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Les textes du jeu 163

 
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Dim 2 Déc - 18:28 (2018)    Sujet du message: Les textes du jeu 163 Répondre en citant

Au fil de l’eau

ELLE - Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus !
LUI - Mais oui ! Que veux-tu... À force !
- À force ?
- À force ! De défaire, de recommencer et de détruire à nouveau !
- Ce n'est pas du solide que veux-tu !
- Si ! Ça l'était et ce le serait encore. Du moins si tu étais plus...
- Plus ?
- Plus arrangeante !
- Je fais ce que je peux !
- Non, tu fais ce que tu veux !
- C'est toi aussi !
- Tu cherches la dispute sans cesse ! On dirait que ça t'amuse de tout casser entre nous.
- Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse que ce soit cassé ? On peut toujours rafistoler, colmater, remettre debout !
- Ce n'est pas ce qui est cassé qui m'inquiète ! Deux bons bricoleurs trouvent toujours des solutions ! Non, ce qui m'inquiète, c'est que ça ne fonctionne plus.
- Explique-toi ! Ces métaphores abstraites ...
- Avant, tu faisais ça, je te disais ça, on s'engueulait un bon coup et puis ça repartait.
Maintenant, je te dis ça, ça devient ÇA et tout part en …
- Attention ! Les enfants peuvent écouter !
- Tout part en fumée ! Non, en incendie. Un brasier gigantesque. Technique des terres brûlées. Table rase du passé ! Pas de quartier !
- C'est toi aussi ! Tu ne prends pas la peine d'écouter !
- Mais il n'y a rien à écouter. Tu ne te défends pas, tu ne te justifies pas. Tu m'accuses !
- Je ne sais plus comment faire ! On ne peut même plus se parler !

SILENCE

- Écoute. Tu te rappelles pour la baignoire ?
- La baignoire ?
- Oui, les trois fuites.
- Vas-y...
- Comme tu avais fais couler trop d'eau pour nettoyer les joints, cela a provoqué trois inondations.
-.Oui ?
- C'est comme nous. Une fois que l'eau a trouvé le chemin pour inonder une maison, au moindre débordement, elle revient toujours vers ce petit trou qu'on ne voit pas à l’œil nu. Mais à force de faire couler l'eau dedans, il s'engorge et déborde. Les parois sont infiltrées. Ça goutte pendant des mois le long des tuyaux. Et puis ça creuse le plancher, c'est-à-dire le plafond du voisin, sans qu'on s'en rende compte. Et un jour, paf ! Inondation !
- Et ? Toi et tes métaphores !
- C'est une allégorie.
- Abstruse.
- Soit. À force de nous disputer et de garder de la rancune, la charpente est pourrie. Les plafonds, les planchers sont défoncés. Bientôt il restera seulement des murs décrépits. Ce sera nous. On tiendra encore. Mais combien de temps ?

SILENCE

- Mais que peut-on faire ?
- Rien. Ou tout.
- Tout, c'est beaucoup. Rien, plus encore.
- Abscons.
- Soit. Si nous ne faisons rien, dans deux ans, les enfants auront fini leurs études et partiront. Nous nous quitterons et vendrons l'appartement en deux parts équitables. Si nous faisons tout pour éviter cela, les enfants finiront tout de même leurs études dans deux ans et partiront. On devra vendre un appartement de sept pièces, devenu trop grand.
- Oui, mais nous ?
- Nous dans deux ans ? A ce rythme-là...
- Justement, non. Réfléchis. Si nous faisions autrement ?
- Du genre ?
- Si nous vendions cet appartement maintenant ?
- Pour ?
- Pour prendre le large ! Vendre l'appartement, acheter un bateau, quitter notre travail, partir à l'aventure ! Respirer, changer d'air. Nous retrouver.
- Mais... Et les enfants ?
- Ils sont grands ! On vend l'appartement et on leur achète un studio.
- Tu crois ?
- Je veux y croire. Et toi aussi, je le sens...

SILENCE

ELLE - Il n'y a pas de baignoire dans les bateaux...
LUI - Ça... C'est un signe !

SILENCE

- Tu crois ?



L'odeur de brioche grillée


« Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus ! » Le cadet avait émis l'évidence et son aîné, surmontant l'ivresse, ne manqua pas de le lui signaler « Sans blague ! Ici on ne met que de la brioche dans un toasteur... toi, t'as fourré dedans les pantoufles fourrées de la vieille ! » Ils rirent et c'était la première fois depuis qu'ils s'étaient retrouvés dans le studio de leur mère.
Une odeur de marmotte cramée parfumait les murs. Le toasteur lançait des étincelles. C'était le sixième que le cadet bousillait. Il était venu la veille au matin nourrir les poissons de sa mère partie en week-end, quand le frère aîné avait fait irruption dans le studio. « D'où tu sors ? » s'était exclamé le plus jeune, ébahi par l'intrusion de celui qu'il n'avait pas croisé depuis quatre ans. L'aîné avait répondu « De là-bas », sa géographie de terrain vague agrémentée d'un geste du bras. Il avait eu faim, soif, alors il avait suivi le chemin menant à l'enfance, avait tout raflé dans le frigo. Le cadet, intimidé par l'ogre, avait laissé faire mais murmuré que la vieille ne serait pas contente. Le vorace avait ricané, piquant la viande de sa lame fétiche qu'il surnommait lime à canines.
La vieille serait hystérique : ses fils avaient tout démoli chez elle. Ils s'étaient d'abord asticotés avec des reproches usés : réussite et intégrité de l'un, échecs et liberté de l'autre, jalousies réciproques. Puis les objets s'en étaient mêlés, qui représentaient l'absente, alors autant, en les détruisant, leur faire payer ce que les frères ne pouvaient exiger de la vieille.
Sa lubie, à maman chérie, était de collectionner les toasteurs. « L'odeur de la brioche grillée au petit déjeuner... rien de meilleur. » Les frères avaient entendu cette rengaine chaque matin de la vie commune avec leur mère. Ils haïssaient les toasteurs, la brioche et le grillé. Après en avoir débattu et bu par-dessus, ils assumaient de détester aussi leur génitrice.
Au milieu des éclats noircis des toasteurs cuits et de ce qui avait grillé dedans, dont les poissons, les frères ivres, assis au cœur du studio dévasté, énuméraient les fractures de leurs vies. « Tout est sa faute ! » martelait l'aîné. Le cadet acquiesçait. « J'accuse la vieille d'avoir été trop moche. Quand on a une tête pareille on s'abstient de procréer, on gâche pas d'autres vies, c'est ignoble... » Ils avaient évoqué le père. « Il est parti sans nous », pleurnichait le plus jeune. « Il était mort, même vivant, gueulait l'aîné, il pouvait plus s'attarder ! »
Ils parlaient, buvaient, se cognaient. L'aîné, plus fort, étrangla presque son cadet avant de se raviser : la prison, il avait déjà donné. Soudain, son ventre grogna. L'affamé proclama sa faim et son désir atavique de brioche grillée. Le cadet s'esclaffa « Y en a pas. Tu l'as balancée dans les chiottes, la brioche ! » Son frère le secoua « On va bouffer quoi, alors ? C'est l'heure du p'tit dej, mon chou ! L'heure maternelle de faire griller et mourir ! »
Pendant que l'aîné délirait, le cadet, avachi, encore ébloui par les vapeurs des alcools, entendit un cliquetis, vit, comme au théâtre, la porte du studio s'ouvrir sur le deus ex machina : la mère et ses valises apparaissant sur le seuil. Le jeune homme sentit le poids de son frère dans son dos, frère aîné, sourire et dents ébréchées, sortant sa lime à canines et pointant avec la vieille, frère ogre aimé soufflant « Le p'tit déj est arrivé, p'tit frère. Dégote-moi un toasteur large et valide ! »


L’Homme de l’art



— Et voilà ! C’est cassé, ça ne fonctionne plus !
Le cri de Colin résonne dans la cuisine. Depuis plus de quatre heures il s’échine, ne ménageant pas ses efforts. Ses mains crasseuses, ses cheveux ébouriffés, ses outils étalés dans le garage témoignent de sa persévérance.
D’abord il a démonté le capot. Le bougre a résisté, mais finalement il gît dans un coin, un peu cabossé, un peu rayé, mais il est là, vaincu.
Sa femme, Clémence, avait tenté de le dissuader :
— Tu n’as jamais été bricoleur. Il n’y a pas de honte à faire venir un professionnel !
Pour un peu Colin se serait mis en colère :
— Ces gens-là sont des charlatans ! Ils profitent de notre ignorance pour se faire du fric sur notre dos.
L’hiver avait lancé une attaque aussi précoce que soudaine. Et la chaudière refusait de démarrer. En trois jours la température dans la maison était tombée de vingt et un degrés à seize. Et la météo ne prévoyait pas de retour aux normales saisonnières avant une semaine.
— De quoi faire chuter la température à douze, avait prédit Clémence.
Après avoir longuement étudié le mode d’emploi de l’engin, Colin s’était convaincu que relancer la chaudière ne devait pas être bien sorcier.
Et, son petit déjeuner achevé, il avait vaillamment rassemblé ses outils, rempli de l’importance de sa mission.
À trois reprises Clémence était venu s’enquérir de l’avancée du chantier.
La première fois, Colin venait de vaincre le capot. Il était enjoué.
— Maintenant que tout est à nu, ça va aller vite.
La deuxième fois elle avait trouvé Colin à quatre pattes sous la chaudière. Il était parvenu à démonter une soupape à la mine fourbe, avait laissé tomber un joint, et ne parvenait plus à mettre la main dessus. Il était énervé.
La troisième fois, Colin venait de se donner un puissant coup de clef à molette sur l’os saillant du pouce en remontant un gicleur récalcitrant. Il jurait des insanités. Clémence avait tourné les talons sans se faire remarquer.
Pour Colin tout allait mal. Malgré les joints vérifiés, les durites nettoyées, les électrodes brossées ; la chaudière refusait toujours de démarrer. Elle avait glouglouté, soupiré, éternué même. Mais ronronné, jamais.
Vers midi il jette l’éponge et rentre en trombe dans la cuisine :
— Et voilà ! C’est cassé, ça ne fonctionne plus ! Vas-y, ordonne t-il à Clémence, appelle ton type ! Cette chaudière n’est qu’une vielle carne !
— C’est déjà fait. Il sera là en début d’après-midi.
Quand il est devant la chaudière, le plombier fait la moue.
— Quel est le sagouin qui vous a fait ça ? demande t-il en désignant le capot.
Capot que Colin était parvenu, tant bien que mal, à remonter, non sans utiliser du fil de fer pour remplacer les ergots mis à mal lors du démontage. Colin répond que la chaudière était dans cet à leur arrivée dans la maison.
— Bon, c’est pas grave ça. Un capot cabossé n’a jamais empêché une chaudière de fonctionner. Il est où votre thermostat ?
À ce nom, Colin sent une chaleur soudaine l’empourprer. Les joues brûlantes il accompagne le technicien dans le salon.
— Et ben voilà ! Votre thermostat est réglé sur zéro ! Comment voulez-vous que ça chauffe !
D’une main experte il le règle sur 20.
Trois minutes plus tard une douce chaleur commence à se répandre dans les radiateurs, pour la plus grande satisfaction de Clémence.
Sans jamais lever les yeux sur l’homme de l’art, Colin tend le chèque qu’il a rempli à son attention.
Il n’a pas osé non plus vérifier le montant de la facture.
Un montant sans aucun doute prohibitif…



On the road


- Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus !
- T'as fait comme on avait dit ?
- Affirmatif ! Je p'tit déj' rapidos et j'arrive.

Sur ce tronçon de la nationale 13 traversant la rase campagne normande, la route est droite et, par cette belle matinée de fin d'été, la visibilité est bonne. Les voitures y circulent à vive allure.
Kevin a stationné le sienne sur un simple élargissement de la chaussée long de quelques mètres, signalé par un panneau carré bleu avec un P blanc. Il n'y a pas le moindre buisson, juste une poubelle débordante en son milieu. Le genre de parking où il est impossible de satisfaire un besoin naturel sans que les automobilistes vous klaxonnent avec ironie, les plus vulgaires faisant un doigt d'honneur.
Le garçon observe distraitement le trafic de plus en plus dense. Son véhicule léger tremble au passage des poids lourd et des voitures qui roulent trop vite.
Tout en terminant un jambon-beurre au pain rassis, il discute au téléphone avec son frère, Mickaël.
- Dis, Mick, ça veut dire quoi, "P" ? Police ?
- Quelle andouille tu fais ! T'es où ?
- Ben, le long de la RN13, pourquoi ?
- Tu ferais mieux de ne pas traîner dans le coin, c'est pas prudent ! T'es vraiment sûr qu'on ne t'a pas vu ?
- Oui, vu qu'il faisait encore nuit… Bon, OK, j'me casse ! Heu… j'me tire de là, t'as raison, c'est pas malin. Je tourne au prochain carrefour, je range la caisse et je te retrouve comme prévu. Tu peux préparer la bibine.
Kevin tourne nerveusement la clef. Le moteur tousse, cale, se met à tourner à la seconde tentative. Le départ est un peu brusque et l'auto patine sur le gravier avant de s'engager brusquement sur le bitume au moment où surgit derrière lui une fourgonnette, lui faisant des appels de phares.
- Quel con, je ne l'ai même pas gêné c'type !
Il se met à chanter, ou plutôt à hurler :
- "On the road again, again, on the road again".
- C'est chouette, hein, Mick, cette chanson ! Quand on était mômes, le vieux mettait toujours la cassette quand on partait chez Mémère, à Évreux. Qu'est-ce qu'on pouvait s'emmerder, dans ce trou !
Au téléphone, Mickaël et Kevin braillent en duo :
- "On the road again…"
Mais soudain, le duo se fait solo.
- Allô, Kevin ! Pourquoi tu ne dis plus rien ? Y a un blème ?

Deux motards ont pris en chasse le coupé BMW conduit par Kevin et le font stopper sur la place du premier village.
- Jeune homme, vous téléphoniez au volant !
-…
- Papiers du véhicule, permis de conduire.
- …
Incapable de présenter ces documents qu'il ne possède pas, Kevin se renfrogne en marmonnant un "putain de merde" si peu discret qu'il n'échappe pas au gendarme.
Ce dernier, impassible, observe l'intérieur de l'habitacle, y découvre sur la banquette arrière une masse et une bombe de peinture rose fluo vide à peine dissimulées sous un sweat noir à capuche.
- Le radar, à quelques kilomètres d'ici, ça vous évoque quelque chose ?
- …
- Téléphone au volant, pas de permis, ni carte grise, ni assurance. Dégradation de bien public, ça va vous coûter cher !
- Et… il est à qui, ce véhicule de luxe ? interroge le second gendarme, tout en portant sa main à son arme.
- À mon v… à mon paternel !
- Ha, il va être fier de vous votre père ! Puisque vous aimez téléphoner, vous n'avez plus qu'à lui demander de venir vous chercher. J'espère pour vous qu'il a du répondant ! En attendant, on va contrôler votre alcoolémie et d'éventuelles traces de consommation de cannabis. La justice s'occupera de votre cas.


La Nuit américaine


— Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus !
C’est ce que le directeur du cinéma dans lequel je travaillais, m’a dit juste avant de partir pour une soirée très privée dans les hauteurs de Cannes, lors du festival 2017. C’était la conclusion de son analyse très pertinente sur l’état du cinéma français. Il ne supportait plus les gens du milieu, mais acceptait volontiers leurs invitations. Petit paradoxe du métier, pourrait-on dire.
Il avait beaucoup insisté pour que je l’accompagne. Je lui avais dit, non Francis, ça ne m'intéresse pas, je vais rester à l’hôtel. Comment ça, Francis, qu'est-ce que je vais faire ? Je vais vider le mini bar et je vais écrire un chef-d'œuvre, nom de Dieu !
— Mon petit, m’avait-il dit, vous ne croyez même pas en Dieu !
J'ai toujours admiré les gens qui ont le sens de la répartie. On a vraiment l'impression qu'il y a des gens faits pour la vie, pour qui tout est naturel et limpide, et puis y a vous, les sans-grades, la voix hésitante avec tout de même une répartie, mais dix minutes plus tard. Dix minutes trop tard.
Francis était donc sorti, me laissant devant ma page vide et mon mini bar plein.
Et puis brusquement, dans le bleu de la nuit, tu es apparue.
Tu travaillais à l’hôtel. Tu pensais que cette chambre était inoccupée. Lorsque tu es entrée, ma présence n'eut pas l'air de te gêner. Au contraire.
De mon côté, il faut bien l'avouer, j'avais déjà bu la moitié du mini bar, aussi je trouvais ton apparition plutôt charmante.
Tu as vu l'écran derrière moi, dispenser sa douce lumière apaisante. Tu m'as demandé ce que je fabriquais. J'ai trouvé l'emploi du verbe fabriquer très touchant. Je t'ai répondu que j'essayais d'améliorer la réalité du mieux que je le pouvais, car elle était cassée, elle ne fonctionnait plus. Tu m'as tout de suite tutoyé et tu m'as demandé si j'étais heureux. C'est bête mais je me suis mis à pleurer. Bon, encore une fois, j'avais la moitié du mini bar derrière moi.
Tu t'es approchée et tu m'as pris tendrement dans tes bras. C'était le geste le plus agréable et le plus gratuit du monde.
Évidemment, je me suis effondré et j'ai pleuré de plus belle.
Tu m'as relevé la tête et tu m'as dit :
— Viens avec moi.
Tu m'as pris par la main et tu t'es mise à courir. On aurait cru deux adolescents qui essayaient de fuir la vie. J'avais une de ces facilités à te suivre. Je ne te connaissais pas depuis plus de dix minutes mais je ne voulais plus te quitter. C'était surréaliste, comme si la vie devenait une comédie musicale américaine.
Tu m'as emmené au sous-sol de l'hôtel. Tu m'as dis :
— Sorry, je n'ai qu'un seul casque.
Tu es montée sur ta mobylette bleue. Je suis monté derrière toi.
Nous avons longé la route de la côte en essayant de rattraper le soleil qui se levait. J’avais la tête au vent et le cœur en tumulte. Je te serrais doucement contre moi. Ton contact était si apaisant. Près de toi, il faisait nuit en plein jour, comme dans un vieux film de Truffaut.
Tu as fini par t'arrêter à la frontière italienne. Tu as enlevé ton casque et tu m'as doucement embrassé sur la bouche. Le contraire d'un baiser de cinéma. C'était le geste le plus désintéressé et le plus humain qui soit.
En fait, je crois que ce n'était pas Cannes 2017, mais Cannes 2018. Il est même possible que cette scène ce soit déroulée ce soir.
Et tu m'as dis :
— On fait quoi maintenant ?
Je t'ai proposé d'aller finir le mini bar.
Je crois que tu as accepté.
Je verrai bien si tu es à mes côtés lorsque je me réveille.


Faute originelle


« Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus ! » Me suis-je écrié de fort mauvaise humeur. Je n'allais pas boire mon expresso matinal. J'avais beau la secouer de plus en plus, têtue, cette foutue machine à café ne voulait rien savoir, tous ses voyants restaient éteints. Probablement le circuit d'eau qui s'était comme d'habitude entartré, la journée commençait bien mal.

J'avais trop fait la bringue la veille, j'étais tout ramollo. Mon kawa me manquait terriblement. Je traînais ma carcasse et naviguais à vue vers la salle de bain, me passais la tête sous l'eau froide, il fallait aussi que je me rase. Zut, un faux mouvement, c'était bien ma veine, la partie supérieure des lèvres qui saignait. Un coton, deux cotons, j'avais toutes les peines du monde à stopper l'hémorragie, tellement ça pissait le sang. Trois cotons. Pas le temps de nettoyer, je devais me bouger le train, l'heure avançait. Quand j'ai ouvert la porte, « oh, dites-moi que c'n'est pas vrai ! ». Une épaisse fumée s'était répandue dans la mezzanine. J'avais oublié la poêle avec l'omelette sur le feu, elle devait être carbonisée. Les ennuis s'accumulaient, un vrai cauchemar. Je me suis précipité, j'ai trébuché et me suis vautré dans l'escalier. Le grand jeu, un truc genre plongeon dans l'abîme avec réception fracassante sur le mur. Ah c'était la totale, j'avais maintenant l'air malin à plat ventre, en slip dans l'entrée, j'avais très mal à la jambe gauche, une odeur âcre emplissait mes narines, mes yeux n'y voyaient plus rien. Moi qui m'étais réjoui de passer une semaine d'enfer quand ma femme m'avait annoncé qu'elle voulait aller quelques jours chez sa mère, j'étais vraiment verni. Vite, me traîner à la cuisine vaille que vaille pour couper le gaz avant qu'il n'y ait le feu à la baraque, téléphoner au Samu, remonter dans la chambre pour enfiler un falzar, non ça je n'ai pas pu ...

C'est les pompiers qui sont arrivés, ils m'ont dirigé vers l'hôpital le plus proche. L'enchaînement cataclysmique qui s'abattait sur moi ne semblait cependant pas vouloir s'interrompre. Le fourgon roulait vite, sirène en action, et dans un virage, la force centrifuge m'a fait glisser sur le brancard, j'ai eu une frousse bleue, j'ai tout fait pour me retenir mais j'ai basculé et me suis effondré sur le sol avec un cri rauque. La douleur était affreuse. Qu'avais-je fait au bon Dieu pour mériter cela ? On s'est arrêté, on est reparti, on m'a débarqué, on m'a trimbalé, j'ai été envoyé à la radio par l'interne des urgences. Le diagnostic est tombé comme un couperet, fracture ouverte tibia - péroné. Ça aurait pu être pire, je m'en sortais sans traumatisme crânien. Pour le moment. Dire que j'aurais dû à cette heure-ci être au boulot, ils n'allaient pas être jouasses les collègues, avec un gars en moins et la surcharge de livraisons au moment des fêtes de fin d'année.

Lorsque les derniers rayons de soleil ont disparu, la scène était crépusculaire. Je gisais pitoyable, avec un plâtre sur un lit d'hôpital, dans une lumière bleutée d'outre-tombe. Les bruits alentour m'importaient peu, j'étais semi-comateux à cause de la morphine, attendant qu'un tremblement de terre se produise et que le plafond s'effondre, histoire de bien terminer la journée. J'ai réalisé soudain que si la machine à café était restée inerte ce matin, c'était que j'avais oublié de brancher la prise de courant. Mais oui bien sûr, il y avait donc une logique dans tout ce gâchis. Rassuré par cette nouvelle, je me suis endormi.



Fâcheux lapsus!


–Et voilà ! C’est cassé, ça ne fonctionne plus ! Et ça ne fonctionnera plus jamais ! Parce que cette fois, plus question de remise en route, hurle Mélanie en repoussant vivement son mari avec lequel elle vient pourtant d’échanger un baiser fougueux.
– Qu’est-ce qui te prend ? s’étonne Lucas qui a failli perdre l’équilibre. On venait de trouver une solution, bien décidés à conjuguer nos énergies respectives. La machine allait se remettre en marche, fonctionner à 100%. Plus de grincements, plus d’interruptions intempestives…
–Ton énergie, tu sais où tu peux te la carrer, traître ? Quant à la mienne, regarde sur quoi je vais désormais la concentrer.
Mélanie se démène comme une furie à travers la pièce, pleurant et riant à la fois sous les yeux de Lucas, perplexe.
–Et pan, la pipe de Monsieur, brisée. Et vlan, son verre à whisky préféré, en miettes. Et... son Smartphone dernier cri…il va y avoir droit lui aussi…
–Ah non, ça suffit, crie Lucas qui récupère de justesse son précieux appareil et secoue sa femme par les épaules pour tenter de la calmer.
–Tu veux bien cesser ce comportement hystérique ou j’appelle les urgences !
La blondinette s’effondre dans le canapé, soudain épuisée, les larmes ruisselant sur ses joues enflammées. Lucas s’installe auprès d’elle.
–Chérie, j’aimerais comprendre. On vient de passer trois heures à régler le problème. On termine en échangent un baiser passionné. On était même fin prêts pour une séance de folies amoureuses, tellement heureux que nos efforts aient abouti, et tout à coup, sans raison, te voilà hors de toi, prête à tout fracasser dans la maison. Enfin, on avait bien réussi à trouver la marche à suivre pour mettre fin aux cassures ?
–Elles sont sans remède. Même de la superglu, un fer à souder se révèleraient impuissants, pleurniche Mélanie, désabusée.
–Mais qu’est-ce que tu racontes avec ton fer à souder, on n’en a même pas un chez nous, tu divagues complètement.
–J’abandonne. C’est cassé, cassé, pour toujours.
–Enfin, vas-tu m’expliquer pourquoi brutalement, en l’espace de trente secondes, tu changes d’avis et pètes un câble. Qu’est-ce que tu fais de nos bonnes résolutions pour que la machine reste bien huilée…
Reprenant du poil de la bête, Mélanie raille.
–De la délicatesse, des soins attentifs et patati et patata. Pas difficile de ma part, voilà des années que je ne fais que ça, que je passe sur les ratés. Toi, voilà des années que tu te contentes de promesses, de lamentables promesses de bricoleur du dimanche … On a même eu recours à un professionnel, pour ce que ça a donné…
–Ne sois pas injuste, l’interrompt Lucas. Aujourd’hui, car c’est aujourd’hui qui importe, je me suis montré sincère à 100%, mes promesses, je les tiendrai, je te les renouvelle. Les conseils du pro, j ‘ai juré de les suivre à la lettre. Chérie, mon bébé d’amour, dis-moi la raison de ce revirement vraiment inattendu.
–In conscient, menteur, fourbe. Après l’avoir embrassé avec fougue, te rappelles-tu ce que tu lui as glissé à l‘oreille à ton bébé d’amour?
–Tu es la femme de ma vie. Je t’aime…
Mélanie le coupe vivement et lui crache à la figure :
–Je t’aime VA LE RIE !




F-SIMUL-3D


- Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus !, lança l’instructeur d’un ton las en désignant le voyant rouge clignotant au centre de l’écran de contrôle.
- Je sais pas ce qui s’est passé, bredouilla l’aspirant Kirk, j’ai pourtant suivi le protocole.
- Mais non, bougre d’âne ! Vous auriez dû en premier lancer le test secondaire des circuits. C’est ce qu’on fait toujours en pareil cas, un cas d’école.
- Ah oui, j’ai oublié. Désolé…
- Ne dites pas encore que vous êtes désolé sinon je vous en colle une. C’est toujours la même chose : « j’ai oublié, j’ai oublié… »

Yan Kirk ne répondit rien. Il fixait consciencieusement ses lacets de chaussures. Le commandant Kestel reprit :
- Vous m’avez fait le même coup il y a quinze jours. Vous vous souvenez ? L’approche sans visibilité à Heathrow.

L’élève pilote était au bord des larmes. Erreurgrossière. Il se mordait les doigts en réalisant les conséquences de cette faute de débutant. Et pourtant…

Sorti troisième de sa promotion, il était considéré comme un brillant sujet par ses professeurs. Premier en maths, deuxième en physique des fluides, sa candidature fut acceptée avec enthousiasme par la compagnie Winair. Les ennuis avaient commencé avec les premiers entrainements sur le F-SIMUL-3D. Sa maitrise des matières théoriques s’effaçait devant une maladresse quasiment maladive face aux situations réelles. S’il s’en tirait sans trop de dégâts, bien qu’avec lenteur, face aux problèmes simples auxquels sont quotidiennement confrontés les pilotes : vent de côté, panne d’un réacteur,brouillard, il perdait tous ses moyens dans les cas complexes, quand les circonstances exigeaient réactivité, efficacité et sang-froid.

Ainsi il se crasha lamentablement à Tokyo, quand il fallut, tout en évitant la collision avec un avion de tourisme, débloquer manuellement le train droit. Il s’abima dans la mer à Iraklion, n’ayant pu réagir à temps à la présence imprévue d’un camion sur la piste. A Moscou son Boeing percuta une barre d’immeubles quand il ne put remédier à une défaillance du système d’approche.

Le ton du commandant se chargeait de reproches.

- Alors, à cause du dysfonctionnement d’un fusible à 25 cents, signalé par le témoin F5, vous n’avez rien trouvé de mieux que de couper l’alimentation des circuits secondaires, de vous fier aux informations erronées de l’indicateur de pression, de passer en manuel, et, cerise sur le gâteau, d’inverser un réacteur en plein vol, en confondant les leviers Echo et Delta. Vous venez de bousiller un 747 en phase d’atterrissage.
- Oui, je le reconnais, j’ai merdé.
- Sauf que cette fois le contexte est facile. Tempsclair sur Roissy, pas de vent. Et SURTOUT : nous sommes dans un VRAI avion, à 2000 pieds, avec 416 passagers à bord.
- Oui, c’est embêtant…
- Comme vous dites ! Mais qu’est-ce qui m’a pris de vous laisser les commandes, j’aurais mieux fait de me pisser dessus. Prenez le manuel. Puisque vous êtes si fort, faites les calculs, assiette, angle d’approche.
- A vos ordres.
- Je ne suis pas prix Nobel, mais sans calculette j’évalue nos chances de survie à moins de une sur dix mille.

Les deux hommes contemplaient avec consternation la carcasse éventrée du Boeing qui achevait de se consumer en bout de piste. Kirk se hasarda :
- Aucune victime, un vrai miracle !
- Pas grâce à vous !

Une voiture s’arrêta derrière eux, d’où descendit le président de la compagnie, la mine catastrophée. Ils ne purent retenir un fou rire quand il se lamenta :
- Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus !



Un concept innovant !

Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus ! Et ça ne marchera plus jamais, a crié maman en regardant avec désespoir l'engin déglingué. Elle s'est tournée vers moi, rouge de colère.
Cela va encore être de ma faute, je sens venir les reproches gros comme une maison. Pourtant, je n'ai rien fait de mal. C'est vrai, ma tentative n'a pas tourné comme je l'espérais, mais je ne l'ai pas fait exprès ! Si j'avance cette excuse, je suis certain que maman va hurler : "encore heureux, il ne manquerait plus que ça ". Et cela ne va certainement pas arranger mes affaires...
Donc, je tente une sortie discrète sur la pointe des pieds. Je vais aller me faire oublier dans ma chambre.
Hélas, ma mère m'intercepte et me ramène en me tirant par l'oreille devant l'objet du délit.
C'est certain qu'il n'a pas fière allure. On sent bien qu'il s'est passé quelque chose de non prévu sur la notice d'utilisation.
Pour ne rien arranger, mon initiative malheureuse a provoqué des dommages collatéraux. Quand la machine s'est rebellée, elle a dispersé son contenu aux quatre coins de la cuisine. Pourtant j'avais pensé à mettre le couvercle, mais il me semble maintenant qu'il aurait fallu que je le maintienne fermement, cela aurait sûrement évité ce problème... ou pas ? En empêchant l'explosion, c'est peut-être la machine qui se serait désintégrée et j'aurais aussi pu y perdre la main et à l'heure qu'il est, c'est à l'hôpital que je me trouverais et, au lieu de me faire gronder, je serais au centre de toutes les attentions. Bof, je préfère avoir conservé l'usage de mes mains même si je vais devoir les utiliser pour nettoyer la pièce d'ici peu, car cela m'étonnerait beaucoup qu'on attende la venue de la femme de ménage pour remédier à tout ce bazar.
Tandis que je cogitais sur mon éventuelle amputation, maman m'a posé une question :
- Qu'est-ce qui t'a pris de mettre des olives dans le moulin à café ? Tu peux m'expliquer ?
Alors là, j'hésite à dire la vérité ou à mentir. Mon idée, c'est de fabriquer de la poudre d'olives. C'est une invention géniale, il suffit ensuite de rajouter de l'eau et on obtient de l'huile d'olive, facile à transporter sans bouteille. Malin, non ? Cela aurait dû se passer comme avec le café en grains. Je n'avais pas pensé aux noyaux. Les lames non plus. Elles n'ont pas du tout aimé. Erreur fatale !
Comme j'ai l'intention de recommencer cette expérience, avec des olives dénoyautées évidemment, (je ne suis pas idiot), je préfère éviter de dévoiler mon secret. J'improvise donc, je bafouille en sanglotant :
- C'est mes copains... ils m'ont obligé... ils m'ont dit que... que c'était trop bon quand c'était haché... que je devais leur en rapporter... ou sinon ils me taperaient dessus...
Ma mère me regarde avec sévérité, elle n'a pas l'air de croire un traître mot de mon bobard. Elle secoue la tête d'un air désespéré :
- Mon pauvre garçon, je ne sais pas ce qu'on va faire de toi, tu es désolant et menteur en plus !
En attendant le retour de ton père, qui va sans doute te féliciter chaudement, tu as intérêt à ce qu'il n'y ait plus une trace de tes âneries quand il arrivera !
Je me mets au travail dare-dare.

N'empêche, lorsque je recevrai la médaille d'or au concours Lépine à la Foire de Paris pour ma poudre d'olive soluble, maman pleurera de fierté et me demandera pardon pour n'avoir pas cru en moi !
Encore faut-il qu'ils rachètent un moulin à café ...
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Dim 2 Déc - 18:28 (2018)    Sujet du message: Publicité

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