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Les textes jeu n°153 B (prose)

 
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MessagePosté le: Lun 19 Mar - 21:21 (2018)    Sujet du message: Les textes jeu n°153 B (prose) Répondre en citant

Acte de foi

Les yeux rivés sur l’écran, idées et mots s’amoncelaient. Ils s’entremêlaient au gré d’une houle imprévisible, formaient des agrégats fortuits, parfois abscons ou bien confus, ils attendaient la chance, l’intervention divine, la providence ou que sais-je encore, pour que surgisse de ce terreau instable une habile composition de sens et de sonorités. Dès lors, l’esprit repu, d’un ballet de doigts agiles sur le clavier, la feuille perdait à chaque cliquetis un peu de sa virginité pour se vêtir d’une ode à la beauté.
Point final. Le poème achevé, il patienta, se balança un peu sur sa chaise puis, d’un geste théâtral, cliqua sur print.

Il avait faim. Faim d’espace, de liberté, il voulait bouffer le monde de ses écrits, balayer d’un revers de la main tous ces oiseaux de mauvaise augure à l’odeur rance de la normalité qui, du jour où il leur annonça son désir de larguer les amarres pour s’exprimer, écrire et voyager, ils lui prédirent d’amers regrets. Tout ceci, n’était qu’une passade selon eux, qu’un jeu, qu’une bêtise sans conséquence. Écrire des poèmes ? Quelle idée, ma foi, quel manque de sérieux. Sérieux ? L’étaient-ils eux ? Avec leur choix délibéré de réfuter tout rêve pour n’être plus qu’un maillon d’un système si huilé que toute tentative d’évasion était vouée à l’échec. Tu acceptes, t’es broyé, baisé, retourné et détroussé. Point barre. Ne voyaient-ils pas qu’il était on ne peut plus sérieux. Il voulait vivre, s’exprimer, être unique.
Parti les mains dans les poches et la tête dans les étoiles, il avait consacré son existence à la poésie. Point de répit ni de repos, il battait et battait le fer de son imagination, il martelait toute idée sur l’enclume de sa souffrance. Nourrie de son existence de traîne-savate, sa vision du monde s’étalait dans ses poèmes comme autant de perles baroques d’un univers trop terne et étriqué. Petits boulots, pensions minables aux murs aveugles, il n’avait point besoin de la lumière chancelante de ses chambres miteuses tant la flamme de l’écriture le guidait dans le néant de son existence. Elle l’accompagnait et l’alimentait. Il se consumait pour elle. Chaque pensée lui était vouée, chaque souffle, si infime soit-il, portait le sceau d’une inspiration onirique. Pauvre, il l’était. Il avait délaissé le giron de la société des sourires forcés aux allures de portes de prison, il avait transgressé les lois de la bienséance et de la gravité depuis si longtemps que seule sa passion littéraire s’exprimait. Il n’était plus qu’encre et cellulose, un être mutilé qui s’alimentait de sa propre chair pour bâtir un univers vorace dans lequel il s’était perdu avec acharnement. Il était écriture.
Il songeait toutefois à la revanche. Il la sentait. Elle était là, dans ce qu’il venait d’écrire. Comme autant d’années d’exil, il s’apprêtait par ce texte à balancer à l’humanité ses quatre vérités. Il se délectait des dernières lignes de son poème, les relisant comme un acte de foi.
« Les éléfans on beau crié,
les kangourous peuve bien sauté,
Rien n’épanchera l’ardeur de moi.
Société, j’aime pas ta loi ! »

Ronde de nuit

La crèche a mis le paquet. Tous les marmots capables de tenir sur leurs jambes ont appris la comptine et la répètent à l’envi. Une scie le soir dans les foyers. J’appréhende déjà la kermesse et la ronde, clou de la fête. La seule surprise sera le déguisement de dernière minute. Pomme de terre ou chou-fleur ?
— Maman, regarde, on danse comme ça ! Au clair de lune-neu, tous les légumes-meu…
— Oui, ma puce, magnifique !
Elle chante et saute sur place dans un ravissement sans pareil.
—Les pommes de terre… sautaient en l’air…les salsifis se faisaient tout petits…
Elle me prend par la main, la tire pour me faire m’accroupir. Oh mes genoux, qu’est-ce qu’il ne faut pas faire !
— Les cornichons… tournaient en rond… et les choux-fleurs se dandinaient avec ardeur-deur !
Elle vire et volte et rit et perd l’équilibre. Glisse. Tombe. Sur le dos. Sur la tête. Sur le carrelage.
Elle gît. À la seconde, mon cœur s’arrête de battre. Un long cri le relance et l’affole. Je n’ai rien vu venir, rien pu faire, elle hurle, nous nous précipitons. Notre enfant. Qu’est-il arrivé ?
Une peur atroce nous broie la poitrine. L’hôpital, vite, les urgences pédiatriques, vite, elle est tombée, la tête, c’est peut-être grave, s’il vous plait…

Nous avons passé la main, d’autres, compétentes, ont pris le relais. Nous nous serrons l’un contre l’autre, un peu perdus. D’ici nous voyons le négatoscope et les clichés qui viennent s’y accrocher. Un petit crâne. Les blouses blanches commentent à voix basse.
Ils viennent vers nous, se veulent rassurants ; est-ce que ça l’est, de faire un scanner ? Je l’ai bien vue, moi, cette marque sombre à l’arrière de la tête. La tête de ma fille. Ils ont parlé de traumatisme mais pourquoi ne pas dire les choses comme tout le monde ? Fracture. Dites-le : c’est une fracture. Le traumatisme est aussi pour nous.
Et nous restons là, silencieux, pendant que quelque part une machine grondante cherche un épanchement de sang dans le cerveau de notre enfant.

Elle revient, elle sourit, elle ne crie plus. Elle a été très sage, n’a pas eu peur au scanner mais va rester ici cette nuit. L’angoisse s’éloigne. Nous, parents, sommes encore sonnés et nous reprenons tant bien que mal. Tout ça pour une ronde de légumes. Il parait qu’on leur fait peindre des découpages qu’on leur mettra sur la tête. J’ai entendu parler de poireaux, de choux. On ne sait même pas en quoi elle sera. Il faudra l’habiller d’un pantalon vert et d’un tee-shirt blanc et quoi ? Oui, une chemise de nuit et ma brosse à dent aussi, s’il te plait parce que je reste avec elle cette nuit, bien sûr, j’aurai le lit d’hôpital et elle un petit lit à barreaux avec tout un branchement d’électrodes et de trucs prêts à biper pour traquer l’arrêt cardiaque, la pause respiratoire, et les effets de la sournoise hémorragie qui voudrait s’avancer masquée.

Quand une stridence me redresse et fait accourir l’infirmière de nuit, ce n’est qu’une électrode débranchée. Oh ma puce, évite-moi le shoot d’adrénaline. Tu gigotes trop et j’aspire à une nuit calme.
Je n’ai pas le temps de me rendormir que ça recommence. Allez, tu te couches. Dodo. Et ne saute pas, ça te décroche les électrodes.
Je n’ai pas compté les allées et venues de l’infirmière mais je n’en peux plus. Tant de vitalité dans un si petit corps ! Les électrodes ne tiennent pas et personne ne peut dormir.
La traumatisée crânienne ? Haha ! Agrippée au bord du lit, pomme de terre, salsifis et chou-fleur, elle rit, saute, chante… et se dandine avec ardeur-deur.


Le Chinois… sans peine ?

L'offre était séduisante : un poste d'attaché scientifique était proposé à Pékin, accessible aux chercheurs-ingénieurs du cadre A. C'était mon cas. En fait, il ne s'agissait d'effectuer aucune recherche ou enseignement, mais d'assister, sous l'égide de l'ambassade, à des colloques, des congrès… en quelque sorte, faire de l'espionnage. La durée du détachement était de 5 ans.
J'en discutai avec mon épouse. Elle objecta que les enfants étaient encore bien petits. J'argumentai que l'immersion dans une civilisation différente de la nôtre ne pouvait leur être que bénéfique. Que pour leur scolarisation, il n'y avait aucun souci puisque la capitale était équipée d'écoles pour les ressortissants français. Le salaire majoré était aguichant, sans compter les primes. Pour mon dossier Retraite, les années compteraient double. C'était un atout important, car, suite à de longues études, j'étais entré tard dans le monde du travail. Anne finit par céder devant mes arguments.
Je relus avec attention la circulaire émanant du service du personnel qui avait relayé la proposition. Un paragraphe stipulait que la condition sine qua non était de connaître le Chinois. Si ce n'était pas le cas, le postulant disposait de 2 ans pour l'apprendre.

Je n'étais pas spécialement doué pour les langues étrangères, balbutiais un Anglais scolaire. J'avais tout oublié de l'Allemand et perdu tout mon Latin. Cependant, j'estimai qu'avec un peu d'opiniâtreté, j'y arriverais.

Ma candidature sitôt envoyée, je m'inscrivis à l'Institut des Langues Orientales où les diverses formules étaient éligibles au Compte Personnel de Formation. La méthode cours du soir me convenait, et tant pis si la vie familiale serait mise entre parenthèses : deux ans, ce n'est pas le bout du monde, surtout quand c'est là qu'on veut aller !
Je m'acharnai.
Pour multiplier mes chances de réussite, je pris aussi des cours en ligne. Je me mis à fréquenter les restaurants et les commerces du 13e arrondissement, me liai d'amitié avec Tao Li, le vendeur de disques du centre commercial de la rue de Tolbiac. Il me proposa de l'aider dans sa boutique le dimanche matin. Je pourrais y rencontrer ses compatriotes, ils se feraient un plaisir de parler avec moi et de corriger mes fautes.
Je me plongeai dans tout ce qui concernait la culture chinoise, participai au Nouvel An chinois, devint client fidèle chez les frères Tang afin de déchiffrer les compositions des produits, louai chaque week-end le DVD d'un film en VO.
J'y mis tant d'ardeur, qu'au bout de 18 mois, j'étais capable de tenir une conversation, de lire un article scientifique, d'écrire les phrases les plus courantes. J'obtins mon Diplôme de Compétence. L'immersion dans le pays compléterait mes lacunes.
Aux Ressources Humaines, on m'annonça que nous étions deux candidats en concurrence. Un entretien aurait lieu pour évaluer nos motivations respectives et notre degré de maîtrise de la langue. Le jour fatidique arrivé, je sortis de chez moi confiant, mais néanmoins ému.
Hélas, je fus percuté par un motard sur le premier passage piéton où je m'engageai. Je me suis retrouvé aux urgences de la Pitié-Salpêtrière.

De retour à la maison, je trouvai une lettre de ma femme sur la table du salon. Elle me quittait pour Li. Dans sa penderie vide, il ne restait que le kimono que je lui avais offert à Noël.
Quant au poste, il fut attribué à ma collègue Marie Lefranc. Elle m'avait bien caché son envie de partir !

Les garces !


Deux degrés

Deux petits degrés. Seulement deux degrés supplémentaires avaient suffi pour bouleverser la Terre. La terre et tout ce qui y vivait. Il était à peine huit heures du matin et le soleil embrasait déjà l'atmosphère. Je sentais la température augmenter de minute en minute et ma peau commençait à rôtir. Je n'avais plus que quelques instants avant de devoir réintégrer la grotte communale.
Je jetais un dernier regard au paysage fondu et jauni qui avait remplacé la campagne verdoyante de mon enfance. L'ardeur du soleil floutait l'air : des volutes brûlantes tremblaient au-dessus du sol.

Un sifflement retentit derrière moi. Un voisin inquiet me rappelait à l'ordre : vite ! Rentrer ! Se mettre à l'abri sous terre, la seule façon pour les gens de ma génération de survivre à l'enfer incandescent qu'était devenu l'extérieur. Dés que j'atteignis l'ombre bienfaitrice, je ressentis aussitôt un soulagement, alors que je n'avais pas eu conscience du combat que livrait mon organisme contre la chaleur.

Deux enfants me percutèrent presque. Un jeune garçon courait de toutes ses forces pour rattraper une fille un peu plus âgée qui riait tant qu'elle en trébuchait. Leur jeu les entraîna à l'extérieur dans une folle course poursuite. J'étais légèrement envieux de leur joie de vivre. Je me traînais au fond de la grotte jusqu'à la place ronde qui était devenu le centre de mon existence et je pris place à une table où des vieux comme moi passaient leur journée. Inutiles. Voila ce que nous étions devenus. Inutiles et coupables. Non seulement, nous ne servions à pas grand chose dans ce nouveau monde mais en plus, nous étions responsables du réchauffement climatique par notre refus d'abandonner nos voitures, nos usines et nos climatiseurs. Nous avions encore de la chance que les jeunes générations ne nous jettent pas dehors !

- Papy !
Un tout petit garçon de trois ans se jeta sur moi. Sa bouille ronde fendue d'un grand sourire était irrésistible. Je le hissais sur mes genoux. Ma belle-fille arriva légèrement essoufflée.
- Ouf ! Léo me fait courir ! Pouvez-vous me le garder, le temps que j'aille aider aux serres ?
- Avec plaisir, Agnès.
Agnès partie, Léo s'installa confortablement sur mes genoux pour me demander :
- Alors papy, qu'est-ce qu'on va faire comme jeu ? Tu veux aller jouer à cache-cache avec moi dehors ?
- Tu ne le sais pas encore que je ne peux pas sortir à l'extérieur pendant la journée ?
- Mais pourquoi papy ?
- Parce que ma peau est trop blanche ! Elle deviendrait rouge comme une tomate en deux minutes si je m'y aventurais.
- Mais pourquoi tu as la peau blanche, toi, papy ? Tu dois être triste de ne pas pouvoir aller te promener !

Comment expliquer à un gamin aussi jeune que l'élévation de la température avait provoqué une mutation génétique rapide ? Comment lui dire que sa peau noire et épaisse était sa garantie de vivre où il le voulait ? Les racistes de l'ancien temps devaient bien se mordre les doigts à présent ! Oui, mon beau petit fils avait de la chance : il était noir. Le monde lui appartenait dorénavant.



Coeurs embrasés

Si l'on croisait un regard échangé entre ces deux êtres, on était frappé par l'ardeur des sentiments qui les unissaient. L'arc électrique qui les reliait était visible à l'oeil nu. Un panneau "danger, risque d'électrocution" aurait pu être disposé sur sa trajectoire.
A la vue des amoureux, les réactions étaient diverses, cependant la jalousie prédominait. Les femmes qui n'avaient jamais été l'objet d'une telle ferveur se demandaient avec aigreur ce que ce garçon pouvait bien trouver à cette jouvencelle, somme toute assez banale.
Celles qui avaient, en leur temps, vécu une semblable dévotion se rendaient compte à quel point elle faisait partie d'un lointain passé et elles enviaient la jeunesse et l'inexpérience des deux tourtereaux.
La gente masculine, plus pragmatique, souriait et pensait avec une certaine convoitise que l'homme n'aurait pas de souci à se faire pour arriver à ses fins.
Lorsque madame de T. intercepta l'échange brûlant, sa réaction fut instantanée, elle chancela et dut se rattraper pour ne pas tomber au bord de la lourde table en fer forgé de la terrasse. Femme de caractère, elle reprit rapidement ses esprits. Il était hors de question que Lucie, sa fille chérie, la chair de sa chair, se compromette avec François, le rejeton du jardinier. Elle n'inscrivait pas sa progéniture à tous les rallyes de la région pour que celle-ci perde sa virginité dans les bras d'un moins que rien !
Madame de T. tenta de se rassurer. Rien d'irrémédiable n'avait encore dû se passer. Si cela avait été le cas, la frénésie qu'elle venait d'apercevoir dans leurs yeux aurait déjà cédé la place à une connivence plus sereine, moins chargée d'électricité.
L'aristocrate pouvait encore espérer couper court aux commérages inévitables si un public trop nombreux assistait à ce genre de scène. Elle prit donc la décision qui s'imposait et s'interposa entre les jeunes gens. D'une voix glaçante, elle intima à Lucie de la suivre dans la demeure familiale. Celle-ci obéit en jetant un dernier regard plein d'une ferveur désespérée vers François.
L'amoureux transi ne s'avoua pas vaincu. Il n'allait pas se laisser éconduire sans lutter, la force de son amour était plus grande que la volonté d'une femme qui vivait encore avec des valeurs d'un autre siècle.
François attendit la nuit et lorsque toutes les lumières furent éteintes, il rejoignit sa belle silencieusement dans sa chambre. L'éplorée lui apprit que sa mère avait l'intention de l'envoyer dans un internat en Suisse afin de l'éloigner de lui.
Seulement, madame de T. n'avait pas réalisé que sa fille venait d'atteindre ses dix-huit ans et qu'elle était donc majeure, grâce à la loi du 5 juillet de cette année 1974. La jeune fille était libre de quitter ses parents sans que la police intervienne et ce, dès aujourd'hui.
Avec frénésie, les jeunes gens emplirent des sacs de vêtements et de papiers indispensables. Ils ne s'interrompaient que pour s'embrasser et se caresser passionnément. Ils ne cessaient de se sourire avec exaltation.
Enfin, ils s'éclipsèrent sur la pointe des pieds et quittèrent le château pour aller se réfugier chez la grand-mère du jeune homme, trop heureuse de faire la nique à ces richards en abritant les amours interdites de son petit-fils.
La lune derrière la fenêtre fut le seul témoin de la rencontre charnelle des deux amants qui s'aimèrent avec fougue jusqu'à l'aube...


Une valse à 20 ans


Les Vosges, ses ballons, ses lacs de toutes couleurs et ses fermes auberges. Ah, vous ne connaissez pas les fermes auberges vosgiennes? Mais faudrait vous bouger! Des bâtisses au milieu des bois et des champs, incontournables pour tout randonneur, car on y propose pour le déjeuner, tenez-vous bien, des repas à base de pâtés lorrains, cochonnailles, ragoûts ou pot-au-feu, munster local et tarte à la rhubarbe, le tout à profusion, à même d'apporter les calories nécessaires aux bûcherons des grands froids. Les habitués sont des campagnards aux formes massives, dépassant le quintal, et que l'abondance culinaire n'effraie pas. Le vosgien est un bon vivant. Le petit vin blanc des vignobles tous proches permet bien sûr de tout digérer, à la condition qu'il coule en abondance. Un doigt d'alcool de mirabelle parachève le tout.

Cette fois-là, l'effort physique nous avait bien mis en appétit et nous nous étions repus. Une musique de bal musette accompagnait les agapes, déversée par une modeste radio cassette et deux haut-parleurs. Avant de passer au dessert, j'ai vidé mon verre et je me suis levé pour entamer quelques pas de valse avec l'idée de bien secouer le ventre pour faire descendre tout le fatras ingurgité, comme on fait avec un grand sac plein de pommes de terre. J'allais inviter une paysanne assise à la table voisine, que j'aurais qualifiée à l'époque de grand-mère. La valse est avant tout un exercice d'équilibre à deux, deux qui ne font qu'un, chacun retenant son partenaire et le maintenant dans la trajectoire. Autant dire que la partie allait être serrée. Mais de façon surprenante, ma cavalière a fait preuve d'un dynamisme insoupçonné malgré ses rondeurs notables, allant même jusqu'à emmener le mouvement, ce que je laissais faire. Elle riait et fredonnait, le visage rougeaud, se remémorant peut-être des épisodes heureux de sa vie. Je n'étais pas triste non plus. Elle était encore belle, les rides n'altéraient pas la vivacité de son regard, j'imaginais, je ne sais pourquoi, que sa chevelure avait été rousse. Et on tournait, et on tournait avec la légèreté de deux percherons dans un carrousel. L'accordéon résonnait de plus belle. Il y avait cinq couples sur la piste, l'espace entre les tables et les bancs n'en aurait pas permis d'avantage et il fallait donc bouger en synchronisme sous peine de heurt et de bousculade, des légers coups de coude permettant de contrôler en douceur les sorties de virage. Nous nous sommes enhardis, portés par l’exaltation. La musique entraînante, le tournis provoqué autant par le sylvaner que par les rotations rapides, la chaleur du feu dans le poêle en faïence, les éclats de voix, tout concourrait à renforcer la bonne humeur et l'entrain des danseurs. Et on tournait toujours avec ardeur, chaque couple plongé dans un univers qui lui était propre, chacun regardant l'autre avec complicité. On sentait une ferveur incroyable, un vrai instant de bonheur. Et puis ce qui devait arriver arriva, les notes se sont espacées, la musique s'est tue, il était temps de se quitter, un peu tristes que le moment de grâce ait pris fin.

Lorsqu'on est sortis pour rechausser les skis de fond, l'air vif a fouetté les visages. Le cerveau embrumé par l'alcool, je me suis demandé plein d'illusions si je pourrais poursuivre mes pas de danse dans la neige toute fraîche. Les pentes de la Schlucht en ont décidé autrement et m'ont envoyé embrasser les sapins dans un mouvement qui n'avait plus rien de calculé ni d'élégant.


Amazing Grace

Un brouillard à trancher au couteau, grisaille assortie à mon humeur. Une atmosphère lourde, tout comme mes pas d’épave privée de ressort. J’avais dû me forcer à m’habiller, à quitter mon cocon pour aller faire quelques provisions au supermarché. Impossible de faire partager à mon fils, arrivé inopinément pour le week-end, mes habitudes de souris grignoteuse : quelques biscuits, un fruit, deux biscottes, du chocolat, des miettes de jambon...
Lorsque le cœur de Romain avait cessé de battre, sans prévenir, trois mois plus tôt, j’avais prié pour que le mien fasse de même. À défaut, je m’étais enfermée dans une existence de recluse, boudant toute occupation, tout plaisir, tout entière dévouée à ma douleur.
J’avais rencontré Romain grâce à la musique ; c’était elle qui nous avait rapprochés, soudés. Nous avions formé pendant dix-neuf années un duo en parfaite harmonie, joué à quatre mains une fougueuse partition exempte de fausse note. Continuer en solo m’était insupportable. Je survivais, dans l’apathie et le silence, toute musique bannie de la maison.
Alors que je rangeais sans entrain les provisions dans la cuisine, il me sembla percevoir le son d’une radio, ou celui de la télévision. Puis ce fut une mélodie plutôt familière qui me parvint en sourdine. Non, ce n’était pas possible, Luc n’avait pas bravé l’interdit, pénétré dans le bureau dont la porte devait rester à jamais fermée, ne s’était pas installé devant l’instrument que j’avais condamné à demeurer muet ? Je réprimai un mouvement de colère mais... ré sol... si sol si... la sol ...mi ré...Ce fut plus fort que moi, ces quelques notes, soutenues par de vibrants accords, guidèrent ma main vers la poignée de la porte.
J’entrai et reçus en plein cœur l’image de mon fils chantant Amazing Grace en s’accompagnant à l’orgue. Il ne sursauta pas, ne s’interrompit pas. Il me fixa de ce regard bleu, lumineux, fougueux, si semblable à celui de son père. Un regard dans lequel je crus voir scintiller des étincelles de réprobation mêlée d’incitation, d’attente.
Amazing Grace, un de nos morceaux favoris à Romain et à moi, auquel nous avions associé Luc qui partagea très tôt notre amour du Gospel. Luc avait conservé son timbre de ténor léger mais, le couvrant, ce fut bientôt la voix de basse profonde de Romain, qui se prêtait si bien au Negro Spiritual, que j’entendis. Ce fut elle qui, graduellement, réveilla mes sens endormis, réchauffa mon corps engourdi, m’enveloppant d’une brûlante carapace. Chancelante, j’approchai du piano, pris place sur le tabouret aux côtés de Luc, posai une main tremblante, puis l’autre, sur le double clavier. Saurais-je encore faire résonner les touches, en aurais-je l’énergie ? Mes doigts hésitèrent, prirent de l’assurance. Luc m’encouragea d’un sourire et ce fut le début d’un quatre mains enfiévré qui semblait ne vouloir jamais finir. Mon fils continuait de psalmodier la mélodie. Tandis que les larmes ruisselaient sur mes joues, d’autres paroles se bousculaient dans ma tête, affleuraient à mes lèvres, prêtes à exploser.
I once was lost but now I'm found,
Was blind, but now, I see.

Je voulais l’ombre, je n’en veux plus
Que le soleil revienne !

Foin du silence pénitence
Que tonne la musique !

Fini idées noires et grisaille
Place au vibrant espoir.

Ce brasier qui brûlait en nous
Je veux le ranimer.

I once was dead, but now I live
Craving hard to live.


Monnaie sonnante


Sonia jaillit de la bouche du métro. Sur un fond de ciel laiteux, elle marche d’un pas décidé. Elle tient serrés dans une main plusieurs cerceaux accrochés au portemanteau de son épaule. Elle se dirige à grandes enjambées vers l’esplanade, absorbée par la nuée des passants pressés. Parvenue au milieu de la place, elle se pose, pieds joints, sur l’un des pavés inégaux qu’elle semble avoir choisi puis pivote sur elle-même en jetant au ras du sol un regard circulaire, comme si des repères étaient dessinés là. Elle est la Dame de l’échiquier et, pour l’instant, à cette heure matinale, la seule pièce du jeu.


Sonia pose ses cerceaux, avance à petits pas sautillants, à la manière d’une fillette jouant à la marelle, pour installer sa coupelle six pavés plus loin. Bientôt les regards convergeront vers elle. Sur l’immense plateau de jeu à ciel ouvert, les autres pions déploieront en vain tout leur talent pour lui voler la vedette. Sonia s’apprête à se donner en spectacle, elle aime qu’on l’admire. Mais ce dont elle raffole, c’est du tintement de la monnaie jetée dans la coupelle : d’abord le bruit mat des pièces qui tombent et tapissent le fond puis celui plus métallique des suivantes qui heurtent les premières.


Elle saisit un cerceau, se concentre, bande son corps. Elle est l’arc et la flèche, l’instrument et la cible, tendue vers son dessein : plaire et remplir son escarcelle. Elle enfile un cerceau qui tombe le long de ses jambes, à la manière d’un pantalon trop grand, avant qu’elle le saisisse. Elle se meut peu à peu, ondule et se déhanche, et le cerceau s’anime, prend de la vitesse. Sonia se donne, sa fougue imprègne chacun de ses gestes. Bientôt, ce n’est pas un cerceau qui tournoie autour de son corps mais deux puis trois, qui prennent à peine appui sur ses cuisses, ses hanches, sa poitrine. Une petite foule se forme et se fige, comme pour se réchauffer autour d’un brasier. Elle est une étincelle, une mèche allumée dans le quotidien terne des passants qui se massent alentour, une flamme ardente qui se contorsionne. Et les pièces ruissellent dans l’écuelle. Sonia entend leur pluie cristalline qui attise sa convoitise.

Elle marque parfois un temps d’arrêt, sourit à son public, vide le contenu de la coupelle dans un sac de toile qu’elle pose à ses pieds, et reprend sa calypso, sa danse transe, son numéro d’hypnotise. Les regards la caressent comme les flammes lèchent, au cirque, les anneaux en feu. Elle est un grand fauve appâté par le gain.

Et la matinée passe...

Elle vide une dernière fois la coupelle, la range dans son sac, empoigne ses cerceaux. Les promeneurs quittent à regret la piste et s’éloignent en étoile. De son pied droit, elle effleure quelques pavés, comme pour éteindre et disperser les dernières braises d’un foyer. À nouveau, Sonia marche d’un pas décidé, se dirige à grandes enjambées vers l’agence bancaire la plus proche. Elle patiente devant le guichet puis change ses pièces en billets.

Elle glisse à nouveau sur les pavés, en choisit un, à l’ombre d’un grand mur. Elle se pose, pieds joints, un peu en retrait. Elle serre les billets dans son poing. Elle attend, immobile, ses cerceaux au repos appuyés contre son flanc. Elle a froid. Soudain son corps tressaille et se tend. Un homme approche, elle ouvre la main. Il la frôle sans s’arrêter, s’empare des billets. À leur place, il dépose un sachet. Sonia reste là, un instant, puis elle sort de l’ombre et se dirige à grands pas vers la bouche du métro.

Je suis celui qui tient la torche

En l'Hôtel Saint-Pol, ce soir de janvier, soir de bal, je fus celui qui, nonobstant l'interdiction du roi, approcha une torche de l'un des danseurs costumés en sauvages velus. Oh comme la poix enduisant les cottes couvertes de poils s'embrasa ! Quatre de ces idiots gesticulant périrent. Le roi, qui faisait partie des déguisés, fut sauvé. On insinua que la main qui tenait le flambeau, la main de Louis d'Orléans le débauché, avait fomenté un complot pour cramer son frère Charles VI. Certes, la belle main de Louis tendit la flamme au cœur de la danse mais c'était moi qui lui avais suggéré l'idée, sans même que ce virulent amant et joueur s'en fût aperçu.
Là d'où je viens, on se déclara fier de mon initiative. Ce bal de 1393 devenait à jamais, grâce à moi, celui des Ardents.
Depuis lors, je débusque les feux intérieurs.
Je déclenche.
J'enflamme.
Je regarde la consomption des corps et des âmes.
Je me nourris.

J'eus faim si longtemps dans mon obscurité infernale, qu'une fois lâché auprès de l'humanité, sur son terreau vivace je faillis engraisser tel chapon en choisissant des victimes trop zélées. Il convient de se préférer gourmet que gourmand. Cela, je l'appris quand je manquai crever - quoique immortel je sois - de plaisir abusif lors des exécutions de la Sainte Inquisition. J'avais trouvé, gangrené et aimé à ne pouvoir me détacher de lui, le réceptacle idéal en la personne de Torquemada. Je lui disais « Brûle ! » et ce fou de Dieu incendiait les bûchers plus vite qu'un vent de sécheresse entre les pins parasols. Les yeux de cet homme, brillants de ce que j'avais engendré en lui, demeurèrent jaunes même après qu'on m'eut ordonné de l'abandonner avant que toute l'Espagne ne se consumât, cendres sur cendres.
Je fus marri d'un tel revers.
Que me manqua Torquemada !

Donc je vins à vous, gens de peu. Suis encore là.
Je hume la poix en vous qui la méconnaissez. La majorité humaine n'est que tiédeur, fadeur, mais vivent en son sein des embrasés potentiels, ceux qui pensent et agissent dans l'absolu. De ceux-là, j'approche la torche. Tenez, êtes-vous... cet homme frustré de ne rien posséder, toujours à la marge, au fossé, écœuré de détestation devant ceux à qui tout réussit et dont il sait qu'ils sont moins méritants que lui ? Alors j'arrive. J'allume en lui ce dont il ignorait être pétri. Je chuchote « Prie ! » et le voilà mystique épris de revanche. Il tue ces autres haïssables, vengeur, sans peur.
Êtes-vous celle-là, amoureuse éperdue d'un superbe qui ne la verra jamais ? Vous savez peut-être sa douleur, souffrance qui la fouaille, la persécute lorsqu'elle apprend que Lui, cet adoré, achète le nid immense puis épouse une autre ?... l'étape suivante, logique, sera ces gamins maudits qu'elle, suppliant que cesse la désespérance qui la courbe, ne portera jamais pour Lui. Je suis celui qui la consume, qui, appuyant sur son joli ventre a susurré « Hais ! » pour que l'Envie, la Jalousie, l'horreur des « Pourquoi pas moi ? », la remplissent, la dévorent jusqu'à la mort, celle de l'immonde garce ou la sienne propre.
Certains me résistent, se réfugient au giron du Bien où étouffent mes étincelles. Je ne possède pas la puissance de mon Maître, ne suis qu'un démon de cercle inférieur mais un acharné, un tenace, un crampon vorace. Ceux que j'illumine, je les consume-consomme jusqu'à la moelle.

Avez-vous besoin de lumière ?
D'une lumière noire ?
Quittez peur et aveuglement. Je suis celui qui tient la torche.


ÉLANS RETENUS

Après des mois passés dans un pensionnat gris, combien de temps encore te faudra-t-il attendre des jours d’été moins mornes, des vacances moins vides, dans ce village austère? Tu n’as pas dix-huit ans et tu te désespères de voir filer les heures sans que rien ne t’arrive de neuf et d’excitant.
Tu as souvent rêvé de matins de plongeons dans des calanques tièdes, de longues heures bleues à lire des romans sur des plages secrètes, de rencontres fortuites sous des pins-parasols, de soirées qui s’étirent dans des jardins bien clos et parfumés de figues, quand des guitares vibrent en hommage à Django et qu’une odeur de thym monte de la garrigue.
Tu voudrais ressembler aux filles de ton âge qui, pendant tout l’été, sortent, s’amusent et dansent, accompagnées partout de jeunes gens brillants qui relisent Camus et connaissent par coeur tous les textes de Vian. Si tu étais comme elles, tu marcherais légère en ballerines bleues dans les rues d’un vieux port, tu flânerais un peu, le soir, près des pontons et jouerais au flipper au Bar de la Marine. Ta jupe serait blanche, sans doute un peu trop courte, sur tes jambes bien lisses. Tu te sentirais belle dans les yeux des garçons aux longs tricots rayés qui voudraient t’emmener jusqu’à L’île aux Oiseaux...

Mais sous l’ennui qui sourd de ta terre farouche, les ajoncs restent ras sur la colline en friche, alors que dans tes rêves, des palmiers se balancent. Personne ne devine tous tes désirs d’Ailleurs, personne ne soupçonne le feu qui couve en toi...

Enfin , les résultats tant attendus arrivent! Ta joie de vivre emplit ta chambre : tu viens d’être reçue au bac. Ton père est fier de ta mention. Dans la maison, ta mère chante…
Tu bouges, ris et déambules, tu déploies colliers et foulards que tu essaies devant la glace. Tu tries des livres et des dossiers, tu t’imagines à la fac. Tu passes et repasses sans cesse ton premier disque de Ferré :« L’île Saint-Louis/ En ayant marre/ D’être à côté de la Cité/ Un jour a rompu ses amarres/ Elle avait soif de liberté... »
En toi les rêves se bousculent.
Flâner sur les bords de la Seine, fredonner Brassens et Gréco, réciter Rimbaud et Verlaine, voir jouer Brecht et Ionesco. Sur le chemin de la Sorbonne, croiser Beauvoir en turban blanc, entendre, échappées d’une cave, les notes bleues d’un saxophone inondant de jazz le trottoir.
Tu t’imagines dans la ville, marchant rieuse et insouciante, bien loin des internats pour filles… Tout se mélange dans ta tête: ta soif d’apprendre et ton désir de liberté.

A l’ombre fraîche des grands hêtres, tu lis « Paris est une fête » …
Le temps s’écoule lentement, dans ton village somnolent qui s’anime une fois par an.
Un bal musette sous les tilleuls. Tes parents croient que tu t’amuses en te voyant danser avec le fils de vos voisins. Tu le connais depuis l’enfance, et jamais il ne t’a troublée. Tu rêves d’un garçon moins sage, d’une joue ferme contre ta joue, d’un souffle brûlant dans ton cou. « Il n’est pas question à ton âge, de te laisser tourner la tête par le premier homme venu. » C’est ce que répètent tes parents, qui te surveillent discrètement…
Tu attends la fin des vacances pour échapper à leurs regards. Ta vie loin d’eux, sans eux, sauras-tu l’assumer? Vas-tu laisser enfin jaillir de toi ces élans retenus qui dénoueront les liens de leur chaude tendresse ? Pourras-tu renoncer à combler leurs vieux rêves pour vivre enfin les tiens ?
Tu frémis d’impatience et de craintes mêlées...


Thé ou café ?

A dix heures pile, les machines s'arrêtaient chez Dipton. Un timbre aigrelet avertissait les travailleurs du début de la pause : un quart d'heure de repos. Après avoir rempli leur tasse et choisi un sachet de biscuits, tous s'asseyaient et dégustaient un thé réconfortant. Mary et Peggy se joignaient à James et Sean. Ce jour-là, Sean reposa avec une grimace. « J'en ai assez d'avaler ce breuvage insipide », maugréa-t-il. Mary attaqua franchement « Comment peux-tu dénigrer notre boisson nationale? Evidemment, tu n'es pas Anglais mais Ecossais ! » A ces mots, Sean se leva en clamant « A bas le thé, j'ai besoin d'un bon café, parfumé et tonique ! » Un murmure flotta au-dessus des tables. Sean poursuivit « Pourquoi n'avons-nous pas une machine à café gratuite ? Deux raisons à cela, la première, notre pause reviendrait plus cher à Dipton, la seconde c'est que les Anglais veulent imposer leur domination sur les peuples qu'ils ont colonisés. Ecossais, Gallois, Irlandais, ne vous laissez pas écraser par le rouleau compresseur Anglais ! » Il avait touché la corde sensible de la cinquantaine de personnes d'origine celte. Les esprits s 'échauffèrent et on se lança des regards furieux. Mary aboya « N'écoutons pas les Ecossais qui viennent manger le pain des Anglais. » Sean martela « Rangez-vous derrière moi et je vous conduirai à la victoire. » Des cris, des interjections, des injures traversaient la salle, se croisaient. La fin de la pause renvoya le personnel au travail.
Le lendemain, les supporters du café dédaignèrent le thé fourni. Alors, Mary lança à la cantonade « Les moutons celtes n'ont pas pris leur douche ce matin. » Sous les huées, elle s'assit, imperturbable tandis que les »moutons » déployaient une banderole proclamant «Nous avons soif de café » et distribuaient un tract annonçant « Nous exigeons l'installation d'une machine à café gratuite , signé le comité des pro-café. Mary prit la parole « Nous, les Anglais, allons-nous nous laisser insulter parr cette bande de...de traîtres. Ne vous y trompez pas, c'est notre identité nationale qui est en cause, combattons pour la défendre ! » Des applaudissements retentirent. Les adversaires se dévisageaient avec fureur et, soudain, ce fut l'empoignade. Des pro-café et des pro-thé roulaient par terre, enlacés dans une étreinte haineuse. Des cris de rage et de douleur se multipliaient. Quelques chaises volèrent. Le désordre menaçait de s'amplifier quand les agents de sécurité de l'entreprise pénétrèrent dans la salle et réussirent à séparer les combattants.
Le jour suivant, une banderole pro-thé faisait face à la première « Debout, peuple d'Angleterre ! Tous unis sous la bannière du thé ! » Un tract pro-thé fut distribué « Depuis plus d'un siècle, le thé nous apporte réconfort et plaisir. Quelle boisson préfère Sa Majesté la Reine ? Le thé. Que buvait Lady Diana ? Du thé. Tous les vrais Anglais aiment le thé. » La guerre larvée continua. Des caricatures circulaient. L'une représentait Sean, le couteau à la main, prêt à poignarder un Anglais, revêtu du drapeau national,et déclarait « Du café ou la vie ! » Une autre montrait Mary regardant un majordome qui lui disait « Le thé de Madame est servi. » Des paris furent pris sur la victoire de Sean ou celle de Mary. Un nommé Dean jouait le rôle de bookmaker et se réjouissait du pécule qu'il allait empocher. Mais le Directeur calma l'ardeur des uns et des autres en menaçant de licencier les meneurs. « Dipton » retrouva la sérénité.


La bête noire

Nous avions 8 ans, mes 2 copines et moi. Pendant que nous fabriquions un minuscule pont sur le petit cours d'eau formé par la fonte de la neige du printemps, nos oreilles écoutaient discrètement deux adolescentes qui discutaient quelques mètres plus loin :
- Ca va être super ! Je n'arrive pas y croire. Ce jour que nous attendions est enfin arrivé. On s'occupe des moutons et on s'amuse.
-Tu parles de s'occuper des moutons ! Ce sont plutôt, la bonne herbe, les belles fleurs et nos lions qui s'en occupent.
-Qu'est-ce que nous ferions sans eux. Avec leurs poils semblables à ceux des moutons, ils sont tellement doux.
-En même temps tellement fort. Surtout, surtout, ils seront là aussi. Hihi !
-Oui ! Vive la liberté.
Avec une voix un peu plus basse :
-Tu crois que ces gamines nous écoutent ?
-Mais non ! Elles sont tellement concentrées à jouer.

Par précaution, les jeunes filles continuaient leur discussion un peu plus loin.
Je savais de quoi elles parlaient. J'avais entendu la veille que tous les adolescents partiraient à la montagne, suffisamment loin pour qu'on n'aperçoive plus notre village. Je proposai à mes amies de les suivre. Elles acceptèrent avec joie. Mais elles devaient demander la permission à leurs parents. Comme elles étaient sûr d'une réponse négative, elles décidèrent de partir discrètement. Ensuite, après un instant de réflexion, elles changèrent d'avis. La force de la peur de leurs géniteurs effaçait les traces de sourire et de joie de leur visage. Je devais participer à cette fête et avec mes amies. Elles aussi, elles en mourraient d'envie. Pour renforcer leur désir, je leur fis une proposition :
-Si vous venez, je vous prête à chacune pendant deux jours ma balle rebondissante multicolore.
Et nous priment la route, quelques minutes plus tard, furtivement, derrière les grands.
Au départ, nous devions passer inaperçu, mais une fois assez loin, nous pouvions nous montrer.
En effet, quand ils nous avaient vues, c'était trop tard. Personne n'avait envie de rebrousser chemin juste pour nous raccompagner. De plus, nous semblions tellement tristes que ces personnes qui étaient soudainement devenues nos responsables commencèrent à nous consoler. Nous pouvions enfin profiter de notre escapade. Nous avions aussi défait nos tresses pour que nos cheveux, qui tombaient jusqu'à notre taille et dont nous comparions avec fierté la longueur, profitent du vent léger qui nous caressait de temps en temps. Régulièrement, mes amies pensaient à leurs parents et leur bonheur s'envolait. Je ne comprenais pas leur inquiétude. Je disais : " Mes parents ne se fâchent jamais. Nous leur apporterons des fleurs. "
2 heures plus tard, nous étions arrivés. Un paysage magnifique. Un petit espace assez plat, pour danser. Des rochers qui l'entouraient, pour le cache-cache. En plus, par endroits, nous avions encore de la neige, assez dure malgré un soleil persistant. Les fleurs du printemps s'amusaient avec nous. L'abondance des perce-neiges était telle que, de loin, elle donnait l'impression d'un manteau neigeux. La vue était superbe, nous pouvions voir tous les villages aux alentours, sauf le nôtre. Nous avions aussi très bien mangé.
À l'issue de la promenade, nous fûmes accueillies par nos parents, une tondeuse à cheveux à la main.
Pendant que je réfléchissais à la gravité de mon comportement, j'aperçu ma cousine avec une boule à 0. Pourtant, elle n'avait rien fait.
En réalité, une épidémie de poux, bête noire des villageois, s'était déclarée.
_________________
Il vaut mieux qu'il pleuve aujourd'hui qu'un jour où il fait beau. Pierre Dac
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MessagePosté le: Lun 19 Mar - 21:21 (2018)    Sujet du message: Publicité

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