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Les textes du jeu 161

 
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MamLéa
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 09:46 (2018)    Sujet du message: Les textes du jeu 161 Répondre en citant

LE JUSTICIER

« Tu n'iras pas au cinéma demain! » Cédric se dirigea vers le fond du jardin,grimpa dans le chêne et chercha refuge dans la cabane que son père lui avait construite. Sa mère le rendait coupable de toutes les bêtises commises, alors que c'était son frère, Daniel, de quatre ans plus jeune que lui, le fautif. « On » le condamnait sans l'écouter. Ah ! S'il le pouvait,il revêtirait l'habit de Zorro et, impitoyable, balafrerait le front de sa mère d'un geste vengeur ; celui de Daniel aussi...ce lâche qui le laissait accuser à sa place. Il n'y en avait que pour son frère, ce petit saint, cette poule mouillée, toujours prêt à pleurnicher dans les jupes maternelles. Tout allait mal depuis qu'il était né celui-là ! « Cédric , viens déjeuner. » Il descendit l'échelle en bois et prit place à table. "T'es-tu lavé les mains ? » Sans mot dire, il se leva et disparut dans la salle de bain. Il entendit Daniel qui disait fièrement : « Moi, je me les suis lavées. » Alors, il déballa la série de gros mots qui lui servaient de soupape de sécurité « merde, con, chiottes, salaud, putain » et se sentit mieux.
Le soir, dans sa chambre, sur une feuille blanche, il inscrivit « Daniel le morveux, le péteux, le menteur, le pot de colle,le bébé, le chouchou à sa maman ». Il dessina un enfant au sourire ébréché, tremblant devant Zorro qui brandissait son épée. A ce moment ,sa mère pénétra dans la chambre et découvrit la feuille, cria que c'était une honte, que son père serait mis au courant, qu'il ne pouvait avoir un frère plus gentil que Daniel. Et son père le menaça de l'internat s'il ne changeait pas d'attitude. Un rictus aux lèvres, frappé de mutisme, Cédric ne pipait mot. Il dîna avec la famille et déclara qu'il ne prendrait pas la rituelle tisane qu'ils buvaient tous après le repas. Alors que la verveine infusait dans le grand pot de faience, sa mère quitta la cuisine ; aussitôt, il s'y faufila. Il chercha fiévreusement un sachet qu'il savait être dans une cachette du placard. Enfin, il le découvrit, en versa le contenu dans le pot de tisane, remua le liquide pour bien mélanger. Personne ne s'apercevrait du changement de goût, chacun sucrant abondamment le breuvage. Il observa Daniel et ses parents le buvant sans manifester de signe particulier. Que faire du sachet vide ? Il ne pouvait le glisser dans la poubelle et risquer qu'on le découvre, il le mit dans sa poche.
Dans la nuit, il fut réveillé par des allées et venues, des gémissements : « on » faisait la queue aux toilettes en se tenant le ventre. Il s'y dirigea aussi en pleurnichant, prenant bien garde qu'on ne découvre qu'il simulait. Le médecin, appelé de toute urgence, diagnostiqua de fortes coliques, sans doute provoquées par un aliment douteux, coupable de ce dérèglement intestinal. Inquiet des regards soupçonneux que sa mère lui lançait, il s'appliqua de plus belle à jouer la comédie, sans trop d'exagération cependant. Il pensait au sachet vide qui se trouvait encore dans la poche de son pantalon. Obligé d'avaler le médicament anti-diarrhéïque qu'avait prescrit le médecin, il souffrit de constipation pendant une semaine. Le sachet criminel avait disparu dans la benne à ordures. Tout rentra dans l'ordre et quand, quelques jours plus tard,lassé des reproches constants dont sa femme lui avait fait part, son père se décida à le mettre dans un internat, il emporta son secret avec lui, se réjouissant encore du tour qu'il avait joué à sa famille.
_______________________

Chansonnette

Chut, je suis une cachottière,
Car je possède un doux secret
Confié à mon journal intime.
Un pouvoir magique étonnant
Qui franchement à rien ne rime.

À l'aube de l'adolescence,
Le hasard m'a fait découvrir
Pour la première fois ce don.
Maintenant que je suis adulte
Il est loin d'être à l'abandon.

Je m'emploie le soir en cachette,
Je jouis d'une adresse appréciable
Seule face à mon grand mirroir.
Satisfaite j'irai ensuite
M'endormir telle un petit loir.

Quand dehors je vois des passants,
Aucun ne pourrait se douter
De ce qu'experte je sais faire.
Ce serait mensonge de dire
Que je n'en suis pas un peu fière.

Je puis sans honte l'avouer,
Ce n'est pas ce qu'on voudrait croire,
Oui, je sais très bien remuer
Comme une gentille souris
Allègrement mon bout du nez.

_______________________

EN ES-TU ?


Cosme est maître tailleur. Il compte des nobles parmi ses clients.
Ce soir, Anne, son épouse, le presse de lui montrer un ouvrage façonné à la mode espagnole, mais l’artisan, morose, se renfrogne. Il pense à la milice bourgeoise réunie chez Denis, le barbier. Le groupe doit deviser sur les singulières festivités qui se préparent.
Dès que, dans la rue, les ombres s’allongent, Cosme ferme son échoppe, clôt les volets de son logement et trouve un prétexte pour envoyer Jeannot, l’apprenti, gîter dans les faubourgs.
— Point d’appétit. Point de bonne humeur. Au lit en même temps que les poules. Quelle misère te tracasse ? s’inquiète Anne.
— Tu le sauras assez tôt.
L’épouse peste. Le mari ignore. Lorsqu’enfin elle s’endort, les cloches des églises de la ville se mettent à carillonner et une étrange effervescence faite de claquements de sabots, de bruits de pas pressés, de sons étouffés se répand dans le quartier.
Anne allume une chandelle, se précipite vers une croisée. Il la saisit par la taille. La curiosité la pousse à désobéir, elle se débat avec force.
— Es-tu fou ? Quel mensonge tais-tu ?
— Cette nuit appartient aux loups. J’ai quand même accroché une croix blanche à notre porte...
— ???
Elle réfléchit et se souvient avoir entendu parler d’un complot fomenté par ces étrangers venus festoyer pour le mariage de Marguerite de Valois avec Henri de Navarre, le prince qui sent l’ail.
— Des assassinats ?
— Une chasse aux hérétiques.
L’obscurité enveloppe maintenant la cité, mais pas une âme ne trouve le repos. Partout, on hurle, viole, égorge, brûle les impies, pille et incendie les demeures huguenotes, dresse des gibets. Les mécréants vont regretter leur conspiration.
Sophie se blottit contre sa mère.
Soudain, on toque à la porte de la boutique. Cosme entrebâille un volet, une fenêtre.
— Livre-nous Jeannot ! clament le barbier et quatre miliciens.
— Il n’est pas ici.
— Faut s’en assurer !
L’artisan gagne le rez-de-chaussée.
La bande armée investit chaque pièce. Les brutes ivres fulminent, malmènent Cosme qui ne résiste pas.
Anne s’est contentée d’écouter l’altercation. Stupéfiée, elle peine à saisir la démence meurtrière de ces hommes. Elle scrute aussi son époux : comment a-t-il pu vendre aussi aisément la peau du garçon pris sous son aile ?
Cosme, lui, sent le poids qui étreignait sa poitrine s’alléger.
Dehors le tumulte s’essouffle. Commencent à résonner les grincements des essieux des charrettes à bras ; à travers le cimetière qu’est devenu Paris, le temps de charrier les morts vient.
Quand des cailloux sont jetés contre la façade, Cosme se raidit encore.
— Pitié ! supplie une voix familière.
Cette fois, Anne exhorte son mari à ne pas rester les bras ballants. Le couard hésite. Sophie, elle, ne tergiverse pas. Ses parents comprennent trop tard. L’enfant dévale les marches avec une dextérité surprenante. Elle se hisse sur la pointe des pieds, déverrouille l’issue et découvre au milieu des pavés couverts de membres éparpillés, d’entrailles dévorées par les animaux, Denis et sa bande frappant Jeannot, pantin désarticulé. Des jurons obscènes ponctuent les coups.
Le barbier se tourne vers Cosme qui emporte la petite, prise de mutisme, à l’intérieur. Le milicien esquisse un sourire perfide, tend une pique.
— Es-tu des nôtres ?
Cosme confie sa fille à Anne. Ses semelles collent aux excréments et au sang qui coagule déjà. Puis, devant le regard révulsé de sa femme, l’artisan ravale sa honte et plante l’arme dans le ventre de son ancien protégé.

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LE SECRET D’EMMA

Alors que la fête du village battait son plein, Emma quitta brusquement la table et courut vers la sortie. Lucie, qui était assise en face d’elle et avait remarqué son trouble, la suivit à distance, intriguée par le comportement de son amie. Après une discrète poursuite à travers les ruelles encaissées du vieux quartier, elle la vit sur la place de l’église. Emma, debout sur le parvis, les bras ballants, l’air effondré, fixait le portail et ne remarqua pas sa présence. Lucie courut vers Emma et lui saisit le poignet. Elle se retourna, son visage était inondé de larmes. Les flonflons de l’orchestre leur parvenaient atténués, le ciel était rempli d’étoiles, une brise fraiche venant de la rivière caressait leurs cheveux. Emma se calma. « Qu’est-ce que tu fais là ? » dit-elle à son amie.
« J’allais pas te laisser dans cet état. Dis-moi ce qui ne va pas.
- Je peux pas, si tu savais comme j’ai honte !
- Allons, reprends-toi. Que s’est-il passé ? Tu semblais pourtant joyeuse en arrivant.
- Oui, je faisais bonne figure, mais ce n’était que de la dissimulation.
- Bon, libère-toi ! Raconte-moi tout.
- D’accord, mais tu me jures que ça restera entre nous.
- Pour qui tu me prends ? Bien sûr que je n’en dirai rien à personne. Juré craché ! »

Lucie conclut son serment en envoyant vers le sol un grand jet de salive. Emma, d’une voix chevrotante entrecoupée de sanglots la mit dans la confidence.
« Eh ben ça alors ! S’exclama Lucie. Si je m’attendais à ça ! Et pourquoi t’es-tu enfuie ?
- C’est quand David a fait cette réflexion stupide ; pendant un moment, j’ai cru qu’il savait.
- Mais c’est impossible, il était à Paris quand…
- Oui, t’as raison. Personne n’est au courant. Imagine, si mes parents l’apprenaient. Ou Sébastien, ou oncle Paul, ou David…
- Bon, c’est pas si grave en fait, tout le monde peut avoir un moment d’égarement…
- Que tu dis ! Crois-moi je préférerais être tombée enceinte, ou, ou je ne sais pas, moi, être lesbienne.
- A la vérité, c’est du sérieux. L’important, c’est que rien ne fuite. Si tu tiens bien ta langue ça n’aura que des conséquences mineures. T’as bien détruit le… le truc ?
- Oui, et j’ai pris mes précautions pour que personne ne voit le…
- Alors tout va bien. Ne pleure plus, je suis avec toi.
- Merci, tu es ma meilleure amie.
Emma enlaça Lucie et déposa un baiser sur sa joue. Elles se quittèrent en souriant.

Le lendemain Lucie entra dans la pharmacie. La boutique était déserte, Seule Aude, l’employée, s’y trouvait.
« Emma paraissait bizarre hier soir, dit-elle. Tu sais ce qu’elle a ?
- Je sais pas. Tu as reçu cette pommade que j’ai commandée ?
- Oui, je vais te la chercher. Tu sais, elle m’inquiète, Emma. Un problème sentimental ?
- Non ; enfin, je ne pense pas.
- Alors une histoire de fric ? Une maladie ?
- Rien de tout ça. Et d’ailleurs, comment veux-tu que je le sache ? Oh, et puis flûte ! Je te le dis, mais promets-moi que ça ne sortira pas d’ici.
- Je suis une tombe ! Motus et bouche cousue ! Juré craché !
- Alors voilà :… »

Trois jours plus tard, tout le village était au courant. Seule Emma ne participait pas aux conversations dont elle était l’objet. On lui souriait en la croisant sur le trottoir pour juste après rejoindre en cachette un groupe qui s’entretenait avec passion de l’unique sujet à la mode. La rumeur s’étendit très vite aux villages voisins, au canton, puis à toute la région. Tout le monde connaissait le secret d’Emma.

Mais au fait, quel secret ?

Vous ne pensez quand même pas que je vais vous le dire.

C’est un secret !
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Comme le nez au milieu de la figure

- Mon pauvre Édouard, vous vous êtes encore pris les pieds dans l'tapis !
Adélaïde tamponnait énergiquement le nez tuméfié de son époux avec une lotion à l'arnica de sa composition.
Le Comte Édouard du Rougenet de Lacave et la Comtesse Adélaïde passaient des jours tranquilles dans leur manoir perdu dans l'Aubrac. La bâtisse avait eu ses heures de gloire, mais accusait, comme en témoignaient quelques lézardes et tuiles envolées, le poids de trop nombreuses années de vaches maigres.
Adélaïde déplorait le fait qu'Édouard se relève chaque nuit. Il avait beau le faire le plus discrètement possible, elle s'éveillait inévitablement.
- Vous devriez faire un examen de votre prostate ! lui reprochait-elle régulièrement, davantage dans l'espoir de protéger son sommeil que par soucis de la santé de son compagnon.
Conseil que ne suivait pas le vieil homme, surtout par honte de devoir montrer à un roturier la partie noble de son individu.
- Je n'ai pas du tout envie que n'importe quel quidam se permette de me faire un toucher rectal.

***

Dans les sous-sols profonds d'une forteresse, deux silhouettes sont éclairées par la lueur vacillante d'une bougie. Assis de part et d'autre d'un vieux foudre de chêne, ils dégustent, dans d'élégantes coupes en cristal de Baccarat, le dernier Château Latour 1936 des réserves.
- En voilà encore un que les Boches n'auront pas !
Ainsi s'exprime le plus petit des deux, vêtu d'une livrée sombre, se tenant raide au moment de lever son verre, tel un fantassin saluant son officier. Il avait savouré, les yeux fermés les deux premiers verres du rare breuvage dans un profond mutisme, mais celui-ci, le dernier pour cette nuit, lui délie la langue.
Le second personnage est un grand individu voûté. Il porte une longue liquette blanche et un ridicule bonnet de coton dont le but est la dissimulation de son crâne lisse, plutôt que sa protection contre le froid. On a sa fierté, quand on est châtelain ! Il approche son verre de celui de son vis-à-vis, exposant ainsi son visage à la pâle lumière.
- Santé !
- Oh ! Monsieur, que vous est-il arrivé ? s'écrie le petit homme apercevant le pansement qui couvre une partie du visage de son complice.
- Ma mémoire, mon pauvre ami ! Ma mémoire qui fout l'camp ! Figurez-vous qu'hier, en voulant rejoindre la couche conjugale, dans la demi-obscurité, je me suis trompé de passage, et j'ai foncé droit dans le mur ! Heureusement, Madame ne s'est pas rendu compte de la durée de mon absence. Elle a cru que j'avais glissé sur la peau d'ours qui nous fait office de descente de lit. Je crois qu'elle n'a même pas senti mon haleine chargée des fragrances de notre petit Gevrey-Chambertin d'hier.

***

Les prétendus besoins nocturnes d'Édouard du Rougenet de Lacave étaient un mensonge pour ne pas dévoiler à son épouse qu'il se rendait chaque nuit en cachette dans les caves du domaine pour partager avec Firmin, son fidèle domestique, quelques bouteilles de ses meilleurs crus millésimés. Des centaines de bouteilles poussiéreuses y étaient soigneusement conservées, mais puisque le couple ne recevait plus personne, le stock ne diminuait pas.
- Madame Adélaïde n'aime pas le vin. Elle préfère ingurgiter moult pisse-madame préparées avec les herbes qu'elle récolte elle-même sur les terres des environs. Elle m'interdit toute boisson alcoolisée, même, le soir, le doigt de whisky ou de Cognac qui faciliterait mon sommeil !

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L’Invasion

Chignon strict, imperméable beige ; elle portait une caisse en bois de cinquante sur trente centimètres. Elle m’a poussé pour entrer et m’a parlé d’une mission secrète. Je devais trouver une cachette à la caisse et aller, dimanche dès l’aube, la jeter dans le lac Sainte-Croix, après l’avoir lestée de la chaîne et du poids qu’elle sortit de son sac.
— Pourquoi moi ?
— Vous êtes inconnu, c’est un atout.
La femme a posé caisse et lest sur la table et a disparu.
L’aube pointait alors que je me garais sur le chemin menant au site.
La caisse était légère. Que pouvait-elle contenir ?
J’ai toujours des outils dans le coffre. Habitude du temps où je pilotais de vieilles guimbardes récalcitrantes.
Muni de tenailles je me mis à l’ouvrage et entrouvris une latte.
Une nuée de petits gnomes hideux, grimaçants et hurlants s’échappèrent. Qu’avais-je fait ? Je n’eus pas le temps d’y réfléchir, les immondes attachèrent mes deux souliers ensemble et je m’étalais au sol. Je fus soulevé, ils ligotèrent mes deux mains avec ma ceinture, ma chemise leur servit de bâillon. Ainsi ficelé ils me conduisirent au bord du lac.
Ils allaient m’y jeter quand celui qui devait être le chef les stoppa d’un geste. Je fus reposé et les affreux se dispersèrent.
Je me retrouvais bâillonné, ligoté, au bord du lac. Je réussi à libérer mes poignets, le reste fut un jeu d’enfant.
J’ai recloué la caisse et l’ai balancée dans le lac.
Je n’étais pas fier après avoir écouté les informations régionales. Dans les villages autour du lac des événements mystérieux avaient lieu depuis le matin. Des bancs marchaient, des poussettes roulaient seules, des chiens lévitaient… Sur Radio France Bleu la litanie des dépravations n’en finissait pas. Le journaliste avançait mille hypothèses : j’étais le seul à savoir.
Les incidents s’enchaînaient. Cocasses d’abord. Encre dans les bénitiers de l’église Saint-Jean, vers de terre dans les religieuses de la pâtisserie Duremou, clous de tapissiers répandus sur la départementale 25… Puis ils devinrent inquiétants. Panne d’électricité dans tout le canton, panne de réseau dans le même périmètre, canalisations d’eau rompues sans raison.
Lundi matin on sonna à ma porte. C’était la femme à l’imperméable, accompagnée d’un homme vêtu comme elle.
— Tout s’est bien passé ?
J’avais si honte, que je choisis le mensonge et la dissimulation.
— Très bien.
— Vous avez lesté la caisse ?
— Oui.
L’homme prit la parole :
— Vous ne l’avez pas ouverte ?
— Non.
La radio annonçait que six nouveaux nés venaient de disparaître de la maternité de Naroule.
L’homme continua :
— Il ne s’est rien passé ?
Le présentateur expliquait que de la layette venait d’être retrouvée sur un parking.
J’inspirai un grand coup.
— Je n’ai rien à dire.
Ils sont repartis sceptiques.
À la télévision j’ai vu les images d’un village dont les maisons s’écroulaient sans cause apparente.
Ils sont revenus le soir. J’avais éteint télévision et radio, fermé les volets, coupé mon portable. La femme portait une caisse semblable à celle que j’avais immergée.
— Nous avons trouvé un compromis !
Elle posa la caisse. Aussitôt l’imperméable pratiqua une ouverture. Les petits êtres se répandirent dans le salon, sautant sur les étagères, se balançant aux rideaux, courant sur les murs, lançant les bibelots, renversant les livres.
— Ils ont accepté de vivre ici.
La voix me manquait pour protester.
Ils sont partis.
J’ai fermé la porte.
Les lutins hurlaient un chant folklorique.
Je m’affalais sur une chaise.
Mon appartement était devenu un capharnaüm.

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Sous l'égide d'Arsène

Sa cachette à lui, c'était un recoin de cagettes. Le lierre, poussé on ne savait comment dans cette impasse, recouvrait d'un rideau les cageots, sous lesquels un amas de toiles plastifiées formait plis, alvéoles et gondolements, de quoi abriter des colonies de lemmings et lilliputiens. Lui se servait de ces creux pour y enfouir panoplie et trésors.
De nuit, il se faufilait là pour enfiler la panoplie.
Dans le sombre, il arpentait déguisé sa ville minime et endormie.
Il s'introduisait dans les jardins, dans les maisons. En ces lieux calmes, peu d'alarmes et des chiens ronflant, leurs crocs élimés ayant oublié la chiennerie au profit des douces panières. Alors il crochetait, entrait. Il se faisait silence et glissement sur les parquets. Il se croisait dans les miroirs et admirait son reflet : smoking, cape noire, haut-de-forme satiné et loup velouté « Je suis l'Arsène ou bien Fantômette ou alors Fantômas » souriait-il. Pendant que sans honte il visitait les lieux, il arrivait que le somnambule de service, accueillant, l'accompagnât et lui confiât : « C'est là que je cache mon argent. » Oh, le confondre, lui, avec un simple cambrioleur ! Il ne dérobait jamais d'argent. Sa quête, son Graal, consistaient en la recherche de l'objet adoré, celui dont la disparition rendrait fou d'angoisse son propriétaire. Cette exploration nécessitait du temps, une nuit entière souvent, à examiner, hésiter, être fin observateur puis dénicher l'amulette sacrée.
Il pénétrait dans des chambres où les justes dormaient de leur sommeil réputé. Svelte, il se penchait, félin sur les carcasses grasses et étalées, laides. Il soufflait aux visages son haleine froide dans l'air confiné de l'après-dîner. Les heureux ne s'éveillaient pas. Il furetait, une petite lampe à la main. Les tiroirs, boîtes et coffrets s'ouvraient à sa volonté. Protégé par la dissimulation du costume, il violait, longtemps, l'intimité d'hôtes s'ignorant tels.
Avant l'aube, il camouflait dans l'impasse au lierre le trésor des autres. Banalités : bague d'ancêtre, photo moisie, figurine, paquet de lettres, montre d'un aimé enfui...

Durant une semaine, il marchait dans l'ombre de la personne volée, la suivant, jouissant du ravage émotionnel qu'implique la perte d'un précieux. La victime ne savait pas qu'un Lupin non gentleman avait agi sous son toit. Le dépossédé pensait avoir lui-même égaré son bien et ne comprenait pas comment, se le pardonnait encore moins.
Il suivait l'éploré, allant jusqu'à le bousculer, s'excusant puis fixant le visage tendu par l'insomnie et les larmes. « Tu souffres ? avait-il envie de chuchoter. Tant mieux. C'est moi qui ai volé l'affreuse merde que tu pleures. Pourquoi ? Mais parce que je te hais, toi et tous ceux qui te ressemblent. Votre foutu bonheur à deux, trois ou quatre dans vos maisons, et que je ne possède pas, j'exècre l'envie qu'il me donne. Alors je vous enlève votre vénéré. Que vous ressentiez pour une fois ce que c'est que de ne pas avoir et de n'en plus respirer que saccadé, le ventre déchiré. » Mais il ne disait rien et se détournait. Il marchait, savourant d'être dans la foule celui qu'on ne soupçonnait pas d'imiter Arsène.
Une nuit, il se rendit dans l'impasse au lierre, farfouilla sous les toiles et ne trouva rien. Paniqué, il renversa sa cachette. Plus trace de son trésor mais un bout de papier sur lequel on lui disait : « Robin des Bois vous salue bien. »

_______________________

ÉQUATION


Levinsky lui demanda de regarder l'écran de son ordinateur. Son compte en banque s'afficha devant ses yeux. Bastien Vernaux, Crédit Mutuel, 000 657 890 56 A. C'était bien son numéro de compte. Mais ce qui était inhabituel, saisissant, vertigineux, c'était la somme affichée au crédit : 50 millions d'euros...
- Mais... je n’ai pas encore accepté votre contrat ! dit-il, déjà pris cependant d’un délire voluptueux.
- Certes. Juste une simulation pour vous montrer ce à quoi ressemblera votre compte bancaire, une fois le contrat réalisé.
- Combien de temps ?
- Disons sept jours.
- C’est peu.
- Le temps presse terriblement pour nous. À prendre ou à laisser, Vernaux.
Vernaux réfléchit. On ne lui avait jamais fait une telle offre.
-Que faut-il faire ? demanda-t-il.


Levinsky se détendit. Il avait mis le paquet, fallait dire.
Sa bedaine, qui crevait le haut de son pantalon, rebondit contre le bureau. Il rafraîchit ses tempes d’un mouchoir humide.
- Talmant, les Éditions. Vous connaissez ?
- Oui.
- Bien sûr ! Comment ne pas connaître Talmant, il inonde le marché du livre. Son PDG a mis au point une équation... très lucrative. Et secrète. Nous vous demandons de dérober ce secret.
- De l’espionnage ?
- Voilà.
- Que dois-je dérober ?
- Un papier. Un fichier d'ordinateur. Une puce électronique. Une potion. Que sais-je ? Infiltrez-vous chez Talmant. Sondez tous les bureaux. Liez-vous avec le personnel. Et ramenez-nous leur secret. Il doit être gardé, verrouillé, dans une cachette qu'il faut trouver.
- Soyez plus clair !

Levinsky hésita.
Ce n'était pas la première fois qu'il utilisait un tel procédé pour augmenter son chiffre d'affaires. Le commerce interlope de droits d'auteur, les faux écrivains, le négriat illégal... tout cela assurait un rendement utile aux bénéfices. Maintenant, avec l'invention de Talmant, il fallait passer à un autre degré de technologie. Vernaux était réputé pour être un as de l'informatique et de la violation système-réseau. Il paraît qu'il était écrivain aussi. Mais ça, personne ne le savait vraiment parce qu'on ne l'avait jamais lu.

- Le M.I.L, monsieur Vernaux ?
-Pardon ?
- L'équation de Talmant... Nous connaissons sa composante. Ingénieuse !... La Masse d'Inspiration Littéraire. La M.I.L est multipliée par le I.F.L (l'Indice de Fécondité Littéraire)et additionnée au G.C (Génie Créatif) puis divisée par le nombre d'exemplaires à éditer selon un lectorat ciblé par statistiques. Voilà ce qui produit l'excellent chiffre d'affaires des éditions Talmant. Vous comprenez ?
- Heu... Je pense.
- Très lucratif. Voilà. Nous, nous pouvons créer la même chose. Seulement, il nous manque la pièce essentielle : la dopamine.
- Dopamine ?
- Oui. Un neurotransmetteur mis au point par un chercheur. De chez Talmant, bien entendu. Un mercenaire de la Science qui s'est vendu au plus offrant. Aucune maison d'édition n'a les moyens de Talmant.
- Un neurotransmetteur ? Motivé par une molécule spéciale...? Un composant chimique ?
- Certainement. Un agrégat de produits volitifs destinés à la stimulation neurologique de l'écrivain.
- Êtes-vous sûr de ce que vous dites ?
- Comment ne pas en douter ! Ne trouvez -vous pas étrange que certains écrivains Talmant puissent publier cinq ouvrages par an ? Même Éric-Emmanuel Schmitt ne pourrait s'y tenir. C'est vraiment de la concurrence déloyale !


Vernaux sourit à l’argument fallacieux, un mensonge de vautour.
Après tout... Cinquante millions d’euros, c'était bien payé.
Et puis surtout... il la tenait son idée de roman : un vrai roman d’espionnage dont il serait le héros. Rien de tel que se confronter à la réalité pour écrire, c'était la meilleure inspiration. Vivre son histoire ! Cela faisait si longtemps qu’il ne parvenait pas à publier ses romans qu'il en avait honte.
Et puis aussi... Avec ce qu’il aurait dérobé : il aurait l'assurance d'écrire encore et peut-être mieux que tous les autres.

_______________________

Un goût de trahison

Ils sont restés secrets, préservés pour toujours,
Tous ces moments volés, nos rendez-vous d'amour…
J'allais te retrouver dès que tu m’appelais,
Oubliant en chemin, le mensonge et la crainte
D’être surpris, jugés, mais redoutant la plainte
Qui lézardait ta voix lorsque je te quittais…

Nous avions, l’un sans l’autre, organisé nos vies,
Connu des jours heureux, découvert des pays,
Aimé, rêvé, pleuré, vu grandir des enfants,
Réparé des jouets, égrené des comptines,
Remis sur nos « Teppaz », de vieux airs, en sourdine,
Pour enfin nous revoir, après plus de trente ans.

L'anse de tes bras durs me ceinturait la taille,
Et ta barbe très drue égratignait mon cou
Lorsque tu m'annonçais, le regard en bataille :
« J'ai préparé le feu dans la chambre, pour nous».

Nos mains s'étaient creusées, nos doigts s'étaient durcis ;
Nos fronts s'étaient ridés, nos jambes alourdies,
Mais nos cheveux brillaient, souples casques d'argent,
Et nos corps se tendaient, vibraient en s’accordant
Dans la chaude cachette à l'écart du village
Où nous nous abritions, éperdus et sauvages.

Nous vivions un bonheur au goût de trahison ;
Submergés de désir, nous perdions la raison...
Après l'amour, souvent, nous parlions des années
Qui nous avaient tenus l’un de l’autre éloignés.
J’écoutais tes serments doux comme des onguents
Qui caressaient ma peau pour effacer le temps…

Nous allions ramasser des noix dans le jardin,
Et, lorsque nous lavions nos mains tachées de sombre,
Des bulles d'arc-en-ciel retombaient sur le thym,
Et nos rires, sans honte, étincelaient dans l’ombre.

Bientôt, la nuit tombait , je devais m'en aller
Pour retrouver celui qui me croyait fidèle.
Ta femme t'attendait, tu retournais vers elle...
Nous nous serrions très fort, tristes de nous quitter ;
Jusqu’au dernier moment, tu retenais ma main
Et tu me répétais « Reviens, reviens demain... »

Je revenais toujours, me grisant des mots tendres
Qui coulaient de ta bouche en effleurant mes seins…
Hélas ! Je ne pourrai plus jamais les entendre:
Tu dors seul sous le marbre, à l’ombre d’un grand pin.

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Il faut ce secret taire !

Jusqu'à ce 15 octobre, je n'avais eu affaire qu'à des secrets d'enfants, sans importance, de ceux qui se répandent comme une traînée de poudre et se divulguent de bouche à oreille dans la cour de récréation. Lorsqu'on a douze ans, on considère qu'un secret le reste si on ne le partage qu'avec une seule personne à la fois !
Je ne pensais pas être confrontée un jour à un véritable secret et je peux l'avouer maintenant, j'aurais préféré ne pas vivre cette aventure.
Donc, je rentrai chez moi cet après-midi-là plus tôt que prévu, le professeur d'E.P.S étant absent, on avait eu quartier libre dès quinze heures. Sitôt arrivée, je balançai mon sac dans le couloir, j'allai me chercher un paquet de gâteaux, puis, au moment de m'effondrer dans le canapé, je perçus des bruits bizarres venant de l'étage. Mon coeur se mit à battre la breloque, j'imaginai aussitôt des voleurs en train de dérober les bijoux de ma mère. Ils m'avaient probablement entendue, ils allaient descendre et peut-être me tuer ? Tétanisée par la peur, je ne pensai même pas à trouver une cachette pour me dissimuler. Lorsque le supposé cambrioleur apparut, j'étais toujours au beau milieu du séjour. À mon grand soulagement, c'était seulement mon père. Il n'eut vraiment pas l'air ravi de me découvrir et m'apostropha vivement :
- Qu'est-ce que tu fais là à cette heure-ci ?
Je lui expliquai la raison de ma présence et j'allai lui retourner la question, lorsque j'aperçus, par l'entrebâillement de la porte mal refermée, une silhouette féminine inconnue passer rapidement.
- Qui est-ce ? demandai-je intriguée.
Papa se racla la gorge, se tordit la bouche, se gratta la tête et finalement me dit :
- Viens t'asseoir, je vais te livrer un secret. La dame que tu as entrevue est dans la police, elle travaille dans les services secrets et elle est venue se cacher ici durant quelques heures. Elle allait repartir lorsque tu es arrivée. Surtout, tu ne dois pas en toucher un mot à ta mère, car elle voudrait en savoir davantage et pourrait me mettre en danger ainsi que cette femme. Je sais que je peux te faire confiance, tu es ma petite fille chérie et je t'aime.
Fière de cette complicité, je l'assurai de mon mutisme.
Une semaine passa, cette histoire extraordinaire me tournait sans cesse dans le crâne et, puisque je ne pouvais en parler à maman, je finis par me confier à ma meilleure amie. Linda m'écouta avec intérêt. À la fin de mon récit, elle secoua la tête d'un air sceptique.
- À mon avis, ton paternel t'as roulé dans la farine et tu as gobé tous ses mensonges. Tu es super naïve. Je suis sûre qu'il était en train de s'envoyer en l'air avec la fille quand tu es arrivée et il a inventé un truc bien débile pour que tu ne dises rien à ta mère.
Je la regardai effarée, j'étais, en effet, très peu informée des choses de l'amour. Linda avait un an de plus, des sœurs aînées et donc des connaissances sur la nature humaine que je ne possédais pas.
Je ne voulus pas la croire, ce qu'elle affirmait était au-delà de ce que je pouvais accepter. Je me fâchai avec Linda.
Plusieurs mois plus tard, mes parents divorcèrent.
Lorsque je rendis visite à papa, je fis la connaissance d'une jeune fille qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à la silhouette aperçue ce 15 octobre fatidique. C'était la secrétaire de mon père. Histoire banale d'adultère, plus aucun secret là-dedans.
Je me réconciliai avec mon amie.
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“Il écrit si bien qu'il me donne envie de rendre ma plume à la première oie qui passe.”
Fred Allen
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MessagePosté le: Lun 29 Oct - 09:46 (2018)    Sujet du message: Publicité

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