forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum

forum du cercle maux d'auteurs
Ouvert à tous les passionnés de lecture et d'écriture!

 FAQFAQ   RechercherRechercher   MembresMembres   GroupesGroupes   S’enregistrerS’enregistrer 
 ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 

Textes du jeu 162

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> NOS JEUX D'ECRITURE -> Jeu 162
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Armorique
Conjonction volubile

Hors ligne

Inscrit le: 05 Juin 2010
Messages: 4 247
Localisation: Dinan
Féminin

MessagePosté le: Jeu 15 Nov - 08:12 (2018)    Sujet du message: Textes du jeu 162 Répondre en citant

Fils de héros.

Quelques années avant sa mort, ma mère me demanda un soir : « Est-ce que je t’ai déjà dit que Toussaint, mon frère, n’était pas le fils de mon père ? C’est le fils de l’oncle Henri». L’oncle Henri était devenu le beau-frère de ma grand-mère Nathalie, dont il avait épousé, la jeune sœur, Delphine, l’année qui suivit la fin de la première guerre mondiale. Je restai une fraction de seconde interdite avant de lui répondre simplement : « Non… » Les mains de ma mère remontèrent son plaid qui avait glissé de ses genoux. Elle murmura : « Ah ! Je croyais pourtant... »Puis elle ajouta quelques phrases que je jugeai incohérentes, au sujet de l’armoire de sa mère qu’elle me lèguerait à sa mort. Je me dis, légèrement inquiète : « Maman est en train de perdre la tête ».
Après le décès de maman, j’ai hérité de ses meubles et j’ai fini par ne plus penser à cette insolite confidence . Mais l’autre jour, voulant la remettre au goût du jour, j’ai entrepris de décaper mon étroite armoire sculptée, afin de la peindre en gris-taupe. Après avoir démonté les étagères j’ai découvert tout au fond d’un tiroir, dissimulé derrière une planchette, un étui à cigare contenant une enveloppe bleue protégée d’un papier de soie et soigneusement roulée. Je l’ai ouverte avec précaution, puis ayant étalé et lissé la lettre, j’ai lu ceci: « Henri, mon amour. J’ai appris ce matin que mon mari de qui je n’avais plus de nouvelles depuis sa dernière permission est décédé à l’hôpital d’Arras. Il n’a pas survécu à l’amputation de sa jambe droite. Cela me rend bien triste. Et en même temps je suis soulagée : je n’aurai pas à lui faire croire que l’enfant que je porte est de lui... » Sans poursuivre ma lecture, mes yeux ont couru vers la signature. « Ta Nathalie ».
Maman, elle aussi, avait dû lire cette lettre que ma grand-mère n’avait jamais envoyée à l’oncle Henri. Avait-il jamais su qu’elle était enceinte de lui ?
A l’annonce de décès de son époux elle avait fait l’admiration de tous, par sa dignité et son courage. Elle s’était vêtue de noir et avait passé de longues semaines à soupirer, les mains posées sur son ventre qui s’arrondissait de jour en jour . Son fils naquit quelques mois après la disparition de mon grand-père, Toussaint Guyomard, un des héros de la Grande Guerre , et tout naturellement l’enfant hérita de ce prénom peu commun : Toussaint. Ma grand-mère ne se remaria jamais …
Je me souviens très bien de mon Tonton Toussaint, un grand jeune homme joyeux et très séduisant qui courtisa successivement la boulangère, la couturière, l’épicière et la receveuse des postes du village avant d’ épouser une institutrice qui l’emmena vivre dans un département éloigné, si bien que nous le perdîmes un peu de vue. Maman pleura beaucoup quand elle apprit la mort de son jeune frère, emporté par une leucémie à l’âge de trente-huit ans. Toute la famille endeuillée se retrouva pour son enterrement. Ma grand-mère Nathalie sanglota longuement dans les bras de son beau-frère, l’oncle Henri, un élégant sexagénaire aux allures de gentleman-farmer, éleveur de chevaux et vainqueur indétrônable des courses de trot attelé à la Grande Foire de Corlay.
Cet émouvant tableau de la famille réunie dans la douleur s’est imprimé à jamais dans ma mémoire. Aujourd’hui, tous les membres de la famille de maman, sont décédés. Pour toujours, Toussaint restera le fils du héros, et ma grand-mère une épouse fidèle et une veuve exemplaire. Pourquoi irais-je ternir l’histoire familiale?

Le cimetière

La scène se passe dans un cimetière. Un de ces cimetières dont pas une croix ne dépasse et aux alignements parfaits.
Combien de fois ne sommes nous pas venus en famille dans ce cimetière ? Mes parents m’interdisaient de courir mais me laissaient aller partout à ma guise et j’avais bien compris que des soldats étaient alignés là dans la mort comme on les avait alignés dans la vie.

Aujourd’hui ils sont une vingtaine, garçons et filles, qui travaillent là et rient ensemble alors que quelques décennies plus tôt on leur aurait donné l’ordre de s’entretuer. Ils auraient obéi, se seraient entretués et à ceux tombés loin de chez eux on aurait accordé un repos éternel en terre étrangère. Aujourd’hui, les petits enfants des combattants viennent sceller une réconciliation par-dessus les tombes dans l’espoir d’un monde meilleur.

Ils n’ont certes pas connu les conflits, mais certains en ont recueilli le témoignage. Comme Günther, qui parle, ce soir, à la veillée, dans un très bon français. Il raconte Hans, son grand-père, si loin de sa Bavière natale, dans la peur, la boue et le froid. Hans qu’une déflagration jette sous une pluie de terre et de ferraille. Hans qui reprend ses esprits au fond d’un cratère, s’étonne d’être vivant et regretterait presque de retrouver son cauchemar éveillé. Hans qui se demande s’il ne veut pas rester là un peu, sans se faire voir, avant de devoir quitter l’entonnoir où d’autres corps, eux, ont trouvé leur fin.
C’est alors qu’un des corps se redresse, lui aussi miraculeusement indemne. Un Franzose… qui n’a pas lâché son arme. Et la peur étreint Hans quand il réalise qu’il n’a plus son Mauser.

La voix de Günther se tait un instant. Dans le silence, chacun se demande ce qu’ils ont pensé, les deux soldats ennemis, quand ils se sont regardés, immobiles, au fond de leur trou.
Pour le Français, ce n’est pas compliqué à deviner. Il est armé et devant lui, à sa portée, un Schleu. Un de ces sales frisés qui ont déferlé sur la France et à cause de qui tant de frères d’armes sont morts sur la Somme. Ce boche va payer pour les autres. La Rosalie va en faire son affaire.

Quand Günther reprend à voix basse, c’est pour dire que Hans a compris. Il sait qu’il est perdu, il met les mains en l’air, en un geste dérisoire qui lui donne pourtant une seconde de répit : le Franzose retient son élan. La scène se fige ; combien de temps restent-ils ainsi ? Aucun d’eux ne saurait le dire quand une nouvelle déflagration les couche à terre. La même peur au creux des tripes, le même rictus sur leur visage terreux. De tous les côtés, ça marmite. Mais le Franzose a baissé son Lebel et tous les deux, au fond du trou, attendent que ça se calme.

Günther ne pourra pas terminer son récit parce qu’une petite voix altérée s’élève pour lui prendre la parole. La petite voix bouleversée de Colette, qui raconte comment le soldat français a reconnu son semblable dans le malheureux désarmé à sa merci. Un homme comme lui, éprouvé dans les mêmes souffrances. Ennemis parce qu’on leur avait dit de l’être, mais dont aucun n’aurait choisi de plein gré d’aller en tuer d’autres dans cette infâme boucherie.
Dans leur trou d’obus, ils ont échangé leurs prénoms. Emile. Hans. Et sans encore le savoir, ont changé leur regard sur la guerre.

Comment je le sais ?
Mais si, vous avez compris. Parce que par-dessus les tombes, Colette, la petite fille d’Emile, et Günther, le petit-fils de Hans, vont renouer à leur échelle les fils de l’Histoire : ils vont devenir mes parents.

LE SOLDAT BLESSE

Une lueur aveuglante déchira le ciel noir juste au-dessus de lui. Il s’était déjà jeté à terre lorsque le bruit de l’explosion lui parvint aux oreilles. Le paysage ravagé se révélait sous la lumière fantomatique. Barbelés entremêlés, poteaux arrachés, trous d’obus épars, et quelques cadavres des deux camps desquels il avait pris l’apparence. Le nez dans la boue, il restait immobile, conscient de la présence du veilleur d’en face. La fusée atterrit à dix pas de lui et le champ dévasté fut rendu aux ténèbres.
Le sens du devoir ayant vaincu la peur, le caporal se mit à ramper vers le maigre boyau qui était le but de sa mission.
« Cette lettre doit parvenir au plus tôt à l’état-major, d’elle dépend le succès de l’offensive ». Il porta la main à la poitrine pour y sentir la présence de la précieuse missive, puis, la plongeant instinctivement dans la poche droite de sa vareuse, il fut saisi d’effroi.
« Mon carnet de croquis ! Il n’est plus là, il a dû tomber. »
Se retournant, il remarqua la tache blanche du calepin sur la boue grise, à dix mètres de lui. Il se releva, courut, le ramassa, et fonça vers la tranchée. À peine en avait-il atteint le bord qu’une balle lui perfora la hanche, pulvérisant l’os du bassin. Il perdit connaissance.
Les jours qui suivirent son réveil dans un hôpital de campagne, il passa son temps à croquer au fusain ses compagnons de chambrée, les infirmières, les docteurs. Un jour le médecin en chef vint à son chevet.
« La guerre est finie pour vous, lui dit-il. Consolez-vous, vous avez un certain talent. Mon oncle dirige une école de peinture, je vous donnerai son adresse. »
Le soldat démobilisé se consacra à son art. Son trait s’affina, ses défauts de jeunesse disparurent. Il abandonna les nus et les paysages pour des thèmes plus personnels. Son talent trouva son aboutissement dans une œuvre maitrisée décrivant l’épisode de sa blessure, intitulée « le soldat blessé », terminée un an avant sa mort, à l’âge de 55 ans.
Peu après la fin de la seconde guerre mondiale, dans une galerie de l’avenue Montaigne, où les traces des bombardements étaient encore visibles, le tableau fut adjugé pour 257 000 francs. Le lendemain, l’acquéreur, la baronne Anne de Buc, invita chez elle un groupe d’amis. Elle était férue de peinture ; dans les vingt pièces de son hôtel particulier étaient exposées des toiles de grands maîtres de toutes les époques. Après leur avoir montré avec fierté les œuvres décorant les vastes salles donnant sur la rue, elle les conduisit, à travers un corridor orné de paysages de l’école classique, jusqu’à une petite pièce dont les fenêtres s’ouvraient sur un grand parc peuplé d’érables, de sycomores et de chênes centenaires. En ce début d’automne, les feuilles jonchant la pelouse et celles qui s’accrochaient encore aux branches prenaient des teintes allant de l’or pur au cuivre rouge, prodiguant au décor une touche de romantisme semblable à l’atmosphère qui imprègne certains tableaux de Constable, Turner ou Corot. Sur le mur du fond trônait sa nouvelle acquisition, mise en valeur par un cadre finement sculpté.
« Ne trouvez-vous pas qu’il est à sa place ici ? Dit-elle à l’assemblée qui la suivait. Jules avait d’abord pensé à un Derain ou un Vlaminck, ou un Picasso période rose. Je voyais plutôt un Klimt ou un Dufy. En finale, nous avons choisi celui-là, bien que sa cote ait monté avec le centenaire de l’Armistice. Je ne regrette pas mon choix, ce qui convenait le mieux au petit salon, c’était un Hitler. »

Sous le cèdre bleu

Son enfance eut la saveur de l’insouciance, l’odeur sucrée des tartes aux fruits, la clarté gaie des flammes qui dansaient dans la vaste cheminée. Elle résonna du bourdonnement des jours de fête, des jeux feutrés sur le palier, du crépitement des feuilles d’automne lancées par brassées, qui s’envolaient et retombaient en papillons mordorés. La vie au château s’écoulait en vase clos, au rythme des naissances et des saisons. Adèle grandissait avec ses frères et sœurs, sans que le monde extérieur ne vînt troubler leurs jeux.

Son adolescence eut la saveur sure des pommes mûres, l’odeur rance de la bienséance, le goût amer d’une vie austère. Adèle apprenait le carcan des jeunes filles de son rang, l’ennui des après-midi gris, la vie amidonnée de la bonne société. « Pourquoi laisse-t-on les enfants courir en tous sens, si l’on doit les brider plus tard ? » écrivit-elle dans son journal intime. « J’aurais préféré ne pas avoir connu le parfum de la liberté, pour ne pas devoir y renoncer. »

Et puis la guerre éclata. La vie se fendilla, comme un fruit véreux et, pour la première fois, l’enceinte du château vacilla. Les frères et les cousins d’Adèle partirent au front. Les saisons n’avaient plus d’importance, les feuilles mortes pourrissaient, on vivait au rythme du courrier, des nouvelles des tranchées. La mort s’engouffrait par les lézardes et les fissures. Un jour, le château fut réquisitionné et les blessés affluèrent. Le grand salon, la salle de réception, la bibliothèque furent transformés en dortoir, en salle de soin, en lieu de convalescence. Adèle troqua sa robe brodée pour une blouse et un tablier. Elle soigna, pansa, calma, rassura, apaisa, soulagea, réconforta, donna à manger et à boire. Elle mit toute son énergie au service de sa patrie. Tandis que les hommes autour d’elle luttaient contre la mort, elle trouva un sens à son existence. La guerre la libéra de la vie codée et empesée qui la maintenait prisonnière. Elle s’occupait des blessés avec douceur et conviction, et ne comptait pas ses heures. Elle ne craignait ni le sang ni l’épuisement. Elle avait trouvé sa vocation... Parfois, lorsqu’elle avait un peu de répit, elle s’éloignait dans le parc pour rejoindre son banc préféré et s’épancher dans ses carnets secrets, non loin d’un cèdre bleu dont l’ombre des ramures s’étirait jusqu’à l’assise de bois gris.

Audrey vient parfois s’asseoir à l’endroit où son arrière-grand-mère aimait donner libre cours à ses pensées et les recueillir dans des cahiers, que la jeune femme se plaît à lire et à relire. Le cèdre bleu se déploie à présent bien au-delà du banc. Le château est devenu un musée et le parc, un jardin public. Le sanctuaire d’Adèle est ouvert à tous mais c’est la présence de son aïeule qu’Audrey perçoit dans le bruissement de l’été, le balancement lent des branches du vieil arbre, le tourbillon des feuilles d’automne. Son parcours n’est guère différent de celui d’Adèle : Audrey est infirmière. Depuis deux ans, elle travaille aux urgences mais aujourd’hui, elle va donner un souffle nouveau à sa carrière. Alors, avant de partir, elle est venue chercher la protection du cèdre bleu qui, depuis de nombreuses années, lui offre son ombre ainsi que l’apaisement dont elle a besoin aux moments charnières de son existence. Le souvenir et l’exemple de cette aïeule qu’elle admire tant lui donnent force et foi : elle s’apprête à rejoindre un pays en guerre pour une mission humanitaire...



Eux, qui aimèrent la guerre

Eux. Soldatesque à matricule illisible et officiers dégradés qui filent, caracolent et se glissent. Mon corps-territoire, bientôt leur conquête... Lorsque je m'éveille puis conte ces présences insoupçonnées en ma chambre, on me répond phobie et fragilité nerveuse. Je montre mes bras et jambes, sur la peau desquels suintent des traces venant d'eux. La médecine avancée de 2018 décrète que je m'inflige ces blessures. Il vaut mieux pour moi mentir. Je rassure en affirmant avoir rêvé, je vais aller mieux. Mentir... car eux ne sont pas partis ; là-bas aussi ils s'incrustaient. Je devine par où ils filtrent jusqu'à moi depuis leur passé. Par les murs de ma chambre, sur lesquels j'ai dessiné, étudiant en Histoire passionné d'une époque, une tranchée de la Grande Guerre. Tout y est : paille, remblais, claies, poutres, sacs de sable. Eux aussi, invisibles et inaudibles. Sauf pour et par moi. Ai-je ouvert une brèche temporelle, qui les appelle ?
Quand je ferme les yeux...

… Là-bas. Ils étaient présents dès 14. Je les suis, frénétique agilité. Ils racontent... L'exil des villages morts puis... « L'odeur des vivres nous allécha, ce gaspillage ! Renifler la tranchée. Un trou de boue, œil de cerbère et attente mortifère pour les autres, mais éden ludique pour nous, plaisante architecture étagée, douillette cachette. Oh, baiser en folie, croître et engraisser comme jamais auparavant nous ne l'avions pu ! Nous, qui nous déplacions en nappes mouvantes. Nous, bataillons à cause desquels, petits soldats épuisés par nos cris sombraient en folie. Nous souffrions parfois, crevions en masse lors des bombardements, brûlions vifs, gazés. Nous nous accrochâmes toutefois à la terre promise, marasme et crasse pour drapeau et devise.
Merci, hommes chéris, nos amours tout miel, merci pour le goût suret de vos cadavres. Comme nous courûmes, défoncés à votre viande, courûmes dans les cimetières éventrés par les obus, dans le no man's land devenu notre patrie à violenter et partout où gisaient vos non-enterrés ! Gondolés de joie, nous dînions de vos chairs, dépouillant jusqu'à l'os, nous gobergeant dans vos charognes comme nous aurions festoyé sous un dais de graisse et bidoche. Ah, beaux salauds, comme vous nous fîtes bander ! »

Ils sont là, je les vois, mai 1916, Verdun... « Orgie d'agonisants ! Nous choisissions d'aller boire, en pousse-café gourmet, dans les plaies des plus braillards, des moins dociles. Et ces cons d'infirmiers qui croyaient nous écarter à coups de bâton ! »

Eux encore, et moi qui tremble dans mon lit...
…Décembre 1917, froid « La neige recouvrait nos vivres. Disette. Alors nous nous invitâmes par milliers dans vos logis de guerre. Installés à demeure, nous étions inexpugnables. Cohorte migrante, fantasme de dictateurs : nous vous prenions tout : espace, ressources ; grignotions musettes, vêtements, chaussures, vos nez, doigts, oreilles, attaquions puis mangions chiens et chats. Vous ne pouviez rien, nous étions là. Si ce jeu de bruit et fureur que vous aviez inventé avait duré, nous aurions formé l'armée victorieuse et aujourd'hui ce serait vous qui dégueuleriez nos chimies dans les laboratoires ! »

J'émerge du sommeil : « Ils sont sur moi ! Ils me dévorent ! » Les bras des miens, aussitôt en réconfort. « Mais non, me soufflent-ils. Tu as fait un cauchemar, ils ne sont pas ici. » Oh mon Dieu, ils ne les voient pas...
Sur la tranchée de mon mur, leurs yeux rouges, comme un planisphère.
Les rats sont le monde.


François

Neuf millions et demi de morts, plus de vingt et un millions de blessés, des familles disloquées à jamais, une jeunesse brisée pour la vie, des gueules cassées qui n’ont pas fini de hanter notre conscience.
Paul referme l’encyclopédie consacrée à la grande guerre. Il n’a rien appris qu’il ne connaisse déjà.
Il se lève et va chercher la photo de François, son grand-père. Une photo sépia aux tons éclaircis par les ans. Dans le cadre, un homme en gabardine militaire semble le regarder. La photo date de 1917. Déjà trois ans que ce grand-père se coltinait avec la mort, la mitraille, les obus, la boue, les gaz, la dysenterie, les poux. Sans oublier la trouille.
Il était revenu en permission. Avait traversé le village à pied sans que personne le reconnaisse. Amaigri, vieilli de trente ans, les traits creusés, marqués. Et les yeux. Seule Hortense, sa femme, l’avait reconnu. Elle s’était jetée dans ses bras pour y pleurer longuement. Ensuite elle l’avait couvert de baisers. Cette scène on l’a tant racontée à Paul qu’il lui semble l’avoir vécue. Ensuite tous deux s’étaient enfermés dans leur chambre pour s’aimer. Ils avaient conçu Henri, qui plus tard deviendrait le père de Paul. Sa permission achevée, François était parti sans se retourner. Sans un dernier regard pour son village.
Et n’était jamais revenu.
Mort au Champ d’Honneur, avaient annoncé les gendarmes. Mort le 10 novembre 1918, en tentant de traverser la Meuse avec son régiment. Son corps n’a jamais été retrouvé. Sans doute emporté par les flots tumultueux.
Ce portait, Paul l’a toujours vu. Il trônait sur le buffet d’Hortense, à côté d’un vase où sa grand-mère déposait des fleurs coupées en toutes saisons. Puis, à son décès, il avait trouvé place dans l’appartement familial. Et aujourd’hui, c’est à lui, Paul, qu’il revient de veiller sur le portrait jauni. Souvent il s’arrête devant le cadre et regarde François. Imagine sa vie si… Il scrute les moindres détails de sa peau tavelée, ses épaules fières, sa bouche qui avait su aimer. Et ses yeux.
Après la mort de François rien ne fut plus jamais pareil. L’intolérable de son destin à quelques heures de la fin du conflit et la bêtise crasse des galonnés qui sacrifiaient leurs soldats sans états d’âme, firent naître dans les cœurs de sa descendance un farouche sentiment antimilitariste et pacifiste. Henri, son fils qu’il n’a jamais bercé, milita farouchement à la fin des années trente en faveur de la paix. Avec l’insuccès que l’on sait. Paul déserta pour ne pas partir en Algérie, pendant ce que le gouvernement appelait pudiquement « les événements. »
Quand Maxence, son fils, avait obtenu son statut d’objecteur de conscience, il avait ouvert une bouteille de Champagne millésimé pour fêter l’événement.
Et puis il y a Manon. Manon et son joli minois. Sa nièce. Sa préférée. Manon, fâchée depuis deux ans avec ses parents, venue trouver réconfort auprès de son oncle. Sa petite Manon…
Elle est nerveuse ce matin. Un peu stressée peut-être. On le serait à moins.
Son sac, énorme, est bouclé depuis la veille.
Depuis l’entrée, elle interpelle Paul :
— Tonton ! On y va ? Tu as promis !
Paul se retourne. C’est vrai, il avait promis. Promis de l’accompagner à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Manon a passé le concours avec brio. Elle veut accomplir son rêve. Devenir officier.
Avant d’accompagner sa nièce vers son avenir militaire, Paul jette un dernier regard au portrait de François.
Il referme la porte en espérant que le portrait ne se mette pas à pleurer.

Le « Summie »

Aussi loin qu'on pouvait voir, l'océan démonté rejetait ses baquets d'eau en lames épaisses, fouettant furieusement les rochers, finissant leur élan en gerbes d'écume, abattues avec fracas dans un déluge d'eau de mer glacée, glaciale et stochastique. Brassée par le vent d'ouest et les tourbillons du large, l'eau, dans une mouvance déchaînée, avançait inexorablement vers le ponton de bois qui marquait l'entrée du port. Une barre d'ardoise plombait le ciel, vaste et tumultueux. La couleur de l'horizon se fondait à l'océan, enchaînés ensemble dans la même nuance, un gris-bleu, sombre et délétère, un gris-bleu de tempête qui grondait comme l'orage, faisait s'entrechoquer les drisses autour des mâts des bateaux. Les cris aigus des sternes fuyant vers les terres ajoutaient une note lugubre à ce tableau d'apocalypse.
Sûrement la mort devait ressembler à cela.

Kid Brady errait quelque part.
Mais il n'y avait rien à voir et espérer encore était vain.

Kid Brady et son visage d'enfant trop mûr, la mèche gaillarde de son front, et puis surtout, Kid Brady et ses fous-rires, sa manière de prononcer son prénom, comme s'il s'y attardait avec délice, mouillant le « l », étirant le « i », faisant sonner le « t » entre ses dents, tout cela... Tout cela crevait son cœur.

Ce jeune garçon, né en Floride, débarqué à Saint-Nazaire en juin 1917 - une poche stratégique qui permettait le débarquement américain des summies de l'American Expeditionary Force - ce jeune garçon se serait-il porté volontaire aussi aisément s'il avait su que son destin se jouerait là ? Dans une anse militaire battue par la pluie ?
Et qui aurait prédit qu'il s'éprendrait d'une jeune fille, un peu sauvage, un peu secrète, ravie au premier regard, éprise dès le premier mot ? La guerre finie, ils partiraient ensemble, chez lui. Les terres plates, les marais des paludiers, le ciel plombé d'un gris d'averse, les gens du village, leur sottise, le port étriqué et ses chalutiers miséreux, la pauvreté qui s'égrenait dans la ville atlantique... On aurait quitté tout cela.
Et les matins n'auraient ressemblé à aucun de ceux qu'on vivait ici, dans l'humidité et le froid, à manger du poisson et espérer une autre vie.

Mais la mer faisait peur. Il fallut bien rentrer à la maison.

Sa mère et Marie-Huguette, la servante, attifées de leurs vêtements noirs, se coiffaient d'un chapeau, dans l'entrée.
-Viens-tu ma fille ? demanda madame Caudureau..
- Non, maman, répondit Elisabeth.
Madame Caudureau soupira, Marie-Huguette baissa la tête.
- Tu ne gagnes rien à renier ta foi, ma fille. Si tu n'honores plus notre Seigneur, qui t'honorera ?
Quelle importance ? Elisabeth se tut, la main fermée sur le bleuet qui s'écrasait dans sa poche. La détresse et la colère tempêtaient dans son cœur.
Madame Caudureau soupira encore.
- Soit. Allonge-toi près du feu. Nous dînerons à notre retour. Marie-Huguette a déjà tout préparé.

Madame Caudureau fit signe à sa domestique qu'elle était prête. Les Vêpres sonnaient à six heures, en novembre. Novembre 1918. L'armée allemande avait enfin capitulé et l'armistice avait été décrété depuis quelques jours. Mais les femmes étaient veuves.

Elisabeth s'étendit sur le sofa. Le feu crépitait.
Un coup de pied dans son ventre dissipa un moment son chagrin.
Kid Brady errait dans les limbes, dissous dans l'univers, au fond d'un grand trou, quelque part en terre d'Argonne, au nord-est de la France.
Mais Kid Brady Junior jouait du tambour. Et il faudrait bien en faire un homme.


La cape et l'épée

Ce samedi-là, je rentrai de l'école tout guilleret : le 11 novembre, jour férié, étant un mardi, on faisait le pont. Trois jours de liberté s'offraient à moi !

Le matin, en pénétrant dans la salle de classe, je découvris cette phrase mystérieuse inscrite au tableau : Lundi 11 novembre 1918 - Signature de l'Armistice, sous la date : Samedi 8 novembre 1958.
L'instituteur expliqua qu'exceptionnellement, au lieu de la traditionnelle phrase de morale par laquelle commençaient invariablement nos journées, nous aurions une leçon d'histoire en rapport avec l'actualité. Il nous fallut d'abord en copier le titre à l'encre bleu-noir dans notre cahier du jour. Les 42 écoliers s'appliquèrent, dans un silence quasi-religieux, à tracer les lettres de leur plus belle écriture penchée, ornée de pleins et de déliés, en essayant de ne pas faire de tache. Puis le maître parla de la guerre, qu'il qualifia de "Grande", dont on célébrait la fin, 40 années plus tard.

En poussant la porte de notre maison, une odeur inhabituelle de tabac titilla mes narines. Je jetai mon cartable à terre, ôtai ma pèlerine et mon béret avant de me précipiter dans la cuisine où je découvris Papa et Pépé sirotant un verre de rouge.
- Comme tu as encore grandi, gamin !
Je sautai au cou de Pépé.
- Quelle belle surprise de te voir ici !
- Ton père est allé me cueillir à la gare tout à l'heure. Regarde ce que j'ai apporté.
Il déballa un paquet étroit et long posé à ses côtés et en sortit une épée.
C'était la mienne, quand j'étais maréchal des logis dans l'artillerie. Je la gardais pour me défendre au cas où un cambrioleur pénétrerait chez moi la nuit, mais je préfère la donner à tes parents.
- T'avais pas de fusil ?
Pépé sourit.
- Un soldat démobilisé ne conserve pas son fusil. Et l'arme d'un artilleur, c'est un canon !

Le lendemain, dimanche, nous allâmes à Verdun. Pépé voulait revoir l'endroit où ce "foutu obus boche" l'avait blessé d'un éclat dans l'épaule droite. Papa gara la 4 CV sur le bord de la route, devant un panneau FLEURY-DEVANT-DOUAUMONT. Mais il n'y avait pas de maisons, juste des trous pleins d'eau et des bosses. Nous nous dirigeâmes vers une petite chapelle. Pépé, livide, ôta sa casquette, la tritura entre ses mains. Ses lèvres tremblaient et une larme perla à ses yeux.
- Je ne reconnais rien ! Ici, début 1916, se trouvait un village entouré de champs. Les épicéas et broussailles cachent la colline, de l'autre côté du ravin, là d'où a tiré le canon responsable de ma blessure.
Je compris alors la réalité de la leçon d'histoire de la veille.

***

Mon fils est venu nous aider à déménager. Une camionnette suffit pour charger ce que nous emportons. Nous avons décidé, avec mon épouse, de finir nos jours dans une résidence pour seniors, à proximité de nos enfants. Il a fallu faire le tri de ce que nous pouvions conserver. Le choix a été difficile, tant notre maison était encombrée, de la cave au grenier, de choses dont certaines étaient lourdes de souvenirs.
Alors que nous claquons les portes du véhicule, les cloches de l'église se mettent à vibrer. Il est 11 heures, ce dimanche 11 novembre 2018.

Ma voix chevrote au moment où je m'adresse à mon garçon, lui tendant deux objets :
- Tiens, fiston, je te donne l'épée de ton arrière-grand-père et la cape que je portais quand nous sommes allés avec lui en pèlerinage à Verdun, un certain dimanche glacial de 1958.

J'ai conservé en secret mon "Cahier du jour" du CM2.
_________________
Il vaut mieux qu'il pleuve aujourd'hui qu'un jour où il fait beau. Pierre Dac
Revenir en haut
Publicité






MessagePosté le: Jeu 15 Nov - 08:12 (2018)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> NOS JEUX D'ECRITURE -> Jeu 162 Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | creer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com