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Les textes du jeu 163

 
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danielle
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Joined: 21 May 2010
Posts: 11,856
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Sun 2 Dec - 19:28 (2018)    Post subject: Les textes du jeu 163 Reply with quote

Au fil de l’eau

ELLE - Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus !
LUI - Mais oui ! Que veux-tu... À force !
- À force ?
- À force ! De défaire, de recommencer et de détruire à nouveau !
- Ce n'est pas du solide que veux-tu !
- Si ! Ça l'était et ce le serait encore. Du moins si tu étais plus...
- Plus ?
- Plus arrangeante !
- Je fais ce que je peux !
- Non, tu fais ce que tu veux !
- C'est toi aussi !
- Tu cherches la dispute sans cesse ! On dirait que ça t'amuse de tout casser entre nous.
- Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse que ce soit cassé ? On peut toujours rafistoler, colmater, remettre debout !
- Ce n'est pas ce qui est cassé qui m'inquiète ! Deux bons bricoleurs trouvent toujours des solutions ! Non, ce qui m'inquiète, c'est que ça ne fonctionne plus.
- Explique-toi ! Ces métaphores abstraites ...
- Avant, tu faisais ça, je te disais ça, on s'engueulait un bon coup et puis ça repartait.
Maintenant, je te dis ça, ça devient ÇA et tout part en …
- Attention ! Les enfants peuvent écouter !
- Tout part en fumée ! Non, en incendie. Un brasier gigantesque. Technique des terres brûlées. Table rase du passé ! Pas de quartier !
- C'est toi aussi ! Tu ne prends pas la peine d'écouter !
- Mais il n'y a rien à écouter. Tu ne te défends pas, tu ne te justifies pas. Tu m'accuses !
- Je ne sais plus comment faire ! On ne peut même plus se parler !

SILENCE

- Écoute. Tu te rappelles pour la baignoire ?
- La baignoire ?
- Oui, les trois fuites.
- Vas-y...
- Comme tu avais fais couler trop d'eau pour nettoyer les joints, cela a provoqué trois inondations.
-.Oui ?
- C'est comme nous. Une fois que l'eau a trouvé le chemin pour inonder une maison, au moindre débordement, elle revient toujours vers ce petit trou qu'on ne voit pas à l’œil nu. Mais à force de faire couler l'eau dedans, il s'engorge et déborde. Les parois sont infiltrées. Ça goutte pendant des mois le long des tuyaux. Et puis ça creuse le plancher, c'est-à-dire le plafond du voisin, sans qu'on s'en rende compte. Et un jour, paf ! Inondation !
- Et ? Toi et tes métaphores !
- C'est une allégorie.
- Abstruse.
- Soit. À force de nous disputer et de garder de la rancune, la charpente est pourrie. Les plafonds, les planchers sont défoncés. Bientôt il restera seulement des murs décrépits. Ce sera nous. On tiendra encore. Mais combien de temps ?

SILENCE

- Mais que peut-on faire ?
- Rien. Ou tout.
- Tout, c'est beaucoup. Rien, plus encore.
- Abscons.
- Soit. Si nous ne faisons rien, dans deux ans, les enfants auront fini leurs études et partiront. Nous nous quitterons et vendrons l'appartement en deux parts équitables. Si nous faisons tout pour éviter cela, les enfants finiront tout de même leurs études dans deux ans et partiront. On devra vendre un appartement de sept pièces, devenu trop grand.
- Oui, mais nous ?
- Nous dans deux ans ? A ce rythme-là...
- Justement, non. Réfléchis. Si nous faisions autrement ?
- Du genre ?
- Si nous vendions cet appartement maintenant ?
- Pour ?
- Pour prendre le large ! Vendre l'appartement, acheter un bateau, quitter notre travail, partir à l'aventure ! Respirer, changer d'air. Nous retrouver.
- Mais... Et les enfants ?
- Ils sont grands ! On vend l'appartement et on leur achète un studio.
- Tu crois ?
- Je veux y croire. Et toi aussi, je le sens...

SILENCE

ELLE - Il n'y a pas de baignoire dans les bateaux...
LUI - Ça... C'est un signe !

SILENCE

- Tu crois ?



L'odeur de brioche grillée


« Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus ! » Le cadet avait émis l'évidence et son aîné, surmontant l'ivresse, ne manqua pas de le lui signaler « Sans blague ! Ici on ne met que de la brioche dans un toasteur... toi, t'as fourré dedans les pantoufles fourrées de la vieille ! » Ils rirent et c'était la première fois depuis qu'ils s'étaient retrouvés dans le studio de leur mère.
Une odeur de marmotte cramée parfumait les murs. Le toasteur lançait des étincelles. C'était le sixième que le cadet bousillait. Il était venu la veille au matin nourrir les poissons de sa mère partie en week-end, quand le frère aîné avait fait irruption dans le studio. « D'où tu sors ? » s'était exclamé le plus jeune, ébahi par l'intrusion de celui qu'il n'avait pas croisé depuis quatre ans. L'aîné avait répondu « De là-bas », sa géographie de terrain vague agrémentée d'un geste du bras. Il avait eu faim, soif, alors il avait suivi le chemin menant à l'enfance, avait tout raflé dans le frigo. Le cadet, intimidé par l'ogre, avait laissé faire mais murmuré que la vieille ne serait pas contente. Le vorace avait ricané, piquant la viande de sa lame fétiche qu'il surnommait lime à canines.
La vieille serait hystérique : ses fils avaient tout démoli chez elle. Ils s'étaient d'abord asticotés avec des reproches usés : réussite et intégrité de l'un, échecs et liberté de l'autre, jalousies réciproques. Puis les objets s'en étaient mêlés, qui représentaient l'absente, alors autant, en les détruisant, leur faire payer ce que les frères ne pouvaient exiger de la vieille.
Sa lubie, à maman chérie, était de collectionner les toasteurs. « L'odeur de la brioche grillée au petit déjeuner... rien de meilleur. » Les frères avaient entendu cette rengaine chaque matin de la vie commune avec leur mère. Ils haïssaient les toasteurs, la brioche et le grillé. Après en avoir débattu et bu par-dessus, ils assumaient de détester aussi leur génitrice.
Au milieu des éclats noircis des toasteurs cuits et de ce qui avait grillé dedans, dont les poissons, les frères ivres, assis au cœur du studio dévasté, énuméraient les fractures de leurs vies. « Tout est sa faute ! » martelait l'aîné. Le cadet acquiesçait. « J'accuse la vieille d'avoir été trop moche. Quand on a une tête pareille on s'abstient de procréer, on gâche pas d'autres vies, c'est ignoble... » Ils avaient évoqué le père. « Il est parti sans nous », pleurnichait le plus jeune. « Il était mort, même vivant, gueulait l'aîné, il pouvait plus s'attarder ! »
Ils parlaient, buvaient, se cognaient. L'aîné, plus fort, étrangla presque son cadet avant de se raviser : la prison, il avait déjà donné. Soudain, son ventre grogna. L'affamé proclama sa faim et son désir atavique de brioche grillée. Le cadet s'esclaffa « Y en a pas. Tu l'as balancée dans les chiottes, la brioche ! » Son frère le secoua « On va bouffer quoi, alors ? C'est l'heure du p'tit dej, mon chou ! L'heure maternelle de faire griller et mourir ! »
Pendant que l'aîné délirait, le cadet, avachi, encore ébloui par les vapeurs des alcools, entendit un cliquetis, vit, comme au théâtre, la porte du studio s'ouvrir sur le deus ex machina : la mère et ses valises apparaissant sur le seuil. Le jeune homme sentit le poids de son frère dans son dos, frère aîné, sourire et dents ébréchées, sortant sa lime à canines et pointant avec la vieille, frère ogre aimé soufflant « Le p'tit déj est arrivé, p'tit frère. Dégote-moi un toasteur large et valide ! »


L’Homme de l’art



— Et voilà ! C’est cassé, ça ne fonctionne plus !
Le cri de Colin résonne dans la cuisine. Depuis plus de quatre heures il s’échine, ne ménageant pas ses efforts. Ses mains crasseuses, ses cheveux ébouriffés, ses outils étalés dans le garage témoignent de sa persévérance.
D’abord il a démonté le capot. Le bougre a résisté, mais finalement il gît dans un coin, un peu cabossé, un peu rayé, mais il est là, vaincu.
Sa femme, Clémence, avait tenté de le dissuader :
— Tu n’as jamais été bricoleur. Il n’y a pas de honte à faire venir un professionnel !
Pour un peu Colin se serait mis en colère :
— Ces gens-là sont des charlatans ! Ils profitent de notre ignorance pour se faire du fric sur notre dos.
L’hiver avait lancé une attaque aussi précoce que soudaine. Et la chaudière refusait de démarrer. En trois jours la température dans la maison était tombée de vingt et un degrés à seize. Et la météo ne prévoyait pas de retour aux normales saisonnières avant une semaine.
— De quoi faire chuter la température à douze, avait prédit Clémence.
Après avoir longuement étudié le mode d’emploi de l’engin, Colin s’était convaincu que relancer la chaudière ne devait pas être bien sorcier.
Et, son petit déjeuner achevé, il avait vaillamment rassemblé ses outils, rempli de l’importance de sa mission.
À trois reprises Clémence était venu s’enquérir de l’avancée du chantier.
La première fois, Colin venait de vaincre le capot. Il était enjoué.
— Maintenant que tout est à nu, ça va aller vite.
La deuxième fois elle avait trouvé Colin à quatre pattes sous la chaudière. Il était parvenu à démonter une soupape à la mine fourbe, avait laissé tomber un joint, et ne parvenait plus à mettre la main dessus. Il était énervé.
La troisième fois, Colin venait de se donner un puissant coup de clef à molette sur l’os saillant du pouce en remontant un gicleur récalcitrant. Il jurait des insanités. Clémence avait tourné les talons sans se faire remarquer.
Pour Colin tout allait mal. Malgré les joints vérifiés, les durites nettoyées, les électrodes brossées ; la chaudière refusait toujours de démarrer. Elle avait glouglouté, soupiré, éternué même. Mais ronronné, jamais.
Vers midi il jette l’éponge et rentre en trombe dans la cuisine :
— Et voilà ! C’est cassé, ça ne fonctionne plus ! Vas-y, ordonne t-il à Clémence, appelle ton type ! Cette chaudière n’est qu’une vielle carne !
— C’est déjà fait. Il sera là en début d’après-midi.
Quand il est devant la chaudière, le plombier fait la moue.
— Quel est le sagouin qui vous a fait ça ? demande t-il en désignant le capot.
Capot que Colin était parvenu, tant bien que mal, à remonter, non sans utiliser du fil de fer pour remplacer les ergots mis à mal lors du démontage. Colin répond que la chaudière était dans cet à leur arrivée dans la maison.
— Bon, c’est pas grave ça. Un capot cabossé n’a jamais empêché une chaudière de fonctionner. Il est où votre thermostat ?
À ce nom, Colin sent une chaleur soudaine l’empourprer. Les joues brûlantes il accompagne le technicien dans le salon.
— Et ben voilà ! Votre thermostat est réglé sur zéro ! Comment voulez-vous que ça chauffe !
D’une main experte il le règle sur 20.
Trois minutes plus tard une douce chaleur commence à se répandre dans les radiateurs, pour la plus grande satisfaction de Clémence.
Sans jamais lever les yeux sur l’homme de l’art, Colin tend le chèque qu’il a rempli à son attention.
Il n’a pas osé non plus vérifier le montant de la facture.
Un montant sans aucun doute prohibitif…



On the road


- Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus !
- T'as fait comme on avait dit ?
- Affirmatif ! Je p'tit déj' rapidos et j'arrive.

Sur ce tronçon de la nationale 13 traversant la rase campagne normande, la route est droite et, par cette belle matinée de fin d'été, la visibilité est bonne. Les voitures y circulent à vive allure.
Kevin a stationné le sienne sur un simple élargissement de la chaussée long de quelques mètres, signalé par un panneau carré bleu avec un P blanc. Il n'y a pas le moindre buisson, juste une poubelle débordante en son milieu. Le genre de parking où il est impossible de satisfaire un besoin naturel sans que les automobilistes vous klaxonnent avec ironie, les plus vulgaires faisant un doigt d'honneur.
Le garçon observe distraitement le trafic de plus en plus dense. Son véhicule léger tremble au passage des poids lourd et des voitures qui roulent trop vite.
Tout en terminant un jambon-beurre au pain rassis, il discute au téléphone avec son frère, Mickaël.
- Dis, Mick, ça veut dire quoi, "P" ? Police ?
- Quelle andouille tu fais ! T'es où ?
- Ben, le long de la RN13, pourquoi ?
- Tu ferais mieux de ne pas traîner dans le coin, c'est pas prudent ! T'es vraiment sûr qu'on ne t'a pas vu ?
- Oui, vu qu'il faisait encore nuit… Bon, OK, j'me casse ! Heu… j'me tire de là, t'as raison, c'est pas malin. Je tourne au prochain carrefour, je range la caisse et je te retrouve comme prévu. Tu peux préparer la bibine.
Kevin tourne nerveusement la clef. Le moteur tousse, cale, se met à tourner à la seconde tentative. Le départ est un peu brusque et l'auto patine sur le gravier avant de s'engager brusquement sur le bitume au moment où surgit derrière lui une fourgonnette, lui faisant des appels de phares.
- Quel con, je ne l'ai même pas gêné c'type !
Il se met à chanter, ou plutôt à hurler :
- "On the road again, again, on the road again".
- C'est chouette, hein, Mick, cette chanson ! Quand on était mômes, le vieux mettait toujours la cassette quand on partait chez Mémère, à Évreux. Qu'est-ce qu'on pouvait s'emmerder, dans ce trou !
Au téléphone, Mickaël et Kevin braillent en duo :
- "On the road again…"
Mais soudain, le duo se fait solo.
- Allô, Kevin ! Pourquoi tu ne dis plus rien ? Y a un blème ?

Deux motards ont pris en chasse le coupé BMW conduit par Kevin et le font stopper sur la place du premier village.
- Jeune homme, vous téléphoniez au volant !
-…
- Papiers du véhicule, permis de conduire.
- …
Incapable de présenter ces documents qu'il ne possède pas, Kevin se renfrogne en marmonnant un "putain de merde" si peu discret qu'il n'échappe pas au gendarme.
Ce dernier, impassible, observe l'intérieur de l'habitacle, y découvre sur la banquette arrière une masse et une bombe de peinture rose fluo vide à peine dissimulées sous un sweat noir à capuche.
- Le radar, à quelques kilomètres d'ici, ça vous évoque quelque chose ?
- …
- Téléphone au volant, pas de permis, ni carte grise, ni assurance. Dégradation de bien public, ça va vous coûter cher !
- Et… il est à qui, ce véhicule de luxe ? interroge le second gendarme, tout en portant sa main à son arme.
- À mon v… à mon paternel !
- Ha, il va être fier de vous votre père ! Puisque vous aimez téléphoner, vous n'avez plus qu'à lui demander de venir vous chercher. J'espère pour vous qu'il a du répondant ! En attendant, on va contrôler votre alcoolémie et d'éventuelles traces de consommation de cannabis. La justice s'occupera de votre cas.


La Nuit américaine


— Et voilà ! C'est cassé, ça ne fonctionne plus !
C’est ce que le directeur du cinéma dans lequel je travaillais, m’a dit juste avant de partir pour une soirée très privée dans les hauteurs de Cannes, lors du festival 2017. C’était la conclusion de son analyse très pertinente sur l’état du cinéma français. Il ne supportait plus les gens du milieu, mais acceptait volontiers leurs invitations. Petit paradoxe du métier, pourrait-on dire.
Il avait beaucoup insisté pour que je l’accompagne. Je lui avais dit, non Francis, ça ne m'intéresse pas, je vais rester à l’hôtel. Comment ça, Francis, qu'est-ce que je vais faire ? Je vais vider le mini bar et je vais écrire un chef-d'œuvre, nom de Dieu !
— Mon petit, m’avait-il dit, vous ne croyez même pas en Dieu !
J'ai toujours admiré les gens qui ont le sens de la répartie. On a vraiment l'impression qu'il y a des gens faits pour la vie, pour qui tout est naturel et limpide, et puis y a vous, les sans-grades, la voix hésitante avec tout de même une répartie, mais dix minutes plus tard. Dix minutes trop tard.
Francis était donc sorti, me laissant devant ma pag