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Les textes du jeu 154

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Ven 20 Avr - 20:46 (2018)    Sujet du message: Les textes du jeu 154 Répondre en citant

Journal d'un hallebardier ou Un esprit ingénu

Moi, Sébastien Leboeuf, j'ai été engagé pour jouer dans une pièce de théâtre. Lors du casting, j'ai déclamé le récit de la bataille du Cid contre les Mores. « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles » Un froncement de sourcils pour exprimer toute la face sombre d' « obscure », un haussement de sourcils pour le rayonnement de « clarté ». Mon visage s'assombrissait et s'illuminait à la vitesse de l'éclair, tel un jour de pluie et de soleil mêlés. Mon père dit toujours « C'est le diable qui bat sa femme et qui marie sa fille » et il ajoute « Lait de vache bonne laitière fait la fortune de son propriétaire mais aigrit celui du voisin. » Je ne comprends pas bien quel rapport a le lait avec la pluie ni le voisin avec la femme du diable mais il faut respecter les adages des anciens.
Le lendemain matin, à dix heures tapantes, je me trouvais sur la scène du théâtre Marigny avec six autres comédiens. Je me suis présenté en bafouillant un peu. Michel Sabourin, qui a le rôle principal, a ricané : »Tiens, v'là le hallebardier » et Elise Tavers a ajouté « Mais il est joli garçon, le hallebardier. » Hélas ! Je suis très déçu, le metteur en scène m'a dit « Mon jeune ami, vous n'avez aucun texte à dire, vous vous contenterez de monter la garde avec votre hallebarde et...de la prestance, mon cher, de la prestance. »Comme dirait mon père « Commencer petit n'est pas un défaut ; le rester à vie, point ne faut ! »
(Une semaine après)Je suis rentré de la répétition bien fatigué, les jambes lourdes et les pieds en compote. Au fil des heures, je m'affaissais de plus en plus sur ma hallebarde. C'était elle qui me soutenait. J'ai observé mes partenaires et ce n'était pas toujours joli. Sabourin, un presque vieillard, a offert un bouquet d'anémones à Barbara, une jeune fille toute fraîche. Je sais ce qu'aurait dit mon père « Taureau vieillissant fait le beau mais la belle n'est pas un veau » et ma mère aurait ajouté « Fleurs de galant, à prendre avec des gants. »
Aujourd'hui, des problèmes avec mon casque qui n'arrête pas de glisser vers l'avant. Elise Tavers, qui doit avoir la cinquantaine, a claironné « Le pauvre Sébastien est claquemuré dans son abri de fer » et j'ai senti sa main qui me frôlait le cou avec insistance puis qui redressait ma coiffure. « Merci, madame » ai-je dit. « Tut,tut,tut, appelle-moi Elise, voyons ! » Elle souriait, un sourire de carnassier qui découvrait ses incisives, plus pointues que la moyenne. Je ne savais que faire et j'ai souri bêtement puis j'ai soupiré. Sabourin est passé devant moi en chantonnant « Soupir d'amour ne dure qu'un moment » et en me faisant un clin d'oeil. Je n'ai pas bien compris à quoi il faisait allusion. Moi, amoureux ? Bien sûr, je suis amoureux de Barbara, elle est jeune, charmante et très gentille . J'ai toujours été discret alors que, lui, il lui fait une cour empressée mais il n'obtient rien. J'ai 23 ans et Sabourin en a, au moins, 60, il porte une perruque, a de l'embompoint. J'ai souri, tout content et j'en ai lâché ma hallebarde qui a heurté le sol avec un bruit épouvantable. Le metteur en scène a crié « Du sérieux, toujours du sérieux, un hallebardier est un soldat sérieux ! Il faut prendre exemple sur les soldats qui montent la garde devant Buckingham Palace. » Il commençait à m'agacer.
Ah ! Ce n'est pas de tout repos d'être un hallebardier !





Les djinns


"L'Appel du Hoggar", "Les Carnets Sahariens", "La Montagne aux Écritures"… : dans ma jeunesse, le guide-écrivain Frison-Roche m'avait fait rêver de bivouacs sous la lune. Mon rêve devint réalité !
Je me retrouvai un matin de février, avec dix autres personnes, à Tamanrasset, point de départ d'un périple dans Sahara algérien. J'étais le seul Français et la barrière de la langue me retrancha dans une solitude méditative dans lequel je me délectais.
Après plusieurs jours de marche dans les dunes, au rythme des chameaux, la silhouette des pitons rocheux du Hoggar apparut enfin à l'horizon, et, lentement, nous nous en approchâmes.
Le campement dressé au pied du massif, nous sirotâmes les trois thés, conformément au rituel quotidien :
L'amer comme la vie…
Le doux comme l’amour…
Le suave comme la mort.
Après un repas réparateur composé d'un tajine et quelques pâtisseries sucrées au miel, la veillée autour du feu commença, bercée par les mélopées envoûtantes scandées par le guide, les chameliers et le cuisinier touaregs. À cette latitude, la nuit tombe brutalement et de bonne heure, aussi, les soirées sont longues.
Puis chacun rejoignit son abri. Malgré la fatigue physique, j'étais trop excité pour trouver le sommeil. Je me glissai hors de ma tente, me protégeant du froid avec mon sac de couchage sur les épaules. Une grosse lune toute rousse montait à l'horizon dans le ciel étoilé. Je m'étais assis à l'entrée de la gorge non loin du camp, sur une pierre volcanique de forme accueillante, quand soudain, des voix mélodieuses m'invitèrent à les suivre. La pleine lune, maintenant haut dans le ciel, éclairait le paysage d'une lumière argentée, féerique. Je bravai l'interdit, la consigne étant de ne jamais s'éloigner du groupe, et pénétrai, d'abord timidement, entre les rochers. Je m'appliquais à mémoriser mon trajet, me retournant fréquemment pour m'imprégner du paysage, afin d'être capable de faire le parcours en sens inverse.
Les voix s'amplifièrent, devinrent rires sarcastiques, rebondissant d'écho en écho sur les parois rocheuses, semblant venir de toutes parts, m'entourant comme une armée en embuscade. Chaque fois que je m'arrêtais pour tendre l'oreille afin de les localiser, les voix se taisaient, laissant place à un silence inquiétant. Je perdis bientôt toute notion de prudence et m'enfonçai dans la montagne.

---


Après des heures de recherches, les secours m'ont retrouvé, inconscient, lové en position fœtale, mon chèche blanc enroulé sur ma tête émergeant à peine de mon sac de couchage rouge.
Lors de mon rapatriement, je délirais, brûlant de fièvre. Dans mon semi-coma, je parlais d'un lieutenant Beaufort, d'un ethnologue au nom de Lignac, d'une piste oubliée et d'un rendez-vous à Essendilène. Pour ma part, je ne me souviens de rien d'autre que d'une nuit de pleine lune et d'un serpent qui m'a guidé jusqu'à une source à laquelle je dois ma survie. C'est là qu'on m'a découvert.

"Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas." (*)


(*) Victor Hugo - Les djinns, 1829




Âmes en parallèle

Posé sur ton ventre, je me sens protégé entre tes mains noueuses croisées sur moi.Tu te crois à l'abri derrière cette bâche trouée qui te sert de rempart au monde. Tu en as fait une prison aux murs de pierre trop froid et trop épais se rétrécissant sur ton corps dans un camp cerné de barbelés. L'assiette reste vide, et ce soir la lampe va s'allumer sans le moindre espoir de la plus petite étincelle dans tes yeux. Tu préfères oublier comme, avec tous les autres sur le bateau ballotté dans les tempêtes, tu as serré les dents et les poings. Dans un cataclysme, la coque s'est disloquée. Les vagues t'ont déposée avec tes compagnons d'infortune sur la plage. Certains n'étaient plus que des corps, d'autres comme toi avaient encore tous leurs esprits.
J'ai entendu ton désespoir à l'instant où cet homme as pris ta volonté. Tu étais terrassée tandis que je prenais ma place au fond de toi, clandestin de fortune. Je me suis fait tout petit. Ta révolte taillade ton cœur et sculpte ton visage de sillons durs, ton regard transperce l'horizon comme la lame d'un glaive sur un mur édifié de silence.Tes doigts sont des crampes, tes bras des branches raides et tourmentées. De gros nuages noirs plombent ton ciel et les arbres s'abattent comme des fantômes noirs. Ta conscience s'est égarée, tu t'enfonces sans avancer, tu contournes sans approcher, sans mot dire...
Et moi, je suis tellement avide ! Je me nourris de l'eau et du sel de tes larmes, et tes yeux sont secs. De mes doigts doucement posés sur ton cou, se sent la douceur de ta peau sous ta rugueuse carapace. Je cherche à me perdre dans les profondeurs de tes yeux délavés. Dans ta lassitude, tu es insaisissable, je préfère renoncer. Voiles de soie, mes paupières se sont fermées sur mes yeux trop pleins de ton absence et libèrent une toile où se posent les images de mes illusions. Alors, je me raconte comme le bateau de l'espoir a réussi à épouser la mer aux vagues ondulantes au soleil, l'océan aux abysses inconnues peuplées d'occultes créatures. Je te dis mes rêves d'ombrages pour l'instant ignorés . Je peuple de chants d'oiseaux tes forêts restées silencieuses. D'un souffle, je colore ton ciel trop sombre de faisceaux de lumière. Des éclairs lâchent des averses et rincent ton cœur de leur fraîcheur. J'élève ton âme au dessus de la nef des flèches des cathédrales et je rattrape ton esprit envolé. Je suis à la recherche de ton regard, j'ai besoin de me reconnaître dans ta lumière. Je vais à la rencontre de ton âme, j'ai envie de me laisser aller dans les profondeurs des univers de tes yeux. Mère, tu es la vie qui coule et qui crée.



Un esprit sain dans un corps sain

« Tu verras, c’est un homme plein d’esprit. » lui avait dit Daphné.
Lisa s’était contentée de murmurer « merci », dans un souffle qui s’était vite dissipé, comme de la buée sur une vitre, laissant juste une trace, un éclat mouillé dans son regard. Un mot empli de résignation et d’espoir, dont l’écho avait ému Daphné.

Lisa et Daphné complétaient leurs maigres revenus en consacrant quelques soirées par semaine à des hommes de passage. Avec l’argent ainsi gagné, elles s’achetaient vêtements, bijoux, sacs à main, chaussures, rouges à lèvres, vernis à ongles ... tout ce qu’elles ne pouvaient guère s’offrir avec un salaire d’employée. Ainsi, les deux amies vendaient des graines, des plantes et des outils de jardinage le jour, et leur corps, que la nature avait plutôt bien doté, la nuit. Un « business » peu ambitieux mais suffisamment lucratif, et qu’elles ne souhaitaient pas développer davantage.
Mais, depuis quelque temps, Daphné se chargeait, seule, de répondre aux attentes de leurs clients. Un soir, un homme s’était sauvé sans laisser le moindre sou à Lisa. Par contre, il avait laissé, sur le corps de sa partenaire d’un soir, de nombreux témoignages de sa brutalité. Si les bleus s’étaient estompés, le traumatisme avait été plus long à disparaître. Pourtant, Lisa souhaitait à présent reprendre du service.

« C’est un homme sain, avec lui, aucun danger »... Les paroles rassurantes de Daphné bourdonnaient aux oreilles de Lisa tandis qu’elle attendait Jérôme. Cependant, dès leur première rencontre, ses craintes avaient fondu aussi vite que du beurre dans une poêle sur le feu. Jérôme se montrait doux et respectueux.

Ils se retrouvaient deux soirs par mois. Avant de faire l’amour, ce client pas tout à fait comme les autres ressentait le besoin de parler. C’était un homme d’esprit, intelligent, cultivé. Lisa appréciait sa compagnie. Elle l’écoutait, apprenait beaucoup de choses sur des sujets divers. Sans trop savoir pourquoi, quand il était à ses côtés, elle se sentait à l’abri.

Au lit, pourtant, Jérôme perdait de sa superbe. À chacune de leurs rencontres, au moment où Lisa commençait à le câliner, il se retranchait dans la salle de bain. Il y restait de longues minutes sans qu’elle n’entende aucun bruit : ni celui de la douche ni celui de la chasse d’eau. Lorsqu’il revenait dans la chambre, il semblait mal à l’aise, nu, devant Lisa, et ne retirait son caleçon qu’au dernier moment. Puis il lui faisait l’amour à la hâte, avec maladresse. S’il dominait la conversation, c’était Lisa qui guidait leurs étreintes. Elle se demandait comment un homme si plein d’esprit pouvait à ce point perdre ses moyens lorsqu’il s’agissait de s’exprimer avec son corps.

Un jour où Jérôme s’attardait plus longuement que d’habitude dans la salle de bain, elle ne put contenir davantage sa curiosité et ouvrit la porte brusquement. Elle avait remarqué qu’il ne la verrouillait jamais. Elle découvrit Jérôme agenouillé sur le tapis de bain : il priait.

Ce soir-là, il fut incapable de lui faire l’amour mais il s’épancha longuement. Convaincu qu’il commettait, à chacun de leurs rendez-vous, un péché monstrueux, il tentait, par la prière, de réconcilier son corps, son esprit et sa conscience : sa trinité personnelle. Jérôme était prêtre.

Plus tard dans la soirée, lorsqu’elle fut seule, Lisa envoya un message à Daphné : « Jérôme, un homme sain ? Oui, mais surtout un saint homme ! »



« Aïe ! », criait la campagne

À la lecture de la fable dans laquelle La Fontaine met en scène la laitière Perrette, une gamine avait buté sur ce vers : « Quel esprit ne bat la campagne ? » À son père elle avait avoué « Comprends pas ! » Lui, avait révélé depuis son canapé « C'est un esprit comme le tien, un qui bat la campagne ! » et il avait eu aux abords de sa tempe ce geste de la main, comme un oiseau qui s'envole.
La gamine s'était inquiétée car elle partait deux jours plus tard en vacances d'été chez son oncle, en pleine ruralité. « Et si le truc dans mon crâne, qui s'échappe sans que je le devine, cognait là-bas sur tout et tous ? » Elle se promit de rarement réfléchir chez tonton. « Sois bien conne ! s'intima-t-elle. Prends l'air bovin de circonstance ! Esprit au calme, esprit en panne. »

La gamine arpentait la propriété fermière de son oncle. Peu après son arrivée, elle répertoriait les dégâts et déduisait de ses observations que son esprit l'avait précédée sur ce territoire et avait, en traître, battu la campagne comme plâtre. Combien de branches cassées, de fruits écrabouillés, de fleurs tordues et clôtures cassées, de veaux, vaches, cochons, couvées avec têtes à claques ayant été claquées ? La gamine en perdait le compte des victimes ! Elle s'assit, tenta de rassembler ses idées et y parvint. C'était donc que son esprit était là, en elle, somnolent peut-être mais revenu de sa fugue destructrice. En catimini pour ne pas intriguer le frondeur, la gamine gagna sa chambre, chipant au passage le casque de la moto retraitée à pépé. Elle enfila le heaume contemporain, mettant au défi son esprit de s'évader. Chevalière sentinelle, la gamine surveillerait la forteresse de sa caboche et empêcherait que quiconque en cette verte contrée fût frappé par sa méconduite spirituelle.
La famille ne manqua pas de s'étonner de cette lubie de la fillette citadine à ne vouloir quitter ni maison ni casque, à prendre sa douche, chapeautée comme motarde.
Le tonton, guère adroit en esprit virant de travers, renvoya bientôt sa nièce en ses pénates urbaines.

Les années passèrent. La gamine devenue femme apprit sur le tard le véritable sens de l'expression employée par La Fontaine. Le rouge de la honte, honte d'avoir été si naïve, si abusée et si idiote céda la place au cramoisi de la colère tandis qu'elle se rendait chez son père pour une explication de texte. L'homme, qui avait glissé en gagatisme gentillet, vit sa fille fondre sur lui, des insultes plein les dents. « Salaud ! Baderne ! Dégueulasse ! Comment t'as osé m'faire croire ça ! » Le père écouta celle qu'il considérait toujours comme crétine déblatérer sur l'esprit et la campagne battue « Mon enfant... je ne comprends rien à tes reproches. N'oublie pas que j'ai perdu l'esprit, » persifla-t-il. C'en fut trop pour la gamine quinquagénaire. Elle tambourina de ses poings la tête dure de son géniteur « Toc, toc, toc ! Où qu'il est donc, le fameux esprit à papa ? Parti, lui si drôle ? Mon cul ! Tu mens, tu te moques comme tu m'as menti, t'es moqué de mon ignorance ! À cause de toi, cela fait quarante ans que je m'interdis de campagne ! Quarante ans sans verts pâturages, sans troupeaux, sans bio, tant j'ai peur de blesser ! » Mais elle n'avait cure de blesser son père et persista à frapper le carafon chenu. Un trou minuscule s'y forma soudain, par lequel, effrayé par l'orage, l'esprit du père, nullement égaré, eut, tout en finesse et mains en l'air, la présence d'esprit... de se rendre.



Esprit chagrin

Je hurle longuement avec le vent pour affirmer ma présence sur de vastes étendues. Mon empire s'étend sur plusieurs continents, ses habitants forment un peuple innombrable et multiple, les arbres par millions bien sûr, ici le khaya et là l'okoumé, les hommes, l'indien Kalapalos, plus loin le pygmée Mbuti, les animaux, de l'ara hyacinthe à l'orang-outan. Tous sont mes protégés, tous me connaissent et m’honorent.

Je suis l'Esprit de la forêt. Je me faufile sans relâche dans la pénombre, entre les racines serrées, ou, les jours de bonne humeur, je m’aère au soleil dans la canopée verdoyante. L'hiver, les troncs noueux des grands arbres dessinent mon visage buriné et leurs branches tordues, mes bras brandis vers le ciel. Ils me donnent généralement un air grave et un peu étrange. Les lichens gris, la barbe de saint Antoine, me vieillissent prématurément, bien que les années n'aient pas d'emprise sur moi.

Vous n'allez pas me croire, mais je ne suis pas un croquemitaine, je ne mange pas les enfants ni ne raffole de sacrifices humains. Je suis en fait de nature placide et bienveillante, je me nourris de fruits et les partage volontiers avec mes compagnons de route. Le gendre idéal, en somme ... Pour dire la vérité, il faut quand même pas me titiller de trop près, je m'emporte parfois. Un gars à la morgue toute britannique, nommé Percy Fawcett, a cru pouvoir m'affronter un jour. L'imbécile. Il m'a défié effrontément, son crane s'est brisé comme un œuf, j'ai déposé quelques-uns de ses ossements à l'entrée des chemins en signe d'avertissement à qui voudrait encore s'y frotter. Le message s'adresse aux aventuriers, aux touristes, aux braconniers, à tous ceux qui avancent en terrain conquis, qui profitent, qui pillent sans rien offrir.

Mais arrêtons les galéjades, il faut maintenant que je vous avoue, ces temps-ci je me sens débordé et incapable de gérer le danger grandissant. J'en suis très en colère. Les tronçonneuses des bûcherons s'activent sans relâche sur mes flancs et me labourent les reins. Elles me déchirent, elles m'arrachent ma substance. Au début, je n'ai pas trop pris garde, sûr d'avoir comme par le passé toujours in fine le dessus. Inutile de gonfler les muscles, il suffisait d'attendre que la végétation regagne le terrain perdu. Mais les hommes se sont obstinés, ils ont attaqué en nombre, à une grande échelle et de tous côtés. Partout ils confisquent les bois précieux dont ils font commerce, quand tout va bien ils les remplacent par de monotones plantations de palmiers à huile qui épuisent les sols. La faune et la flore, les êtres vivants dans leur totalité se meurent. Une vraie boucherie. Là où régnait en mon sein la diversité ne reste plus que terres arides et désolation.

Je perds mon sang froid, j'ai mal à mes côtes endolories, ma tête tourne, mon cœur saigne. J'ai la nausée du matin au soir. Si le foutoir continue, je vais déchaîner les climats à l'encontre de ces rustres avides de gains faciles, je vais les écraser, les anéantir. Les villes côtières vont être noyées sous les flots d'une eau que je ne retiendrai pas, les champs vont être grillés par le soleil que je n'adoucirai plus. Les misérables s'entre-tueront pour pouvoir bouffer, ils crèveront tous. J'aurai le dernier mot, avec encore assez de forces peut-être pour renaître ici et là dans un monde dévasté où tout sera à reconstruire.



Le verre de cristal

Pauline soupira. Ses invités avaient quitté la maison peu après deux heures du matin. La vieille horloge comtoise allait bientôt sonner la demi-heure. Dehors, la pluie, jetée contre les carreaux par le vent d’Ouest, semblait redoubler. La lumière du phare balaya un instant la cime des arbres, au fond du vallon. La soirée avait été des plus agréables. Le Chablis conseillé par le caviste du village s’était avéré excellent, au point qu’Arthur, pourtant fin connaisseur, l’avait couché sur son carnet de moleskine rouge.
Pauline termina de placer les verres dans le lave-vaisselle, un rapide coup d’éponge rendit la grande table plus présentable. Elle se retourna vers le guéridon sur lequel, une heure auparavant, la séance de spiritisme s’était déroulée. Lasse, elle décida qu’elle remiserait plus tard le verre de cristal et les lettres disposées en cercle. C’est Claire qui avait insisté, prétendant qu’en ce soir de pleine lune les conditions semblaient idéales pour entrer en contact avec les esprits. Son mari Aymeric avait mollement protesté, sachant déjà que sa délicieuse femme aurait le dernier mot.
Ils s’étaient donc placés autour du guéridon. Pauline avait disposé un foulard sur la lampe du salon tandis que Claire éteignait le lustre de la salle à manger. Plusieurs fois par le passé les quatre amis avaient procédé de même, en fait chaque fois que leur hôtesse parvenait à échapper à sa vie parisienne pour rejoindre son Finistère natal. Le traditionnel « esprit es-tu là » avait été prononcé avec beaucoup de solennité par Claire, puis au fil de la séance le verre de cristal avait glissé d’un bord à l’autre de la table, allant de lettres en lettres et répondant aux sollicitations de l’un ou de l’autre.
Pauline s’apprêtait à éteindre la lumière de la salle à manger pour gagner sa chambre à l’étage lorsqu’elle crut entendre un bruit familier qu’elle ne parvint pas à identifier sur l’instant. Cela provenait du salon, pourtant plongé dans l’obscurité. Fatiguée par la longue soirée elle se dit pour elle-même qu’elle avait dû rêver et appuya sur l’interrupteur. Le bruit recommença, plus net cette fois. La jeune femme eut un frisson, car ce bruit, elle venait de le reconnaître, c’était celui du verre en cristal qui se déplace sur le guéridon. Impossible, se dit-elle, mais elle voulu en avoir le cœur net pour calmer l’angoisse qui sourdait en elle. Pauline se dirigea vers le salon faiblement éclairé par la lumière de l’escalier qui menait aux chambres.
Elle ne rêvait pas ! devant elle, le verre se déplaça, désignant la lettre D. puis la E. Pauline était à la fois subjuguée et angoissée. Le verre continua vers le R, revint au centre, repartit vers le R, puis le I, le E, encore le R et de nouveau le E.
D.E.R.R.I.E.R.E.
Après une très courte pause le verre se dirigea vers le T, puis le O, et s’immobilisa sur le I.
T.O.I.
DERRIERE TOI.
A cet instant précis, Pauline perçut une présence derrière elle, mais elle n’eut pas le loisir de se retourner. Une lame d’acier la transperça au bas du dos tandis qu’une main gantée étouffait son hurlement…


Des pieds à la tête

Plus la date approchait, plus l’angoisse s’emparait de Sa majesté Manulo. Ce n’était pourtant pas dans sa nature. Mais cette fois, franchement, il se demandait s’il n’avait pas perdu l’esprit en acceptant ce débat télévisé avec deux journaleux. L’esprit, en l’occurrence, ces deux-là n’en manquaient pas, et du mauvais aux yeux de Sire Manulo, puisqu’ils n’auraient de cesse de le mettre sur le grill. Du sarcastique de la part du moustachu dont les petits yeux et le demi-sourire criaient « J’ai des preuves, moi ! » Du pan dans les gencives, de la part du type au visage fripé, qui ne lâchait jamais le morceau.
Il avait beau avoir pris moult conseils, constitué force fiches, connaître leur contenu par cœur, ce serait une autre paire de manches que l’entretien avec le ravi de la crèche du jeudi midi qui s’était contenté de gargouiller des « Oui sire, tout à fait sire ! » en parfait courtisan. Le seul couac, ç’avait été sur la porte de la salle de classe, l’affichette annonçant « Attention, les poux arrivent !» Pour Manulo, si plaisanterie il y avait eu de la part du personnel, elle manquait totalement de sel.
Par ailleurs, face aux deux molosses, il devrait répondre de l’ensemble de sa politique et Dieu sait que les sujets de mécontentement foisonnaient et que les grèves allaient bon train – c’était le cas de le dire – ! Fichue réforme de la SNCF que les cheminots n’avaient pas l’intelligence de comprendre. Nouvelle procédure d’orientation à l’entrée à l’université qu’étudiants et enseignants rejetaient, brandissant le mot sélection : quelle absence de finesse ! Fureur des retraités : quelle idée de perdre la raison pour quelques euros en moins ! Loi immigration : les associations au premier chef l’accusaient d’égoïsme, de défaut de solidarité, faisant preuve d’un manque flagrant de discernement. Quant aux Zadistes, une bande de décérébrés !

Sa Majesté Manulo alla s’épancher dans le giron de Dame Birgita qui, dans un premier temps, lui prépara une tisane et tâcha de le consoler en évoquant les prouesses de sa Compagnie Royale de Salubrité. Puis, elle lui rappela ses astuces habituelles pour ne pas se laisser désarçonner : respirer un grand coup, faire appel mentalement à ses maîtres à penser, Montaigne, Ricœur, balancer quelques citations hugoliennes : ça lui avait toujours réussi. Il gémit que dans l’état de stress où il se trouvait et qui ne ferait que s’accentuer le soir du débat, il serait bien incapable de conjurer l’âme de quiconque. Elle proposa du Temesta qu’il rejeta d’emblée : il avait déjà la sensation d’un énorme trou noir dans sa tête. La partie était-elle perdue d’avance ?
C’était compter sans l’esprit d’initiative de Dame Birgita, prête à remuer des montagnes pour son aimé. En réalité, en papotant innocemment à gauche et à droite, en conversant habilement avec son masseur – « je suis anxieuse, vous n’imaginez pas le poids de cette charge...impériale », elle finit par trouver le remède miracle.
Force fut de constater que le débat se déroula sous les meilleurs auspices. Le moustachu et le fripé eurent beau se déchaîner, Sa Majesté Manulo se montra plein d’assurance, tantôt vindicatif, tantôt serein. On le vit même souvent esquisser un soupir, un sourire d’aise, voire de béatitude.
A quatre pattes sous la table du débat, Dame Birgita appliquait fort à propos à son époux déchaussé la méthode TRONC à laquelle elle s’était formée en deux temps trois mouvements : massage des pieds contribuant à la paix de l’esprit.

NESSY

« Manoir du XIIIè siècle à vendre à 3 km, prendre à droite après 100 yards» disait la pancarte.
J’ai quitté la route qui s’enfonçait à l’infini parmi les bruyères en fleurs, et, cahotant, bondissant, rebondissant, je me suis retrouvé sur un vague chemin qui serpentait dans une forêt profonde. Quand on l’empruntait, on nourrissait de sérieux doutes quant à l’existence terrestre, durant quelque 80 années, de John Loudon Mc Adam.
J’ai été accueilli par une jeune et jolie personne qui m’a fait visiter l’austère demeure seigneuriale qui se mirait dans un étang aux eaux sombres.
-Je m’appelle Agatha. Agath’, si vous préférez, j’appartiens à la famille des Mc Intosh. Mon château vous plaît-il ?
-Exactement ce que je cherchais, combien en demandez-vous ?
-Un million.
-Je suppose qu’il faut prévoir un supplément pour le fantôme.
-Non, Monsieur. Chez moi, le fantôme est inclus dans le prix de vente.
C’était inespéré : depuis un mois, je visitais des châteaux écossais et l’on me demandait des sommes exorbitantes pour le fantôme. Evidemment, je pouvais refuser ce supplément, mais congédier un fantôme qui n’a jamais vécu ailleurs, est-ce vraiment humain ? Et puis, je voulais une demeure qui eût une âme, pas seulement des blocs de granit posés les uns sur les autres.
-Je suis entré dans toutes les pièces et je ne l’ai pas rencontré.
-Il rend visite à son ami Nessy sur les bords du Loch Ness.
-Le monstre ?
-Bof ! En fait, il est charmant. Parfois, c’est lui qui vient dans notre étang mais c’est compliqué : il faut prévoir un « convoi exceptionnel »...
-J’achète !
-Voilà comment je suis devenu propriétaire d’un château hanté en Ecosse. Ces lieux me plaisaient tant que je n’ai pas eu envie d’en partir. Je me suis installé et j’ai fait des projets qui se sont réalisés au-delà de mes espérances les plus optimistes. Le soir, Agath’ a pris l’habitude de venir dans ma chambre où elle se débarrassait du drap qui lui tenait lieu de suaire. De fil en aiguille, eh bien, elle a donné naissance à un joli garçon que nous avons appelé Bihan.
-Un jour, j’ai invité le petit-fils Mc Adam pour une fin de semaine au château. Le site lui a plu au point qu’il a transformé gracieusement la rustique voie d’accès en un splendide boulevard. Les touristes qui refusaient jusqu’alors de l’emprunter pour ne pas déranger les poules qui y avaient fait leur nid durent changer d’avis.
-Et ils viennent en foules avides de culture médiévale, de boissons fortes et de frissons dans le dos quand les fantômes font une entrée un rien cabotine au 2è acte. Certains d’entre eux, amateurs de haggis, couvrent des distances invraisemblables pour goûter ce mets délicat. Moi, je suis prêt à couvrir la même distance mais, en sens inverse, pour le fuir.
-Toute ma belle-famille joue les rôles de fantôme de ce spectacle « sons et lumières » dont j’ai imaginé le scénario, les dialogues et la chorégraphie. Je suis le seul qui n’endosse jamais le fameux drap blanc : il faut bien que quelqu’un tienne le tiroir-caisse. J’ai ainsi pu constater que deux années d’exercice avaient couvert les sommes que j’avais investies. Tout ce que j’encaisse désormais, rejoint le tiroir « bénéfices » et je me demande si je ne vais pas acheter « Le Puy du Fou ».
-Oh ! Regardez ! C’est Bihan qui vient d’entrer en scène !
Bihan s’avance dans un silence total, s’arrête, prête l’oreille et demande :
-Esprit ! Es-tu là ?
L’assistance rit de bon coeur et les femmes, attendries, s’exclament :
-Il est trop ! -Il est trop cabage ! – Il est trognon !


Un singulier pluriel

- Ton père a perdu l'esprit, se mettre avec une jeunesse à son âge, il n'a plus toute sa tête...
Cette phrase et les évènements qui en découlèrent sont restés gravés dans ma mémoire avec une grande précision.
La suite de la conversation entre mes parents m'échappa. M'ayant aperçu en train de jouer aux petites voitures dans le couloir, papa ferma la porte de la cuisine d'un coup de pied rageur. Cela ne me fit ni chaud ni froid, cette nouvelle n'était pas un scoop pour moi. En effet, je passais tous mes jeudis chez mon grand-père et depuis plusieurs mois, grâce à la présence de Martine, les parties de petits chevaux ou de dames avaient été avantageusement remplacées par des sorties au cinéma ou des promenades en barque sur le lac du Bois de Boulogne.
Papy m'avait fait promettre de ne rien dire au sujet de sa nouvelle amie et j'avais tenu ma parole. Je ne sus jamais si ce fut lui-même qui vendit la mèche ou un voisin bien attentionné qui prévint mes parents de la présence d'une étrangère chez lui.
Néanmoins, le qualificatif de "jeunesse" me surprit, cette femme me semblait avoir sensiblement le même âge que maman je l'avais donc classée sans hésitation du côté des "vieux".
Je fus davantage troublé par l'idée que mon grand-père était devenu fou. Car, dans le dictionnaire c'était la définition de cette expression "perdre l'esprit". Je n'étais pas du tout d'accord, il n'était absolument pas dérangé, il allait même beaucoup mieux qu'avant où la tristesse se lisait sur son visage et où des larmes coulaient parfois lorsque j'évoquais ma grand-mère...
J'ignore les arguments qu'employèrent mes géniteurs pour convaincre papy d'interrompre cette relation jugée malsaine, mais il dut y céder puisque dès la semaine suivante Martine disparut pour toujours de la circulation. Nous reprîmes nos sempiternelles parties de cartes. Je regrettai, ô combien, la présence chaleureuse de la supposée "voleuse" de l'esprit de mon grand-père.
Quelque temps plus tard, je surpris à nouveau un échange entre mes parents. Ils se félicitaient du retour à la normale et papa ajouta :
- Je suis heureux de voir qu'il a repris ses esprits.
J'en déduisis alors, que si l'on perdait l'esprit au singulier, on en récupérait plusieurs puisque la formulation était désormais au pluriel.
Je trouvai cela étrange, mais n'osai pas poser des questions auxquelles les adultes ne m'auraient sûrement pas répondu de manière satisfaisante.
Hélas, cette réapparition ne fut pas bénéfique à mon aïeul qui dépérit à vue d'oeil et nous quitta définitivement peu de temps après.
Le soir de son enterrement, au moment d'aller au lit, j'affirmai avec une grande conviction à mes parents médusés :
- Quand je serai grand, je perdrai l'esprit exprès, parce que cela rend heureux et je ne vous dirai jamais où je l'ai caché, car lorsqu'il est de retour avec les autres esprits, on redevient triste et on meurt !
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
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MessagePosté le: Ven 20 Avr - 20:46 (2018)    Sujet du message: Publicité

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