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Les textes du jeu 156

 
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Lun 18 Juin - 08:51 (2018)    Sujet du message: Les textes du jeu 156 Répondre en citant

Ruines

Parfois il se laisse aller à ruminer des pensées grises. Il griffonne, sur des feuillets épars, des lignes confuses qui défilent dans sa tête sur une mélodie triste.
« Le temps s'enlise dans la boue ,
Chariot trop chargé dont les essieux cèdent
Sous le poids des voyages sans étoiles. »
Il voudrait que cela ressemble à de la poésie, mais il ne réussit plus à y faire bruire les syllabes s’élevant comme les alouettes de juin, au-dessus des champs d’orge. Il ne sait plus écrire que des actes datés et paraphés. Les années ont passé, il a brûlé les carnets noircis de ses poèmes de jadis.
Il ne rêve plus « d’ incroyables Florides », il ne voyage plus au-dessus « des éthers » Il se contente de visiter des hôtels, des châteaux et des maisons à vendre, le vieil enfant à la bouche sèche. Il va y retrouver, plein d’amertume, l'écho d'une voix ferme qui a sonné le glas de ses rêves d’artiste, de déchiffreur de messages, d’inventeur de musiques traversées d’oies sauvages et baignées de cascades.
Dans la cour d’un manoir, envahie de broussailles, il effleure du doigt la ferraille rongée d’une chaîne inutile. Le seau, qui y était suspendu et qu’on plongeait dans l’eau fraîche des profondeurs, a disparu . Le puits est comblé par des gravats sur lesquels a poussé un maigre chèvre-feuille.
La manivelle grince, tournant au vent d’automne, sempiternelle voix, puissante comme celle du père, aussi éclatante qu’un panonceau de laiton couronné de flèches menaçantes, condamnant sans comprendre les projets d'aventures dans l'infini du verbe.
Il était autrefois un enfant plein d’espoir qui rêvait de bohème et désirait goûter aux limpides fraîcheurs d’intarissables sources où les mots s’entrelacent au pied des menthes sombres.
Qui est-il aujourd’hui, le garçon aux mains pâles dont la gorge impatiente s’abreuvait de voyelles, vertes comme des lunes, bleues comme des orages ? Et qu’est-il devenu l’adolescent gracile dont les lèvres gourmandes dégustaient des liqueurs dont les senteurs étranges montaient dans les vents vifs bousculant la mâture des hautes caravelles parties vers d’autres mondes?
Il est chauve et replet, dans son costume sombre et ses souliers vernis. Quelque part dans sa tête, des rêves étouffés le réveillent parfois au milieu d’une nuit dans ses draps de satin, doux comme des prairies ...Il se souvient alors d’un lambeau de son rêve : il parcourait un temple où les arbres chuchotent des secrets au poète qui sait ce qui se cache sous les écorces grises des trembles et des hêtres.
Car il a accepté qu’Il décide pour lui, ce père au coeur de schiste, sec comme la garrigue. Il s’est finalement coulé dans le moule, le jeune homme rebelle qui croyait qu’il pourrait s’écarter sans dommage du chemin tout tracé que jamais ne submergent des sources vagabondes.
Et il a fait son Droit pour devenir notaire comme l’était son père. Il n’a pu résister au barrage dressé par un homme inflexible, aux pressions des amis, aux attentes des femmes Maintenant il est veuf, presque vieux et très seul. Il vend des fermes délaissées, des étangs, des collines, des peupliers sur pied et parfois même, une île… Il règle des héritages, partage des domaines, achète des lingots, des tableaux de Soutine, convoite un Picasso qu’il enfermera dans un coffre.
Quand il sent que son coeur est au bord de la ruine, il récite en secret Baudelaire ou Rimbaud, tout en faisant tinter des glaçons dans son verre, pour tenter d’y puiser le souffle évanoui.



Dérive


Louis vide des cartons. Tous les matins, il ressent la même exaltation, au moment de vérifier si la livraison du jour est conforme à sa commande. Il ouvre les colis avec une émotion toujours intacte, un émerveillement sans cesse renouvelé. Il est un plongeur lesté d’une malle au trésor qu’il vient de remonter à la surface, et dont il s’apprête à découvrir le contenu, en faisant voltiger autour de lui des gouttelettes de polystyrène blanc, en guise d’écume : des joyaux d’une valeur inestimable qu’il caresse, un à un, comme autant de coquillages à polir pour les débarrasser d’infimes grains de sable nichés dans de minuscules aspérités. Puis, toute la journée, lorsqu’il n’est pas occupé à renseigner un client, il répertorie, classe, range, organise. Ces gestes répétitifs lui procurent un sentiment d’accomplissement, la certitude d’avoir atteint sa propre plénitude. C’est là son métier, et son existence qu’il a bâtie, avec patience et détermination.

Enfant puis adolescent, il s’est battu, avec la volonté farouche de celui qui s’entête à cultiver une parcelle stérile, à détourner le cours d’un ruisseau pour irriguer un lopin de terre asséchée et nourrir sa passion. Aux sources arides, on ne puise que la soif. Il n’a cessé de démolir, l’une après l’autre, les digues que ses parents construisaient pour contenir ses élans, étancher son désir. Fils unique, il était destiné à travailler à la ferme et, le jour venu, à prendre la relève, sur les terres héritées de son père, de son grand-père. Ses très bons résultats scolaires n’ont jamais allumé dans les yeux de ses parents la moindre étincelle d’admiration. Les années d’école n’étaient pour eux qu’une formalité dont leur fils devait s’acquitter avant de rejoindre l’exploitation familiale.

Mais Louis aimait l’école, il aimait lire. Durant des années, il a subi l’incompréhension, les remontrances, la colère des siens. Qu’avaient-ils fait au Bon Dieu pour mériter un fils pareil ? Pourquoi leur rejeton ne se comportait-il pas comme le fils de la ferme voisine, qui traînait dans l’étable, grimpait sur le tracteur, courait dans les champs ? Pourquoi leur héritier était-il cet enfant chétif, enfermé dans sa chambre, à étudier ? Louis a toujours pu compter sur le soutien de ses instituteurs puis de ses professeurs, au collège et au lycée, qui lui prêtaient les manuels et les romans que ses parents refusaient de lui acheter, et dans les yeux desquels il voyait briller la petite lueur de fierté qu’il n’avait jamais vu luire dans le regard de ses parents. Il était ce fils étrange, celui qui ramait à contre-courant, se noyait dans ses rêves, s’éloignait de l’avenir qu’ils avaient tracé pour lui. Il était celui qu’ils ne pouvaient pas retenir, malgré tous leurs efforts, et qui a continué sa lente dérive.

L’amour des livres, Louis en a fait son métier, il est devenu libraire. Son père et sa mère lui ont-ils seulement pardonné son choix ? Il ne saurait le dire, il n’a jamais su lire...dans leur regard.

Aujourd’hui, Louis remplit des cartons. Il emballe les livres qu’il emportera chez lui. Au moment de prendre sa retraite, il mesure le chemin parcouru. Peut-être que sa vie ne fournirait pas matière à écrire un roman mais il peut s’enorgueillir de l’avoir choisie. Son fils unique est photographe et lorsqu’il lui montre ses photos, Louis ne cherche pas à cacher l’étincelle de fierté qui brille dans ses yeux. Aux sources vives, on puise l’amour.


Demain après la nuit

Le soir s’étire, temps intermédiaire. Je sens venir l’angoisse des heures nocturnes, elle ne fera que remplacer l’ennui aigu qui mine mes jours.

La ville se drape d’un halo orangé où vibrent des néons. Des fenêtres s’éclairent. Je n’allume pas. Dans l’appartement les couleurs se fondent, les meubles ne sont plus que masses indistinctes. L’obscurité me cache, me donne l’illusion de me faire oublier, de tous, et de vous. De vous surtout.
Là où vous êtes, il y a de la vie, de la lumière, de la chaleur. Là où vous êtes, je n’existe pas et cette douleur m’est insupportable.
L’obscurité est ma complice. J’y dissimule mon impuissance à dompter l’amour que je vous porte. Veux-je seulement le dompter ? Ma souffrance comble un vide, j’ai la lucidité d’accepter de m’en repaître.
Ma pensée vous cherche dans le noir et je vous fais endosser à l’abri du monde le costume d’une vie inventée. Une vie où vous ne traverseriez pas la mienne sans rien voir, sans savoir, une vie où j’existerais pour vous, où je saurais vous parler, vous dire ce que vous ne savez pas…

Vous êtes mes jours de suie, sombres et lourds, fardeaux poisseux d’une obsession qui m’entrave.
Vous êtes mes nuits de craie, blanches et grinçantes, où le manque de vous effrite ma raison.
Je hais ce que vous aimer fait de moi, je hais de me sentir lâche et veule. Je vous hais de vous aimer, je me hais de vous haïr.

J’aimerais que vous sourire provoque à votre cœur le sursaut d’une tendre émotion, mais vous n’y voyez qu’un détail aimable, une simple politesse, déjà oubliée. Vos yeux ne s’éclairent pas pour moi quand vous me croisez, alors que votre image persiste longtemps dans les miens. J’aurais tant de bonheur à vous aimer si vous saviez me voir.

Le soir tombe. Je crains déjà la nuit, ces heures où lorsque je tends la main dans mon lit, je ne sens qu’un tissu froid. Quelque part, ailleurs, ce sont d’autres doigts qui s’entrelacent aux vôtres et la moiteur d’une autre respiration embue votre cou. Je rêve de votre main à mon flanc, quand les bras qui enserrent ma taille ne sont que les miens. Que j’aimerais caresser votre peau avant de ne plus savoir que griffer ! Demain je verrai les stries rouges que m’a causé dans la nuit le désir de vous.

J’ai mal, j’ai froid, je vous appelle en pleurant. Mon ventre ne saurait se réchauffer qu’à la chaleur de votre ventre et j’aspire à votre haleine sur la mienne. Quel goût a donc la vie ? Une autre vie.
Une vie qui ne soit pas la comédie où je m’égare parfois dans l’illusion de contacts éphémères. Je serre les dents, pour ne pas crier votre nom quand l’envie de vous me submerge. Je me mens et je mens, sans vergogne. La sincérité n’est pas invitée aux rencontres que je ne laisse jamais se prolonger dans le sommeil, tant je préfère la solitude, plus âpre encore, que personne d’autre que vous n’a le droit de peupler. J’y bois ma honte et je change mes draps, en pleine nuit ; je me fais horreur et vous demande pardon, mais trompe-t-on son amour quand on n’est pas amants ?

La nuit est venue. Une étoile obstinée a percé le halo orange. J’aime à penser que vous la regardez en même temps que moi, que votre pensée vagabonde se promène par-dessus la ville, se rappelle le sourire croisé ce matin. Votre pensée est fugace, mais si elle se pose sur moi, j’existe.
N’auriez vous pas envie, en répondant à ce sourire, d’y adjoindre un regard une prochaine fois ? Demain ? Oui, pourquoi pas demain ?
Demain, s’il vous plait. Regardez-moi, demain.


Métamorphoses

Jusqu’au bout, j’ai nié les signes annonciateurs, minimisé ses infidélités.

A ma décharge, je roulais pour Jules depuis environ huit ans. Chacune de mes égratignures étaient pansées par un autocollant. Cela rajoutait à notre originalité revendiquée.
Mais ce matin-là, impossible de démentir. Notre monde venait de se fissurer. Déstabilisée, je suis tombée de haut, abîmant, de manière irréversible, ma silhouette. Rutilante, ma rivale patientait à quelques mètres.
Souriant, Jules s’est approché de moi. J’ai repris espoir. Il m’a présenté un sac-poubelle première main. Étrange matériau pour un rafistolage version Jules. Lui, le roi de la récup, fervent défenseur du tout réparable allait finalement trahir.
Pour qui, pourquoi ?
Pour être un homme neuf ! Il ne s’était donc rallié à la réfection que par obligation et non par conviction. J’étais déçue, mais déçue ! Et tellement plus déçue encore quand il m’a bazardée, moi, sa valise corvéable à merci, dans le container à ordures. En amont, il avait tenté de m’étouffer, tout comme ses scrupules, dans le fameux sac-poubelle dont seule l’étroitesse m’a sauvée de cette humiliation supplémentaire.
Par bonheur, la voisine m’a récupérée en douce. Elle m’a offert une nouvelle vie, m’installant sur son balcon en guise de jardinière. J’ai adoré être ainsi détournée, mais restait nostalgique de mes escapades avec Jules.

Au fil des jours, mon ancien propriétaire s’enfonçait dans une tristesse effrayante. Chaque jour, il se voûtait davantage. Du haut de mon balcon, j’assistais, impuissante à l’affreux spectacle. Je ne comprenais pas son obstination. Son mal était évident : il avait soif d’âme. Et il avait beau vider son compte bancaire, il ne parvenait pas à en acheter, de l’âme. Dans chaque rayon de supermarché, il pensait la tenir, mais de retour au domicile, il déchantait, dépité de n’être jamais désaltéré.

Contrit, il a sonné, six mois plus tard, à la porte de mon adoptante. Il lui a proposé une somme astronomique pour me récupérer. Elle a refusé. Elle a préféré me restituer gracieusement. Depuis, Jules s’éclate dans le bricolage des deuxièmes vies et il assume l’or qu’il a au bout des doigts.




LA SOURCE

J’avais tant arpenté ce chemin que chacune de ses sinuosités me semblait gravée dans ma mémoire. De même je revoyais chaque arbre qui le bordait, chaque rocher. Mes plantes de pieds conservaient gravées en elles le moelleux de la terre mais aussi la dureté presque agressive de ses cailloux tranchants. Je n’étais pas venu ici depuis plus de trente ans. Peut-être quarante. J’étais jeune alors. Je portais une chevelure épaisse qui me tombait sur les épaules, où que je rassemblais en une longue queue de cheval à l’aide d’un élastique. Aujourd’hui mes cheveux sont épars et gris. Ainsi est faite la vie. On la croit un long fleuve tranquille, elle passe avec l’impétuosité d’un torrent. Qu’importe, j’avais conservé mon âme de jeunesse, mes jambes aussi. Quand le chemin devint étroit au point de se transformer en une sente à peine marquée je continuais de retrouver mes pas au milieu de la végétation dense. J’étais venu si souvent puiser l’eau la plus pure que l’on puisse imaginer. Elle sourdait au creux d’un rocher, avant de disparaître à nouveau sous terre une vingtaine de mètres plus loin. Cette source je l’avais découverte par hasard. Elle était située à deux heures de marche du cabanon à flanc de colline que j’habitais à l’époque. Le matin j’avais retrouvé le cabanon. J’avais eu du mal à l’apercevoir tant les épineux le cernaient. La toiture en lourdes lauzes était trouée en de nombreux endroits. J’avais poussé la porte branlante. À l’intérieur c’était la désolation. La cheminée s’était effondrée, un sureau avait élu domicile dans la partie qui me servait de chambre. Son tronc gracile s’élevait jusqu’à un trou de la toiture, son feuillage flottait au-dessus, tel un étendard victorieux. Retrouver le cabanon de ma jeunesse m’avait percé le cœur. Et si sa ruine était l’image de ma propre décrépitude qui s’annonçait inéluctablement ? Alors, pour que mon pèlerinage vers mes années de jeunesse ne se termine pas sur cette sombre note, j’avais décidé de rejoindre la source. Ma source. Dans mon sac me restait encore quelques provisions de bouche, et un demi litre d’eau. Suffisant pour effectuer les deux heures de marche. Je rêvais de remplir ma gourde à la source, que son eau limpide agisse sur moi comme un élixir de jeunesse.
En chemin je m’étais égaré deux ou trois fois. Il me semblait que plus je m’enfonçais dans la forêt, plus mes souvenirs devenaient incertains. À force de ténacité, et après quelques demi-tours opportuns, j’étais enfin parvenu. Je reconnaissais sans l’ombre d’un doute la petite clairière ovale, et, à l’une de ses extrémités, le rocher schisteux d’où l’eau sourdait. Le lit du ruisseau si court marquait encore le sol. Et, malgré l’herbe épaisse, je retrouvai sans difficulté le trou dans lequel l’eau disparaissait. Tout était là, conforme à mon souvenir. Rien ne manquait. Tout était là, sauf l’eau, dont plus une seule goutte ne suintait du rocher… Avec elle c’est un pan entier de ma jeunesse qui venait de disparaître. Comme elle je me sentais sec, stérile. Aride. Déjà un peu mort. Je m’assis, dépité, épuisé soudain. J’avais mis plus de trois heures à rejoindre une source qui n’existait plus. Depuis belle lurette j’avais vidé ma gourde. J’avais soif, j’avais faim. Il me fallait pourtant me lever. Repartir. Combattre ma fatigue, ma peur, ma soif.
Ou rester assis. Et attendre de finir de m’assécher.



Fausse note


Depuis sa place au balcon, pour la troisième fois, elle avait tremblé, admiré, retenu ses larmes deux heures d’affilée, fascinée par le quinquagénaire vêtu de noir qui battait la mesure avec brio et enthousiasme. Trop occupée à s’imprégner de ses moindres mimiques et attitudes, elle avait peu écouté la musique. Le moment qu’elle préférait arrivait : le maître s’inclinait sous les bravos du public, rendait hommage d’un ample mouvement aux musiciens de l’orchestre, prenait par la main et embrassait un des enfants de la chorale associée au spectacle. L’instant le plus redouté aussi : celui où elle aurait dû suivre dans les coulisses ceux qui souhaitaient faire signer un CD, un DVD, dire un mot au maître, étape qu’elle ne trouvait pas le courage de franchir. Ce soir, c’était la dernière représentation, elle ne pouvait plus reculer.
Forte de l’opinion qu’elle s’était forgée– un homme doué, affable, beau et bon – elle se joignit aux admirateurs, attendit, fébrile, que la file s’épuise et que le maestro regagne sa loge. Prenant une grande inspiration, elle frappa à la porte et entra sans attendre d’y être invitée.
Il dénouait sa cravate face au miroir. Le cœur de Lola s’emballa devant le regard émeraude qui s’y reflétait, semblable au sien, mais plus lumineux, les lèvres si finement dessinées, pareilles aux siennes qu’elle pestait d’avoir du mal à ourler de rouge.
– Posez le café sur la table basse, lança-t-il d’un ton sec.
–Je n’apporte pas le café, murmura-t-elle.
Il fit volte-face et la toisa.
– Alors, qu’est-ce que vous fichez là, avec cet air emprunté ? Pour les autographes, c’est terminé.
– J’ai besoin de vous parler.
– Encore une péronnelle de conservatoire persuadée de son inestimable talent, qui cherche à se faire engager dans ma formation ! Désolé, je ne recrute pas. Putain, je suis vanné, sept concerts dans cette salle de province miteuse où je dois me farcir la chorale des petits corbeaux du coin. Et pas moyen d’avoir un café !
Elle ne se laissa pas désarçonner, mit sa colère sur le compte de la fatigue et, sans un mot, lui tendit la photo tirée de son sac : il y apparaissait, plus jeune, aux côtés d’une femme blonde au sourire éclatant.
– Oui, et alors ? grinça-t-il.
– Vous reconnaissez cette femme ?
–Pff, difficile, le cliché ne date pas d’hier.
Curieusement, plus il devenait désagréable, plus elle avait envie de foncer. Sa dernière chance.
– C’est ma mère. Vous avez eu une liaison avec elle.
– Possible. Ah ! Je comprends mieux : c’est elle qui a besoin d’un job et se rappelle à mon bon souvenir ?
– C’est moi qui ai eu envie de rencontrer mon père.
– Tiens donc, ricana-t-il ! Ma petite, des aventures, j’en ai eu, à la pelle, avec mes musiciennes, entre autres. Le deal était clair dès le départ : Marc Leduc ne s’attache pas, ne fonde pas de famille, le maître privilégie sa carrière et c’est sans appel. Ma foi, si quelques gourdes ont voulu tenter le diable, je m’en lave les mains.
Elle lui trouva soudain des yeux d’un vert pisseux, des lèvres aux coins tombants.
Dix-huit ans avant que sa mère consente à lui révéler le nom de son géniteur, des années à cacher ce manque, à imaginer, à fantasmer. Puis récemment, la découverte de la photo, l’article du journal local, enfin l’aveu, sobre, sans détails. Et ce soir, un rêve qui s’achevait en cauchemar.
–Connard !
Lâcher le mot grossier lui fit du bien. Elle claqua la porte de la loge et s’enfuit en le répétant, tentant d’étouffer à la fois ses larmes et sa terrible déception.



Succès overdosé

Job,
Argent,
Pas de temps!
Ataxiophobe,
Je veux réussir
À posséder assez
Pour combler tous les fossés
Nés de l'abîme du désir.
Je trouve un époux, un bon parti.
C'est le renouveau dans un bel appart :
Ikéa, but, Confo', fait péter la carte !
J'atteins mes objectifs, fortunée à l'envie...
Comblée de vains objets, spirituellement vide.
Chez moi, j'évite mon trop lassant mari,
Sans merci au travail, je m'avilie,
Je sursaute à ma première ride.
Il faut que je quitte le prisme
du toujours plus en surdose.
La réponse s'impose :
Le minimalisme.
Moins de peines,
Plus féconde ;
Un monde
Zen.



Miss Mouche et les roses bleues

Mademoiselle Mucha, Miss Mouche pour ses élèves, était la terreur de sa classe unique. Très autoritaire, elle tyrannisait les gosses.
- C'est un vrai Cerbère !
- Moi, dit un grand du Certificat, un jour, alors que je savais ma leçon, j'avais tant la trouille que je n'ai pas pu sortir un seul mot. J'en ai fait pipi dans ma culotte. Elle s'est moquée de moi et m'a obligé à rester debout à côté de son pupitre jusqu'à la fin de la matinée.
- Elle tape avec une règle sur les doigts des CP quand ils se trompent dans leur lecture, dit un autre.
Tous, remontés contre l'infâme enseignante, étaient d'accord sur un point : il fallait faire quelque chose pour se débarrasser de Miss Mouche.
Réunis chez l'un d'entre eux, les parents, accompagnés de leur progéniture, étaient bien décidés à en découdre avec cet individu et cherchaient une solution.
- On ne peut même pas demander sa mutation, dit un papa. C'est la fille du député. Ils sont copains comme larrons en foire, lui et Monsieur le Maire. D'ailleurs, le maire, bien qu'ayant reçu des plaintes, refuse de croire ce que les écoliers racontent. Il objecte qu'il n'y a pas de preuves contre elle, que la parole des gosses ne compte pas.
- Moi, dit un petit, j'suis cap' de faire un gros caca-boudin devant sa porte.
- Et moi, de lancer un pétard dans sa boite aux lettres.
Personne n'eut le cœur à rire de ces propositions naïves. On se contenta de hausser les épaules, de lever les yeux au ciel en soupirant. On avait beau se creuser la tête, aucune idée acceptable n'en sortait.
Soudain, une petite de la section enfantine leva timidement le doigt, comme si elle était en classe, pour demander la parole.
- J'ai une idée : on va lui montrer que nous, on est des gentils et qu'on est plus intelligents qu'elle.
- Et tu proposes quoi ? demanda sa mère.
- Ben, si on lui fait chacun un beau dessin, elle sera obligée de dire merci et d'être gentille avec nous. C'est comme ça, quand on fait un cadeau, après, on peut pas être méchante avec ceux qui l'ont fait.
Les adultes furent septiques et les écoliers pas très enthousiastes. Finalement, faute d'une meilleure idée, on se rallia à la proposition : ça ne coûtait rien d'essayer.

Le lendemain, les enfants s'affairaient devant leurs feuilles. Les parents avaient réuni tout ce qu'ils avaient ont pu trouver comme crayons de couleur. Chacun s'appliqua, les petits tirant la langue, les plus grands arborant des mimiques d'artiste peintre. Ils étaient libres de dessiner ce qu'ils voulaient, il fallait juste que ça soit gai. Au bout de deux heures, il y avait sur le papier, des soleils, des cœurs, des fleurs, des oiseaux, des arbres… Seuls, les jumeaux du CM2 avaient osé signer leur œuvre et tous deux, sans se concerter, dessiné des roses bleues.

Le lendemain, chaque écolier déposa son dessin sur le bureau de l'institutrice avant de s'installer à son pupitre. Après avoir donné l'ordre de s'asseoir, elle examina les dessins un par un, sans dire un mot. On aurait entendu une mouche voler. Puis elle afficha les œuvres des jumeaux, et écrivit au tableau :
Rédaction : "Les roses sont-elles bleues" ?
- Les petits rédigeront deux lignes, les moyens, une demi-page, ceux du Certificat, une page entière.
La fillette qui avait eu l'idée du cadeau se mit à pleurer en silence. De grosses larmes roulèrent sur ses joues rondes.
- Comment peut-on avoir le cœur aussi vide, pensait la petite, auteur d'un gros cœur rouge avec plein de papillons colorés dedans.


Conduite agitée

Intimidée, j'ai donné un coup de volant brusque à droite, percutant violemment le trottoir. Bang! le pneu a éclaté. Honteuse, j'étais persuadée que nous allions en rester là, que Marc, le moniteur d'auto école, allait m'envoyer paître. Mais non, le supplice a continué. J'accélérais quand il fallait ralentir ou l'inverse. Et les piétons qui surgissaient sur les passages cloutés pour me faire chavirer! Au fil des leçons, j'ai quand même fait quelques progrès mais mes émotions ne se sont pas calmées. Une sensation vraiment très étrange m’envahissait. Montée d’adrénaline, coup de chaleur, rouge aux joues, long frisson le long de l’échine. Était-ce si difficile de tenir le volant? Oui certes mais pas seulement. Marc était très prévenant, il essayait au mieux de me donner confiance en moi et ses conseils et encouragements.me procuraient quelques émois. J'avais 18 ans, il en avait 25 de plus mais ses yeux noirs étaient si intenses, son sourire si charmant! Et toujours bien mis, élégant en costume de lin beige clair ou décontracté en chemisette d'été. Quand j'étais près de lui, tout mon corps se mettait à dérailler. Je me suis mise à attendre avec impatience les prochaines leçons, à étudier mon look, à choisir des robes audacieuses. J’ai rêvé, je l’enlaçais, m’abandonnais, la vie allait prendre tout son sens. Et effectivement, il n'a pas été indifférent à mes audaces, quand j'ai eu mon permis, nous avons poursuivi nos rencontres.

Nous ne nous voyions qu'un soir par semaine, il se disait très occupé. Et bien qu'il me manquait, cela m'arrangeait d'une certaine façon, j'étais pas mal prise par cette première rentrée universitaire. Je n'était pas trop inquiète de la présence d'une éventuelle rivale, j'avais observé qu'il vivait seul dans son petit appartement. En général les vendredis, il m'emmenait donc chez lui et nous nous adonnions aux plaisirs de la chair. C'était merveilleux, un incident m'a cependant contrariée. Il m'a proposé bientôt si je le désirais des parties à trois où il inviterait des amis. Surprise et très mal à l'aise, j'ai refusé tout net. Il n'a pas insisté mais je suis restée dubitative, m'interrogeant sur ses désirs et sur l'évolution de notre relation.

Un soir que j'attendais Marc comme d'habitude, assise à une table de brasserie, il n'est pas venu à notre rendez-vous. Le lendemain, aucun signe de vie, le portable muet. Bizarre, que se passait-t-il, mon chéri qui me posait un lapin, qui disparaissait sans prévenir ? Au bout de quelques jours, j'ai reçu une lettre, il m'expliquait qu'il était en prison, il était en détention provisoire, accusé de proxénétisme. Je suis tombée des nues, sidérée. Sa lettre était franche et gentille, je lui ai répondu courtoisement et ne l'ai pas revu. Des faits auxquels je n'avais pas pris garde me sont a posteriori venus à l'esprit. J'ai réalisé que lorsqu'il m'emmenait chez lui, traversant la ville, il passait par de petites rues et semblait attentif aux allées et venues, il devait surveiller l'essor de son négoce. Combien j'avais été naïve et à quels écueils avais-je échappé! J'étais envahie de sentiments contradictoires, frustrée par cette relation décevante et sans lendemain mais soulagée à l'idée de ce qui aurait pu m'arriver. Je me suis finalement dit que cet homme ne m'aurait jamais obligée à travailler pour lui, malgré tout, il avait eu du respect et un attachement pour moi. Sa présence m'avait été précieuse et à présent il me manquait ...
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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