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Les textes du Jeu N°149

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Sam 18 Nov - 20:56 (2017)    Sujet du message: Les textes du Jeu N°149 Répondre en citant

Oups !

Blaise est blasé. Klaxons d’automobilistes frustrés, sirènes de camion de pompiers outrés, hurlements stridents de gamins en récréation deux pâtés d’immeubles plus haut, marteaux-piqueurs en crise mensuelle, télécommande ingérable par le voisin du dessous. Silence ! Blaise doit déguerpir. Question de survie. Il rejoint un village de soixante âmes. Choix mûrement réfléchi. Balivernes. Réfléchi de rien du tout. La campagne, c’est génial… dans les livres, les reportages, l’esprit des citadins. Mais en vrai, le calme rural, quelle prise de tête. Blaise n’a pas le mode d’emploi. L’absence de sons familiers le déglingue. Les autochtones l’épient telle une bête curieuse. Il ne s’est pas renseigné sur les codes, les usages et a enchaîné les bévues. Il rêve de se planter au centre de la place principale, la seule pour être exact, afin de déballer son anamnèse. Blaise est un taiseux craignant de finir aigri. Il rêvait de compréhension et d’acceptation. Mais seule la rumeur s’est nourrie de son emménagement dans cette contrée reculée.
Pépé Pingo sonne à sa porte. Blaise hésite. Pépé insiste. Blaise abdique. Pépé lui colle un sac de cinq kilos de noisettes à décortiquer dans les bras et lui ordonne de libérer le passage. Il sort deux casse-noix de la poche de son blouson, s’attable et signale que la besogne ne peut attendre. Interloqué, Blaise reste incapable de questionner. Obtempérer lui semble la seule issue. Les crac deviennent vite entêtants. Agressé par le bruit des coques, il va exploser d’ici quarante secondes. Rien de calculer. C’est juste qu’il n’est guère véloce. Pépé Pingo, intuitif et expérimenté se dépêche de tonner :
— Ici, t’es dans la maison de ma sœur. D’accord, tu l’as acheté, mais ce sera toujours la maison de ma sœur. C’était une femme admirable. Cette nuit, elle m’a confirmé que t’es un bon gars. Pour tout te dire, elle m’a supplié de te donner un coup de main. Tu lui rappelles son fiancé mort à la guerre. C’est te dire s’il m’est impossible de tenter une quelconque résistance. A propos de guerre, arrête de l’être avec les mots. Accepte leur musique sans te focaliser sur les fausses notes.
Blaise se précipite sur Pépé Pingo et l’embrasse.
— Tu m’étouffes. T’es cinglé.
— …
L’aïeul se lève et croque l’oreille de son élève qui hurle :
— AÏE…, en levant le poing.
— J’ai bien compris que tu maîtrises le langage corporel. Mais là n’est pas le sujet. Demain, je t’initie aux joutes oratoires. Préparer nos duels te réconciliera avec les bruits, les silences et les mots. Peux pas mieux faire.
Pépé Pingo a continué de s’inviter deux fois par semaine. Ce manège a duré neuf mois. Il s’est achevé avec l’oraison funèbre la plus touchante jamais entendue dans le village. Pour être honnête, seuls les salariés des pompes funèbres et les passereaux ont profité des mots de Blaise. Pépé, veuf, sans enfant, s’était mis à dos l’ensemble des habitants depuis une bonne dizaine d’année mais il avait magnifiquement œuvré pour son ultime pied de nez.


Le cloître des oiseaux

Un soir de mai.
Il entra dans le salon et déclara : « J'ai un oisillon lové dans chaque oreille, j'effleure leurs plumes avec mon auriculaire ! » Son colocataire, habitué depuis dix ans au fantasque de son ami, grommela, laconique « Ils finiront bien par s'envoler. »

Matin de mai.
Il entra dans la cuisine et écrivit sur la boîte de céréales : « Matt, je n'entends plus rien qu'un bruissement de plumes. Les oisillons ont picoré mes oreilles. Je suis devenu sourd ! » Matthew crut à une plaisanterie, puis comprit qu'il n'y avait pas matière à rire. Alors lui, le pragmatique, confia son colocataire réticent aux doigts palpeurs de la médecine, lesquels assurèrent n'avoir touché aucun plumage dans les conduits auditifs, par ailleurs aptes à fonctionner. Psychosomatique diagnostic. O.K., avait pensé Matthew, mais vivre, ce sera comment pour lui et moi, maintenant ?

Larmes de printemps, senteurs d'été.
Il entrait dans une pièce sans plus jamais rien dire. Le silence en ses oreilles emplumées avait colonisé sa bouche. Il ne savait plus parler, comme exilé du continent de l'oralité, anachorète dans un nid ouaté et Matthew, Matt le taiseux de la maison, voué dès lors à percevoir pour deux le chant du monde, approcha, dompta et enfourcha la parole, bête rétive en sa gorge, la cala sur sa langue et piqua des éperons : il donna verbe. Ses phrases enfin détachées, sans maîtrise se ruèrent, frappèrent l'ami qui n'entendait plus mais se recroquevillait sous le grésil des postillons, la colère de Matthew « Pourquoi tu nous fais ça ? Y a rien dans tes oreilles. Pas d'oisillons, merde ! Tu deviens fou ! » Il déversa les impardonnables de la rage, épelés en staccato, saisit la jolie tête de l'ami, lui enfonça les doigts dans les oreilles, hurla qu'il étranglait les oiseaux pour lui, qu'il pouvait revenir à la voix et au bruit mais... il vit soudain la détresse de celui qui accompagnait ses saisons depuis dix ans, le noir brouillé des yeux et ce visage d'enfant boudeur qu'il trimbalait à trente ans comme une arme, devant laquelle la furie verbeuse de Matt se tarit. L'homme, doucement, retira ses doigts des oreilles sourdes et, éberlué, regarda une minuscule plume bleue voleter depuis son index.

Doré des feuilles sur les arbres.
Ils entrèrent ensemble dans la nouvelle vie, celle où les mots n'avaient d'écoute que pour les autres. Eux, créèrent. Parole d'évangile, parole d'argile : comme jumeaux potiers ils inventèrent et modelèrent leur propre langage en leur foyer. Plus besoin d'écrire pour signifier. Ils se servirent de leurs mains, de leurs corps entiers, des mimiques de leurs visages pour figurer ce qu'ils avaient à se dire. Leurs amis hébétés assistaient à ces échanges d'où la fusion des deux silencieux en leur cloître les excluait ; ils observaient une gestuelle, des arabesques des doigts qu'ils ne décryptaient pas, y lisaient pourtant une osmose qui leur donnait envie de pleurer tant ils l'enviaient.

Enfin, le temps d'hiver.
Il entra dans la chambre de Matt, le réveilla puis, voix altérée, articula « Il neige et mes oiseaux se sont envolés par la fenêtre... ils attendaient l'hiver. Le cloître est vide, Matt, le bruit va nous envahir. » Ils se regardèrent. Silence, sourires. Alors les deux amis appuyèrent respectivement les mains sur les oreilles de l'autre, édifièrent la muraille de la surdité volontaire pour qu'en eux, le cloître des oiseaux ne cessât jamais d'être le rempart au cri sans fin du monde extérieur.




Sans titre

L’homme que j’aime dort dans notre large lit aux draps de lin usés. Son grand bras chaud et lourd repose sur ma taille et sa tête s’appuie au creux de mon épaule. Je sens dans ses cheveux un parfum de gingembre.
Silence, attente heureuse.
Le soleil d’or emplit la chambre en ce matin d’été indien,
des ombres bougent au carreau, reflets des branches du figuier derrière les rideaux qui flottent.
Silence qui ondule et danse.
Des enfants courent dans la rue. Leurs rires montent jusqu’à nous. Il se retourne, se réveille et me regarde en souriant.
Silence encore, et nos soupirs.
*

L’homme que j’aime dort dans un lit trop étroit, son grand corps nu est immobile entre des barres de métal.
Toutes les heures, l’infirmière entre et repart, effleurant mon bras de sa main, visage grave, sans un mot.
Silence lourd chargé de craintes.
Je le regarde, et je songe à ces heures blondes coulant dans le grand lit doré, sous les caresses du figuier.
Sa main repose sans un geste sur le drap froid bien repassé,
Son regard bleu s’est refermé, mais j’entends la lutte du souffle. Et son coeur bat.
Aucun mot ne sort de ses lèvres.
Silence long comme une digue, qui se dresse au pied de la dune. Rempart de rochers entassés, pour protéger les terres basses que les marées d’automne gagnent. .

Je veux ébranler son silence en lui parlant. On m’a dit qu’il pouvait m’entendre. Je le submerge de paroles, je lui raconte n’importe quoi et je rappelle, sans vergogne, les mots idiots, les vieux clichés que nous échangions autrefois, mots inutiles qui se cognent sur l’épaisseur de la paroi qui nous sépare sans qu’on la voie.
Soudain je pleure à longues larmes, sans un sanglot, sans un hoquet. L’infirmière va repasser. Ne pas me donner en spectacle… Je renifle dans mon mouchoir.
J’essaie encore...
Ma voix se perche et se lézarde, je le taquine, je le questionne, mes mots l’effleurent d’élans de soie et puis le griffent de désespoir. Je le harcèle, je le supplie, je le soupçonne, je m’humilie, je rends les armes, je lui pardonne...
Je lui fais des promesses vaines, des serments fous , jurant de n’être plus jalouse, d’être coquette et d’être douce, d’être attentive à ses désirs, de ne plus jamais lui mentir, de porter les bijoux qu’il m’offre, de lâcher pour lui mes cheveux, de remettre la robe jaune que je portais le premier jour, et de l’aimer, et de l’aimer, l’aimer toujours...
Des mots retenus, soudain libres, bousculent tout, torrent d’eau vive, tourbillonnant jusqu’au vertige. Son flot se calme au pied des tours, sentinelles de l’estuaire que le soleil métamorphose en monstres plongeant dans la mer.
Quand à la fin, mon front repose, brûlant, contre son torse froid, je tiens ses doigts entre mes doigts, et son silence emplit ma paume.

Le silence est d’or !

Article paru dans le télégramme de Brest daté du 23 février : « le corps de l’homme repêché avant-hier près de la plage de Trégarec a été identifié… Les enquêteurs privilégient la thèse de l’accident. »

Le vent du large faisait onduler les fougères autour de la cabane. Depuis le haut de la falaise mes yeux mouillés d’embruns voyaient le gris sombre de la mer agitée se confondre avec celui du ciel menaçant. Derrière moi la lande était déserte. Aucune voiture, aucun bateau, nul indice de présence humaine, si ce n’était le corps au crâne défoncé que je m’apprêtais à précipiter dans le vide.

Il y a vingt ans de ça… j’en avais huit. J’étais une petite fille joyeuse et volubile. Mes parents étaient fiers de moi. J’étudiais le piano, le chant, faisais de la danse classique. Ce dimanche de printemps il me proposa de l’accompagner pour une balade en forêt. Je le suivis, en confiance. Lui, c’était Tonton Loïc, notre voisin, l’ami de mon père.

A mon retour, rien n’avait changé en apparence. Mais les semaines suivantes, mon comportement intrigua mon entourage. Je sombrai dans un mutisme profond. On fit venir un docteur qui, ne décelant rien de sérieux, me prescrit des médicaments. J’abandonnai la musique, la danse, et mes résultats scolaires chutèrent brusquement.

Comment leur dire ? Comment décrire à la famille ce que celui qui en faisait presque partie m’avait fait subir ?

Quand il a posé sa grosse main sur mon genou, avec un regard bizarre, je n’ai rien pu dire. Les mots restaient coincés dans ma gorge. Ensuite j’ai laissé faire. Et après je me suis murée dans le silence. Pour toujours.

Quand il venait à la maison, je me conduisais normalement. Il me prenait sur ses genoux, me racontait des histoires. Il essayait de me faire rire, je me taisais. Je me sentais tellement coupable.

Un jour que tante Anne était venue me garder, j’eus une crise de larmes subite. Elle me demanda ce qui se passait, et je lui racontai tout. Deux jours après on la découvrit morte dans sa baignoire, les veines tailladées. Tonton pleura beaucoup, pas moi, je n’en avais pas la force. Elle n’avait laissé aucun mot. Le silence m’emprisonnait dans sa toile invisible, comme un monstre hideux.

« La parole est d’argent, mais… » Se taire, enfouir la boue à l’intérieur de moi. C’était la bonne solution, je pensais. C’est ce que disaient les adultes ; on se tait à table, on ne bavarde pas. Aujourd’hui, je hais le silence, et les proverbes idiots.

Je vécus ainsi avec mon terrible secret. Vingt ans à me taire. Enfin, je décidai de guérir. J’attirai Tonton dans cette cabane, le fit boire. Il ne me reconnut pas avant que je lui fracasse la tête d’un coup de hache. Il me fut facile de porter le cadavre au bord de l’à-pic, et de le pousser. La marée haute atteindrait bientôt son corps disloqué imbibé d’alcool, et on croirait à une chute accidentelle. Le crime parfait !

C’était ça ou tout déballer, parler aux journalistes, écrire un livre. J’ai choisi de rester fidèle à ce satané silence, l’ignoble compagnon de ma vie. Avec un regret pourtant : je ne pourrais dévoiler ma vengeance sans risquer la prison.

Son corps bascula dans le vide. Je ne pus, alors qu’il se fracassait sur les rochers, que pousser un cri qui couvrit le bruit des vagues et de l’orage. Un long cri qui expulsait de mes entrailles tout le poison qu’elles contenaient depuis si longtemps. Alors, dans le fracas du tonnerre, le vacarme de la tempête, et le cri déchirant d’une bête blessée, le silence est mort !

Ce qui fait le silence

Sentir le goût du fer. Et le froid.
La torture.
C'est ainsi que ce que je vis s'appelle. Je n'ai nul besoin de cacher ce fait. La vie ne mérite pas qu'on lui mente. Trop de mensonges déjà en racornissent la beauté diaphane.
À bras le corps, la douleur. Puis rien. À force de souffrir, on en devient insensible. Ni émoi, ni espoir. Ni désespoir même. Le front en berne et le sourcil grave, je compte les heures comme je compte les coups, en attendant la fin.
Sur mes hauts plateaux, j'avais l'oeil vif, et le parfum épais des fleurs dilatait le silence. Le vent lui-même semblait rugir en silence tant le ciel était cru et la lumière tranchante. Un air piquant, qui descendait dès les premiers jours d'octobre depuis les hautes cimes alentour, découpées comme des dents ébréchées, resserrait le troupeau en cercles concentriques ainsi que les heures, les heures elles aussi desséchées, qui se resserraient pour laisser les jours toujours plus courts. Et j'habitais ce silence.
Une vie simple.
Dans le piétinemement du ruisseau au pied de ma cabane, j'écoutais le récit de l'histoire de ma terre, des plantes et des rochers. Mais des hommes, je ne connaissais rien. Et des hommes, je ne devais rien connaître, sinon la peur. Sourde, comme ma vie sans eux était verbeuse.
Puis les premières neiges assourdissaient bientôt les battements de mon coeur tandis qu'elles recouvraient le paysage et me laissaient pour des éternités mates enfermé au coin du foyer, à siroter des verres de thé, une cigarette se consumant seule sur le rebord de la table. Et un verre d'alcool, parfois. Mais si peu. Et si rarement... Les oiseaux même avaient fui le grand velours épais des nuages qui bouchaient l'horizon. Et quand le soleil au petit matin refaisait son apparition, qu'il saupoudrait de sa limaille blanche les pierres et les feuilles alors toutes engoncées de givre, alors même je n'entendais que la lumière trembler et, parfois, un cri venant de si loin que je ne savais l'identifier... même ces matins-là, le ciel était vide...
Le ciel était vide...
Mais ce printemps arriva avec fracas... Des autos bruyantes, avec leurs roues de fer qui mâchaient les pierres du chemin. Et les bottes sur le sable. Le bruit des sangles et des lanières, comme des grelots aux cous de chèvres perdues dans le désert immense des plateaux environnants. Mais c'était moi qui étais perdu. Et les armes. Et des coups, déjà. Pas de mots. Non, seuls les coups et la honte.
J'ai tout subi depuis qu'ils m'ont emporté de ma montagne pour me jeter dans leur cave. Mais cela, je l'ai déjà dit. Dès le début. Aux premières lignes. Pour ne rien dissimuler à ta lecture. Que tu saches ô combien la haine et la douleur ont à voir avec ces mots... Sur le seuil de ma cellule, toujours, ils s'essuient les pieds avant d'entrer. Comme s'ils craignaient de me souiller, moi qui ne suis plus que plaies, immondices et haillons...
Et la torture.
Et des plus rudes épreuves, des lèvres fendues et dents cassées, des chocs électriques ou des brûlures, des sévices indignes, rien ne m'arrache plus de cris et de larmes que le souvenir, le souvenir de tout ce qui faisait le silence, là-haut, sous le ciel étal, sur ma montagne d'acier, sous la course des nuages et les cris de la lune, dans le tremblement des herbes douces et le babil du fifre... Tout ce qui faisait mon silence et qui me parlait le langage tumultueux des sens...
Quand je pense qu'ils ne m'ont même pas encore posé une seule question...



Le tout petit chien

Nous habitions au 2ème étage d’un immeuble. Un jour, nos voisins du dessus décidèrent d’utiliser leur balcon, au-dessus du notre, comme jardin de promenade pour leur chien, surtout la nuit.
L’arrosage régulier de notre balcon n’était plus une surprise. Mes parents avaient du mal à s’exprimer et se plaignaient en silence. Je leur servais d’interprète, avec sagesse, mais les paroles d’une fillette de 12 ans n’avaient pas de sens pour ces gens. Ils ne montraient presque aucune réaction, à part murmurer : « Les escaliers empestent à cause de ce que vous mangez. » Je me rappelais alors du plat à base de cet aliment et de viande de chien que nous mangions avant, quand nous étions chez nous. Ils faisaient référence à nos plats mignotés avec de l’ail. S’ils avaient été plus sympas, on aurait pu les partager et éliminer cette odeur qui est, je l’admets, insupportable pour les personnes qui vivent avec vous sans les consommer.
Avant ces histoires, je nettoyais chaque matin notre petit jardin déjà propre et je m’asseyais sur une chaise et je dégustais un thé, tout en lisant.
Je l’avais aussi décoré avec quelques fleurs et plantes dont la fraîcheur reflétaient leur bonheur.
Ces comportements m’avaient arraché mon petit plaisir.
Ayant épuisé nos faibles ressources de défense d’étranger sans de véritables repères, je décidai de prendre comme interlocuteur leur tout petit chien. N’était-ce pas lui qui urinait dans mon coin préféré ? Il était tout petit. Qu’est-ce qu’il pouvait me faire ? Il descendait les escaliers en suivant son maitre qui avait toujours une longueur d’avance sur lui. Chaque fois qu’il passait devant chez moi, et que notre porte était ouverte, il s’arrêtait et me regardait, dans les yeux. Je commençais à m’intéresser plus à lui. Moi aussi, je commençai à le regarder dans les yeux, alors que son maitre était bien loin et ne voyait rien de toute cette mascarade. Cette période de silence permettait de façon inconsciente de l’hypnotiser. Après ce versant silencieux du langage, je pouvais passer à celui qui est selon Kemal Daoud le coté impérieux, le langage même. Je pouvais lui faire très peur avec une voix faible. Je dégageais une haine terrible accompagnée de grimaces faciales horribles. Le son que je sortais ressemblait à celui des chats qui se battent. L’animal devenait comme la tempête après un temps calme. La terreur lui donnait des ailes et il descendait comme une flèche les escaliers.
Le plaisir de la lecture matinale était remplacé par ce plaisir de toute autre nature : effrayer un caniche.
Je continuais comme cela pendant plus d’un mois de vacances.
Un jour encore, je m’apprêtais à lui faire peur. Nos regards s’étaient fixés. J’attendais encore que le maitre soit suffisamment loin. Le chien fut plus rapide que moi, il aboya tellement fort en venant sur moi que, toute parole, toute émotion faciale, autre que la terreur, disparu de ma face et je fus paralysée.


Le jour et la nuit

Il était une fois, un vaste royaume nommé Iberia. Le bon roi Reno et son épouse, la belle Mercedes, régnaient sur le pays, prospère et en paix. Ils vivaient dans un riche palais construit au sommet d'un rocher. Celui-ci était bordé au couchant par un tempétueux océan dont les eaux glacées s'écrasaient en vagues gigantesques sur des falaises abruptes, tandis qu'au levant, la houle d'une mer paisible venait mourir doucement sur des plages de sable fin. Reno et Mercedes auraient été heureux, à l'image de leurs sujets, si la princesse Voca-Lisa, leur unique enfant, ne s'était cloîtrée dans un silence profond et une morosité incompréhensible.
Un jour, le roi appela Marco, son fidèle valet. Il lui dit :
- Va par monts et par vaux. Atèle ta mule Êta, et prends cette cassette remplie d'or. Explore Iberia et ne reviens que lorsque tu auras trouvé le compagnon capable de rendre joie et verbiage à Voca-Lisa.
- Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit l'horizon, je partirai ! dit Marco. Paulo, mon chien, me guidera.
C'est ainsi que le serviteur fit le tour du teritoire afin d'y dénicher la perle rare. Il franchit des rivières et des fleuves, contourna des montagnes arides, parcourut des plateaux fertiles, explora Iberia en long, en large et en hauteur, mais partout les gosses étaient normaux et heureux et aucun ne convenait à sa quête.
Il se désespérait quand, un soir, il arriva près d'une masure où vivait un laboureur et ses enfants.
- Olé, brave homme ! Me permets-tu de passer la nuit dans ta chaumière ? D'y abreuver mon chien et ma mule ?
- Tu es ici comme chez-toi ! lui répondit Sancho. Je suis pauvre, mais ne refuse pas l'hospitalité à un voyageur.
Je vis seul depuis que la mère de mes deux petits est partie, sans tambour ni trompette, ce qui est normal pour une muette !
Devant la maison, face au soleil, Dia, un gamin torse-nu à la peau claire, jouait avec des santons qu'il avait modelés dans de l'argile blanche. Très versatile, il mettait en scène des combats en donnant vie à ses personnages et animaux, faisant hurler les uns, beugler les autres, imitant le son d'imaginaires olifants.
À l'ombre d'un chêne-liège multiséculaire, Noche, une fillette vêtue d'une tunique bleu marine, berçait une poupée de chiffon tout en susurrant dans sa bouche fermée une berceuse mélodieuse. La fillette leva ses yeux noirs vers le visiteur. Un sourire immense égaya son visage d'ébène quand, sans dire un seul mot, elle lui tendit son jouet de fortune.

À ce moment, Marco compris qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait. Il expliqua à son hôte la mission confiée par son maître.
Sancho pensa la fin de sa misère prochaine. Avec l'or, il pourrait enfin remplacer l'âne avec lequel son épouse s'était enfuie, acheter des agneaux pour se constituer un nouveau troupeau, et des semences d'épeautre et de sarrasin à répandre dans ses champs en jachère. Quant à ses enfants, leur avenir et leur bonheur seraient assurés, à condition qu'on ne les séparât point.
- Caramba ! Top là !
Le marché fut conclu.

Marco hissa les bambins sur le dos d'Êta, et, précédé de Paulo, mit le cap sur le rocher royal.
Depuis son retour, Voca-Lisa a retrouvé parole et entrain. Elle confectionne avec ses nouveaux compagnons des poupées de chiffon à l'image de celle apportée par Noche et les met en scène dans des contes fabuleux pareillement à ceux que Dia lui a appris à imaginer.
Quant à Dia et Noche, le premier est toujours aussi volubile et la seconde taciturne.

Des souris et des chats


Le son cristallin de la sonnette m’a signalé son arrivée. Ma petite amie est matinale aujourd’hui, elle pose sa bicyclette contre le grillage et extrait comme d’habitude son chat du panier en osier. Moi je m’empresse de la rejoindre. Elle a 13 ans, je suis plus grand mais on s’entend bien. Nous passons souvent les dimanches ensemble. Elle court joyeusement dans le jardin et je dois la retrouver quelque part derrière les arbres. Elle m’attend dans notre cachette secrète, un abri de planches et de branchages d’où l’on peut voir sans être vu. On y est bien, on y mange des gâteaux et on joue des fois au papa et à la maman.
Elle est marrante Annie, elle n’est pas comme les autres filles, elle n’a pas peur de se salir dans la boue et elle ne pleure pas, même quand elle s’écorche les genoux dans les ronces ou qu’une branche d’arbre déchire son joli chemisier rose. Elle a de grands yeux bleus toujours rieurs. Je lui cueille des bouquets de fleurs des champs, des pissenlits, des boutons d’or, je l’aime bien. Sauf quand elle m’embête, et justement c’est ce qu’elle sait le mieux faire.
- Regarde cet oiseau, un rougequeue, que je lui dis pour lui montrer que je sais des mots savants même si j’ai quitté l’école.
- Le pauvre, il ne sait plus où nicher, tu n’aurais pas dû tailler la haie.
- Et toi, ton chat, regarde-le, il court après tout ce qui bouge.
- Non, Muscat est trop vieux, il se contente de croquettes.
- Je l’ai vu l’autre jour attraper un lézard.
- N’importe quoi ! S’il n’y a plus d’oiseaux, c’est toi, c’est ta faute
- Annie, tu m’énerves.
Annie m’a lâché la main. Elle me contredit tout le temps. Elle ne devrait pas, je n’aime pas quand elle se rebelle. Et maintenant elle se tait, boudeuse. Je serre les dents.
Le silence diffuse dans ma tête, il m’imprègne et soudain je suis happé tout entier par le vide. Annonciateur d’orage. Quand je touche le fond du néant, mon ventre se déchire brusquement, j’aurais envie de le cogner fort pour ne plus avoir mal. Tout bascule de l’autre côté du versant. La voix que j’attendais et que je redoute plus que tout au monde, résonne à nouveau en moi. Une voix caverneuse, grave et autoritaire, divine, ou plutôt diabolique. Lorsqu’elle me commande, je n’ai pas le choix, je perds le contrôle, je lui obéis. J’ai tenté les premières fois de lui résister mais elle s’est faite plus forte, plus impérieuse, on ne résiste pas au démon. Je me précipite, les yeux exorbités, une odeur de sang dans les narines …
*********
Le psychologue se lève, l’air grave, les deux bras tendus et les poings plaqués sur son bureau. Le moment est crucial.
- Alors, dis-le enfin, pourquoi as-tu fais ça ?
- Je n’en sais rien, ce n’est pas moi.
- Dis un peu la vérité, les preuves t’accablent.
- Non et non. Ce n’est pas moi, le diable, le diable seul est coupable. Il a dirigé mes mains, je n’en pouvais plus. Il voulait les obliger à serrer, serrer, encore plus fort.
- C’est grave tu sais, heureusement que tu as pu être maitrisé à temps …

Que ce soit grave, je l’avais compris en voyant pour la première fois sangloter Annie.

Maman

Ils sont tous là, dans ma tête, les mots. J'ouvre la bouche et ils ne sortent pas. Je dis seulement "Maman". Parfois. Cela les fait rire. Je suis petite. Ils disent : "elle va y arriver, ce n'est pas grave, tous les enfants ne progressent pas de la même façon".
Je grandis.
J'ai plein de mots qui dansent dans mon crâne. Je les aligne, je forme une phrase et ... rien. Cela se bloque tout au fond de ma gorge. Seul "Maman" veut bien s'échapper. Je le prononce de toutes les manières possibles pour lui donner un sens différent. Autour de moi, on ne s'amuse plus autant de mon mutisme. On m'emmène chez un docteur. Il m'examine la gorge, la langue, les oreilles, tout est normal. Il me fait écouter des bruits de toutes sortes. Il rassure mes parents : " Elle va bien, elle entend parfaitement. Elle parlera quand elle le désirera. Ne vous inquiétez pas. Tous les enfants ne progressent pas la même façon."
Je grandis.
A l'école, je veux participer. J'ai plein d'idées. Cela se bouscule dans ma tête. Je mets tous les mots dans l'ordre et au lieu de parler comme les autres élèves, j'émets un bredouillis incompréhensible. La colère monte. Je suis furieuse après moi, après les autres qui se moquent, qui ne veulent pas me comprendre, qui pensent que je le fais exprès. Je suis souvent punie, car je tape sur les enfants qui rigolent lorsque je dis "Maman" à la place de n'importe quoi . A la maison, plus personne ne plaisante à propos de mes difficultés à sortir du silence.
Je vois une spécialiste du langage. C'est une dame très gentille. Au lieu de me forcer à articuler des mots, elle m'indique le signe qui lui correspond. C'est chouette. Maintenant, je peux demander à boire, un gâteau, du pain, expliquer que j'ai mal au ventre ou trop chaud. Je ne m'énerve plus. Papa et maman apprennent eux aussi les signes. C'est super.
Je grandis.
Il m'arrive de plus en plus souvent de joindre la parole au geste. Les mots ne restent plus prisonniers à l'intérieur de moi. Ils ont compris que cela ne servait à rien, puisque je pouvais m'en servir sans leur consentement, grâce à mes mains. Je m'apaise. Je ris. J'ai des copines. Mes parents sont soulagés. Ils m'écoutent et comprennent mes petites phrases hachées.
L'autre jour, mamie a interrompu papa qui voulait lui traduire ce que je venais de lui raconter. Elle a dit : " ce n'est pas la peine de répéter, c'est bon, elle parle très bien maintenant."
Je crois qu'elle exagère un peu, mais c'est ma grand-mère et elle est très indulgente...
J'ai grandi.
Je suis au CP. Je me débrouille pas mal. J'ai appris à lire très vite. Je peux prononcer les mots écrits, facilement, ils veulent bien sortir de ma bouche, sans souci. C'est comme ça !
Maintenant, "Maman", c'est le début d'une phrase, pas sa totalité !
Autour de moi, j'entends les adultes : "ses résultats sont encourageants". Et puis, ils ajoutent avec un grand sourire : " tous les enfants ne progressent pas de la même façon."

J'ai encore grandi.
Hier, à table, papa a dit : "tais-toi, la pipelette, on aimerait bien un peu de silence..."

Cascade de mots

Regarde-moi et parle-moi !
« Je ne peux pas » répond l’enfant
« Je ne sais pas » avoue l’ignorant
« Pas envie » dit l’indifférent.
Ah, comme il est lourd ce silence
Rétif dans sa muette violence…

Et toi la page blanche ?
Sage comme une image,
Cruel défi qui nous dévisage,
Tu te gausses de notre langage.
Car les mots, tu le sais bien, enragent
Si l'on tente de les mettre en cage.

Et toi, le corps, avec tes gestes contrôlés ?
Navrant quand tu te bloques et que tu te trahis,
À ne rien exprimer, à toujours contenir
Tout libre mouvement, jusqu’au moindre soupir.
Écoute ton silence et fais-le s’exprimer,
S’envoler aux accords d’une danse effrénée.

Exprime-toi, je le veux ! dit la pensée au langage.
« Fort bien », lui répond-il. Laisse donc mes mots fuser,
S’échapper, s’imposer, et s’aligner en phrases.
Donne-leur libre cours en imprégnant ta page.
Écoute-les discourir s’ils souhaitent te parler.
Sortir du silence n’est pas une chose aisée !

Tu dois capter les mots, laborieux ou violents,
Suivant la voie obscure d’où ils tentent de s’extraire,
Franchissant, maladroits, le gouffre du silence,
Surmontant les écueils comme un filet d’eau claire
Qui sourd péniblement d’une faille rocheuse.
La langue sait aussi se montrer insidieuse.

Sortir du silence peut provoquer l’orage
Le langage parfois se révèle un torrent,
Emportant avec lui tout un flot d’émotions,
Au débit trop rapide, au miroir déformant.
Un dégueulis de mots dénués de tout sens,
Déversoir confus ou trop-plein de sensations.

Quand le silence déborde il s’inonde de mots,
Ondulant vif-argent qu’on ne peut retenir,
Étourdissante cascade ou modeste ruisseau,
Le langage s’efforce de les mettre en musique,
Jouant de leur tonalité et endiguant leur flot
À l’image de notes sur une partition,

Courant l’une après l’autre et cherchant leurs mesures.
Le silence est d’or et la parole d’argent,
Car le langage, tumultueux instrument,
Ou trop fougueux ou impuissant,
Peine parfois à les mettre au diapason,
A les accorder en rythme, les mettre à l’unisson.

Un mot sur un mal,


La salle d’attente. Elle porte bien son nom cette pièce. Nous en avons usé des chaises, en plastique, en bois, rétro ou moderne, des assises aussi variées que les peines et espoirs qu’elles supportent. Les jouets l’étaient aussi variés et colorés. Mais Capucine les regardait, perplexe, et les triturait avec une routine qui rendait l’attente interminable. Parfois il y avait des jouets musicaux qui, fut un temps m’emplissaient d’espoir. Naïve à l’idée que des musiques puissent extraire un murmure de sa bouche. Et il y avait les autres enfants, ceux dont les rires font fondre le cœur et les petits mots biscornus font sourire les mamans. Ceux-là même que les parents disputent quand ils chahutent bruyamment. Je les regarde, envieuse de ses cris qui sont à mon oreille une douce mélodie.
Un grincement de porte me sort de mes pensées, une énième blouse blanche nous sourit. C’est notre tour. Capucine, bras ballants, nonchalante, la mine usée par ces perpétuels rendez-vous me suit en tenant fermement son Doudou. Parfois je me demande si elle n’est pas remplie de cotons, comme lui : ma poupée de chiffon sans paroles.
Cette impuissance m’entaille le cœur, j’aimerais avoir la force de faire tourner ce moulin. Mais il est plus dur semble-t-il de faire tourner un moulin à paroles qu’un moulin à vent.
Je m’en suis posé des questions, pour comprendre ce vide immense dénué de sons. Il y eu les tests auditifs puis cérébraux et même des recherches de maladies génétiques. Verdict : des cordes vocales fonctionnelles, une parfaite ouïe, rien d’anormal. La cause était donc psychologique. Nous voilà devant les psychologues et pédopsychiatres qui nous ont interrogés durant des heures, évoquant des éléments qui auraient perturbé Capucine. Le décès de son père alors qu’elle n’avait pas deux ans fut bien souvent l’élément pointé du doigt. En passant par mon attitude de maman trop protectrice, trop fusionnelle.
Quand sais-je-moi si on l’a trop protégée, si elle s’est rendu compte de la perte de son père ou si elle souffre davantage à me voir chercher sans cesse la cause de ce mutisme? Elle ne dit rien, pas un son ni un cri, ni même un bafouillis…rien. Un silence si douloureux, des interrogations sans réponses. Alors je m’accroche à ses lèvres en attendant un son, un quelque chose, une réponse qui nous sortirait de cette douleur accablante, de ce silence lancinant.
Et vint alors ce jour du douze octobre, cette salle d’attente comme les autres, ou presque. Il était là, assis ; celui qui sans le savoir aller rompre un silence affligeant. Cet homme qui ressemblait follement au papa de Capucine, des traits semblables, une barbe brune et des petites lunettes rondes. Et c’est ce jour où, j’ai su qu’un mot pouvait être bien plus douloureux que le silence. Cet instant où, enfin, le son sorti de sa bouche, ce précieux soulagement dont j’ai toujours rêvé, celui qui devait me recoudre le cœur, me l’a finalement déchiré jusqu’aux entrailles.
« - Papa !... »

La réponse

Au sommet d’une colline, à l’ombre d’un chêne, deux vieux amis se sont assis après une longue promenade. Ils admirent le paysage et, tandis que l’un s’extasie et loue la beauté des lieux, l’autre ne dit mot. Le volubile, désappointé par son compagnon taiseux, s’agace :
- Aucun commentaire ? Tu ne ressens donc rien ? Et pourtant je sais que tu n’es pas insensible.
-Tu me reproches mes silences et ne sais pas y lire les nombreuses choses que j’exprime. Définitivement, je juge la parole futile mais puisque cela semble te chagriner, je vais te parler, plus que je ne le ferai dans le temps que durera encore notre amitié. Mais d’abord permets que je te raconte cette petite histoire :

Il était une fois un maître spirituel dont les sermons quotidiens étaient très profonds et stimulants. Il consacrait de longues heures de préparation pour ces messages d’espoir, d’amour, de pardon et de joie. Un matin, avant d’aller parler devant ses disciples, l’homme se concentra sur le message qu’il allait délivrer et pensa qu’il serait probablement le meilleur qu’ils n’aient jamais entendu. Il mesura le temps qu’il avait consacré à écrire et réécrire les mots justes, qu’il eut la certitude que beaucoup se sentiraient stimulés et émus par autant de sagesse.
Souriant, il se rendit dans la salle et se plaça devant l’assemblée. C’est alors qu’un petit oiseau vint se poser sur le rebord de la fenêtre ouverte, commença à chanter de tout son cœur pendant plusieurs minutes et fit, par son pépiement joyeux, l’offrande d’un bonheur simple. Puis il s’envola. Le maître resta un moment silencieux, replia les feuillets posés devant lui et dit :
- Le sermon de ce matin est terminé.

La vie m’a enseigné que les silences sont beaucoup plus explicites que les mots et que les mots, souvent, cachent des silences. La meilleure façon de dissimuler ses sentiments c’est en exprimant les errements ou les émois de l’âme avec des mots. Pourquoi parler pour ne rien dire, formuler des idées confuses, contradictoires parfois, qui occultent le véritable ressenti ?
Personne ne trompe avec le silence car la tromperie naît de la parole et s’en nourrit. Le silence complice est préférable à la parole adulatrice mais le problème réside en ce que les mots abondent, se bousculent frénétiquement et que les silences sont rares.
Lorsque nous étions jeunes, souviens-toi, les baisers devaient être accompagnés de mots sans lesquels la tension prévalait sur la passion. Admets que désormais nous savons apprécier ce moment pendant lequel, derrière le baiser, nous pouvons entendre les battements à l’unisson de deux cœurs amoureux. Sans paroles.
Dès notre enfance on nous apprend à parler mais personne ne nous guide pour savoir ce que nous devons dire. Il est prouvé que la puissance sans contrôle ne sert à rien. Dans ce cas c’est la même chose : la parole dénuée de sens n’a aucune utilité. Et pourtant elle est inévitable, obstinés que nous sommes à nous exprimer en d’interminables logorrhées. N’es-tu pas fatigué d’écouter ces torrents tumultueux ? Ne voudrais-tu pas plutôt entendre une mer étale ?
Cher ami, pense aux silences, jouis de ces moments pendant lesquels les mots cèdent leur place de protagonistes impatients à des personnages aux rôles tempérés mais non moins primordiaux. Car l’éloquence est absurde face à l’indescriptible. Alors ne prétends pas dépeindre le coucher de soleil auquel nous allons assister, la magie disparaîtrait. Apprécie l’instant et rends-lui hommage par un respectueux silence.

Attente

— Ils arrivent !
— Non.
— Mais j’entends parler, tu n’entends pas ?
— Il n’y a rien à entendre, personne ne parle. De toute façon, ce n’est pas possible.
— Qu’est ce qui n’est pas possible ? Je te dis que je les entends, pourquoi tu dis ça ?
— D’une, ils ne peuvent pas déjà être là, de deux, tu crois entendre parler mais je te garantis que ce ne sont pas des voix. Ça y ressemble, d’accord, mais c’est le bruit de fond du silence ; l’eau qui circule, peut-être le sang dans tes oreilles. Tu peux toujours écouter et attendre, tu verras bien que personne n’arrive.

Elle se renfrogne et se tasse sur elle-même, enserre ses genoux, y pose le menton. Un frisson l’agite. Le froid fait son effet, immobiles que nous sommes près de la rivière. Un renfoncement dans la paroi nous garantit tant bien que mal du courant d’air qui parcourt ce couloir où nous sommes coincés. Ne pas bouger, penser « chaleur ».

— Ngsmmt, vmstmm, msrgnm
— Qu’est ce que tu marmonnes, je ne comprends rien.
— Je me parle à moi-même, j’ai le droit, non ? Puisque tu es sourde et que tu n’entends rien, c’est à moi que je parle, fait-elle le ton et l’œil courroucés.

Que répondre ? Je hausse les épaules. Je sais qu’elle tente de ne pas céder à l’inquiétude. Déjà plus de quatre heures que les autres sont partis.
— Il a de la chance, lui, il s’est endormi, geint-elle avec un coup de menton vers la forme enroulée entre nous dans sa couverture de survie.
—C’est ce qu’il a de mieux à faire, ça lui passe le temps, et ça évite de cogiter.

Et, pensé-je, si tu faisais pareil, ça nous ferait du bien. Mais je veux bien concéder qu’on dort plutôt mal sur des cailloux au bord d’une rivière, souterraine qui plus est, surtout quand on doit veiller un coéquipier sonné avec une cheville hors course et qu’on attend les secours.

— Quand est-ce qu’ils vont arriver ? Y’en a pour longtemps ?
— Un secours ne s’organise pas en claquant des doigts et tu étais d’accord pour attendre ici. Si tu avais voulu, tu serais déjà dehors avec les autres en train de tambouriner à la porte de la gendarmerie.
— Je n’aurais pas pu aller aussi vite qu’eux, je préfère rester là.
— Alors prends ton mal en patience.
— Mais tu te rends compte comme ça dure ? Quand je me suis retournée en voiture cet hiver, les pompiers étaient là dans la demi-heure !

Je lève les yeux au ciel.
Ciel de roche, mouillée et sombre. Même pas une stalactite, tu parles d’une salle d’attente !
Je n’ai pas envie d’être charitable ; si c’était elle qui s’était claqué la cheville, elle aurait eu une bonne raison de se plaindre et moi, de la compassion pour elle. Mais là, elle me gonfle.
— Tu dis n’importe quoi. Ici tu es sous terre, tu réalises, ça ? Sous terre ! Tu crois que tes pompiers, ils vont arriver avec un gyrophare en faisant pimpon ?
— Ça va, je dis juste que c’est long, c’est tout.
Elle boude.
L’eau froufroute à nos pieds et continue sa course, loin, jusqu’à la sortie où elle s’épanche à l’air libre en cascade sautillante. C’est là que nous sommes entrés hier.
Nous ne reverrons pas le jour avant demain.

— Tu crois qu’on aura assez de lumière pour tenir jusqu’à ce qu’ils arrivent ?
J’étais bien partie dans une patiente méditation, elle m’a fait sursauter.
— Mais oui.
— On a à manger aussi ?
— Oui. On a gardé toutes les réserves.
— Ah bon (soupir). C’est long…
— La ferme ! Encore un mot et je te noie !

À son regard, je vois qu’elle se demande si je plaisante. Dans le doute, elle se tait. Elle fait bien.
Dans la galerie sombre s’étend le chuchotement du silence.

Mon père, le taiseux

16/09/1960 15h.
Dans le bureau du proviseur, avec Anne ma meilleure amie, anxieuse, j’écoute son étrange discours, ponctué de pauses gênées. « Ma chère enfant » – ça ne lui ressemble pas – votre chère maman –Il ne la connaît pas – souhaite vivement que ... vous réintégriez le domicile familial...Votre papa...a eu... un malaise. Votre amie va... vous raccompagner... » Je fais l’impasse sur la suite de ses propos, saisis la main d’Anne et fuis, réprimant le cri qui me monte aux lèvres : «Taisez-vous, mais taisez-vous donc ! »
Nous descendons la rue Richelandière côte à côte, sans un mot. Devant la porte de mon immeuble, Anne, les yeux brillants, m’embrasse. Je lui sais gré de son silence amical, respectueux. Elle sait. Elle sait que je sais. J’ai seize ans et je viens de perdre mon père.
20/09/1960
Une foule de silhouettes vêtues de noir entoure la tombe où les employés des pompes funèbres viennent de faire glisser le cercueil. Le patron de mon père se fend d’un éloge ampoulé : «Collaborateur de qualité, courageux, exemple irremplaçable pour les jeunes, perte inestimable.... Taisez-vous, mais taisez-vous donc !
Dans les mines défaites de ses collègues, les larmes que certains essuient furtivement, je lis qu’ils n’oublieront jamais « le grand Bertrand » qui casse-croûtait et buvait le canon avec eux en toute simplicité.
A la maison, on se retrouve en famille avec quelques amis. Maman est assise dans un coin, comme anesthésiée. Tante Alice sert des rafraîchissements. L’oncle Marc, mouche du coche, dispense ses conseils. Il enjoint maman de remonter la pente, pour ses enfants. A l’aîné, qui a un emploi, il confère pompeusement le titre de chef de famille. Qu’il se taise ! Charles, 26 ans, l’a compris son nouveau rôle. Les petits, Elie, dix ans et moi, l’avons compris aussi lorsque ses bras ont enserré nos épaules pendant la cérémonie.
Quant à moi, je dois continuer à viser l’excellence, il viendra me voir souvent, m’aider si besoin est. Qu’il se taise ! Je suis bonne élève, croit-il que je vais jouer les cancres parce que papa n’est plus là ? En outre, je suis persuadée que, comme d’habitude, on ne le verra qu’une fois l’an, au 1er janvier, parce que sa femme, cette pimbêche de tante Lise, du haut de sa chaire de directrice d’école, méprise profondément notre famille ouvrière.
Les derniers visiteurs partis, je file dans ma chambre. Nichée au fond de mon lit, je laisse enfin éclater ma colère contre toutes ces parlotes qui ont fait injure à mon père et avivé mon chagrin. Un torrent de larmes se déverse enfin, salvateur. Puis des images se mettent à défiler dans ma tête. Celles des moments d’intimité avec mon père, le taiseux.
J’ai 7 ans : je l’attends à l’arrêt de son bus. Il sourit, me prend la main, me conduit jusqu’à la fête foraine. Deux tours de manège, un passage à la loterie où l’on gagne une affreuse peluche qui nous donne le fou rire, puis la traditionnelle pomme d’amour que je croque avec délice.
L’été : cueillette des mûres pour la confiture. Un doigt sur sa bouche, un clin d’œil complice quand nous piochons allègrement dans le seau ! Fin de trimestre : il s’applique presque religieusement à signer mon bulletin.
En toutes circonstances, ma petite main tiède dans sa grande main sèche, ses sourires, ses mimiques, étaient plus criants que tous les « Je t’aime, ma fille ! » qui nous auraient mis mal l’aise. Je chéris encore aujourd’hui ces souvenirs dans lesquels s’inscrit en filigrane : »Je t’aime, papa ! »
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Sam 18 Nov - 20:56 (2017)    Sujet du message: Publicité

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