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Camp retranché

 
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Silicate
Conjonction volubile

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MessagePosté le: Dim 15 Oct - 23:24 (2017)    Sujet du message: Camp retranché Répondre en citant

Camp retranché (1er prix ville d'Albert 2017 ; 3ème prix Plume d'Ancre 2017)

Oh que je suis mal, oui, je suis très très mal ! Jamais je n’aurais pensé que ça tournerait comme ça et je n’aime pas du tout comme ça se présente.

Si je ne sors pas tout seul sans faire d’histoires je vais me faire déloger de force, merci, j’ai bien compris. Et pour tout dire, je n’en ai pas très envie. Ni qu’on vienne me chercher, ce que j’imagine sans douceur, ni d’y aller en volontaire, ce qui ne serait pas sans douleur.

Ils sont un paquet là dehors, énervés, sur les dents. Il y en a un qui a dit qu’il fallait faire attention, qu’on ne sait pas ce qui pourrait se passer, qu’il y avait du danger.
À cause de moi ? Je rêve.
Hé, mais qu’est ce qu’ils craignent, un coup d’éclat, un morceau de bravoure genre « Allez, on y va, je me lâche, advienne que pourra », un truc qu’ils ne sauraient pas maîtriser ? Parce qu’ils croient que moi je saurais ? Je suis mort de trouille. Qu’est ce qu’ils ont tous à me tomber dessus ? J’ai rien demandé, moi ! Je veux juste rester comme ça, on ne pourrait pas m’oublier ?

Non, apparemment, on ne veut pas.
Jusqu’ici on me laissait tranquille dans mon coin, mes parents, tout le monde, une paix royale.
Bon, ça causait. Entre eux, en famille, avec les gens, tout ça, je m’en rendais bien compte mais je faisais relativement ce que je voulais tant que je n’embêtais pas le monde. Moi aussi je les laissais tranquille, ils ne peuvent pas me le reprocher.

Et puis alors que j’étais là comme d’habitude à ne pas faire grand-chose, allez hop, ça leur est venu tout d’un coup, ils ont décidé de ne plus rien me passer.
Buller, c’est pas un crime, ils s’en sont bien accommodés jusqu’ici.
D’accord, parfois ma mère se plaignait à mon père, elle laissait entendre qu’elle en avait marre que je squatte, qu’il serait temps que je me bouge. J’aurais dû le sentir, c’était pas pour rien qu’elle était toujours à me surveiller, à guetter des signes, je ne sais pas quoi.
Moi je faisais l’indifférent, faut bien avouer, pas pressé que ça change, pourquoi ça changerait ? Tout allait bien jusque là.

Tout allait bien, ouais.
Mais maintenant, ils ne veulent plus rien savoir. Comme si leur patience avait atteint ses limites, comme une espèce de ras le bol.
Sans prévenir.
L’ultimatum.
Ça a assez duré ton petit jeu, il est temps que tu te prennes en main ; tu vas l’acquérir l’autonomie, mon gars, que ça te plaise ou non.

Oh, les parents, fallait le dire si vous aviez eu l’idée de m’appeler Tanguy, des fois ! Mais vous n’avez pas retenu ça pour l’état-civil, autant que je sache.

On aurait pu discuter, peut-être, je ne suis pas le mauvais type, la manière douce, une parole gentille, une caresse amicale, j’en sais rien mais ça aurait pu marcher, j’aurais pu faire l’effort.
Non, les menaces, du jour au lendemain. Direct. Même pas le temps de me retourner. Vous auriez fait quoi, à ma place ?

J’ai mon refuge, ma planque, mon coin à moi tout seul. Je m’y suis retranché.

Maintenant ça fait trois jours. Je suis là, calfeutré, je ne fais rien, j’attends.
Eux aussi.
Je crois que ça les a contrariés mais alors, grave.

Et ça ne va pas du tout parce que dehors, ça s’est élargi, le cercle de famille. Enfin, famille, façon de parler. Y’a mes parents, oui, mais qu’est-ce qui leur a pris d’appeler les autres ? Ça craint un peu les uniformes, non ?
Et puis les flashs bleus, les sirènes, c’est pas bon pour moi, ça, pas bon du tout.
Ils ont peur, je pense.
Et moi, j’ai pas peur, peut-être ?
Mais qu’est ce que j’ai fait pour en arriver là ?

Il a dû se passer un truc, quelque chose que je n’ai pas suivi et plus sérieux que je ne pense.
Mais il y a erreur, sûr ! Parce que pour déclencher un cirque pareil… ou alors ils me confondent avec quelqu’un d’autre ?
Un terroriste.
Je n’avais pas pensé à ça, si ça se trouve, ils me prennent pour un kamikaze, le cordon d’explosif autour du ventre et rien à perdre. Je n’ai pas entendu crier « il nous le faut vivant » mais j’espère que mes parents ont négocié la chose.

Il faut que je réfléchisse. Pas trop longtemps, parce que je n’ai pas prévu de tenir un siège.
J’avais des provisions, un peu, mais depuis des mois je ne m’en suis pas préoccupé et la date est passée.
Je me demande si je fais bien en avalant ça. Je le sentirais si je m’intoxiquais, non ? Le cœur barbouillé, les jambes qui flageolent. Sauf que dans ma petite niche, je n’ai pas la place de m’étirer, je suis un peu ratatiné, voyez, si je devais courir pour sauver ma peau, là, pas sûr que j’aurais le réflexe de mettre un pied devant l’autre. Alors sortir en forçant le passage…

Et si je faisais le mort ? Non, mauvaise idée, ils pourraient donner l’assaut sans précaution et carrément vouloir éventrer mon abri, bonjour les dommages collatéraux.

La tension monte, je la sens. Ça ne va pas pouvoir durer éternellement cette histoire. En tout cas, pour l’instant, je ne bouge pas. Ni courageux, ni téméraire, désolé de vous décevoir.

Quoi, qu’est ce qui se passe ?
Je me suis assoupi ?
Oh là, ça se précise, on dirait. Un choc, une vibration, plutôt. Sourde et profonde. Ça se répercute tout autour de moi, oh non ! oh non ! Ils vont tout faire s’effondrer, eh, je suis là, pas de blagues, hein ?

Plus rien.
Fausse alerte ? Je ne suis pas tranquille. Peut-être un test pour savoir si j’allais réagir ?
Je veux bien leur faire capter que je suis toujours là et qu’ils doivent y aller mollo mais c’est juste un compromis, je n’ai pas dit que je voulais me rendre.
Seulement changer un peu de position… c’est pas simple.

Pas possible, ils ont branché des sondes sur les parois, ça recommence, aussi sec ils y vont, et vas-y que je te secoue le cocotier. Ils veulent me faire tomber, c’est clair.

Je vois déjà les bandeaux défiler sur les chaînes d’info en continu « le forcené s’est livré de lui-même, les autorités se félicitent d’avoir contenu le risque, les parents déclarent : c’est un soulagement ».

Ça, c’est pour devant les caméras. Mais après ? Quelqu’un peut me dire ce qui m’attend ?
Et si j’obtempère, là, maintenant, j’aurais l’air de quoi à avoir tenu mon petit camp retranché ? D’un crétin, oui.
Ben non. Ils ne m’auront pas comme ça. J’entre en résistance, ce sera mon baroud d’honneur.

Des heures ça a duré.

Evidemment, si je vous en parle, c’est que je m’en suis sorti. Mais pas sans mal. Des années après, c’est resté dans les mémoires.

J’aurais aimé vous raconter une histoire haute en couleur, de la bravoure, de l’héroïsme, du courage. En vrai ça a été la panique. Tout est devenu agité et confus, si on n’appelle pas ça une expulsion « manu militari » alors c’est quoi ?
Parce que je me suis bien fait bousculer, hein !
Et là, prenez votre air grandiloquent pour faire passer le cliché et dîtes avec moi : il y a eu des cris, de la sueur, du sang, des larmes.

Les claquements métalliques vers la fin n’ont pas contribué à calmer le jeu. Là, j’ai flippé. La honte quand j’y repense. « Ne tirez pas, ne tirez pas ! » Vous entendez ? C’est moi, là, ils viennent de me chopper.
Mes cris s’étranglent dans ma gorge, ils sont deux à me retenir, il faut bien ça. Je hurle, on me retourne, je me débats, on me plaque sur le ventre.

Ça bouge de tous les côtés. J’essaie de redresser la tête, j’aperçois mes parents, maman est livide, décomposée, papa ne vaut pas mieux mais au moins, il n’a pas l’air trop furieux contre moi. Il sourit, même.

Il embrasse le front de maman, lui dit : « c’est fini, ma chérie, c’est fini, il est là, tout va bien. »
Je vois sa main, énorme, se tendre vers moi.
Et puis doucement, du bout de son gros doigt de papa, il caresse ma toute petite joue de nouveau-né encore gluant de sang, de sueur et de larmes.

Il chuchote :
« Alors mon bonhomme ? Tu nous as fait peur, tu sais ? Terme dépassé, mauvaise position, cordon enroulé et sortie aux forceps, la totale ! Ah on s’en souviendra ! Tu t’es fait désirer mais ça y est, c’est fini, maintenant. Bienvenue dans le monde, mon fils. »

Fini ? Il a dit que c’était fini ! Il est drôle, mon père.

Pour moi, c’est seulement maintenant que ça commence.
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MessagePosté le: Dim 15 Oct - 23:24 (2017)    Sujet du message: Publicité

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Lilas 2
vocable éloquent

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MessagePosté le: Mer 18 Oct - 08:53 (2017)    Sujet du message: Camp retranché Répondre en citant

Waouh!!! Elle est vraiment géniale ta nouvelle Silicate! Ça ne m'étonne pas qu'elle ait obtenu un premier prix!
Jusqu'au bout, on se pose des questions: mais où peut donc se trouver cet abri? Très bien écrite et palpitante. Je me suis régalée, BRAVO!!

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"Va où ton cœur te mène, selon le regard de TES yeux" d'après une citation d'Alexandra David Néel
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Silicate
Conjonction volubile

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MessagePosté le: Mer 18 Oct - 09:16 (2017)    Sujet du message: Camp retranché Répondre en citant

Embarassed Merci, Lilas. Ravie qu'elle t'ait plu.
C'est une nouvelle dont je suis plutôt contente, je mentirais à dire le contraire.

A un ou deux détails près, inspirée d'un fait réel, c'est pourquoi c'est venu tout seul. J'ai remarqué que mes meilleurs textes sont ceux écrits d'un seul jet.
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Jodie
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Féminin Scorpion (23oct-21nov) 虎 Tigre

MessagePosté le: Mer 18 Oct - 12:21 (2017)    Sujet du message: Camp retranché Répondre en citant

Grand bravo Silicate ! Comme d'hab je suis tombée dans le piège mais j'avais toutefois senti que ce ne serait pas ce qu'on pensait, cette histoire-là. Tu as bien planqué les indices (une fois la fin révélée on se régale à les trouver) ! A un moment de ma lecture j'ai pensé à un oisillon au bord d'un nid et qui refusait l'envol et puis j'ai bien vu qu'on était "chez les humains". (Mais je n'étais pas loin du compte : oisillon, bébé...) J'aime beaucoup le ton choisi pour la parole de ton narrateur, la justesse des mots, le tout servant fort bien ton idée avec laquelle, en douce, tu façonnes l'histoire. Donc pour résumer : édifice bien construit, qui tient debout, "pouvez entrer, m'sieurs dames, ça ne s'écroulera pas !"

En tous les cas bravo à toi et encore félicitations pour ces prix !
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"I have a tender spot in my heart for Cripples, Bastards and Broken Things."
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Silicate
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Messages: 1 847
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MessagePosté le: Sam 21 Oct - 14:01 (2017)    Sujet du message: Camp retranché Répondre en citant

Merci beaucoup, Jodie .
Indices planqués, oui, tu as tout à fait raison ! Pas un mot, pas une tournure qui n'ait été pesé pour son double sens. J'avoue que je me suis vraiment fait plaisir à l'écrire, celle-là. Je suis d'autant plus contente qu'elle ait été reconnue
(je n'ai pas encore l'habitude, on m'excusera, hein ?).
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janis
Conjonction volubile

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Messages: 3 710
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MessagePosté le: Sam 21 Oct - 20:32 (2017)    Sujet du message: Camp retranché Répondre en citant

Bravo Silicate pour cette jolie nouvelle très réussie.
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Silicate
Conjonction volubile

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Inscrit le: 18 Juil 2016
Messages: 1 847
Localisation: Hauts de France
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MessagePosté le: Dim 22 Oct - 23:47 (2017)    Sujet du message: Camp retranché Répondre en citant

Merci beaucoup, Janis
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Alain Kotsov
Conjonction volubile

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Messages: 1 247
Localisation: Paris
Masculin

MessagePosté le: Jeu 26 Oct - 10:48 (2017)    Sujet du message: Camp retranché Répondre en citant

Pour une nouvelle à chute, c’est une nouvelle à chute ! Une lecture agréable ? Certainement pas ! Ça faisait longtemps (depuis la réception de mon dernier avis de contravention) que je n’avais autant souffert en lisant. Dire que certains payent pour éprouver d’aussi désagréables tourments !
[mode digression on]Les arts, à première vue, ont pour objet de contenter l’être humain, en lui procurant de la satisfaction, et, j’ose le dire, du plaisir. C’est le cas de la musique (ah ! Qu’il est doux d’écouter une symphonie de Mozart, une sonate de Bach, un morceau en forme de… en forme de ce qu’on veut, de Satie ; de la peinture (ah ! les compositions de Botticelli, les courbes des corps féminins dessinés par Ingres quand il délaissait son violon pour jouer du pinceau, les tableaux de Manet, Monet, Sisley ou Pissarro où les tâches de couleurs produisent une harmonie visuelle, un régal pour les yeux et pour l’esprit. L’art se doit d’être beau et agréable. Bon ! Cela dit, et je n’ai pas parlé de la sculpture, ni d’ailleurs des « performances » modernes où la notion de beauté est le plus souvent absente, dans la littérature qualité ne rime pas toujours avec plaisir, comme d’ailleurs dans les autres arts narratifs. C’est le cas ici.[/ mode digression off]
Au fil des lignes, on devine vite qu’une surprise nous attend. On ne sait qu’une chose : qu’on ne sait rien ! Et que c’est voulu par l’auteur. On ne visualise pas ce camp retranché ; où ça se passe ? Quelle est l’action ? Prise d’otage ? Forcené ? Maison écroulée ? Je n’ai cessé de trépigner qu’à la toute fin. Comme c’est souvent le cas avec ce genre de texte, la deuxième lecture, contrairement à la première, est agréable. On repère avec plaisir les astuces et les double sens qui parviennent à camoufler le fin mot de l’histoire. Et la dernière phrase est bienvenue.
Un récit à suspens, original et bien narré, qui mérite son ses prix.
_________________

Invitation aux voyages
Pour liseuse et ordi, en Epub, en mobi, mes textes gratu-its.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 17:29 (2017)    Sujet du message: Camp retranché

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