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Les textes du jeu N°150

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Sam 16 Déc - 10:14 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°150 Répondre en citant



Tout à secouer

Ma voisine d'en face secoue des trucs par sa fenêtre. Elle est comme le personnage d'une histoire que j'ai lue, écrite par Egloff, je crois. La femme du livre secouait chaque jour du linge à la fenêtre, à battements comptés, à petit rythme jazzy ; ses enfants réticents prenaient le relais, le contenu des armoires y passait.
Ma voisine à moi ne secoue pas tous les jours.
Elle ne secoue pas que du linge. Sa maison entière s'agite dans le vent si elle le décide.
Depuis mon balcon où je m'accoude et fume, j'ai assisté à maints ballottements d'objets, animés ou non : bois, verre, tissus, poils, écailles... De l'air !
Un soir de décembre où une tempête nommée Léa prétendait cadenasser portes et baies, j'ai vu cette femme au corps énorme sortir, enlever robe et combinaison, puis, nue, stature d'atlante, les secouer en riant au nez de Léa.

J'aurais dû m'attendre à tout, mais ce que j'observe aujourd'hui depuis mon balcon, mon imagination, et là je m'incline, n'aurait su l'inventer. Il me faudrait intervenir depuis ma vigie, chuchoter « au secours ! » via portable, engager la conversation avec la femme qui secoue et attendre le deus ex machina. Au lieu de quoi, je reste coi, gestes et mots. Ma clope se consume. Je ne consens qu'à regarder, ombre sidérée collée sur le décor, comme épinglée par un œil-caméra. « Silence ! On tourne. » Oui, car si mon voyeurisme se détourne, la scène devant moi mourra en catastrophe, or elle a besoin d'un spectateur pour témoigner de sa véracité, comme la secoueuse du livre a eu besoin de moi, lecteur, pour remuer ses bras en ma vision interne. Ma stupeur face à l'épisode tragi-comique qui se déroule, participe de l'événement tout autant que la folie de ma voisine.
Alors, je ne bouge pas.
Alors, je regarde la femme herculéenne secouer sa mère par la fenêtre. La petite vieille à ossature de brindille, pendue dans le vide, tête en bas, est vêtue d'un pyjama chinois. Elle remue sans un cri, au gré du mouvement balancier imprimé par sa fille, qui la retient au monde par les pieds.
Je compte. Un deux trois quatre. Temps d'arrêt puis ça recommence, quatre secousses font vibrer mamie.
Tiens, un mouchoir blanc s'envole depuis le pyjama. Signe de paix, de reddition ? Ouh que non, car l'ancêtre, soudain s'égosille « Aaah ! Mon mouchoir ! Je veux récupérer mon mouchoir ! Lâche-moi ! » Rire qui grince de la fille « Tu souhaites que je lâche prise ? » Non, elle ne va pas oser ! La cervelle de mémé agrémenterait les dalles six étages plus bas. Et si c'était moi, finalement, le deus ex machina de l'histoire ? Je quitte ma torpeur en même temps que ma clope s'éteint « Arrêtez vos conneries ! Vous êtes dingue ! Remontez votre mère... elle ne sent sûrement plus le moisi, maintenant ! » Regard bovin de la secoueuse en ma direction. Immobilité de sa part, tandis que sa mère, sous mes yeux incrédules, par la force d'abdos béton plie le haut de son corps avec félinité, saisit les bras de sa fille, s'y agrippe comme à des baobabs et en deux temps trois mouvements, la voilà qui se rétablit, se faufile par la fenêtre puis, à l'abri, m'interpelle : « Quand t'auras fini de nous mater, toi là-bas, tu nous préviendras ! » Les mater ! Pitié ! « Ma mère et moi donnions un numéro de trapézistes dans le cirque où nous travaillions, avant, intervient ma voisine. Parfois, ça nous fait plaisir de revivre le grand frisson... mais je suppose que vous n'en avez rien à secouer ! »

Une belle dans mon jardin

Je suis extrêmement marquée par ce que je viens de vivre.
Quand ma voisine disait que dans certaines situations les gens ont beaucoup de mal à faire de l’empathie, je n’étais pas tout à fait d’accord avec elle. Il serait, d’ailleurs inutile d’attendre cela de leur part. La compréhension de l‘autre serait possible dans les situations communes, comme la mort d’un proche. Cela peut arriver à n’importe qui. Aujourd’hui, un grand remaniement a eu lieu dans mes représentations mentales. L’expérience que je viens de traverser me montre qu’on peut sembler vivre de la même façon, à la même époque, dans la même rue, mais en réalité une grande frontière nous sépare. Nous pouvons d’ailleurs discuter tout en prenant plusieurs fois le thé, tête à tête. Tant que nous n’agissons pas ensemble, les individus autour de nous resterons des extra-terrestres, pour nous.
Heureusement que parfois des accidents arrivent et nous permettent de mieux assimiler certaines vies.
Ce matin, une jeune fille de 21 ans est venue dans notre jardin. Un beau physique et une figure harmonieuse. Elle s ‘est arrêtée près de la balancelle et tout en se balançant d’avant en arrière, elle a commencé à toucher délicatement le tissu de son toit, ensuite l’a secoué de façon régulière.
Elle est ma voisine depuis 2 ans, mais je ne savais pas comment agir, comme si soudain mes bras étaient liés. J’ai essayé de l’appeler. Comment elle s’appelait déjà : « Ah oui, Umar ! Umar ! Umar ! » Elle n’a pas bougé. Est-ce que j’ai bien prononcé son prénom ? Je crois bien que non. J’ai pensé que c’était plutôt « Umaré ». Alors, j ‘ai dit « Umaré ! Umaré ! Umare ! » Pas de réaction. Sa mère m’avait lu une poésie intitulée « ma belle au bois dormant » qu’elle avait écrite, sur elle, je ne l’avais pas bien écoutée. Peut-être que, j’y aurais trouvé un repère pour avoir une idée de comment agir, si j’avais été plus attentive. Est-ce que tout était caché dans ce titre ? La belle au bois dormant serait comme une somnambule ? Je voulais communiquer avec elle à tout prix. Elle ne répondait surement pas parce que je ne roulais pas les r. Il fallait que j’essaie : « Umarrré !!!Umarrré ! Umarrré ! Elle m’a jeté un regard furtif, à la dérobée.
Ensuite, elle s’est arrêtée et m’a regardé avec un sourire, dans les yeux. Jamais, je n’avais été autant touché par un simple sourire, auparavant. J’ai ressenti un vrai bonheur, une joie qui vous emporte, qui vous transforme, transporte, une joie pure sans impureté. Après ce face-à-face, je n’étais toujours pas capable de l’emmener chez elle. Je ne pouvais pas non plus aller prévenir sa maman. J ‘avais peur qu’elle s’en aille pendant mon absence. Je ne voulais pas la perturber. J’avais entendu qu’elle pouvait se mettre en colère, sans qu’on en sache la raison ou encore parce qu’on a agi de façon inappropriée. « Qu’est-ce que je dois faire ? Et si elle se met en colère ? » Le temps semblait être transformé en sa compagnie. J’avais l’impression qu’elle était là depuis 1 heure, alors que cela faisait moins que 5 minutes.

Ensuite, j’ai aperçu Leyla, sa petite sœur de 4 ans, qui nous regardait, en souriant, de loin. Leyla s ‘est mise à courir, vers nous. Elle a attrapé Umare, sa grande sœur autiste, par le bras et l’a tirée légèrement en lui disant : « On rentre Umare ! » A la maman qui est sortie en se rendant compte de l’absence de ses enfants, Leyla a crié : « Maman ne t’inquiète pas, j’emmène Umare ! »



Je est un autre

Je me cherchais une occupation. Déballée, montée sur trépied, la longue-vue était prête à l’emploi. De la fenêtre de ma cuisine, l’œil à l’oculaire, je me mis donc au labeur sans tarder. Je pointai l’objectif sur la façade de l’immeuble, en face, et après seulement quelques réglages, j’obtins une image nette de l’intimité d’une chambre. Et de deux individus, dont l’un ne m’était pas inconnu. Une connaissance du quartier. Il s’agissait de monsieur Mortier. Un chic type monsieur Mortier, sexagénaire habillé avec goût, toujours distingué dans ses paroles et ses manières. Élégant, il l’était d’une façon différente maintenant, étendu sur le lit, affublé d’une combinaison de latex noire et moulante, agrémentée d’un slip en cotte de mailles, tandis qu’une jeune femme, costume rouge à la manière d’une mère Noël lubrique, tétons et fesses à l’air, s’employait à le fouetter vigoureusement. La curiosité n’imposa d’interrompre ma contemplation qu’une fois leurs pirouettes achevées.
Mélancolique, je braquai alors ma lunette sur une autre fenêtre. Là, je vis un couple dans son salon. Le couple Lajoie, Victor et Harmonie Lajoie. La docilité de l’un était notoire, autant que l’humeur colérique de l’autre. Victor était aussi petit et maigre qu’Harmonie était grande et massive. Pour l’heure, la femme morigénait son mari tout son soûl, à son ordinaire. Un authentique despote. Assis dans un fauteuil du canapé, l’homme s’y recroquevillait à mesure que l’écumeuse persécutrice le menaçait de tout son poids et de toute sa hargne, debout, en surplomb. Brusquement, au moment où je pensai qu’elle allait l’engloutir sous sa graisse, le ciron regimba, à la surprise générale. Résolu, audacieux, Victor repoussa le mastodonte et s’échina à faire sa valise, fissa. Il quitta le domicile sans un mot ni un regard. Harmonie resta au milieu de la pièce, bouche bée, les bras ballants, comme pétrifiée.
N’aimant guère les natures mortes, j’orientai l’appareil en direction des étages supérieurs, impatient de découvrir des scènes domestiques plus palpitantes. Je choisis une nouvelle cible. Un bref instant consacré à la mise au point, et me voilà soudain œil à œil avec l’objectif d’une longue-vue, derrière laquelle s’agitait une forme humaine. J’étais dans la ligne de mire. Je me relevai aussitôt, abasourdi. Quel culot ! Non mais quel scandale ! Un vicieux jouait les voyeurs et m’épiait sans vergogne. Cette pensée m’était insupportable. Depuis combien de temps ce curieux sévissait ? De quel droit m’espionnait-il ? Qui était-ce ? Un maître-chanteur ?
Revêtu de mon imperméable fuchsia, coiffé de mon borsalino bleu, je me rendis sur-le-champ, furieux, chez le gardien de l’immeuble où le satyre officiait. Après force déductions et quelques brimades à l’encontre du concierge, je repérai l’antre du malappris. J’allais lui exprimer ma façon de voir les choses à ce sinistre individu, sans zoom ni focale.
Je sonnai. Je toquai. Aucune réponse. J’ouvris alors la porte, qui n’était pas verrouillée. L’appartement était plongé dans la pénombre. Le lieu paraissait inhabité. À tâtons, j’en fis le tour. Seul, dubitatif, je me retrouvai finalement devant l’instrument d’optique – un modèle similaire au mien. Tout à mes réflexions, j’y appliquai un œil négligent. Je me sentis brutalement médusé. Car chez moi, précisément à la même seconde, une forme était courbée sur ma longue-vue et me scrutait aussi, une silhouette parée, me semblait-il, d’un imperméable fuchsia et d’un borsalino bleu.

Blasé

Blasé, c'est mon deuxième prénom ! Depuis ma naissance, j'ai toujours été placide. Je regarde autour de moi sans m'étonner de rien. Tout me semble normal et mon coeur ne s'emballe pas à la vue de spectacles qui, au dire de la majorité, méritent de s'extasier.
A cinq ans, je désolais mes parents par mes réactions pondérées. Devant les superbes vitrines de Noël des grands magasins parisiens, alors que l'on voulait à toute force que je m'enthousiasme, je répliquais :
" Pfff, c'est pas de la vraie neige, c'est du plastique !"
Lorsque le premier homme a marché sur la lune, je n'ai pas été bouleversé non plus. Tintin l'avait fait bien avant lui, ce n'était, à mes yeux, qu'une rediffusion.
C'est pourquoi, je ne m'attendais pas à ce que l'évènement qui s'est produit hier, puisse me faire un effet aussi puissant. L'émotion qui m'a submergé surpassait tout ce que j'avais vécu précédemment.
Je ne pensais pas qu'il était possible d'éprouver un tel bouleversement. Je ne pouvais plus bouger. Plus parler. J'étais interdit et, pour la première fois, j'acceptais cet état de stupeur bienfaisante.
Auparavant, je dois avouer qu'il m'était arrivé, pour court-circuiter une réaction que je trouvais inappropriée pour l'homme désenchanté que j'incarnais, de sortir une plaisanterie, d'un goût parfois douteux, afin de faire retomber la pression. Alors, contrairement aux autres témoins abasourdis, je pouvais aisément continuer à être indifférent et pas du tout impressionné devant un spectacle exceptionnel.
J'ignore ce qui m'a poussé jusqu'à aujourd'hui à vouloir me montrer ainsi étranger à ce qui m'entoure. Mais, il est certain que cette expérience nouvelle et unique m'a ouvert, sans que je le veuille, de nouveaux horizons.
Pour une fois, je me suis laissé emporter par les sentiments qui se sont bousculés dans ma tête. Et, cela s'est révélé jouissif...
Je suis conscient d'être passé à côté de belles émotions et je suis heureux à l'idée du changement probable de mon comportement dorénavant.
Il m'a fallu cet évènement, que d'aucuns qualifieront d'insignifiant, pour que je remette en question ma manière d'agir et de ressentir les choses.
Désabusé l'instant d'avant, je me suis retrouvé tétanisé, sidéré, les larmes aux yeux, devant cette scène inattendue et bouleversante qui se déroulait devant mes yeux habituellement insensibles.
Je vous livre enfin l'aventure extraordinaire et stupéfiante de cet après-midi de juin qui restera gravée à jamais dans ma mémoire :
Mon fils, mon bébé, a, pour la première fois, lâché les mains de sa maman, puis il a effectué trois pas vers moi. Il m'a tendu ses petits bras potelés tout en criant : "papa"!


Égaré

Rangeant mes affaires, je retrouve le gilet, gentiment prêté par Élisabeth. Un message de sa part me prie instamment de lui restituer. Coupant court à ma tendance à la procrastination, je me décide à ramener l'objet du litige le jour même ! Non, je ne vais pas en faire des conserves ! De sa résidence luxueuse, je ne connais que l'élégant hall inondé de lumière, agrémenté de plantes entretenues avec grand soin. Je m'applique donc à être ponctuelle. J'arrive au pied de son immeuble style art déco. Je sonne. Sa voix dans l'interphone m'invite à monter. Je traverse l'entrée spacieuse, épurée, éclairée par les grandes baies vitrées ouvertes sur un parc arboré.
Elle m'ouvre la porte, joviale et m'embrasse. En entrant, je suis saisie par l'obscurité qui règne à l'intérieur. Tout n'est qu'empilements anarchiques de cartons le long des murs de l'entrée, laissant un étroit couloir étouffant où je peux à peine me frayer un passage et la suivre. Je lui tends la poche contenant le gilet, elle la vérifie et la glisse dans un carton anonyme. « Tu comprends, ce sont les affaires de ma fille ». Je reste interdite et ne comprends pas.
Ces cartons posés en tours crénelées contre les murs de l'entrée, rappellent étrangement un château oublié. Au bout de ce dédale, j'aperçois une fenêtre obstruée par des serviettes de toilette en train de sécher...
Dans ce labyrinthe, je devine me semble-t-il le salon.
De cet amoncellement, je réussis à identifier, là, une télévision, ici, un canapé. Elle pointe du doigt au fond de ce couloir étroit une autre pièce dégueulant de sacs béants. « Cette chambre est celle de mon fils, il va dormir chez ma mère ! » me confie-t-elle gênée. Détournant le regard, elle m'entraîne dans sa cuisine.
Ce n'est qu'un entassement de vaisselle. Le sifflement strident d'une invisible bouilloire me ramène à la réalité. Une tasse de thé au jasmin nous réconforte toutes deux. Avec empathie, je lui propose de l'aider à finir son aménagement.
A ma grande surprise, elle me dit « Je suis ici depuis dix ans et je sais exactement où sont toutes mes affaires ! » De toute façon, son travail de kinésithérapeute l'accapare complètement. Non, elle n'a pas besoin d'aide et s'insurge d'être jugée. Elle se montre amère. Finalement, elle a bien raison de ne vouloir aucune visite...
Ma première idée : la fuite ! Quitter son antre cauchemardesque, qui selon elle, est si bien agencé et où tout s'imbrique comme des poupées russes, de l'infiniment grand à l'infiniment petit.
La sentant blessée, je lui propose d'aller marcher dans la chaleur du parc de sa résidence... Dehors... Enfin, à l'air libre… Au soleil !!!



Un p'tit mâle

L'année scolaire tirait à sa fin, avec une certaine dose d'angoisse due à l'approche des examens. Nous entamions la dernière semaine de cours avant d'être libérés pour quelques jours de révisions.
Miss Élisabeth, notre prof d'Anglais, nous donnait ses dernières consignes, et nous nous apprêtions à nous rendre au gymnase, les filles d'un côté, avec "la" Duroc, et les garçons de l'autre, avec "le" Dubois, dont l'association des noms était une source de plaisanteries pas toujours très gentilles pour les deux profs.
Au moment de nous séparer, j'ai déposé un baiser furtif dans le cou de mon amoureuse en lui disant :
- À tout à l'heure à la cantine.
J'aime Laetitia et Laetitia m'aime. Elle est arrivée au lycée quelques jours après la rentrée, et s'est placée à côté de moi, au fond de la classe. Ça a été tout de suite le coup de foudre et depuis, nous sommes inséparables.
On s'est promis que l'examen en poche, on habiterait ensemble. Une nouvelle vie allait commencer.

J'avais bien vu que le matin, elle ne semblait pas être dans son assiette, le visage pâle et crispé. Je lui ai fait remarquer.
- J'ai mal au ventre depuis cette nuit, je ne me sens vraiment pas la forme pour jouer une partie de volley.
Sans doute avait-elle ses règles, mais je n'ai pas osé lui demander. En général, les filles n'aiment pas aborder ce sujet. Je lui ai conseillé de se rendre à l'infirmerie.
Après le sport, je l'y ai rejointe. Madame Jacquet lui avait donné une infusion bien chaude et proposé une bouillotte. Ses parents étaient prévenus, mais vu qu'ils ne pouvaient pas venir la chercher rapidement, elle prendrait le bus scolaire, comme d'habitude. En attendant, elle n'avait qu'à se reposer, sous bonne surveillance.

Le SAMU est arrivé vers 14 heures.

Mon dernier cours de la journée terminé, je suis parti sur ma mobylette, fonçant comme un dingue au travers de la ville pour la rejoindre à l'hôpital.
À l'accueil, on m'a demandé si j'étais le papa. Ça m'a semblé bizarre, j'avais pas l'impression de paraître si vieux !
J'ai quand même répondu "oui", d'un air assuré.
On m'a conduit à son chevet. Elle était allongée sur une table, les jambes relevées. Elle criait. Une infirmière et un médecin s'occupaient d'elle, sans avoir l'air inquiets.

- Poussez, poussez encore ! lui disaient-ils.
- Encore, encore, il arrive, il arrive… le voilà !
J'ai vu alors entre ses jambes écartées sortir une tête, puis le corps d'un bébé, tout gluant.
Il s'est mis aussitôt à crier.
Laetitia a pleuré quand on lui a posé sur son ventre l'enfant encore relié par le cordon ombilical.
- Félicitations à vous deux, a dit le médecin. C'est un beau garçon.
- Mais, mais… Pétrifié, je ne parvenais pas à prononcer la moindre parole.
- Je ne savais pas… a balbutié Laetitia, je ne savais pas que j'étais enceinte. D'ailleurs, ton frère Kevin, nous avait dit qu'on ne risquait rien si on faisait l'amour debout. Je le retiens, celui-là ! Mademoiselle Jacquet a compris lorsque j'ai perdu les eaux.
Quant à moi, gêné par l'évocation de nos ébats intimes, je n'ai pu que rougir.

- Bel exemple de déni de grossesse ! a soupiré l'infirmière.
Puis s'adressant à moi :
- Va falloir vous comporter en adultes, maintenant que vous êtes parents. Vous allez l'appeler comment cet enfant ?
On s'est rapidement concertés et on a répondu :

- Ben… ce sera Denis, comme son grand-père, ça lui fera une belle surprise !


FAUTE !

J’étais cachée derrière un énorme buisson de bruyère, la culotte baissée et je faisais pipi. Oui je sais, à mon âge j’aurais pu attendre patienter un peu mais il se trouve que le curé nous attendait pour une répétition de notre chorale. En effet, demain samedi, se mariait la fille du notaire avec le fils du boucher. Mésalliance, chuchotaient les uns, simplement de l’amour affirmaient les autres. Il n’empêche qu’ils convolaient demain à quinze heures et que je devais impérativement me dépêcher.
Je remontai mon slip vite fait car je venais d’entendre des pas sur l’allée gravillonnée.
Je ne savais vraiment plus quelle attitude adopter. Je restai donc accroupie pensant qu’ils ne feraient que passer mais à cet instant, éberluée, je vis la petite future mariée et le curé s’arrêter et s’embrasser. Non pas comme frère et sœur mais comme papa et maman parfois. Quelle histoire! Que devais –je faire ? Me faire voir pour qu’ils arrêtent ? Trop risqué. Ils se demanderaient ce que je faisais derrière ce buisson et je passerais pour une vicieuse. Je pris donc le parti d’attendre qu’ils s’éloignent. Mais pas du tout ! Il la serrait contre lui et doucement ils s’allongèrent sur l’herbe à dix mètres de moi. Et là… vous ne me croirez pas, il commença à la caresser et à la déshabiller, et elle ne disait rien, pas un mot !
Je n’avais que dix ans. Comment pouvoir expliquer cela à mes parents ? Ils me disputeraient parce que je n’avais pas à faire pipi derrière l’église.
Tout à coup la jeune fille hurla : Non, non ! C’est impossible, on ne doit pas Bertrand, je me marie demain, arrête je t’en supplie !
Et puis plus rien. Même pas un murmure ou des bruits de buisson que l’on bouscule, rien !
J’attendis quelques instants et je me décidai à me lever et j’approchai sans faire de bruit ; et là l’horreur : la petite notaire était nue, les yeux clos et couverte de sang.
Le prêtre, prostré, la tête entre les genoux sanglotait : je ne voulais pas, je ne voulais pas, mais elle allait hurler, alors j’ai pris une pierre qui se trouvait à portée de main et j’ai frappé. Je n’ai pas le droit de l’aimer mais maintenant elle n’aimera plus personne, marmonnait-il entre deux hoquets.
C’est ainsi que le fils du boucher resta célibataire et m’épousa le jour de mes dix-huit ans. Belle preuve d’amour non ?
Le curé ? Envolé. Nous ne l’avons jamais revu. La jeune fille fut incinérée à la ville, personne du village n’y assista : vous imaginez ? Débaucher un curé mais cela méritait l’enfer… !

Il est né, le divin enfant ...

Rentrant du réveillon chez le maire du village, l’abbé Ducros traversa son église, chemin le plus court pour regagner la cure et son lit et goûter quelques heures de sommeil réparateur.
Une lueur étrange du côté de la crèche attira son regard, une sorte de flèche argentée pointant vers le bas, à droite. Il s’approcha, étonné : entre Marie et Joseph, on s’agitait un peu, un drôle de gargouillis résonnait.
Avait-il trop abusé du Pinot blanc, du Gamay et de la Fine champagne chez l’édile ? Non, il ne se trompait pas : parmi les santons, sur la paille, un nourrisson en chair et en os, vêtu d’un pyjama rose, agitait ses menottes et vagissait. Ce fut plus fort que lui, il laissa échapper un retentissant « Nom de Dieu ! »
Une voix sonore venue d’en haut lui fit écho :
– Eh bien, mon fils, est-ce ainsi que tu me parles en cette nuit sacrée ?
De stupeur, il tomba à genoux et bégaya :
– Vous... Seigneur ? Je vous demande... humblement pardon mais... jugez de ma stupéfaction. Que fait là... cet enfant, qui... est-il ?
– That is the question, reprit la voix, cette fois curieusement railleuse. Fais appel à tes souvenirs, pourquoi l’évêque t’a-t-i l muté dans ce bled tranquille où personne n’avait entendu parler de tes fredaines ? La petite Anna...
En dépit du froid, le front de Ducos se couvrit de sueur.
–Seigneur, c’est insensé, si enfant il y avait eu, il serait adulte aujourd’hui...
– Tu avais promis de ne pas recommencer. As-tu tenu ta promesse ?
Il se revit folâtrant avec Ginou, la simplette, derrière une meule de paille, avec Sophie, la fille du boucher, deux luronnes qui ne boudaient pas leur plaisir et si peu attirantes physiquement qu’il avait eu le sentiment de faire œuvre de charité.
– Oui, Seigneur, je m’étais engagé à ne plus faire de mal aux fillettes mais Ginou et Sophie ont la trentaine, et elles étaient parfaitement consentantes et...
– T’aurais pas oublié le préservatif ? le coupa la voix dans un gros éclat de rire, pour enchaîner, sévère, après une pause :
– Tu es retombé dans le péché, mon fils, ma déception est grande. Et te voilà père.
Les portions de foie gras, de dinde aux marrons et de bûche au chocolat se mirent à danser la sarabande dans l’estomac de l’abbé. Père ? Sophie, il l’avait encore aperçue la semaine précédente, toujours aussi efflanquée qu’une vielle jument. Quant à Ginou, c’est vrai qu’il ne l’avait pas vue depuis un certain temps et qu’elle n’était pas venue à la messe de minuit. Alors....
– Je regrette, Seigneur. Je vous en supplie, ne m’abandonnez pas. Que faire de cet enfant ?
– Prendre soin de lui, ce pauvre innocent, et de sa mère. Assumer ta faute. Bien sûr, tu devras quitter ton ministère et chercher un travail. C’est à ces seules conditions que tu obtiendras mon pardon.
– Tu peux aussi tordre le cou au nourrisson et le faire disparaître discrètement...
Tout se brouillait dans la tête du Ducros. Cette voix qui changeait de timbre, tantôt pausée, tantôt vulgaire, ces reproches fondés, ces remarques insensées. D’où venait-elle ? Du Paradis ? De l’Enfer ?
Une violente douleur transperça la poitrine de l’abbé en même temps que disparaissait la lumière qui auréolait l’enfant dans la crèche.
*****
Le matin de Noël, la brave dame qui venait fleurir l’église le trouva allongé à terre, le regard effaré, au pied de la crèche peuplé de ses santons de terre cuite. Au médecin, aux gendarmes, elle ne cessa de répéter, en larmes.
– Notre pauvre abbé, on aurait dit qu’il avait vu le diable !

Sous le charme

Je n’avais pas très envie d’aller à cette soirée d’anniversaire, affronter la pluie dehors ne me faisait pas rêver. J’ai fini pourtant par me décider, à l’idée de pouvoir virevolter dans ma nouvelle petite robe à volants. L’adresse n’était pas trop éloignée mais la giboulée était intense et si le parapluie a réussi tant bien que mal à préserver l’essentiel, je suis arrivée les pieds trempés. La porte était entrouverte, la sono était à fond, un rythme ravageur pour mes oreilles délicates. Décidemment la soirée s’annonçait difficile. J’ai franchi presqu’à contrecœur le seuil et aperçu quelques têtes connues, s’en est suivi un air faussement enjoué et une distribution de bises distraites à droite à gauche.
Là, un mec est entré dans la pièce, il est venu dans ma direction, oui vers moi, des yeux noirs intenses, un large sourire et une barbe naissante, une allure si romantique et désinvolte … J'ai senti en moi une sensation vraiment très étrange. Mon corps s’est jeté dans une course interne et folle. Des frissons dans le dos, une montée brusque d’adrénaline et le cœur qui s'accélère, un coup de chaleur, le rouge aux joues. Dans un laps de temps probablement bref, des secondes mais c'était comme des minutes. Prise de panique, de vertige, j’ai dû prendre appui sur le mur, j’aurais tant aimé dans ses bras. Lui semblait calme, il s’est présenté avec un regard insistant. Réalisait-il la situation ? J’avais l'impression que les gens autour étaient figés, les bruits s’étaient tus, nous étions seuls au monde ... Je ne savais pas ce que je devais faire ni ce que je devais dire, à quoi servent les mots ? J’ai bafouillé mon prénom. A l’évidence, mon destin était en train de se jouer, une nouvelle chance s’offrait à moi, inopinée, violente, une promesse de bonheur. Nous avons au cours de la soirée un peu parlé, ce que je faisais dans la vie, lui, Thierry, était architecte, d’origine arménienne. Lorsque nous avons dansé l’un contre l’autre, mon corps tremblant était plein de désirs. Il a maintenu une distance, devinant je crois que j’aurais bien pu me jeter sur lui, l’embrasser sauvagement devant tout le monde. Je ne lui ai pas tout de suite lâché la main, je l’ai encore regardé dans les yeux avec insistance. Il n’y avait pas d’équivoque. Mais pas de déferlement d’enthousiasme de sa part. Nous avons fini par échanger nos numéros de téléphone.
J’ai rêvé. J’ai voulu le revoir, l’accaparer, le contenir, l’enlacer, le bousculer, m’abandonner. Nous avons passé ensemble quelques nuits. Il est resté taciturne, en grand brun ténébreux. Je l’aurais volontiers giflé, ma fièvre est peu à peu retombée. Prendre du recul, comprendre. Ce type qui n’était finalement pas spécialement beau, m’était apparu comme le messie. Avais-je été en proie à un complot des corps, à une chimie hormonale bien ciblée ? J’ai longuement réfléchi, oui, à l’évidence je m’étais trompée, j’avais dû faire un transfert, j’avais été ébranlée par une réminiscence de mon premier amour, un homme qui restait idéal à mes yeux. Le passé avait mystérieusement provoqué un déchainement de tout mon être. Aujourd’hui je croyais m’y retrouver dans les méandres de mes sentiments, mieux me connaitre, mais la réalité me conduisait à la désillusion. Avec mon cœur d’artichaud je m’étais une nouvelle fois laissé emporter et anéantir. Un pétard mouillé de plus. Tout n’aura duré que quelques jours, un goût amer emplissait ma gorge. L’éblouissement soudain n’avait été qu’un aveuglement.

Doux oiseau de jeunesse

Le téléphone sonnait lorsque JP sortit de la douche. Il s’ébroua, se frotta vigoureusement puis s’élança pour saisir au vol son téléphone portable. Il avait rendez-vous ce jour-là avec son ami américain Dan mais l’heure et le lieu restaient encore à définir.
- Allo !
C’était bien Dan et son accent inimitable.
- Salut ! Mais c’est quoi ce délire ? Mon quartier est cerné et plein d’une foule énorme, de policiers, je t’assure. C’est un attentat ?
JP ferma les yeux et soupira.
- Tu permets ? je branche la TV….Ben oui, ça fait du monde. Non, calme-toi c’est une cérémonie de deuil. Dis-moi pendant le temps qu’on ne se voit pas, tu restes quand même connecté à notre planète ?

- Oui, oui, je sais. Des gens sont morts, au moins deux.

- Deux. C’est assez pour la semaine. Le premier a fait l’objet d’un hommage national hier, mais s’agissant d’un écrivain, c’était plus discret, aux Invalides.
Le second, ben c’est aujourd’hui, en bas de chez toi. On n’a pas idée non plus d’habiter un quartier pareil.

- Ce n’est pas moi qui y habite vraiment, mais les amis qui m’hébergent, je te le rappelle !

- Oui, oui, je sais, ne t’excuse pas. Pour l’heure, avec toute cette mobilisation, il va te falloir non plus sortir mais t’extraire de chez toi !

- Mais qui était ce Johnny ? Même le Financial Time en parle en disant, je cite « c’était le plus grand chanteur de rock dont vous n’avez jamais entendu parler en dehors de la France ».

- Bon, pour la jouer bref, c’était un rocker français très inspiré d’Elvis à l’époque où ton pays nous inondait de barres chocolatées, de surplus dits « américains », de juke-box etc... Et puis la contagion s’est faite sur cette génération puis la suivante obsédée par le « rêve américain », et ses grands espaces parcourus sous un soleil de plomb, en « moto-bike » de préférence. Mais ce qui me stupéfie c’est le phénomène d’identification qui se poursuit à la troisième génération malgré les évolutions musicales !
Dan s’esclaffa :
- Le poids des mots, le choc des photos ! En nous piquant autant de trucs, vous auriez pu faire le tri, il y avait le choix…
JP écoute quelques interviews captées dans la foule compacte puis reprend :
- Il semble que certains soient restés scotchés à leurs souvenirs d’enfance, de jeunesse. C’était un brillant interprète entouré d’excellents paroliers qui ont fait tout le travail de transcription du folk américain dans l’inconscient collectif français.
Dan l’interrompit :
- Justement, il y a quelque chose que je ne saisis pas du tout, cette phrase qu’ils chantent tous « On a tous quelque chose en nous de Tennessee ».
JP plaisantant :
- Tu ne vas pas me demander qui était ce « Tennessee » ? Fais un petit effort de réflexion. Tu en es capable !
Dan, hésitant :
- Williams ? Ah… Ça c’est une grande surprise pour moi ! Tout le monde ici connaît donc l’écrivain ?
JP, ses yeux toujours rivés sur son écran :
- Ca je n’en suis pas très sûr. Et ce qui m’ahurie c’est que cette phrase soit reprise en boucle, sans que jamais personne ne mentionne sa référence.
Un court silence s’ensuivit entre les deux amis. Au bout de quelques secondes, Dan reprit :
- En tout cas, en matière de célébrations, je suis sidéré !
JP conclut :
- Bon, on va arrêter là ? Si tu réussis à t’extirper de ta masure, rendez-vous chez moi dans le 15ème. J’te donne une heure …et demie.
On ira sur le pont Mirabeau d’où la perspective est plus dégagée et d’où nous pourrons regarder couler la Seine et nous laisser surprendre à loisir !

Une lecture imprévisible

Ce six décembre deux-mille-dix-sept, les premiers rayons du soleil apparaissent entre les stores. Les chants des oiseaux caressent doucement mes oreilles d’une douce mélodie. Après quelques étirements, mes yeux se posent comme chaque matin sur mon téléphone. Météo, actualités du jour, horoscope, mon réveil quotidien en douceur, avec une tasse de thé vert bouillonnant. Des habitudes réconfortantes et rassurantes, qui équilibrent dès l’aube mes journées.
Malheureusement ce matin n’est pas comme tous les autres. A la lecture de ses mots, mes yeux s’emplissent de larmes, l’émotion qui m’envahit est incontrôlable. Les réseaux sociaux s’arrachent les mêmes mots de douleurs et désespoirs. Je relis plusieurs fois cette phrase, malgré cela je n’ose y croire. Les mains tremblantes, le corps vide, je réalise que ce réveil matinal ne sera plus jamais pareil.
En deux-mille-dix-huit, il ne sera plus là, nous ne le verrons plus sur nos écrans télé : celui qui donné tout à chaque représentation. Celui dont la sueur sur le front perlait, ce champion hors du commun. Chacun à ses Dieux et ses légendes et sans conteste il est les deux à la fois. Adulé, applaudi, respecté ou vénéré, son nom est connu et reconnu de tous.
Il y a des hommes dont le charisme force le respect de tous. Il sera dur à présent d’avancer sans lui, les bras sans force, comme détachés de mon corps, peinent à écrire ces mots de douleur et de tristesse. C’est un repère qui s’éloigne, un pilier. Un grand homme qui nous a démontré une fougue et une force incroyable et a su se battre en héros.
Toi qui as été un si grand joueur et qui annonce ce jour la fin de cette magnifique carrière sportive. Toi qui referme la page d’un livre si bien écrit. Je me permets par cette écriture de te remercier de ce beau parcours. Ronaldhino, un héros du football pour toujours.


Baba

Alerte dans mon rétroviseur gauche. Je ralentis pour le laisser passer mais cet abruti s’éloigne pour finalement opérer un tour complet. Il revient se placer derrière moi et, cette fois, me nargue dans mon rétro droit. Il zigzague dangereusement avant de placer une accélération destinée à dérégler n’importe quel radar. Bon débarras !

Malgré la température extérieure à peine positive, en nage, je descends la vitre. Quatre cents mètres plus loin, j’entends siffloter et d’un chemin de traverse le vois débouler. Il est accompagné de dix collègues, au moins. Ils m’escortent cinq bonnes minutes. Pourtant, j’en suis certain, Mémé Georgette n’a pas pu inviter de tels énergumènes pour notre Noël. Mon dénigrement a transpiré. Les fadas se relayent maintenant pour me couper la route. Je réduis ma vitesse mais refuse de m’arrêter. Je ne suis pas homme à céder à la pression.

Enfin, un automobiliste me croise. Il ne manquera pas de prévenir les autorités. Du moins le pensais-je avant qu’il ne lance :
— Enfin quelqu’un qui sait régaler !
J’hallucine. Médusé, l’au-secours reste coincé dans ma gorge.

Soudain, mon harceleur change de tactique. Il fonce droit sur moi. Son corps percute mon pare-brise. Il glisse lentement jusqu’au capot, barbouillant le verre de diverses substances que la décence m’empêche de décrire. Ses acolytes se sont tous volatilisés. Bonjour la solidarité.

Choqué, une pause sur le bas-côté s’impose. Je regarde ma montre : 12h20. Mémé exècre les retardataires. Essuie-glaces et lave-glace travaillent de concert pour m’offrir l’amnésie antérograde indispensable pour redémarrer. Quelques soubresauts parfont la besogne.

Je finis le parcours à l’allure d’un chélonien. 12h40, je me gare dans la cour de l’aïeule et... Fichu gâteau ! J’étais certain de l’avoir installé sur le siège passager. J’avais pâtissé trois heures durant pour obtenir l’effet waouh en plus d’une œuvre capable de supporter le voyage. J’avais calé le bijou dans un carton sans couvercle permettant une surveillance de tous les instants. Aucune trace dans l’habitacle. Je me décide à tenter le coffre. Le toit de la voiture me stoppe. Il est maculé de crème réfrigérée emprisonnant des fragments de biscuit. Je comprends enfin : l’oiseau, qui a payé de sa vie sa gourmandise, avait mal jaugé la hauteur de mon auto. Je me mets à chialer comme un gosse.

Bilan de cette journée : j’ai flingué une grive et le Noël de Mémé. Qui dit mieux ?

TRAJET EXPRESS

Tout a commencé avec un gros point lumineux qui tourbillonnait devant le rideau sombre des nuages. Je m’étais levé tôt, alors qu’il faisait encore nuit dans notre appartement de Montreuil, car j’avais rendez-vous à 11 heures avec un client à Saint-Quentin-en-Yvelines.

J’embrassai Cindy qui dormait encore, descendis au parking en courant, démarrai la Twingo et pris la direction du bois. Au feu rouge, alors que je levais machinalement la tête, je vis l’objet. Je ne fus d’abord qu’intrigué, pensant à un hélicoptère, un drone, ou n’importe quel truc qui aurait tout-à-fait sa place dans le ciel de Paris. La chose se mit à grossir. Elle descendait, dans ma direction. Le cœur battant, je la regardais s’approcher. Ça ne ressemblait à rien de connu, du moins hors des œuvres de SF. Une boule irradiant une lumière verdâtre, tournant sur elle-même. L’endroit était désert. Je fus saisi de panique en voyant l’engin atterrir tout près. La lumière s’éteignit. Des sortes de vitres apparurent, à travers desquelles des êtres étranges me faisaient des signes ; des espèces de pieuvres aux énormes yeux qui agitaient leurs tentacules et me disaient de ne pas m’inquiéter. Ah oui ! Ils s’exprimaient par télépathie. J’étais pourtant tétanisé. Je me risquai, en pensée :
- D’où venez-vous ?
- De très loin, me répondit leur chef, qui se nommait Xum.
- Mars ?
- Ha ha ! Pas de votre système solaire.
- Alpha du Centaure ? Tau Ceti ?
- Bien plus loin, d’une autre galaxie.
- Impossible !
- Mais si ! A 67 millions d’années-lumière.

Je me remémorai mes cours de physique.

- Je n’y crois pas. Même à la vitesse de la lumière, ça fait trop de temps.
- Mais non ! Nous utilisons les trous de ver. Nous sommes partis il y a un quart d’heure.
- Comment est-ce possible ?

Là, en 10 secondes, ils m’apprirent la physique quantique. Ça expliquait tout. Dommage, j’ai oublié.

- A ton tour. Où sommes-nous ?
- Ben, au Bois de Vincennes. Près de Paris.
- Tu nous fais visiter ? On te suit.

L’engin se transforma, comme dans les mangas, en une voiture tout-à-fait banale. Je démarrai en direction du périf’.

Sur les voies sur berges la circulation était fluide. Je sortis au Pont Neuf, pour les amener à l’île de la Cité. On trouva sans peine deux places contiguës, et nous visitâmes Notre-Dame.
- C’est pas tout ça, mais j’ai un rendez-vous.
- T’inquiète pas pour ça, me dit Xum. Laisse ta bagnole ici, on t’y mènera.

Je leur montrai l’Opéra, les Invalides, la Tour Eiffel. J’étais décontracté maintenant. Par la vitre ouverte je respirais l’air pur, jouissant de mon aventure. Puis ils me conduisirent par l’A12 jusqu’à mon rendez-vous, sans prendre la peine de changer leur véhicule en vaisseau spatial, ça roulait bien.

Dans le hall, je me retournai et vis à travers la porte vitrée la voiture se transformer en soucoupe et décoller vers le ciel à une vitesse vertigineuse.

A midi, je me rendis à la police pour raconter mon histoire. Les flics ne me crurent pas et je faillis finir au ballon.

Cindy me prit pour un fou. Le lendemain elle me quitta.

Je n’avais pourtant pas rêvé ! Je tenais un scoop. Je décidai de contacter la presse.

- Vous pensez que je vais avaler ça ? me dit le rédac’ chef après que je lui eusse exposé les faits. Un jour de semaine à Paris, pas d’embouteillage sur les quais, ni sur l’A12. L’air pur. Deux places de parking à la Cité, qui se suivent, trouvées « sans peine ». Personne ne vous croira.

Bon, d’accord, j’avais un peu exagéré sur la fluidité du trafic. Mais je jure que tout le reste est VRAI !



L’histoire vraie du chat dont personne n’a su le nom

J’ai toujours aimé la magie : comprendre les tours, essayer de les refaire… Au début je récitais abracadabra et on disait que ça marchait. On s’amusait bien, comme ça, avec Vïn, c’était mon voisin.
J’allais devant chez lui, j’appelais « Vïiiiin ! Viens, je fais un nouveau tour » et il passait la tête à sa fenêtre en criant « j’arrive ! ».
Et puis j’ai eu un livre qui expliquait, alors on s’est entraîné à faire plein d’expériences avec les cartes et les foulards. Mais le plus dur, c’était quand même le lapin dans le chapeau.

Comme on n’avait pas de lapin, on prenait Grosmaou. Avec à manger, on l’attirait dans une boîte parce qu’on n’avait pas de chapeau non plus, et il ne disait trop rien, même que parfois il s’endormait dedans. Mais le faire disparaître, ça ne marchait pas du tout.
Jusqu’au jour où il s’est passé un truc et ça été la chose la plus stupéfiante de ma vie.

Vïn m’avait dit :
— Il faut faire les choses de façon scientifique. Toi tu observes et moi je fais disparaître Grosmaou. On va réussir.
En premier, on avait essayé des doubles fonds dans la boîte, posés sur Grosmaou pour faire croire qu’elle était vide, mais il n’était pas très coopératif, comme chat, et faisait tout valser à l’intérieur.
Alors, Vïn a dit :
— On va faire l’inverse, on va d’abord montrer qu’il est dedans et puis on va fermer le carton et seulement après il va disparaître.
— Il va pas être content, si tu le mets dans le noir, j’ai dit. Et puis on verra rien si c’est fermé.
— D’accord, on va faire une petite fenêtre sur le côté, juste pour regarder.

On a fait comme il a dit et puis on a fermé la boîte. Grosmaou a commencé à gratter et à miauler ; ça ne lui plaisait pas, le couvercle. Vïn a posé ses mains dessus en disant « tu vas disparaître, Chat, tu n’es plus, tu passes dans une autre dimension » et là, je vous jure, j’ai vu Grosmaou s’effondrer.
J’ai crié :
— Vïiin ! il est mort !
Et j’ai cru que je devenais fou parce qu’en même temps je l’entendais toujours griffer et cracher dans le carton.
— Ouvre, ouvre ! » j’ai hurlé, tellement fort que la mère de Vïn a ouvert sa porte en demandant :
— Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est ce que c’est que ces cris, qu’est ce que vous faites au chat ?
— Rien, maman, on joue au lapin dans le chapeau !
Et moi j’étais terrorisé parce que j’entendais les miaulements affreux et que par la petite ouverture, je voyais Grosmaou complètement inerte avec les yeux révulsés et la langue qui dépassait.

La mère de Vïn a déboulé vers nous en colère.
— Erwin Schrödinger ! Il va falloir me chanter un autre cantique, mon garçon. Donne-moi ça !
Elle lui a arraché le carton des mains et à ce moment là, Grosmaou a jailli, même qu’il m’a sauté dessus et s’est enfui en me labourant l’épaule.

Vïn lui, était aux anges, on aurait dit qu’il avait une révélation.
J’étais tellement bouleversé que je n’ai pas très bien suivi les explications qu’il donnait à sa mère, il disait qu’on avait superposé… je ne sais plus quoi, est-ce qu’il parlait des doubles fonds ?... et qu’il ne fallait pas se mettre en état…, qu’il n’y avait pas matière…, enfin, je n’ai rien compris.

L’important c’est que le chat était vivant. On a laissé Grosmaou tranquille après ça et plus tard Vïn a repris l’idée de notre expérience pour démontrer des trucs savants, enfin, relativement, je crois.
Sauf qu’aujourd’hui, et je suis pourtant sûr de ce que j’ai vu, je n’ai toujours pas compris comment, en même temps, il a pu faire que le chat soit mort…
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Sam 16 Déc - 10:14 (2017)    Sujet du message: Publicité

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