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Les textes du jeu 146

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Dim 6 Aoû - 18:30 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu 146 Répondre en citant

Où est ton oeil?

Il aura fallu une maquilleuse un peu observatrice à la première de la pièce de théâtre du collège, pour remarquer que ma paupière gauche était marquée d'une cicatrice.

C'est vrai qu'elle n'est pas très visible. La myopie n'aidant pas, j'ai du me pencher un peu sur mon siège, en face du miroir cerné de lumières, pour la repérer.
Nous avions retiré les petites roues latérales depuis peu et je pouvais rouler seul dans le cul de sac qui nous servait de quartier, pourvu que je ne dépasse pas la maison de tante Monique. Une de mes sorties ne s’est cependant pas passée comme prévu. Évidemment, on ne compte pas ses chutes, à vélo, quand on commence. Mais celle-là m’avait laissé sans la moindre envie de me relever. Le sang coulant sur mon visage y était peut-être pour quelque chose. Hurler restait dans mes cordes, et coup de bol, mon papa avait justement pris son vélo de course pour aller chercher une baguette. A ses « Va voir maman ! » je hurlais des « Viens » et des « non » qui n’en finissaient pas. Puis, il a vu le sang sur mon visage. Je l’ai trouvé un peu pâle, quand il est arrivé près de moi. Je ne savais pas encore que la vue du sang lui donnait suffisamment envie de s’évanouir que pour avoir été dispensé d’accouchement par son épouse. Il était pourtant relativement calme quand il m’a posé une question que je n’oublierai jamais : « Où est ton œil ? ». J'avais apparemment percuté une branche de bouleau tombée sur le bord de la route. Comme nous n’avons rien trouvé, il m’a attrapé et fourré dans son autre Peugeot, la motorisée à quatre roues.
_On va où?
_On va à l’hôpital, Victor, où veux-tu qu’on aille?
_J’ai perdu mon œil ! (Là encore, mon œil n’en finissait pas)
_Tu as toujours ton œil. Si on ne l’a pas trouvé, c’est qu’il est encore là.
_Pourquoi tu as dit que…
_Parce que je ne voyais rien à cause du sang, tiens mieux ton mouchoir, tu en mets partout !
Papa se voulait rassurant, mais il est quand même passé une fois prudemment au rouge. Les feux rouges n’étaient pas très malins à l’époque.
Une paupière, ça se nécrose rapidement, il a donc fallu recoudre immédiatement et sans autre anesthésie qu’un peu d’éther. Il parait que j’ai été très courageux mais pour être franc, je ne me souviens de rien. J’imagine qu’on apprend tôt à occulter. J’ai gratté un peu la banquette arrière, au retour, sans grand résultat.

_C'est une histoire de vélo...
_Tu aurais du prendre un rôle de pirate, comme nos collègues profs de math... Nico a même un bandeau...
_J'ai haussé les épaules sans répondre. On est toujours un peu nerveux un soir de première.


ET LE MIROIR SE BRISA…


Les spectateurs s’impatientent. Derrière le rideau rouge, j’appréhende l’instant fatidique. Ma main saisit le velours élimé. Un craquement détourne mon attention. Sous mon pied, le miroir d’Anna gît, brisé. J’en ramasse un morceau. Le reflet me renvoie un visage malformé depuis la naissance, amputé d’une partie de l’appendice nasal, de la bouche et de la joue droite, et deux prunelles apeurées.

J’avais cinq ans quand un charlatan proposa de m’opérer. Il n’améliora pas mon état, par contre il mit ma famille sur la paille. Pour rembourser ses dettes, mon père désespéré décida finalement de me vendre à Paulo, un forain content d’acquérir, à bon prix, un phénomène de mon acabit.

Instinctivement, j’applique le masque peint de couleurs vives, au long nez crochu qui dissimule une partie de ma tête, mais ne peut gommer les cauchemars qui me hantent.

Des sifflets montent du parterre. Dans mon dos, Paulo fulmine. L’action ne doit pas se relâcher. Anna, ma partenaire, me saisit le coude, m’entraîne de force hors des coulisses.

Notre pièce est une comédie burlesque. La mise en scène, le jeu des acteurs, les costumes, le décor, tout est minable, mais les monstres attisant la curiosité malsaine des gens, le spectacle casse la baraque.

Anna est une femme-singe corpulente, musculeuse. Velue. Elle envoie, maintenant, des baisers à d’élégants messieurs qui lui retournent une bordée d’insultes. Elle ne se démonte pas, hausse les épaules, roule ses larges hanches, tangue jusqu’à Jules et Jim, les frères siamois, et s’assied sur l’une des paires de genoux. Éconduits à l’acte précédent, les amants boudent la guenon. Elle décide alors d’esquisser des pas de danse devant l’homme-éléphant qui incarne son cocu de mari. Leur jeu capte l’attention du public. Les rires fusent.

Pendant ce temps, le souvenir de mon reflet me tourmente, vire à l’obsession. Impossible de me concentrer sur mon rôle, le passé occupe toutes mes pensées.

Lorsqu’Anna me frôle, m’enveloppe de ses longs bras, je sursaute. Le présent me rattrape brutalement. Mes tripes font des nœuds. Je fixe les planches qui se dérobent sous mes pieds. J’ai conservé l’éclat de verre au creux de ma paume, je l’enserre si fort qu’il incise ma peau. J’interprète le béguin pour lequel elle quittera l’époux jaloux et les galants vexés. Le cabotinage de ma partenaire m’offre un ultime sursis. Impossible d’attendre plus. Ma main ensanglantée lâche le débris tranchant, se promène sur le masque bariolé, hésite à l’ôter. Je suspends mon geste et trouve, enfin, le courage de balayer des yeux la cohue. Une jeune femme me regarde étrangement. Elle mordille ses lèvres pâles, ses doigts joints sous son adorable menton, comme en prière. Un instant, j’oublie ma laideur et mes angoisses. J’arrache le déguisement. Devant les chairs manquantes, boursoufflées ou suturées, des dames hurlent de terreur, d’autres tournent de l’œil. Des mioches sanglotent dans la jupe de leur mère. L’inconnue, elle, n’affiche ni dégoût, ni peur. La contempler me procure un doux bonheur. Je crois reconnaître, là, la naissance d’un noble sentiment. J’oublie mon texte. Mais, un homme frôle l’oreille de la Belle, y glisse quelques mots. Les lèvres de la demoiselle se pincent, sa bouche se tord, son nez se retrousse, ses yeux se plissent, son front se ride. Elle grimace et s’esclaffe sans retenue.

Mon regard blessé plonge en direction du sol et rencontre le morceau de miroir qui me recrache au visage, l’humiliante réalité.


EMBARDÉE
On ne peut pas la rater, cette cicatrice ! a dit le miroir.
Oui, pas discrète pour un sou.
Qui t’a fait ça ?
-Je pourrais te dire ce que j’ai raconté aux filles pendant des années : « Un coup de couteau, celui qui me l’a donné dort maintenant trois pieds sous terre. » Ça fait viril.
Ça prendrait pas avec moi.
Je sais.
J’avais 18 ans : je venais d’obtenir le permis de conduire et je tentais de persuader mes parents de me prêter leur voiture aussi souvent que possible afin que je progresse. Vous comprenez : quand on réussit le permis on ne sait pas vraiment conduire.
Ma mère avait un peu trop bien compris :
On ne sait pas conduire ! Ça alors ! Et pourquoi te l’a-t-on donné, ce fichu permis ?
Pour que je m’aguerrisse en conduisant 15000 kilomètres.
Elle a appelé mon père à la rescousse : Eugène ! Ton fils veut te prendre ton automobile pour aller chez les Chinois.

Un jour, Greg et moi avions rendez-vous avec deux beautés rurales qui craignaient de se dessécher dans un spleen qui les ferait passer à côté de la vie. Alors, elles s’étaient jetées dans nos bras avant qu’il ne fût trop tard.
Greg était mon ami, il avait 18 ans lui aussi mais pas le permis de conduire. Je ne sais quelle idée lui est passée par la tête, sans doute le désir d’éblouir des gamines de 16 ans qui n’en demandaient pas tant, il m’a dit :
Tu me laisses le volant ?
J’ai accepté mais je suis monté près de lui, à l’avant.
Il a tourné la clé de contact, fait ronfler exagérément le moteur et...
Accrochez-vous ! Je vais vous faire un démarrage à la Fangio !
... et j’aurais préféré que le champion argentin n’eût pas pour spécialité l’escalade des tas de matériaux des chantiers qui se trouvaient sur le bord des routes. L’expérience n’a duré que quelques secondes mais que de dégâts ! La carrosserie avait perdu l’éclat du neuf, mon avant-bras droit aussi que j’avais posé nonchalamment sur la glissière qui permettait l’ouverture et la fermeture de la vitre. La chair avait été emportée du poignet jusqu’au coude sur une largeur d’un centimètre et presqu’autant de profondeur.
Le ciel, d’une luminosité parfaite, s’est obscurci et je me suis évanoui.
Un médecin qui habitait à 100 mètres de là a fait le nécessaire. Il nous restait à imaginer une fable qui, sans mettre mon ami en cause, fût assez plausible pour expliquer à mes parents ma présence sur le siège de droite et les bosses. Tout a bien marché. Ma mère, du moment que son petit était là bien vivant...
Pas une seule fois Greg ne m’a rendu visite.
Peu de temps après cet incident, mes parents et moi avons quitté la région. Au fil du temps, la cicatrice, s’est en partie estompée, mais elle demeurait bien visible, encore.
Le désir de revoir les horizons de mon enfance a fait son chemin en moi et, aujourd’hui, après bien des années, j’ai pris la route. En arrivant, je me suis rendu chez le Docteur Aravis qui avait si bien soigné ma blessure : « C’est plus joli que je ne l’espérais la première fois que tu es venu me présenter ce bras » a-t-il dit. Et il a ajouté « Sais-tu que ton compère Greg, lui, n’a pas bougé. Il participe à tous les rallyes qui sont organisés et il est imbattable. Tiens ! Le journal du jour ! Prends donc la peine de lire cet article. J’ai lu : « La supériorité de Grégory Charlieu s’est manifestée une fois encore dans le difficile Rallye des Lacs et cela en dépit de trois sorties de route. L’une d’entre elles aurait pu le pousser à l’abandon car son véhicule a fini sa course en équilibre sur un tas de matériaux de construction. »


Cul béni

- Dis chéri, tu les aimes mes fesses ?
Mathilde n’a pas la voix mutine de Brigitte Bardot dans Le Mépris, plutôt la voix rauque que le tabagisme lui a forgée au fil des années.
- Ben oui quoi, t’as un beau cul.
- Réponds-moi franchement. Je les vois dans le miroir, elles me dégoutent.
Il maugrée après un soupir excédé :
- Oh tu vas pas recommencer.
- J’en peux plus de ce tatouage de merde. Comprends-moi pour une fois, j’en chialerais presque.
Effectivement, elle a la gorge qui se noue.
- Ecoute, le barbouillage sur ton pétard, si t’en voulais pas, fallait y penser avant. Moi j’suis pas difficile, je fais avec.
Elle évite de répondre, à quoi bon ? Ce type est un crétin, incapable de la moindre empathie.

Elle se souvient, elle avait 16 ans, elle était libre, effrontée, une pétroleuse à qui tout est permis. Un pari d’un soir alcoolisé lui a fait franchir le pas dans un grand éclat de rire. Elle allait se faire tatouer les fesses et les anches. Elle voulait montrer sa rébellion, toute sa vie la montrer. C’était un temps où se faire tatouer de la sorte était une vraie transgression pour une femme.
Le tatoueur officiait à son domicile, dans un immeuble crasseux du centre-ville. Elle avait déjà la croupe ferme et rebondie et la pudeur n’était pas son point fort, bref, elle aurait vécu un bel instant de félicitée à se montrer nue et provocante, si elle n’avait pas eu malgré tout une appréhension face à l’inconnu. Lui avait l’habitude de travailler avec des tolards, anciens ou en devenir, des durs à cuire qui se faisaient tracer des pointillés autour du cou ou des signes d’appartenance à un clan sur les avant-bras. Elle en eut d’autant plus l’impression de s’encanailler, naïve telle une brebis au milieu des loups.
Il lui a dessiné un motif bleu représentant des vagues aussi bien que des tentacules vivants de monstres marins. De l’outremer mêlé à du bleu cobalt. Bien sûr ce ne fut pas une partie de plaisir, la douleur profonde et vive lui provoqua une succession de petits tressaillements, pendant que lui devait s’en mettre plein les mirettes. Et pas de crème pour cicatriser, le premier jour elle ne pouvait même pas s’assoir, elle a évité l’infection de justesse.
Ses parents n’en ont évidemment rien su.

Elle a eu dans sa vie depuis, toutes les occasions de montrer ses fesses et ses amants ont été tour à tour peu regardants, curieux ou admiratifs devant la création picturale. Mais elle a bien changé désormais. Le motif lui est devenu grotesque, elle ne peut plus le supporter. Un naufrage. Son cul s’est affaissé, ses anches grassouillettes font des marques molles. Elle croit ressembler à une peinture d’Otto Dix. Les vagues se sont effondrées, quand elle est en culotte ou en maillot de bain, elles débordent de tous côtés, elles dégoulinent. La cellulite ronge, ce n’est plus de la peau d’orange, plutôt de la graisse fondue. Elle a l’impression d’être vieille et sale. C’est foutu, irrémédiable.

Avec l’âge elle a pris de la religiosité. Quand, à l’heure ultime, elle se présentera devant Dieu, les autres filles auront le corps propre et beau. Elle, elle aura ses péchés peints sur sa chair gluante. Elle a honte…

Mathilde a une révélation pour racheter son âme. Prise d’un élan mystique, elle retourne chez le tatoueur. Après quelques jours et quelques souffrances rédemptrices, elle arbore dans son dos une vaste scène biblique, Noé au milieu des flots, qui à sa base assimile et noie les anciennes bribes colorées. Elle retrouve enfin toute sa sérénité.

Les chiens

— Tu es prête ? cria Laurent depuis le dressing
— Pas tout à fait ! répondit-elle d’une voix forte
Et même, loin de là, ajouta- t-elle in petto. Elle était encore nue dans la salle de bain. Mais une fois qu’elle aurait fini de s’enduire d’une crème de corps hors de prix qui la sublimait et qu’elle aurait relevé ses cheveux, elle n’aurait plus qu’à enfiler sa robe longue et ses escarpins.
— Dépêche-toi ! Nous sommes déjà en retard ! Et mets ta robe bleu décolletée : je veux que Norman en bave de dépit à la soirée, de voir la femme que j’ai en comparaison avec la sienne.
Très classe, comme toujours, pensa-t-elle. Son mari était beau et riche, mais handicapé des sentiments. Elle ne s’y était toujours pas habituée, après presque cinq ans de mariage. Quant à elle, il y avait longtemps qu’elle avait compris qu’elle s’était trompée et que son mariage était un échec. Tout ça, à cause des chiens.
Elle caressa son mollet gauche : la cicatrice était toujours là, bien que blanchie et atténuée par le temps. La trace des crocs du chien qui l’avait mordue quand elle avait huit ans. Le chien des voisins de ses grands-parents, qu’elle connaissait depuis toujours et qui, un matin, pour une raison inconnue, lui avait mordu cruellement le mollet. Depuis, elle en gardait cette cicatrice et une peur viscérale des chiens. Qu’un minuscule roquet s’approche d’elle, et tout son corps commençait à trembler.
Laurent se moquait d’elle : il la trouvait ridicule avec sa peur irraisonnée. Et pourtant, c’était bien grâce à cette angoisse qu’elle avait rompu avec son amour de l’époque et que Laurent avait pu la séduire.
A ce moment-là, elle était vulnérable, le cœur brisé d’avoir rejeté le garçon dont elle était tombé éperdument amoureuse à la fac. Elle n’avait pas supporté de lui demander de choisir entre ses chiens qu’il adorait et elle, alors elle l’avait brutalement chassé de sa vie. Et elle avait accepté de sortir avec Laurent, si différent, si fonceur, et surtout sans animaux.
Elle regarda dans le miroir son reflet : la cicatrice était quasi invisible. Peut-être qu’il était temps pour elle de dépasser ses peurs ? Et de terminer ce mariage pathétique ?
— Je suis presque prête !

Jour de bal


Parmi les profondes rides que j’entrevois dans mon miroir, je la repère toujours sur ma pommette gauche, mince cicatrice presque invisible aujourd’hui. Le médecin qui avait recousu la plaie m’avait assuré : « Placée où elle est, on n’en verra plus trace à la fin de l’été ». Et il s’était appliqué à nouer quatre points de suture avec du fil très fin. La directrice du lycée m’avait accompagnée, elle me tenait la main et la tapotait, répétant : « Ma chère enfant ! Vous êtes très courageuse ! Je suis fière de vous. » J’avais eu droit à une anesthésie locale ainsi qu’à une piqûre contre le tétanos, et j’entendais ses mots comme à tavers un édredon de plumes.
C’était le jour du Bal du Lycée de filles organisé par notre classe de Terminale. Avec l’aide du prof de dessin, les plus douées d’entre nous avaient peint des décors hawaïens sur des panneaux de contre-plaqué fixés sur les hauts murs du gymnase. Moi j’étais chargée d’accrocher les guirlandes de fleurs en papier crêpon au-dessus de la scène. J’étais perchée sur une échelle que Suzanne, ma meilleure amie, tenait fermement pour qu’elle ne glisse pas sur le parquet. Un appel avait détourné son attention, elle avait lâché l’échelle, et je m’étais retouvée par terre, étourdie, la joue fendue, le visage et le cou éclaboussés de sang. On m’avait relevée aussitôt et conduite d’urgence chez le médecin.
A l’occasion de ce bal, j’avais obtenu de maman qu’elle renonce aux services de la couturière du village et m’achète en ville une ample jupe de faille noire et un corsage de soie parme resserré à la taille par une haute ceinture élastique à crochets dorés. Pour la première fois de ma vie je me sentais élégante et tout mon entourage m’assurait que j’étais belle. J’avais invité Jacques, mon frère aîné, qui avait accepté de venir accompagné de son copain Jérôme, comme lui élève-ingénieur à Lyon. L’été précédent, Jérôme était venu passer un mois de vacances chez nous. Il m’avait fait découvrir Sidney Bechet, incitée à lire les « polars » de James Hadley Chase, initiée au poker en misant des allumettes, et même appris à danser le rock. Au cours des promenades en groupe, il restait toujours auprès de moi, réglait son pas sur le mien et me parlait comme à une égale sans prendre ce ton supérieur et légèrement moqueur qu’utilisait volontiers mon grand frère. Pendant toute l’année scolaire, j’avais rêvé de le revoir, appréciant que Jacques ajoute au bas de chacune de ses rares lettres : «Jérôme t’envoie ses amitiés ».
J’espérais donc secrètement que ce bal nous rapprocherait davantage. Et voilà que ce soir-là, je me retrouvais à l’infirmerie de l’internat, en pyjama froissé, une épaisse gaze collée sur ma joue meurtrie, écoutant, la gorge nouée, les notes lointaines de « Petite fleur » envolées du gymnase. Seul, mon frère fut autorisé à me rendre visite. Il m’apporta une coupe de champagne et des biscuits que je repoussai. Mais touchée par ses attentions inhabituelles, je me mis à sangloter. Il pensa que je craignais d’être défigurée et tenta de me rassurer. Pour me distraire, il vanta le décor de la salle, et me parla du trompettiste qu’il trouvait « sensass ». Quand enfin j’eus cessé de pleurer et qu’il crut m’avoir consolée, il m’annonça : « Jérôme me charge de te dire qu’il est désolé pour toi... » Et il ajouta, avec un léger rire : « Mais, il ne t’en veut pas de lui avoir fait faux-bond. Quand je l’ai quitté, il attendait le prochain slow pour inviter ta copine Suzanne à danser. »

Le choix

- Voici les deux modèles, fermées et ouvertes – dit la vendeuse en posant les boîtes devant Lisa.
Elle enfila d’abord les sandales en faisant en sorte que personne ne remarque la cicatrice. Ensuite elle fit tourner ses chevilles avec grâce devant le miroir, en une contorsion qui cachait la partie du talon gauche zébrée par la blessure. Elle adorait ce modèle mais elle l’essayait en sachant pertinemment qu’elle ne le prendrait pas. Elle était dans l’incapacité de marcher dans la rue en exhibant ce témoignage du drame.
Une discussion entre des parents et une adolescente attira son attention. Sans doute pour un mariage, la jeune fille voulait des talons très hauts. Ce à quoi la maman répliqua qu’elle ne serait pas capable de poser un pied devant l’autre. Le père choisit la neutralité mais son visage montrait qu’il s’amusait beaucoup de la situation. Cette famille toucha Lisa par leur normalité. Ils partageaient un moment à trois et ce mini drame n’avait pas beaucoup d’importance. Il faisait partie de leur vie quotidienne. Mais elle, elle n’avait jamais vécu cela. Sa mère ne sortait pas et commandait tout sur catalogue. Quant à son père, il l’avait toujours totalement ignorée. Aussi elle le traitait tout comme un voisin que l’on croise, un voisin perpétuellement ivre. Ce qu’ils faisaient ensemble ? Prendre les repas. Et elle aurait tant voulu éviter ces moments de tension absolue pendant lesquels sa mère ne levait pas les yeux de son assiette tandis que son père l’insultait en remplissant son verre.
Pour effacer cette vision, elle se tourna vers le miroir. Son talon droit avait eu plus de chance le soir où elle avait couru pieds nus dans la rue. Outre qu’elle s’écorcha sérieusement les plantes, elle glissa sur un tesson qui lui ouvrit une longue estafilade et la blessure s’agrandit car la douleur n’arrêta pas sa course. La cicatrice déjà peu discrète à l’époque avait suivi sa croissance. Puis le bourrelet s’était aplati et la peau avait pris une teinte plus brune. Elle n’avait plus jamais porté de chaussures ouvertes mais elle ne pouvait résister à l’envie d’en essayer. Son cœur bondissait en attachant la lanière faite aussi pour attirer l’attention sur la cheville, cette partie du pied si délicate. Une joie indicible l’envahissait à voler ces instants d’une liberté recouvrée.
Pendant ce temps l’adolescente avait accepté d’essayer une paire plus « raisonnable» et elle se mit à marcher, un peu maladroite mais visiblement fière de porter ses premiers talons hauts. C’était le même modèle que celui de Lisa qui, baissant les yeux, prit une décision : ne pas acheter les escarpins. Elle cachait cette cicatrice pour fuir les inévitables questions et être obligée de mentir sur les circonstances. Comment dire d’un ton léger : « Ce n’est rien. C’est juste que, lorsque j’avais douze ans, ma mère a fui le domicile conjugal. Mon père nous a retrouvées. Fou de rage, il a défoncé la porte et menacé maman. J’ai pu sauter par la fenêtre de ma chambre et courir chercher de l’aide. Les voisins puis la police sont arrivés trop tard. Il l’avait tuée ».

Lorsque la vendeuse s’approcha, elle dit :
- Je prends celles-ci et je les garde aux pieds.
L’employée vit la grande cicatrice, ne fit aucun commentaire et Lisa en fût soulagée. En sortant dans la rue, elle avança avec un imperceptible tremblement dans les jambes. Mais dès que le vent vint caresser son pied, elle sentit toute peur s’évaporer et son âme s’alléger un peu du poids de la culpabilité.


Le tatouage

Un poing se dresse prêt à combattre
Et battre la campagne fut-elle électorale.
Le printemps cette année se morfond
Dans l'attente d'une année érotique.
Eddy et tous les autres célèbrent leurs vingt ans
En plantant dans les rues des fleurs de barricades.
Ils les arrosent à grands coups de pavés
Arrachés non sans mal à la plage des rues.
Pour fêter la victoire de sa révolution
Eddy se fait tatouer un soir de grande ivresse
ANTICONFORMISTE en larges capitales d'imprimerie.
Le mot lui barre le corps du torse à l'abdomen
Scindé en trois parties pour que le message soit clair
Et qu'il puisse à la face du monde cracher sa différence.


Eddy a quarante ans et le cheveu plus rare
Ce qui dans son métier ne tient de l'exception.
D'une grande enseigne bancaire il est fondé de pouvoir.
Les kilos sur son ventre ont pris plaisir à s'attarder
Et dans l'image en pied que lui renvoie la glace
La partie basse du tatouage s'est perdue en chemin.
Mais le message malgré tout subsiste, clair.
Dans le mot révolution il y a évolution.
Il a suivi la sienne, s'y emploie, en est fier
Et ne voit nulle preuve d'une quelconque trahison.
Il se sent certes parfois gêné l'été sur les plages
Mais ne regrette rien... ou si peu
Que cela ne vaut pas la peine d'y songer.


Eddy a soixante ans et bat en retraite.
Il se retire penaud de sa démarche pataude
Empêtré dans la masse de ses kilos en trop.
Face à l'image pesante que lui assène le miroir
Dans lequel c'est à peine s'il ose se regarder,
Il comprend enfin le vrai sens de révolution :
Une volte sur soi-même, somme toute bien inutile,
Qui ramène celui qui n'y prend garde
À son point de départ.
Et du tatouage d'antan malmené par sa panse
Ne se distingue à présent qu'un seul mot
Court, composé de trois lettres
Contre lequel il ne sait même plus s'insurger.

Anne, la gazelle et l’échelle

« Non, toujours pas possible ! » murmure Anne avec un éclat de rire. La fantaisie lui a pris ce matin – approche des vacances d’été ? – d’essayer un maillot deux-pièces abandonné à la maison par sa fille. Debout devant sa psyché, elle contemple sa silhouette que les années n’ont pas trop maltraitée. Non, le bikini, toujours pas possible, à cause du sillon en relief qui lui traverse le buste, source inépuisable de souvenirs qui n’ont rien de douloureux.
Caressant le trait vertical, elle remonte le temps, commençant par la question rituelle lorsqu’elle passe un examen chez un médecin, un spécialiste qui ne la connaît pas : « C’est quoi, ça ? » Elle enchaîne avec sa réponse, laconique : « Vésicule biliaire. » Elle aime faire durer le plaisir. Suivent des exclamations diverses : « Eh bien, on ne vous a pas ratée- ils ont fait dans la longueur- votre chirurgien n’était pas un spécialiste de la couture ! »
Elle n’en a cure et précise : « C’était il y a trente ans...», ajoute avec un soupçon de fierté : «... en tout début de grossesse. » Après, le ah ! de son interlocuteur ne l’intéresse plus. Elle est repartie loin dans le passé comme ce matin.
La joie d’être enceinte, puis deux mois plus tard, le terrible point de côté qui la fait hurler de douleur. Le verdict sans appel du chirurgien : « Il faut opérer de suite, attendre serait mettre en danger la vie de la mère et celle de l’enfant. » Son refus net et tranché à la proposition de l’anesthésiste : «Si cela vous rassure, ce serait sans problème... » Non, elle le voulait, ce bébé.
Jamais opérée ne fut aussi dorlotée : visites quotidiennes d’une sage-femme, d’un ou deux internes, des infirmières qui tous lui tâtent le ventre et s’inquiètent de savoir si elle ne ressent pas de contractions. Sans oublier le chirurgien : le meilleur sur la place pour ce type d’intervention (même si la couture n’était pas son fort !), un original au pantalon bizarrement relevé sur des chaussettes rouge vif – elle a supposé qu’i l circulait en vélo mais a dû chaque fois réprimer son fou rire –. Enfin, les aides-soignantes qui déposent ses plateaux-repas avec de sonores : « Il faut manger pour deux, ma p’tite dame ! »
La découverte de la curieuse cicatrice ne l’a nullement gênée. C’était sa première intervention chirurgicale, alors une entaille de vingt centimètres recousue à grands points avec du fil noir, presque de la ficelle, pourquoi pas ? C’était à prévoir aussi que, le corps prenant du volume pendant la grossesse, la trace s’étendrait en largeur. Les boursouflures roses à la place des points de couture l’avaient tout de même un peu surprise. Mais quelle importance ? Ils allaient bien, le bébé et elle. Après la naissance, les renflements s’étaient effondrés. N’était demeurée qu’une étrange construction géométrique blanchâtre qui plongeait vers le nombril et faisait encore s’interroger les gens du métier trente ans plus tard.
À elle, elle rappelle à la fois ce désir de maternité auquel elle n’aurait renoncé pour rien au monde, le poupon potelé qu’on lui a mis dans les bras un mardi à minuit, sa gazelle qui, à sept ans, la surprenant en petite tenue, s’alarma de la vilaine balafre et à qui elle en expliqua l’origine. Et la réplique de la petite, caressant l’objet du délit : « Non, maman, c’est pas laid du tout, on pourrait dire que c’est... une échelle, oui, une échelle un peu bizarre mais une échelle ! »
Rien d’étonnant à ce que la gazelle soit devenue depuis un as du barreau !


L'écueil


« Qu'est-ce que j'ai fait ?
¬ Maman ! »
Ses mains, comme des pattes d'oiseaux, se serrent sur le col de son peignoir. Sous les paupières, ses yeux clairs papillonnent, perdus.
« Écoute maman, ce n'est pas grave.
¬ Pas grave ? Tu vas encore dire que c'est parce que je perds la boule ?
¬ Arrête s'il te plaît ! Personne n'a dit ça !
¬ Personne, mais je comprends vos insinuations... »
Elle se lève et fait quelques pas vers la fenêtre. Dehors, une lumière blême annonce octobre. Elle se tient là, silencieuse, vigie de la mémoire de ces lieux.
« C'est pas si facile que tu crois, ma fille, de vieillir...
¬ Je sais ma'...
¬ Non ! Ne m'interromps pas... »
Sa fille soupire et regarde sa montre. Elles entendent alors dans le silence de la pièce le tic-tac du réveil comme un cœur qui bat, et le bruit du vent, dehors. Depuis vingt-cinq ans, rien n'a changé dans cette bâtisse.
Rien.
« J'ai été heureuse avec ton père. On s'aimait. C'est pas venu tout de suite... En ce temps-là, on se mariait jeunes et pas toujours par amour. Mais il m'a prise comme j'étais... Ce grand miroir-là, celui de l'armoire, il m'a vue bien des fois toute nue. Et j'ai eu besoin de me revoir. On s'oublie parfois, à vivre trop longtemps. C'est mon corps après tout ! J'ai bien le droit de le regarder, de le toucher. D'autres l'ont fait... Alors je me suis déshabillée. Entièrement. Et j'ai regardé mon reflet...»
Une déglutition marque une pause dans le flux des mots, puis elle reprend, la voix moins assurée :
« Comme je suis devenue ! J'étais belle avant. J'en jouais un peu... Ils étaient nombreux à faire le pied de grue pour espérer me voir... Parce que je me baladais souvent nue. Avant. Mais là, ces seins, cette peau... Tout s'étiole, ma fille, même la beauté... J'ai vu le corps d'une toute vieille, dans ce reflet. Si tu savais comme j'espérais que ce ne soit pas le mien... Mais malgré la laideur, je me suis reconnue. J'ai changé, pour sûr, mais c'était quand même moi, cet'pauv'vieille... Alors j'ai cherché... un sanctuaire, où la vie se cacherait, encore un peu... J'ai laissé mes doigts courir sur le vélin de ma peau, et j'ai trouvé. Et tu sais ce qu'il y a de plus triste ? C'est justement que j'ai trouvé... Cet endroit-là de ma peau, toujours jeune, ma chair toujours rose... toujours moi... Entre mes doigts, délicatement, entre mes cuisses, mon sexe... Il n'a pas vieilli... Toujours rose... Entre deux doigts... Délicatement, j'ai entrouvert... Et... Comme à mes seize ans. On ne vieillit pas de là ! J'y garde ma jeunesse, entre mes cuisses, au chaud. La moiteur de mes seize ans... Ce sexe qu'il m'a pris... Oh, j'ai souffert... Il était rustre... Un gros fils de paysan qui prenait tout pour lui, ma beauté, ma jeunesse... Oh, cette honte !... Et là, entre mes doigts, entrouvert comme un fruit mûr, mon sexe de mes seize ans... Il est resté pareil... Il n'a pas vieilli, lui... Alors oui, j'ai eu ton père, j'ai eu d'autres rapports, et j'ai enfanté... Mais toujours la douleur de cette première fois est revenue, toujours, comme si le temps ne passait pas... Comme si mon sexe restait seul, perdu ce soir de mes seize ans... Je cherchais un havre, dans ce reflet, et j'ai trouvé un écueil... Celui sur lequel ma jeunesse s'est brisée à cause d'un salaud qui croyait que j'étais libre pour lui, pour qu'il me prenne et me saccage. C'est cela, ma fille, un viol... Et c'est cela, la vie... Enfuir ses blessures et vieillir malgré elles... Pour toi... Parce que je suis ta mère... »



C’était un signe.

Quand je pense que ce sale type ne s’est même pas excusé, j’en suis encore malade, pourtant ça fait maintenant dix ans que j’ai cette barre en travers de mes sourcils.
Je m’approche du miroir pour mieux la contempler, je ne m’en lasse pas.
Elle a une histoire cette marque blanche, je me souviens comme si c’était hier.
Nous étions assis sur le canapé, détendus, en train de regarder benoitement une émission sur les rives de la Loire, très intéressante en l’occurrence. Jeannot se mit à ronfler. Je lui donnai plusieurs coups de coude dans les côtes, rien n’y fit. Alors j’employai les grands moyens, je me levai, allai à la cuisine chercher un verre d’eau et me mettant à genoux sur le canapé, la main bien au-dessus de ses yeux, je versai trois gouttes sur son visage. Il se releva d’un bond en donnant un coup de poing dans les airs mais hélas ma tête n’était pas loin.
Je le reçus dans l’œil, mais vraiment très fort.
Il m’avait ouvert l’arcade sourcilière et ça pissait le sang !
Affolement des deux côtés je courus partout en hurlant que j’étais aveugle, lui me suivit avec un torchon pour essuyer le sang qui coulait sur le sol. Il n’avait même pas eu le réflexe de me donner une serviette, quelque chose que je puisse au moins me protéger ! Enfin, il réalisa et m’entraina vers la voiture garée devant notre portillon. Nous nous retrouvâmes vite fait aux urgences à l’hôpital le plus proche. Nous avons attendu une petite heure, moi avec un pansement de fortune sur l’œil, Jeannot livide faisant les cent pas dans le couloir. Enfin un médecin fatigué vint nous chercher.
Il eut du mal à croire que rien n’était prémédité et que ce n’était pas une querelle qui avait mal tourné et me fit trois points de suture.
Je gardai cela une petite semaine et quand on m’enleva les fils, on me prévint que malheureusement il resterait une petite marque, et depuis j’ai une balafre sur le sourcil sur laquelle les poils ne repoussent plus.
Ce matin, je la regarde encore. Ce n’est pas trop le fait qu’elle n’est pas très esthétique qui me dérange mais que Jeannot, deux mois plus tard, m’expliquant que nous n’étions pas faits pour vivre ensemble me quitta.
Cela fait maintenant neuf ans que je vis seule et j’en suis bien aise. Pourquoi s’encombrer de contraintes supplémentaires. Je trouve que vivre à deux n’est pas la solution. La preuve quand l’un ronfle il dérange, quand l’autre n’essuie pas bien le lavabo, il y a une petite bagarre inutile.
Grace à ce coup de poing malencontreux, nous sommes tous les deux heureux…L’un sans l’autre.
J’ai cru comprendre que sa nouvelle compagne ne supportait pas ses ronflements et faisait chambre à part. Je ricane doucement et je murmure en regardant cette saleté de cicatrice : c’est bien fait pour lui.


Méli-mélo malouin

Mon image renvoyée par le miroir ébréché accroché à un clou au-dessus du lavabo n'est pas flatteuse ! Les points noirs de la surface piquée se mêlent à mes taches de rousseur en un pointillisme étrange. Mes cheveux fauves attachés sur ma nuque par un catogan de velours font ressortir mon front bombé et mes yeux verts rougis par les pleurs.
En me hissant sur la pointe des pieds - je ne suis pas très grand ! - je peux voir mon torse musclé et le haut de mes bras à la peau claire. Je pose rageusement ma main droite sur mon biceps gauche pour dissimuler mon tatouage : "Ann, me haranté de virùiken" (*) inscrit en lettres pourpres sous un bracelet d'entrelacs d'inspiration celtique.
J'avais rencontré Ann au festival Quai des Bulles. Elle y dédicaçait une bande dessinée dont elle avait écrit le scénario. Quant à moi, je soignais les petits bobos des auteurs et des visiteurs au stand de la Croix-Rouge.
Trop occupée à contempler l'Étoile du Roy amarrée au quai, elle s'était pris les pieds dans un cordage juste avant d'entrer dans le chapiteau où les auteurs attentaient le public derrière des piles de recueils.
Heureusement, il y avait eu plus de peur que de mal et elle s'en était sortie avec quelques égratignures que je lui soulageai facilement. Je suis de suite tombé sous le charme de son minois juvénile. Tandis que je lui massais délicatement le genou tuméfié avec un onguent apaisant, mon cœur se mit à battre à tout rompre.
Elle me dédicaça son premier album pour me remercier. Une histoire de corsaires et de voiliers somme toute assez banale dont l'héroïne, merveilleusement croquée par Jean-François Bellec, lui ressemblait fidèlement. Elle y avait glissé sa carte de visite.
Je me retrouvai bientôt dans ses bras, puis dans son lit. Notre histoire d'amour commençait dans une douce complicité. J'inventais pour elle des histoires de marins et de voiliers. Elle les transcrivait au fur et à mesure. Jean-François les illustrait de façon sublime et délicatement colorée. Ils siégeaient côte à côte, ici et là, au gré de festivals et de salons du livre. Les albums s'enchaînèrent dans une série qui en est au tome XX. Nous étions gais et insouciants, fêtions "nos" succès dans les restaurants les plus prestigieux de la région. Nous avions même une table réservée chez Roellinger.

C'est au soir d'un repas raffiné que je m'engageai, à titre de fiançailles, à me faire un tatouage. Elle promit de se faire dessiner un oiseau de mer en plein vol au même endroit. Elle prit pour modèle le Fou de Bassan dont Jean-François parsemait ses planches. Un bracelet identique au mien orna sa cheville.

***
La sentence prononcée hier par la cour d'assises de Rennes résonne encore dans mon crâne comme le bourdon de Saint-Vincent dans la cité intra-muros :
- Yves-Marie Le Lay, vous êtes coupable de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Le jury ne m'a pas accordé de circonstances atténuantes.
Je n'ai pas su me retenir quand, de retour du festival d'Angoulême, Ann déclara vouloir me quitter pour Jean-François. L'unique coup que je lui ai porté au visage a été fatal !
Je ne sais si j'ai davantage de regrets que de remords, mais j'ai pleuré toute la nuit dans ma cellule de la prison de l'Espérance.
J'en ai pris pour 10 ans ! 10 ans pendant lesquels la vue permanente de ce tatouage me rappellera Ann. La première chose que je ferai à ma sortie sera de le faire effacer.


Soleil d’hiver

« Ils croient tous que je perds la boule, mais il n’en est rien. C’est vrai qu’à mon âge… on oublie parfois des petites choses sans importance, des événements récents ; par exemple qu’ai-je fait ce matin ? Une promenade dans le parc ? Suis-je restée à la bibliothèque lire mon livre préféré ? Lequel déjà ? Ah oui ! Les mémoires d’outre-tombe. Je sais bien que j’ai des absences, mais j’en suis consciente. Et si je lis toujours le même livre, avec le même plaisir, je sais que c’est parce que j’y découvre toujours quelque chose de nouveau. Et je n’en oublie jamais le titre ! »
Ce discours qu’elle prononçait in petto, Mme Vermont le faisait tourner dans sa tête, au mot près, pour la dixième fois de la journée.

« Je me souviens parfaitement de mon enfance ; les vacances à la mer, les congés payés, les glaces à la fraise qu’on mangeait sur le port, les parties de boules… »
L’évocation de ces souvenirs se concluait toujours de même façon, la même depuis ce jour d’automne, six ans auparavant, où Ingrid Vermont, alors âgée de 92 ans, avait intégré la luxueuse résidence « les mimosas ».

« Et la prédiction de la Bohémienne, j’étais encore très jeune. Elle m’avait annoncé : « Le jour où le soleil t’apparaîtra sera pour toi le dernier, mais rassure toi, ce n’est pas pour demain ! ». Qu’est-ce qu’elle entendait par là ? C’était l’hiver, il neigeait… Je me souviens d’avoir guetté l’aurore dans la brume… Le printemps est venu, et rien ne s’est passé. Où c’était ? Il y avait beaucoup de gens… Que faisaient-ils ? Et pourquoi Maman est partie ? »

Comme chaque fois, en prenant conscience des lacunes de sa mémoire, elle se mettait à pleurer ; une crise de larmes qui s’atténuait progressivement, à mesure qu’elle en oubliait la cause.

De son passé de coiffeuse tous les souvenirs s’étaient dissous dans le brouillard de l’oubli ; seule en avait subsisté une propension à la coquetterie qui suscitait l’amusement des infirmières. La vieille dame, sans trop savoir pourquoi, refusait systématiquement de recourir aux services du coiffeur de l’institution. Quand elle désirait « se faire belle », elle s’isolait dans un recoin de son cabinet de toilette qu’on avait pourvu à cet effet d’un grand miroir sur le mur opposé à la psyché, qui lui permettait d’arranger à sa guise les boucles blanches et diaphanes surmontant sa nuque ridée.

Mme Vermont accomplissait avec régularité ce rituel, qui pour elle avait toujours l’agrément de l’inédit ; croyant avoir quitté sa « vraie maison » la veille, elle était agréablement surprise de la présence de ce dispositif.

Un jour qu’elle se coiffait, en arrangeant une mèche rebelle au-dessus de son oreille, elle vit dans le reflet de son bras une chose qui la fit sursauter d’effroi, comme à chaque fois qu’elle la découvrait. Les caractères stylisés avaient les formes simples et droites des chiffres de son réveil digital, et ne signifiaient rien. Mais cette fois un petit miroir était verticalement posé sur un guéridon voisin, qui renvoyait l’image doublement inversée de celui situé en face d’elle. C’est alors qu’IL apparut. Celui qu’elle avait attendu des années. Tout lui revint en mémoire : une existence opulente auprès d’un mari aimant, de beaux enfants aux vies réussies, des années de bonheur. Ce court et dernier instant fut le plus beau de sa vie quand lui apparut le SOLEIL annoncé par la jeune tsigane partant pour son dernier voyage, juste après qu’on ait tatoué sur l’avant-bras gauche d’Ingrid son matricule : 713705.


Faire front


Ça dessine comme un soleil, rayonnant en haut du front, à la naissance des cheveux. Des mèches dessus et cela disparaît un peu, mais il n'a pas envie d'atténuer la marque qui le singularise. Devant le miroir du couloir, il coiffe chignon la masse de sa chevelure et quitte sa maison.
Dehors, à l'aube, brouillard et silence. Il attend la venue de la camionnette. Sur l'écran inanimé de son portable, il distingue son reflet. La marque lance ses bras, pieuvre dermique. Les rayons affleurent les paupières « … et lorsqu'ils les toucheront, avait prédit la grand-mère quand le soleil s'était manifesté au front de l'enfant, tu deviendras aveugle. » L'homme d'aujourd'hui se rappelle le frisson du môme d'alors, qui n'ignorait rien de l'avenir réservé aux détenteurs du signe dans sa famille. Aveugles, puis sourds, puis muets... puis étranglés. Aucun n'avait failli à son destin mais lui avait pensé, longtemps, qu'il échapperait au sort des marqués car le soleil n'avait crevé son front qu'à l'âge de neuf ans et non dès la naissance, comme pour les autres. À présent, il se devine en sursis.

La camionnette arrive, se gare. Il monte à l'arrière. Assis face au rétroviseur, il y détecte son visage et la blancheur diamantine de la marque. « Bon dieu, il irradie ! » constate-t-il, un brin décontenancé, comme s'il ne l'avait jamais croisé, ce foutu soleil blanc ! Un cahot sur la route le propulse vingt ans plus tôt, quand sur le même itinéraire bosselé, son frère roulait à tombeau ouvert. Frangin cinglé, d'une rage de fauve pris au piège, cognant, par crises, sur tout ou n'importe qui. Sauf sur le petit frère, son seul amour, son p'tit bleuet, comme il le clamait, quel que fût le public. Personne n'aurait songé à moquer la passion aiguë de l'aîné pour le benjamin au visage de poupée.
Dans la camionnette qui écarte le brouillard, l'homme marqué explore sur son front les cratères du soleil. Il réveille la douleur.
Dans la voiture du frère il y a vingt ans, un freinage brutal avait surpris le jeune passager. Le regard fixe du conducteur avait allumé la frayeur de l'enfant « Oh non, il a une crise ! » Et ensuite... la logorrhée du violent, comme un mantra, pendant qu'il empoignait son p'tit bleuet, sortait avec lui de la voiture, jetait ce seul amour à terre, extirpait le couteau de sa ceinture. Des mots tombant sur l'enfant, l'homme marqué se remémore le refrain « Pour toi, la marque, mon p'tit bleuet ! Il te la faut. Je l'imiterai, pour toi. Un destin d'exception pour un exceptionnel. Les dieux ne t'ont pas élu mais j'les emmerde. A toi, la marque. Ma marque, qui te fera plus puissant que la leur. Mon soleil pour ma petite fleur. » Le frère aîné mua démiurge, grava, profond, sur le front pâle d'un gamin qui l'aimait, l'empreinte de leur famille.

Arrivés devant le portail de la coutellerie, les ouvriers descendent de la camionnette. Lui aussi, à qui il semble que de s'être encore souvenu brûle son crâne. Il avance, mâchonne l'ironie, pour lui, l'entaillé, de créer des couteaux.
Au vestiaire, il ouvre son casier. Son double le salue dans la glace de poche accrochée là. « Tu ressembles tant à ton frère », pleurnichait leur mère. Oui, mais l'aîné a disparu depuis longtemps, cramé par ses propres soleils. « Il vit dans la marque, demeure en moi », songe le p'tit bleuet, qui, soudain, espère « Il parviendra à la contrôler, il en fera mon bouclier contre le Destin, non l'étoile qui me consumera. »
Il était si fort, son grand frère...




Reflets
« Continuer à tourner, tous les deux enlacés,
tous les deux enlacés. »
Jeanne Moreau


A l'heure où la lumière allonge les ombres sur le plan de l'étang, au vent léger, je me promène dans la sérénité du parc.
La féerie de ce jardin d'eau, révèle ma silhouette fragmentée dans les ondulations dorées de la nappe scintillante.
A la faveur de cette accalmie, en toute quiétude, je me laisse aller à ce doux bercement. La noirceur de mon insupportable histoire, avec ses dérives, a doucement coulé dans l'obscurité du fond boueux de l'étang .
Dans le microcosme de ce jardin de fleurs, mon regard se fond dans la transparence les reflets changeants des feuillages.
Parmi les plantes claires et fraîches de l'eau dormante, mes yeux, mon sourire prennent place dans cette lumineuse composition.
De concert, la brise, les chants d'oiseaux, baignent mes sens et mes yeux prennent la couleur de l'onde.
Je me souviens, tous les deux, nous nous disions:
« Tu es une créature insolite au regard accueillant, aux yeux couleur du temps. Seules les grandes âmes peuvent ainsi s'exprimer. J'aimerais dans une communion spirituelle partagée, te blottir contre moi et doucement te caresser, je voudrais t'embrasser... »
Au plus profond de mon être, se manifeste une sensation intense, au-delà du sublime, d'une subtilité indéfinie mais envoûtante, les bras tendus l'un vers l'autre, signe de la naissance de sentiments à peine exprimés.
Je me souviens, tous les deux, nous nous disions:
« Que le temps qui passe n'efface jamais ce sentiment étrange venu de nulle part, subtil, magique, indéfinissable ... »
Il me glissait des mots doux au creux de mon oreille, éveillant alors des sensations parcourant tout mon être avec fougue. Affleurements sensuels des baisers posés dans le cou, source de frissons incontrôlables, effleurements du bout des doigts...Cette douceur …

Je me souviens, tous les deux, portés par nos désirs, nos envies secrètes, dans nos excitations, nos deux corps ondulants, se fondant en baisers, en caresses aux saveurs subtiles, veloutées. Sentiments issus de profondeurs abyssales inconnues de nos âmes, délires sensuels que seuls nos deux êtres continuent de ressentir. Amour dans nos souffles enflammés, avec frénésie dans la fusion absolue, nous sommes restés amants dans un délire exalté, envies toujours présentes à jamais inassouvies.
Et « Chacun pour soi est reparti dans le tourbillon de la vie »
Je me souviens, mon cœur, mon corps, mon âme en vibrent encore, le temps a laissé intactes ces sensations si intenses, magiques.

D'ombres en ténèbres, dans l'eau frissonnante, les reflets des étoiles ont pris place dans mes yeux et éclairent mon sourire pour l'éternité...
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Dim 6 Aoû - 18:30 (2017)    Sujet du message: Publicité

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