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Guerlédan 1930

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Critiques Constructives Jeu N°152
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Silicate
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Inscrit le: 18 Juil 2016
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MessagePosté le: Jeu 1 Mar - 11:59 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Guerlédan 1930

— Marie, viens… l’eau monte.
Il se trouva sot, à lui nommer ainsi l’évidence…
Mais il la voyait si désemparée, si perdue. Lui-même avait la gorge serrée devant le spectacle.
L’eau qui d’ordinaire s’écoulait vers Mûr refluait vers eux, lente, inexorable, s’accrochant aux flancs de la vallée, se gonflant d’elle-même heure après heure. Bientôt, la vallée serait ennoyée.

Ils avaient toujours vécu ici, à Trégnanton ; le père de Jean y taillait l’ardoise, Marie était née à l’écluse. Leur monde était celui de la vallée, de son canal, de ses ardoisières. Le père de Jean arrachait à la colline ses écailles de pierres bleues, le père de Marie ouvrait la voie aux bateaux avec leur lourd chargement.
De Nantes ou de Brest, ni Jean ni Marie n’avaient jamais rien vu, bien que le canal conduisît à l’une comme à l’autre. Seules les ardoises quittaient la vallée.
Jean était devenu gueule bleue, comme son père, il creusait dans les puits proches du canal et Marie n’avait quitté la maison familiale que pour s’installer dans celle du jeune ardoisier, un peu plus loin, au niveau de l’écluse Kermadec.

Aujourd’hui le sas inutile béait, privé de ses portes. Marie se tenait sur le bajoyer. Elle serrait ses bras autour d’elle, fixant les remous contrariés du Blavet. À peine plus d’un mois qu’au barrage les vannes de fond avaient bloqué la rivière, parce que des messieurs de la ville avaient décidé de la faire se précipiter dans les énormes machines de l’usine toute neuve, à Guerlédan.

Jean posa doucement les mains sur les épaules de Marie, que secouèrent des larmes qu’elle ne pouvait plus retenir.
— Notre vie, Jean…
— Je sais, Marie. Mais on n’oubliera pas, dit-il à voix basse.

On ne leur avait rien demandé, à eux, les petites gens. Il fallait partir. Les hommes avaient démonté les portes des maisons, les planchers et les charpentes, laissant les pignons se dresser nus vers le ciel. Le seul bois laissé sur place était celui, vivant, des arbres aux bourgeons à peine débourrés, dont le vert tendre des feuilles ne viendrait pas éclore au bord de la rivière. La retenue serait pleine avant la fin avril.

Quand le passage des bateaux avait été condamné, deux ans plus tôt, les pics des ardoisiers avaient cessé de mordre la montagne et les hommes étaient allés se faire embaucher au barrage. Jean y avait croisé un maçon de la Creuse ayant travaillé à la reconstruction après la guerre, loin, là-haut dans le nord, et qui disait que du travail on en trouvait si l’on voulait bien quitter le pays. À Trélazé, il y avait de la belle ardoise, plus belle qu’ici. Jean pourrait reprendre son métier, mais il fallait quitter la Bretagne.
Alors il en avait parlé à Marie.
Elle n’avait pas voulu y croire, tous les puits ne seraient pas noyés, il y avait encore des ardoises à Kériven ou à Caurel, et la circulation des bateaux allait reprendre, la compagnie d’électricité l’avait promis, elle rétablirait la navigation. On ne pouvait pas condamner comme ça la vallée, les ardoisières, et le canal.
Le monde de Marie ne pouvait pas disparaître.

Maintenant, elle regardait vers l’aval, là où les branches lancées vers le ciel comme des appels au secours témoignaient de l’agonie du lieu. À ses pieds, le Blavet s’appliquait à recouvrir le chemin de halage, et une mince lame d’eau courait déjà sur le granite de l’écluse. Peu importait à Marie de ruiner ses souliers, quand sa vie se ruinait sous ses yeux.

Jean l’enlaça avec fermeté et la tira en arrière.
— Viens Marie. On ne peut pas rester, l’eau monte.
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MessagePosté le: Jeu 1 Mar - 11:59 (2018)    Sujet du message: Publicité

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Jodie
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Inscrit le: 21 Juil 2011
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MessagePosté le: Jeu 1 Mar - 13:59 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Mon premier. Et pourtant, pas vraiment, voire point du tout ma tasse de thé ce genre d'histoire. Donc il fallait autre chose pour que je monte à bord. "Mais quoi donc ?" demande l'auditoire subjugué par tant de suspense. Eh bien, comme souvent voire pratiquement tout le temps chez moi, c'est la forme qui l'a emporté sur le fond. J'ai été séduite par l'écriture du texte, par ce que j'ai envie d'appeler : sa pureté. C'est limpide, clair, entraînant sur le fil de l'eau et du récit, on prend la barque, on a confiance : on ne se prendra pas un iceberg ou un rocher ou un canard ou un baigneur, non, on accompagne Marie et Jean et c'est déjà beaucoup. La porte du texte s'est joliment ouverte sur "Marie, viens... l'eau monte." et elle se ferme idéalement sur "Viens Marie. On ne peut pas rester, l'eau monte" il y a toute la fatalité d'un monde dans ces phrases, je trouve, tout le résumé de bien des vies. Bravo, Silicate.
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Armorique
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MessagePosté le: Jeu 1 Mar - 15:37 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Mon numéro 2. L'histoire est racontée de manière très sensible et l'on s'attriste en compagnie de Marie de voir disparaitre son village et sa vie d'avant. Je suis allée voir le lac de Guerlédan lorsqu'il a été vidé dernièrement et l'on aperçoit quelques maisons très abimées qui rappellent que des gens ont vécu là, c'est assez impressionnant.
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Alain Kotsov
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MessagePosté le: Jeu 1 Mar - 17:02 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Quatrième sur mon podium. Pas de chute surprenante, pas d’imprévu. On est dans une chronique paysanne dont la qualité réside dans le style et les descriptions. L’écriture est aussi fluide que l’eau qui s’apprête à ennoyer la vallée, et les nombreux repères géographiques l’inscrivent dans une ambiance régionale qui fleure bon le chouchen et les galettes de sarrasin. L’insistance sur les détails « bretonnants » donne de la couleur à cette peinture au couteau, qui en quelques traits plante le décor d’une saynète dramatique, bien qu’aucun mort ne soit à déplorer. Les mots choisis, aussi, sont forts, ce qui convient très bien à une nouvelle de taille réduite. On compatit à la détresse des personnages, et la conclusion prolonge le malaise ressenti par le lecteur, teinté d’impuissance et de nostalgie.
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chris
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MessagePosté le: Ven 2 Mar - 11:09 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Je vais rejoindre les avis précédents : pas vraiment ma tasse de thé, mais ce texte est très bien écrit. Il est fluide, n'en dit pas trop et la fin, dramatique et inexorable, est excellente.
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BB1
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MessagePosté le: Dim 4 Mar - 17:49 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

J'ai apprécié cette chronique d'un monde englouti. Silicate, je ne te voyais pas si versée sur la Bretagne. Bravo !
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danielle
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MessagePosté le: Dim 4 Mar - 20:22 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Un texte poignant, le désespoir d'une vieille dame à l'idée de quitter les lieux où elle a tous ses souvenirs. Le tout bien mené, bien encadre par"l'eau monte."Un moment d'émotion parmi ma sélection de textes un peu fous.
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Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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LYSBEL
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MessagePosté le: Lun 5 Mar - 11:31 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Superbe texte, une peinture aussi sobre que poignante.
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Il faut croire aussi en l'avenir malgré le passé et en Dieu malgré ses absences...
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MamLéa
Modérateur

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MessagePosté le: Lun 5 Mar - 12:03 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Texte émouvant... avec une bonne connaissance des lieux.

Mon n°2, pas de critique particulière à faire.
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“Il écrit si bien qu'il me donne envie de rendre ma plume à la première oie qui passe.”
Fred Allen
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aimard
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MessagePosté le: Mar 6 Mar - 12:19 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Premier sur ma liste, c'est dire tout le bien que je pense de ce texte, autant pour la forme que pour le fond où l'absence d'une chute est compensée (en mon goût) par la fraîcheur de l'histoire et la restitution de moments de vie émouvants.
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Si tu trouves une route qui est sûre, suis la pendant longtemps.
proverbe Haoussa (Nigéria)
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Silicate
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MessagePosté le: Mer 7 Mar - 00:02 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Merci à tous pour vos commentaires. Moi non plus, comme plusieurs d’entre vous, je ne me passionne pas pour les romans du terroir, mais quand le sujet a été donné, c’est Guerlédan qui s’est imposé d’office.

Tout est rigoureusement exact : les lieux, les dates, les activités ardoisières, les écluses noyées. Sauf Marie et Jean, mais ils ont certainement existé à leur manière.
Donc l’histoire : en 1930, pour alimenter l’usine électrique de Guerlédan, après la construction du barrage du même nom en dessous de Mûr-de-Bretagne, on a ennoyé la vallée du Blavet avec pour conséquence d’interrompre la navigation sur le canal de Nantes à Brest, et accessoirement l’exploitation des ardoisières au lieu-dit Trégnanton. Malgré le cahier des charges qui l’y obligeait, EDF n’a jamais tenu la promesse de construire un ascenseur à bateaux au barrage pour rétablir le passage.

Je n’avais pas vraiment de trame, autre que le remplissage du lac. Je ne voulais pas donner dans le folklore, j’ai préféré m’attacher à ce que ressentaient mes personnages mais je ne pouvais pas occulter l’histoire du lieu alors il fallait bien que je le décrive. J’ai espéré faire sobre et sans pathos, et j’apprécie vos réactions qui me disent que j’ai à peu près bien atteint mon objectif. C’est vrai que ça m’a sorti de ma construction habituelle des nouvelles à chute.

Pour répondre à BB1 ou MamLéa, je ne connais pas tant que ça la Bretagne, mais entre ce canal et moi, c’est une histoire d’amour commencée il y a longtemps.
J’avais un peu plus de vingt ans, je me souviens de grandes fougères effondrées sur un chemin de halage, de biefs envahis de nénuphars et d’un escalier d’écluses non loin de Pontivy. Ni âme ni bateau qui vive, un trait d’eau hors du temps. Séduite, à jamais. Ce jour là, j’ai su qu’un jour je partirais à vélo de Nantes, que je rejoindrais le chemin de halage et que j’irais jusqu’à Brest.

J’ignorais absolument tout de ce canal, de son histoire, de sa construction, mais j’ai gardé ce projet pendant des années, en secret, comme une de ces choses qu’on n’a pas envie de dire aux autres pour ne pas se les faire polluer, comme un désir qu’on couve au fond de soi et qu’on caresse de temps en temps pour se remonter le moral, un rêve dont on se dit « un jour je le ferai » mais que je voulais partager avec quelqu’un qui compterait pour moi. Je sais être patiente le temps qu’il faut.
Je n’ai pas été déçue. Mon (à l’époque futur) mari est tombé aussi sous le charme du canal et nous avons passé des vacances extraordinaires. Il ne nous a manqué sur le trajet que les dix huit écluses noyées à Guerlédan. On s’est dit qu’on le finirait lors d’un assec, quand le lac serait vidé ce qui était prévu tous les dix ans. Sauf qu’il n’y en a plus eu, l’inspection du barrage se faisait alors par sous-marin !
Et un jour, j’ai découvert presque par hasard l’annonce de la vidange du lac en 2015 : trente ans que ça n’avait pas été fait !

Alors on est allé finir notre rando. On ne l’a pas faite à vélo, cette fois, parce que le chemin de halage n’était plus aussi praticable (et punaise, y’avait des endroits, ça craignait un peu, quand même !), mais tout compte fait, prendre le temps de remonter à pied tout le fond de la vallée depuis Guerlédan jusqu’à l’abbaye de Bon Repos, c’était bien aussi.
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Silicate
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MessagePosté le: Mer 7 Mar - 00:26 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Bonus : le site des ardoisières de Trégnanton, sur le canal de Nantes à Brest. Juin 2015.
Il y a plusieurs puits noyés dans les flancs rocheux, des restes de murets et de maisons ardoisières, et on marche sur des tonnes de déchets de taille. Au premier plan l'écluse Kermadec. Avec l'envasement, le Blavet ne peut même plus passer par l'écluse.
On aperçoit la maison éclusière de Trégnanton à l'arrière plan (celle qui est au plus loin, en milieu de photo).

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Jodie
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MessagePosté le: Mer 7 Mar - 09:55 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930 Répondre en citant

Je ne connaissais pas du tout cet endroit quant à moi. Merci pour la découverte et également pour ce que tu nous confies sur la genèse de ce texte.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 15:26 (2018)    Sujet du message: Guerlédan 1930

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