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Les textes du jeu 63

 
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Fri 7 Jan - 11:04 (2011)    Post subject: Les textes du jeu 63 Reply with quote

MERCI DE BIEN VOULOIR RELIRE LES TEXTES( pour ceux qui l'auraient déjà fait), en particulier Coup de Lune dont je n'avais pas posté la bonne version.

Monsieur Silvère


Ce matin comme tous les matins à huit heures trente précises, Monsieur Silvère ouvre ses volets verts. Il hume un instant l’air piquant du matin. Un fort parfum salé monte de la jetée. Il fait un vent de grand ménage. Un vent à balayer les idées noires. Mais Monsieur Silvère n’a aucune idée noire à balayer, ni grand ménage à faire, alors il ferme la fenêtre. Il se mouche dans le coin droit de son mouchoir tout propre, le replie et le glisse avec précaution dans la poche droite de son pantalon. Tout est en ordre chez Monsieur Silvère. Chaque chose est à sa place.
Quand la pendule carillonne ses dix heures, Monsieur Silvère enfile ses mocassins. Rouges. Il tourne une page de son calendrier. Il vérifie du bout des doigts. C’est bien le jour. Comme tous les ans le 10 janvier, Monsieur Silvère saisit sa canne, son chapeau de feutre, puis il ferme la porte à double tour et sort dans le soleil d’hiver.
Il pourrait traverser la place tout droit en diagonale pour rejoindre l’escalier de la rue Saint-Vincent, mais il préfère flâner le long des vitrines qui la bordent. Il avance doucement. A petits pas. Aborde l’escalier en prenant appui sur la rampe en fer forgé. Arrivé devant la boutique de chaussures, il marque une pause avant d’entrer. Reprend son souffle. Avant même qu’il n’est posé sur la main sur la poignée, la porte s’ouvre :
- Bonjour Monsieur Silvère ! Toujours fidèle au rendez-vous ! Laetitia va s’occuper de vous.
- Laetitia ? marmonne Monsieur Silvère surpris. Madeline n’est plus là ?
- Non, voilà trois mois maintenant qu’elle a déménagé pour Nantes, mais vous verrez, Laetitia va très bien s’occuper de vous.
La jeune femme apporte les chaussures emballées dans leur papier de soie.
- Vous voulez les passer ?
Monsieur Silvère hausse les épaules. Bien sûr qu’il veut les enfiler. Ce n’est parce qu’il achète tous les ans le même modèle qu’il n’a pas droit de les essayer !
-Elles vous vont à ravir ! clament en choeur les deux femmes. Ce rouge est vraiment magnifique !
- Et puis c’est ma couleur porte bonheur, ajoute monsieur Silvère dans un sourire. Depuis que je mets ces souliers rouges, il ne m’est jamais rien arrivé de mal !
Comme tous les ans, Monsieur Silvère sort de la poche gauche de son veston, son portefeuille et en sort deux billets.
- Me voilà bien chaussé ! Je vous laisse les anciennes !Au revoir Mesdames, et à l’année prochaine.
A peine a t-il fermé la porte que des éclats de rire résonnent dans la boutique.

- Vous n’avez pas honte quand même ? risque Laetitia en fronçant les sourcils, hésitant à formuler plus en avant son désaccord avec sa patronne.
- Quoi ? Vous avez bien vu comme il est parti content ! Il vit seul et ne parle à personne. Qui va aller lui dire ?
- Oui, mais quand même ! Je trouve que vous exagérez, ce n’est pas correct !
- Qu’est ce que vous voulez que j’y fasse ? Le fabriquant m’a dit que cette couleur ne se faisait plus ! C’était ça ou bien rater la vente ! De toute façon, il ne fait pas la différence !
-
Dehors, Monsieur Silvère avance pas à pas en pensant à ses nouvelles chaussures dans lesquelles il se sent si bien. Il est si heureux de son achat qu’il en oublie l’escalier. Patatras ! Le voilà qui dévale les marches sur le dos, heurtant la rampe de sa canne blanche à maintes reprises, avant de s’écrouler au pied de l’escalier.
- Fichues chaussures rouges ! ronchonne t-il en essayant de se redresser, c’est bien la première fois qu’elles me laissent tomber !

COUP DE LUNE

Jean-Marc Vidrac vivait seul dans un appartement où le lit fait au carré, l’ordonnance impeccable annonçait l’ancien militaire, l’homme d’ordre et de méthode dont trois principes régissaient la vie: ponctualité, rigueur et maîtrise de soi. Dans son armoire pendait son uniforme, repassé, aéré une fois par semaine. Uniforme qu’il revêtait chaque année pour le repas qui réunissaient les anciens gradés de son régiment, repas pendant lequel ils évoquaient leur vie de soldat, leurs faits d’armes et leurs camarades disparus. Les compagnes de ces messieurs n’étaient pas invités aux agapes annuelles, aux viriles retrouvailles.
En matière de faits d’armes et de risques encourus, Jean- Marc Vidrac ne pouvait se vanter d’aucun. Secrétaire d’un colonel, il avait vécu toute sa carrière dans un bureau, dans la même ville de garnison, passant d’un colonel à un autre lorsque le premier prenait sa retraite. Il avait affronté avec courage les engueulades de ses supérieurs et subi sans broncher les trois jours d’arrêt que lui avait notifiés son troisième colonel, parce qu’il avait oublié de le saluer règlementairement. Sa vie s’était déroulée entre le mess et le bureau dans une caserne de province. Maintenant, télévision, dîner et nuit sans rêve. Tel était son quotidien.
Le lendemain, il se prépara pour le repas des Anciens qui avait lieu le jour même à 12h30.Il retrouva avec plaisir la chaude camaraderie qui lie les mâles de l’armée, les grandes claques dans le dos, les rires tonitruants, les histoires salaces, les souvenirs éculés. Mais cette réunion lui réservait une surprise. Afin de fêter les dix ans de retraite d’une quinzaine de ses membres et de rester fidèles à la tradition, les organisateurs apportèrent sur la table, au dessert,une énorme boîte en carton d’où jaillit une effeuilleuse aux formes aguichantes. La belle commença son numéro sur la table, semant des pièces de son habillement devant différents convives dont Vidrac, qui huma avec bonheur un soutien-gorge scintillant et admira la croupe rebondie que lui présenta la strip-teaseuse . Mirabelle, c’est ainsi qu’elle se nommait, lui adressa un sourire coquin qui le toucha droit au cœur et changea radicalement sa vie. Il n’eut de cesse d’obtenir quelques renseignements, en particulier le nom du cabaret où elle se produisait. A partir de ce jour, il délaissa les émotions télévisées au profit du spectacle que Mirabelle présentait deux fois par soir à « La Lune Bleue ». Spectateur assidu, il invita l’artiste à sa table, la régala de champagne à des prix abusifs et d’exploits militaires imaginaires de plus en plus audacieux. Il usa les coudes de son uniforme sur le marbre de la table car, désormais, il revêtait sa panoplie chaque soir. Il rentrait chez lui vers 3h du matin, se levait vers 11h et rêvassait sans fin. Les serveuses riaient sous cape de son amour fou et Mirabelle accueillait avec dédain ses tentatives de séduction. Enfin, elle se laissa fléchir et dévoila ses charmes pour lui seul dans l’intimité de sa chambre. Quel étrange pouvoir possédait-elle donc?
L’uniforme dont il prenait grand soin auparavant fut bientôt défraîchi, ses finances se réduisirent, son regard devint suppliant au fur et à mesure que Mirabelle s’éloignait de lui; il en arriva à mendier un baiser, quelques paroles, un regard. Bye, bye Jean-Marc. La charmante n’avait plus d’yeux que pour un grand brun aux cheveux frisés. L’année suivante, Jean-Marc ne parut point au déjeuner des Anciens.

A L’OMBRE DES JEUNES FILLES

Lise exécute des exercices d’assouplissement, toujours les mêmes, toujours dans le même ordre. A rester immobiles, ses membres s’engourdissent. Personne ne la voit. Les yeux glissent sur elle, tapie dans l’angle de la salle 28, comme les gouttes d’eau sur la vitrine d’un magasin. Gardienne de la salle, elle veille sur les toiles des maîtres de la Renaissance Italienne et les jours défilent, mornes et plats, sans un sursaut. Ses rivales la supplantent en beauté : ce sont les femmes nues des tableaux, plantureuses et gracieuses, qui se prélassent dans des divans moelleux, que le public admire d’un œil gourmand. Elles posent pour les photographes qui tentent de figer l’ovale d’un visage, la courbe d’une hanche, l’éclat laiteux de la peau nue. La peau de Lise est grise comme l’étoffe de son tailleur.
Elle observe les visiteurs, elle connaît bien leur étrange ballet. C’est l’heure de la visite guidée. D’habitude, elle pressent l’arrivée du groupe : ses pieds collés au parquet perçoivent les vibrations des souliers qui approchent. Un rituel immuable : le guide franchit le seuil, adresse à Lise un clin d’œil, un imperceptible sourire, qui la laissent dans l’ombre mais lui font chaud au cœur. Elle se sent exister. Lors des visites, le monde extérieur semble servi sur un plateau : elle dévisage les femmes confiantes, sûres d’elles comme les créatures des tableaux. Dans la rue, Lise rase les murs, tête baissée, mais au musée, elle ose regarder parce que c’est son devoir. Elle invente le quotidien des visiteuses, des fragments de leur vie, des histoires d’amour.
Aujourd’hui, Lise a beau écraser ses pieds contre le parquet, elle ne perçoit pas les vibrations. La pluie brouille les pistes. Le sol tremble et se fait l’écho des coups de tonnerre : impossible de discerner les pas qui approchent. Elle s’affole, se recroqueville, si elle pouvait arrêter le temps qui court, la pluie qui dérègle tout.
Soudain, on franchit le seuil de la salle. Le conservateur du musée, suivi d’un long cortège d’hommes, lui adresse un sourire. Elle se fige, se sent trahie, traquée. Il ne faut pas l’aborder ainsi, bousculer sa routine. Une poignée d’hommes s’avance, dédaignant les belles créatures des toiles. C’est Lise qu’ils dévisagent. Que se passe-t-il ? Pourquoi se trompent-ils ? L’orage a sans doute tout détraqué. Des éclairs zèbrent la salle. Ce n’est pas le tonnerre, ce sont les flashes des appareils photos qui aveuglent Lise. On la mitraille. Abasourdie, elle écoute le conservateur qui lui explique, entre deux coups de tonnerre, entre deux clichés, que ces journalistes font un reportage sur un membre du personnel du musée, sa vie, son travail. Il a choisi Lise, si discrète, si consciencieuse. Sous le feu des flashes, elle sent peu à peu ses muscles se délier, les tensions se dénouer. Son corps crispé sur le velours râpé de la chaise se détend. Une douce chaleur se répand en elle. Ces hommes lui dérobent son image mais ils la ressuscitent. Pour la première fois, elle ose défier les belles femmes nues des toiles. Il lui semble percevoir, dans leur regard, une étincelle de colère, de jalousie, un éclat d’impuissance. Et dans le regard de Lise, une lueur de victoire brille, assurément.

Coup de balai

Madame Arnaud est gardienne d’un immeuble bourgeois parisien. Elle mène une vie discrète et solitaire avec son chat, elle n’a guère de contacts avec les gens qu’elle croise quotidiennement, mis à part de banals échanges de politesse. Elle n’est pas comme la plupart des concierges qui se repaissent de la vie des habitants de leur immeuble et passent des heures à commenter le moindre imprévu. Tôt le matin, après avoir sorti les poubelles, elle balaie le seuil et le trottoir, puis passe la serpillière dans le hall d’entrée. Quand elle a fini d’entretenir les parties communes, elle regagne sa loge où elle a toujours à faire. Et elle recommence à nettoyer, à dépoussiérer, à laver et à repasser. Son petit appartement est si net qu’il n’est pas question pour elle de recevoir un quelconque hôte qui ne ferait que déranger cette belle harmonie. Et d’ailleurs, qui donc pourrait venir lui rendre visite ? Certainement pas les gens de l’immeuble qui n’ont pas de temps à lui consacrer. Et elle ne connait personne d’autre, elle n’a pas d’amies avec qui bavarder, à qui se confier. Elle passe toutes ses soirées devant son poste de télévision.Un soir de décembre pourtant, un peu avant Noël, elle entend frapper à sa porte avec insistance. Sans doute quelqu’un de l’immeuble ayant un service à lui demander. Elle se risque à ouvrir bien qu’elle déteste être dérangée pendant un film. Devant elle se tient une jeune fille qu’elle ne reconnaît pas tout de suite. « J’ai besoin de votre aide, j’habite au quatrième chez les Tavernier, je n’ai pas la clé et il n’y a personne. » En maugréant la concierge s’empare de son trousseau de clés et monte avec la jeune fille porteuse d’un sac. Une fois la porte ouverte, la jeune fille se glisse à l’intérieur, allume la lumière et invite Mme Arnaud à entrer. L’appartement, richement meublé, est encore plus net et plus ordonné que le sien, il paraît même inhabité. « Mes parents sont partis en voyage » explique la jeune fille. La gardienne trouve cela curieux, les propriétaires ne l’en ont pas informée. Et brusquement elle reçoit un violent coup sur la tête, comme si on lui fendait le crâne. Elle s’effondre et perd connaissance…
Quand elle revient à elle, sa première sensation est une atroce migraine. En se palpant la tête elle découvre une bosse sous le cuir chevelu. Il fait nuit noire, elle ne sait plus où elle est… Que lui est-il arrivé ? Soudain elle se souvient…la jeune fille… Où est-elle passée ? Lentement elle se relève et se dirige à tâtons vers la porte d’entrée. Elle finit par trouver un interrupteur… Dans l’appartement tout semble en place et il n’y a personne à part elle. Sur le tapis du salon elle ramasse le trousseau qui a dû tomber lors de sa chute. N’y comprenant rien, elle redescend à sa loge, après avoir refermé la porte à clé. Elle éteint la télévision et va s’allonger sur son lit tout habillée, avec une poche de glace. Il est trois heures du matin…
Elle est réveillée par le facteur qui apporte le courrier du jour. Elle lui raconte son étrange aventure et il lui conseille de déposer plainte au commissariat de quartier.
Quinze jours plus tard, la police lui apprend que l’appartement des Tavernier a été cambriolé et qu’elle est soupçonnée d’être mêlée à l’affaire. Elle est placée en garde à vue.

Le fabuleux destin d’Antonin

Comme chaque matin à 6h37, Antonin éteint son radio-réveil et se lève sans un mot, ni une plainte ni même un soupir. Aujourd’hui, jour de son anniversaire, le vieux garçon de cinquante-neuf ans, ne souffrira aucune entorse à sa ligne de conduite. Pas la moindre viennoiserie ni coupe de champagne ne viendront égayer son morne quotidien. Ses jours et ses nuits défilent invariablement suivant un rituel réglé comme un papier à musique inusable. Un travail de gratte-papier, plutôt de gratte-clavier-écran en raison de l’avènement des nouvelles technologies dans l’administration fiscale, occupe ses journées de 7h45 à 16h15. La télévision est devenue la fidèle compagne des soirées, week-ends et vacances depuis que le décès de sa maman l’an dernier.

Douché, rasé, vêtu de son éternel costume marron en velours côtelé, très mode années 70, Antonin se dirige vers la cuisine exiguë de son appartement. Le rituel du petit-déjeuner prendra six minutes montre en main. Assis sur un coin de tabouret, il avale un jus noirâtre de café soluble à peine tiède dans un bol fendillé et ébréché où trempent les brisures de sempiternelles biscottes beurrées. L’antique transistor posé sur la table en formica vermillon diffuse son lot de nouvelles ainsi que les traditionnelles prévisions astrologiques. Pour les natifs du jour, un rarissime alignement de planètes ouvre les portes de la chance dans tous les domaines : santé, amour, travail, argent, etc. L’improbable perspective fait naître un sourire dépité sur le visage d’Antonin. Comment une banale conjoncture céleste pourrait-elle influer sur un quotidien où rien ne se passe et ne dépasse ?
À 7h22, Antonin sort de l’immeuble, boutonne son manteau de laine mitée, remonte le cache-nez gris élimé sur son visage avant de s’engager prudemment sur le trottoir transformé en patinoire. En raison des épouvantables conditions météo, son habituel quart d’heure de marche sera probablement insuffisant pour atteindre le bureau. À 7h40, il n’est plus qu’à quelques mètres de l’imposant bâtiment lorsque son pied glisse sur une plaque de verglas. Dérapage incontrôlé, dégringolade inévitable, gémissement plaintif, chevilles et poignets douloureux… Pompiers, ambulance, urgences.
Après plusieurs heures d’attente interminable à l’hôpital, le verdict tombe enfin. L’interne de garde annonce tout sourire que les radios ne révèlent aucune fracture. Antalgiques et repos au cours du week-end à venir suffiront à effacer toute trace de la stupide chute. Soulagé, Antonin rejoint son domicile en taxi.
À 16h15, il en franchit le seuil. Le corps ankylosé, il se dévêt, enfile péniblement son pyjama en pilou et ses charentaises déformées avant de s’endormir dans le fauteuil de cuir défoncé face à la télévision où défilent ses émissions préférées : « des chiffres et des lettres », « questions pour un champion », etc.
Un soupçon de faim le réveille vers 20h15. Trop fourbu pour cuisiner, le vieux garçon avale une soupe lyophilisée au goût vaguement chimique de poireau reconstitué avant de retourner devant le téléviseur. Il ne manquerait pour rien au monde le tirage du loto en direct. Ses yeux suivent avec inquiétude le sautillement des boules blanches sur l’écran. Les numéros sortent les uns après les autres… Ses numéros ! Stupéfait, Antonin hurle… sa joie… avant de réaliser que les événements de la journée lui ont fait « oublier » le rendez-vous hebdomadaire incontournable avec le buraliste du coin de la rue. Exceptionnellement, il n’est pas allé valider la grille des chiffres (toujours les mêmes) qu’il coche depuis trente-quatre ans…
Hébété, avachi sur son fauteuil, Antonin semble statufié. Une petite voix intérieure martèle cruellement ses oreilles. Les paroles de l’astrologue s’enroulent à l’infini : « Fabuleux destin pour les Sagittaires nés un 3 décembre… Fabuleux destin… ».

Paradis

Comme chaque matin, j’emprunte le sentier qui longe la plage. Lentement, le soleil pointe à l’horizon et la mer devient miroir étincelant. Imitant le comte de Nissac avec la lune, je fais une révérence à l’astre du jour et poursuis mon chemin vers le village. A peine me suis-je engagé dans la rue des roses que je sens que quelque chose ne tourne pas rond. Je devrais déjà apercevoir la silhouette majestueuse des platanes. J’accélère le pas. En arrivant sur ce qui était hier encore la place FAZZINO, je me fige sous l’effet de la surprise. La placette ombragée où nous jouons aux boules chaque matin a été remplacée par un jardin public au milieu duquel trône un kiosque à musique. Debout dans l’allée, j’aperçois René en pleine discussion avec un grand type habillé en blanc. René à l’air contrarié. Il se gratte la tête en serrant contre lui sa sacoche de boules. Je m’approche, bien décidé à tirer tout ça au clair.
L’homme en blanc m’interpelle aussitôt.
- Ah, Monsieur LANDRY, approchez nous vous attendions.
Je reconnais RAZIEL, l’archange qui m’a accueilli lorsque je suis arrivé ici. Brusquement, je me sens gagné par l’inquiétude.
- M’sieur RAZIEL, on a commis une erreur en formulant nos demandes pour la journée ?
L’archange me sourit.
- En quelque sorte oui.
René est plongé dans la contemplation de ses espadrilles. Je reste silencieux, déstabilisé par la remarque de RAZIEL. Ce dernier déroule un parchemin et se met à lire.
« Charmant village au bord de l’océan, placette ombragée sur laquelle je joue à la pétanque avec quelques copains. A midi, pique-nique sur le front de mer (saucisson et camembert) puis, l’après midi, sieste et belote à la terrasse du bar-tabac chez Plaufoin. Retour à la maison vers 23H00 »
Je regarde RAZIEL sans comprendre.
- Mais il n’y pas d’erreur, on a bien commandé tout ça.
- C’est bien là le problème Monsieur LANDRY. Si je ressors la demande d’hier, celle d’avant-hier et celles des jours précédents, ce sont exactement les mêmes.
- Et alors ?
- Et alors, ça ne se fait pas. On est au paradis ici. Vous avez la possibilité de commander ce que vous voulez. Votre nouvelle existence doit être chaque jour un moment unique et extraordinaire. Vous n’êtes pas là pour reproduire vos petites vies mesquines de mortelles. Le Patron est intransigeant sur ce point. Il en va de notre réputation.
Avec René on se regarde sans bien comprendre.
- Et ?
- Et bien aujourd’hui c’est moi qui organise votre journée. Vous allez voir ça, fini les shorts à fleurs et les tongs. Au programme, musique classique et conversation avec de jolies dames. Allez mes amis, on y va et on s’amuse, on est au paradis que diable !
RAZIEL disparaît dans un nuage d’étoile et nous restons seuls au milieu du jardin, engoncés dans nos costumes blancs. Sur le kiosque les musiciens ont commencé à jouer. René me lance un regard interrogateur. Je lève ma sacoche et l’agite devant son nez.
- Ils ont oublié de nous enlever les boules, viens par ici il y a un coin ombragé qui fera l’affaire.
René me suit avec une certaine réticence
- Virgil, t’as entendu ce qu’il a dit. Le Patron va être furax et en plus on va salir nos beaux costumes.
- Et alors, il ne va pas nous envoyer en enfer pour ça, du moins j’espère.


Incurable madame B.

Dans la chambre voisine, la radio diffuse à pleine puissance Comme d’habitude. Les cheveux de madame B. se hérissent sur sa tête. Pour elle, rien ne va comme d’habitude.
Dès le matin, on s’ingénie à lui pourrir la vie. Elle qui depuis des lustres « petit déjeune » d’un bol de cacao et de biscottes au miel en feuilletant le journal livré dans sa boîte aux lettres doit désormais se contenter d’un thé insipide et de pain beurré. Quant au journal, elle a renoncé à mettre le nez dans l’unique exemplaire traînant dans la salle commune, froissé, défloré par des mains indélicates.
Madame B. a le sentiment d’avoir été propulsée en terre étrangère et d’y perdre tous ses repères.
Lundi : le ronron de sa machine à laver lui manque. Elle se console en rinçant une paire de collants dans le lavabo. C’est interdit ; peu lui importe.
Mardi : on l’appelle pour l’atelier peinture. Qu’on barbouille sans elle ! En pensée, elle arpente la place du marché de son quartier, remplissant son panier de beaux légumes, pestant contre les caddies qui lui esquintent les chevilles.
Mercredi : ses plantes vertes qu’elle a coutume d’entretenir avec amour doivent, comme elle, se faner de tristesse. Le bégonia offert par Eric peut bien crever ici sur la table de chevet, il n’aura pas une goutte d’eau!
Jeudi : regrettant sa visite rituelle à la médiathèque, elle décline sèchement l’invitation à se joindre à la chorale. Que les vieilles éclopées s’égosillent sans elle !
Vendredi : elle devrait être chez le poissonnier à choisir son filet de lingue ou son pavé de saumon. Parce que le vendredi, chez elle, c’est pâtes et poisson, tradition héritée de sa mère et dont elle s’est toujours bien trouvée. Mais aux Iris, en matière de menus ; c’est l’anarchie la plus complète : jambon ou quenelles le vendredi et poisson… n’importe quand !
Samedi : qui va se charger du grand ménage de son F4, épousseter d’une caresse affectueuse ses livres, sa collection de poupées anciennes ? Ses mains frémissent de frustration.
Dimanche : privée de sa promenade au parc municipal, elle reste au lit un oreiller sur la tête, excédée parles bruits de moteurs, de pas dans les couloirs, les brouhahas de conversations : c’est jour de visite aux Iris. Son fils ne peut pas venir. C’est mieux ainsi. Sacripant d’Eric qui l’a prise en traître et expédiée directement de l’hôpital à cette maison de repos après son malaise cardiaque !
«Trois petites semaines, maman, on veillera sur toi, tu auras de la compagnie. »
« Placée sous surveillance, oui, grommelle-t-elle, après une carrière passée à surveiller des gamins de primaire, à m’en faire obéir au doigt et à l’œil ! »
Quant à la compagnie, elle n’en a que faire, c’est une solitaire accrochée à sa solitude. Elle déteste ces repas pris en commun autour d’une table de pies jacasses. Elle aime déguster dans un silence parfait les plats mitonnés par SES soins. Elle va mourir d’ennui ou de frustration dans cet univers hostile où tout est agencé pour la contrarier.
Aux Iris, on finit par s’inquiéter de son mutisme, de son amaigrissement. Les portes de la prison finissent par s’ouvrir.
Triomphante, madame B. part retrouver son cher train-train quotidien. La directrice porte son bagage jusqu’au taxi. Madame B. ne dit pas merci. Ce n’est pas dans ses habitudes.

Nuit magique

Propice aux souvenirs, le coin de l’âtre m’accueille en sa chaleur bienveillante. Mon corps abîmé cherche refuge dans les bras de ce vieux fauteuil, compagnon fidèle, témoin défraîchi d’une longue vie sans surprises. Sur son dossier élimé, s’étalent de fragiles cheveux blancs échappés d’un chignon fatigué. Sur la petite table de bois vermoulu, nul festin, aucune friandise, les photographies ont détrôné une nourriture devenue fade. C’est la nuit de Noël, j’entends au loin carillonner les cloches. Emmitouflées dans d’épais manteaux, j’imagine les familles réunies cheminant vers la petite église illuminée. Je me revois enfant, tenant la main de ma mère, enfouissant mes pieds dans une neige immaculée, si fière de tenir, dans la nuit étoilée, ce cierge béni.
Rites, usages, règles, ma personnalité peu téméraire s’est toujours laissé façonner par une multitude d’attitudes familières. Elles ne me pèsent ni ne m’accablent mais tracent simplement les lignes de mon existence.
Minuit, d’épais édredons me prédisent, comme tous les soirs, un sommeil solitaire et profond. Soudain, le crépitement du grésil sur la vitre me fait tressaillir. Mes yeux aux paupières lourdes devinent sur le guéridon près de la fenêtre un crayon de bois, objet oublié depuis fort longtemps à côté d’un petit carnet aux pages jaunies.
D’un geste étonnamment vif, mes mains aux doigts engourdis s’en emparent. La mine encore pointue m’exhorte à l’action. D’abord timidement, sur la pointe des mots, puis frénétiquement, j’écris. Ignorant les limites du temps et du lieu, je me laisse porter par la douce mélodie des lettres. Mon imagination trop longtemps maîtrisée déverse des flots de pensées sur la petite feuille submergée. Alors que la rigueur de mon éducation m’a toujours enseigné qu’écrire est un acte inquiétant, je découvre émerveillée, une façon lumineuse de rester dans l’ombre. Le sommeil a disparu, l’horloge sonne les heures sans qu’aucun bâillement n’entrave mon ouvrage. Je construis des dizaines de phrases, les narrations font écho aux confessions, je tricote, inlassablement, maintes évocations ; j’aime à songer que tous ces récits ressemblent à des petites tombes où je dépose à chaque fois les infortunes et les orages de mon existence. Je me libère et irradie de l’intérieur. L’envie renaît, faisant rosir mes joues et accélérer mon pouls. Source intarissable, ma fantaisie désenchaînée m’entraîne sur des sentiers inconnus ; c’est là, au détour de l’un de ces chemins, dans un nuage d’encre, qu’Il m’attend. La brume de son haleine prend possession de mon âme…
Les premières lueurs du jour me surprennent alanguie près de la braise consumée ; l’aventure s’arrête là, au coin d’une ligne que je rêvais d’écrire…

Le chemin des âmes

Dans une petite ville tranquille des bords de l’Indre, le vent bat les volets clos. Au dehors, une dernière tempête sévit de toute sa hargne, comme pour s’imposer, ultime trace de l’hiver, à l’aube d’un timide printemps qui l’arrachera à la morosité des mois écoulés. Pourtant, au cœur d’une demeure bourgeoise, palpite l’âme d’un jeune homme d’ordinaire assez affable et discret. La nature s’est reposée pendant l’hiver ; son esprit se prépare à entrer en ébullition.
Le matin, il se lève inlassablement de bonne heure, et, éveillé par les senteurs d’un café adouci d’une larme de lait, quitte son logis en bel habit pour une demi-heure de marche à travers les rues glaciales de la cité. Jamais son regard ne s’attarde, jamais il ne s’accorde le loisir de goûter à la beauté des lieux. Immuable chemin, la route garde l’empreinte unique de ses pas précipités qui jamais ne semblent fouler un espace inconnu.
Or, une toute jeune fille, intriguée par cet élégant pressé qui frôle sa fenêtre à 8 heures et 8 minutes chaque matin, se plaît à guetter son passage, à demi dissimulée derrière une tenture. A l’angle de la rue, elle l’observe bifurquer deux pavés après le réverbère. Devant le commerce voisin, elle scrute le geste furtif qui rajuste son chapeau. Avant qu’il disparaisse, elle contemple sa silhouette qui se perd dans les brumes matinales. Les premiers temps amusée, elle le taquine en pensée, fustige ses vilaines habitudes d’homme aigri ; puis, elle-même en proie à ce spectacle coutumier, elle s’attache curieusement à cet atypique.
Elle conçoit alors en son sein un désir profond, aussi tenace qu’imperceptible. Il mûrit, se nourrit de chaque passage du gracieux et s’apprête à éclore à l’éclat du printemps naissant. Loin de tout sentiment amoureux, elle convoite la douce ambition d’insuffler une once d’amitié à cet être dépourvu d’intérêt pour quoi que ce soit. Nul ne sait son projet, exquise inclinaison, et néanmoins il lui semble que sa vie toute entière y aspire.
Enfin, un jour de premier soleil, tandis que chante la nature nouvellement née, que la lumière dépose sur la petite ville un éclat chatoyant, elle ouvre les portes de son âme et décide de libérer un dessein jusqu’alors dérobé. Ce jour-là, bien qu’il ait fait tempête toute la nuit, on peut lire dans ses yeux l’enthousiasme vigoureux, aveugle, d’un fol amour. Qui la croise ne peut négliger l’ardente étincelle nichée au fond de son regard. Tout lui apparaît en cette belle matinée d’une nouveauté telle que l’irruption du jeune homme dans sa rue ne saurait désormais plus appartenir à une lasse habitude. Elle se sent plus déterminée que quiconque.
Cependant, elle ignore que celui dont sa raison s’est tendrement éprise conçoit lui aussi, de longue date, un projet singulier. Au gré de ses marches tristement quotidiennes, ses pensées ont longuement divagué, de sorte que leurs destins s’en verront irrémédiablement métamorphosés.
Chacun de leur côté, ils posent leur plume. Leur imagination a couché sur le papier le bonheur qui sourd en ces deux âmes, sans oser permettre à la jeune fille de croiser ce regard étranger, au jeune homme de sentir son cœur s’emballer en frôlant une peau si fraîche.
Ce récit est leur histoire commune. Mais, pudiques, fermons le livre, pour qu’ils la réalisent en secret.

C’est ton destin

Jeanne est une femme de plus de 50 ans … Seule depuis si longtemps elle ne se souvient plus trop bien comment c’était cette vie de couple qui l’avait faite vibrer pendant presque 10 ans … ces meilleures années en fait …
À présent ses journées sont réglées comme du papier à musique.
Cela commence par un petit-déjeuner absolument indispensable et qui revêt un peu la solennité d’un rituel : du frigo elle sort la confiture et la bouteille de lait, elle coupe trois tranches du pain complet bio qu’elle recoupe en deux pour que les tartines puissent entrer dans la chope en grès qui lui tient lieu de bol. Sur une assiette, toujours la même, elle dispose en étoile ces six tartines qu’elle beurre et confiture légèrement. Sa chatoune, Féline, très attentive à cet instant, vient ronronner sur le pouf en bambou près d’elle, et toujours aussi rituellement elle lui octroie quelques caresses ainsi qu’un tout petit morceau de beurre sur le bout de son doigt. Ensuite pendant que le café passe dans la cafetière électrique elle lit les derniers courriels sur son ordi.
Sa journée entière est faite de ses petits gestes faits et refaits depuis si longtemps qu’elle y trouve une paix, une harmonie et même une joie qu’elle ne soupçonnait pas exister.
Et puis voilà que cet édifice patiemment mis en place s’est lézardé d’un coup, d’un seul.
Ce mardi, jour de marché, jour de sortie, elle fait ses courses pour la semaine et en profite pour rencontrer quelques connaissances en buvant un demi-panaché en terrasse. Ce jour-là, un ‘inconnu’ à la table d’à côté la regarde avec insistance comme s’il la connaissait et qu’il attendait un signe de connivence. Et puis elle se met à entendre sa voix dans sa tête, elle sait sans aucun doute, que c’est sa voix … chaude et douce.
Cette voix lui dit : “Jeanne, je vous attends depuis si longtemps. Vous êtes dans mes rêves depuis des années et voilà que je vous rencontre dans la vraie vie. Venez ! Quittez cette table et retrouvons-nous tranquillement dans ce parc près de la gare.”
Étrangement Jeanne obéit tout de suite à cet impératif. Elle règle sa consommation, dit au revoir à ses amis et constate que le mystérieux inconnu n’est plus là.
D’un pas allègre, elle se dirige vers les grands arbres du parc voisin. Elle le voit assis sur un banc près de l’étang.
Curieusement, elle est calme, les angoisses qui auraient du l’étreindre dés qu’elle a entendu la voix ne se sont pas manifestées. Tout lui semble naturel. Elle se dit qu’il pourrait l’emmener sur une autre planète dans un vaisseau spatial, elle est prête à tout.
Elle sait qu’elle n’a vécu jusqu’ici que pour cette rencontre. Elle aussi a fait des rêves, elle aussi l’a vu tel qu’il est : grand, brun, élégant et surtout très attirant.
Elle s’assied près de lui. Ils sont faits l’un pour l’autre, ils le savent. Leur mission commune a été décidée il y a bien longtemps, avec même leur conception …
Elle ne peut se dérober.
L’avenir de l’humanité est en jeu …

Frère Jehan

Jeune convers de l’ordre de Cîteaux et joueur de cithare, Jehan était
aujourd’hui moucheur de chandelles dans une grande abbaye. Ses parents l’avaient
inscrit en formation par alternance à la surveillance des troupeaux de moutons.
Quand il eut décroché le diplôme de berger, il ne trouva qu’un poste précaire
d’éplucheur de raves et panais dans un atelier de mise en boite. C’est
finalement par concours qu’il devint moucheur titulaire des abbayes
cisterciennes.
Au jour le jour, son existence était réglée comme du parchemin à musique
par l’horaire canonique définissant, entre matines et complies, les moments où
le grégorien pouvait être chanté en canon par les pères.
Depuis qu’il était titulaire, Jehan vivait dans l’observance de la règle et s’y
complaisait. Juste quelques pensées salaces aux heures de « sexte » et de
« none », les jours qui avaient commencé par « mutines »au lieu de « matines ».
Juste quelques frémissements de gourmandise quand, venu moucher aux cuisines il
y goûtait les sauces ou plongeait la main, du bout des ongles à la base du
poignet, dans un bocal d’eau de vie pour y attraper une cerise.
Jusqu’au soir de mai où… mouchant cierges, chandelles et torches dans la
chapelle Saint-Elme, il se rendit compte d’un fait étrange : s’il éteignait bien
les flammes de la sénestre, de la dextre il les rallumait. C’était comme si au
niveau de la main droite il émettait une vapeur combustible qui prenait feu au
contact des mèches carbonisées encore rougeoyantes. Miracle ! Miracle avait-on
crié. Jehan savait bien qu’il venait de piquer une griotte dans un pot de
« confiture de vieux garçon » et avait de l’alcool sur la main. Mais c’était
inavouable : flagrant délit de gourmandise, vol avec préméditation. Il était
condamné à laisser s’établir son profil de guérisseur et thaumaturge, pour le
plus grand bénéfice de l’abbaye. Côme et Pacôme, les frères lais laids du
service entretien en étaient les premiers témoins: Jehan leur avait passé sa
chaude main dans le dos et les avait guéris d’un hoquet tenace.

Le lendemain, dans une assemblée extraordinaire, le chapitre vota des crédits
spéciaux pour faire calligraphier des prospectus, dont frère Decaux avait rédigé
le texte.

SERIEUX ET EFFICACE, FRERE JEHAN, CELEBRE GUERISSEUR ET MEDIUM, GRACE A
L’INTERCESSION DE SAINT-ELME, SOIGNE TOUT. PAIEMENT APRES RESULTATS.

C’est ainsi que Frère Jehan, tout en conservant son poste qu’il pouvait
réintégrer à tout moment, était autorisé à prendre un congé sans solde et
installer son cabinet de consultant dans la Chapelle Saint-Elme. Comme il
n’avait pas fait vœu de pauvreté, il pourrait conserver une fraction, à définir,
des dons faits en nature ou en espèces par les clients guéris ou croyant l’être.
Gros temps en perspective. Et c’était bien fait pour ses miches…Il avait été
assez prévenu. Sortant d’une cuisine, il aurait dû penser à se lécher les pognes
afin d’éviter les attaques du vibrion de la guigne. Cet esprit malin attiré par
les mains sales est responsable de la fièvre tierce (simple, majeure, belotée)
du mal dedans, etc.… mais aussi de la malchance !
Frère Jehan savait que sa renommée de guérisseur se propageait déjà dans toute
la Chrétienté à la vitesse d’un palefroi au galop.
Il en était très inquiet pour sa tranquillité future.

Pourtant, que la campagne était belle !

Chaque année, les bourgeons précédaient les fleurs, les cueillettes succédaient aux fruits. Chaque année, le foin odorant était fauché à la même saison et roulé en de belles meules gourmandes. Chaque année, les vénéneux se mélangeaient sournoisement aux comestibles pour être cueillis par des mycologues amateurs. Chaque année, la neige reconquérait le terrain perdu à la douceur retrouvée.
Et tout le temps, elle était là. Inamovible. Sa campagne n’avait pas changé depuis sa jeunesse où elle courait encore dans les champs et sur les chemins pierreux. Les mêmes bruits de tracteur au réveil, les mêmes sons de clarine de ses sœurs, le même tchou-tchou de la locomotive à vapeur, les même poules qui crételaient… Comme ses habitudes, toujours identiques, la ferme évoluait chaque jour de façon intemporelle. Un ronron que seul le chat imitait parfaitement.
Pourtant, le traintrain allait bientôt disparaître. Raymonde sentait que le vent de la modernité soufflait, et à son âge ça la décornait. Un parfum de nostalgie flottait dans l’air qui l’enivrait. La voie de chemin fer, une fois démontée, serait remplacée par de nouveaux rails sur lesquelles un train rapide et bruyant viendrait lui flétrir sa campagne. Les pétitions et les élus locaux n’avaient rien pu faire. Ni même les blocages de routes avec le bétail. Fini, le bon vieil express qu’elles regardaient passer, elle et ses copines, Marguerite et Azalée. L’électrique prenait le pas sur le charbon, les vaches étaient promises à l’ennui. Dorénavant, toutes les trois lantiponneraient sans leur spectacle fumigène.
Azalée, elle s’en fichait un peu. « L’herbe sera toujours verte !» marmonnait-elle en mâchillant. Marguerite, un peu plus fleur bleue, pensait que le changement avait du bon et qu’il revivifierait leur production. Quant aux autres, rien n’à attendre d’elles, elles avaient toujours suivi le troupeau… Pas Raymonde. Déjà, ne plus sentir les douces caresses des mains calleuses du fermier remplacées par une trayeuse mécanique, froide et muette, avait été un crève-cœur. Mais là, contrairement aux évolutions précédentes, elle avait décidé de réagir, de ne plus se laisser faire. La nouvelle voie ne la ferait pas taire, la révolte grondait en elle.
Quand l’heure du retour à l’étable sonna, elle profita de la mauvaise vue de la vieille Madeleine pour s’échapper et filer droit vers les rails. Pour s’y planter et n’en plus bouger. Puis elle attendit. L’heure du passage…
Le tressaillement de l’acier la fit tressauter…. Il arrivait tous les jours à 17h53, horaire immuable. Quand elle le vit approcher, il tenta de l’intimider avec ses cris suraigus, mais plus rien ne pourrait la faire reculer. Elle ne fléchirait pas. Campée sur ses sabots, cornes dressées vers l’adversaire, elle fit face. Rien qu’à voir ses grands yeux ronds s’illuminer, elle sut qu’il était terrorisé. Pour preuve, il freinait des quatre fers... Ses lèvres se crispèrent en un rictus de triomphe, et elle songea avant de le percuter « Pourtant que ma campagne était belle »…

Monsieur Merlin.

Tristan Merlin partait tous les matins à 7h 25 précises. Il montait toujours dans la troisième voiture, s’asseyait sur le même siège près de la fenêtre et, lorsqu’à 7h 40, le train s’ébranlait, il tirait un journal de la poche de sa veste et se plongeait dans sa lecture. A 8h tapantes, il s’asseyait à son guichet de banque, préparait ses bordereaux et attendait le client. Ce rituel immuable durait depuis vingt ans.
Ce matin-là sa montre marquait 7h 28 lorsqu’il quitta son appartement. Il se mit à courir, s’engouffra dans la gare, valida son titre de transport, rejoignit le quai, sauta dans la troisième voiture et se laissa tomber, à bout de souffle, sur le siège près de la fenêtre. Sa montre marquait 7h 39. Peu après, le train démarrait et notre employé se plongeait, satisfait, dans la lecture de son journal. Au bout d’un moment, alors qu’il se laissait bercer par le roulis familier, quelque chose d’inhabituel attira son attention. Le schéma du trajet, habituellement affiché au dessus des portes, n’y figurait plus. De plus, il était le seul passager du wagon. Le train aurait dû s’arrêter à la première station. Que se passait-il ? Il se leva et s’approcha d’une porte. Le train roulait toujours, sans s’arrêter. Au dehors, tout était noir. Puis le jour se leva, le train ralentit, stoppa, les portes s’ouvrirent. Une nature verdoyante, parsemée çà et là de champs de tournesols en fleur, de collines couronnées de bosquets de pins maritimes, et même les méandres d’une rivière s’offraient aux regards de Mr Merlin. Il se décida à descendre et prit le seul chemin à sa disposition. Il parvint bientôt à une clairière de belles dimensions. Un spectacle étonnant l’accueillit. Une banderole, tendue entre deux bouleaux, annonçait :
« Bienvenue à Monsieur Merlin. »
De longues tables étaient couvertes de victuailles : volailles dorées, potages fumants, salades colorées, viandes rouges à profusion. Soudain, une voix masculine le fit sursauter.
« Je me présente : je m’appelle Arthur. Voici Viviane et Morgane, mes associées, pour vous servir. Mangez, dansez, amusez-vous ! »
Il se retrouva tourbillonnant au milieu de la clairière, au rythme d’un accordéon endiablé, tantôt dans les bras de Morgane, tantôt dans ceux de Viviane. La tête lui tournait un peu, une douce euphorie le gagnait, il était bien. Il dansa ainsi longtemps, puis mangea – tout était délicieux – et dansa à nouveau. Bientôt le paysage autour de lui devint flou. Il eut alors la sensation de se liquéfier, puis de disparaître.
Tristan Merlin ouvrit brusquement les yeux. La chambre était plongée dans l’obscurité. Il jeta un regard au radio-réveil : 6h 15. Bientôt la sonnerie allait retentir. L’employé modèle commencerait sa journée. Mais il ne pouvait effacer de sa mémoire la clairière, la musique si pure, les deux jeunes femmes, le ciel si bleu. Il poussa un profond soupir et se leva à regret. Il se dépêcha de se préparer et lorsqu’il s’engouffra dans son wagon, il était 7h 39. Ouf ! Satisfait, il regarda autour de lui. Il était le seul passager ! Un sentiment d’étrangeté, puis d’exaltation s’empara de lui. Il se détendit peu à peu, se cala plus confortablement dans son siège et apaisé, tourna la tête vers la fenêtre. Ses yeux pétillaient. Un sourire béat s’étalait sur son visage.

LA VIE EST BELLE!

Mon mari m’avait quittée pour une jeune femme. J’avais moi-même du mal à supporter cet homme que j’avais du aimer sûrement mais qui au long des années, m’avait fortement déçue. Pas un écart: depuis qu’il était en retraite : Déjeuner à douze heures, dîner à dix neuf heures et surtout ses grognements quand par hasard, de plus en plus rarement d’ailleurs, un ami ou une amie venait à l’improviste prendre de nos nouvelles, ou simplement bavarder un peu. Il les recevait mal et je sais, puisqu’ils me le disaient que si je n’étais plus là un jour, ils le laisseraient tomber.
Moi je vivotais gentiment, ne m’intéressant à rien de ce qui n’était pas ma télévision. Je restais des heures vautrée dans mon canapé, attendant l’heure de préparer les repas.

Toutes mes joies passées, mes rires, s’étaient éteints avec ce taciturne, cet ours qui se laissait aller dans sa petite vie étroite sans essayer d’en sortir. Le pire est qu’il m’entraînait, dans sa passivité et je dois avouer que je ne valais pas mieux que lui. Je me disais que ma vie était derrière moi et que rien ne viendrait interrompre cette routine infernale qui me cassait le moral.

Et puis un jour, Raymond, qui ne sortait en ville que pour acheter du tabac revint souriant. Je le regardais en coin et m’étonnait. Le voir sourire était tellement rare !
Je lui demandais donc ce qui le mettait en joie et voilà ce qu’il me répondit :

J’’ai trouvé une femme rieuse et amoureuse . Je vais donc te quitter ma pauvre Juliette et partir vivre autrement les quelques années qui me restent —

Il attendait ma réaction qui ne vint pas. Je pensais rapidement à tout ce qu’il venait de me dire et je ne voulais surtout pas qu’il change d’avis aussi je me jetais dans une explication qui le surprit mais au fond le rassura :

—j’aurais tant voulu avoir le courage de faire comme toi, mais c’est bien que tu aies pris cette décision, nous avons encore des bonnes années à vivre ne les gâchons pas, tu pars quand? —

Un peu sidéré quand même, il balbutia: — c’est tout l’effet que cela te fait —
J’étais déjà en train de préparer ses affaires, je jubilais enfin j’allais pouvoir vivre !

Quand il quitta la maison, nous nous embrassâmes comme deux vieux amis, nous promettant de nous donner des nouvelles.
Deux jours après toute la maison avait été briquée, et plus rien de Raymond ne traînait plus nulle part. Je me fis belle, me maquillai et accueillis les cinq amis proches afin de fêter ma délivrance.
En buvant notre champagne, en riant, nous décidâmes de faire une petite fête tous les mois chez l’un ou l’autre.
En attendant, Pierre, mon plus proche copain, me faisait livrer dans la semaine une petite voiture sans permis et depuis on ne voit plus que moi sut les routes menant à la ville. Je peux affirmer que je n’ai plus le temps de rien entre le cinéma, les magasins, mon ordinateur qui chauffe tellement je tape dessus. Oui j’ai décidé d’écrire des poèmes: mon rêve de jeune fille, enfin je le réalise!
Comme je suis heureuse!
J’espère que Raymond pense bien à ses gouttes pour la tension et que sa petite femme ne le tue pas trop à la tâche ! Je dis cela le soir du réveillon à tous mes amis réunis et nous éclatâmes de rire!
Que c’est bon de vivre enfin!

Jean s'enterre…

Méticuleux. Maniaque. Deux fois la lettre "M" pour deux adjectifs finalement assez proches l'un de l'autre et que ses biographes auraient pu utiliser à dessein. Probablement parce que le caractère et le mode de vie de Jean ne nécessitaient pas une débauche de vocabulaire pour en faire le tour.
La cinquantaine sobre, le cheveu clairsemé, les gestes précis et l'élocution toujours mesurée, il se rapprochait assez fidèlement de l'image des "fonctionnaires rond de cuir", tels que ceux que Courteline se plut à mettre en scène.
L'ordre et la ponctualité lui servaient de ciel de vie, la montre d'éminence grise. D'ailleurs, bien des gens du quartier s'en amusaient depuis des années. A peine le premier coup de huit heures sonné au clocher voisin, il franchissait la porte cochère de l'immeuble. Trotte-menu sur le trottoir de l'avenue, il se rendait à son bureau où pendant huit heures d'horloge, il allait maltraiter ses dossiers et ses subalternes, ne s'accordant que dix minutes à midi pour avaler un triste sandwich au jambon assorti d'une timbale d'eau claire.
Le soir, il en allait quasiment de même. Retour ponctuel au domicile familial peu après dix-huit heures. Manteau et chapeau à la patère du couloir. Grognement indistinct à l'adresse de la cuisine ou Louise, son épouse depuis trente années, s'affairait comme chaque soir à préparer le repas. Arrivée dans le bureau tendu de reps vert au bout du long couloir. Pantoufles qui baillent d'ennui et que Jean enfile sans autre forme de procès. Ressorts du fauteuil qui protestent. Lampe qu'allume un index précis et qui projette un cône de lumière parcimonieux sur le bureau où chaque objet est figé au garde à vous. Le maître de céans s'accorde son premier soupir d'aise de la journée.
Le "Monde" est là, aux abonnés présent, qui attend la caresse en frétillant des pages. Dix minutes à lui accorder. Pas une de plus. Après quoi, il sera temps d'ouvrir la précieuse collection de timbres qui dort dans le coffre et, loupe en main, de se pencher avec gourmandise sur les découpures, les ornementations, les figures célèbres, récentes ou tombées dans l'oubli… Jusqu'à ce que le silence soit effrangé par un grignotis à la porte aussitôt suivi d'un prudent : "Chéri, le dîner est prêt"…
Ce soir, sous la lampe narquoise, le "Monde" brille par son absence, remplacé par une enveloppe anonyme dont la blancheur paraît incongrue :
Jean,
Malgré de nombreuses piqûres de rappel, tu ne m'as jamais écoutée… Que dis-je écoutée ? Il serait plus proche de la vérité de se demander si le son de ma voix n'est jamais parvenu jusqu'à toi… Quant au reste, comme disent les joueurs de cartes, mieux vaut faire l'impasse…
Les années ont passé. Bien des choses ont changé autour de nous. Sauf toi ! Michel, le petit dernier de notre tribu a pris son envol voici un mois et tu n'as pas semblé t'en soucier outre mesure. L'aurais-tu effacé de ta vie comme la brosse grignote les phrases du tableau ?
Aujourd'hui, c'est moi qui rends mon tablier, qui vais m'éclipser à mon tour… Peut-être enfin le silence pesant de la vieille maison te fera t-il prendre conscience du vide sidéral que tu as creusé autour de toi… Peut-être mais je n'en suis même pas certaine à l'heure de poser ces ultimes lignes sur le papier…

L’employée modèle

Pour Maryse, la vie se résume en trois mots : toujours, jamais et d’habitude.
Elle les utilise très régulièrement dans les phrases suivantes : « Je fais toujours ceci », « Je ne fais jamais cela », « D’habitude, je… ».
Par contre : nouveauté, modernisme et surprise sont détestés et bannis de son vocabulaire.
Maryse a été embauchée comme secrétaire dès sa sortie des cours Pigier dans l’office notarial de Maître Duparc situé à quinze minutes à pied de son domicile. Depuis six mois, Maître Duparc fils a succédé à son père, décédé brutalement. Le nouveau patron est souvent agacé par les manies et l’austérité de la fidèle employée de l’étude mais il ne peut que se louer de son travail rigoureux et compétent.
En ce début de semaine, après son arrivée rituelle à huit heures moins trois et avoir répondu au « Ca va ? » d’une collègue, par l’immuable « Comme un lundi », Maryse pénètre dans son bureau et là, sa vie bascule irrémédiablement !
A la place de sa fidèle machine à écrire Japy de 1960 se trouve un monstre : un ordinateur !
A son côté, Maître Duparc sourit de toutes ses dents.
- Mais, mais, balbutie Maryse à cours de mots.
- Je sais, je sais, j’aurais dû vous prévenir. Et puis, j’ai mis la charrue avant les bœufs, j’en suis conscient. Il eut été plus judicieux de vous faire faire un stage d’initiation à l’informatique avant la livraison de ce merveilleux outil. Mais je n’ai pu résister. Nous allons remédier à cela dès demain, Monsieur Yvon viendra vous donner des cours durant quelques temps.
- Mais, mais, je ne veux pas, réussit à articuler péniblement la pauvre Maryse.
- Je suis désolé, Mademoiselle, il n’y a pas de solution de rechange ! Nous sommes en 1990, il faut vivre avec son temps. Je trouve d’ailleurs que nous n’avons déjà que trop attendu. Mon père n’était guère moderne, paix à son âme, mais dorénavant c’est moi qui décide et il sera fait selon mon bon vouloir !
Maître Duparc sort sans se rendre compte de l’état d’abattement et de colère dans lequel il a laissé son employée modèle.
Maryse passe la journée telle une zombie. Elle exécute ses tâches machinalement et quitte son travail, sa machine à écrire sous le bras, à l’heure habituelle.
Le lendemain matin Maryse pénètre dans l’étude, pour la première fois de sa carrière, avec dix minutes d’avance. Elle va directement à son bureau, se saisit de la tour de l’ordinateur, la soulève à hauteur de sa poitrine avec une surprenante facilité au regard de sa frêle silhouette. Elle se dirige ensuite d’un pas résolu vers la pièce où se tient Maître Duparc. La porte est entrebâillée, elle la pousse d’un coup de pied énergique puis s’avance vers l’homme ébahi. Dans un geste incroyablement efficace elle jette l’objet en direction du notaire qui n’a pas le temps d’esquiver, il s’effondre, la tête fracassée sur le buvard rose immaculé de son sous-main.
Maryse le contemple un court instant puis fait demi tour et va se livrer à la police.


Les nouvelles sont bonnes. Elle s’est très bien adaptée aux horaires réguliers et immuables de la prison. Elle donne des cours de dactylographie, sur sa vieille machine, de 14 heures à 16 heures précises trois fois par semaine aux détenues qui le souhaitent.

La femme est l'avenir de l'homme.

J'ai toujours été un homme d'habitudes. La routine, ça me va.
Enfin, ça m'allait.
Parce que là, ça ne va plus du tout !
J'ai toujours eu mes rituels. Et en m'épousant, Léa s'est pliée à mes besoins de régularité.
Mon réveil sonnait chaque matin à 7 heures, et à 8, après un bain d'eau à 38° qu'elle m'avait fait couler, je m'attablais devant deux tartines de miel et une de confiture, que je trempais dans mon thé Lipton infusé deux minutes, ni plus ni moins. Léa excellait à ce cérémonial sans lequel je n'aurais pu partir travailler l'esprit en paix.
Je rentrais déjeuner tous les midis, sauf le vendredi, jour réservé aux réunions que j'organisais, efficacement secondé par Anne, ma secrétaire, qui connaissait la moindre de mes exigences et s'en acquittait sans que j'eusse jamais à les lui rappeler.
Léa me préparait mes repas selon mes indications, je mangeais puis je faisais un somme pendant qu'elle desservait la table. Enfin je retournais travailler jusqu'à 18 heures, et je rentrais dîner, puis m'installer devant un film ou un match de foot pendant que Léa couchait les enfants. Nous faisions l'amour un samedi sur deux, et ma seule exigence était une petite gâterie le soir de la Saint-Valentin.
Une vie bien réglée, qui me convenait en tous points.
Une vie bouleversée depuis ce matin !
J'ai ouvert les yeux à 7 heures 30 : Léa avait oublié de programmer mon réveil. Je me suis précipité dans la salle de bains pour y trouver la baignoire vide. J'ai entendu une voix à la cuisine : j'y ai découvert ma femme debout, en tailleur, café à la main et portable à l'oreille. M'apercevant, elle m'a lancé :
— Oh, chéri, j'y vais, je suis en retard. Pourras-tu passer chez le cordonnier chercher mes Louboutin ?
Elle a disparu dans l'escalier, et Tom et Lola sont apparus au bout du couloir
— Papaaaaa … Y'a plus de de céréales … Et t'as pas signé mon mot !
C'est dans un état second que j'ai réussi à les emmener à l'école avant de rejoindre mon bureau. En chemin, je n'en ai pas cru mes yeux en découvrant la Une du Monde : " Négociations pour la Paix au Proche-Orient entre la Présidente Carla B. et Hillary C. "
Depuis quand les femmes faisaient-elles donc de la politique ? D'effarement, j'ai failli heurter une policière, matraque à la main, qui m'a enjoint de dégager le passage : la Première Ministre arrivait d'un moment à l'autre.

Je me frottais les yeux depuis mon départ de la maison et je me suis même violemment pincé en voyant s'effacer devant moi, avec une courbette d'excuses, l'homme de ménage qui serpillait le hall de ma boîte. Puis Anne est sortie de l'ascenseur :
— Enfin ! m'a-t-elle lancé. Tu es en retard ! Réunion dans 10 minutes : apporte-moi un café, tu es gentil.
Mon honneur d'homme ne me permet pas de continuer ce récit : toute la journée j'ai été humilié, bafoué, nié. Je viens juste d'avoir Léa : elle m'a rappelé qu'elle ramenait à dîner sa directrice générale, dont le mari était retenu par la rougeole du petit dernier. Elle espère que je me surpasserai.
J'ai une machine à lancer, ses chemisiers à repasser, la note de la cantine à payer, le cadeau pour sa tante à trouver, les chambres à ranger, du courrier à poster, les enfants à laver et leurs devoirs à faire, le chien à faire sortir, et le dîner à préparer.
Et le pire, c'est que je n'ai rien à me mettre !
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Fri 7 Jan - 11:04 (2011)    Post subject: Publicité

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