchir, elle ne décidera pas pour moi.
Il faut faire les choses comme il se doit, avec calme, sans précipitation. De l’autre côté de la barrière il sera trop tard. Les nœuds sont faits, serrés, vérifiés. La corde est longue, bientôt le balancement de mon corps la tendra et le vide m’enveloppera dans l’obscurité de ses profondeurs.

Il ne me reste qu’une chose à faire avant de jouer à l’araignée dérisoire sur son fil. Franchir la rambarde et me laisser glisser de l’autre côté. Cette fois j’ai peur. J’ai vraiment peur.
J’aurais voulu pouvoir passer le garde-corps d’une seule enjambée mais sa hauteur ne me le permet pas. Je dois me hisser et me pencher face au vide, sans autre appui que mes poignets tremblants, avant de basculer pour m’allonger sur l’étroite main-courante.
Ne pas lâcher, surtout ne pas lâcher, contraindre l’emballement de mon souffle, tendre une jambe, éprouver la lenteur irrémédiable avec laquelle je glisse de l’autre côté. Laisser la pesanteur me redresser jusqu’à sentir du bout du pied un contrefort de la passerelle m’assurer un soutien.
Je m’accorde le droit de respirer à fond. Encore deux montants de renforts à enjamber, avant que plus rien ne me sépare des cents vingt mètres sous mes pieds. Pas de geste brusque, le départ doit être souple, le mouvement libre, la descente sans entrave. Directe.

Ma tension se relâche, j’embrasse déjà le vide. Je n’ai plus peur.
Le pire est passé, je revis. Je laisse filer la corde, geste maîtrisé, sûreté du mouvement, griserie de la descente. Et je crie, fort, fort, cri d’exorcisme, épreuve vaincue, exaltation, liberté.
J’adore la spéléo, je ne vous l’ai jamais dit ?



Annabelle et le monstre

J'ai toujours aimé l'école. On disait que j'étais une élève brillante. C'est vrai que je cumulais les premiers prix et les félicitations du conseil de classe. C'est sans surprise et sans mérite que j'ai obtenu la mention TB au bac.
Certes, j'aurais pu entrer en prépa, intégrer une grande école, Normale sup' ou Polytechnique, mais j'avais une idée fixe de ce que je souhaitais faire, et pour cela, la faculté me suffisait. Mes études universitaires furent un jeu d'enfant. Je m'éclatais à résoudre les matrices et les intégrales, à tracer des hyperboles et des sinusoïdes. Le concours ? Grâce à la renonciation à quelques loisirs, je l'obtins du premier coup, ce qui, dit-on, est exceptionnel.
Mais je suis modeste et me considère ni comme un génie, ni surdouée.

Après de courtes vacances occupées à la mise à niveau de quelques enfants immigrés, je m'apprêtai à intégrer mon premier emploi. Ce fut seulement la veille que je commençai à paniquer. Et si, pour une fois, je rencontrais un obstacle ? Pour éviter de trop y penser, je me mis à chercher dans ma penderie la tenue qui conviendrait le mieux pour la circonstance, ni trop sophistiquée, ni trop décontractée. J'eus du mal à m'endormir, et ouvris l'œil bien avant la sonnerie du réveil. J'avalais avec difficulté une tasse de thé et deux biscottes, je savais que ça ne suffirait pas pour tenir la matinée, mais c'est tout ce que mon estomac, au bord de mes lèvres, fut capable d'absorber. Après une douche rapide, j'enfilai une toute autre tenue que celle préparée la veille : jean et marinière rayée.

J'arrivai devant la salle les jambes tremblantes, mais, prenant mon courage à deux mains pour dissimuler mon stress du mieux possible, j'y pénétrai vaillamment, d'un pas décidé.
À l'intérieur, une trentaine de paires d'yeux me dévisageait. Les élèves, debout à côté de leur pupitre, me scrutaient, le regard inquisiteur.
Je posai le plus calmement possible mon sac sur mon bureau, saisit une craie et inscrivit lentement au tableau, de ma plus belle écriture : Anabelle Pucelle.
Quand je me retournai, face à mes élèves, ceux-ci retenaient mal leurs rires.
Je les invitais à se défouler.
- Allez-y, riez, moquez-vous, défoulez-vous, je vous donne cinq minutes.
D'abord timides et étouffés, les quolibets fusèrent. L'hilarité des uns entrainant celle des autres.
"Ha, ha ! la pucelle… la belle pucelle…"

- Stop ! m'écriai-je. Le délai est passé. Vous pouvez vous asseoir.
Ce qu'ils firent dans un calme étonnant.
- Oui, je m'appelle Annabelle Pucelle, vous en avez bien profité. Je ne tolérerai désormais aucune allusion désobligeante à mon égard. Je suis votre professeur de mathématiques pour l'année, et bien que vous soyez une classe littéraire, j'ai l'intention de vous faire travailler et même aimer la matière.

J'avais apprivoisé le monstre à trente têtes !

Je fis de même dans toutes mes classes, et dans chacune, la réaction fut identique. L'année scolaire se passa merveilleusement, dans le respect réciproque entre prof et élèves. J'avais heureusement eu la chance de ne pas avoir été nommée dans un lycée de quartier difficile. En aurait-il été de même si j'avais intégré un établissement en ZEP ?




On ne m’applaudit pas

Ma chère Maman
Je ne posterai pas cette lettre mais il y a des mots que l’on tait et les écrire apaise.
À qui pourrais-je confier tout ce qui gronde en moi si ce n’est à ma mère ?
Depuis maintenant deux semaines, je vis la peur au ventre et ne peux en parler.
J’ignore ce qui m’angoisse le plus, du virus ou des hommes. Les masques sont tombés, très vite, sans mauvais jeu de mots. Les gens me font penser à des loups affamés. À la première alerte, ils étaient là, avides, certains le regard fou, d’autres calculateurs. Ils se précipitaient remplissant leurs caddies, s’agglutinant aux caisses, alimentant le bouillon de culture qu’est devenue ma vie, sans un regard pour moi. Je suis habituée au mépris et n’ai jamais été qu’un produit au rabais.
Mais les journées sont éprouvantes, aucun répit n’est plus permis. Lorsqu’il n’y a plus de clients aux caisses, je vais dans l’entrepôt aider à décharger. Trois fois plus de livraisons qu’avant et deux fois moins de personnel. Puis, à la nuit tombée, le magasin fermé, c’est l’heure de remplir les étagères dévalisées et d’honorer les commandes internet.
Après seulement je peux rentrer chez moi. À pied évidemment, et ce n’est pas à toi que j’apprendrai qu’un salaire de caissière ne permet pas d’acheter une voiture. Les galères de la vie ne t’ont pas épargnée et je te remercie chaque jour de ce que tu as fait pour nous quatre, tes enfants.
Je ne te l’avouerai jamais, mais chaque matin je pars, la boule au ventre, vers l’inconnu. J’ignore ce que toute journée va mettre sur ma route comme nouveau défi. Mais ai-je vraiment le choix ? Je pourrais arrêter, rester chez moi demain, prétexter de la fièvre. Mais tu ne m’as pas élevée de la sorte. Tu m’as appris le courage et la ténacité et plus que tout la solidarité. Je pense à mes collègues confinés avec leurs enfants. Il leur faut sourire, les amuser, faire comme si tout cela n’était qu’une incise, attendant la virgule. Je pense aussi à Claire dont je t’ai si souvent parlé, victime silencieuse d’un homme malévole. Combien de temps va-t-elle tenir, enfermée avec lui ? Je ne peux que prier désormais pour qu’elle fuie de chez elle quand le pays entier nous exhorte à rester chez nous.
C’est pour eux que je vais travailler chaque jour, pour ceux qui restent chez eux.
Je ne suis pas infirmière, aide-soignante ou médecin. Je ne sauve pas des vies, mais je risque la mienne, comme les éboueurs, livreurs et facteurs et tant d’autres anonymes. Moi je ne suis que celle qui scanne les codes-barres avec une paire de gants changée toutes les trois heures.
Je suis si fatiguée. Pas vraiment physiquement, ça on verra après. Non c’est moralement. Je n’aurais jamais cru que les hommes tombent si bas. Ils tueraient pour un paquet de pâtes. J’en suis sûre désormais.
Il est bientôt vingt heures et tous vont ouvrir leurs fenêtres ou pour les plus chanceux aller sur leur balcon. Et ils vont commencer à applaudir, à chanter. Je ne peux plus les entendre Maman, j’ai envie de crier. Crier contre tous ceux qui sont partis, fuyant leurs appartements luxueux, au mépris de toute conscience, pour coloniser les endroits encore vierges. Fourbes, inconscients, couards, méprisants. Crier contre tous ceux qui me piétineraient s’ils le pouvaient. Crier contre tous ceux qui ne comprennent pas, incurables parangons de l’imbécillité.
On ne m’applaudit pas moi, à vingt heures chaque soir, mais je suis là, pourtant…

…Le téléphone sonne, c’est toi, tu es inquiète.
Je déchire cette lettre.




Le Vent

C’était comme un vent. Une bise venue du Levant.
Une bise glaçante, acérée. Une bise qui soufflait la mort, la peur, la désolation.
Et le vent a forci. Il a gonflé ses voiles pour parcourir le monde.
Il ne se cachait plus, ne dissimulait plus son impitoyable malveillance.
Au mépris des frontières, au mépris des océans, il parcourait la terre, balayait les continents, laissant derrière lui des villes fantômes.
Les grands de ce monde se réunissaient. Fermaient leurs frontières. Mais que peut une frontière contre un vent cruel et fourbe ?
Les grands de ce monde gesticulaient.
Et puis ils ont compris.
Alors ils ont dit.
Alors ils ont dit on arrête tout.
On ferme tout.
Ils ont dit stop. Stop, ne gardons que l’essentiel.
Ils ont dit restons chez nous. Ils ont dit restez chez vous.
Les unes après les autres les villes se sont tues. Les campagnes se sont assoupies.
Alors le vent a cogné contre les portes closes. Alors le vent s’est insinué dans les interstices.
Le vent réclamait sa dose d’hommes. Sa dose de femmes.
Le vent réclamait sa dose de mères, de pères, d’enfants, de sœurs, de frères…
Le vent s’est mis à souffler si fort qu’il a fallu sortir les malades des hôpitaux. Pour y faire entrer d’autres, qui arrivaient toujours plus nombreux.
Les grands de ce monde disaient ce n’est pas juste. Il n’y a pas eu de déclaration de guerre. Les conventions de Genève ne sont pas respectées.
Le vent se fichait des conventions. Le vent poursuivait son œuvre, sautant d’un continent à l’autre, jouant à saute-mouton avec les mers et les montagnes…
Alors des femmes, des hommes vêtus de blouses blanches sont partis sur le front. Comme avant eux leurs aïeux, on les a envoyés en première ligne, sans trop savoir combien allaient tomber. Sans trop savoir comment lutter contre la violence aveugle de ce vent qui ne respectait rien. Ambulanciers, infirmières, infirmiers, brancardiers, médecins, aide soignant… Ils n’ont pas regimbé. D’un pas décidé à défaut d’être joyeux ils sont partis se battre.
Ils n’avaient pas toujours le matériel pour se protéger de l’ennemi. Ils y sont allés quand même.
Comme leurs aïeux envoyés sur les champs de bataille des dernières guerres, ils savaient que tous n’en reviendraient pas…
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PostPosted: Wed 25 Mar - 17:02 (2020)    Post subject: Publicité

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