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Les textes du jeu N°145

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Jeu 29 Juin - 09:35 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°145 Répondre en citant

D'un revers

Partie intégrante du tableau, l'homme était assis à même le sol chaque jour à la même place, à la porte du centre commercial, entre les devantures des magasins de la galerie marchande. Les gens pressés, passaient sans remarquer sa présence. S'engouffrant dans l'espace commercial, ils en ressortaient, le chariot débordant d'achats si importants , à saturer placards et réfrigérateur ! Entre les « vu à la télé », démarques et soldes, les indispensables se mêlaient aux coups de cœur...Battant leur plein, les liasses de billets dans les caisses s'amoncelaient, les cartes bleues chauffaient au rouge...
Et lui, posait là, dans son cadre, avec sac de couchage, gamelle, boite en fer blanc vide, entre ses craies, ses pinceaux, ses pastels.
De la paume de sa main, du bout de ses doigts, caressant, tapotant, frottant, en lignes, aplats, il posait, déroulait ses couleurs au sol, espérant retenir l'attention, une pièce dans sa boite en fer blanc, un regard, un sourire...
Il se prenait la tête entre les mains et se souvenait d'un temps où, en couple, il prenait lui aussi le chariot des courses, passait, ne voyant rien ni personne.
Puis, une lettre recommandée lui annonça son licenciement avec, bien entendu, indemnités, perspectives de reconversion. Ces promesses se muèrent, sans trop comprendre comment en un chômage prolongé, un divorce assorti d'une juteuse pension alimentaire à verser à son ex-épouse. Bref, la dégringolade... De son pavillon coquet avec jardin, piscine, il se retrouva à la rue.
Avec les camarades, il en avait posés, des préavis de grèves !
Et maintenant, il est devenu « l'autre », posé au sol, ses rêves en préavis.
Un adolescent s'approche de lui, s'accroupit au niveau de son regard, lui tendant sa guitare et d'un sourire l'invite à lui confier sa gamelle. Il la retourne et calée entre ses genoux, tape avec les pinceaux livrant les rythmes de percussions accompagnées du sifflement d'une mélodie improvisée. L'homme caresse de son regard l'instrument posé dans ses bras. Puis, affleure du bout des doigts la douceur du palissandre de la caisse de résonance du corps de la guitare. Des étincelles de sons jaillissent à chaque pincement de corde. Dans ces inspirations, l'homme cale sa respiration, en harmonie avec les percussions et la mélodie du sifflement de l'adolescent.
Attirés par tous ces sons improvisés, les passants si pressés, surpris s'arrêtent, et découvrent que c'est dans la joie, qu'on trouve la joie. De concert, ils tapent des mains, ils claquent des doigts, les enfants dansent, s'avancent, s'approchent de la boite en fer blanc.
Un final enlevé, une solide poignée de mains, ils se lèvent, remercient, saluent dans les applaudissements du public. L' homme et l'adolescent se quittent avec une chaleureuse accolade.
L'homme vide sa boite en fer blanc, les pièces tintent au sol dans l'éparpillement de quelques billets. Il trouve aussi un rectangle cartonné, une en-tête sur un fond de couleurs au parfum d'agrumes,
« Galerie d'Art and show » avec, une adresse et des mots écrits d'une main affirmée :
« J'ai été très touchée par les couleurs posées au sol par votre inspiration. Que d'émotion ! Je serais ravie de vous accueillir dans mon atelier et faire votre connaissance. A bientôt ? Amicalement. GM ».
La carte entre ses mains, l'homme debout accueille chaque mot comme des liasses de bonheur.
Il est maintenant un autre. Il se sent devenir quelqu'un.




C’est loin d’être fini !

Alfred, Pierre, Jean et Julien encerclaient la valise posée sur la table basse et s’échinaient mentalement à en percer le mystère. Les quatre amis, concentrés comme jamais, suaient à grosses gouttes, tandis qu’une odeur de gousset se répandait dans le salon. L’objet avait été découvert par Jean quelques minutes auparavant, abandonné sur le trottoir, devant le portail de la maison d’Alfred, chez qui se tenait la réunion amicale hebdomadaire. Jeannot n’avait pas hésité à s’en saisir et à le porter à ses camarades.

Soudain, après un quart d’heure d’ardente contemplation, Pierre trouva pertinent de briser le silence :
« À votre avis les gars, qu’est-ce qu’il y a, dedans ? »

Aussitôt, chacun exposa son hypothèse. Pour Jean, le pingre de service, elle était remplie de liasses de billets. Il l’avait soulevée, il savait de quoi il parlait. Pour Pierre, indécrottable romantique, elle devait contenir les délicates parures d’une femme malheureuse, laquelle s’apprêtait sans doute à s’enfuir avec un amant transi d’amour. Julien se moqua des vapeurs sentimentales de son ami. Non, pour lui, féru de peinture, il ne pouvait s’agir que de toiles subtilisées, des tableaux de grands maîtres. Quant à Alfred, policier dépressif, il voua aux gémonies toutes ces fables. C’était certain, il n’y avait là rien de moins que des quintaux de stupéfiants.

Chacun resta sur ses positions, persuadé en son for intérieur qu’il était le seul à détenir la vérité. Tout à coup, Pierre proposa benoîtement d’ouvrir la valise. On loua cette idée lumineuse.

Mais comme dit à peu près le poète, la peine vient toujours après la joie. La rugueuse valise n’allait pas se laisser ouvrir facilement : les serrures étaient closes. Le quatuor se retroussa les manches. On essaya d’abord de forcer les fermetures à l’aide d’un canif. La lame s’y cassa net. On introduisit ensuite un tournevis de supermarché, puis un pied de biche, dans la fente du bagage afin de faire levier, mais ce fut peine perdue. Les esprits s’échauffèrent. Peu à peu, confronté à la maladresse des uns et des autres, on perdit patience. Les compères s’acharnèrent, de manière désordonnée, sur la pauvre valise, les yeux exorbités, l’écume aux lèvres, la bouche postillonnant d’injures. Malgré leurs efforts, ils ne parvenaient qu’à l’érafler. Le temps passant, à l’aune de leur impuissance, ils perdirent toute mesure. Ils faillirent même sombrer dans l’hystérie quand Alfred pensa in extremis au marteau-piqueur qu’il entreposait à la cave.

Le résultat fut radical. La valise se retrouva à terre, désintégrée, au milieu d’un véritable capharnaüm. Mais le quartette n’entonna pas le Te Deum pour autant. La réalité se révéla fort décevante. En dépit de son poids, il n’y avait rien dans les entrailles de la chose, hormis une petite clé et un mot griffonné sur un morceau de papier : « Consigne n°41, Gare de Lyon »

Sans coup férir, ils s’y rendirent.

Ils demeurèrent un instant face à la consigne. Les cœurs bondissaient dans les poitrines. Jean eut la lourde tâche de desceller la porte. Il le fit, avec lenteur, en tremblant. On trépignait, la tension était à son comble… Mais elle retomba bien vite, car dès que le casier fut grand ouvert, leurs visages se décomposèrent incontinent : ils avaient devant eux une valise, une valise totalement identique à la première. Il fallut tout recommencer.

Aux dernières nouvelles, les quatre curieux devenaient d’incontestables virtuoses. Ils en étaient à leur trente-septième effraction.



Je ne faisais que danser

Les nuits m'étouffaient, à seize ans. Alors je sortais saisir l'air au vol, sautais par la fenêtre, larguant parents et fratrie, chers boulets jamais réveillés.
Je ne rôdais pas aux abords des bars ni des caves où zonaient ces corps combustibles que brûlait la vie mais me dirigeais vers l'ancien centre commercial condamné à la destruction. Dénué de ses fidèles et prêtres, tout temple vendeur se transforme en cimetière d'épaves, en Léviathan échoué. Pour déjouer les cadenas, je me faufilais par une brèche, une dent gâtée du cadavre, puis me déchaussais. Et moi, Jonas pécheur, je crapahutais dans la poussière, dansais sur les gravats, pieds nus, au contact des entrailles fossilisées du monstre, cherchant le cerveau de cette baleine moderne, pour le tâter, le malaxer, en extraire le sens perdu de nos vies acheteuses.

Ce fut une nuit de juin que je m'emparai d'une liasse de billets dans les toilettes du troisième. La veille, j'avais découvert, peint sur le miroir, un extrait du Tyger de William Blake. J'avais écrit, amusé, les deux vers suivants « And what shoulder, & what art,/ Could twist the sinews of thy heart ? » avec le pinceau et la peinture laissés à disposition d'un improbable peintre-poète.
Cette nuit-là dans les toilettes du troisième, deux autres vers talonnaient les miens et des euros attendaient leur récipiendaire dans le lavabo. Sur l'un des billets, quelqu'un avait écrit : « Tu connais le Tigre, bien ! Ce salaire est ta récompense. Et danse, toi plein de grâce, danse toujours sur le squelette ! Fais vibrer la bête ! »
En l'occurrence, c'était moi qui vibrais, excité et trouillard. « Ne prends pas cet argent, me sermonnai-je, tu as dû réveiller le tueur du centre commercial, un pervers, un Leatherface qui te mate quand tu danses et te paie pour ça... il t'appâte, te poursuit dans la baleine et te trucide. C'est un mauvais thriller. » Bien sûr, mais je peignis pourtant la scansion furieuse des vers « What the hammer ? what the chain, /In what furnace was thy brain ? » et, plus riche, je quittai les lieux.

Comment résister au chant du tigre et de la baleine ? Je ne sus, ni ne voulus et m'infiltrai à nouveau par la brèche. J'allais danser, enfiévré, vivant, et avec mes pieds, toucher, absorber la sève enfouie là, ce désir-shopping des foules passées, désir travesti en besoin par le cynique commerce, tel l'homme aimable qui sous son masque de cuir devient le psychopathe auquel nul n'échappe.
Je dansai, mieux que jamais je dansai, propulsé par la vibration sous la plante de mes pieds. La baleine reprenait vie comme je l'aurais massée. Où était-ce le tigre de Blake en plein orgasme ? Des yeux clignotèrent quand s'allumèrent soudain les néons du vieux centre, « Tyger, Tyger, burning bright ». Choc des lumières qui m'irradièrent. Je me réfugiai aux toilettes du troisième.

En lisant les vers sur le miroir, je compris que quelque chose manquait face à moi. Quand j'eus réalisé ce qui clochait, je balançai le seau de peinture sur la gueule rimée du tigre et sortis. Il me semblait qu'un chuchotement me poursuivait dans l'obscurité revenue. Que j'avais déjà vécu cela. Plein de fois. Et le revivrais.
Depuis combien de temps la baleine m'avait-elle avalé ?
Depuis quand n'avais-je plus croisé de lendemain dans les forêts de la nuit ?
Dans le miroir, mon reflet n'existait plus. Et j'avais beau errer sur le lieu où j'avais été tué, je ne le retrouvais pas. Les yeux du Tigre me le refusaient.





Jacky


Tu revenais tous les étés de La Martinique, jeune oncle élégant, vêtu de costumes de lin grège un peu rugueux, taillés sur mesure. Tu roulais en Morgan, un prestigieux cabriolet crème à capote grenat. J’adorais caresser le cuir souple des sièges et le noyer poli du tableau de bord, quand tu m’invitais à faire un tour avec toi.
Cette année-là, je venais d’avoir seize ans, j’avais grandi de douze centimètres en dix mois, et je ne savais que faire de mes bras et de mes jambes trop maigres et trop longs. « Viens ma grande nièce chérie, » m’avais-tu dit. « Je t’emmène au Cap Fréhel.» Cela avait suffi pour que le feu me monte aux joues et que la sueur perle à mon front. Tu portais une casquette bleue délavée et ta boîte à gants était pleine de foulards de soie incroyablement doux sous les doigts. J’en avais choisi un que tu m’avais aidée à nouer à la manière d’Audrey Hepburn dans « Vacances romaines ». Le vent caressait nos joues et nos bras nus. Tu riais quand tu m’entendais crier de peur et de plaisir mêlés à chaque fois que tu faisais crisser les pneus de ta belle Anglaise dans les virages. Au retour, nous nous arrêtâmes au Centre Leclerc, où tu fis des achats somptueux afin de gâter toute la famille: une corbeille pleine d’ananas frais, un 33 tours des « Chaussettes Noires », un jeu de Scrabble, des bouteilles de rhum blanc et de sucre de canne, et un énorme Paris-Brest. Tu sortis de ta poche revolver une liasse de billets dans laquelle tu puisas un nombre impressionnant de coupures.Tu fis un rouleau de ce qu’il en restait et tu le glissas dans la poche de ta chemisette de soie bleue dont je sentis le contact délicieux dans mon cou quand tu passas ton bras autour de mon épaule. « Viens!ma gazelle ! »me lanças-tu en souriant, et tes mots firent courir un lent frisson sur ma peau. Après avoir casé les courses dans le coffre étroit, nous repartîmes vers Saint-Cast. Tu te garas devant une vitrine de modiste et tu m’achetas un chapeau de taffetas rose décoré d’une grosse fleur en tulle. Tu trouvais qu’il m’allait divinement bien. « Viens !je vais te présenter à quelqu’un ! » Nous entrâmes au Café des Arts dont les murs s’ornaient de portraits de personnages longilignes, aux traits anguleux soulignés de noir. Un homme mince et barbu était accoudé au bar. Son visage s’illumina quand il te reconnut. Et il te prit dans ses bras. « Je te présente ma nièce, Andréa ! » lui dis-tu après une longue accolade. Je me raidis un peu quand l’homme me tendit une main fine que je trouvai molle et moite. « Bonjour, toi ! Tu es belle comme un coeur sous ce chapeau rose… J‘aimerais faire ton portrait ». Je restai muette. Tu me dis : « Mon ami Bernard est peintre ! Et célèbre... » C’est ainsi que je devins, le temps d’un été, le modèle de Bernard Buffet qui fit de moi un portrait peu ressemblant, intitulé « Jeune fille au chapeau rose ». Tu assistas, comme un père soupçonneux, pensais-je alors, à toutes les séances de pose.
Je crois que j’étais amoureuse de toi, Jacky. Tu étais si beau, si rayonnant. Je ne savais pas alors que tu aimais les garçons et que tu enchaînais les aventures. J’ai beaucoup pleuré quand j’ai appris que tu ne reviendrais plus jamais de ton île.
J’ai conservé ton chapeau rose et il suffit que je le regarde pour sentir glisser sur mes bras la caresse du vent et la légère brûlure du soleil, tandis que nous roulions dans ta Morgan, à cette époque bénie où personne encore n’avait entendu parler du sida.



Glace à Sec

Tesla raccroche son portable, le coule dans son soutien-gorge, et se met à tourner sur elle-même, comme une toupie. Elle me nargue. Elle fait soulever sa robe légère jusqu'en haut des cuisses. Je brûle de les toucher, mais la midinette a vingt ans, alors que je porte mes cinquante dans une ride du lion et une énorme bouée ventrale. Ces disgrâces frappent tous les vieux. Même les meilleurs. Je fais partie de l'élite. On m'appelle Martin, le roi du larcin.
― Mika nous attend, dit-elle dans un souffle, en se rattrapant au piano à queue pour ne pas tomber tant sa tête tourne.
J'en suis à mon dixième Centre Commercial en trois ans, tous choisis au hasard, au lancer de fléchettes sur une carte de France. Je braque les bijouteries des Hypermarchés. Dès le début, j'ai recruté Mika pour qu'il écoule la marchandise, et sa copine Tesla, pour qu'elle offre aux veilleurs de nuit ses frotti-frotta coquins. Cette dernière sait y faire. Elle entraine les mecs taillés en W au cabinet, les neutralise à coup de somnifères dans la vodka et vient m'ouvrir après, avec leurs clefs : facile et sans danger.
Sauf cette nuit, à Sec-le-Cy. Les charmes de Tesla n'ont fait ni chaud ni froid au gardien. Il était homo. Refoulée dès l'entrée, Tesla a improvisé. J'étais planqué derrière la Mercedes quand je l'ai vue ôter son pic à chignon avant de le lui planter dans la carotide, d'un coup franc. On aurait dit qu'elle avait fait ça toute sa vie. Du sang a tagué en rouge le store en fer, puis l'homme et moi, on s'est écroulé par terre. Tesla m'a giflé pour me ranimer et a pris les choses en main. Elle m'a fait soulever l'armoire à glace, le plier en quatre dans un caddie, qu'on a ensuite poussé au rayon Literie.

Je m'assieds au piano. Il trône au milieu des vitrines brisées. Les bijoux sont flanqués dans notre sac de sport. Notre butin vaudra une bonne liasse de billets. Je dévisse la bouteille de vodka, en verse un peu dans nos verres et les tends à Tesla. Elle nous rajoute un glaçon, sorti tout droit de son autre bonnet de soutien-gorge.
― À la nôtre ! lance-t-elle, avant d'en boire une gorgée.
Je m'envoie le mien cul sec en pensant à son téton congelé, puis plaque d'une main un accord majeur.
― Chut ! Quelqu'un peut t'entendre ! proteste Tesla.
En guise de réponse, je lui sors le grand jeu, lui joue My Funny Valentine. Tesla s'interpose entre moi et les touches blanches. Elle me susurre, sa poitrine dans le nez :
― Pose plutôt tes doigts sur moi !
Je me lève, l'embrasse à pleine bouche. Par la ceinture, elle m'entraine côté literie où je repère le cadavre, toujours sage. Tesla se laisse choir sur un matelas à ressorts, dont le décor de la tête de lit est une reproduction d'un nu de Picasso. Cette femme peinte en blanc me gêne. Elle se montre tordue. Elle me rappelle le gardien démantibulé.
Tesla me trouve trop distrait. Elle attrape ma main, la fourre entre ses cuisses, et se cambre de plaisir. Le mien monte aussitôt d'un cran. Pour ralentir son ascension, je pense au froid dans mon frigo, pendant que Tesla retire mon pantalon. Je me concentre sur le glaçon qui cognait tout à l'heure dans mon verre et que j'ai laissé fondre sur ma langue. Il avait goût de bière. Bizarre quand j'y pense ? A moins que...
Tesla m'apparait floue maintenant. Je sens mes yeux tirer les rideaux.
― ...nifère ?
Alors que je sombre, Tesla me place son pic taché de sang dans la main, et murmure :
― Adieu et bonne chance, Martin !
Mais je rêve déjà de glaçons qui fondent dans un verre. Pour rien.




Signes extérieurs.


Jamais compris ces gus qui au moment de payer la note, extirpent d’une poche poitrine ou revolver une liasse de billets tout froissés, qu’ils exhibent à pleine pogne version rois du pétrole. Parfois, deux ou trois coupures tombent par terre, qu’ils prennent leur temps pour ramasser. À croire qu’ils se demandent, avant de se baisser, si l’effort est bien justifié…

Il m’a toujours semblé que derrière cette désinvolture se cachait un soupçon de frime, un rien de mépris subliminal pour la sueur d’autres fronts. Manière d’afficher qu’ils en palpent, assez pour ne pas trop se soucier d’une poignée de biffetons.

Je me souviens de la toute première fois où j’ai remarqué ça, dans la file d’une caisse du Cora : le pékin, devant moi, a fourragé dans son Levis pour en sortir ce qu’il fallait et trois fugueurs ont fait le grand saut et joué les filles de l’air. Le temps qu’il se retourne et repère les fuyards, j’avais déjà posé la semelle de ma Doc Martens pile sur la tronche à Delacroix.
Une sorte de réflexe. Là d’où je viens, on sait reconnaître de loin chaque menu don du ciel, à force d’en espérer des mannes providentielles.

Le gars n’a rien remarqué et le plus acrobatique a été d’aligner mes courses, de tout mettre sur le tapis, sans jamais déplacer mon pied. Puis, le type est parti, jackpot, j’ai empoché ses billes en faisant mine de renouer mon lacet. Il n’a pas plus recompté ce qui lui restait de son pactole, que la monnaie qu’on lui rendait. Il a juste empoché sa mitraille, mis les voiles, avec cet air pressé qui fait partie de la panoplie. Le temps, c’est de l’argent, alors tout bien considéré, le deal était plutôt gagnant-gagnant. Si je l’avais retenu pour lui rendre ce qu’il avait perdu, s’il avait dû me remercier, sûr que ça l’aurait freiné dans sa course au succès. Il valait beaucoup mieux le laisser filer vers ses hautes sphères, ne pas contrarier sa trajectoire. Tout ça pour dire que la culpabilité n’est jamais revenue me hanter. D’autant que l’artiche, ça se traite avec respect, et qu’il semblait vraiment du genre « un de perdu, dix de retrouvés ».

Des frimeurs, je vous dis.

Sur le parking de la grande surface, à la sortie, je suis passé devant l’habituel solliciteur avec ses prospectus pour la réinsertion des sans-abris ; bon prince, je lui ai refilé la pièce de mon Caddie. C’était jour de fête, après tout. Puis j’ai tracé, direction mon QG, un café où je passais mes soirées depuis que ma copine m’avait largué. Ça commençait à faire un bail que j’essayais de me recaser, une vraie galère : avec les filles, soit t’as de la thune, soit la gueule à Dewaere, sinon t’as pas fini de ramer. Mais avec ce que je venais de me faire, je tenais enfin l’argument trébuchant pour tomber les minettes en deux temps, trois mouvements. J’allais pouvoir me la jouer grand seigneur, amadouer au gin-fizz, appâter au Bloody Mary, au lieu de l’habituel jus de chaussettes. De quoi faire une sacrée différence ! Au chaud dans mon larfeuille simili cuir, bien à l’abri contre mon cœur, j’avais en main le temps d’un soir de quoi satisfaire mes espoirs. Le passe-partout de la séduction.

Le remède

Comme chaque fois que le blues la submerge, Sarah se réfugie au centre commercial près de chez elle : son remède, non dénué d’effets secondaires. Elle noie sa solitude au milieu de la foule anonyme qui l’ignore, la frôle, la bouscule. Ce mercredi, au premier niveau, debout devant son chevalet, silhouette longiligne, cheveux balayant les épaules, un peintre travaille à une composition abstraite. Elle apprécie le jeu des couleurs acides et des formes torturées qui font écho à son humeur. N’osant répondre au sourire bienveillant de l’artiste, elle s’éloigne vers la dizaine de bambins qui, sous la surveillance de deux adolescentes, trempent leurs mains dans des pots de peinture et les appliquent sur de grandes feuilles blanches. Le spectacle l’attendrit et la désespère à la fois. Elle brûle de se précipiter pour serrer les menottes poisseuses des Picasso en herbe. Désir de maternité, jamais exaucé…
Elle s’engouffre dans une boutique de vêtements pour y cacher ses larmes, caresse le velours d’une veste, réchauffe sa joue à l’angora d’un pull et repart tristement dans son manteau dont le tissu est devenu rêche et luisant. Mais c’est son préféré, le noir, assorti à ses pensées.
Pas d’amant. Pas de travail. Plus d’amis. Éloignés par la déprime dans laquelle elle se laisse glisser tout comme elle se laisse porter, regard absent, par l’escalator qui mène au second niveau. Déterminée, elle entre au supermarché pour y acquérir l’indispensable bouteille de vin blanc bon marché qui l’aidera ce soir à trouver le sommeil. Le contact du verre frais avec ses mains, moites d’un séjour dans ses poches, est déjà un soulagement. Elle ajoute un paquet de chips pour sauver les apparences.
Sa balade va se terminer chez le bijoutier, comme d’habitude. À défaut de pouvoir s’offrir le luxueux médaillon qui trône sur le satin rose d’une vitrine près de la caisse, elle imagine la fraîcheur de la chaîne sur sa peau, le poids du lourd cabochon dans son décolleté.
Une grosse dame suant dans sa fourrure occupe le terrain. Tandis que la vendeuse niche dans un écrin un collier de perles fines, la cliente sort de son sac une liasse de billets froissés. L’œil de Sarah s’attarde sur l’empâtée, maquillée et coiffée de frais, l’air hautain, qui ne connaît pas la carte bleue. Ça fait tilt tout à coup dans sa tête : la bouchère de son quartier, obséquieuse si le chaland demande un gigot, regard méprisant suivi d’un « C’est tout ? » s’il n’a besoin que d’une côtelette ! Direct du tiroir-caisse jusque chez le joaillier, la recette du jour ! Sarah ne fréquente plus la boutique depuis qu’elle se contente de boire et grignoter ! Écœurée, elle imagine le plaisir procuré à la richarde par le contact de ses doigts boudinés et embagousés avec l’épaisse liasse d’euros de papier.
— Elle a fini de me surveiller cette maigrichonne en manteau râpé ? Sûr qu’elle en tâte pas souvent des billets comme ceux-là. Tiens, fais-toi plaisir !
La mégère lui a saisi une main et la presse sur la liasse.
Sarah fuit à toutes jambes, honteuse, en direction des toilettes. Il faut qu’elle savonne cette main qu’elle sent grasse, comme si on l’avait plongée dans un bac de chair à saucisses.
De retour au premier niveau, elle bute contre un sac posé au milieu du chemin : deux grands bras se tendent vers elle et l’empêchent de s’effondrer sur le carrelage. Le peintre lui sourit à nouveau et la garde un instant serrée contre lui. Sous son regard gris, le corps de Sarah est parcouru de doux frissons...




Poudre aux yeux

Du bout de ses doigts bleuis par le froid, phalanges émergeant de miteuses mitaines, l’homme caresse lentement les billets qu’il vient de retirer de la casquette posée devant lui. Religieusement, il enroule et déroule le papier lisse -presque soyeux- de cet argent tombé du ciel. C’est la première fois qu’il tient un de ces nouveaux billets, tout juste sorti de l’impression de la banque centrale. Et il lui semble soudain que même les pavoloka les plus fines n’étaient pas aussi douces. L’émotion l’empêche même de calculer la somme exacte qu’il a entre les mains. Il compte, recompte, égrène chaque billet de la liasse comme les perles d’un chapelet. Mon Dieu, il savait les gens plus généreux avant les fêtes, mais là, c’est absolument inespéré…

Comme il s’était assoupi quelques instant, il n’a pas pu voir ni remercier cet extraordinaire bienfaiteur, celui ou celle qui va lui permettre de passer Noël au chaud, de payer un billet de train pour revoir sa famille là-bas, peut-être même de remettre en état une partie de l’atelier.. Les paupières closes, il se souvient des images, des effluves de son passé : les doska qui séchaient, répandant leur douce odeur de tilleul, les senteurs de colle et de poudre d’albâtre mêlées à la toile pavoloka. Il se rappelle les pots à pigments aux couleurs vives, les feuilles d’or luisant dans la lumière du matin, le parfum caractéristique de l’Olifa lorsqu’il appliquait l’huile protectrice sur les icônes achevées. Il revit les sensations de plénitude, à la limite de la béatitude, devant le visage divin auréolé pour l’éternité par ses mains.
Il ne peindra plus, il le sait. La bombe des rebelles de Donetsk a fait exploser l’atelier, balayé la poudre des pigments et détruit son existence. Jamais plus il ne pourra graver de figures sacrées à l’envers de leur berceau de verre. Mais peut-être pourra-t-il reconstruire la fabrique d’icônes et donner un avenir à ses descendants ? Peut-être le Ciel ne l’a-t-il finalement pas complètement abandonné ?
Et l’homme, baisant l’argent providentiel, esquisse un sourire de Madone, empli de tendre reconnaissante.

***
A la sortie du plus grand centre commercial de la ville, deux gamins se tapent dans la main. Ils rient, en regardant le mendiant aveugle de la porte B embrasser extatiquement la liasse de billets de monopoly qu’ils ont glissée dans sa casquette.

Caisse 8

- S'il vous plait, mettez ça derrière vos courses, dit Karine à la ménagère, de beaucoup plus de cinquante ans, qui vient de déposer ses achats sur le tapis roulant de la caisse 8, où elle officie.
" Ça", c'est le bâton en plastique surmonté d'une affichette où il est écrit : "CAISSE FERMEE".
Après cette dernière cliente, Karine aura droit aux dix minutes de pause si généreusement accordées, toutes les deux heures, aux employés du super marché du Centre commercial.
Elle travaille ici durant ses vacances et cela ne lui plait guère. Palper des liasses de billets de banque, plusieurs fois par jour, juste un bref instant, avant de les donner à sa chef ne la satisfait pas du tout. Karine rêverait de les emporter avec elle pour remplir une valise, (de taille XXL si possible), avec toutes ces belles images au format et aux couleurs diverses. Elle aimerait chaque matin les jeter en l'air et les regarder voleter librement avant de les ramasser les uns après les autres en les caressant d'une main légère. Quel plaisir se serait de toucher sa fortune de cette manière sensuelle, du bout des doigts...
Pour se distraire, Karine observe ses clients. Elle a repéré un homme jeune et charmant qui vient régulièrement le matin et achète seulement deux ou trois bricoles. Il doit être désargenté, car il compte ses sous avec soin et sort les pièces une à une de son porte monnaie avec parfois une moue affligée. S'il est habillé simplement, il ne donne pas vraiment l'impression d'être fauché. Il n'a aucunement l'air d'un SDF, car il est propre, seules ses mains portent de nombreuses taches de peinture. Karine a pensé, dans un premier temps, qu'il était peintre en bâtiment, mais à la réflexion, elle a changé d'avis. S'il était ouvrier, il serait sur son chantier à cette heure là, au lieu de venir au Centre Commercial. Et puis, comme ses longs doigts sont mouchetés de toutes les couleurs de l'arc en ciel, elle en a déduit qu'il était artiste peintre. Depuis, cette découverte, elle le regarde d'un oeil admiratif. Elle l'imagine posséder un talent immense, hélas non reconnu dans ce monde si dur ! Karine voudrait bien trouver le moyen de lui parler, mais ce n'est guère aisé. Il ne semble pas la voir et comment pourrait-il s'intéresser à la pauvre petite hôtesse de la caisse 8 ?
Après sa pause, Karine voit avec plaisir son client préféré disposer les articles choisis sur le tapis. Contrairement aux jours précédents, ils sont nombreux et elle remarque qu'il y a des produits de luxe, dont du caviar et une bouteille de Champagne de grande marque. Pour régler ses achats, l'homme sort un superbe portefeuille de sa poche et tend d'un geste royal plusieurs billets de 100 euros. Elle les saisit et ne peut s'empêcher de remarquer :
- Vous allez vous régaler avec tout ça, c'est la fête !
Il sourit largement et répond, enthousiaste :
- Absolument, je viens de vendre un de mes tableaux, c'est génial !
- Félicitations, dit Karine en lui rendant la monnaie et le ticket de caisse. Bonne journée.
À ce moment, au lieu de s'éloigner, le peintre écrit quelques mots sur le revers du bout de papier, puis le donne à la jeune fille en ajoutant :
- Pour que la fête soit complète, ce serait super si tu pouvais venir à cette adresse, ce soir, à 21 heures.
Suffoquée, Karine, reste bouche bée. Elle avait raison, c'est un vrai artiste et, en plus, il l'invite à partager sa réussite. Elle n'en revient pas.
Tout à coup, la vie est plus belle...


FOCUS

Un homme simple et sans autre ambition que celle de vivre seul et tranquille, voilà ce que j’étais. Peintre en bâtiment, j’aimais, sur mon échafaudage, observer les gens dans leurs appartements. Un indiscret temporaire mais très appliqué. Tout en maniant le pinceau, mon esprit aimait aussi créer des scenarii pour ces acteurs anonymes.
Voici un an, je peignais les volets d’un immeuble haussmannien. J’étais en train de me demander pourquoi en installer alors que presque personne ne les fermait quand, au sixième étage, je découvris la plus jolie jeune femme qu’il m’ait été donné d’admirer. La voyant évoluer, je compris qu’elle était une sorte de secrétaire-domestique-cuisinière pour le propriétaire des lieux, un veuf fortuné. Elle habitait sur place. Une fièvre teintée de démence s’empara alors de moi. Pour elle, je fus prêt à toutes les audaces. Le samedi, je guettai sa sortie et la suivis. Elle alla au centre commercial « Italie 2 » et déambula sans but précis. Elle semblait vouloir tuer le temps et s’ennuyer ferme, tout en montrant une certaine nervosité. Le soir même je décidai d’aller encore lui voler quelques instants. Tout de noir vêtu, tel un chat, je rampai d’une fenêtre à l’autre et tendis le cou pour espionner, mais toutes les pièces étaient obscures. Qu’étais-je venu faire là ? Que pouvais-je espérer ? Soudain un rai de lumière attira mon attention. Je me faufilai et, à ma grande stupéfaction, je vis Léa (j’avais décidé de la nommer ainsi) dans les bras d’un jeune homme. Elle l’embrassait fougueusement et mon cœur se délita. Sans tarder, elle entraîna « l’autre » dans le couloir. J’allai partir, n’ayant aucune envie d’en savoir plus, quand je compris que c’était la lumière du bureau qui venait de s’allumer. Le couple s’approcha d’un tableau, le fit pivoter et Léa ouvrit le coffre-fort. Elle en sortit plusieurs liasses de billets et les tendit à son complice. J’étais abasourdi. L’objet de mon attention n’était qu’une vulgaire voleuse ! Et c’est à ce moment qu’apparut le veuf avec un pistolet à la main. Je n’entendis pas ses mots mais en déduisis qu’il leur demandait de lever les mains. Cependant seul le garçon s’exécuta tandis que Léa se plaçait à côté de son patron. Ils sortirent tous trois du bureau et j’attendis qu’une autre pièce s’éclaire. Il s’agissait de la chambre du propriétaire. Lorsque je vis le jeune homme se déshabiller, se mettre au lit, s’allonger sur le ventre, être bâillonné et attaché aux barreaux par Léa, je compris, avec effarement, qu’elle servait de rabatteuse au vieux pervers. Ce dernier posa le pistolet sur une chaise et ôta son pyjama tandis que la traîtresse caressait sa pauvre victime. Ses mains se voulaient apaisantes mais elles semblaient brûler la peau du jeune qui tremblait et s’agitait autant que ses liens le lui permettaient. N’y tenant plus et ne pouvant laisser faire une telle ignominie, d’un coup de pied je cassai la vitre, ouvris la fenêtre et sautai à l’intérieur. Je me précipitai sur l’arme et mis en joue le couple maléfique. Puis je leur ordonnai de libérer leur proie. Le jeune se rhabilla et vint se coller à moi. Nous reculâmes à pas comptés puis courûmes vers la sortie. L’arme finit dans la Seine et, puisque « l’autre » ne voulut pas me quitter et jura de ne plus convoiter le bien d’autrui, nous partîmes loin de Paris.
Sous d’autres cieux, derrière d’autres fenêtres, deux amis peignent ensemble. Et aucun ne regrette son passé car ils sont désormais à la fois libres et complices.


FAUX SEMBLANT

Deux véhicules attendaient dans la cour, moteur en marche ; un camion à benne rempli des machines démontées, et une camionnette, plus discrète ; le premier devant acheminer les pièces vers une ferraille de banlieue, l’autre destinée au transport des billets jusqu’à une ferme isolée.
Bob se tenait appuyé sur la table où étaient alignés cinq mallettes de cuir et autant de paquets ficelés. Il s’adressa à ses complices :
- Riton tu conduis la benne, Fred tu remplis la camionnette, tu la rends, et tu dégages. Marcel et Sam vous filez en métro et prenez le train pour la campagne. On se revoit pas avant six mois, pour le partage du magot. Ces enveloppes, c’est pour les faux frais, 500 sacs chacun, de quoi tenir jusque-là. En attendant, discrétion absolue ! Pas plus d’un bifton chez le même commerçant, pas de dépenses insensées. Si vous voulez une belle bagnole, prenez un crédit ; vous aurez de quoi le rembourser !
Bob était satisfait. C’était le coup du siècle. Le papier craquait sous les doigts comme le vrai, le dessin était impeccable, les couleurs fidèles. On avait testé les billets au détecteur, sans qu’ils soient reconnus.
Chacun empocha son paquet. Alors que Riton portait les serviettes à la camionnette, Bob préleva une dizaine de Delacroix dans le sien avant de déposer le reste dans une poche aménagée dans la doublure de sa veste (il y a tant de malhonnêtes qui courent les rues, mieux vaut être prudent !).
« La première dépense, c’est pour moi », déclara-t-il avant de sortir pour se rendre chez un marchand de couleurs. Il revint avec un bidon de détergent, une bouteille de Javel et un flacon d’acide.
« Le cave n’y a vu que du feu, il a accepté mon talbin sans problème. Et maintenant, nettoyez-moi tout ça. Il ne doit pas rester une trace ! »
Les quatre hommes s’activèrent sur les murs et le plancher. Puis les véhicules sortirent, Sam et Marcel prirent le métro, et Bob un taxi qui le conduisit chez le loueur pour la remise des clefs. Il rentra chez lui, déposa la mallette sous son lit, et prit le chemin du centre commercial. Chemin faisant, il caressait entre ses doigts les billets, jouissant de la sensation, en spécialiste. Rien ne pouvait distinguer le fruit de son labeur des billets de 100 francs émis par la Banque de France. En longeant le supermarché, il hésita, et opta pour la vitrine du caviste juste en face.
« Ici, je trouverai du Champ’ extra ; il y a justement un fleuriste à côté, il me restera assez pour offrir un bouquet à Suzy. »
Il choisit dans les rayons une bouteille à 79 francs. A la caisse, il sortit négligemment un billet de son portefeuille et le déposa devant l’employée. En voyant sa mine horrifiée, il pressentit que quelque chose clochait ; il porta son regard sur le Delacroix, et comprit.
L’encre, sous l’effet de l’acide et de l’eau de Javel, avait viré. Le visage du peintre était hâlé comme celui d’un modèle de Gauguin, période polynésienne. Au recto, Gavroche ressemblait à un charbonnier. Quant à la Liberté, on eût dit une danseuse antillaise coiffée d’un madras, et pire, elle brandissait un drapeau… belge !
La femme se mit à crier ; Bob s’enfuit dans l’allée, poursuivi par les passants. Pour protéger sa fuite il jetait derrière lui des liasses de billets. Les gens interrompant leur course pour les ramasser, il parvint à les semer.
Aucun des faux billets ne fut mis en circulation. Certains furent exposés dans les maisons, comme objets cocasses. Et Bob se fit embaucher chez un imprimeur, à 850 francs par mois.



Art contemporain

Me voici devant le mur de parpaings en façade du nouveau centre commercial, 6 mètres sur 7. Peintre, j’ai obtenu un contrat et mon client, la société Reine des Gaufrettes, soucieuse d’offrir un cadre attractif à ses clients, m’a donné carte blanche. Je dois dire qu’on est ici au milieu d’une vaste zone industrielle, l’environnement est tristounet, plein de poussière et a bien besoin de l’apport éclairé de l’artiste.
N’allez cependant pas croire que parce que c’est mon premier contrat, je sois débutant. Contrairement aux autres rigolos, j’ai fait les beaux-arts, je pratique le graffiti et je suis un as du pochoir. Je crois pouvoir me prévaloir d’une réputation qui n’est plus naissante. J’ai réfléchi à mon projet, préparé mon esquisse au feutre gras. Ce mur poreux accepte mal la peinture à la bombe, je choisis donc de projeter une peinture acrylique pâteuse que je répands au couteau et au grattoir, souvent avec les mains, j’ai un bon sens du toucher. Mais quel travail, des heures de travail de forçat ! Et cette chaleur ! J’ai posé un échafaudage mobile, que je déplace vers la droite au fur et à mesure de la progression de la tâche, je me sens là-haut comme un Michel Ange sous le plafond de la chapelle Sixtine. Les seaux de bleu, gris, jaune se vident un à un, la texture épaisse de l’oeuvre donne du relief, j’y ajoute des jeux d’ombre pour parfaire l’illusion.
Je me recule pour admirer ma création, en fait, il faut traverser la route et se poster sur le talus d’en face pour prendre la mesure de l’oeuvre. Que voit-on ? Une grosse liasse de billets de banque qui brûle et part en fumée. Les couleurs sont tranchées, voyantes. Je suis un peintre engagé, dans la contestation sociale, imaginez la portée symbolique de cette image dans un lieu dévolu à la consommation… C’est parfait, et ce n’est pas tout. J’ai déposé au pied du mur un extincteur bien réel pour inviter les passants à éteindre l’incendie. Un appel au spectateur pour qu’il s’implique, qu’il devienne acteur. Un concept très novateur.
Je reviens à côté de mon mur et reste là, assis sur ma chaise à quelques mètres, pour observer les réactions. Les voitures passent en trombe sur la route. Les piétons il y en a peu et ils ne lèvent pas les yeux, beaucoup d’indifférence donc, quelle tristesse, de la confiture aux cochons, les gens sont trop pressés pour voir et admirer. Une femme me donne même la pièce, me prenant pour un mendiant. Mais le lendemain, je suis enfin récompensé, lorsque j’arrive, je découvre la neige carbonique qui dégouline de tous les côtés. Un inconnu a répondu à l’appel. Je ne sais pas si vous réalisez, il s’est produit là un truc inouï, véritable big-bang, l’oeuvre de pur street-art s’est métamorphosée en performance éphémère, autrement dit un objet d’art contemporain véritable, de la même veine que le très célèbre catapultage de pianos ou le lâché de ballons en peau de banane. Je suis fier, j’ai atteint une synthèse artistique, à la croisée des zones d’influence les plus branchées.
Comment, vous me dites qu’il ne reste plus qu’un mur maculé et que vous n’êtes pas enchanté par le barbouillis final ? Mais mon pauvre Monsieur, vous vous figurez que parce que vous êtes le client, vous avez tous les droits ? Je m’étrangle. Je vous ai potentiellement offert là un coup de pub magistral, un happening dont le journal local a dû faire son chou gras. Rien de tout cela ? C’est un complot, une terrible humiliation, je ne veux plus seulement discuter, vous me faites trop pitié !

Étonnant…



Si on dit métier dangereux, tout le monde cite policier, marin, bûcheron, etc. D'accord. Mais il ne faudrait pas oublier une catégorie de salariés dont l'espérance de vie ne fait pas la fière : les ouvriers du bâtiment.
Quelques-uns n'atteignent pas l'âge de la retraite.
Voilà pourquoi ce matin-là je me suis vite fait du souci pour Pablo. Il n'était pas à ce qu'il faisait. À l'évidence. Quelque chose le tracassait. Il négligeait les règles élémentaires de sécurité. Nous sommes façadiers. Autant dire que l'on n'a pas intérêt à se louper…
J'avais pas envie de le voir se vautrer de l'échafaudage du centre commercial.

Bon, Pablo, je le connais bien. 15 ans qu'on fait équipe. Ce serait dommage. Je sais ses qualités de peintre. Son sens du toucher couteau à conduire à la main, je vous dis pas ! Mais je sais aussi son côté espagnol orgueilleux, son côté mais non, tout va bien. Je connaissais d'avance sa réponse si je l'attaquais de front. J'allais me prendre le mur en pleine face.
Sans compter le même-toi de tes oignons qui va avec.
Aussi, en le surveillant du coin de l'œil, j'ai patienté jusqu'à la pause casse-croûte. J'ai attendu qu'il ait commencé à manger puis je me suis jeté à l'eau. En nage indienne… manière d'éviter le choc frontal.
– Je me goure où tu m'as l'air fatigué ?
Pablo m'a fixé. Œil noir, sourire en coin. Nous étions en plein juillet. Tous les chantiers devaient être bouclés d'ici quinze jours. Par conséquent, nous ne chômions pas. De toute manière, façadier c'est pas un boulot de feignasses. Dehors toute l'année et sans arrêt la crainte de se viander de l'échafaudage. Les clowns qui gèrent le monde sont bien gentils mais au-delà d'un certain âge il faudrait songer suicide pour persister dans cette voie.
Pablo a donc dégainé, moitié le couteau entre les dents :
– Pourquoi, tu pètes la forme toi ?
Je n'ai pas pu me défausser.
– Non, je suis crevé moi aussi. Mais… je te trouve à côté de tes pompes ce matin. Tiens, tout à l'heure, quand je t'ai demandé le graton, j'ai cru que tu ne savais plus ce que c'était.
J'ai été surpris. Pablo n'est pas monté sur ses grands chevaux. Il a juste soupiré.
– J'avais la tête ailleurs, m'a-t-il répondu. Ça arrive…
– C'est sûr. Mais… je trouve que depuis ce matin… Un des gamins malade ?
– Rassure-toi, ils vont tous bien.
Je devais continuer à louvoyer sous peine de voir son œil s'étrécir. J'avais encaissé la veille. J'ai sorti une liasse de billets.
– Si c'est un problème de fric…
Il m'a souri.
– T'es sympa Sergio. Mais ça va de ce côté-là.
Tiens… C'était quoi d'autre ?
– Des ennuis de santé…
Il s'est redressé, coq en colère.
– Tu me fatigues à la fin ! J'ai pas de souci !
J'ai défouraillé d'une voix douce :
– Alors pourquoi tu portes ton tee-shirt à l'envers ?
Ses yeux en rapides allers retours ont constaté.
– J'ai pas fait gaffe…
– Arrête Pablo, ne me la fais pas…
Il m'a fixé dans les yeux. J'ai cru qu'il allait exploser. Puis il a baissé la tête.
– C'est à cause de Sofia… on s'est encore embrouillé hier soir.
Je me suis gardé de me la jouer triomphe.
– Ça a chauffé dur ?
– Plus que ça… un séisme force 7. Je ne sais pas comment ça s'est fait mais elle a appris pour Nadia.
Ce n'était pas mon cas. Mais pas besoin de dessin…
Sobre, j'ai laissé tomber :
– Aïe !
– Comme tu dis…
Là, bêtement, j'ai voulu jouer le bon camarade.
– T'inquiète Pablo. T'es pas le premier… avec le temps ça s'arrangera…
C'est là qu'il m'a fait cette étonnante confidence :
– Mais c'est bien le problème Sergio ! J'ai pas envie que ça s'arrange…


Chère devise

Oui, je suis artiste. Non, je ne revendique pas cette aversion convenue pour la société de consommation. Au contraire. Je kiffe d’en avoir plein les poches et milite sans relâche pour l’achat irraisonné.
Aujourd’hui j’attaque la phase trois de mon plan anti-peintre-génial-mais-fauché, baptisé période bleue. Je caresse cette liasse de billets de 20 euros soutirée à mon grand-oncle, seul membre de la famille non encore immunisé. L’inspiration commence à me brûler les doigts.
Vite, une toile vierge. Je la peins d’un bleu manganèse et de quelques giclées d’indigo. J’assouplis une première coupure puis temporise. Rater l’inclusion condamnerait le tableau à la destruction. Mes créations ne supportent pas les retouches.
Un peu plus à droite. Un peu plus en biais. Bingo ! Je plaque sauvagement le billet sur l’œuvre. Il adhère. J’en torsade deux autres pour amener du relief. Je colle une quatrième, une cinquième, une sixième, une septième coupure. Stooop ! L’adage ne déconseille-t-il pas de mettre tous ses billets sur la même toile ?
J’enchaîne les réalisations avec un minimum de 100,00 euros par chef-d’œuvre. N’est pas radin qui veut. Quelques clichés de mes bébés plus tard, je fonce au centre commercial pour réserver mes quinze jours d’exposition dans cette galerie décriée par les puristes mais qu’importe.
Avril arrive, mes huit toiles s’exhibent. Toutes vendues en dix jours. J’hésite à en engendrer six de plus mais soucieux de voir grimper ma cote, je restreins mes ardeurs. Toujours se souvenir de la loi de l’offre et de la demande.
Le 20 mai, la police s’invite à mon domicile et le perquisitionne. A la vue des quatre billets de banque coincés entre mes tubes de peinture, l’OPJ jubile. Curieuse réaction.
J’ai fini par comprendre.
Un procureur, amateur d’art mais soumis à déformation professionnelle. Un taiseux grand-oncle, aux accointances avec le milieu, missionné par mes parents pour avoir la paix. Des faux billets. Et hop, me v’là méga célèbre grâce à la une de plusieurs journaux. Par contre, pour cantiner, c’est la grosse misère… Je viens de remplir mon bulletin d’adhésion à l’Association des Génies Fauchés en soulignant mon numéro d’écrou… Inutile de préciser qu’aucune cotisation n’est exigée. Par contre, un mandat cash en retour, j’dirai pas non.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Jeu 29 Juin - 09:35 (2017)    Sujet du message: Publicité

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