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Les textes du jeu N°148

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Dim 15 Oct - 19:05 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°148 Répondre en citant

Critiques constructives


Très cher ami,
Quelle délectation que de lire l'édénique nouvelle que vous nous rédigeâtes pour ce jeu au thème ô combien épineux et pour lequel moult de vos coreligionnaires se laissèrent négligemment emporter dans quelques proses saugrenues où les juxtapositions maladroites ne parvenaient pas à surmonter toutes les difficultés à construire un propos intelligible en tenant compte des contraintes qu'il incombait de respecter. L'hippocampe, de tous les lemmes, était assurément le plus scabreux à enchâsser, si l'on s'interdisait de faire appel à son étymologie grecque qui autorisât aux plus nonchalants de l'immédiatement et l'aisément associer à hippodrome et hippopotame, avec lesquels il partage sa racine hippique. Car telle est, à mon humble avis, l'aporie dont le dépassement réserve le principal attrait de ce jeu. Assurer avec fluidité la coexistence de ces termes en ne sacrifiant rien à la construction de l'intrigue sembla constituer, en effet, tant les textes proposés peinèrent à se structurer autour de cet achoppement, la quadrature du cercle. Mais vous fîtes - j'allais ma permettre un « vous seul fîtes » -, en mobilisant une créativité digne des plus éminents thaumaturges, preuve des ressources et finesses à même de laisser infuser cette langue que jamais aucun heurt, à la mention des ces indésirables nécessaires, ne vint interférer avec le plaisir du lecteur.
Et puisque nous devisons de votre art de la narration, permettez que je m'épanche encore quelques instants à ce sujet. En effet, nonobstant les objurgations, auxquelles d'ailleurs vous ne fîtes point cas et ce malgré leur insistance à stigmatiser, parfois à mauvais escient, vos précédents exercices et leur style ampoulé, vous prîtes le risque de manier avec grâce et dans une alternance savante, la langueur des rythmes ternaires que des hyperonymes placés en fin de phrase distendirent scrupuleusement, méticuleusement me permettrais-je, et le staccato de la parataxe qui rythma vos passages les plus vifs. Le résultat de cette prose maitrisée et variée fut le distillat d'un tableau hyalin, plein de sens et de justesse, que les lexèmes axiologiques, que vous distillâtes ça et là avec la précision du raffinement, servirent à merveille. Ce fut une belle et longue ascension que de parcourir vos lignes et qui sut, ainsi que toute belle randonnée ose le réserver, être récompensée d'une irrésistible émotion à la fois de grandeur et de microsomatie de se voir ici promu tout à la fois acteur et spectateur de l'indicible.
Loin de nous, dans ce texte, les écholalies de l'auteur hypocondriaque dans lesquelles vous aviez parfois, par le passé, la facilité de vous abandonner et qui obéraient alors vos chances de figurer parmi les meilleurs. Mais la douce mélopée de votre prose, mellifluente et cristalline comme elle ne fut sans doute jamais, sema les jalons de votre réussite par sa capacité à tous nous envoûter - que dis-je, hypnotiser – pour vous offrir la préséance de ce classement.
Ainsi donc, cher ami, permettez encore que je vous applaudisse des deux mains et que je vous remercie également pour l'occasion que vous m'offrîtes de rédiger non pas tant une critique de votre travail qu'un panégyrique des plus dithyrambiques et de faire le voeu secret de vous relire encore souvent à ce niveau d'exigences et de résultats.
Votre dévoué thuriféraire.




Je

Au pied du sapin, Paul avait toujours trouvé petites voitures, soldats de plomb, circuit de train et aussi, entre autres cadeaux, pêle-mêle le petit atelier du parfait bricoleur, un télescope... Son regard envieux malgré lui se tournait vers les paquets contenant poupées, dînettes, perles, maquillages destinés à ses sœurs. Papa Noël était très fier de gratifier ces enfants de si bonne famille. Le père avait du bonheur à jouer avec son fils unique sans la conscience que son fils Paul était à côté de lui plutôt qu'avec lui. Malgré tout son amour, il confondait son bonheur avec celui de son fils. Paul pouvait-il lui en vouloir ? Son père n'en n'avait pas conscience, et lui ne savait pas lui dire.
Dans des instants volés, Paul s'offrait des moments d'intimité en se glissant dans les dessous en dentelle de petites filles, enfilait une robe à volants et se prenait à se bercer en s'en remettant aux bras des poupées dans une gracieuse danse. Ses yeux caméléon, tous ses sens étaient à l’affût de toute intrusion. Il se sentait lui-même, personne ne savait. C'était son secret. Nul ne savait.
Qui l'aurait compris hormis l'hippocampe accroché aux algues, se balançant avec ses petits dans son ventre rebondi jusqu'aux douleurs de l'enfantement, expulsant les petits déjà autonomes ?
Que n'aurait-il donné pour connaître ce bonheur qu'il osait à peine s'avouer à lui même ?
Les années passant, on lui remit ses papiers , avec le « M » inscrit sur sa carte d'identité qu'il portait toujours sur lui, comme bon citoyen en se rendant à l'hippodrome où, sous couvert de jouer aux courses, il pariait plutôt sur la grâce de la puissance du galop des chevaux. Leurs muscles étaient durs et souples à la fois comme ceux d'un hippopotame en immersion aux mouvements balancés dans le fleuve.
Son être poussait de toutes ses forces pour exister, il était verrouillé de partout. Ses pores hermétiques faisaient obstruction au déversement de sa souffrance, contenaient sa douleur. Il était toujours en apnée. Il n'osait plus consulter la médecine. Elle l'avait étiqueté « hypocondriaque », et on lui avait bien expliqué qu'il était lui-même la cause de tous ses ennuis de santé imaginaires puisque aucune prospection de quelque type que ce soit n'en avait déterminé ni cause ni raison.
Ce jour là, devant son miroir, il fixait son corps en inspiration au point de s'hypnotiser avec ses yeux à la recherche d' imaginaires rondeurs et dans une expiration libéra la femme emprisonnée en lui depuis toujours, pour toujours.
Il acceptait enfin d'être ce qu'il avait toujours été et entreprit de s'assumer pour exister au sein de la société. La médecine prit en compte ses demandes, cette fois clairement formulées.
Désormais, Paule avec ses rondeurs, sa voix douce et profonde, se love dans la dentelle, se hisse sur les talons... Elle garde une grande tendresse et reconnaissance pour Paul. C'est grâce à son courage, sa détermination que Paule existe maintenant.
Enfin, « il » était devenu « elle ». Elle dit enfin « J'existe » et on lui remit ses papiers .
Désormais, la lettre « F » est officiellement inscrite sur sa carte d'identité.



Atelier d’écriture

Dès que la consigne avait été donnée, j’avais saisi mon stylo et commencé à écrire :
« Julien était assis au bar de « L’Hippocampe » sur la route de l’hippodrome, quand un nouveau client entra et, avec l’agilité d’un hippopotame, se hissa sur un tabouret avant de commander une bière. Bob, le patron hypocondriaque, suivait une émission médicale à la télé et semblait hypnotisé par la beauté d’Adriana Karembeu qui accompagnait Michel Cymes pendant la visite d’une clinique spécialisée dans le traitement de l’obésité. Il vint servir le client et lui lança en désignant l’écran d’un mouvement du menton: « Toi, Fred, tu ferais bien de suivre les conseils qu’ils donnent...
- Certainement pas, dit Fred, en sirotant sa bière. Autrefois, j’étais jockey et je devais sans cesse surveiller mon poids. Alors, depuis que je suis en retraite, les régimes, c’est fini. »

Il n’y avait pas cinq minutes que l’exercice était commencé et j’avais réussi à caser dans mon texte tous les mots imposés. Voyant que j’avais posé mon stylo et que je fouillais dans mon sac, l’animatrice de l’atelier me demanda : « Albert, vous avez fini ? Vous en êtes déjà à 3 500 signes ? Vous n’avez pas utilisé le dixème de votre temps... » Je n’avais pas lu la dernière ligne de la consigne qui précisait que le texte devait approcher des 3500 signes, sans les dépasser. Je repris donc mon stylo, et au lieu d’étoffer mon « premier jet », je décidai de rédiger un autre texte en changeant de sujet.
« Edouard avait enfilé sa chemise brodée d’hippocampes vert-fluo pour se rendre à « L’Hippodrome », un boîte branchée, dont le vigile lui refusa l’entrée : « Ta chemise est trop débraillée, il manque deux boutons sur ta panse d’hippopotame, osa le cerbère . - Discrimination , liée à mon apparence physique ! Qu’est-ce que tu dirais si je te traitais de macaque hypocondriaque ? tonna Edouard dont le regard perçant hypnotisa le vigile qui baissa les bras... »
Il me restait du temps, je repartis dans une autre direction :
« Un hippocampe nommé Thénuse vivait bourgeoisement dans un vaste aquarium placé face au téléviseur d’un salon où il pouvait chaque dimanche visionner les courses à l’hippodrome de Vincennes, après avoir suivi un documentaire animalier, du style « mœurs des hippopotames dans le bassin du Niger », en attendant son émission préférée présentée par un animateur hypocondriaque mais débordant de gentillesse. Thénuse, en spectateur attentif, s’immobilisait alors derrière sa paroi de verre, hypnotisé par le regard tendre de la petite chienne qui se tenait sagement près de son maître sur le canapé rouge de la télé. Et lorsqu’il s’endormait, en enroulant sa fine queue d’hippocampe autour d’une algue bleue, il murmurait : « Vivement dimanche prochain... »

Puis, comme des tas de pistes nouvelles s’offraient à moi, je prolongeai l’exercice :
«Pégase, un hippocampe zélé, s’entraînait à battre son record aux cent mètres handisport dans son fauteuil roulant sur la piste de l’hippodrome quand il dépassa un hippopotame essoufflé qui lui confia entre deux halètements :
« Je crois que j’ai un poumon dans le sac, j’ai trop fumé.
- Ne sois pas hypocondriaque, lui dit Pégase, moi je n’ai plus mal nulle part depuis qu’on m’a amputé des pattes après m’avoir hypnotisé pour m’anesthésier. Mais je suis bien heureux qu’on m’ait équipé de roulettes ! »

Et quand l’animatrice annonça que le temps était écoulé, je protestai : « Oh ! Déjà ? j’avais encore plein d’idées… »

Avoir la peau de

Il y avait des ronces dans son jardin, lesquelles formaient tonnelle et abritaient le pas furtif de scélérats, venus se reposer le ventre et les jambes, chez elle, dont on connaissait le cœur large. Elle offrait le vin, la viande et le pain, une place où chauffer le cuir des bottes, un creux où s'endormir, les pieds sur les chenets.
Un passager de la maison avait sculpté un hippocampe dans la pierre de la cheminée. Le poisson-cheval, dans sa verticalité chaloupée, donnait l'impression d'être le seul ici à tenir debout. Somnolent, je me demandais si cette bestiole avait servi de monture à des crevettes lors de cavalcades sur le sable d'hippodromes sous-marins, lorsque la propriétaire des lieux, s'asseyant à mes côtés, creva la bulle de ma rêverie : « J'ai besoin de tes services. »
Pendant qu'elle chuchotait, montait de ses jambes écartées un fumet saumâtre, brouet de marécage. L'odeur abyssale me révulsait. Je soupirai et dis « Je ne peux pas t'aider. Tu sais que j'ai arrêté... mes mains, elles, sont à peu près propres, maintenant. » Elle insista, crut me flatter en vantant mes exploits passés puis geignit sur ce qu'elle devait supporter à cause de lui, à l'étage, impotent, ignoble, pour enfin conclure que si la générosité dont elle faisait preuve envers les proscrits était gratuite, elle pouvait aussi se monnayer. Le regard qu'elle coula, couleuvre en ma direction, me convainquit d'une chose : ma tête valait encore cher sur les affiches placardées. Je me levai « Je veux d'abord lui parler... » Elle grimaça, mais accepta.

En leur chambre, il était là, obèsement nu, dans la baignoire ronde d'où il ne s'extirpait quasiment plus. « Je me doutais que tu viendrais, me salua-t-il. Elle t'a promis combien ? » Je ne répondis pas, écœuré par ce que j'observais. Atteint d'une étrange maladie de peau qui peu à peu avait couvert son corps d'une cuirasse grise d'hippopotame, l'ex-aubergiste ne trouvait de répit à son tiraillement dermique que trempé en permanence dans l'eau tiède, « en macération constante, infusé mieux qu'un thé » plaisantait-il.
« Alors, tu comptes procéder avec moi selon ton habitude ? » s'enquit le malade. Du diable si je le savais ! La méthode reconnue et à laquelle je devais mon surnom m'obligerait à poser mes doigts sur cette horreur croûteuse, peut-être contagieuse, qui épaississait le pachyderme dans son marigot de boudoir. Sans me vanter d'être hypocondriaque, j'éprouvais néanmoins une répugnance organique face aux dermatoses.
La nausée aux lèvres, je lançai « Sans vouloir t'effrayer, je pense que cette lèpre fera rapidement en sorte que ta reine soit débarrassée de toi sans que j'aie à intervenir. » Il éclata de rire, spectacle atroce. « J'te fais peur, le Noyeur ? T'oses pas m'approcher ? » J'acquiesçai « Tu m'dégoûtes, oui. Que ta garce puante se débrouille pour te noyer elle-même, elle en profitera pour se laver ! » Le silence qui suivit fut de ceux qui hypnotisent l'auditoire quand ce qu'il reste à faire pour s'en sortir se devine sans concertation, par complicité, par évidence.

En descendant l'escalier, je croisai la patronne « Alors ? interrogea-t-elle, tu vas noyer ce monstre quand ? » Je souris « Va donc le voir, partager l'eau avec lui comme tu partages le vin. Un beau geste, pour un dernier bain commun ! » Elle monta, râleuse, son odeur stagnant après elle mais je ne me bouchai pas le nez, par respect pour une dame dont je savais sentir le parfum pour la dernière fois.



Le chagrin de Maxime

Maxime feuilletait les photos d’hippocampes dans l’album que sa grand-mère lui avait offert pour sa fête. Il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les tailles, il les adorait et avait même essayé de leur donner un prénom à chacun. Il fut dérangé par la sonnerie de la porte d’entrée et il ne bougea plus. De toute façon sa mère lui avait bien recommandé de ne pas ouvrir en leur absence et là elle venait de descendre un petit quart d’heure faire une course urgente. En fait elle se dirigeait vers l’hippodrome à quelques mètres de chez eux pour acheter des billets pour dimanche prochain toujours pour l’anniversaire de Maxime.
Elle lui avait de nouveau recommandé de n’ouvrir à personne.
— Je t’allume la télévision car il y a un reportage qui va te plaire sur la faune d’Afrique du Sud et en principe ils doivent parler des hippopotames, ça devrait te plaire.
Maxime était un petit garçon joyeux mais hélas paralysé et dans un fauteuil roulant. Il aimait les animaux et ne ratait pas un reportage.
Il cessa de regarder son album et la bouche ouverte d’admiration il contemplait les énormes bêtes patauger dans l’eau.
On sonna de nouveau mais heureusement il entendit en même temps sa mère dire bonjour à quelqu’un et lui demandait d’entrer.
— Ne te dérange pas Maxou, c’est le docteur, je l’ai appelé. Devant la frayeur sur le visage de son fils elle rit et le rassura :
— Non il vient pour moi, ne t’inquiète pas.
— Tu es malade ? demanda-t-il, apeuré.
— Mais non jeune homme simple précaution, tu sais comme ta mère a peur de la maladie, cela s’appelle être hypocondriaque, ce n’est pas grave je vais m’en occuper.
Maxime retourna à son reportage.
Mais il était quand même inquiet et tendit l’oreille pour écouter ce que disait le médecin.
— Madame, vous savez très bien que ce n’est rien, vous vous créez des maladies qui finalement vous rendent effectivement vraiment malade. Je vous ai demandé à plusieurs reprises d’aller voir un confrère psychiatre qui pourrait vous hypnotiser et sans doute remonter à la source de ces angoisses.
— Je sais docteur mais j’ai peur de ce qu’il va découvrir. Je suis peut-être responsable de l’état de mon fils…
Le médecin soupira et lui fit quand même un mot d’introduction pour ce spécialiste. Il sortit en saluant Maxime.
Sa mère pleurait doucement. Le gamin savait qu’elle était malheureuse et consciente qu’il fallait qu’elle réagisse alors quand elle quitta la pièce, il se replongea dans le reportage et s’évada complètement, il prit de nouveau son album photos et le jeta sur le sol.
— Je suis sûr que c’est à cause de ma paralysie qu’elle est malade. C’est à cause de moi et je ne sais pas quoi faire pour elle.
Lui aussi se mit à pleurer…



Avec affection(s)


Trop de pression. Zéro sur vingt en force de conviction. Malgré cette claque, je m’obstine à répéter : ce n’est qu’un jeu, un jeu d’écriture. Mon hippocampe en est pourtant bien tombé malade. Il a dégouliné, toussé, frissonné avant de sérieusement délirer. Résultat : il a ordonné à des millions de neurotransmetteurs de s’aligner sur la ligne de départ de mon hippodrome cérébral. Au premier éternuement, chaque neurone en a fait galoper un maximum le long de ses dendrites mal peignées, dans une totale anarchie. Ces avides abrutis, au lieu de servir l’idée du siècle, l’ont piétinée, me condamnant à bâiller tel un hippopotame devant ma page désespérément blanche. Même après cinq jours, en parler me chamboule.
Trêve d’apitoiement et de faux-fuyants ! Relevé le défi est obligatoire pour espérer entrer dans LE cercle. Si ma production devait atteindre les huit commentaires constructifs, je traverserais la ville à cloche-pied, repeindrais ma chambre aux couleurs du forum et épinglerais mon pseudo sur ma porte d’entrée. Egocentrique voire excentrique ? Moi ? Non, non, seulement inconscient !
Je participerai, disais-je, dussé-je risquer une sécheresse oculaire (pourquoi ai-je encore omis d’acheter les larmes artificielles ?), un claquage à l’index droit (il a beaucoup souffert au handball : il ne résistera pas), une foulure du poignet (il ne cesse de craquer), une cervicalgie aigüe (je sens mon cerveau enfler : mon cou ne tiendra pas le choc) voire un ulcère (le stress quotidien m’a largement prédisposé ; chaque pic anxieux peut être déclencheur). Hypocondriaque ? Moi ? Je préfère lucide !
Vingt-deux heures, plus que vingt-deux heures pour pondre un texte. Moins huit heures de sommeil, moins deux heures dans les transports en commun, moins sept heures de formation professionnelle, moins une heure chez le dentiste, moins trois quarts d’heure de queue au supermarché. STOP !!! Seul recours : neutraliser le nerf grand hypoglosse pour que ma langue se repose et convoquer, en urgence, concentration, respiration ventrale, autosuggestion et foule d’autres vocables en ion. Par bonheur, aucun ne s’est fait porter pâle. D’une redoutable efficacité, cette belle équipe a hypnotisé les mots en un temps record. Tous se sont alors ordonnés, fiers de me sauver la mise. Je lis et relis, à voix haute, à voix basse pour enfin exulter ! Présomptueux ? Moi ? Il y a erreur. Je cours simplement après mes huit critiques (Je ne suis pas responsable de la redondance, la situation l’impose).
Effets secondaires des dernières émotions : une irrésistible envie de café. Je rejoins la cuisine, tasse le déca dans le filtre, laisse couler et hume cette odeur réconfortante. De retour au salon, je me prends les pieds dans le câble de mon ordinateur et renverse mon breuvage sur le clavier. Je blague ! Je me suis simplement explosé l’arcade sourcilière sur le rebord de la table basse et cassé trois dents en embrassant le mug. Rien qui empêche de mailer ma contribution. Je n’allais tout de même pas hypothéquer mon avenir MDAien !



ELUCUBRATIONS

Julien semblait fasciné par la contemplation d’animaux extraordinaires dont la vie se déroulait en des coins reculés de la terre. Lieux aussi lointains que mystérieux et qu’il ne connaîtrait sans doute jamais car si éloignés de son monde à lui, étroitement coincé entre le modeste appartement qu’il partageait avec sa mère, le chemin de l’école et son club de foot. Il se laissait glisser dans des abîmes de perplexité ponctués d’exclamations.
Il leva les yeux de son livre intitulé « La vie sauvage » et pensa au petit bureau de sa chambre sur lequel trônait un globe terrestre qu’il allumait le soir au moment de s’endormir, car les formes et les couleurs ainsi éclairées lui facilitaient une lente et sereine plongée dans sa rêverie nocturne. En ce moment, il était installé sur la table de la cuisine auprès de sa mère Annie, un de ses moments favoris quand tous deux pouvaient enfin se retrouver dans le calme au terme d’une longue journée de séparation.
- Dis Maman, tu connais les hippocampes ? Ce que c’est beau, regarde ! On les appelle aussi « chevaux de mer ».
On dirait qu’ils flottent sur leurs pattes arrière, mais sous l’eau. Alors qu’on flotte plutôt à la surface, non ? Ils vivent dans la mer et semblent pourtant si légers, comme aériens. »
Tant de paradoxes entre la fonction et l’organe le laissaient pantois.
Le garçon éclata soudain de rire :
- Tu imagines une course de chevaux de mer sur un hippodrome, avec leurs petites nageoires vibrantes mais brassant de l’air au lieu de l’eau ? Car sans eau, ils ne pourraient pas nager et ils ne pourraient pas courir non plus puisqu’ils n’ont pas de pattes…
- Joli, mais peu réaliste » lui répondit Annie. Ils pourraient aussi se servir de leur longue queue comme d’un ressort pour se mouvoir par bonds successifs ! Nous sommes en plein délire mon chéri. Remarque, les Romains dans l’antiquité avaient bien imaginé d’organiser des jeux aquatiques dans certains de leurs cirques. Le problème demeure cependant du volume d’eau, car les hippocampes vivent dans les profondeurs.
L'enfant sembla frappé d’une idée soudaine :
- Avec des hippopotames, ce serait plus facile ! s’écria-t-il. L’origine du nom signifie « cheval du fleuve ». C’est vrai que son énorme tête évoque, en beaucoup plus moche, nuança-t-il, celle d’un cheval.
On transformerait l’hippodrome en un immense bassin dans lequel on réunirait quelques-uns de ces gros monstres. Dans le commentaire, il est dit que les hippopotames peuvent rester longtemps immobiles, prostrés durant la journée dans les rivières ou étangs boueux pour se protéger du soleil et des insectes, ne sortant que la nuit pour s’alimenter.
Tu crois qu’on pourrait arriver à les faire courir comme des chevaux, en les fouettant un peu par exemple, juste ce qu’il faut ?» hasarda-t-il un peu hésitant
- Et la nuit, on leur jetterait nos déchets verts ? ironisa sa mère

Annie s’assit près de Julien. En son for intérieur, elle aussi imaginait des choses moins amusantes, hélas, que les élucubrations de son fils. Depuis peu, elle interprétait tout « bobo » comme la menace d’un mal à venir, d’une potentielle incapacité à faire face à ses obligations. Deviendrait-elle hypocondriaque ? Une amie lui conseillait de se faire hypnotiser mais elle n’était pas prête pour l’aventure !
Mieux valait se prêter aux jeux d’imagination de son fils et s'amuser à faire tourner les tables ou danser les nénuphars !



L’Enfer

Ma fille portait-elle vendredi soir un pendentif en forme d’hippocampe ? Oui. Pouvais-je venir de suite au commissariat ? Bien sûr. Devant l’objet, l’émotion me submergea. C’était bien le bijou préféré de Cindy, orné d’un grenat et de la lettre C gravée au dos de la pierre. Elle ne s’en séparait jamais. Son porte-bonheur, disait-elle. Un indice, une nouvelle piste ? Où l’avait-on trouvé ?
Le barman de la boîte de nuit l’Enfer l’avait découvert sur le parking à 4 h du matin en enfourchant sa moto. Il s’était rappelé l’avoir remarqué au cou d’une cliente qui viendrait peut-être le récupérer. Le lundi, l’avis de recherche diffusé dans la presse l’avait conduit au poste de police : il avait identifié Cindy sur la photo.

Une boîte de nuit ? Impossible. Ma fille était à un karaoké à la salle des fêtes municipale en compagnie de sa meilleure amie. Une fois de plus j’avais dû plaider sa cause auprès de son père : il la trouvait trop jeune à dix-sept ans pour sortir le soir et ne cédait qu’à condition d’aller en personne la chercher à minuit. Ce vendredi-là, il s’envolait pour Chicago. Il avait fait promettre à Cindy de rentrer en taxi.
A deux heures du matin, je m’étais réveillée en sursaut, avais couru jusqu’à sa chambre : personne ! Son portable sonnait dans le vide. Affolée, j’avais appelé Marie. Mal à l’aise, elle avait avoué avoir perdu de vue Cindy pendant la soirée karaoké et être rentrée avec son petit ami.
Mon esprit avait battu la campagne. Ma petite fille agressée, violée, tuée peut-être ? Folie ! Enlevée ? Par qui ? Pourquoi ?

Et maintenant, l’inspecteur chargé de l’affaire, un lourdaud qui peinait à caser sa graisse dans son fauteuil, prenait plaisir à bougonner sur le temps perdu à examiner le trajet de la salle des fêtes à notre immeuble et me récitait son couplet sur les petites filles sages qui réservaient parfois bien des surprises à leurs parents. Eh oui, Cindy et Marie, lassées de la chansonnette, étaient parties s’éclater en boîte. Après... l’alcool, la fumette, le beau garçon, la balade en voiture et... Je hurlai un « Assez » qui ne l’empêcha pas de m’asséner, goguenard, que Marie, cuisinée par un de ses collègues, venait de cracher le morceau, larmoyant qu’une fois sur la piste de danse, elle avait complètement oublié Cindy.

L’enquête allait prendre une direction différente ronchonna l’inspecteur en se levant avec la légèreté d’un hippopotame. On fouillerait la boîte et son voisinage, donc l’hippodrome – pas mal pour un petit galop d’essai avec une conquête ! – ... et le camp de Roms ! Bien sûr, les Roms, ces voleurs qui avaient pu perdre une partie de leur butin en route...

Luc, qui m’avait assailli de coups de fil anxieux, était enfin rentré des États-Unis et m’entourait de son affection sans proférer aucun reproche. De mon côté, j’étais parvenue à faire taire mes inquiétudes d’ hypocondriaque patentée : nous faisions bloc, pour Cindy.
Quand l’hippopotame nous pria de le rejoindre au camp de Roms, sans autre précision, une vague d’espoir nous donna des ailes. Une silhouette enveloppée dans une couverture, une main agrippée à celle d’une aïeule à la mine bienveillante, était allongée sur un brancard. « Trouvée, rue, pas habits, froid, peur appeler police méchante »ânonnait la vieille dame.
Notre fille était vivante. Nous aurions tout le temps de remercier la brave femme. Car du temps, des soins, de l’amour, il nous en faudrait des tonnes pour chasser du visage de Cindy ce regard figé, effaré, comme hypnotisé.



Une performance

Les visiteurs encerclèrent la statue, clou de l’exposition. Le cartel indiquait : "Neptune sortant des flots, sur son char tiré par deux hippocampes, ou Le Bouc émissaire". Les visages décavés offraient toutes les nuances de la consternation car, devant eux, se dressait un tas de matière informe et moite.
Le groupe avait fait preuve de patience et de courage, jusqu’à présent. Personne n’avait pipé mot devant le tableau figurant une sorte de bouse, qui portait la légende : "L’Hippodrome, ou Indignez-vous !". Aucune protestation ne s’était élevée face à la gigantesque vitrine vide, baptisée : "Trop-plein, ou Défoulez-vous !". On était même parvenu à réprimer ses plaintes vis-à-vis d’une psyché, où le spectateur mirait son reflet, sous l’intitulé : "Face de rat, ou Soulagez-vous !".
Mais là, avec le Neptune, c’en était trop. Imperturbable, le guide expliquait le projet de l’artiste. On écoutait d’un œil distrait. Censément fait de matière fécale recouverte de plâtre, le chef-d’œuvre invitait les curieux à réfléchir sur la nature de la divinité, du trivial, du sacré, des apparences…
— C’est un scandale ! s’écria soudain Purificación. De la mouscaille, non mais on se fout de nous, pas vrai ? On nous avait promis de l’art, à l’entrée ! Elle est où, la Beauté, ici, dites-moi ?
Cela mit le feu aux poudres. Un retraité enchérit aussitôt :
— Merde, c’est vrai ça ! C’est quoi cette statue ? Des hippocampes, ça ? Des hippopotames oui, et encore, des hippopotames après un accident de quad ! Neptune ? Mais on dirait un étron géant, plutôt ! À croire que l’artiste est en resté au stade anal ! Ça ressemble à rien ! Un gamin de cinq ans pourrait faire pareil. N’importe quoi ! C’est honteux !
Les esthètes, déçus, s’adonnèrent alors à un terrible réquisitoire. Affranchis de toute civilité, hurlant telle une bande d’hyènes hypoglycémiques devant un faux-filet saignant, ils accusèrent les pseudo-artistes contemporains d’être des individus coprophages, hypocondriaques, névrosés, obscènes. Galvanisés les uns par les autres, ils devinrent grossiers, hystériques.
— Vengeance ! hurla tout à coup la lionne Purificación – rime riche. S’emparant d’une des massues fort opportunément disponibles, à proximité, elle exhorta ses congénères à suivre son exemple. Et de frapper sans vergogne la sculpture. Les autres ne se firent pas prier. Sous les cris d’orfraie du guide et avant la molle intervention des gardiens, chacun y alla de son défoulement. On maltraita la statue, piñata artistique, en pensant qui à sa femme, qui à son mari, qui à son voisin, qui à son patron, et en y mêlant ses peurs, ses frustrations, ses lâchetés, ses misères.
Les vandales furent finalement évacués. Neptune qui, au départ, ne ressemblait à rien, correspondait davantage à un dieu, le massacre terminé.

Le soir, Purificación donnait le biberon à son bébé. Elle l’hypnotisait à l’aide d’une berceuse, de sa douce et chaude voix ibérique. Son mari rentrait du travail, à cet instant. Il s’empressa de rejoindre sa famille.
— Comment s’est passée ta journée, ma chérie ? demanda-t-il. Et l’exposition ?
La femme répondit, enthousiaste :
— À merveille ! Ils ont bien réagi ! Oui, une bonne séance ! Mais je te raconterai ! Désolé, pour l’heure, moi, il faut que j’y aille, j’ai pas encore fini !
En disant ces paroles, elle tendit le nourrisson à son conjoint, puis retourna à la salle d’exposition. Pour le lendemain, il s’agissait de refaire une laideur à sa pièce maîtresse, à son Neptune sortant des flots.


Hippocrate a dit

— Ça pourrait être l’hippocampe.
Elle me regarde l’air effaré. Tout de suite, je corrige :
— Ou l’hypothalamus. Mais ce n’est qu’une hypothèse.
Ouh là, l’humour n’est pas de sortie ; sa lèvre inférieure se met à trembler, séisme émotionnel en vue. Je la prends dans mes bras.
— Mais non, enfin, je blague ! Ce n’est rien du tout, ma douce !
Ce qui ne l’empêche pas d’éclater en sanglots. Je la berce tendrement.
— Allons, allons, qu’est-ce que c’est que ces hormones qui nous la jouent tempête du siècle ? Pour trois phrases qui se sont bousculées dans ta bouche comme trois pauvres canassons sur un hippodrome, tu crois vraiment que tu as une atteinte au cerveau ? Dis ? Regarde-moi ! Mmmh ?
Elle me regarde, les paupières chiffonnées de pleurs.
— C’est pas de ma faute, dit-elle en reniflant. Je ne le fais pas exprès, tu sais.
Je sais. C’est le désordre en elle, mais ça passera. Je l’embrasse, sur le front, les tempes, sur ses joues mouillées, ses commissures de lèvres. Elle se décrispe un peu, me rend mon baiser. Elle est tendre, chaude et fragile dans mes bras, elle a besoin qu’on la protège et je n’ai pas d’autre ambition ces temps-ci.
— Tu as besoin de décompresser, ça va te faire du bien, ton cours de baleines ce soir. Tu voudras que je t’accompagne ?
— Oui.
Un tout petit oui, même la mention des baleines ne la fait plus sourire. Quand elle sera dans l’eau, ça ira mieux.

J’aime bien l’accompagner, je reste assis dans les tribunes et j’écoute les consignes comme si j’étais concerné. Quand le maître-nageur dit « on va travailler l’apnée », je retiens ma respiration.
— On recommence, allez-y, la tête dans l’eau, vous comptez lentement et vous bloquez, bloquez, bloquez, ça vous donnera plus de force quand vous aurez besoin de pousser.
Pas moi, mais je bloque quand même, par solidarité.
À la fin de la séance, c’est la relaxation. Je donnerais n’importe quoi pour clapoter doucement les yeux fermés, allongé dans l’eau tiède, la nuque et le creux des genoux sur les frites de mousse. Tous ces ventres ronds qui dérivent dans le calme m’émeuvent. On devrait permettre aux futurs pères de suivre aussi les séances.
— Pour avoir un troupeau d’hippopotames braillant dans le petit bain à qui éclaboussera l’autre, non merci, avait-elle dit quand j’avais émis cette remarque d’un air rêveur.
Elle était alors en pleine forme. Elle l’est toujours mais maintenant, pour un oui pour un non, elle s’affole et court chez le médecin. Je vais avec elle.

— Alors, comment va notre future maman ? demande l’homme de l’art.
Si j’osais, je répondrais bien « hypocondriaque » mais je me tiens coi. Elle attaque tout de go :
— Docteur, qu’est-ce que vous pensez de l’hypnose ?
— L’hypnose ? Mais… ?
— À la place de la péridurale. Il parait que c’est très efficace. On se fait hypnotiser et on ne sent rien, et sans produits chimiques. C’est parce que je dois voir l’anesthésiste le mois prochain.
— Eh bien, dit le médecin avec prudence, oui, pour certaines opérations, ça se fait, mais c’est à lui qu’il faudra poser la question. Je vais prendre votre tension. Vous allez vous allonger ?
Elle se lève pour passer à côté tout en relevant sa manche. Le médecin se tourne vers moi, il me sourit.
— Et le futur papa, comment va-t-il ?
J’entends bien la connivence dans sa voix. Nous nous comprenons. Mais je vais bien. Jamais je ne me suis senti aussi bien et j’affiche un large sourire. Il hoche la tête.
— Ça vous réussit bien, vous, la grossesse, vous êtes resplendissant !


Douce amitié

Après des heures d’errance en ville, le cœur empli de solitude, je m’engouffre dans un endroit familier où la bière noiera ma peine. J’ai à peine poussé la porte vitrée que je le regrette déjà. Un type ne trouve pas mieux que de m’apostropher et me prendre bruyamment à témoin, sans se départir d’un mégot jauni collé au coin des lèvres :
- Vous en pensez quoi, vous, de Couleur-de-Printemps ? Une jument prometteuse, une forte cote dans la cinquième.
Plutôt râblé, l’air jovial, des bras musculeux et tatoués de tout un méli-mélo entrelacé, où l’on discerne ancre, hirondelle et hippocampe. Un marin sûrement, qui a déjà bien picolé, je n’ai pas envie d’en savoir plus :
- Laissez-moi, j’ai d’autres soucis.
- Des soucis, des soucis, alors vous vous en foutez ? Que Cheval d’Orient la coiffe ou pas sur le poteau ? En tout cas, pour moi c’est comme si c’était fait.
La brasserie de l’hippodrome, j’y suis souvent pour faire mon PMU. Mais ce loustic, je ne l’ai jamais vu, il commence à me courir sur le haricot.
- Vous comprenez pas bordel, vous voulez mon avis, mais vous allez au naufrage, moi j’ai la poisse, même que ma femme m’a quitté.
- Ouah, pas possible, sacré coup dur, … Allez mon gars, assieds-toi. Garçon, mettez nous deux demis.
Bizarre, il s’est calmé d’un seul coup ! Et il ne me lâche pas, il me pousse vers une table, hors de question, je vais résister, maintenant, bientôt, je n’ai pas la force, je m’assieds.
- Elle t’a quitté ? Les femmes, je parierais pas un radis sur elles, elles te sautent dessus, elles se barrent, t’y comprends rien.
Là-dessus, il n’a pas tort, on vide nos verres en méditant sur ces pensées profondes comme des pataugeoires.
- Régis, tu nous remets ça s’il te plait ?
- Ah, elles nous en font baver.
- La mienne tient le pompon !
- Elles nous broient, on se vautre dans la soie, comme l’hippopotame dans la boue !
La comparaison me ferait presque sourire, d’autant que le marin a prononcé ça avec un bel accent africain. Je commence à me sentir mieux.
- Une expression sénégalaise, on faisait souvent escale à Dakar, ronds comme des barriques. Toi, ton boulot ?
- Crevant, Je fais des livraisons, et sur 3 secteurs du département, la course du matin au soir et même des fois le weekend.
- Classique, et pendant ce temps, ta femme prenait du bon temps.
- Peut-être, peut-être pas. Mais elle était infernale. Tu vas me prendre pour un cinglé mais j’en étais malade, j’avais l’impression qu’elle me bouffait la vie.
Vider mon sac me fait du bien. Je respire et siffle mon verre d’un trait.
- Elle se la jouait, elle me disait que c’était des comédies, que j’avais l’hypocondriaque. Ne me demande pas ce que c’est, j’en sais même rien. Et puis elle m’a traité de pauvre mec et elle a claqué la porte.
- Allez, tu devrais te reposer, rentre chez toi, demain ça ira mieux.
Paulo, mon nouvel ami me tient l’épaule, plein de sollicitude. Sa fraternité est réconfortante. Il me devance et règle l’addition. Cela réchauffe le cœur de voir qu’on n’est pas seul sur terre, ce gars me fascine tant il a l’air brave.
Quand je rentre chez moi, fatigué, j’hésite à me déshabiller pour me foutre au pieu. Merde mon portefeuille a disparu. Ma montre, pareil ! Je titube. L’amour aveugle le sage, l’amitié hypnotise l’idiot. Moi je prends la totale, une synthèse de première classe …



Pour ne pas oublier

- Au début, elle disait sans cesse « machin » ou « truc » parce qu’elle ne trouvait pas ses mots…
- S’il-te-plaît, ne recommence pas !
Mon mari m’a interrompue pour aussitôt commenter la dernière information entendue à la radio. Je lui passe la confiture, il me tend le pain grillé. Mais je suis toujours submergée par ces pensées qui m’assaillent et refusent d’aller se ranger dans le tiroir perpétuellement ouvert. Je ne peux cesser d’explorer ma mémoire car, alors que j’avance sur le terrain miné du vieillissement, j’appréhende de plus en plus une cruelle hérédité. Aussi, je porte une attention particulière à toute « défaillance » et je me tiens informée sur les recherches concernant cette maladie qui touche une région du cerveau nommée hippocampe.
*
- A quoi ça sert ?
- C’est pour te laver les dents, maman.
- Je ne sais pas comment faire.
Elle regarde la brosse comme un objet étrange et sa main se met à trembler.

*
Depuis peu, je vole quelques heures à mes nuits et j’y donne rendez-vous aux souvenirs afin de les coucher sur le papier, délicatement, tendrement. Parce qu’il a fallu laisser le temps au temps de généreusement m’offrir l’apaisement de la douleur. Et je peux aussi le faire parce que j’ai enfin accepté de m’entendre parler en employant une de ses expressions, de me regarder dans le miroir en y reconnaissant les mêmes rides aux coins des yeux, de me définir comme une femme qui s’est construite à l’image de sa mère, avec ses bons et ses mauvais côtés.
En écrivant ainsi son histoire, je cherche à savoir où est partie celle qui lisait le journal de la première à la dernière page, qui avait écrit des lettres splendides à son cher époux, qui s’intéressait tout aussi bien à la politique qu’aux courses de chevaux, assistant même, tous les ans en juin, au prix de Diane à l’hippodrome de Chantilly. Elle était énergique, généreuse, parfois intransigeante, souvent originale voire même un peu excentrique. Un exemple : elle n’avait eu de cesse que de se rendre au Kenya, sur les traces de Karen Blixen, et avait tenu par-dessus tout à se faire photographier au plus près d’un troupeau d’hippopotames dont elle adorait les petites oreilles ridicules.
Pourtant elle a passé les derniers moments de sa vie assise devant la fenêtre en laissant filer les jours au seul rythme des besoins vitaux. Maman s’en est allée lentement, perdant à chaque heure sa lumière et sa présence dans ce monde. Dans les derniers temps j’allais la voir seule, mon mari et mes enfants ayant cessé leurs visites. Ils ne supportaient plus le ballet des infirmières et des assistantes, les cris et les gémissements, les odeurs nauséabondes. Ils ne supportaient plus sa maladie. Ils n’étaient pas hypocondriaques mais avaient développé une peur irrationnelle de la contagion.
*
Un beau jour de mai, j’entre dans la chambre et je viens l’embrasser mais elle ne me reconnaît déjà plus, et ce depuis plusieurs mois. Elle ne tourne même pas son visage lorsque je lui lance un bonjour qui se veut gai. Le médecin m’avait prévenue que peu à peu ses yeux deviendraient vitreux, s’enfonçeraient dans les orbites et que son regard serait comme hypnotisé par une vision imaginaire. Je me mets derrière elle et j’entoure de mes bras son corps désormais si menu, si frêle. A ma grande surprise, elle ressent mon contact et elle me répond en caressant mes bras. Elle est calme. Je pleure dans ses cheveux, en silence. Soudain, elle me dit :
- Maman, sèche tes larmes, ne t’en fais pas, je vais bien…



Grandeur et misère d’une rock-star

Mouvant lascivement sa taille d’hippocampe,
La face illuminée par les feux de la rampe,
Chevauchant sa Harley scintillante de chromes,
Comme l’aurige roi d’un antique hippodrome,
Il arrivait sur scène environné de flammes,
Vêtu d’un blouson noir en cuir d’hippopotame.

A présent décrépi, courbatu, l’œil opaque,
Hagard, âgé, perclus, faible, hypocondriaque,
Il regrette, en pleurant sur sa vie qui s’écroule,
L’époque où son regard hypnotisait la foule.


L’air frais de la liberté

Enfin ! Je quitte mon aquarium, ma bulle stérile : 2ème étage, chambre 143. Celle ou derrière ma vitre je les voyais défiler, avec leurs airs de compassion, leurs yeux collés à la vitre. Ils ne
regardaient pas de jolis poissons en mouvements grands et colorés, ils me regardaient moi :
l’hippocampe, le poisson sans nageoires.
Ce jour est arrivé : celui de l’air frais qui caresse mon visage, de l’odeur de l’herbe fraîchement coupée et de la pluie tout juste tombée. Ce jour naissant où le bruit des oiseaux me donne l’impression de m’envoler tellement haut dans le ciel que la ville me paraît une fourmilière.
Je me sens de plus en plus léger, je ne sais pas définir ce qui me rend ainsi. Ce dont je suis certain c’est que l’hippodrome est le premier endroit que je souhaite revoir. Celui-là même que j’ai quitté il y a 18 mois, après cette chute de cheval qui a emporté mes jambes.
Les passants discutent, les voitures passent devant mes yeux qui se colorent de toutes ces images. Ça y est : la voiture approche. Y monter seul n’est plus possible, des mois que je me sens lourd comme un hippopotame qui doit déployer une force surhumaine pour se déplacer d’un lit à un fauteuil. Je me souviens d’avant, la rapidité avec laquelle lui et moi nous allions au galop, légers, nous ne faisions qu’un.
Je suis enfin dehors assis dans une voiture qui m’approche de la liberté et je regarde cette tâche grise disparaître au loin (l’hôpital Saint joseph, ma maison durant des mois), une minuscule fourmi à présent. Me voilà spectateur de la course cette fois, et mes yeux sont figés sur ce cheval, le numéro six, qui s’élance à grand galop, soulevant le sable et le vent dans sa longue crinière. Il est léger, ses jambes ne semblent pas toucher le sol, il flotte dans l’air : libre.
Des mois à l’hôpital. Des heures interminables, à écouter les médecins me conter les différents microbes et bactéries de notre environnement et l’immense liste des choses à ne pas faire et à ne pas toucher. De quoi rendre hypocondriaque chaque patient, et le convaincre de rester encore enfermé. Renoncer à cet extérieur qui offre tant ? À cet air frais qui emplit nos poumons, aux parfums des fleurs, aux balades en forêt au soleil levant ? Non, moi je rêve de liberté et rien ne m’arrêtera. Hypnotisé par ce cheval de course, je le sais : je suis comme un hippocampe, comme un drôle de cheval sans jambes à présent, certes : mais je suis libre !


Hippolyte

Hippolyte... Tu parles d'un prénom à la noix. Par sa faute, durant toute ma jeunesse, on m'a proposé de manger du "gloubi boulga" et certains rigolos croyaient pertinent de me demander des nouvelles de mon cousin Casimir. Je n'en voulais pas vraiment à mes parents. À ma naissance, ils ne savaient évidemment pas que j'endosserais le nom d'un dinosaure vert, puisque l'émission "L'île aux enfants" n'existait pas encore. Cependant, ce"monstre gentil" mis à part, ils auraient pu se douter que ce choix très original serait un frein à mon épanouissement.
En vérité, seul mon père est coupable de cette situation. En effet, le jour où je vins au monde, il avait joué aux courses et, grâce à un bel étalon nommé Hippolyte, il avait remporté une très jolie somme d'argent. Il avait ensuite copieusement arrosé sa victoire, avant de déclarer ma naissance à la mairie. Éméché, ne se souvenant plus du prénom choisi avec maman, il trouva génial de m'attribuer celui du pur-sang qui lui avait porté chance. En apprenant sa bourde, ma mère tempêta et le maudit, mais il était trop tard : le mal était fait.
Probablement influencé par cette histoire, vers huit ans, je tannais mes parents pour apprendre à monter à poney. En vain. Au lieu de céder à ma demande, avec un sens de l'humour contestable, papa m'offrit, pour "contrebalancer" ma déception, un "cheval de mer", autrement dit un hippocampe, enfermé dans une boule en plastique transparente. Chaque fois que je retournais l'objet, l'animal recevait de la neige sur le museau. Mon père riait de sa blague, il était bien le seul.
Plus tard, nous déménageâmes près d'un hippodrome, mais la proximité des chevaux ne suffit pas à me consoler. Dans mon nouveau collège, les brimades continuèrent. Pour varier les plaisirs, certains de mes congénères me traitaient d'hippopotame, car j'avais pris beaucoup de poids ! Enseveli sous quelques kilos de graisse, timide de surcroît, je m'isolai du reste du monde.
Faute de vie sociale, pour compenser, je me plongeai à corps perdu dans les études, puis me tournai vers la recherche médicale. Mal m'en prit, je devins le plus hypocondriaque des hypocondriaques ! Je ne pouvais croiser un médecin sans le harceler afin pour qu'il m'ausculte et soigne les éventuelles maladies dont je me croyais atteint. L'un d'entre eux, plus attentif que les autres à mes multiples malaises, m'envoya consulter un psychologue. Il pensait que tous mes maux disparaîtraient si j'acceptais, enfin, de m'appeler Hippolyte.
Je commençai une thérapie. Sans grand succès. Néanmoins, je persévérai et chaque semaine allai m'asseoir dans la salle d'attente du praticien. Jusqu'au jour béni des dieux, où je croisai une jeune fille superbe sortant du cabinet du psy.
- À la semaine prochaine, Astrobale ! lui lança-t-il.
Hypnotisé par sa beauté, je pris racine sur le palier. À ma sortie de catalepsie, je réalisai que cette magnifique demoiselle portait un prénom pire que le mien. Notre rencontre était, à n'en pas douter, un signe du destin.
La semaine suivante, je l'attendis au bas de l'immeuble et l'abordai avec courage. Elle me suivit dans le café le plus proche. S'appeler Astrobale n'avait certes pas été une sinécure pour elle non plus et nous échangeâmes, avec émotion, nos ressentis similaires.
Après cette rencontre, je perdis quarante kilos, j'épousai Astrobale et nous eûmes deux enfants : Léa et Théo.
Ils nous appellent Papa et Maman !
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Dim 15 Oct - 19:05 (2017)    Sujet du message: Publicité

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