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Les textes du jeu N°152

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Ven 16 Fév - 00:30 (2018)    Sujet du message: Les textes du jeu N°152 Répondre en citant

Les allures d’ange


Une rivière traversait mon village. Les maisons se trouvaient assez loin de son bord. Des jardins paradisiaques, nous servant de terrains de jeux en été, inondés en printemps et en automne, la bordaient. Les villageois la connaissaient assez bien. Pendant deux saisons, elle était toujours en mauvaise humeur, c’était une habitude. Mais, il lui arrivait aussi de s’énerver, par surprise, en période estivale. C’était, juste après un moment de sagesse qu’elle avait emporté deux personnes, un petit garçon de 10 ans et une femme enceinte. Dès que, du côté de la source, des montagnes des hautes attitudes, le soleil disparaissait les gens paniquaient et s’en éloignaient.
Je n’oublierais jamais ce jour où les buées qui couvraient mon cerveau s’étaient envolées. Les choses dans ma tête avaient pris des formes comme les lettres des mots qui se distinguent après qu’on porte des lunettes, quand on a des problèmes de vu. Le brouillard autour de moi disparut tout d’un coup et je me sentis libre. Tout était plus clair.
Cette femme, Maria était présente à mes côtés chaque fois qu’un danger semblait m’approcher. Elle était particulièrement attentive aux changements du ciel. Dès qu’elle voyait l’ombre d’un nuage, elle courait vers la rivière et elle ordonnait à tous les enfants de s’en éloigner. Elle faisait un peu plus pour moi, elle me prenait dans ses bras plus petit, ensuite plus grand par la main et m’emportait chez ma grand-mère. Pourtant, tellement de fois, les grands nous avaient expliqué ce danger qui est la crue de la rivière dont l’eau pouvait très rapidement monter et inonder tout autour de lui et surtout nous emporter. D’ailleurs, ce serait la colère de ce cours d’eau qui aurait tué ma mère. Une personne très courageuse m’aurait sauvé de son ventre, après son décès. Pendant les jeux avec mes amis, Maria me regardait avec amour et sourire aux lèvres. Chaque fois que je la croisais, elle me donnait un bonbon et elle me caressait les cheveux. Ses comportements étaient pareils à celle d’une mère. Elle me permettait de ressentir de temps en temps, la présence d’une maman. J’ai souvent rêvé d’elle, comme étant ma génitrice. J’ai même imaginé que j’étais réellement son enfant et qu’on me cachait la vérité en inventant une histoire. En tout cas, je ressentais quelque chose. Un secret me hantait.
C’était encore un jour de mauvais temps. Les comportements de ma protectrice étaient différents. Elle avait décidé de me parler plus longtemps. Après m’avoir éloigné de la rivière qu’elle a pointé avec le doigt, elle m’a expliqué une histoire. Celle de son enfant : « J’avais un fils de ton âge. Ce monstre l’a avalé. Et comme tu es né juste après, je me suis donné un devoir, de te protéger. Attention ! Quand il fait mauvais temps, on ne sait jamais avec elle. Ne te fie pas à ses allures d’ange ! Aux beaux reflets qu’elle donne du soleil ! Les caresses qu’elle te procure lorsque tu y baignes ! Elle peut vite devenir un démon. »
Elle n’avait pas osé lui raconter toute l’histoire. Elle n’avait pas osé lui dire que c’était elle qui l’avait sauvée suite au décès de sa mère. Ce qu’elle avait encore plus de mal à dire, était que sa mère avait perdu sa vie en voulant sauver son fils.






Histoire d'eaux


La montagne s'éveille dans la lumière pâle de l'aube en d'imperceptibles crissements. Elle se fissure, vibre de murmures rauques. Les étoiles du firmament renvoient des râles en écho. Le moment est venu. Le sommet s'apprête à lâcher son manteau neigeux. Chacun sait que le torrent, au cours devenu tumultueux, va s'élancer dans un jaillissement et dévaler les versants jusqu'au plus profond des gorges et au-delà...
Sous la voûte du ciel, le corps de Nati se confond avec les flots aux grondements sourds broyant le silence glacial de la nuit. Elle s'épuise à tenter de s'arracher à la gravité, s'enlise de plus en plus, lutte pour ne pas sombrer dans cet engluement froid, se débat dans l'angoisse. Elle se sent happée par les profondeurs, ballottée, entraînée par le courant. Impuissante, elle se laisse aller dans cette force qui l'emporte. C'est un fracas assourdissant. Nati choisit de fermer les yeux, se surprend à ressentir autour d'elle les parois d'une bulle éclatante à la légèreté duveteuse, flocons de neige en déroute. Rassurée, maintenant à l'abri dans son cocon rebondissant, elle sent le flot se délester des roches, des branches, arrachées à la montagne dans le lit le long des rives. Il s'élargit petit à petit au hasard des soubresauts dans la vallée. Le torrent devient rivière offrant ses berges aux flots apaisés jusqu'à la plaine.
Dans la réverbération du petit matin, une nappe plombée confond le ciel et l'eau. La masse opaque de la rivière se glisse dans tout l'espace au-delà de ses berges, emprisonne le village, enserre les troncs des arbres de la cour de l'école, se coule autour des maisons et les pénètre jusqu'au moindre recoin en légers clapotis. La plaine accueille délicatement les laves de boues fécondes en son sein.
Nati entend le glissement doux de barques au fil de l'eau, le tapotement des rames à la surface. Les jeunes vont à la rencontre des villageois isolés dans leurs maisons, à la lumière des bougies et l'espoir brillant dans leurs yeux.
Nati voit le plafond de sa chambre à l'étage, elle sent la bonne odeur de café, la douceur d'un baiser sur son front. Pierre la rassure. «Mon cœur, tu m'entends ? La montagne fait des siennes !» Nati émerge de la bulle où elle avait trouvé refuge pendant son voyage.
Battements sourds dans sa poitrine, Nati perçoit un suintement très doux entre ses cuisses. Elle se crispe, son bassin tressaille sous l'arrondi de son ventre lourd libérant un ruissellement tiède sur sa couche. C'est le moment ! Tout son être se contracte, dans un grand souffle le rythme se précipite... Un cri puissant dans la nuit se déploie en une onde sinueuse à en faire vibrer l'horizon!
«C'est une fille, Ondine est arrivée».
L'annonce de l'heureux événement se propage jusqu'à submerger le village d'une vague de bonheur.





Conversion amphibienne

Ils rechignaient à passer le seuil. Les regards du chien et de la femme étaient braqués au-delà, en direction du lavabo, sur la faïence duquel déambulaient des batraciens. Grenouilles, rainettes, crapauds ? « Pour ce que j'en sais... » songea Marjolaine. Elle fit reculer son chien qui tremblait et ferma la porte de la salle de bains, décida qu'elle se laverait plus tard, ou demain ou jamais. Sur le carrelage, des masses de têtards vibraient.

Dans la cuisine assombrie du matin, la femme et le chien déjeunèrent. « Bizarre, la venue de ces bestioles coassantes... » murmura Marjolaine. Son unique compagnon, husky abâtardi, se mit à gémir, queue basse. « De quoi t'as peur ? » s'inquiéta la femme. Elle tendit l'oreille et comprit : nul bruit ne parvenait du dehors. « Le Coréen et l'Américain n'ont quand même pas appuyé sur leurs boutons respectifs pendant qu'on dormait ? » plaisanta à demi Marjolaine. Elle se leva et ouvrit ses volets. Autant en avoir le cœur net et l'irradiation spontanée.

Le fleuve le plus proche s'écoulait à vingt kilomètres du domicile de Marjolaine, or ce matin, il était là, large et sans-gêne sous les fenêtres. La femme tendit la main et caressa l'eau, porta les doigts à sa bouche : ils avaient un goût de sel. « Merde, ces cons ont fait exploser la mer ! »

Des heures plus tard, Marjolaine et son chien, assis sur leur toit, guettaient un signe de la vie. Derrière eux, bâillait la lucarne du grenier. « Toute l'humanité est morte ! » répéta la femme hébétée à son husky. À leurs côtés, clabaudant sur les tuiles, des grenouilles et tritons luisaient. Sur l'eau, sarabande et carnaval, les cadavres défilaient. Marjolaine, qui ne savait plus si elle s'adressait à son chien ou aux anoures fit remarquer que ne flottaient aucune épave de voiture, ni arbres déracinés. Pas de carcasses animales, pattes en l'air et panse gonflée à dénombrer, seulement des hommes portés par l'eau, trépassés dont les visages tournés vers Marjolaine avaient gardé les yeux ouverts. Des yeux vitreux mais reconnus, des traits que la femme mourait d'envie de parcourir de la paume et des lèvres. Ce désir la terrifiait.

Ensuite, il n'y eut plus que la cheminée à laquelle s'agripper. Quand son husky avait glissé dans l'eau deux heures plus tôt, avalé par un tourbillon, Marjolaine avait tant hurlé que plus un son ne parvenait depuis à franchir sa gorge brûlée. « Je ne pourrai bientôt que coasser, moi aussi » angoissait la femme seule sur son toit. Non, pas seule, car sur les épaules de Marjolaine, sur ses cheveux, son dos, ses cuisses encerclant la cheminée, son corps entier : des batraciens immobiles, gluants et la recouvrant comme une armure post-apocalyptique, une conversion amphibienne à la nouvelle planète bleue.

Près du lit où le corps sanglé respire, des médecins se penchent. L'un explique aux plus jeunes que la femme allongée a sombré dans une sorte de catalepsie à l'intérieur de laquelle l'activité psychique se manifeste parfois de façon intense. « Quel traumatisme a-t-elle vécu ? » interroge un interne. On lui répond que l'homme qu'elle aimait comme une idolâtre s'est suicidé par noyade, devant elle, qui n'a pu le sauver car elle ne sait pas nager. Lorsqu'elle est rentrée chez elle ce jour-là, elle a décroché le fusil et tué son chien. Puis ses deux enfants. Elle, elle s'est ratée.
Sur la main de la patiente, autour du tatouage d'une grenouille, la peau frémit, semble avoir verdi.



Apocryphe

Noé se la coulait douce. Allongé sur un tapis de mousse, mains derrière la nuque, l’homme songeait à d’égrillardes béatitudes lorsque la voix de l’Éternel tonitrua brusquement, si fort qu’il eût pu provoquer une crise cardiaque. Le Tout-Puissant n’était pas content. Pas du tout. La Création laissait à désirer. Les êtres humains rivalisaient de cruauté et de perversité. La méchanceté régnait en maître, et si l’on n’intervenait pas, Dieu seul savait comment cela finirait. Il fallait y remédier au plus tôt, radicalement. La solution : inonder la planète.
Après un préambule, plein de flagornerie, à son égard, le Grand Architecte expliqua le projet à l'élu et lui prodigua des conseils :
— Fabrique une arche en bois résineux. Voici comment tu feras : trois cents coudées pour sa longueur, cinquante coudées pour sa largeur, trente coudées pour sa hauteur. Il me faut aussi un toit et trois étages…

Noé, remis de son émoi, n’était guère enchanté. Il aimait tant à musarder… Peu lui chalait de bâtir un paquebot de ses mains, d’y réunir une ménagerie, de s’en occuper tandis que les pluies diluviennes puis l'eau rempliraient l’espace (merci pour la vitamine D et les rhumatismes) et, surtout, last but not least, de devoir supporter bonne femme, chiards et brus. Bonjour la promiscuité ! Vous parlez d’une croisière, entre le bruit et les odeurs ! C’était compter sans le mal de mer, en outre. Et d’abord, une coudée, ça faisait combien, en mètres ? Un vrai casse-tête. Il n'avait qu'à se le construire, son bateau, Lui... Pusillanime, le patriarche s’exécuta néanmoins sans barguigner.

Une fois l’embarcation prête, Noé s’en alla chercher la faune à travers le monde. Ainsi, il invita courtoisement tous les spécimens à monter fissa à bord, sous peine, sinon, de recevoir une sacrée saucée sur la couenne. Sitôt la porte refermée derrière les retardataires (des bradypes), Dieu ouvrit les vannes du ciel. Et de produire un véritable cataclysme.

La flotte submergea la Terre. La galère vogua. Fluctuat nec mergitur… Voire, car en dépit des précautions, la vie sur l’arche tourna rapidement à l’aigre. Les rivalités s’exacerbèrent. Le tigre et le lion en vinrent aux griffes. Il s’agissait de savoir qui était le roi des animaux. Toujours cette soif de pouvoir, ce désir inassouvi de dominer. La joute fut féroce, impitoyable. Il y eut de terribles dégâts, notamment à l’étage des insectes, parmi les xylophages. Affranchies de leurs boîtes, les petites bêtes à Satan, affamées, s’allièrent pour dévorer la partie défectueuse du navire, en loucedé. Elles œuvrèrent nuit et jour, tant et si bien qu’elles créèrent une voie d’eau. Il y eut dès lors comme un parfum de Titanic avant l’heure. Ce fut la panique, sauf chez certains, dont les phoques et les manchots, qui ne participèrent pas à l’affolement général.

L’arche sombra. Toute la cargaison disparut. Seul Noé lutta, longtemps, contre la noyade. Entre deux tasses, il implorait Dieu de le sauver. Avec insistance. Jéhovah, occupé à colmater la fuite céleste, en fut fort contrarié. Ce n’était vraiment pas le moment, car il n'y parvenait point. Alors sous le coup de l'irritation, le plombier malhabile eut l’idée de dépêcher une sorte de grand poisson vert-jaunasse afin d’engloutir l’importun. Hélas, surexcité, il n'arrivait plus à se concentrer et s'enflammait. Exaspéré par l'impuissance, il s'écria soudain :
— Bon, puisque c'est comme ça, j'arrête ! Je m'en fous, hein, qu'il pleuve sans cesse ! Au demeurant, après moi, le déluge...


Errance

Après une longue marche sur des terres inhospitalières, nous arrivâmes enfin au point de rendez-vous. Le bateau était arrimé sur un endroit désert du rivage. Nous étions très nombreux, impatients d'embarquer et de fuir les fléaux qui menaçaient notre sécurité et notre vie, dans un pays où on s'entretuait pour des rivalités et des idées religieuses. Trop d'innocents y perdaient la vie.
- Tiendrons-nous tous dans cette embarcation ? se demandait chacun d'entre nous, anxieux.
Un homme donna enfin le signal tant attendu. Il réussit à maîtriser les bousculades qui auraient pu être fatales aux plus chétifs d'entre nous.
Nous parvînmes à monter tous à bord où nous fûmes entassés. Heureusement que je suis grand ! Je pouvais ainsi voir ce qu'il se passait à bord où j'occupais une place de choix, debout à l'arrière.
Les amarres furent larguées à la nuit tombée.
Au petit matin, les choses commencèrent à se gâter. Des cumulus obscurcissaient le ciel et le soleil ne se leva pas. Une pluie torrentielle s'abattit sur nous et dura tout le long d'un voyage qui semblait ne pas vouloir prendre fin. Impossible de nous abriter tous. Heureusement, il ne faisait pas froid.
Bientôt, la mer déchaînée nous secoua en tous sens, au détriment d'estomacs fragiles d'individus habitués à la terre ferme. La nourriture ainsi fournie aux poissons se révéla bientôt plus abondante que nos réserves, mais on y croyait et cela valait bien tous les sacrifices. Le capitaine ne maîtrisait pas vraiment notre frêle esquif qui dérivait au gré des courants. Pourtant, il restait serein.
Les jours passèrent, dramatiquement identiques. De l'eau, rien que de l'eau à perte de vue. Les vivres épuisés, allions-nous devoir manger les plus faibles pour survivre ? Hypothèse impensable, face au but que l'on s'était fixé de survivre coûte que coûte, et de protéger les plus fragiles.

Après de longs jours et de longues nuits, le ciel se déchira et une magnifique lune bien ronde apparut dans une trouée entre les nuages.
La pluie cessa enfin.
Grâce à ma grande taille, je fus le premier à voir apparaître un petit bout de terre dans le lointain. La nouvelle se propagea de l'un à l'autre, créant une excitation et un mouvement de foule qui aurait pu nous faire chavirer. Heureusement, le chef de bord réussit à calmer les impatients.

L'accostage fut violent et l'Arche parvint à s'échouer. Après 40 jours et 40 nuits d'errance, nous étions tous sains et saufs. Le niveau de la mer baissa à une vitesse spectaculaire. Nous constatâmes rapidement que l'île émergeant des flots était le sommet d'une montagne.
Le capitaine débarqua d'abord avec son épouse et ses trois fils avant d'organiser l'évacuation des autres passagers, en commençant par les plus petits. Noé observait l'opération qui s'effectua dans l'ordre et avec calme. Dame girafe et moi-même sortîmes en dernier.
Malgré la réussite de l'expédition, Noé n'était pas tout à fait satisfait. Certains animaux manquaient à l'appel et il espérait que Dieu, grand organisateur du Déluge, lui pardonnerait quelques oublis. Le principal n'était-il pas d'avoir sauvé l'humanité et les bêtes ?


Guerlédan 1930

— Marie, viens… l’eau monte.
Il se trouva sot, à lui nommer ainsi l’évidence…
Mais il la voyait si désemparée, si perdue. Lui-même avait la gorge serrée devant le spectacle.
L’eau qui d’ordinaire s’écoulait vers Mûr refluait vers eux, lente, inexorable, s’accrochant aux flancs de la vallée, se gonflant d’elle-même heure après heure. Bientôt, la vallée serait ennoyée.

Ils avaient toujours vécu ici, à Trégnanton ; le père de Jean y taillait l’ardoise, Marie était née à l’écluse. Leur monde était celui de la vallée, de son canal, de ses ardoisières. Le père de Jean arrachait à la colline ses écailles de pierres bleues, le père de Marie ouvrait la voie aux bateaux avec leur lourd chargement.
De Nantes ou de Brest, ni Jean ni Marie n’avaient jamais rien vu, bien que le canal conduisît à l’une comme à l’autre. Seules les ardoises quittaient la vallée.
Jean était devenu gueule bleue, comme son père, il creusait dans les puits proches du canal et Marie n’avait quitté la maison familiale que pour s’installer dans celle du jeune ardoisier, un peu plus loin, au niveau de l’écluse Kermadec.

Aujourd’hui le sas inutile béait, privé de ses portes. Marie se tenait sur le bajoyer. Elle serrait ses bras autour d’elle, fixant les remous contrariés du Blavet. À peine plus d’un mois qu’au barrage les vannes de fond avaient bloqué la rivière, parce que des messieurs de la ville avaient décidé de la faire se précipiter dans les énormes machines de l’usine toute neuve, à Guerlédan.

Jean posa doucement les mains sur les épaules de Marie, que secouèrent des larmes qu’elle ne pouvait plus retenir.
— Notre vie, Jean…
— Je sais, Marie. Mais on n’oubliera pas, dit-il à voix basse.

On ne leur avait rien demandé, à eux, les petites gens. Il fallait partir. Les hommes avaient démonté les portes des maisons, les planchers et les charpentes, laissant les pignons se dresser nus vers le ciel. Le seul bois laissé sur place était celui, vivant, des arbres aux bourgeons à peine débourrés, dont le vert tendre des feuilles ne viendrait pas éclore au bord de la rivière. La retenue serait pleine avant la fin avril.

Quand le passage des bateaux avait été condamné, deux ans plus tôt, les pics des ardoisiers avaient cessé de mordre la montagne et les hommes étaient allés se faire embaucher au barrage. Jean y avait croisé un maçon de la Creuse ayant travaillé à la reconstruction après la guerre, loin, là-haut dans le nord, et qui disait que du travail on en trouvait si l’on voulait bien quitter le pays. À Trélazé, il y avait de la belle ardoise, plus belle qu’ici. Jean pourrait reprendre son métier, mais il fallait quitter la Bretagne.
Alors il en avait parlé à Marie.
Elle n’avait pas voulu y croire, tous les puits ne seraient pas noyés, il y avait encore des ardoises à Kériven ou à Caurel, et la circulation des bateaux allait reprendre, la compagnie d’électricité l’avait promis, elle rétablirait la navigation. On ne pouvait pas condamner comme ça la vallée, les ardoisières, et le canal.
Le monde de Marie ne pouvait pas disparaître.

Maintenant, elle regardait vers l’aval, là où les branches lancées vers le ciel comme des appels au secours témoignaient de l’agonie du lieu. À ses pieds, le Blavet s’appliquait à recouvrir le chemin de halage, et une mince lame d’eau courait déjà sur le granite de l’écluse. Peu importait à Marie de ruiner ses souliers, quand sa vie se ruinait sous ses yeux.

Jean l’enlaça avec fermeté et la tira en arrière.
— Viens Marie. On ne peut pas rester, l’eau monte.

Confluences

Et sa colère montait, montait. Elle ferma les yeux. Non, elle ne devait pas se laisser submerger.
Si elle l’avait pu, elle aurait préféré pleurer, laisser s’écouler un torrent de larmes. Mais elle ne pouvait pas. De cela non plus elle n’était plus capable.
Bon, d’accord, elle était virée. Cela arrivait de nos jours à un tas de gens. Derniers rentrés, premiers sortis, flux et reflux des vagues successives de licenciements après restructurations. Il faut aux salariés d’aujourd’hui, outre des compétences professionnelles certifiées, développer sans en faire étalage, les talents d’un surfer aguerri apte à s’aligner sur le rouleau pour mieux maîtriser l’équilibre instable sur un océan démonté. Mais si en bord de mer la crête est un défi enivrant, et l’immersion dans l’eau de mer une jouissance, sur le plan professionnel c’est une gageure où l’on tombe le plus souvent dans le creux d’une vague doublement amère et périlleuse.
Elle, en cet instant, se contentait de marcher et ses pas la ramenaient chez elle.
Au carrefour, elle retrouva l’habituel campement improvisé sous le tunnel du métro. Pour la première fois, elle se sentit proche d’eux, semblable à eux, quelque peu hébétés sans doute par l’incompréhension de leur sort, rejetés malgré tous leurs efforts sur des rivages désespérant d’incertitude. Il lui paraissait impératif d’endiguer le flot d’émotions qui l’envahissait, se maîtriser, devant le spectacle affligeant de tous ces pauvres gens, venus d’ailleurs, entassés là, sous leurs toiles précaires sortis d’on ne sait d’où, et leur regard porté vers ailleurs, au loin, au-delà du métro aérien. Car, aujourd’hui, tout-à-coup, elle les comprenait, elle se sentait concernée. Certes leurs parcours n’étaient pas identiques au sien ; ils étaient bien plus compliqués. Mais ils partageaient les notions désormais communes de dérive sinon de noyade…
Arrêtée au passage pour piétons, son regard se fixa sur un jeune homme, coudes posés sur les genoux et tête dans les mains, engoncé dans une veste difforme qui dégageait, même de loin, une odeur de lessive pas faite et d’absence de douche. La pluie tombait drue, projetant en reflets aveuglants la lumière qui ruisselait des néons et des phares de voitures s’écoulant en chapelet, noyant ainsi la rue d’une lumière crue.
Sans doute qu’il se sentit observé car il releva la tête et leurs yeux se croisèrent. Feignant la distraction, son premier mouvement fut de détourner les siens. Aussitôt, elle s’en voulut. Alors elle lui jeta un nouveau regard et sourit. Encombrée de son parapluie et trempée, elle s’approcha et avec difficulté sortit de son sac fourre-tout un billet qu’elle lui tendit. Elle, comme eux, désormais, courait le risque de se retrouver en épave. Alors non, il lui fallait agir, réagir. Que pouvait-elle craindre aujourd’hui, sinon de se laisser couler? Surtout ne pas se laisser dévaster !
Tandis qu’elle se penchait vers lui, elle nota ses baskets que venait baigner l’eau ruisselant du caniveau. Elle s’immobilisa un instant et lui fit remarquer dans un élan d’empathie stupide: « Faites attention! Il pleut si fort ce soir et vos pieds sont mouillés » !
« Fluctuat nec mergitur ». Tout un programme pour nous tous ! se dit-elle revigorée en prenant l’ascenseur vers son dixième étage.


Un fieffé égoïste

Il pleut, il mouille, c'est la fête à la grenouille ! Peut-être, mais ce sont bien les seules à être satisfaites de cette pluie qui dure tant et tant...
Je ne suis pas concerné de manière tragique par cette surabondance de flotte : j'habite au dixième étage d'un immeuble perché sur une colline ! Alors, avant de devoir surélever mes meubles sur des parpaings, il va encore passer de l'eau par dessus les ponts ! Je me garderai bien de proférer cette plaisanterie à haute voix, on aurait vite fait de me huer. Il faut être "politiquement correct". Il est de plus en plus difficile de blaguer, on se retrouve vilipendé à la moindre occasion. Actuellement, le sujet "crues, pluies, inondations" est à aborder avec circonspection ( et avec un bateau...ça y est, je recommence à dire des sottises) si l'on ne veut pas se retrouver taxé d'insensibilité devant la détresse d'autrui. Ceci étant, mes collègues, pas plus que moi, ne lèveraient le petit doigt pour venir en aide à des personnes qu'ils ne connaissent pas. Il n'en reste pas moins que, par la faute des intempéries, je suis gêné matin et soir, puisque le RER est fermé et je dois marcher plusieurs centaines de mètres avant d'accéder à l'arrêt du bus. Je déteste le sport et je suis donc, par voix de conséquence, de fort mauvaise humeur.
J'ai tenté de faire partager mes soucis, mais l'on m'a fusillé du regard et fait comprendre que je n'avais pas le droit de me plaindre. Certes, il y a des gens beaucoup plus malheureux que moi, je le concède, cependant cette constatation opérée, cela change-t-il quelque chose à mon problème ou aux leurs ? Non ! Je ne vois donc pas pourquoi je devrais taire ma contrariété à devoir me lever plus tôt pour arriver à l'heure à mon bureau à cause de ces foutues inondations. Sans blague !
Heureusement, il ne me reste plus que quelques jours avant de m'envoler vers un pays où le soleil brille toute l'année, si j'en crois la publicité fournie par l'agence de voyages. J'ai eu le nez creux de choisir cette date, cela va me permettre de me déconnecter totalement de toutes ces informations imprégnées par la grisaille ambiante et dégoulinantes de tristesse... quand je reviendrai, on sera passé à autre chose !
On peut dire que je suis maudit ! La nuit qui a précédé mon départ, la neige s'est mise à tomber. La radio conseillait de ne pas prendre son véhicule, mais je n'allais quand même pas renoncer à mes vacances par la faute de trois flocons. Je suis donc parti. Pas très loin. Après trois kilomètres, coincé derrière un camion en position couchée en travers de l'autoroute, j'ai dû patienter jusqu'à l'arrivée des secours. Pas de repli possible. La neige s'accumulait, rien ne se passait. Mon avion allait partir sans moi. J'avais froid et le moral dans les chaussettes. Des heures plus tard, quand je suis enfin parvenu à l'aéroport, j'ai appris que mon avion était resté au sol à cause des intempéries. L'espoir a réapparu, j'allais pouvoir m'envoler vers des terres plus hospitalières...
Après une attente interminable, le tableau d'affichage a signalé que ce vol était annulé. Pourtant le trafic avait repris. J'ai filé, comme tous les autres passagers, vers le comptoir de la compagnie pour en connaître les raisons.
Une tornade, totalement imprévisible en cette saison, venait de s'abattre sur l'île paradisiaque où je comptais me rendre. Tout était dévasté !
Un coup de chance finalement ce retard ! J'espère que l'on me remboursera mon voyage !

L’expert


5/20, ca commence mal ! Liz attaque une seconde copie : pas meilleure ! Ça vaut la peine d’en parcourir quelques autres. Constat amer : les chenapans n’ont rien compris aux proportionnalités. Désespérant !
De grands coups tambourinés à la porte d’entrée la tirent de sa réflexion morose. Elle se précipite pour ouvrir et se trouve face au voisin du dessous, écarlate, yeux exorbités, qui lui hurle à la figure :
–Dix minutes que je sonne, que je frappe comme un sourd ! Mon plafond est en train de partir en morceaux, y a une sacrée fuite chez vous !
Fuite ? Elle pousse un cri, court en direction de la salle de bains. Une flaque s’étale au milieu du couloir, le sol de la salle d’eau est une mare mousseuse. Liz patauge jusqu’à la baignoire qui déborde allègrement et ferme les deux robinets qui s’en donnaient à cœur joie. Le voisin l’a suivie et se répand en vociférations.
– C’est pas vrai ! C’est prof, et ça a rien dans la caboche ! Quand on fait couler un bain, on surveille !
Liz, elle, aime bien s’occuper un peu en attendant que le bain soit prêt. Ce soir, elle pensait juste jeter un œil à une ou deux copies ; emportée par sa déception, elle a presque terminé la pile, oubliant la baignoire.
L’explication ravive la colère du voisin qui, revenu avec elle dans le salon, pieds trempés, lui secoue son index sous le nez :
– Espèce d’écervelée ! Va falloir prévenir les assurances, vous êtes assurée au moins ? Croyez-moi, je vais faire une belle lettre, moi, à mon assureur, en plus de la déclaration, pour insister sur votre négligence. Vous allez casquer pour mon plafond. Et pour mes pantoufles en cuir qui sont foutues.
Il n’écoute pas les excuses que, penaude, elle s’entête à lui renouveler et réintègre ses pénates pour reparaître, dix minutes plus tard, imprimés et stylo en main.
– Faut pas laisser traîner. Allez, une signature !
Pauvre Liz ! Qui ne va pas bien. Qui n’avait pas besoin de ce genre d’ennui. D’autant que les jours suivants, le voisin prend un malin plaisir à se trouver sur son chemin et à lui décocher des commentaires désobligeants. « V'la la demoiselle qui sait pas fermer un robinet... La bousilleuse de plafond ! »
Un après-midi, elle ne peut éviter le malotru qui s’entretient avec un trentenaire en costume cravate. Il jubile :
– Tenez, l’expert, voilà la coupable, le danger public !
C’en est trop ! Elle blêmit et s’engage à toute allure dans la montée d’escaliers. Une fois chez elle, elle s’effondre sur le canapé. Un coup de sonnette...Liz s’affole : le voisin à nouveau ? Mieux vaut ouvrir avant qu’il ne défonce la porte. Surprise ! L’expert, souriant, agite sous ses yeux un classeur bleu qu’elle a laissé tomber dans sa fuite. Elle bégaie un merci et, malgré elle, éclate en sanglots. Une belle crise qui la secoue tout entière. De grosses larmes qui dégoulinent le long de ses joues, jusque sur le classeur qui tremble dans ses mains.
Le jeune homme s’inquiète, avec humour : l’inondation chez le voisin ne justifie pas ce nouveau dégât des eaux. Il sait écouter... si ça peut aider.
Alors elle le fait entrer et vide son sac : ce premier poste qui l’a exilée loin des siens, à Vesoul, une ville sinistre ; ce métier qu’au bout de six mois elle a déjà pris en grippe, et Luc qui n’a pas tenu sa promesse de la rejoindre. C’est vrai qu’il est expert en écoute, en « réassurance », le trentenaire.
Six mois plus tard, c’est un grand soleil qui inonde les yeux, le cœur des deux tourtereaux lorsqu’ils sortent main dans la main de la mairie.

Le bruit de l'eau qui coule

Il pensait à sa femme. À sa femme qui en ce moment précis, assise en tailleur, les pieds crochetés, les yeux fermés et les doigts noués, se vidait l’esprit des ondes négatives de son quotidien de femme entretenue. Il pensait à sa femme, à son yoga, aux idées saugrenues qui accompagnaient chacun de ses retours, quand les yeux légèrement plissés, dans une posture que la nature n’avait pas permis à l’Homme de maîtriser, elle débitait un tas de sornettes avant de se goinfrer de salades, de steaks au soja arrosés d’un jus de théière verdâtre dont l’unique vertu qu'il lui connaissait était celle de le réveiller plusieurs fois dans la nuit.
« Rien au monde ne relaxe plus que le bruit de l’eau qui coule », avait-elle dit une fois. Il s’accrochait à cette maxime avec la force du désespoir quand le martèlement de l’eau sur l’inox de l’évier lui montait à la tête alors qu’il immergeait une Atlantide d’assiettes à récurer surmontée de coraux de couverts agressifs.
Une voix fluette et niaise provint du salon. Oui-oui remplaçait Barbapapa dans l'éducation de ses deux enfants, qui, plongés dans une contemplation cathodique, restaient figés dans une pause béate et un silence d'or.
Malgré les circonstances, faire la vaisselle, garder les enfants, le barrage de sa conscience contre les débordements de son caractère irascible tiendrait. Il accueillerait son épouse en vainqueur zen de son quotidien de mari parfait. Ébahie devant cette attitude inconnue, ses chakras s'ouvriraient sitôt la lumière de la chambre éteinte, lui offrant un mysticisme profond. Le sourire aux lèvres, il songeait au bruit de l'eau qui coule et à la lune de miel qui s'annonçait.
― Papa ! Inès, elle fait que m'embêter !
S'accrocher au bruit de l'eau qui coule. Oublier le flot de colère qui menace le barrage.
― Même pas vrai ! C'est lui qu'a commencé !
Zen. Serrer les dents pour déverser un peu de ce trop-plein de bile et préserver l'oeuvre yogi, synonyme d'une nuit lascive. Détourner son attention, oui. La vaisselle, mets-toi à l'ouvrage et néglige la progéniture. L'eau est chaude. C'en est presque agréable.
― Ouinnnn !!! Papa, Geoffrey il m'a tapé.
Le vent se lève, une déferlante ! Pourvu que l'édifice tienne ! Prier ? Jamais fait. Non, plonger les mains dans l'eau, c'est ça, vite. Aïe ! Le couteau, me suis coupé le doigt, putain ! Un tsunami ! Fuyons !
Fracas, chaos, horreur. Le barrage, vaine construction devant sa nature humaine, céda pour laisser libre champ à un torrent de rage qui lui inondait l'esprit. Porté par une furie incontrôlable et irraisonnée, il sortit de la cuisine en trombe, agrippa sa fille. Le corps ne retenait plus cet excès de colère qui suait de ses pores, défigurait son visage devenu rouge. Un déluge de cris, d'insultes et de mouvements désordonnés s'épancha dans la pièce. Les pleurs de la fille redoublèrent tandis que le garçon, conscient du danger de ce courroux paternel, détala discrètement. Brave, il revint cependant et dit d'une petite voix :
― Papa, tu as...
C'en fut trop. Tchac !
― Tiens, celle-là tu sais pourquoi.
Les deux enfants en larmes, la vallée dévastée. Le calme revenu en lui, il constatait l'ampleur du désastre quand le téléphone sonna.
« Oui... oui, désolé pour le bruit... Quoi ? Une fuite dans la cuisine ? Oh putain l'évier ! »

MONTEE

« On monte ! »

La voix tonitruante de l’adjudant fit sursauter les soldats qui commençaient à s’assoupir. Saisissant mon fusil, je courus prendre ma place dans les rangs qui se formaient. Devant la compagnie alignée s’étendait une colline herbeuse, battue par le vent, au sommet de laquelle se tenaient les batteries ennemies. L’épuisement causé par le voyage, la marche, les corvées, avaient creusé nos traits ; mais dans les regards que nous portions vers l’avant rayonnait la confiance en notre prochaine victoire.

Le sous-officier brandit son sabre, hurla « en avant ! » et se mit à gravir la pente en courant. La fatigue disparut d’un coup, laissant place à la rage de vaincre, et nous nous ébranlâmes à sa suite. A mi-chemin de la cime, un obus s’abattit à notre droite, puis un autre ; les cosaques pointaient leurs canons sur nous, les tirs deviendraient plus précis. Nous nous réfugiâmes à l’abri d’un talus surmonté d’un bosquet. Le calme revint. Les Anglais, ou les Turcs, bombardaient la position des Russes, qui semblaient se désintéresser de notre section. Nous en profitâmes pour rassembler nos forces en vue de l’assaut final. Les hommes s’agglutinaient en petits groupes, mangeant les rations, fumant la pipe, jouant aux cartes. L’adjudant me désigna un endroit couvert, à quelque distance de notre flanc gauche, avec pour mission de surveiller d’éventuels mouvements de troupes sur la rivière.

De mon poste de sentinelle, que surplombaient de gros rochers, je ne pouvais rien voir du sommet. Juste la coupole dorée d’une église en contrebas, et le paisible cours d’eau que nous avions franchi le matin. Ne remarquant aucun signe d’activité, je m’adossai à un mur en ruine, face à la pente, et malgré l’excitation qui m’avait tenu éveillé jusqu’alors, je m’assoupis, debout, vaincu par la fatigue.

Après un temps que je ne pus évaluer, je sentis dans mes pieds une sensation bizarre.

« Mes chaussures sont mouillées. Que se passe-t-il ? »

Je ne pouvais ouvrir les yeux, les paupières si lourdes qu’elles semblaient faites de plomb.

« La rivière déborde ? L’eau arrive jusqu’ici ? Impossible ! Elle coule presque au niveau de la mer ; et je suis très au-dessus. Je dois être en train de rêver, c’est ça. Elle atteint mes chevilles maintenant, et elle vient du haut, de la position ennemie. Un coup des cosaques ? Pourtant on les a vaincus. Et de façon magistrale, ils se sont débandés. »

« J’en ai jusqu’aux genoux maintenant. J’ai froid. Il faut que je bouge, mais je ne peux pas. L’eau continue à monter, elle atteint désormais le haut de mes cuisses. Qu’elle s’arrête là, bon Dieu ! Où sont les autres ? Et l’adjudant ? Je veux revoir Paris. »

« Je me tourne vers la droite, ouvre les yeux avec peine. Ce que je vois ne ressemble en rien au paysage désolé qui m’environnait. Des vagues clapotent et éclaboussent ma taille. Ça continue à monter. Je ne veux pas finir noyé. Comme cette fois, il y a un siècle, un peu plus… »

« Non, le niveau va baisser, j’en suis sûr. Je tiendrai bon, mon adjudant ! Fidèle au poste, comme toujours. Comme tous les héroïques guerriers des troupes coloniales qui se sont illustrés à la guerre de Crimée, dans la glorieuse bataille de l’Alma. »
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
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MessagePosté le: Ven 16 Fév - 00:30 (2018)    Sujet du message: Publicité

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