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Les textes du jeu N°147

 
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MamLéa
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MessagePosté le: Ven 15 Sep - 20:03 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°147 Répondre en citant

Voili-voilou....
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“Il écrit si bien qu'il me donne envie de rendre ma plume à la première oie qui passe.”
Fred Allen


Dernière édition par MamLéa le Ven 15 Sep - 20:36 (2017); édité 1 fois
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MamLéa
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MessagePosté le: Ven 15 Sep - 20:11 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°147 Répondre en citant

On ne fera jamais de toi qu’un ouvrier

J’ai treize ans en fin d’année scolaire. Je précède mon père dans l’escalier au sortir du bureau du directeur du collège. On vient de lui annoncer que je ne suis pas admis à « passer en troisième ». Mon père me lance : « on ne fera jamais de toi qu’un ouvrier ! ». Ce n’est pas que je sois un collégien turbulent dont on souhaite se débarrasser mais mes résultats sont insuffisants. Que voulez-vous ? Je n’arrive pas comme mon frère à régurgiter dans l’ordre la liste de verbes irréguliers anglais.et je suis médiocre voire mauvais dans la plupart des matières du programme. Mes études secondaires sont ainsi, dans mon intérêt supérieur, abruptement terminées. C’est ainsi qu’à la rentrée de septembre je me retrouve en bleu de travail derrière un établi. Je suis élève de première année d’un collège technique. Je suis censé y apprendre le beau métier d’ajusteur. Cependant, après avoir poussé la lime sans conviction sur un bout de ferraille pendant quelques jours, Je pose face à moi sur l’établi un bouquin. C’est le livre troisième de la fameuse série des « Monge et Guinchan » qui est aux futurs mathématiciens ce que les « Lagarde et Michard » sont impérativement aux futurs écrivains. C’est le livre de l’an passé de mon frère qui vient d’entrer en seconde
De loin, le professeur d’atelier a vite repéré que je lis aussi il entame une tournée des établis. Cette tournée est normalement destinée à corriger de temps en temps un geste maladroit d’élève mais je ne suis pas dupe car il passe rapidement dans les rangées d’établis. Il ne s’attarde pas où chacun s’absorbe à son travail. Il se rapproche de moi mais je n’interrompe ni le va et vient de ma lime sur le métal ni ma lecture. Il s’est arrêté un instant assez long derrière moi puis a repris sa ronde.
Je suis soulagé mais ? Quelques jours après alors que j’ai récidivé, il nous réunit tous au tableau pour un cours où il est question de queue d’aronde et de calcul de côtes sur pige. Puis après avoir commencé son exposé, il dit en s’adressant à moi : « Puisque vous êtes si malin, vous allez nous expliquer comment on calcule la hauteur d’un triangle équilatéral » Heureusement pour moi, je réussi l’épreuve mais ce que je ne mesure pas c’est la conséquence merveilleuse de ma réussite. Sans jamais me faire de reproche, ce professeur d’atelier, ancien ouvrier hautement qualifié dans son métier rectifiera mes pièces d’atelier toute l’année. C’est pourquoi j’aurai toujours une note moyenne. Il me laissera à toutes les séances d’atelier, l’année durant, potasser mes mathématiques.
Il fera en sorte de me présenter au professeur de mathématiques du lycée technique qui après m’avoir fait réciter dans un couloir l‘ensemble des définitions des rapports trigonométriques m’apportera son aide pour présenter l’examen d’entrée en seconde de lycée technique
Je ne serai jamais ouvrier et bien des années ont passées. Je ne suis pas non plus devenu mathématicien de haut niveau comme mon frère. Ce que je suis,-je le dois à la rencontre d’un vrai professeur à la rentrée scolaire de mes quatorze ans.
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La maman des poissons

Ma maman venait de me laisser à « l'école ». Depuis longtemps déjà, j'entendais ce mot « école » sans trop comprendre ce qu'il pouvait représenter pour moi. Mais autour de moi, il avait l'air de prendre un sens aux yeux de ma maman. Elle avait acheté pour moi des vêtements neufs,des chaussures neuves , un sac neuf avec « du change, pour si tu t'oublies ».
Elle me tenait la main plus fort que d'habitude, je la sentais nerveuse, elle toujours si calme, et ses baisers claquaient plus fort sur mes joues fraîches.
Mais quel était cet endroit mystérieux, où je devais être beau, où je courais le risque de m'oublier et en ce cas, j'allais être changé ? Changé en quoi ? C'est vrai, le change était dans le sac neuf. Je ne savais pas ce qu' il y avait dans le sac. Je décidai sur le chemin de « l'école » de bien penser à moi, surtout ne pas m'oublier pour éviter d'être changé en qui sait quoi, je tenais trop à rester « Lorenzo », surtout quand ma maman me laissa à la porte de la classe, de gros baisers mouillés sur mes joues en me murmurant à l'oreille : « Je reviens te chercher », et dit à la maîtresse « Il a son change dans son sac » après être resté un petit moment dans la classe avec moi à jouer à construire une tour. Sachant qu'elle allait revenir, je la laissais partir non sans une inquiétude certaine à cause des hurlements, pleurs, d'autres enfants comme moi dans cette classe. Peut-être s'imaginaient-ils que leur maman n'allait pas revenir ? Moi, j'étais tranquille, je savais qu'elle allait revenir, puisqu'elle me l'avait murmuré à l'oreille...
Puis, il se passa toute une série de changements de lieux, de la classe, en paquet groupé nous allâmes aux toilettes où je refusai obstinément de m'asseoir sur la cuvette, puis un autre espace, « la salle de jeu », où mon attention fut attirée par de grandes briques. J'aurais bien construit un mur pour me cacher derrière en attendant le retour de ma maman ! Puis, passage à « la bibliothèque » où je me saisis d'un doudou en passant, histoire de me rassurer au milieu des pleurs et reniflements de mes camarades...
Retour en classe où la maîtresse nous présenta des peintures de toutes les couleurs, des feutres, des craies … Des couleurs à poser sur des pages blanches !
Je m'empressai de me saisir de ces couleurs pour les poser sur la page blanche, je voulais bien montrer ma présence, j'avais trop peur de m'oublier, qu'on m'oublie, alors je m'appliquai à poser de belles lignes des couleurs les plus vives pour bien signaler ma présence.
Ensuite, la maîtresse nous ouvrit la porte de la classe sur un grand espace ensoleillé, avec des jeux, des balançoires, des toboggans, des petits bancs …
Mon attention fut attirée par un silhouette féline, je lâchai mon doudou pour la suivre, et elle me conduisit derrière un massif fleuri où je découvris un tout petit bassin avec des nénuphars et des éclairs rouges, oranges dans l'eau claire. Je caressai le doux pelage du félin ronronnant quand une idée folle traversa mon esprit. Ces petits poissons sont cachés là, à l'abri des regards, je me demandais, « leur maman ne va pas les trouver ici ».
Alors, je me penchai sur l'eau claire du bassin, et de mes petites doigts je me saisis des petits poissons soudain devenus sages dans mes mains. Gentiment, je les rangeai doucement dans mes poches pour les amener à la maison où leur maman les attendait depuis longtemps en tournant en rond dans l'aquarium posé dans le salon ...
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Apprentissage

Fier comme un paon, un cartable flambant neuf ballotant sur son dos, Ben marchait, en direction de l'école primaire, sa main bien serrée dans celle de sa maman. Sa rentrée en cours préparatoire était une affaire d'importance. Une fois Fred, son petit frère, déposé à la maternelle, l'aîné de la famille se retrouvait seul avec sa mère, enchanté de ce rare privilège.
Malgré sa joie évidente d'être grand et plus intéressant que Fred, une légère appréhension l'envahissait par instant. Allait-il être en mesure de donner satisfaction à ses parents ? Serait-il capable de lire, écrire et compter ? Les adultes de son entourage lui répétaient depuis plusieurs mois :
- Alors, tu es content ? Tu vas aller à la grande école, tu vas savoir lire...
Oui, il était content, mais allait-il savoir lire ? Etait-ce obligatoire ? Est-ce que cela marchait à tous les coups ? Ben aurait aimé en être certain, mais il n'avait pas pensé à poser cette délicate question et, en ce matin de septembre, il craignait que la réponse ne soit pas forcément positive.
À proximité de la grille, il ralentit le pas. Il avait peur de ne pas y arriver, il aurait bien aimé, à ce moment précis, avoir un an de moins et ne pas être confronté aux difficultés qui l'attendaient certainement. Claudine, sa mère, sentit sa réticence, elle s'arrêta, se pencha vers lui et dit :
- Ne t'inquiète pas mon bonhomme, cela va aller, tu verras l'école primaire c'est chouette et puis tu vas savoir lire. Tu te rends compte, c'est toi désormais qui raconteras des histoires à Fred ? Ce sera formidable !
Ces encouragements stimulèrent le petit garçon et c'est tout joyeux qu'il s'installa dix minutes plus tard à son pupitre, attentif aux consignes de l'institutrice.
La classe était agréable, spacieuse et ensoleillée. La maîtresse semblait gentille. Elle distribua aux élèves des cahiers, des protège-cahiers et LE livre de lecture tant attendu. Il comportait de jolies images. On pouvait y voir un garçon et une fille en train de manger, de se laver, de jouer ou de dormir. Fred le feuilleta avec intérêt.
Pendant ce temps, de retour à la maison, sa maman se demandait si la matinée du jeune écolier se déroulait sans anicroches. Elle avait senti l'anxiété de son enfant et elle espérait qu'il serait ravi de cette première incursion dans l'antre du savoir...
À onze heures dix ne tenant plus en place, elle fonça chercher Fred à la maternelle et l'emmena rapidement vers l'école primaire où la sonnerie de la fin des cours retentit à leur arrivée. Un essaim d'enfants surgit soudain en piaillant. Claudine cherchait son gamin du regard, mais elle ne le repéra pas immédiatement. Il marchait derrière le groupe, la tête basse. Lorsqu'il arriva à sa hauteur, elle vit qu'il pleurait à chaudes larmes.
- Qu'as-tu ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ? On t'a fait du mal ? lança-t-elle sans reprendre son souffle.
Ben ne répondit pas. De gros sanglots soulevaient ses frêles épaules. Au bout d'un moment, cependant, il parvint à articuler quelques paroles :
- Je...sais...pas...lire !
Stupéfaite, sa mère, s'accroupit devant le bambin désespéré :
- Mais c'est normal, tu commences seulement, tu ne peux pas apprendre si vite, tenta-t-elle de le consoler.
Ben la regarda, furibond, et malgré les larmes qui coulaient encore, il lui jeta au visage tout son ressentiment :
- Vous êtes tous des menteurs, vous aviez dit que si j'allais à la grande école, je saurais lire et c'est pas vrai ! Je sais pas lire ! C'est nul l'école! Je n'y retourne plus...
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Le temps retrouvé

C'est une expérience singulière que celle de retrouver, au travers du brouillard ténu que laisse derrière lui le passage du temps, la source d'impressions vives qui ont marqué votre enfance. A l'instar du jeune Marcel, bouleversé par la madeleine imbibée de thé ou les pavés inégaux dans les rues de Paris, j'ai été saisi, dans une mesure que je n'aurais su prédire, par ce sentiment de recouvrir soudain des pans entiers de ma mémoire tandis que je revenais pour la première fois depuis toutes ces années sur les lieux de mon enfance. Moi, l'adulte, je faisais au sens littéral ma rentrée, ma rentrée des classes.
Alors que j’avais passé ma jeunesse à déménager sans cesse, éculant tant de villes et de pays à suivre les itinérances de mon père officier de la coloniale, j’étais revenu m’installer dans un quartier qui durant mon enfance m'avait été cher : une quête de repères. Et la boucle semblait bien vouloir se boucler, en ce matin doux qui me voyait enfin, sacoche au poing, refranchir le seuil de cette école élémentaire où j'avais, jadis, user mes fonds de culottes.
Dans la cour, bien peu de choses avaient changé ; je ressentais cependant l'impression que tout y était différent... Les platanes sous lesquels j'avais joué tant de parties de billes ou de chat perché avaient été abattus. Des cages de football y avaient pris place et quelques géoglyphes permettaient à présent aux élèves de jouer à la marelle ou de travailler leur code de la route au croisement de rues et de boulevards imaginaires. Bien sûr, le gros œuvre, les murs aveugles contre lesquels je jouais au ballon, le vaste préau qui nous abritait des intempéries, l'apparence du lieu était intacte, mais son âme avait, quant à elle, indéniablement subi une mutation.
Je déambulais dans la cour, éperdu, serrant quelques mains, échangeant de vains mots. Mais tout entier, je ne me focalisais que sur une seule pensée : pénétrer enfin dans la salle de classe. Car c'était bien en cet autel de la République que j'avais, enfant, tant craint ou honnis, que je trépignais de me rendre maintenant... Comme en un rêve, j'écoutais les consignes pour ce jour singulier, puis ma salle me fut désignée : je fondais en secret l'espoir d'y reconnaître le banc où, un jour, je m’étais assis, élève.
Sur le seuil, devant la porte close, d'abord, je ne reconnus rien. Les lourds vantaux de l'époque avaient été remplacés par de nouvelles portes vitrées affichant de curieux oxymores : « CE1 rose. » Je poussai le vantail et fis mes premiers pas dans la pièce où je ne retrouvai ni les tableaux de conjugaison en pleins et en déliés, ni les cartes de France dont je devais apprendre la géographie des noms, ni l'arrangement en lignes et colonnes des pupitres en bois rugueux ; mais une fois ces constatations faites, une chose, une chose seulement me saisit, fidèle à mes souvenirs les plus secrets : l'odeur du vieux parquet n'avait pas changé.
Je sortis mes affaires sur mon bureau comme un automate, la gorge serrée et les yeux vitreux de larmes que je m'efforçais de retenir. J'avais trouvé ma madeleine qui faisait renaître en moi l'enfant de mes premiers printemps ! Je ne sus comment ce début de journée s'écoula tant je n'étais plus à moi, spectateur de ma joie, jusqu'à ce qu'une voix toute proche me ramène à ma charge nouvelle et me fasse redresser le nez de mon registre des électeurs en l'entendant asséner un péremptoire : « A voté ! »
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Trompeuses apparences

Cette année-là, mon fils entrait en CE2. Je l'avais bien sûr accompagné. Abel était comme son père. Il aimait rouler des mécaniques mais, à l'intérieur, la machine allait brinquebalante. Minable référence s'il en est puisque mon mari et moi venions juste de nous séparer. Notre amour en vacille n'avait pas supporté les chaleurs estivales. La lurette était belle de son drapeau en berne, je dois le reconnaître.
J'étais donc libre comme l'air.
Un air plutôt étouffant en ce début septembre.

Je ne mentirai pas, je ne l'ai pas remarqué le matin même. C'est à la sortie des classes que nos regards se sont croisés pour la première fois. Sans aucune malice. Sans la moindre arrière-pensée. Il n'y avait aucune raison à cela. Je pagayais gentiment vers la trentaine. Il avait doublé ou peu s'en fallait le cap de la cinquantaine. Cela ne retirait rien à son charme.
Mais à l'évidence nous ne jouions pas dans la même division.
Il venait chercher sa fille. Elle l'attendait, cartable à la main. Abel m'apprit qu'elle se prénommait Barbara. C'était une nouvelle. Le détail éveilla en moi quelque intérêt mais sans plus. Mon fils me confia qu'il la trouvait gentille. Je me méfiai. Je sais les sentiments des enfants soumis à de brusques sautes d'humeur.
Combien passés sous les fourches caudines avaient fini au pilori… !
Non, ce qui m'a interpellée, c'est le regard que Barbara et son père ont échangé. J'ai senti qu'en l'apercevant, elle venait de rentrer au port, que le ciel gris s'était soudain éclairci, que sa visible fragilité avait trouvé la béquille sur laquelle s'appuyer. Cela m'a émue. Puis, tout en suivant d'une oreille distraite le compte-rendu des vacances biarrotes de Clara, je les ai regardés s'éloigner, lui et sa fille.
Un frisson m'a parcouru.
J'ai su alors la profondeur du manque de ces dernières années. L'amour qu'un père peut porter à son enfant existait. J'en avais la preuve sous les yeux en regardant à la dérobée ces deux-là s'éloigner. Un détail me manquait. Pas un de ceux irréfutables mais tout de même… J'en ai eu le cœur net dès le lendemain soir à la sortie des classes.
Il ne portait pas d'alliance…
Tous les espoirs pouvaient enfiler leur beau costume. La visible complicité avec sa fille me faisait accroire qu'aucune femme ne partageait leur vie. Une chose m'intriguait néanmoins. Que faisait-il dans la vie qui lui laisse liberté de récupérer sa fille en fin d'après-midi ? Et en début de matinée aussi puisque, je l'avoue, j'ai rôdé devant l'école les jours suivants bien après qu'Abel se soit lancé dans la cour.
Et puis un jour, je l'ai suivi. À distance. Et j'ai su la réponse à mes questions. Il travaillait dans un restaurant. Service du midi et du soir. D'où une certaine liberté pour accompagner Barbara.
Jour après jour, j'ai senti mon cœur fondre. J'ai détesté les week-ends. Jusqu'au jour où j'ai osé. De son côté, il n'aurait jamais fait le premier pas. Je le devinais. Il me l'a confirmé lorsque nos relations sont devenues… comment dire… plus intimes. La situation n'était pas banale. J'en conviens. Abel avait peine à l'accepter.
Notre histoire a pourtant duré plus de quatre ans. Après, nos routes se sont écartées sans douleur et sans cri. Étonnamment, je n'ai jamais oublié cette rentrée des classes-là. Un peu pour ma rencontre avec François. Beaucoup parce qu'après notre séparation Barbara qui était entre-temps devenue ma meilleure amie l'est restée… l'est toujours.
Barbara, l'institutrice de CE2 de mon fils cette année-là.
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Dans la brousse

L’association humanitaire venait de construire une école au Togo. À côté de l’alignement des deux paillotes aux toits de chaume existantes, réservées au primaire, une bâtisse en dur devait désormais accueillir la classe des collégiens. Tout était prêt, on avait installé bancs et tableau, le sorcier féticheur du village avait exécuté les rituels sacrés pour démarabouter les lieux.
Ceux qui prétendent que la vie est dure sur les hauts plateaux connaissent bien leur affaire. Attirer un volontaire français pour apporter le savoir n’était pas chose facile dans cette région reculée, sans électricité ni distraction. D’autant que le gars devait venir à ses frais. Enfin, parait qu’ils en avaient trouvé un. Les enfants eux ne manquaient pas. Ayao avait 10 ans, il était tout content d’aller à l’école étudier. La rentrée des classes aujourd’hui s’annonçait comme mémorable. On allait bien sûr commencer par lever les couleurs le long du mat au centre de la cour et chanter tous en chœur. Puis chacun irait joyeux découvrir les cahiers et stylos fournis par l’association. Tous les enfants de la brousse qui se trouveraient-là seraient attentifs et avides de connaissances, conscients de la chance qui leur était donnée. Ils étaient la génération montante du pays. Ils pourraient tenir la tête haute quand leurs frères partis en Europe seraient de retour.
Les années précédentes, Ayao avait très rapidement lu et il avait épuisé dans la foulée les quelques livres à sa disposition, il était précoce et vif. De nouvelles perspectives d’instruction s’offraient maintenant à lui. C’était l’ainé de la fratrie et ses parents étaient prêts à des sacrifices pour qu’il apprenne, il aurait les fins d’après-midi pour aider à la plantation. Il s’est levé de très bonne heure ce matin et a mis en silence les vêtements que sa mère avait lavés et recousus. Ses frères et sœurs dormaient encore. Il s’est élancé plein d’enthousiasme sur la piste rectiligne qui relie son hameau au village distant. Ses petites jambes devaient escalader de nombreux monticules de terre ocre car les camions avaient défoncé le sol. Heureusement il ne glissait pas avec ses sandales, le temps était pour une fois sec, la fin de la mousson africaine approchant. Tout autour la forêt était luxuriante, la frêle silhouette du petit avançait résolument entre les arbres immenses.
Dans la brousse, les dangers sont multiples et le destin est souvent cruel. Lorsqu’Ayao arriva sur la berge de la rivière Wawa, il ne vît pas tout de suite le serpent mamba caché dans l’herbe. Il était trop distrait, la tête pleine de rêves et le pas insouciant, heureux de bientôt pouvoir dire ses premiers mots d’Anglais, résoudre des problèmes savants de mathématiques. S’il réussissait bien, peut-être irait-il ensuite à la grande ville, à Lomé, il voulait devenir ouvrier mécanicien pour construire et réparer des machines agricoles dont son village avait besoin. Mais à l’instant, une simple morsure du reptile allait être mortelle, aucun secours n’était possible. Ayao évita de justesse la bête qui préféra s’enfuir. Il n’était pas sauf pour autant. Un peu plus tard, tout près de son but, il côtoya un crocodile géant qui guettait dans l’eau, prêt à bondir sur toute proie qui s’approcherait.
Le garçon avançait tel un funambule. Il se croyait protégé par les divinités, rien ne pouvait lui arriver. Métaphore vivante à lui tout seul du pays tout entier, son avenir ne tenait qu’à un fil, entre désastre et prospérité.
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Oscar et Louis

Cette année là, le 1er octobre tombait un mardi, ce qui annonçait une longue semaine de rentrée.
Je fus installé comme d'habitude au fond de la classe, à proximité du vieux poêle à bois, là où se dessèchent les cancres.
Mon nouveau voisin fut le petit Louis, un invétéré farceur. Proximité qui annonçait une année non dénuée de surprises. Louis était un rude gaillard, petit par sa taille, mais parmi les "grands" de la classe ; il redoublait la section de cours fin d'études 2.
- M'dame, s'écria t-il quand la maîtresse eut terminé l'appel, vous avez oublié Oscar.
L'institutrice, consciente que son autorité reposait sur les premières heures de classe, réprima son envie de rire, hésita sur la manière de punir…
Dois-je préciser qu'Oscar est mon surnom ?
Madame Petitcollin opta pour une punition pédagogique :
- Tu es privé de récréation, et tu conjugueras "respecter Oscar" à tous les temps de l'indicatif. Ça peut t'être utile pour ton certificat d'études de fin d'année. Je te fais grâce pour cette fois du conditionnel et du subjonctif.
Quand les élèves eurent quitté la classe pour se rendre dans l'espace réservé à leurs jeux, sous les séculaires marronniers de la place du village, Louis s'empara de son cahier de brouillon et d'un crayon à papier au bout mâchonné. Il bâcla la punition, peu soucieux des "s" présents ou pas aux terminaisons à la deuxième personne du singulier.
Il lui restait un peu de temps. Il se tourna vers moi, exempté de récréations pour raison de… santé !
- Bouge pas, Oscar, je vais te dessiner.
S'emparant d'une craie blanche, il fit un portrait fidèle sur le tableau noir. Il m'attribua la compagnie d'un petit chien décharné et inscrivit d'un côté "Oskar" et de l'autre "Ornicar". C'était très ressemblant ! Louis était plus doué en dessin qu'en conjugaisons.
Un brouhaha se fit entendre dans le couloir. Les élèves troquaient leurs galoches boueuses contre des charentaises confortables. La quarantaine d'écoliers de la classe unique de madame Petitcollin s'esclaffèrent en découvrant le tableau et tous en cœur se mirent à scander :
- Os-car, mais où est donc Or-ni-car ! Os-car…
Sans perdre son sang-froid, madame Petitcollin rétablit le silence, laissa le temps à chacun de regagner son pupitre et, avant de donner l'autorisation de s'asseoir, déclara :
- J'ai prévu deux sorties cette année. La première nous conduira à Bar-le-Duc où vous pourrez admirer les œuvres de Ligier Richier, un grand sculpteur de la Renaissance, et la seconde à Douaumont pour les cérémonies des quarante ans de la bataille de Verdun.
- Louis sera chargé de rédiger les comptes-rendus, et comme il est doué en dessin, je suis sure que ses illustrations seront très réussies. Le transi de Bar-le-Duc, les crânes et ossement empilés à l'ossuaire, ça lui apprendra le respect des squelettes !

Quant à moi, accroché à ma potence entre une vieille armoire bancale et le Godin, je ris sous cape. S'ils savaient que je m'appelais Oskar Schmidt, soldat allemand déserteur de la guerre de 70, puis anonyme clochard sous les ponts à Paris où je suis mort de la grippe espagnole le 11 novembre 1918…
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LE DERNIER MALENTENDU

Incorrigible. Deux mois. J’avais deux mois pour renouveler mon matériel mais, cette année encore, la puissance de la procrastination m’a convaincue et vaincue. En catastrophe, j’achète l’indispensable bloc-notes, le stylo quatre couleurs pour un gain de place et de temps, les crayons HB, 2H, 3B, le taille-crayon de qualité supérieure et la gomme de compétition. Je frétille. Dès lundi, je maudirai le réveil mais ne manquerai pas de me nourrir.
L’agaçante sonnerie retentit. Je me déplie méticuleusement, m’apprête avec grand soin puis rejoint l’arrêt de bus distant d’une trentaine de mètres. Le banc manque toujours cruellement de confort malgré mon courrier adressé au maire l’an passé. Un bus, un deuxième puis un troisième marquent la pause. Je les boude. Le quatrième déverse les premiers élèves. Douze bonjours sur vingt-deux. Bonne moyenne pour un jour de rentrée.
Jules respire le stress. Pourtant l’établissement n’a plus de secret pour lui et, sauf cataclysme, sa bande de camarades lui restera fidèle. Bintou est confiante, Djamel rayonnant, Léa encore endormie, Lucie résignée, Abdel ronchon.
J’inscris chaque prénom en haut d’une page de mon carnet tout neuf et dessine l’esquisse du visage associé. Je fignolerai chaque portrait tout au long de l’année et y associerai les commentaires inspirés. Je suis heureuse de retrouver mes troisièmes. Mais revenons aux questions essentielles de ce jour de rentrée : combien de points d’interrogation vais-je pouvoir crayonner ? Combien de prénoms seront à découvrir ? Ces sixièmes seront-ils un bon cru ?
Une svelte jeune fille aux cheveux ondulée et aux grands yeux noirs sort en dernier. Point d’interrogation n°8. Elle m’adresse un sourire et ajoute :
— Bonjour Mamie
J’ai failli m’étouffer.
— Je ne suis pas Mamie, je m’appelle Louise.
— Bonjour Mamie Louise.
Petite insolente ! Elle échange quelques mots avec mon précieux Jules, accepte l’enveloppe qu’il tire de son sac à dos et viens me la tendre. Je la remercie, la glisse sous mon fessier et poursuit mon ouvrage. Ce n’est que vingt minutes après le début des cours, retardataires obligent, que je décachette l’immense pli gardé au chaud et me concentre d’abord sur la lettre :

Mamie Louise,
Il vous faut devenir raisonnable. Vous ne pouvez pas continuer à nous attendre sur ce banc par tous les temps. L’année passée, vous avez attrapée la bronchite trois fois de suite. C’est trop. Nous vous proposons le trombinoscope joint. Comme vous le voyez, il y a des cases sans photos. C’est pour les élèves de sixième et ceux des autres classes qui n’ont pas pu ramener leur photo avant la fin juin. On viendra les coller au fur et à mesure. Et puis comme ça, vous pourrez nous présenter vos copains et copines de la maison de retraite. C’est une initiative de ma sœur. Des fois, elle me saoule mais là vous avouerez que son idée est brillante. Elle entre en sixième mais je lui ai souvent parlez de vous. Vous nous rappelez trop notre Mamie Jeanne.
Jules

J’ai rejoint ma chambre, déplié le trombinoscope avant d’appeler le proviseur.
J’ai harcelé son secrétariat jusqu’à ce qu’il daigne m’écouter. Je l’ai sommé d’organiser, au plus vite, un cours sur la liberté de la personne âgée. Exténuée par un argumentaire poussé, je me suis allongée sur mon lit bon marché malgré les tarifs prohibitifs appliqués. Au moment de fermer mes paupières, je ne le savais pas encore, mais je venais de vivre ma dernière rentrée scolaire l’année de mes quatre-vingt-sept ans.
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CP express

L’année de mes six ans j’entrai au CP. Nous arrivions d’un village voisin et, dans le tumulte de notre déménagement, maman avait eu juste le temps de m’inscrire à l’école, sans avoir pu rencontrer mon institutrice. Le matin de la rentrée, j’étais un peu intimidée et je n’ouvris pas la bouche, sauf pour répondre aux questions de la maîtresse. Quand elle nous distribua les livres qui serviraient à l’apprentissage de la lecture, je reconnus sur la couverture, Frisapla la gentille sorcière, déjà rencontrée dans le manuel que mon frère, mon aîné d’un an, avait utilisé l’année précedente. Chaque soir, il m’avait transmis en « jouant à l’école », ce qu’on lui avait enseigné pendant la journée dans sa classe où je n’avais pu être admise car je n’avais pas l’âge requis. Les personnages m’étaient devenus familiers, Paul et Ninon, le chat Teigne, et Gus, la chauve-souris. Quant à Frisapla la sorcière, je l’adorais. Mais je me retins de tout commentaire lorsque Mademoiselle Luce, la maîtresse, nous la présenta, car j’avais promis à maman d’être sage et de ne pas me faire remarquer par mes réflexions et bavardages intempestifs. La journée s’était déroulée sans incident. J’avais découvert de nouveaux visages, de nouveaux usages et déjà trois filles de mon âge m’avaient demandé si je voulais bien être leur copine. Un peu avant l’heure de la sortie, Mademoiselle Luce nous annonça que nous allions récapituler ce que nous avions appris dans la journée. « Qui veut commencer ? » Je levai le doigt. Elle me désigna et je me mis debout pour déchiffrer le tableau des voyelles et des premiers mots acquis dont la musique douce et un peu monotone à mon goût avait bercé nos oreilles toute la journée. Mais au lieu de regarder et de lire le panneau écrit et illustré par la maîtresse, je lui tournai le dos et fis face à la classe. Et sur un air que mon frère m’avait appris, un air qu’il affectionnait particulièrement et qui avait servi de support à tous les apprentissages qu’il m’avait transmis, je me mis à chanter d’une voix mal assurée qui prit peu à peu de la fermeté: «a.a.a.a.a.a.a. a-vi-on , e.e.e.e.e.e .me-lon, é.é.é.é.é.é.é. é-clair, i.i.i.i.i.i.i.i-ma-ge, o.o.o.o.o.o.o. vé-lo, u.u.u.u.u.u.u. tor-tu-e... ». Je m’arrêtai là, car le contenu du panneau s’achevait ainsi. J’aurais pu continuer l’exécution de la mélodie si les acquisitions du jour avaient été plus abondantes. Mes camarades, silencieuses, me regardaient bouche-bée, exprimant ainsi, pensai-je alors, leur admiration.
(Je ne suis pas certaine que le nombre de voyelles que je transcris ici « colle » à la mélodie que mon frère m’avait apprise. Mais il suffira que j’en cite les premières notes : ré, ré, ré , sol, sol, la, la, ré, si, sol,sol, si, sol, mi, do, la… pour que chacun la reconnaisse.)
La maîtresse, à ma grande surprise, était devenue furieuse en entendant cet air. Elle m’attrapa par le bras et tandis qu’elle demandait aux autres élèves de sortir, elle me mit au coin. Ma mère, venue m’attendre dans la cour fut invitée, à entrer dans la classe et elle me retrouva en larmes entre le balai et la bibliothèque.
Ce soir-là, pour me consoler, papa me chanta les vraies paroles de La Marseillaise.
Le lendemain, je quittai le CP, Frisapla, Teigne et Gus, et je fis la connaissance de héros moins fantaisistes qui allaient défiler toute l’année entre les pages de mon livre de lecture suivie du CE1. Et je commençai à apprendre mes tables de multiplication sur une musique plus appropriée.
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Rébellion

Madame Dumont faisait l'appel, ignorant le brouhaha qui montait de la classe : « ...Zimienski et enfin Zkub...Zbukw...Zbukwoski. » C'en était trop ! « Zbu-kow-ski, madame,Zbu-kow-ski ! Ce n'est pas compliqué ! Il suffit de prononcer toutes les lettres dans l'ordre ! » Madame Dumont rougit : « Avouez que vous n'avez pas un nom ordinaire et qu'il est permis de se tromper ! »- « Pas un nom ordinaire ! Sachez que Zbukowski est un nom polonais des plus ordinaires et vous le triturez dans tous les sens ! » Madame Dumont s'était figée : « Mon petit ami, vous allez trop loin. Vous vous distinguez dès le premier jour de classe. Donnez-moi votre carnet...vous serez consigné et vous aurez largement le temps de traiter le sujet suivant : « Le contrôle de soi peut éviter bien des embûches. »
Depuis l'école primaire, il en avait supporté des avanies à cause de son nom ! « Je vais te zbigner les yeux, Zubkowski, serre-kiki », des plaisanteries toutes plus drôles les unes que les autres ; mais il tenait bon. Son nom sentait l'exotisme, le charme slave, Chopin, le romantisme. Il faut dire qu'il savait emballer les filles, elles défaillaient et lui tombaient dans les bras...enfin...il aurait voulu qu'il y en ait un peu plus que dans la réalité. A la sortie, il héla Zimienski : « Zim, es-tu prêt à signer une pétition avec moi ? » Celui-ci soupira : « Vraiment, tu exagères mais je veux bien signer ta pétition si tu ne te prends pas trop au sérieux. »
Le lendemain, un attroupement s'était formé devant le tableau où l'on placardait les annonces. Un papier titrait en grosses lettres : « Avis à ceux et celles qui ne portent pas un nom banal. Citoyens, citoyennes, rejoignez le parti des humiliés quotidiens, de ceux qui -animés d'une juste colère-appellent à la reconnaissancede leur nom proprement orthographié et parfaitement prononcé, de ceux qui sont lassés de supporter les quolibets, plaisanteries douteuses, regards en coin, bafouillages, ostracisme d'imbéciles, ignorance de pseudo-intellectuels, de ceux qui, refoulés en bout de liste, ne peuvent espérer voir leur nom en pole position. Rejoignez le P.D.N.B. (Parti des Noms Bafoués). Des cartes sont en vente au Foyer. »
Signé : les Z rebelles, Zimienski et Zbukowski
La zizanie zigzaguait dans les z'airs, portée par les zélateurs et, surtout, par des zélatrices zézayant et zozotant pour la plus grande zoie de zigotos zinzins. Les nouveaux z'adeptes prenaient plaisir à truffer de z le plus petit discours. On entendit même Zbukowski délivrer une déclaration enflammée à une jolie brune qui n'avait d'yeux que pour lui :
Zolie demoizelle
Si z'avais des z'ailes
Ze me zetterais
De ces six z'étazes
Et z'embrazerais
Votre cœur volaze
Pour que vous z'oziez
Dire que vous m'aimez.
Il fut de mode de mettre des z partout et l'on en trouva même dans de très sérieuses dissertations.
Zbukowski levait haut l'étendard de la révolte et jouait les trublions ; ses camarades l'appelaient Zézé et avaient pris l'habitude d'imiter le zonzon d'une mouche quand les professeurs arrivaient à son nom dans la liste d'appel...si bien que ceux-ci ne le prononçaient plus. Puis la foule versatile porta son intérêt ailleurs, l'effervescence retomba et finit par s'éteindre. Zbukowski se fondit de nouveau dans la marée humaine, goutte parmi les gouttes, que rien ne distinguait.
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Vieilles branches, tendres bourgeons

Je traînais mon ennui sur une brocante quand ce type aux cheveux blancs fondit sur moi.
— Hé ! je n’y crois pas ! la classe unique de monsieur Vuard à Frêne-la-Futaie, les années soixante, non mais, je ne rêve pas !
Allons bon, qui était-ce ? La classe unique, bien sûr que je m’en souvenais… celle de toute une scolarité primaire dans cette architecture rurale du XIXe siècle, la Mairie-École, avec ses inscriptions au fronton : Filles, à gauche ; Mairie, Liberté Égalité Fraternité, au milieu ; Garçons, à droite. C’était comme ça, en ce temps là. Il y a longtemps…
Et lui donc, c’était… ? Si notre fréquentation avait duré quelques années, j’aurais dû m’en souvenir.

Lui ne m’avait pas oublié et prenait sa femme à témoin.
— Ce que c’est que le hasard, on s’en va, on oublie et cinquante ans plus tard, regarde ! Ah ce bond en arrière ! Incroyable ! Comme hier !
Madame avait figé un sourire sur son visage, attendant d’en savoir plus à mon sujet. Quant à lui, il tendit la main et m’effleura du bout des doigts, presque avec déférence, pour une timide reprise de contact. Et je me suis souvenu.

Ça n’avait pas bien commencé entre nous, dès le jour de la rentrée. Il s’était pris les pieds dans un des miens, qui soi-disant dépassait, et s’était étalé dans l’allée sous les rires des autres. En représailles, juste avant la récréation, j’étais balafré d’un méchant coup de compas. Il avait l’air si teigneux que personne ne serait risqué à le dénoncer. Il aurait nié, de toutes façons.
Notre cohabitation a duré six ans, elle n’a pas toujours été des plus faciles pourtant nous n’avons jamais changé nos places.
Ses yeux émus se posèrent sur la marque vieillie de ma cicatrice.
— Ah, tous ces souvenirs qui remontent !
Et il était là à bavasser, devant ce stand dont le vendeur écoutait en se demandant si oui ou non il allait lui prendre quelque chose.
Comme il ne se décidait pas à me lâcher, c’est sa femme qui le bouscula avec les babioles qu’elle avait en main.
— Oui, oui, on prend tout. Combien ?
Il ne marchanda même pas. Il lui avait pris la lubie de m’emmener chez lui à l’instant même, « en souvenir du bon vieux temps ».
— Mais on a encore d’autres rues à faire ! protesta Madame.
Il fut convenu qu’il passerait me prendre après avoir fini le tour de la brocante. J’attendis.

Je n’étais pas chez lui depuis un quart d’heure que deux mini tornades déboulèrent avec leurs parents. Ses petites-filles, des jumelles, qui allaient faire leur rentrée en CP.
— C’est quoi, ça ?
— Tu l’as trouvé où ?
— C’est pour nous ?
Elles me grimpèrent dessus sans façon. Madame déballa deux petits encriers en porcelaine qu’elle avait achetés et les inséra dans leur logement sur mon pupitre. Quatre petites mains frappèrent la cadence sur mon abattant.
Depuis des années j’étais au rebus, livré à l’oubli, aux vers à bois et à la déchéance, j’étais même convaincu de finir en bois de chauffage… avant de me retrouver sur cette brocante et de me voir offrir une remise en service inespérée.

Au cours de ma longue carrière chez les garçons, je peux dire que j’en ai usé des fonds de culotte : en lainage, en flanelle, en serge épaisse, et même une culotte de peau, une année, je m’en souviens !
Mais jamais, au grand jamais, je n’ai éprouvé sur mon banc la douceur des petites culottes de coton, le troublant chatouillis des picots de dentelle élastique et le rebondi moelleux des derrières de petites filles.
Mon vieux cœur de bois dur vivait sa plus tendre rentrée des classes.
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Éternel retour

- Encore !
- C’est la troisième fois !
- Il se renouvelle pas, Tintin !

La rue jouxtant l’école primaire Alfred Jarry de Tayon-les-mines, en ce jour de rentrée, bruissait des exclamations indignées des élèves du CM2/A. Les conversations tournaient autour du sujet de leur première rédaction de l’année scolaire, identique à celui des années précédentes. La chance des non-redoublants s’accompagnait de la malchance de devoir subir le même instit, qui suivait sa classe depuis le CE2 comme une cane suit son troupeau de canetons ; et surtout de devoir plancher sur le sujet honni.

Le lendemain, dans la cour de récréation, se tint un conciliabule.
- On peut pas accepter ça !
- Faut faire quelque chose !
- J’ai un plan, proposa Nidut qui rejoignit le groupe après sa première demi heure de colle.
On murmura, on conspira. Seul Lebon, le chouchou, refusa de jouer le jeu.


Mr Castin, professeur des écoles dans cet établissement du 5-9, aussi fier de son récent passage en CM2 qu’il l’avait été autrefois du précédent, se saisit de la première copie. Le hasard voulut que ce fût celle de Lebon ; le chouchou.

Une relation de son séjour en Espagne, avec mention du flamenco et de la corrida, pas très originale dans le style, mais bien exposée, avec un taux raisonnable de fautes d’orthographe.

- 15… 13… Allez 14,5 ; passons sur « toro » qui ne s’écrit pas ainsi.

La deuxième feuille, œuvre de Chombart, commençait ainsi :
« Ses vacance furent pour mois l’ocasion de méditez sur les injustisse du monde… ». S’ensuivait un exposé philosophique verbeux où nulle part ne figurait le nom ou la description de l’endroit. L’orthographe et la syntaxe, assez correctes, démontraient que le discours avait été copié dans un magazine ou un site web. Il obtint un 3, suivi d’un HS.

Le devoir suivant, signé Belaïn, relatait un séjour paradisiaque dans un palais d’Orient, chez son oncle. Rien n’y manquait ; ni les chameaux, ni les narguilés, ni les danseuses du ventre, ni les fautes. Cependant le prof ému accorda un 12 indulgent. « Ce pauvre Belaïn a seulement passé 15 jours à Berk-Plage, je le sais par la boulangère, je ne vais pas lui gâcher sa rentrée. »

Morin disait avoir visité la Suède, qu’il présentait de belle façon, avec des palmiers, des déserts de sable. « Pour le français : bon ; pour la géographie… allez, 11.

C’est seulement après avoir lu la copie de Renan qu’il se rendit compte que quelque chose clochait. Renan prétendait avoir passé ses congés d’été enfermé dans les toilettes, en punition d’avoir dit un gros mot.

Boldi avait campé sur une décharge, Ramon fait 15 fois le tour de la terre, Muré élu domicile dans un hôtel de Saturne. Ça sentait la blague.

« On se moque de moi ! Voyons la suite. »

Nidut y racontait ses vacances, dans une île grecque.de manière très farfelue. Il y chassait le phoque avec des Eskimos, faisait du ski sur la plage, et ne mangeait que du cassoulet.

La punition collective allait s’abattre quand l’enseignant parvint à l’épisode où l’élève, passant près d’un bar, y voyait un couple de Français tendrement enlacés. La description de l’homme, grand, mince, nez long, moustache brune, calvitie précoce, ne laissait pas de doute ; quand à la femme, c’était le portrait craché de la directrice.

Petit salaud ! Il était donc à Ios. Il nous a vus.

Le devoir ne fut pas noté.

La rentrée suivante, Mr Castin soumit à sa classe de 6e le sujet :

« En quoi la notion du déterminisme chez Kant diffère-t-elle de celle de Nietzche ? »

C’était bien son tour de faire une blague.
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Écaler la coquille

J'avais atrocement pas envie.
J'allais à pieds et me hâtais avec lenteur, pratiquant l'oxymore à mon corps acquiesçant.
Je me souviens m'être arrêtée pour cueillir un escargot sur le bitume. Le gastéropode et moi appartenions à la famille des dos-bombés ; sa coquille, mon cartable : nos maisons, nos carapaces. Je planquais la survie dans cette besace : de quoi se nourrir, se soigner, se défendre. Mon cartable, mon bunker. L'escargot approuvait, complice.
À mi-chemin, je ne me hâtais plus mais conservais lenteur sous mes semelles et escargot dans ma paume. Je ne voulais pas arriver, préférais l'errance. Aussi, lorsque la voiture noire s'arrêta à ma hauteur et que la vitre s'abaissa, j'éprouvai du soulagement. Le petit caillou dans l'engrenage de la rentrée scolaire se trouvait à l'intérieur de l'habitacle, cela me donna à sourire.
« T'as l'air heureuse, poussinette... c'est d'être en retard pour l'école qui te fait plaisir ? » demanda l'homme au volant. La voix de l'inconnu alluma quelque chose dans mon ventre et en rougissant je répondis que je me hâtais avec lenteur, comme un oxymore. Il rit « Monte ! Je t'emmène, poussinette. »
Quelle crétine s'assoirait dans le véhicule du Méchant Inconnu ? Moi, par peur que cet inattendu, ce miracle empêcheur de rentrer en rond ne disparût. Mon escargot en main, je m'installai dans la voiture fragrance cuir et tabac. « Vous m'emmenez où ? »

Nous roulions vite. Nous avions dépassé l'école depuis deux heures. « Et si je nous propulsais jusqu'à la mer, poussinette ? Tu verrais des bateaux. » Il avait murmuré ça avant d'entrer en ville, j'avais cru qu'il plaisantait mais depuis, nous filions. J'observais la main empoignant le levier de vitesse. J'avais envie de me dissoudre entre ces doigts où brillait sur une bague le bleu nuit d'une pierre.
Nous nous assîmes sur la plage, seuls et les bateaux nous ignorèrent. Nous partageâmes une glace menthe chocolat puis deux cigarettes. Leçon de choses gourmandes, par un homme en costume noir qui me souriait. Posé sur mon cartable, l'escargot bavait.
Quand l'homme se leva « On va bouger, poussinette. Ils doivent te chercher, là-bas », l'idée de retrouver ma vie sans sel et pleine d'école me glaça. Je bredouillai « Je suis bien, ici... » Il anticipa ma peine, me souleva et me fit tournoyer comme une fleur ivre. Je ris, enserrai cette taille de danseur avec mes jambes, jetai mon visage dans son cou. Parfum merveille. « Ça sent comme ça, un père ? » m'interrogeai-je. Je l'ignorais, comme je ne sus réprimer mes larmes, ces pleurs de tout ce qui clochait dans ma vie de gamine à coquille. Je me confessai dans le cou de cet homme qui laissa mes syllabes au goût menthe chocolat tabac mouiller sa peau. Debout face à la mer, il me tint serrée contre lui, sa main-chaleur sur mon dos. « Je suis là, poussinette. »

Lorsqu'il me déposa près de chez moi à la nuit, je lui abandonnai l'escargot « Il sera heureux avec vous... Merci, pour la mer. » Il me fit un clin d'œil « Tu auras un super souvenir de rentrée, comme ça, poussinette. » Dans un élan j'embrassai sa main et m'enfuis.

Je fis croire à une journée d'école buissonnière en solitaire. Lui, je le tus, le gardai en moi.
Je ne le revis jamais. Mon premier coup de foudre avait été pour lui, être superbe et de classe folle dans une voiture de luxe, le tout incroyable dans mon environnement de laideur banale.
Il me manqua, mais, paradoxalement, ce manque de lui combla chaque jour ma vie déserte.
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“Il écrit si bien qu'il me donne envie de rendre ma plume à la première oie qui passe.”
Fred Allen
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 09:58 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°147

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