forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum

forum du cercle maux d'auteurs
Ouvert à tous les passionnés de lecture et d'écriture!

 FAQFAQ   RechercherRechercher   MembresMembres   GroupesGroupes   S’enregistrerS’enregistrer 
 ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 

Le vieux temps d'un siège

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> BATAILLES DE PLUMES -> Les textes médaillés
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
rascasse
Conjonction volubile

Hors ligne

Inscrit le: 01 Nov 2012
Messages: 662
Localisation: Frontignan (34)
Masculin

MessagePosté le: Ven 16 Juin - 15:49 (2017)    Sujet du message: Le vieux temps d'un siège Répondre en citant

Le vieux temps d'un siège





Jamais je n'aurais cru que dix ans plus tard le destin nous remettrait face à face. Sans cet incroyable concours de circonstances…
Tout a commencé à l'aéroport.

Il m'avait fallu consentir un terrible effort sur moi-même pour ne pas me montrer grossière. Quelques années plus tôt, je n'aurais pas su résister. Tout serait parti en irrépressible éruption. Un vol lourd de gros mots et une belle montée d'adrénaline…
Vieillir, grandir, mûrir ? Sans doute un subtil amalgame des trois.
Quoi qu'il en soit, la personne face à moi n'y était pour rien. Qu'aurais-je gagné à la pourrir ou à la menacer ? De quelle représailles en plus ! La grève surprise venait des aiguilleurs du ciel. Une belle engeance que ceux-là. Insaisissables, indétectables, invisibles. J'aimerais savoir si quelqu'un autour de lui connaît quelqu'un qui aurait vu un jour quelqu'un connaissant un aiguilleur du ciel. Oui, c'est vrai, je suis curieuse…
N'empêche que leur grève surprise, elle, était bien réelle. Et pour une surprise c'en était réellement une… très mauvaise. Les solutions de repli à Roissy Charles de Gaulle un peu avant vingt-et-une heures, elles tiennent dans un mouchoir de poche.
Tu te mouches avec et tu jettes !

Je pouvais convoquer les obsèques de mon rendez-vous demain matin à Milan. Si la grève s'éternisait et que j'étais contrainte de me rabattre sur le train, je n'y serais au mieux que le lendemain en fin d'après-midi. Ma vie n'en dépendait pas – hormis de ténébreux coups de canif du destin dans les contrats de la Providence je doute qu'une existence ait jamais dépendu d'un rendez-vous – mais je risquais fort de me faire couper l'herbe sous le pied. Avec cette détestable conséquence de passer à côté d'une commande susceptible de donner à ma petite maison de couture l'élan qu'à mes yeux elle mérite. Tout ça parce que le syndicat de ces messieurs/dames les aiguilleurs du ciel refusait une harmonisation européenne. Le fin mot de l'histoire était certainement une question de petits sous.
L'idéologie commune se heurte souvent aux inconforts particuliers. Je ne prétends pas qu'il faille absolument se laisser dévorer au prétexte de niveler au ras des pâquerettes mais il serait bon que d'âpres négociations s'amorcent avant de dégainer l'arme fatale de la grève.
Enfin bon, les choses en étaient là.

Plutôt que de m'énerver, j'avais donc accepté de patienter. D'attendre que la compagnie relaie par la voix des hôtesses d'accueil les solutions d'hébergement proposées. Celles-ci s'y étaient engagées vis-à-vis de tous les passagers restés sur le carreau après l'annonce de la suppression de tous les vols pour la fin de soirée. Aucun voyageur ne resterait livré à lui-même. Tous seraient logés pour la nuit et convoyés gracieusement de l'aéroport à l'hôtel. Rien n'avait été précisé pour le retour mais cela semblait couler du même tonneau.
Naturellement, je m'étais aussi activée sur les touches de mon téléphone portable pour tenter de réorganiser ma journée du lendemain en fonction des diverses hypothèses. Après cela, j'avais appelé Mateo Amalfitano pour le prier de m'excuser et lui expliquer la raison de… J'étais tombé sur son répondeur.
Le message que je lui avais confié ne m'avait qu'à moitié satisfaite. Je n'étais pas certaine d'avoir su jouer à fond la carte de l'apitoiement et du regret sincère… en espérant que les atouts maîtres soient distribués aux bonnes personnes.
Je venais à peine de réécouter mon message avant de le valider lorsqu'une voix au bord extrême du séraphique convia les passagers du vol Paris-Milan à se diriger vers la porte d'embarquement numéro 5 pour leur prise en charge.
Je refermai mon téléphone d'un claquement sec – une revanche sur le calme auquel je m'étais astreinte précédemment – et entraînai ma valise à roulettes dans mon sillage.


Une demi-heure plus tard, l'autocar s'immobilisa devant un établissement de la chaîne Accor. Un opus visiblement de fraîche facture puisque deux engins de chantier stationnaient encore en bordure du parking dont le bitume interprétait un jazz luisant sous les rafales de vent et la pluie. Un magazine sur la tête pour me protéger de l'averse, je récupérai mon bagage dans la soute avant de courir aussi vite que m'y autorisaient mes escarpins en direction du hall d'entrée de l'hôtel.
Je n'étais pas seule. Bien évidemment. Et la vaste esplanade carrelée de blanc bruissait déjà des voix animées de divers sentiments de ceux arrivés avant nous. Leurs valises, étiquetées au blason d'une compagnie concurrente de la nôtre, exprimaient tacitement un désarroi comparable à celui de tous les voyageurs restés en souffrance.
Suite logique de l'épisode : je n'étais pas couchée ! Vu l'affluence devant le comptoir, la distribution des chambres ne faisait que commencer. Étrangement, cela m'a laissée plutôt tiède. Je savais d'expérience que je ne m'endormirais pas de sitôt, agacée comme j'étais. Je précise que je ne suis pas du genre à disposer d'un arsenal chimique prêt à pallier à toute égratignure dans la linéarité de l'existence.
Aussi, plutôt que de prendre ma place dans le trafic et jouer les échassiers statiques, je bifurquai sur mon aile gauche. Un fauteuil me tendait les bras. J'y atterris en douceur, soupirai et fermai les yeux.
C'est en les rouvrant que je l'aperçus. Presque face à moi. À l'autre extrémité du hall. Dans un fauteuil. Entre deux plantes vertes. Un caoutchouc aux feuilles vernissées et un philodendron. Le temps se figea. Mon cœur lâcha la rampe.
Très étonnamment, je venais de vieillir et de rajeunir tout à la fois.

C'était lui. Indiscutablement. Il avait beaucoup changé, il n'y avait pas à revenir là-dessus. Mais pas au point de devenir méconnaissable. Le poids qu'il avait pris équivalait au moins à tous ces boisseaux de larmes que j'avais autrefois versées à cause de lui. Il ne regardait pas dans ma direction. Néanmoins, par méfiance, je pivotai légèrement pour offrir mon visage de trois-quarts et enfilai à la hâte la paire de lunettes dont je me sers pour lire. Je n'étais pas vraiment certaine qu'il puisse me reconnaître mais je ne souhaitais pas que nos yeux se croisent. Je me demande bien ce que je souhaitais d'ailleurs.
La colère dont je m'étais promis de lui faire démonstration si nos chemins venaient à se croiser à nouveau pointait étrangement aux abonnés absents. Un tout autre sentiment squattait dans mon esprit. Subtil amalgame de stupeur et de désarroi.
Combien de temps s'était écoulé depuis… ? 2007… 2017… Mes petites capacités arithmétiques ne souffrirent pas pour accoucher d'une décade. Nombre d'or de rien du tout.
Bon sang ! Déjà !

Je lui lançai un nouveau regard. À la dérobée. Tout me revenait en mémoire. Par vagues. Goût salé des larmes. Saveur amère des regrets et de la peine. Sans lui – sans ce type au visage à présent bouffi et au corps en chemin vers l'obésité – que serait ma vie aujourd'hui ? Je ne détenais pas la réponse à ma question naturellement.
Je menais juste vers d'inaccessibles estives tout un troupeau d'hypothèse guidées par une cohorte de supputations toutes aussi hasardeuses les unes que les autres. La seule et unique certitude : il m'avait fait souffrir comme jamais je n'avais laissé aucun homme en capacité de le faire par la suite. Il m'avait atteinte dans mon cœur, dans mon âme… mais aussi dans ma chair. Peut-être et surtout là en premier.

Je savais ce qui me retenait de me lever et de venir lui cracher au visage. Mais il y avait autre chose. Peut-être l'idée que dans l'existence vient toujours une heure où l'on ne peut plus se dérober, où l'on est contraint de se présenter nu à la caisse pour régler le solde de ses comptes. Avec les autres mais avant tout avec soi-même.
Si j'avais bâti ma vie telle qu'elle se dresse aujourd'hui sur ses fondations, aussi modestes que celles-ci puissent paraître à certains, il n'y était pas étranger. Il en était même quelque part l'architecte et le maître d'œuvre. Cette rage, cette haine qui m'habitait depuis dix années c'était à lui que je la devais. Indirectement.
Ce que j'avais voulu ériger tenait d'une revanche par la bande sur le sort qu'il m'avait réservé. L'oie blanche s'était muée en un félin souvent indomptable, toujours prêt à donner de la dent avant même que l'on ait seulement essayé de l'apprivoiser. Froideur et méfiance constituaient depuis longtemps mon arsenal d'autodéfense. Même en amour, je prenais plus désormais que ce que j'étais prête à concéder. Aucun homme n'y avait résisté. Je ne m'en inquiétais pas. Les prétendants continuaient à ne pas manquer. Des hommes Kleenex.
Le plus souvent à usage unique. Je les mouchais. Au propre et au figuré. Amour-propre et figures de style. Je ne désirais pas m'attacher car je ne savais pas aborder ce verbe d'une manière différente que celle liée à son sens premier. Chaque histoire ne tenait que le temps de quelques rounds. Souvent interrompue par l'arbitre temps.
Abandonnée parfois… abandonnant le plus fréquemment. Sans aucun dépit quelle que soit l'issue du combat. Rien ne devait me contraindre dans ma quête.
Et c'est à ce gros type dans son fauteuil que je devais cette force.

Je jette une nouvelle œillade dans sa direction. Ses yeux semblent ne rien voir, plongés sur un ailleurs improbable à discerner. Dire qu'à cette lointaine époque je le trouvais le plus beau du monde ! Quelle gourde !
Il faut reconnaître qu'il savait y faire. Ce n'était pas pour rien si toutes les filles de la promo lui tournaient autour. N'empêche que c'est moi qui avais décroché le gros lot. La grosse timbale pour une grosse cruche ! Avec en ligne de mire dès les premiers émois à l'horizontale le triptyque gagnant : mariage, maison, famille.
Au turf de l'amour, je n'avais au final récupéré qu'un cheval. Pas de tiercé dans l'ordre. Pas de couplé gagnant. Mes bourrins s'étaient avérés de parfaits toquards. Quant au cavalier… ses manières avaient été pour le moins peu cavalières.
Une fois la bête bien débourrée, il avait envisagé d'autres montes.
Avec tout de même l'élégance d'un week-end en terre ibérique pour annoncer sa déchéance à la malheureuse élue. Quarante-huit heures en Catalogne pour me révéler mon inscription sur la liste des demandeurs d'emploi au chômage du cœur. Quarante-huit heures que j'avais accueillies avec un plaisir fou car j'avais moi aussi une révélation dans ma besace.

C'est idiot. Pour ne pas dire débile. Une anecdote me revient de ce week-end. Un des rares souvenirs heureux des pires quarante-huit heures de ma vie. Nous déambulions sur les Ramblas de Barcelone. Je cherchais le bon moment, ou le bon endroit, pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il devait faire de même de son côté pour pratiquer l'exercice à l'envers. À un moment, nous avons croisé une vieille dame. Aujourd'hui encore je prétendrais qu'elle était anglaise. Elle tenait en laisse un chien au pelage bizarre. J'ai parlé. Pour ne rien dire.
– C'est quoi ça ? Un caniche…
– Je dirais plutôt un croisé caniche/griffon… un grifiche quoi !
Ça m'avait fait sourire. Je n'avais pas voulu demeurer en reste.
– Ou un canon… !
– Si ça ne te dérange pas, vu sa tronche… on va garder grifiche !
Là, je n'avais pas pu résister. J'avais éclaté de rire.
Cela avait constitué le seul et unique soleil au cœur de ce jour maussade, gris souris malade. Une virgule de respiration dans une interminable phrase d'oppression.

L'instant d'après, il s'était élancé, ragaillardi peut-être par le rire dont je venais de lui faire présent, devant une parada où une jeune femme brune enlaçait tendrement un homme dans la force de l'âge. J'en jurerais encore aujourd'hui : les poupées que ces deux-là vendaient perdirent soudain toutes leur sourire. À ce moment précis où les mots que je cherchais avaient soudain buté sur les barricades que les siens venaient de dresser. Le ciel s'était obscurci sans que ne vole un seul nuage. La terre sous mes pieds s'était désagrégée tandis qu'une cognée acérée et acide s'attaquait aux racines de mon cœur. J'avais entendu sans parfaitement les comprendre tous ces mots qui emprisonnaient pour toujours mon âme guillerette.
Message d'adieu. Jeunesse, insouciance, cœur vagabond. Parenthèse refermée. Belle mais sans lendemain. Quelques reproches aussi. Véniels et capitaux. Une existence à bâtir ailleurs. Par-delà les mers. Sans entraves. Un plus un réduit à une singularité radicale. Si définitive et si insolvable que je m'étais révélée totalement incapable de protester, d'arguer que parfois un plus un égale trois… comme c'était le cas.
Mes larmes ne l'avaient même pas ému.
Oserais-je même dire qu'elles l'avaient beaucoup plus agacé qu'elles ne l'avaient perturbé. Au point qu'il m'avait plantée là. Fontaine en plein soleil. Averse glacée au beau milieu de la nuit. Qui sait ce qui serait advenu de moi si le couple de forains devant lequel je m'étais liquéfiée n'avait un à un ramassé mes morceaux afin de les recoller tant bien que mal ?

J'avais ensuite erré dans Barcelone. La tête au flou, le cœur et l'âme aux abois. Tous les toits d'immeuble un peu hauts me tentaient, oppressée par le sentiment que ma vie sans lui ne serait qu'un long chemin de croix. À vingt-trois ans, on est forcément un peu con !
Le discernement, ça fait partie d'un pack offert bon gré mal gré avec l'âge et la sagesse. Peu à peu, on apprend à ranger les espoirs fous davantage dans la catégorie folie que dans la catégorie et pourquoi pas… Dans le fond, c'est sans doute mieux. Si on connaissait tout sur tout dès le départ on finirait par s'ennuyer… ou devenir meurtrier multirécidiviste.
Tout ça pour dire que j'ai tourné en rond dans la ville et les boules du grand loto de l'espoir dans ma tête. Parce quand même… quelque part… je ne pouvais me résoudre complètement à accepter mon sort. Inconsciemment, je lui votais quelques circonstances atténuantes. Je serais bien en peine d'en retrouver seulement l'ombre de l'une d'elles aujourd'hui. Peut-être s'était-il laissé entraîner par les mots plus loin que son esprit n'envisageait de s'aventurer. Peut-être souhaitait-il avant tout une pause, un interlude, une parenthèse dans notre aventure sentimentale. Je ne parvenais pas à croire que tout puisse s'achever dans une innommable douleur d'un simple claquement de doigt.

Cela a duré des heures. J'avais complètement perdu la notion du temps. J'étais vide, creuse… et triste. Tellement triste.
Je venais tout à la fois de perdre mon monde et son bâtisseur. Je n'imaginais même pas que je pourrais survivre à un tel désastre. Je n'avais surtout aucune raison d'y survivre. Ou plutôt il ne m'en restait qu'une... et cette raison même amplifiait ma peine au-delà du dicible et de l'imaginable.

Avec mon pauvre sens de l'orientation, je ne sais pas comment j'ai fait pour retrouver mon chemin jusqu'à l'hôtel. Surtout en ne parlant pas la langue du pays.
Il devait y avoir un Bon Dieu pour les idiotes ce jour-là !
La nuit commençait à tomber. Une chance pour moi, la personne à la réception parlait français. Elle m'a donné la clef de notre chambre. J'ai compris ce que cela signifiait. Mon cœur s'est serré. À tort. Toutes ses affaires étaient encore là. Tout espoir demeurait en vie.
J'ai tourné en rond. En vase clos. Je n'avais pas faim. Pas soif. Envie de rien. J'étais en mode automatique. J'ai fini par m'allonger. Mais pas par m'endormir. Je me suis relevée. Puis recouchée. Les heures défilaient.
En définitive, j'ai tiré un fauteuil sur la terrasse et là, enclose derrière les barrières de canisses festonnant une méchante balustrade en bois, j'ai regardé les étoiles ourler d'or la nuit catalane. La rumeur de la ville berçait mon âme en souffrance. Maladroitement.
À un moment, j'ai dû finir par m'assoupir.


L'affluence au comptoir commence à afficher une éclaircie. Il ne s'agit pourtant que de la première volée de passagers. Ceux qui étaient avec moi dans l'autocar continuent pour la plupart à faire la queue. Plus ou moins sagement. Je comprends que certains soient énervés.
Moi-même…
Je le regarde à nouveau. Puis pivote sur mon siège en décroisant les jambes. Mon sentiment vient tout à coup de changer. Sans doute a-t-il varié à mon insu du temps que je me remémorais ces vieilles années acides. Je n'ai plus peur – l'ai-je réellement éprouvée cette peur ? – qu'il me reconnaisse. Après tout, je ne serais certainement pas la plus gênée des deux si cela devait se produire. Forte de cette certitude, je retire mes lunettes. J'ignore si j'ai changé au point d'être méconnaissable.
Sur le plan vestimentaire, c'est indéniable. Sans être devenue une parisienne chic – un défaut à mes yeux – je ne suis plus cette petite provinciale fagotée à la diable au gré des marques grand public et bon marché. Je me souviens que cette remarque avait fait partie du lot auquel j'avais eu à faire front.
Sans parler de mon manque de goût pour le maquillage…

Je ne le quitte plus du regard. À présent, j'aimerais qu'il me remarque. Je ne serais pas fâchée de voir ses yeux palpiter sous l'indécision, de sentir son visage blêmir. Sans vouloir me vanter, j'ai mieux vieilli que lui. Ce ne serait pas pour me déplaire qu'il en fasse l'amer constat. Je me demande s'il oserait venir jusqu'à moi.
Oh, il ne risque rien ! L'envie m'a désertée de lui crever les yeux pour tout le mal qu'il m'a fait. Mais il ne me déplairait pas de lui raconter l'histoire d'une petite fille qui n'aura guère vécu plus de six mois. Les médecins ont beau eu m'assurer que son destin était inéluctable, inscrit au plus profond de ses gènes, le doute a toujours conservé une petite chambre de bonne au dernier étage de mon esprit. La douleur qui m'a tenaillée tout au long de ma grossesse n'a sans doute pas joué en faveur de cette petite Florence. Je craignais tant de retrouver sur ses traits l'amère peinture de celui qui ne nous avait pas voulues pour famille.
Il ne me déplairait pas de lui lancer en travers du visage cette main glacée qui m'a enserré la tripe lorsque je l'ai entendu rentrer au cours de cette vieille nuit espagnole. Un réveil en sursaut. Les trompettes de l'espoir. Toutes munies d'une sourdine. Puis l'écho d'une seconde voix. Féminine. Ma soudaine tétanie. Les relents d'alcool fuyant la chambre pour envahir la terrasse. Puis deux rires s'écrasant sur un matelas innocent.
Le reste, je me suis efforcée de l'oublier. L'odeur entêtante d'un parfum bon marché mariée pour le pire à un relent de sueur sure. Les grognements avinés d'un rut malhabile. Les envies de meurtre, de hurlements primaires… de défenestration.
C'est un ronflement qui m'a sortie de ma torpeur hypnotique. Un ronflement à deux tons. Je n'ai soudain éprouvé qu'une seule envie : fuir. Le plus loin possible. Le plus vite possible.
J'ignorais dans quelle direction mes pas m'entraîneraient mais je savais que c'était la seule chose susceptible de me sauver.
Sous la seule clarté des lampadaires de la rue, je me suis habillée, j'ai rassemblé mes affaires avant de les fourrer en vrac dans mon sac de voyage. J'ai enfilé mes chaussures avant de me diriger vers la porte de la chambre.
J'aurais pu sortir de sa vie comme ça. Mais je ne sais pas pourquoi, mue par une envie de faire le mal – ou peut-être pour m'en faire à moi-même afin de trouver l'énergie nécessaire pour m'évader de cet insupportable carcan – j'ai allumé la lumière avant de quitter la chambre.
Je suis sûre que c'est ça qui m'a sauvée de l'emprise des hommes.


Nos regards viennent de se croiser. Je n'ai pas cillé. Mais j'ai senti mon corps se raidir. J'espère que cet éclat que je voulais triomphal a scintillé dans mon œil. Je ne jurerais pas qu'il m'a reconnue. Je crois cependant que ses épaules viennent de s'affaisser. Ses yeux m'ont fuie.
Hasard ou émotion ?
Je l'ignore. Quelle importance…
Non, je ne vais pas mentir. J'aimerais qu'il m'ait reconnue. Que de vieux souvenirs accrochent leurs wagons au train du temps qui fait mal.
Je désire au-delà de tout qu'il souffre désormais face à toutes ces portes à jamais refermées. Je souhaite ardemment qu'il s'acharne à les entrebâiller toutes pour découvrir l'horreur des années éternellement enfuies. Je désire qu'il visite à son tour les salles désertes de ce musée des horreurs que j'ai si longtemps arpentées.


Une dame s'approche soudain de lui. Plus toute jeune. Elle a au moins vingt ou trente ans de plus que lui. Elle se penche vers son visage et lui dit quelque chose. À la distance où je me trouve, je n'entends pas ce qu'elle lui confie mais je le vois hocher docilement de la tête. On dirait un de ces horribles chiens autrefois lâchement abandonnés sur les plages arrière des voitures. Je n'éprouve aucune pitié.
La personne se glisse derrière lui et s'empare des poignées du fauteuil roulant. Je sais qu'il est trop tard pour aller lui parler. Pour être franche avec moi-même, ce que j'avais à dire je le lui ai dit quelques secondes plus tôt avec les yeux.
Il n'a pas à savoir pour Florence. Cela ne le regarde pas.
Je le regarde s'éloigner. Je ne quitte pas son dos des yeux. J'espère que c'est la dernière fois de ma vie que…
Je ne souhaite pas qu'un nouveau miracle imbécile nous remette un jour en présence.
Soudain, avant que le fauteuil ne s'engage dans le couloir à droite du comptoir, je le vois tourner la tête. Ses yeux cherchent dans ma direction. Ils me trouvent. Aucun sourire ne l'anime. Je crois voir une lueur de mélancolie. Je me méprends peut-être. Parfois, on peint trop nos envies aux couleurs de ces trompe-l'œil qui ouvrent dans les murs des perspectives qui n'existent pas. Je ne crois pas pourtant que nous en resterons à une indécision. Sa tête vient à nouveau de pivoter. Ses bajoues flasques parlaient pour lui.
Le couloir l'avale. Je me sens bien désormais. Je sais qu'il vient déjà de commencer à remonter le fil barbelé de son existence.
Je ne suis plus aussi pressée maintenant. Je me rejette au fond de mon fauteuil. La nuit peut venir. Je l'attends sans impatience. Je me sens bien. Presque aussi rassérénée qu'au petit matin de cette antique nuit catalane lorsque, après avoir allumé la lumière du plafonnier, j'ai découvert un corps nu vautré sur le sien.
Le corps d'un homme avec des seins.
_________________
J'apprécie tout particulièrement les heures pas encore mais déjà plus
http://ericgohier.e-monsite.com/
Revenir en haut
Visiter le site web du posteur
Publicité






MessagePosté le: Ven 16 Juin - 15:49 (2017)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> BATAILLES DE PLUMES -> Les textes médaillés Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | creer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com