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Les textes du jeu 159

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mer 19 Sep - 19:45 (2018)    Sujet du message: Les textes du jeu 159 Répondre en citant

Chanson loufoque

J’aim’pas les homm’s qui vont souvent
Pêcher la truite ou l’éperlan,
Qui allum’nt toujours leurs gitanes
Avec des briquets au propane
Et dis’nt cette phrase insensée
En prenant un air guilleret:
« On a toujours b’soin d’un pavé ! »
Comme s’ils pensaient au mois de mai.

J’aim’bien les homm’s qui dans’nt le rock
Le paso-doble et le tango
Quand l’accordéon leur donn’chaud
Dans un’ guinguette au bord de l’eau
Et qu’ils mett’nt des parol’s loufoques
Sur des airs de Luis Mariano
« Il faudra les r’paver bientôôôt
Toutes les rues de Mexicooo... »

J’aim’ pas les hommes qui bricolent ,
Les maladroits de la chignolle :
Ils scient des planch’s et des bardeaux
Pour faire un abri à vélos
Qui s’écroulera sur leur dos
Et leur fera jurer bien haut :
« J’aurais eu besoin d’un pavé
Pour réussir à tout caler ! »

Mon homme, il est pas très malin :
Il voulait s’ marier en grand’pompe
Alors il a d’mandé ma main.
Il se dout’pas que je le trompe
Avec notre voisin Léon,
Qui joue si bien d’l’accordéon:
Un gros pavé dans not’jardin...
C’est sûr que j’en avais besoin.

En attendant Dorothy

« Merde, il m'en manque deux ! » Le cantonnier n'en revenait pas. Deux briques faisaient défaut pour terminer la route. Le patron avait beau être magicien, il avait dû se gourer dans le compte de la commande ! Des mois auparavant, le cantonnier avait été mandé chez le magicien d'Oz qui lui avait ordonné de couvrir de tant de briques l'une des routes du pays. Le cantonnier n'avait pas discuté la lubie et, chez le briquetier, avait passé commande. Il avait alors reçu un mot du magicien : « La route doit être couverte de briques uniquement jaunes ! » Jaunes ? Inexistantes ici, les briques jaunes ! Le cantonnier avait donc mué teinturier, le temps de brasser et laisser macérer dans un cuvier jonquilles, tournesols, citrons et canaris. Le jaune idéal révélé, il avait fallu teindre des centaines de briques rouges, les faire sécher puis les parquer sous un hangar et, enfin, brouettes après brouettes, les mener à la route qu'elles avaient colorée façon soleil.
Le boulot titanesque achevé, il en manquait pourtant deux, de briques, pour clore route et travail. Le cantonnier ignorait quoi faire et restait assis dans sa brouette, se demandant si c'était lui qui avait égaré les briques ou si l'erreur de compte venait du magicien auquel il n'osait s'adresser.
Des gens passaient : un va-et-vient d'artisans et marchands allant commercer au-delà de la route jaune. Un boucher et son attelage de viandes sanguinolentes s'arrêtèrent. « La route est finie ? Tu te reposes ? » L'homme assis haussa les épaules, désigna le petit espace sans briques et leva deux doigts pour numéroter la carence. Le cantonnier était si dépité par cette absence matérielle qu'il en perdait son langage. Le boucher réfléchit. Il prit, d'un œil maquignon, la mesure du trou et fouilla dans l'entassement de carcasses derrière lui. Il en extirpa un beau morceau « Un pavé ! » précisa-t-il, que, sous sa poigne, il fit s'encastrer à la place des briques envolées. « Et voilà ! C'est d'un bon gros pavé dont tu avais besoin ! Pas de briques ! » s'esclaffa le viandard en regagnant sa charrette. Il s'éloigna, riant toujours et souhaitant bon appétit à ceux que le festin tenterait. Les mouches, déjà, approchaient.
Le cantonnier regarda un moment les insectes butiner la viande épaisse puis, se redressa. Il en avait assez de cette grotesque comédie. La route jaune était là, sous ses pieds, briquetée comme demandé et de belle manière, encore ! Qu'un pavé finalise le pavement était somme toute logique. Alors l'homme prit sa brouette et ses outils, rentra chez lui... où l'attendaient le magicien d'Oz et les deux briques manquantes, que le sorcier tenait en main comme il les aurait sorties de son chapeau.
« Par quoi les as-tu remplacées ? » s'enquit finalement le magicien, un brin impatient.
« Par un pavé », répondit l'homme des routes.
« Logique, pour paver ! admit le magicien. Ta réponse éclabousse tout le débat de sa logique.
- Comme un pavé dans la mare ? » osa le cantonnier, qui s'en voulut aussitôt de sa nullité humoristique. L'humour du magicien d'Oz étant encore plus navrant que celui de son cantonnier, les deux hommes se quittèrent en joie et presque amis. Évidemment le cantonnier avait omis de préciser la nature exacte du pavé utilisé mais ce n'était tout de même pas sa faute si les mots s'amusaient à la polysémie. D'ailleurs, après réception de son salaire, il pouvait assurer que de nos jours aussi, pour des centaines de briques (-2), t'as vraiment plus rien !


SEUL AU MONDE

17 mai 1973 – Océan pacifique.
Un fort vent du large se levait, faisant bruire la cime des cocotiers. L’homme se réveilla et se releva péniblement, grimaçant à la souffrance que lui causaient ses nombreuses plaies. Tout lui revint en mémoire : l’incident du réacteur, la panne d’électricité, la panique, la descente vertigineuse au jugé, l’amerrissage violent, la mise à l’eau du canot pneumatique, la vision des corps flottant de ses deux compagnons ; puis l’apparition d’une petite île à l’horizon ; l’épuisant trajet jusqu’à la plage déserte où il s’était assoupi d’un coup, terrassé par la douleur. Il rassembla ses esprits, regarda autour de lui. L’avion de la Transex, compagnie dont il était le directeur, devait contenir dans son fret des vivres et des objets utiles. Peut-être pourrait-il en récupérer une partie ? Il ignorait le temps qu’il devrait passer dans ce nouvel habitat ; il fallait prévoir le pire ! Cependant, il aurait été bien étonné d’apprendre que ce petit bout de terre déserte lui tiendrait lieu de résidence durant quatre ans, cinq mois, et seize jours !

Par chance, une cantine s’était échouée sur le sable. Il y découvrit des conserves, des gâteaux, et diverses denrées périssables à consommer en priorité. Puis il entreprit l’exploration de l’île. Il en avait presque fait le tour quand il aperçut, gisant sur le fond, une caisse éventrée d’où s’échappaient des objets qu’il reconnut comme des livres. La marée les emportait vers le large ; il se déshabilla, se mit à l’eau et rassembla ce qu’il lui restait de forces pour nager vers ces trésors.

30 avril 1978 – studio de XTV, Denver.

- 254-87-23
- Mona Calves, 317 15e rue W.
- Exact !
Le présentateur de l’émission hebdomadaire « uncredible but true » leva les bras, invitant le public à applaudir. Après une salve ponctuée de cris admiratifs, il reprit :
- Un autre : Joe Martin, 1054 10e avenue
- 578-59-41
- Encore exact ! Quel phénomène ! Je continue… Un numéro : 647-12-83
- L’homme réfléchit quelques instant, et dit d’un ton sûr :
- Peter Taylor, 265 58e rue W
- Incroyable ! Allez, un dernier : 258-65-74
- Bill Lane, 1059 Park avenue.
- C’est bien ça ! Extraordinaire ! Comment faites-vous ?
L’invité ne répondit pas, se contentant de sourire.

17 mai 1973 - Océan pacifique.

Il avait du mal à distinguer les livres flottants, occultés par les vagues. Le vent s’intensifiait, il fallait faire vite ! Sa main heurta la couverture d’un ouvrage de la collection Arlequin, « les ravages de l’amour ». Mince !, s’exclama-t-il. Il continua de nager vers le large.

La lecture était sa grande passion. Il y consacrait tout le temps libre que lui permettait sa fonction de chef d’entreprise. Ne sachant pas combien de temps durerait son séjour de naufragé, il se fixa le but de ramener au sec un exemplaire le plus épais possible.

« Un pavé, un gros pavé, c’est ce qu’il me faut ; « Guerre et paix », « Les misérables »…

Il se réjouit en voyant flotter devant lui un gros bouquin à couverture rouge. S’en approchant il s’écria :
« Le vicomte de Bragelonne. Zut ! Je l’ai déjà lu. »
Il délaissa ainsi un « Oui-Oui », un plan comptable, un mode d’emploi d’aspirateur, un livre de recettes. Alors qu’il était sur le point de perdre espoir, à bout de souffle, apparut sur sa gauche un volume d’une épaisseur conséquente. Il rassembla ses dernières forces pour s’en saisir.

C’était l’annuaire téléphonique de Manhattan.

La poupée et le timide

Le premier garçon qui l’avait embrassée avant de s’en aller conter fleurette ailleurs lui avait déclaré qu’elle ressemblait aux poupées de porcelaine que collectionnait sa grand-mère. Cela pouvait passer pour un compliment, bien que l’intention de l’adolescent fût perfide, car elle ne manquait pas d’un charme particulier avec ses joues roses encadrées de bouclettes blondes. Depuis, elle était persuadée que l’avenir lui ferait rencontrer celui qui tomberait raide dingue de son visage… et du reste. Le temps passait, ses amies, ses sœurs, bague au doigt ou pas, s’installaient avec l’élu de leur cœur. Quant à elle, elle collectionnait baisers, caresses et coucheries d’un soir, premiers rendez-vous suivis de lapins méchamment posés. Elle désespérait et s’en plaignait avec amertume à son amie Anna qui l’exhortait à la patience. « Un jour ton prince viendra. »
Elle crut ce moment arrivé lorsqu’un matin, près du distributeur de boissons, elle se trouva seule avec un inconnu qui lui proposa galamment de lui offrir un thé ou un café.
« – Laurent, engagé hier au service contentieux de l’agence, se présenta-t-il avec un sourire à damner une nonne.
– Laure, service recouvrement, roucoula-telle.
Elle vit même un signe du destin dans la similitude de leurs prénoms. Le nouveau venait d’arriver à Paris et était un peu perdu entre son déménagement et son nouvel emploi. Elle perçut dans ces confidences une sollicitation à faciliter l’intégration de son collègue, et puisqu’il faut battre le fer quand il est chaud, lui proposa une visite au Louvre le dimanche suivant.
Ils enchaînèrent avec des séances de cinéma, des soirées au restaurant. Le courant semblait bien passer entre eux : elle aimait sa culture, sa prévenance ; lui la complimentait sur sa joie de vivre, sa frimousse de poupée. Encore un signe, non ? Toutefois, elle s’inquiétait de leurs relations qui en restaient au stade de la camaraderie. Il la quittait en lui collant deux bons gros baisers sur la joue. « Un grand timide ou un gay ? » ironisa Anna. Laure devait en avoir le cœur net.
Alors qu’un soir, il la raccompagnait et l’embrassait comme à l’accoutumée, elle s’enhardit à poser ses lèvres sur les siennes. Lorsqu’en réponse une langue gourmande fouilla sa bouche, elle comprit qu’un grand pas avait été franchi. Le baiser passionné devint rituel : à elle d’accélérer le tempo.
***
Un mois plus tard, elle annonçait à Anna qu’elle nageait dans le bonheur depuis que Laurent partageait son lit chaque soir. A l’amie, étonnée, elle révéla la clé du succès de son entreprise de séduction : un repas fin chez elle, mitonné par ses soins. Elle avait servi sa divine recette de pavé de saumon à la compotée de légumes exotiques, secret de famille transmis de mère en fille, accompagné d’un vin blanc d’Alsace. Il avait dégusté, fermant les yeux en humant le fumet du régal, demandé, confus, s’il pouvait avoir une seconde portion. Repu, refusant le dessert, il avait enflammé Laure d’un regard brillant de désir– eût-elle été poupée de cire qu’elle eût fondu illico – et s’était précipité sur elle pour lui arracher ses vêtements.
Leur histoire dura cinq ans, avec des hauts et quelques bas que Laura crut pallier grâce à son plat miraculeux. Jusqu’à ce qu’après une soirée en boîte bien arrosée, le prince charmant ne fît rien pour empêcher la poupée de chuter lourdement sur le dallage glissant. Elle ne survécut pas à la commotion cérébrale. Laurent apprécia à son tour les vertus du pavé.

Vive la Polyvalence !

Certains m’avaient averti qu’il était doté une poigne de fer. D’autres insinuaient qu’il avait depuis longtemps abandonné le gant de velours. Tous s’accordaient à dire qu’il n’était jamais bon d’être convoqué dans son bureau.
Je me méfie des réputations. Tout de même, avant de toquer à sa porte, je n’en menais pas large.
Trois petits coups timides.
Trois petits coups que je renouvelais quelques minutes plus tard.
Enfin trois coups plus francs auxquels répondit un « Entrez ! » tonitruant.
En poussant la porte capitonnée je n’en menais vraiment pas large.
Il trônait derrière un bureau si vaste qu’il aurait pu servir de décor à la Cène. Une secrétaire s’empressa de quitter la pièce à mon arrivée. À un autre moment j’aurais sans nul doute remarqué son décolleté plongeant ouvert sur une poitrine ferme, lourde, à la blancheur opaline. J’aurais rêvé quelques instants devant sa mini-jupe de tergal gris qui offrait à ses longues jambes gainées de bas noirs un écrin de choix. Me connaissant je n’aurais pas été insensible à ses grands yeux bleus finement maquillés et à sa bouche pulpeuse savamment rehaussée d’un rouge à lèvre vermeil. Au lieu de ça, je remarquais simplement qu’elle glissait sur la moquette dans un silence parfait.
La porte se referma derrière elle. Ne subsistait de l’apparition que les fragrances d’un parfum aux notes d’agrumes et de thé vert.
En traversant la vaste pièce je tentais de maîtriser les tremblements de mes membres.
Derrière son bureau l’homme me dévisageait d’un regard perçant. Devant lui je me sentais plus nu que nu.
L’annonce, lapidaire, évoquait un emploi de polyvalent. À quoi pouvait consister le rôle de polyvalent au sein d’une entreprise telle que l’International Food and Drugs Corporation ? Je l’ignorais. J’étais érémiste et n’avais pas les moyens de faire le difficile. J’avais postulé.
Le type qui m’a fait signer mon contrat m’assurait que j’étais promis à de grandes choses. Il m’avait aussitôt confié ma première mission de polyvalent. À l’issue de cette mission je devais rencontrer the Big Boss himself.
Ce jour était arrivé.
Depuis quand un grand patron rencontrait-il un polyvalent tout juste embauché ?
L’homme en face de moi pesait trois milliards d’euros. Je ne valais pas le prix des quatre planches de mauvais bois dont on ferait mon cercueil.
Il n’eut qu’une parole :
— Vous l’avez ?
– Oui monsieur.
—Qu’attendez-vous ? Posez-le là ! me dit-il en désignant d’un geste brusque son sous-main en cuir.
Je ne me fis pas prier. Depuis le temps que je l’avais dans ma besace, il me sciait l’épaule.
Pendant de longues minutes, oubliant ma présence, il se plongea dans la contemplation de ce pavé de grès aux angles imparfaits.
– Où l’avez-vous trouvé ?
— À l’angle de la rue Oberkampf et de la Cité Durmar. Il y a des travaux.
Il le prit dans sa main droite et le soupesa pensivement.
— Vingt-huit centimètres de long, dix-neuf de large pour une épaisseur de dix-huit centimètres et un poids d’environ deux kilos…
Le PDG sembla apprécier mes explications techniques. Il reposa le pavé sur son sous-main et me regarda avec un grand sourire :
— Demain c’est le jour du Conseil d’Administration. Quand je vais leur lancer celui-là au beau milieu de la réunion… Ah ça, il vont réagir tous ces vieux barbons !
Sur ces paroles mystérieuses il me congédia. Mais avant il m’ordonna de lui apporter un autre pavé la semaine prochaine. La veille du Conseil d’Administration hebdomadaire…
C’était donc ça être polyvalent à l’International Food and Drugs Corporation ?

Lingots d'or.


" On a toujours besoin d'un pavé ".
Ce gros titre s'étalait sur trois colonnes à la première page du journal. On était au milieu du mois d'août 1968 après les événements des semaines précédentes, un calme surprenant régnait sur la France. Manifestement, cette affirmation étrange devait être le résultat de cogitations d'un stagiaire en mal d'inspiration. Cela changeait de la prétendue vision du monstre du Loch Ness, le serpent de mer habituel des mois d'été.
Je me demandais, malgré tout, comment on avait pu rédiger plus de trente mots sur un tel sujet.
Je lus en diagonale les quelques premières lignes. L'auteur, de but en blanc, affirmait qu'un pavé était indispensable à tout un chacun. On ne pouvait se dispenser de cet objet qui pouvait servir de cale-porte, de presse-papier et d'autres choses encore... Ces " autres choses" n'étaient pas précisées faute probablement d'en avoir la moindre idée.
La suite de l'article se trouvait quelques pages plus loin. Je m'y rendis. Le journaliste expliquait qu'au delà de posséder un pavé pour un usage quelconque, il fallait rapidement, en acquérir un spécimen, puisque c'était devenu un article "culte" depuis mai dernier. En effet, les étudiants et ouvriers avaient démoli les chaussées de Paris et avaient lancé les pavés ainsi récupérés sur les CRS. À la fin des échauffourées, des manifestants, plus malins que les autres, avaient pensé à les subtiliser en vue de les revendre. Depuis lors, il était devenu dans le vent d'avoir chez soi une de ces pierres manufacturées. Un peu de sang séché lui rajoutait de la valeur et elle pouvait alors atteindre des tarifs élevés. L'auteur ajoutait qu'un marché noir du pavé existait et qu'il fallait se méfier des imitations. Je me demandais alors comment il était possible de faire expertiser un tel objet pour en établir la véritable provenance. Si réellement, on pouvait tirer un bon prix en proposant ces cailloux à des gogos, j'étais prêt à détériorer la descente du garage et à faire couler du jus de viande à leur surface. Avec le produit de la vente, j'irai m'offrir un véritable "pavé saignant" de bœuf dans un bon restaurant. Celui-là, au moins, je saurais où le mettre.
Le journaliste terminait son article en prédisant aux lecteurs que cet engouement pour les pavés parisiens n'était pas prêt de s'arrêter car, selon lui, cet achat était un excellent investissement, que personne ne regretterait plus tard et dont la valeur irait crescendo.
Cela me laissa toutefois assez sceptique. Après réflexion, je renonçais à la tentation de démolir ma maison non par un réel souci de probité, mais plutôt par crainte de représailles sérieuses de mon paternel qui n'aurait sûrement pas apprécié la dégradation de notre pavillon !
Cinquante ans plus tard, si d'anciens soixante-huitards possèdent encore dans les greniers ces supposés "lingots d'or" je ne pense pas qu'ils en tireraient le moindre centime...
Cet article de presse n'était probablement qu'une galéjade montée de toutes pièces pour meubler une actualité sans intérêt.
Une sorte de pavé dans la mare lénifiante de l'information.

La deux mille trois cent treizième page

La nuit a porté conseil.
Je me suis apprêtée à la hâte puis ai foncé chez mon libraire de quartier. Surmotivée, j’ai exigé le pavé le plus imposant dormant dans ce sanctuaire de la lecture. Le maître des lieux a grimpé à l’échelle coulissante. Il a extirpé du rayon « Initiés » un ouvrage de deux mille trois cent douze pages. Impressionnant. J’ai craint la bascule. Etre responsable de la disparition de mon fournisseur en dopamine et sérotonine m’aurait terrassé. Mais mon libraire a géré avec brio jusqu’à me coller le monstre de papier dans les bras. J’ai encouragé le mastodonte à glisser dans mon cabas, réglé mon achat puis suis sortie souriante et en penchant.
Une fois le pavé lu, je balancerai.
Je n’ai pas triché. J’ai suivi, à la lettre, les préconisations du rêve. Chaque jour, je me suis astreinte à trente minutes de lecture, pas une de plus, malgré une intrigue prenante. J’ai entouré, avec soin et au stylo rouge indélébile, les mots justes.
Le point final atteint, j’ai posé l’œuvre sur son dos, fait défiler les pages de mon pouce droit et pulvérisé de ma main gauche. Chacun ses obsessions. Moi, j’assainis.
Ce soir encore, nous ne nous croiseront pas avec Zak. Il est retenu au bureau par … son dossier urgentissime. Moi, je suis attendue à mon poste de nuit.
Je porte le livre jusqu’à la chambre et le couche sur l’oreiller de mon mari. Puis, je dépose une feuille blanche et un stylo sur le chevet.
Trois heures plus tard, adossé à la tête de lit, Zak feuillette le pavé. Il finit par comprendre : mis bout à bout, les mots, syllabe et signes de ponctuation, prisonniers des bulles rouges, forment un message. Joueur, il attend d’avoir noté, avec application, l’intégralité de l’annonce avant de tenter de la déchiffrer.
« vie-ta-de-page-la-tourner-de-viens-tu-,-doigts-tes-humectant-en-:-re-ma-la-dans-pavé-.page-la-tourner-voulais-Tu»
Il se moque. Le procédé est enfantin. Il réécrit l’ensemble en partant du dernier mot pour finir par le premier et lit : «Tu voulais tourner la page. Pavé dans la ma re : en humectant tes doigts, tu viens de tourner la page de ta vie.»
Son sourire s’efface, remplacé par un terrible rictus de douleur. Zak s’extirpe du lit, décidé à atteindre son portable trônant sur la table basse du salon. Empoisonné, il s’effondre dans le couloir et ne tarde pas à pousser son dernier râle.
Au même moment, je jette mes gants, mes remords et disparais dans la nuit sur une route pavée d’impunité. Le prunier bordant le bas-côté a démenti.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Mer 19 Sep - 19:45 (2018)    Sujet du message: Publicité

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