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Les textes du jeu 158

 
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mar 21 Aoû - 20:30 (2018)    Sujet du message: Les textes du jeu 158 Répondre en citant

Fin de l’histoire

Sublime. Je la surnommais Ma Sublime. Un maintien étudié. De longues boucles noires tombant sur ses épaules, des yeux ébène, de fines lèvres qu’elle refusait de remuer, un charmant petit nez retroussé. Une silhouette idéalement proportionnée.

Vingt ans durant, j’ai rêvé d’accueillir son séant. Jamais, elle ne m’a accordé cet honneur. Elle devait tenir son rang. En journée, je pouvais comprendre mais, la nuit venue, qui aurait pu nous blâmer ?
Jamais elle ne m’a fait face. Dans ces conditions, comment la convaincre ? Comment lui démontrer qu’elle se fourvoyait ?
Plusieurs fois, j’ai trempé mon pin de larmes. Quant au charme, je m’en suis toujours passé. Je ne jetais de sors à personne. Ceux qui m’honoraient agissaient de leur plein gré et restaient libres de leurs sentiments comme de leurs mouvements. D’ailleurs, j’aurais pu lui apprendre à se trémousser. Ils font tous ça pour trouver la position la plus confortable. Certains en riant, d’autres en boudant, en soupirant ou en pleurant.
Elle n’a jamais compris que j’étais juste compatissant, là pour accueillir sans juger. Combien de jambes et de dos pouvaient l’attester ? Des milliers. Si, si, des milliers. Ma Sublime, elle, n’a jamais accepté de se reposer, encore moins sur moi. Mais même contrarié, je ne pouvais pas imaginer un jour sans la voir. Toujours de trois-quarts mais toujours.

Cependant, hier tout a basculé. L’enlèvement a duré une éternité. Pas doués les deux costauds. Pourtant, personne n’est intervenu. Ni le boulanger, ni le libraire, ni le cantonnier, ni … Personne.
Ma Sublime a résisté avec superbe mais a fini par céder. Elle aurait mérité une limousine mais s’est retrouvée à l’arrière d’une camionnette. J’avoue, les ravisseurs n’avaient pas lésiné sur le capitonnage mais tout de même.

Et moi dans tout ça ? Je me fendais !
Voyant accourir Monsieur le Maire sur la place, l’espoir renaquit. Il sortit de sa poche son smartphone. Il allait donner l’alerte. Les gendarmes allaient se précipiter. Il hurla :
— Et le banc, Messieurs, le banc. Lui aussi doit disparaître
— …
— D’accord. Vous avez raison. Le banc ne servira plus. Trop usé, trop vieillot, pas signé. Va pour la déchèterie.

Par bonheur, Ma Sublime, statue dont l’installation fut inaugurée en 1965 – bien avant mon arrivée -, est signée et a été coulée en bronze. Elle aura droit à sa caisse dans la cave de la Mairie. Si seulement mes planches avaient pu servir à lui confectionner cet écrin.

To the end of love

Elle vient de s ‘asseoir, seule, face à la mer. Elle s’appuie à mon dossier grisâtre que la pluie et les embruns ont gercé, délavé, Seules quelques veinules vert-sombre rappellent qu’autrefois une peinture brillante me protégeait des agressions du ciel et de la mer. Elle m’a d’abord caressé du bout des doigts, puis elle m’a essuyé du plat de la main et elle a étalé son écharpe de coton blanc sur mon assise avant d’y poser ses fesses rondes et fermes. Je sens la tiédeur des ses cuisses, de ses reins et de ses hanches à travers les fins tissus. Les volants légers de sa robe frôlent mes pieds, les enveloppent, retombant autour de ses jambes qu’elle bouge lentement au rythme de la chanson qu’elle fredonne « Danse me to the end of love. » Je partage avec elle un moment unique, précieux. Nous sommes tous les deux seuls sous le ciel balayé d’étoiles filantes, au-dessus de la plage. La mer toute proche, lèche la digue de clapotis réguliers, avec de doux bruits de baisers. La forme tiède et tendre de son jeune corps épouse la courbe de mes planches fatiguées, et je sens une source oubliée circuler dans mes fibres. Sur les paroles et la musique de Leonard Cohen, sa voix chuchote puis devient plus forte, plus ferme, prend son élan et s’élève dans la nuit. C’est alors qu’il arrive et s’écrie : « Ah ! Monica ! J’ai entendu ta voix ». Elle se lève. « Oh ! Vincent... »Maintenant elle est debout contre lui. Il lui a passé les bras autour de la taille et ils se mettent à danser sur la piste sablée qui borde la mer et devant laquelle on m’a placé depuis que la Promenade de la Digue est devenue un parcours sportif, emprunté par les joggeurs et les cyclistes qui font parfois une pause haletante près de moi, et s’appuient à mon dossier pour étirer leurs jambes après l’effort. Ceux-là, je les déteste, ils m’éclaboussent de leur sueur et me salissent de leurs semelles souillées de menus graviers, de vase ou d’herbe écrasée.
Mais je chasse vite de mes pensées le souvenir des gêneurs... Je profite de l’instant qu’ils m’offrent ces deux amoureux enlacés, si beaux sous la lumineuse nuit d’août. Les paroles qu’ils se fredonnent l’un à l’autre me troublent. « Dance me to your beauty with a burning violin » Je ne comprends pas exactement ce que signifient ces mots, mais je devine en eux toute la force et le feu de l’amour qui les lie. « Lift me like an olive branch and be my homeward dove... »Ils se pressent l’un contre l’autre. De temps en temps ils se taisent. Le visage de Vincent plonge dans le cou de Monica, les mains de Monica caressent le dos de Vincent et s’accrochent à ses épaules. Leurs pieds volent sur la piste de sable ocré, la jupe de Monica s’enroule autour de ses longues jambes nues. Le souffle déplacé par leur danse se coule à mes pieds, envahis soudain d’étranges picotements venus des profondeurs farouches gorgées des liqueurs secrètes qui se répandent au-dessous des blocs de béton auxquels de solides écrous me tiennent attaché. Une sève venue d’un autre âge monte à nouveau dans mes veines comme lorsque j’étais un grand châtaignier, debout sur les bords de la Dordogne, avant que l’on ne m’abatte, m’élague, me tronçonne, me débite en planches et me transporte jusqu’aux ateliers où l’on m’a donné ma forme figée d’aujourd’hui.
« Touch me with your naked hand or touch me with your glove »
Fasciné par leur chant et le spectacle de leur tendresse, de leur beauté et de leur désir, je me sens redevenir vivant.

Après match

A peine s’étaient-ils assis sur la pelouse qu’un coup de sifflet strident retentit. Un gardien en uniforme vert leur fit non de la main, désignant de l’autre une pancarte marquée de signes abscons.
- Allons bon ! s’exclama Tom, encore emmerdés par les flics.
Jo renchérit :
- Veulent encore nous envoyer au gnouf ? Une nuit au poste ça suffit !
- Tout ça pasqu’on s’est un peu frittés avec leurs supporters hier soir, compléta Xav.

L’intervention du gardien leur rappelait douloureusement les avatars de la veille, qui avaient conduit le trio au commissariat.

Sans des circonstances inattendues, ils n’aurait jamais eu l’idée de mettre les pieds dans ce pays peu affriolant ; leur club favori, le FC Charançon-sur-Brêle, venait d’atteindre la finale de la coupe des vainqueurs de coupe. Auparavant, ce « petit poucet », avantagé par le tirage au sort, et une victoire contre l’OM suite à un arbitrage contestable, avait péniblement triomphé du PSG aux penalties en finale de la coupe de France. Ce match décisif contre le partizan de Dupkovo, autre formation peu cotée, tenait du miracle. Jo, Tom et Xav dépensèrent jusqu’à leur dernier sou pour s’offrir le voyage. Hélas ! le FCCB s’était incliné 7 à 0 ; dans un bar de la ville où ils se consolaient de cette défaite, ils s’étaient affrontés aux hooligans du coin, commettant quelques dégâts que la police locale leur fit chèrement payer. Jo, complètement ivre, eut beau invoquer devant les flics, dans un anglais bredouillant, la Déclaration des droits de l’homme, Amnesty International, la convention de Genève, les menacer d’avertir son consulat, rien n’y fit ; les trois amis passèrent la nuit dans une cellule humide et puante, avec pour toute nourriture une soupe rance et une tranche de pain rassis.

Ils quittèrent la pelouse en renâclant sous l’œil vigilant de l’employé. Un banc au coin de la palissade attira le regard de Tom ; un beau banc aux lattes vertes, comme à Paris !
- On n’a qu’à s’installer là.

Comme ils s’apprêtaient à s’asseoir, le gardien courut vers eux et leur intima avec force gestes de renoncer à ce projet, montrant un logo collé sur l’objet représentant des gens attablés, comme on en voit aux abords des aires de pique-nique, mais barré d’un trait rouge, accompagné d’une feuille inscrite en caractères cyrilliques auxquels les trois compères ne comprenaient goutte.
- Partons d’ici, dit Xav, sinon on aura encore des ennuis.
A ce moment, le portable du cerbère sonna ; il décrocha et courut vers l’entrée du parc, appelé sans doute pour une affaire plus urgente.
- Débarrassés de ce connard ! se réjouit Tom en s’asseyant, imité par les deux autres.

Ils sortirent de leurs sacs des sandwiches et moult canettes de bière.

Deux heures plus tard, leur amertume avait laissé place à une franche gaîté. Ils riaient, parlaient fort, sous l’œil méprisant des rares passants. Xav regarda sa montre.

- Il est temps de regagner l’hôtel.

Il se saisit du papier d’un geste à la Steve Mc Queen dans « Au nom de la loi ». Puis ils sortirent du parc bras-dessus-bras-dessous.

Comme ils marchaient, ils percevaient derrière eux une sourde rumeur ricaneuse. Tournant la tête, ils virent un attroupement de supporters adverses qui semblaient les suivre en les bombardant de moqueries. Ce n’est que lorsque Jo courut dans leur direction afin de leur exhiber son majeur tendu qu’ils comprirent.

Ils regagnèrent leur chambre penauds. Tom trouva sur internet la traduction de l’inscription sur le papier : ПРЯСНА БОЯ.

(peinture fraîche)

D’un banc à l’autre

Parfois, au coeur de l’hiver, des vents qui ont couru sur les océans sans jamais rencontrer la moindre entrave viennent balayer nos côtes. La mer, alors, n’est plus que tempête. Elle s’agite, écume, se gonfle de vagues énormes qui montent à l’assaut des grèves grises. Tant de tintamarre, dit-on, ne saurait le moins du monde gêner les oiseaux de mer : ils planent, prennent la bourrasque comme nous prenons le train, se laissent emporter, s’immobilisent, chutent comme des pierres, reprennent de la hauteur, jouent avec la tempête, se jouent d’elle...
Une agitation excessive vient tout de même déranger leurs habitudes à l’heure où ils songent à se nourrir : leur insoutenable regard se révèle incapable de traverser l’écume et de repérer le poisson, vif ou indolent, qui glisse entre deux eaux. Alors, bien souvent, ces oiseaux tournent le dos à la mer et migrent vers l’intérieur des terres où ils deviennent autant de petites taches blanches éparpillées sur la nudité brune des terres labourées ou sur le vert des prairies. Les plus hardis d’entre eux s’approchent des habitations.

Je garde le souvenir d’un pavillon qui recevait la visite d’un couple de goélands qui élisait domicile sur sa pelouse. Jamais sur celle du voisin qui était pourtant mieux entretenue. Ils étaient toujours deux, toujours les deux mêmes. Ils poussaient de petits cris, faisaient semblant de se battre. Et puis, un jour, le propriétaire de la maison a dit « Et si je leur proposais un banc, à mes volatiles ? Bien protégé des vents dominants ? Pourrait-on imaginer plus sympathique ? Un banc favorise les premiers rendez-vous, il offre un abri précaire sans doute mais « mieux-que-rien » au SDF, une halte bienfaisante au randonneur et au pèlerin, il est un point de ralliement bien pratique pour la marmaille qu’on a laissée s’éparpiller dans tout le jardin public ».. . La chose fut menée rondement : deux planches bien régulières, bien propres. qui reçurent un coup de peinture, quatre tronçons de la branche maîtresse d’un chêne... et me voilà !
Je dois reconnaître que les deux oiseaux ne se sont pas conduits en ingrats : n’ont-ils pas clamé partout que j’étais le plus joli banc que l’on pût imaginer ? ( Ce qui était sans doute vrai)... Ils partagèrent leur vie entre loisirs sportifs et gastromanie à base de pain rassis surtout lorsque nous eûmes à souffrir de plusieurs hivers consécutifs très rigoureux.
Mais un jour de grande tempête, ils ne vinrent pas, les semaines suivantes non plus, d’ailleurs. J’ai supposé qu’ils avaient trouvé un banc plus confortable.
Puis la femelle est réapparue. Seule. Méconnaissable. L’oeil et le plumage ternes. portant tout le poids de sa solitude.
Il est de notoriété publique dans la région que, de fort mauvaise humeur lorsqu’ils sont bredouilles au petit matin, les chasseurs tirent volontiers sur n’importe quel « gibier » (disons plutôt « cibles ») : chats, chiens errants, oiseaux protégés etc...Il est probable que le mâle a été victime d’un piètre tableau de chasse.
Elle a pris l’habitude de revenir se poser sur mon dos où elle savait que du pain dur l’attendait.
Elle me parlait dans sa langue, je lui répondais dans la mienne et nous nous comprenions très bien.



IN MEMORIAM


Tous ces postérieurs qui ont trouvé refuge sur mon bois poli et satiné par les multiples stations assises, à l'une de mes extrémités ou à l'autre pour les timides qui n'osaient pas occuper trop de place, au milieu pour les m'as-tu-vu, les épanouis, les satisfaits étalant leur séant en terrain conquis. Postérieurs envahissants et flasques d'obèses soufflant et suant, musclés de sportifs moulés dans un petit short à la mode, osseux de maigres distingués, graciles et agités de fillettes et de garçonnets, postérieurs rebondis de vamps coquettes, discrets et voilés de noir de veuves sanglotant, frémissants d'amoureux survoltés, nerveux d'étudiants, lecteurs infatigables, postérieurs avachis de vieillards, triomphants de jeunesses resplendissantes. Tous représentent l'humanité entière, figés dans le maintien le plus respectueux ou désinvoltes en jeans troués, coquins enveloppés de soie.
J'ai craqué, gémi, soupiré sous les multiples assauts supportés pendant des décennies. J'ai écouté avec attention les conversations de leurs propriétaires -confidences entre amis, ragots, moqueries, insultes-, me suis ému aux paroles passionnées des amoureux d'un jour ou pour toujours, me suis fait doux pour les désespérés, accueillant pour les miséreux bien qu'incommodé par leur sans-gêne. Mes pieds ont tremblé sous les coups donnés par des maris trompés qui passaient sur moi leur colère muette, me suis alangui sous le corps de jeunes beautés au parfum de fleur. J'aurais pu pleurer de joie devant le bonheur d'un enfant, ou de souffrance devant le malheur d'un handicapé si j'avais eu des yeux. J'aurais pu chanter devant la magnificence du chêne qui m'abrite si j'avais eu une voix mais je ne suis qu'un banc public, témoignage de l'amour que se sont porté Catherine et Jean, comme l'atteste la plaque en cuivre, vissée sur mon dos ; un couple qui, pendant quarante ans, est venu, jour après jour, s'asseoir à cet endroit.
Et je soupire dans l'attente qu'un pétrousquin de voyou, une croupe de nana, un arrière-train de demoiselle, le baba d'une voyoute, le cul d'un mal éduqué, le derche d'une belle-de-jour, le fessier d'un inconnu, le derrière d'un quidam ou la lune d'une belle-de-nuit s'installe à son aise sur mon assise qui en a tant senti passer : c'est ma destinée. Postérieurs illustres, postérieurs quelconques, quel que soit le nom qu'on vous donne, vous avez marqué de votre empreinte mon bois noirci par le soleil, délavé par la pluie...une petite fissure par-ci, par-là. Et si les feuilles innombrables du grand chêne qui me protège prenaient la parole, elles raconteraient maintes histoires, mais ce ne serait peut-être pas les mêmes que les miennes.


Sur le GR34

Le sentier des douaniers part sur la gauche de la plage, raidillon dans les pins biscornus, avec ses hautes marches naturelles de blocs rocheux polis par l'érosion. Puis il suit les courbes de la côte. On m'a installé sur un promontoire. Mon assise est taillée dans un granite gris clair, polie sur le dessus, aux rebords rugueux, posée sur deux blocs de pierre brute. Sur mes tranches mal dégrossies, les lichens cuivrés ont la chaude couleur des cheveux des gens d'ici. Tout autour de moi, l'Armérie maritime, ondulant dans le vent, fait un tapis, gazon vert ponctué des petites boules roses de ses fleurs et des corolles des silènes blanches. Parfois, un furtif lézard vert se chauffe au soleil, à mes pieds. Comme je n'ai pas de dossier, celui qui veut faire une halte a le choix de s'installer dans un sens ou dans l'autre. Il peut contempler d'un côté le village, par-delà la plage, avec ses maisons brunes aux tuiles luisantes blotties autour de la vieille église dont Botrel chanta le clocher à jours. L'autre côté permet d'admirer la falaise abrupte que les vagues de l'océan viennent heurter avec fracas, m'éclaboussant d'éclats d'écume volant dans l'air comme de légers papillons blancs les jours de tempêtes.

Mais, il faut l'avouer, je suis peu confortable et n'accueille que les brèves haltes des promeneurs. Au tout début de la saison, les baliseurs y posent leur matériel, le temps de s'éponger le front avec leurs grands mouchoirs à carreaux en haut de la grimpette : pot de peinture rouge et pot de peinture blanche pour marquer le GR ; faux, ébrancheur et hachette pour contenir, un peu plus loin, l'invasion des fougères aigle, des ronces, et des pruneliers dans lesquels s'accroche le chèvrefeuille parfumé. Le randonneur non plus ne s'assoit pas. Il s'y déleste de son sac à dos, le temps d'avaler, face au rivage, une gorgée d'eau tiède dans sa gourde cabossée. Les gens du village ne viennent plus s'y installer, pas même l'ancien marin pêcheur, vêtu de sa vareuse bleu délavé, coiffé de sa casquette défraîchie elle aussi par des années de soleil et de crachin. Vers 5 heures du soir, il guettait à l'horizon le retour des chalutiers, suivis dans leur sillage par une kyrielle de goélands affamés.

J'aimais bien accueillir la jolie Lenaïc, la fille du maire, et son amoureux, Yann. Parti faire ses études à la ville, il ne revenait que pour les dimanches. J'étais témoin de leurs tendres et parfois coquines retrouvailles. Un jour de septembre, alors que la marée d'équinoxe s'accompagnait d'un noroît particulièrement violent, ce n'est pas Yann que Lénaïc trouva sur le banc du rendez-vous. Je l'ai vue se débattre quand l'homme en noir a voulu soulever sa jupe. Mais je ne saurais pas dire si, après son forfait, il l'a poussée dans le vide ou si le pied de la mignonne a glissé sur la terre noire du chemin. On a repêché avec beaucoup de difficultés, quelques heures plus tard, son corps disloqué en bas de la falaise. On n'a jamais su la vérité. Les anciens ont dit que c'était la faute à l'Ankou.

Depuis, les villageois prétendent que l'endroit est maudit et ne s'aventurent plus sur le GR34. Nul n'enlève la vilaine mousse grise et rase qui me souille. Je me contente de servir de halte à de rares touristes. Il y en a parfois qui pique-niquent en regardant au loin le passage des bateaux de pêche, et, à leurs pieds, en bas de la falaise, les cormorans noirs qui sèchent leurs ailes déployées sur l'écueil fatal, émergé à marée basse.

Mémoires d’un banc

Monsieur m’avait récupéré à la déchetterie dans l’intention de m’installer au jardin après m’avoir rafraîchi d’un coup de peinture. Madame m’a trouvé moche, ce qui me vaut d’être mis au ban depuis six mois au fond du garage, menacé par la pimbêche d’être transformé en bûchettes pour l’âtre. Un comble pour moi qui, fait à l’origine de belles lattes de bois blanc, occupai durant une trentaine d’années une place de choix entre deux platanes géants dans un parc du centre ville. C’est dire si j’étais recherché en été : un banc en état de siège ! Et j’en ai accueilli des fessiers, des pointus, des grassouillets, des musclés, et recueilli des confidences !
Longtemps, j’ai eu mes habituées, de vieilles dames qui débarquaient dès 13h, pour être sûres d’avoir une place gratuite à l’ombre. Parce que si j’étais déjà pris, il leur fallait louer des chaises et les transporter dans un coin protégé. Je revois encore la chaisière avec son tablier à grande poche ventrale. Je désapprouvais cette pratique ! Pour revenir aux mamies, ça jacassait à grand bruit– on devient sourd avec l’âge – du temps, du prix des légumes, des petits -enfants. Il y avait Gisèle, Denise, Anna… Une sacrée radine, Anna : elle avait réussi à choper un pigeon dans un sac plastique, à l’étouffer et à l’emporter chez elle pour son repas du dimanche !
Sinon, j’appréciais les visites des mamans et de leurs chérubins pour le goûter de quatre heures : ça me valait des miettes de choco BN ou de brioche, des coups de petits petons, mais c’était sympa . Mamans et enfants m’ont déserté quand on a installé un bassin au milieu de parc. Pour surveiller les petits qui faisaient nager leur bateau, j’étais trop mal placé.
Sont venus alors les amoureux, « les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics… » J’ai été le témoin d’innombrables premiers baisers timides, bouche à bouche passionnés, « je t’aime, je t’adore, on ne se quitte plus. » J’en étais tout ému.
La politique a même joué un rôle dans mon destin : un maire communiste a fait repeindre tous les bancs publics en rouge vif. Une couleur gaie, lumineuse. J’ai eu droit à plusieurs couches parce qu’en dépit de la pancarte « peinture fraîche », un clodo bien imbibé s’est allongé pour la nuit. Sa dégaine quand il s’est levé le matin ! Zébré de rouge des épaules aux chevilles ! À mourir de rire.
L’hiver, c’était un peu triste, on ne voyait presque personne et je détestais la couche de neige qui venait cacher mon décor carmin, qui n’a pas survécu, hélas, à l’élection d’un nouvel édile. Cette fois, place au vert : pour nous assortir à la pelouse, aux arbres ? (Félicitations au futé qui découvre la vraie raison.)
Il y a dix ans environ, j’ai commencé, comme les autres, je suppose, à recevoir des visites nocturnes. Des garçons encapuchonnés, qui échangeaient des petits paquets en chuchotant des mots bizarres : « Héros, coq, pèse. ». Certains s’attardaient à fumer des cigarettes qui dégageaient une odeur pestilentielle. Ça me mettait mal à l’aise.
« Avec le temps, avec le temps va, tout s’en va… » Nouveau maire, relooking complet du jardin public, plus de bassin, plus d’arbres –soi-disant malades – plus de verdure, un parterre de sable sans âme et de nouveaux sièges design, des cubes de plastique orange, sûrement inconfortables. Et me voilà, échappé au massacre mais mis au piquet, moi qui mériterais une place au musée de la ville.
Tiens, Monsieur arrive ! Mais où va-t-il avec sa hache et sa scie ? Au secours !


Un vieux Sage

La retraite je n’y ai jamais songé. J’exerce depuis cent deux ans. Exercer… Disons que je joue un rôle social. À mon contact beaucoup se recentrent, s’abstraient. D’autres s’évadent loin de leurs soucis. De leurs journées moroses, de leurs futurs maussades. Je suis un médecin de l’âme. Mélange de curé, de confident, de thérapeute.
Avec le temps j’ai accumulé une somme de connaissances impressionnante. S’il venait à l’idée du recteur d’ouvrir une chaire dédiée à ma science, je serais nommé docteur ès callipyge ! Car ce sont des fesses dont je tire ma fine compréhension du genre humain. C’est dans le postérieur qu'on découvre l’intérieur des êtres. Dans cette partie charnue de l’anatomie, objet de tous les fantasmes et qui reste généralement cachée. Pour se convaincre de l’importance des fesses, de leur primauté sur toute autre partie de l’anatomie, il suffit de regarder l’inventivité du génie littéraire qui a créé une cohorte de synonymes pour les désigner. Du cul lapidaire au fion un peu vulgaire, en passant par le joyeux popotin, l’oignon culinaire, le troussequin désuet, le joufflu égrillard, le fessier des planches anatomiques, le siège des gens biens et autres derches en usage dans la rue. La liste n’est pas exhaustive, j’en passe et des meilleurs. Croyez-moi, des paires de fesses j’en ai vu défiler des milliers. Des fermes, des molles, des rondes, des pointues, des blanches, des noires, des café au lait, des musclées, des avachies, des énormes, d’autres minuscules, des qui avaient fière allure, d’autres qui tombaient tristement, des biens en chair, des aussi sèches qu’un coup de trique, des engoncées dans d’épais tissus, d’autres à peine voilées.
Je vous disais tout à l’heure que j’inspirais à l’introspection. À la vérité ce n’est pas toujours le cas. Il n’est pas rare que des couples viennent me rendre visite. Et bien souvent, le temps n’est pas à la méditation. Les drôles ont d’autres idées en tête. À peine assis les garçons s’attellent à la tâche. Et si les filles jouent les effarouchées, ce n’est que pour la forme. Les jupes sont retroussées, les pantalons baissés, les mains se baladent un peu partout. Le reste, la pudeur m’interdit de vous le dire ici. Ils font la chose sur moi, sans se soucier de ma vieille armature, de mes lattes patinées par les ans. Bah, je suis au fil des ans devenu un vénérable vieillard, ces scènes ne m’émeuvent plus depuis belle lurette.
Souvenez-vous, les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics. Il est gentil Georges ! Ils font davantage que de se bécoter ! Qui le leur reprocherait ?
Les temps changent. Aujourd’hui des couples de femmes ou d'hommes viennent trouver asile sur mon assise. Le scénario reste le même. Les enjeux sont connus d’avance. Couples d’une vie ou d’une heure, légitimes ou adultérins, hétéros ou homos, ma discrétion leur est assurée.
Je reçois aussi les confidences de désespérés. Des idéalistes refont le monde sur mes lattes ; des poivrots écarlates, bras en croix sur mon dossier, déclament leurs vers aux étoiles.
Je ne suis pas un banc de luxe, j’espère après la pluie pour me laver. Je suis juste un banc fidèle à son poste, jour après jour, saison après saison. Un banc toujours prêt à accueillir n’importe quel marcheur fatigué, homme, femme, enfant, vieillard.
Un coup de peinture tous les quatre ou cinq ans, une planche changée de temps à autre ; malgré mon grand âge je me sens l’âme juvénile. Et la vigueur d’un jeune homme pour accueillir encore des milliers de vies.

Le Gîte

Ça doit bien faire six mois qu’ils sont arrivés maintenant. Ils ont dû acheter le gîte, parce qu’avant eux, je ne voyais défiler que des personnes différentes, pendant 2 à 5 jours maximum.
Parfois des familles, avec des enfants que je voyais jouer dans le verger en contrebas, parfois des étrangers dont je ne comprenais pas les mots. J’écoutais simplement chanter leurs accents.
Les derniers propriétaires que j’ai connus, c’était il y a si longtemps que je ne m’en souviens presque plus maintenant.
Ces deux-là, ils sont arrivés en février, un homme et une femme. Très vite, elle est venue s’asseoir sur moi, sur la terrasse du bas, à l’abri du noisetier. Il faut dire que d’ici on a vraiment une vue imprenable sur le jardin. Au printemps, les cardamines poussent au pied des arbres fruitiers, juste avant qu’ils soient en fleurs. Avec un peu de chance, les aurores viennent les butiner, ou s’y reposer pour la nuit.
Mais elle n’a pas attendu le printemps pour venir ici. C’était encore l’hiver la première fois qu’elle s’est assise, enveloppée dans un anorak.
Je crois, non, je suis certain, que jamais quelqu’un de plus lourd ne se soit assis sur moi. Non qu’elle soit grosse, c’est plutôt le poids de son fardeau que j’ai senti quand elle m’a choisi pour sanctuaire. Je dirais qu’elle avait, disons, quarante ans, et qu’elle en pesait quatre-vingt.
Qu’a-t-elle pu traverser pour que son fardeau soit si lourd à porter ? J’avoue me poser souvent la question. Je n’ai que de maigres indices pour y répondre, alors, je tends l’oreille, je reste à son écoute. Souvent je n’entends que ses soupirs de fatigue. Je n’ai pas eu à trahir une conversation secrète, je ne perçois que le bruit de sa solitude.
Je sais qu’elle fume en secret, car on ne peut pas la voir lorsqu’elle est assise là, depuis la porte d’entrée. Et quand elle l’entend qui s’ouvre, elle jette furtivement son mégot dans le tas de pierres juste à côté.
Quand il arrive pour lui demander ce qu’elle fait, elle a souvent les mêmes réponses à lui donner :
« J’écoute le bruit de la rivière »
« Je regarde les étoiles »
« Je regarde les oiseaux dans le verger »
Parfois il lui parle de ses projets pour la maison, du bassin qu’il veut faire sur la terrasse du haut, comme si cela pouvait briser sa tristesse, comme s’il avait quelque chose à se faire pardonner.
En mai, elle a planté des fleurs dans le massif juste en dessous. Je peux voir depuis quelques semaines les têtes des dahlias se dresser, hirsutes et colorées. Cela lui fait une excuse supplémentaire à lui servir ; elle dit désormais qu’elle regarde pousser les fleurs.
J’ai cet affreux pressentiment que bientôt je ne la verrai plus. Je ne suis qu’un banc et pourtant, je sens qu’au-delà du fardeau, c’est un être creux et froid qui s’assoit.
Si je pouvais faire pousser des membres à mon plastique blanc, je crois que j’aurais aimé, juste une fois, la prendre dans mes bras.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Mar 21 Aoû - 20:30 (2018)    Sujet du message: Publicité

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