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Les textes du jeu N°144

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Dim 21 Mai - 18:50 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°144 Répondre en citant

Eté trente-sept

Nous partîmes à sept : chacun à bicyclette,
Libérés de l’usine, un matin du mois d’âout.
Trois garçons, quatre fill’. Légères chemisettes,
Jambes nues un peu frêl’, chandails autour du cou...

C’était l’été béni des congés de trent’-sept .
Nous roulions vers la mer, heureux d’avoir vingt ans…
Les garçons, sur leurs fronts, rabattaient leurs casquettes
Et redoublaient d’ardeur dans les chemins montants.

Nous les fill’, moins sportiv’, tirions sur nos socquettes
Et réclamions des paus’, de plus en plus souvent.
Sur les routes étroit’, nous croisions des charrettes
Suivies de moissonneurs s’en revenant des champs.

En tricots détrempés, sous d’amples salopettes,
Ils nous lançaient, rieurs, des baisers en passant.
Aussitôt stimulées, au pied d’une grimpette,
Nous retrouvions des forc’... pour un très court instant.

Nous goûtions le repos dans l’ombre des placettes
En buvant de l’ eau fraîche aux fontaines d’antan,
Et des femmes en noir nous faisaient la causette
Devant les monuments des Anciens Combattants.

Un soir nous arrivâm’ au « Camping des Fauvettes »
Situé dans les dun’, au bord de l’Océan.
Après avoir monté nos tent’ , pris nos serviettes
Nous courûmes ensembl’, vers la plag’, au couchant.

L’eau était un peu fraîch’, sur nos jambes fluettes ;
Nos coeurs s’accéléraient sous ce plaisir trop grand
Qui nous faisait frémir et crier : « Que c’est chouette ! »
Tandis que nous bravions les vagu’, en frissonnant.

Chaque nuit nous dansions , au son des castagnettes,
Avec d’autres campeurs, comme nous, débutants,
Ouvriers du Creusot ou maçons catalans
Qui enserraient nos taill’ et nous contaient fleurette.

Nos compagnons de route courtisaient des cousettes,
Marie, Jeanne, Renée, de Lyon ou d’Orléans...
L’insouciance faisait fleurir les amourettes ,
Et nous découvrions le bonheur sans serments.

Des couples s’éloignaient, discrètes silhouettes...
On les entendait rire, pendant un long moment,
Et quand ils revenaient, du rouge à leurs pommettes,
Leurs mains étaient plus tendr’, et leurs yeux plus brillants.

Quel merveilleux été que cet été trent’-sept !
De retour à Paris, à la fin du mois d’août,
Nous nous sentions plus forts, et sûrs de nos conquêtes :
Un avenir meilleur semblait briller pour nous...



Au théâtre ce soir


— « Nous partîmes à sept cents ; mais avec de l’effort, on était sept mille quand on est arrivé au port … »
— Non, non, non ! Stop ! Nicolas, arrête d’inventer le texte ! C’est du Corneille quand même. Tu m’avais promis que tu saurais tes tirades par cœur aujourd’hui ! Tu te rends compte que le spectacle est dans moins d’un mois ? Tu es Rodrigue, le personnage principal, tu dois connaître ton texte par cœur !
— Mais, m’dame, c’est pas de ma faute ! On dirait que c’est même pas du français !
— Mais on a travaillé en classe, on a simplifié, réduit pour que vous puissiez jouer cette scène avec des épées ! On n’a plus le temps de changer maintenant ! Va réviser ton texte. Alice ! viens jouer ta scène de Chimène.
— Mais, m’dame, c’est pas maintenant normalement ?
— Oui, je sais. Mais ce sont les répétitions. On peut répéter dans l’ordre qu’on veut. Tu comprends ?
— Oui, maîtresse. Alors, je commence ?
— Oui, s’il te plait.
— « C’est peu de dire aimer, Elvire : j’adore ! La passion s’expose à mon sentiment … »
— Noooooooon ! Mais ce n’est pas possible ? Vous le faites exprès ? Alice, la semaine dernière, tu connaissais ta tirade par cœur, pourquoi récites-tu un tout autre texte ?
— Mais, m’dame, je la connais à peu près mais pas exactement …
— Oui, je confirme ! Alors va l’apprendre « exactement » !

Bruit d’une gifle, provenant des coulisses, côté cour :
— Ouille ! M’dame, il m’a tapé !
— Que se passe-t-il encore ? Thomas et Valentin, arrêtez de vous battre immédiatement ! Quel est le problème ?
— Il m’a tapé !
— Mais m’dame, il faut bien que je m’entraîne à lui donner une gifle ! C’est moi le Comte et lui, c’est Diego.
— Pour de faux, Thomas ! C’est du théâtre ! Tu fais semblant de lui donner une gifle ! Et Valentin n’est pas Diego, mais Don Diegue. Bon, si vous êtes prêts vous deux, commencez votre scène pendant que vos petits camarades finissent d’apprendre par cœur leur texte.
Aparté : — Ah bon ? On avait le droit de pas apprendre par cœur ?
— « Ton imprudence, vieux vieillard, aura sa récompense ! »
Gifle.
— Ouille ! M’dame, il m’a encore tapé !
— Mais ce n’est pas du tout le texte que je vous ai demandé d’apprendre ! Vous allez tous me rendre folle ! Thomas, c’est « Ton impudence, téméraire vieillard » et tu dois seulement faire semblant de le gifler ! Valentin, tu enchaînes juste après en sortant ton épée.
— M’dame, je l’ai pas, mon épée, c’est Anicée qui l’a pris !
— Et pourquoi ? Anicée, viens ici ! Pourquoi as-tu pris l’épée de Don Diegue ? Enfin, de Valentin ?
— Parce que je suis le Roi ! C’est moi qui dois avoir l’épée !
— Non, mais vous allez me rendre folle, tous, aujourd’hui ! Anicée, rends l’épée à Valentin, mets ta couronne et viens répéter ta scène avec Aurélien. Je vous attends ? Allez, hop !

Arrivée d’Anicée, portant couronne, épée à la main, poursuivant Aurélien sur la scène :
— « Je suis Arthur, Roi de Bretagne ! Donne-moi le Graal ! »
— Stooooooop ! Mais qu’est-ce que tu racontes, Anicée ? C’est du grand n’importe quoi ! Qu’est-ce que vient faire Arthur à la cour espagnole ?
— Mais, m’dame, pourquoi vous dites la cour espagnole, c’est pas chez les bretons que ça se passe ?
— Mais non ! Mais non ! Mais non !!! Qui a bien pu vous mettre dans la tête que ça se passait en Bretagne ?
— Mais c’est vous, m’dame ! Vous avez dit dit qu’on jouait le Cidre ! Le cidre, c’est breton !
La maîtresse s’évanouit sur la scène. Rideau.




Si le Cid ne m'avait pas été conté


« Nous partîmes à sept cents ; mais par une aide rapide nous nous vîmes cinq mille en débarquant au port. » Silence, sourire. « Dis donc, n'est pas Rodrigue qui veut ! Tu te goures dans la citation mais va, je ne te hais point ! » persifle Chimène, insensible à mon charme littéraire bancal. Effectivement, après vérification du Cid sur Wiki : ils partent cinq cents et par prompt renfort se voient trois mille en arrivant au port... « L'essentiel est qu'ils soient arrivés, qu'importe le nombre » me dédouané-je, humour crétin. Chimène hausse les épaules. J'aurais dû citer juste ou me taire et être assez fin pour juger que la doña en a peut-être ras les alexandrins qu'on lui rappelle la sonorité cornélienne de son prénom.

Deux jours après mon échec en citation, la belle s'affiche avec Wilson le féru de karting. Aucun risque qu'avec lui, le Cid s'emmêle les chiffres. De Rodrigue et Chimène version cinq actes, Wilson ne sait rien. L'élu de ma dulcinée (j'ai aussi lu Don Quichotte) ignore tout de tout mais vit, vit avec délectation et, sans questionner les étoiles, respire, mange, boit, urine, défèque, pratique le coït aussi souvent que fille sous lui ne hurle pas non. La vie selon Wilson ou, sur écran modestie, les jours et les nuits d'un heureux con ! Certes con, mais choisi par Chimène. J'en veux à mes parents de m'avoir donné à lire. Doué à l'inculture comme au tripotage de moteurs ronds ou carrés, j'eusse été tellement plus épanoui !

Pour ma peine, j'aime Chimène. L'accent catalan sur sa langue à chaque mot qu'elle roule me donne envie de m'établir en une auberge espagnole de Barcelone, avec l'Europe d'Érasme pour joyeuse Babel où nous mélanger, un jour gay un autre hétéro, désinvoltes et beaux. Au lieu de quoi, j'aime Chimène qui ne m'aime pas, dans une cité U laide de son gris et qui préfigure le morose social dans lequel nous nous réfugierons, lâches et moutons. Non, je ne suis pas Rodrigue et nul n'écrira en mon honneur, à moi qui pourtant ai du cœur, une tragédie.

Il me faudrait un dilemme où me débattre, peser amour et gloire, tirade à l'appui pour aller, courir, voler, venger. Être vainqueur à la toute fin après que j'aurais tué le père de Chimène qui aurait souffleté le mien ; après que j'aurais affronté une armée de Maures, vaincu en duel Wilson protecteur du nom de celle que nous aimons. Puis enfin, la faire mienne.
J'ai du mal à imaginer pourquoi le père de Chimène, qui réside au Chili, giflerait le mien, qui se morfond en Mayenne. Tout autant je m'arrache les cheveux quand je fantasme mon corps chétif en treillis pour faire barrage à d'improbables djihadistes ou pulvériser la tronche à Wilson. Quant à épouser Chimène en guise de trophée accordé par le roi...
Anachronique, cette envie de se rêver Cid ! Tous les Rodrigue sont morts. À leur place, vivotent sans panache des Romaric comme moi, inaptes au dilemme et au duel, héros seulement via PS4.
Demeure Chimène, pour espérer. Demeure l'amour univoque, le mien pour elle qui s'en moque. Les battements de mon cœur à sept cents coups minute lorsque, guerrier sans cause autre que ma douce, je la croise, me donnent à penser que tournoient en moi des atomes de Rodrigue, brave dont la poitrine ne palpitait pas plus que la mienne quand, au moment d'abattre l'épée il se savait aimé de sa Chimène.
Pour elle, j'aurai tous les courages. Notamment celui d'apprendre au mot près mes citations.
Qu'elle ait enfin les yeux de Chimène pour Romaric.




Globe-trotteurs


Nous partîmes à sept. Le pari était fou. Sept volontaires, sept pays, sept semaines et sept récits. Un livre à la clé : un jour, un pays.
Après des mois de préparation, Paris nous rassembla pour finaliser les détails des expéditions, des modalités d’échange durant les sept semaines, et du retour. Au terme d’un week-end dense, chacun prit son avion, le cœur en fête. Moi un peu plus qu’un autre car je centralisais les correspondances, au rythme d’un courrier et d’un récit par semaine.
Les premiers temps, tout se déroula pour le mieux. Les nouvelles que je recevais me donnaient l’espoir d’un merveilleux ouvrage, entre carnet de voyage et journal polymorphe. Ni la chaleur moite de l’Inde, ni la rudesse du climat moscovite n’entamaient l’enthousiasme de mes amis. Emporté la longue histoire de la Louisiane, mon frère m’inondait de pages exaltées. De Tunisie et d’Italie, je lisais les fidèles descriptions de ruines romaines. Là où j’étais, tout cela occupait mes journées de détente agrémentées de flâneries dans la nature et de visites de petites églises très typiques. Un peu farceur, j’avais réussi à persuader mes camarades que quitter la métropole suffisait, et je m’étais réfugié en Corse, promettant d’y débusquer le cadre le plus dépaysant possible.
C’est avec mon amie partie en Italie que les choses commencèrent à mal tourner. Après la visite des antiquité romaines, elle s’était abandonnée aux émotions du baroque puis aux charmes de la Toscane. Là, entre la fierté florentine et la simplicité de la campagne environnante, elle m’envoya un ultime message m’annonçant la fin de notre aventure puisqu’elle avait décidé d’y séjourner plus longtemps. Un certain temps même. De plus, son petit ami, le voyageur tunisien, l’y rejoindrait sous peu. Hélas.
Au bout d’un mois, un deuxième récit d’Inde arriva enfin dans ma boîte. J’y lus les difficultés de l’Européen qui, après une découverte idyllique, avait versé dans une maladie, certes bénigne, mais qui avait nécessité un passage à l’hôpital. J’en fus affligé. Encore plus lorsque, deux paragraphes plus loin, le convalescent m’apprenait que, touché par la situation de l’hôpital, il restait sur place et œuvrait désormais dans l’humanitaire.
Désemparé, je pensai mettre fin à notre projet et m’adresser aux survivants pour les libérer de leur engagement. Mais notre camarade russe continuait de peindre un portrait envoûtant du pays qu’il parcourait avec avidité. Ses pages admirablement écrites m’arrivaient chaque semaine de plus en plus nombreuses. J’étais subjugué. Cela en valait donc la peine, il suffirait de modifier quelques points à notre accord initial, mais nous pouvions y croire.
De Louisiane, je recevais également de longues lignes. Irréprochables. On y palpait l’âme américaine mêlée d’un soupçon d’esprit européen sur fond historique. Mais je ne reconnaissais pas la plume de mon frère d’habitude jovial, volontiers taquin. Je m’interrogeais depuis un bon moment lorsque notre ami parti en Angleterre m’adressa un message lapidaire. Il avait appris que mon frère plagiait des carnets de voyage déjà publiés et très appréciés en Louisiane. Il s’insurgeait, à juste titre, et quittait l’aventure en me remerciant pour cette belle idée, précisait-il.
Cette fois parfaitement démuni, je ne répondis ni à mon frère ni au délateur zélé. Le ciel corse ne me fit plus envie. Les plages ne m’attirèrent plus. Pas plus que ma Normandie natale.
Deux jours plus tard, c’est pour Moscou que je pris le premier avion.




Entre les lignes

Nous partîmes à cet instant, en un imbroglio de maillons. A chacun un son, un nom, une couleur, une note, une place, à la manière d'un alphabet, comme sur les lignes d'une portée, mais, sans conscience. Nous l'ignorions. Personne ne se reconnaissait. Sans repères, ce visa se présentait comme un manège qui tournerait à vide, dans tous les sens, sans aucun sens.
C'est l'histoire d'un de ces maillons. Un cœur en jupe de soie dansante, dans un cri, fut manipulé, froissé, souillé, déchiré par des mains perverses. Extirpé par le vent, le cœur fut purifié, corps et âmes, immergé dans les espaces infinis entre geysers et glaciers.
Entrechoquement de tous les maillons de la chaîne, dans un fracas, le couperet tomba et désormais ces mains perverses sont encore agrippés aux barreaux de la geôle.
Réparation... La jupe a maintenant la douceur câline d'une toile de lin couleur lavande.
Et le chat, aux mouvements félins, ronronnant, blotti sur la jupe, griffe tour à tour sa mémoire, caresse son âme, à sa guise, dans la chaleur des rayons de soleil et les chants d'oiseaux.
Chaque maillon sait se préserver de son sceptre et dans son spectre de lumière s'assouplit en un lien d'espoir et d'harmonie.
Désormais il s' inscrit dans l'ordre de l'univers, se déploie dans toutes ses dimensions, se cale dans les éléments du monde, se positionne entre les points cardinaux, se tient droit comme le mât d'un bateau.
C'est une croix pour se souvenir, drapée d'un écharpe de soie.
Désormais, le voile est levé, il n'y a plus de confusion, la lumière, les ténèbres se livrent entre elles pour exister, dans le parfum des roses, la douceur des baisers rythmés de la résonance des voix, des clignements des yeux, des battements de cils, des effleurements du bout des doigts...
Et le départ de la farandole fut enfin donné pour un voyage de bien de millions d'années lumières.
Les maillons enfin libérés font rebondir en passes croisées de bulles légères d'ombre et de clarté, sur les notes et rythmes de toutes les musiques du monde !
Les plus belles pensées zèbrent le ciel, en chassés-croisés, lignes de vie, à saisir en vol !
C'est un havre de paix, avec les bateaux,
et les maisons appellent au rêve, comme les bateaux,
pour y vivre des voyages.


Miettes

Nous partîmes à sept et à sec, ou presque. Le réservoir du van était aux trois-quarts vide, notre porte-monnaie et nos poches aussi. Ce samedi soir-là, nous étions sept copains en route pour assister à la finale d’un concours de chant organisé par le comité des fêtes d’une petite ville de la vallée. Lolalove, dont le corps, la voix, les tenues sexy peuplaient nos rêves, était en lice. Bien sûr, il s’agissait d’un nom de scène. Nous étions comme les sept nains, émerveillés par une Blanche-Neige bien moins candide que celle du conte, qui avait allumé en nous un incendie que chacune de ses apparitions publiques attisait aussi sûrement qu’un vent violent avive le feu sur une colline couverte de broussailles. Loin du vernis des grandes villes, nos vies rabougries, ratatinées au fond d’une vallée profonde, avaient besoin d’une étincelle pour que nos soirées s’embrasent. Lolalove était ce feu de paille, cette déflagration dans nos existences.

À la station service, nous nous cotisâmes pour mettre de l’essence dans le van et pour acheter un minuscule ours en peluche pour Lolalove. Le prénom « Lola » ainsi qu’un petit cœur rouge étaient brodés sur sa poitrine. À chaque fois qu’elle participait à un radio-crochet, nous étions des spectateurs assidus mais nous n’avions jamais osé l’aborder. Jusqu’alors soupirants de l’ombre, nous étions déterminés, ce soir-là, à franchir le pas : nous irions à sa rencontre, après le spectacle, pour lui offrir notre admiration et l’ourson mais quel accueil la star locale réserverait-elle à une bande de copains anonymes et fauchés ?

Tous les jours, nous nous connections à sa page Facebook, à son compte Instagram. Nous consultions l’agenda de ses concours et les photos d’elle sur scène continuaient à défiler dans nos têtes longtemps après que nous avions détaché nos yeux de son image.

Dans la salle des fêtes, il y avait foule. Les candidates ne manquaient ni de talent, ni de voix, ni d’allure mais nous étions venus pour une seule d’entre elles. Lolalove était la dernière concurrente. Soudain, elle jaillit sur l’estrade : une comète, lumineuse, abandonnant dans son sillage une traînée de poudre. Un diamant brut qui portait un short scintillant et un petit haut moulant. Les premières notes de « Diamonds », la chanson de Rihana, jaillirent elles aussi des haut-parleurs. Elle s’empara du micro, se mit à chanter et à danser, à la perfection. La bouche ouverte, les yeux écarquillés, nous retînmes notre souffle jusqu’à ce qu’elle disparût dans les coulisses. Elle avait déclenché un séisme dans la salle. Lorsque le calme revint, toutes les candidates montèrent sur l’estrade, suivies par le jury. Je serrai l’ourson contre mon ventre noué. Lolalove, les lèvres maquillées de rouge, ne cessait d’offrir des sourires conquérants. Quand le présentateur hurla le nom de la gagnante dans le micro, le séisme connut une réplique d’une telle intensité que les murs de la salle des fêtes faillirent se lézarder. Lolalove avait gagné. Elle s’avança sur le devant de la scène et lança des baisers au public, comme des poignées de confetti, des miettes de son succès dont elle récompensait ses fans qui l’acclamaient. Enfin le silence s’installa. Le Président du jury fit un bref discours et Lolalove, rayonnante, reçut son prix : un chèque et un ours en peluche presque aussi grand qu’elle. Alors, j’enfouis le nôtre dans la poche de mon blouson. Ce soir-là encore, nous resterions dans l’ombre et nous ramasserions les miettes.



Le vert paradis


Nous partîmes à sept heures du soir. Après un long cheminement, nous arrivâmes enfin sur les lieux du sinistre. La nuit était tombée, mais la scène apparut dans sa pleine cruauté, à la lueur de flambeaux sporadiques, dont la clarté vacillait sous le léger souffle du vent. Le séisme avait tout détruit. Ce n’était plus que désolation, silence et odeur de cendre, compliquée d’un relent phéniqué qui sourdait des entrailles de la terre. Quelques silhouettes hagardes, en lambeaux, erraient parmi les ruines, à la recherche de secours ou d’un proche. L’enfer s’était déplacé ici, où ne souffraient, dès lors, que des âmes en peine, orphelines.
Nous nous dirigeâmes vers notre maison natale. Du moins, ce qu’il en restait. Elle s’était écroulée comme un géant de pierre dont les membres gisent épars, à la suite d’un cataclysme. Nous eûmes un pincement au cœur de la revoir ainsi, après toutes ces années d’absence. Quarante ans…

Il fallait faire vite. Ne pas s’appesantir sur ses états d’âme. Plus on agit avec célérité, plus la chance de retrouver des rescapés est importante. Mais par où commencer ? Comment agir ? On manquait de tout. Nous hélâmes brusquement un malheureux :
— Dites, mon vieux, vous ne pourriez pas venir nous aider, de grâce ? Ou au moins, nous dire s’il y a des outils quelque part, pour déblayer tout ce plâtras ?
Le fantôme nous regarda, stupéfait. Il répondit :
— Qui ça, nous ? Mais vous êtes tout seul, mon pauv’ Monsieur ! Vous avez reçu une pierre sur la tête, ou quoi ? Vous êtes en état de choc, oui ! Vaudrait mieux attendre de l’aide…
Il était sans doute étonné par l’usage du nous, qui lui répliqua :
— Vous savez, Je est un autre ! Je est plusieurs, Je est multiple ! Je tu il, nous vous ils !
Cependant, l’homme indiqua où trouver une pioche, puis s’éloigna, en dodelinant de la tête et en faisant le signe de la folie, l’index sur sa tempe.

L’outil en mains, à grands coups vigoureux, frénétiques, nous cherchâmes à pratiquer une ouverture au milieu de ces monceaux de pierres et de ferraille. Sans reprendre haleine, en dépit des répliques qui nous taraudaient, nous nous échinâmes à la tâche. Une fois la brèche assez large, nous lâchâmes la pioche et nous nous précipitâmes dans le passage afin de nous y engouffrer, résolument.

Telle une taupe, nous progressâmes avec peine entre les décombres, ainsi que des viscères de béton, nous écorchant jusqu’au sang, nous brisant les membres, avalant une quantité effroyable de poussière. L’obscurité était totale, mais nous devions pénétrer davantage, question de vie ou de mort.

Soudain, au bout d’un moment, dans un dernier effort, nous gagnâmes une pièce, partiellement épargnée par l’effondrement. Nous pouvions presque nous tenir debout. Nous reprîmes notre souffle puis, à l’aide d’une lampe torche, nous découvrîmes l’endroit. Notre ancienne chambre. Un petit être y était étendu, léthargique. Vite, le ranimer, le ressusciter, coûte que coûte ! Pour cela, il s’agissait de s’en retourner et de remonter à la surface…

Le lendemain matin, vers sept heures, je me réveillai, l’esprit embrumé, loin de l’exténuant charroi intérieur. J’étais amolli, mais dans la coulisse de mon cœur, un enfant jouait. Ému, je compris aussitôt qu’il était en vie. Nous nous étions bel et bien retrouvés, tous les deux, après si longtemps, après tant d’errements, d’oubli ! Nous étions-nous jamais quittés, seulement ? Non, nous ne le fûmes pas. Scrupuleux, il avait guidé mes pas, puisque l’Enfant est le Père de l’Homme .

1)Wordsworth

Réveil


Nous partîmes à sept.
Gourmandise a eu l'idée un soir que nous regardions le monde :
— Regardez ces humains ! Leur vie rongée par les habitudes. Si nous descendions mettre de l'animation ? Orgueil et Envie, les jumeaux dansèrent, Paresse hocha la tête, Luxure afficha son sourire enjôleur, Colère éructa.
— Et toi, Avarice?
Je suis peu démonstrative, mais pour fiche un coup de pied dans la fourmilière, j'étais partante.
— Ok, dis-je.
J'aime économiser mes paroles.
Nous déboulâmes dans une ville bâtie au pied d'un des volcans éteint d'Auvergne.
Il n'y a pas que les volcans qui étaient éteints.
Tout était lisse, plat, fade. Maris et femmes étaient fidèles, les gens d'humeur égale, les restaurants proposaient des menus allégés en tout, les pâtisseries des gâteaux lights. Les bancs demeuraient vides, les lits étaient désertés dès potron-minet. Les plus hautes autorités ne jouissaient d'aucun privilège. Tout ce petit monde s'affairait, même les chômeurs qui offraient leurs services aux associations. Pour dérider tout ça nous allions avoir un sacré boulot.
Ce fut Luxure qui commença. Elle alla trouver les hommes mariés et leur ouvrit les yeux sur toutes les belles femmes qu'ils côtoyaient sans les voir.
— N'est-ce pas un affront de les ignorer ?
Les hommes se laissèrent convaincre. De nombreux couples aussi éphémères qu'illégitimes se formèrent. Bientôt l'on forniqua partout. Dans les chambres à coucher, les salons, les squares, les portes cochères… Pour notre plus grande joie on vit aussi des couples d'hommes, d'autres de femmes. Des trios, et même quelques quatuors pratiquaient la chose avec virtuosité.
Gourmandise se fit embaucher comme chef dans un grand restaurant. Elle changea la carte. Salades neurasthéniques et crudités nature se muèrent en salades périgourdines truffées de lard, magret, pignons de pin. Les plats en sauce firent leur entrée ainsi que les choucroutes garnies et les cassoulets pantagruéliques. La nouvelle carte fit l'effet d'une bombe. Les couples, légitimes ou non, se précipitèrent. Tous les commerces de bouche se mirent au diapason et les patrons de ces établissements virent leurs revenus exploser.
Gourmandise et Luxure avait préparé un boulevard pour notre sœur Paresse Elle s'y engouffra avec lenteur. Prêcha pour la sieste après le repas. Il lui fut facile de convaincre son monde. Les parcs regorgèrent de couples allongés sur la pelouse. Des persiennes restèrent closes et la ville ne sortait de sa torpeur que peu avant midi ! Les lits étaient utilisés à temps plein.
C’était mon tour. Je suis allée voir les commerçants. Pour leur suggérer de faire des économies. Ils se sont mis à thésauriser, garder, conserver, retenir. Les premières réflexions tombèrent : cupide, pingre, ladre...
Colère était prête. Elle est partie avec les jumeaux. Orgueil gonflait le jabot des plus en vue, Envie se chargeait de réveiller les jaloux. Colère n'avait plus qu'à passer pour qu'explosent ressentiments, bouderies, fâcheries, courroux et franches vindictes.
De l'avis de tous on ne s'ennuyait plus ! Des vieillards mourraient en miséreux, leurs héritiers dilapidaient leur fortune, femmes et maris se trompaient sans vergogne, l'excès de plats en sauce enrobaient de graisse jeunes et vieux, on s'invectivait en pleine rue, on se battait parfois, les envieux montaient des cabales pour renverser leurs élites gonflés d'orgueil, les artisans accumulaient des retards par nonchalance. Les volcans eux-mêmes hésitaient à se réveiller pour s’amuser aussi !





Pas si simple...

-
- Nous partîmes à sept et par un...
- Hep, hep, hep, pas si vite... et moi alors ?
- Quoi... toi ?
- Avec moi, nous sommes huit... il était temps que j'arrive d'ailleurs parce que le "prompt renfort" c'est banal, tu aurais pu trouver mieux.
- Non, non, la consigne est très stricte, pour cette fois ce sera sept, comme l'âge de raison, les sept jours de la semaine, les sept péchés capitaux, les sept merveilles du monde, les sept travaux d'Hercule, les sept travaux d'Astérix et les sept ans du forum.
- Douze...
- Quoi douze ?
- Hercule et Astérix c'est douze...
- Oui bon, sept, douze, quelle importance ! Tu me pousses vers la colère toi.
- Que nenni, je suis juste très orgueilleux et manquer le départ me priverait de la gourmandise de participer et de la gloire de la chute ! Mais si je te suis, huit, ça ne change pas la face du monde ?
- La face du monde non, mais la consigne si !
- Tu chipotes toujours. Tu imagines tous ces textes commençant par « nous partîmes à sept... », si un roi de la rhétorique passe par là, il pensera forcément que les Maux d'auteuriens s'adonnent à l'anaphore collective, n'est-ce pas un peu dangereux ?
- Tu m'ennuies avec tes réflexions oiseuses. Il y a de nombreux rhétoriciens ici, ils seront extrêmement fiers au contraire de voir s'afficher un grand nombre de textes respectant la consigne. Ils joueront avec les métaphores, les anacoluthes, les euphémismes, les synecdoques, les...
- Accumulations... là c'est toi !
- Décidément, tu le fais exprès, je voulais en énumérer sept pour rester dans l'esprit de la consigne. Quand tu ne m'ajoutes pas un huitième élément comme un cheveu sur la soupe, tu m’interromps à quatre...
- Plains-toi, grâce à moi tu t'en sors par une pirouette...
- Comment ça ?
- Allez, personne n'est dupe, j'ai bien vu comment tu sautais sur l'occasion sous prétexte de me tordre le cou, c'était une aubaine...
- Quel est ce charabia qui m’embrouille l’esprit ?
- Je ne suis pas naïf, et j’aime les paris !
La tempête est feinte
Elle gronde, tonne, avec un but :
Fuir le passé simple !
En un mot comme en sept, je ne crains pas de dire qu’ici tout n’est que bluff et même supercherie.
- Ciel, me serais-je trahi ?
Il nous faut dans l’instant prendre le mors aux dents et dans un seul élan prouver à l’auditoire que ce cher passé simple n’est pas rédhibitoire.

Nous partîmes à sept, sans besoin de renfort, et nous vîmes contraints de faire un gros effort, de nous creuser la tête pour y mettre chapeau… nous cherchâmes, nous fouillâmes mais, d’une seule voix, six bientôt implorèrent grâce et je restai donc seul pour sauver mon honneur et couvrir la tâche…





Moonlight shadow.


Nous partîmes à sept…

Casernés à quelques kilomètres de la frontière de l’Allemagne de l’est, du temps ou le mur de Berlin n’était pas encore tombé, nous étions sept sous-officiers enthousiastes et désireux de passer quelques heures agréables après un bivouac pénible de près de deux semaines. Nous nous étions répartis dans deux voitures.

I stay, I pray
See you in heaven far away
I stay, I pray
See you in heaven one day

Four a.m. in the morning
Carried away by a moonlight shadow…

Le tube de l’été précédent tournait en boucle à la radio et Mike Oldfield était incontournable dans les soirées de ce mois de janvier 1984. Chaque quart d’heure, le disk jockey programmait la mélodie. La salle était enfumée, le son était trop fort, et la chaleur trop importante. Les gens devaient se pencher les uns vers les autres pour se parler. Se hurler des phrases à l’oreille serait plus exact. Mais nous étions décidés à nous amuser. C’est ce qui s’est passé pendant quelques heures. Le fait que nous parlions français a changé la donne. Des jeunes du coin commençaient à devenir nerveux et à nous chercher querelle. Une partie d’entre nous souhaitait rentrer au quartier, tandis que les autres voulaient attendre encore un peu et voir si les esprits allaient se calmer.

Bern Shuster est venu me trouver. Il était mon « parrain », celui qui m’avait entraîné pour les tests physiques en vue d’obtenir nos galons de sous-off.

- Nous, on rentre. Il reste une place. Tu reviens avec nous ?
- Ben… Je suis venu avec Fred et Bruno. Je vais rentrer avec eux.
- On pense faire un marathon de bowling en rentrant, si ca vous dit quand vous revenez…
- Ok, dans une demi–heure, si les choses ne sont pas calmées, je te les ramène et on vous rejoint.
- Faites gaffe à vous. Ca va mal tourner.
- T’inquiète, je gère mes deux loustics.
- Fais attention à toi.
- Oui, t’inquiète pas j’te dis.
- A tout à l’heure.
- Bye. Soyez prudents.

L’ambiance tournait vraiment au vinaigre. Fred venait d’avoir des mots avec un jeune allemand et nous avions vraiment eu du mal de calmer le jeu, Bruno et moi. Nous décidâmes de rentrer. L’atmosphère était morne dans la voiture. Pesante. Pour parfaire la soirée, nous fûmes ralentis par un accident de circulation. Sur une route pourtant rectiligne, un conducteur avait perdu le contrôle de son véhicule. Celui-ci, enroulé autour d’un arbre ne permettait pas d’en identifier le modèle ni la marque tant le choc avait dû être violent. Pompiers et policiers s’affairaient autour de l’épave. Nous avions notre compte. Nous abandonnâmes l’idée du marathon et nous rentrâmes nous coucher.

Bern Shuster est resté dans le coma quatre jours mais n’a pas survécu. Les trois autres étaient morts sur le coup. Et moi, j’étais conscient d’avoir échappé à la mort.

Je reste, je prie,
Je te vois au paradis un jour.

Quatre heures du matin
Emporté par l’ombre du clair de lune…




La fenêtre à meneaux


Nous partis, massette et gradine reprirent leur rythme saccadé. Le contour de la sculpture se laissait déjà bien deviner dans le bloc dégrossi. Nous en avions commenté le croquis montrant l’aspect final, suivi du doigt sur le papier les contours crayonnés poissés de poussière blanche, avant de remettre au bord de l’établi ce guide visuel indispensable au sculpteur. À la sculptrice, plus exactement.

— Qu’est ce que tu en penses, demanda Jacques alors que nous nous éloignions de l’auvent abritant l’atelier taille.
— Elle s’y connait, pour un amateur.
La jeune femme avait une maîtrise des outils qui m’avait impressionné. Jacques me regarda l’espace d’une seconde et éclata de rire.
— Tu me parles de la fille ? Je te parle du motif ! Mais sinon, oui, elle s’y connait et ce n’est pas un amateur, tu peux me croire !
J’étais confus de n’avoir pas songé d’abord à la sculpture, c’était pourtant ce que nous étions venus voir. Je feignis le détachement.
— Comment veux-tu que je sache ? On vient de discuter avec elle. Tu veux dire que c’est une encadrante ?
— Oui, et compagnon du Devoir, figure-toi. J’ai eu l’occasion de voir son chef d’œuvre. U-ne-splen-deur !

Je l’avais prise pour une bénévole, une parmi ces nombreux jeunes ou moins jeunes qui nous rejoignaient le temps d’un week-end ou d’une semaine durant l’été.
Le chantier avait déjà sept ans. L’association n’avait pas beaucoup de moyens et les matériaux absorbaient la plus grande partie du budget. Si la bonne volonté des stagiaires était gratuite, la mise en œuvre d’une compétence professionnelle pour encadrer les volontaires méritait un minimum de rémunération et comme trésorier, je ne pouvais pas faire de miracle. Alors embaucher un compagnon sur notre site, je me demandais si Jacques n’avait pas eu les yeux plus grands que le ventre.
Il remarqua mon air soucieux et se reprit à rire.
— Respire, grand argentier, je sais bien à quoi tu penses et réjouis-toi, elle est là bénévolement. Encadrante bénévole. Tout l’été. Alors, qui dira que je ne gère pas la logistique au mieux, hein ?

Ça changeait tout.
La défection de notre tailleur de pierre pour cause d’accident m’avait contrarié cette année ; c’était un membre de l’association, comme le forgeron et le menuisier, dont aucun ne demandait à être payé, ce qui n’était pas le cas pour les autres ateliers tels que les enduits ou les vitraux.
Une remplaçante bénévole. Donc capable d’apporter son savoir pour le plaisir. Un bon point pour l’assoc’ et notre petit château qui se relevait de ses ruines, et un très bon point aussi pour elle. Je ne voulais pas le montrer à Jacques, mais j’étais tombé sous le charme dès que je l’avais vue.
Tout se mélangeait en mon esprit. Le motif ouvragé qu’elle allait faire sortir de la pierre, son sourire, la perspective de la voir pendant toute la campagne…

Je levai les yeux vers l’étage en restauration. Bientôt, la fenêtre à meneaux dont le squelette se détachait sur le ciel retrouverait l’encadrement de son mur et la sculpture à son faîte.
Le soleil qui donnait de face me brouilla la vue. Un instant, je crus voir la silhouette de la jeune femme que je savais pourtant sous l’auvent de la cour.

Belle dame à sa fenêtre, elle guettait le retour de son chevalier. Moi, bien sûr. Et elle souriait. Au dessus d’elle, la sculpture achevée la couronnait au mitan de la croisée de pierre.
Vision émouvante de beauté.
Je sentis sur moi le regard incisif de Jacques. Je marmonnai, la paupière battante :
— Grmff, fichu soleil…




Nationale 7

Nous partîmes à sept heures pile, en direction du Midi, ce matin là. Ce départ m'a marquée, car mon père avait affirmé, sûr de lui :
- A cette heure là, on évitera les bouchons !
Le problème, c'est que tout le monde avait dû raisonner ainsi, car les bouchons ne furent pas évités, loin de là... Comme nous habitions à la campagne, nous roulâmes sans soucis, sur de calmes départementales, durant les premiers kilomètres. Papa affichait la mine réjouie de celui qui a tout compris. Evidemment, lorsque nous rejoignîmes des routes plus importantes, son sourire se crispa et disparut totalement lorsque nous nous faufilâmes, difficilement, entre une 4 Chevaux et une Panhard rutilante, sur la nationale 7. Hé oui, je vous parle d'un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. C'était l'époque où il n'y avait pas d'autre choix que d'emprunter cette voie, devenue mythique par la suite. Charles Trenet nous le chantait gaiement :
"Nationale Sept
Il faut la prendre qu'on aille à Rome à Sète
Que l'on soit deux trois quatre cinq six ou sept
C'est une route qui fait recette"
Dans notre Aronde, après de nombreux kilomètres au "touche touche", la chaleur devint suffocante et l'ambiance se détériora rapidement. La climatisation n'existait pas et un soleil de plomb tapait de toutes ses forces sur l'habitacle. Nous transpirions allègrement. Le bras de mon père, replié sur le rebord de la portière, prit au fil de la journée une magnifique teinte cramoisie. De superbes cloques se formèrent dès le lendemain et il pela tout le reste des vacances... Dans le but d'améliorer notre confort, maman récupéra une serviette de toilette qui fut coincée à l'arrière, du côté ensoleillé ; après le déjeuner on la passa à l'ouest. Cela ne suffit pas à nous apaiser et nous continuâmes à geindre de plus belle !
Pourtant, papa décida de rouler jusqu'à deux heures de l'après-midi, car, disait-il, les français mangeaient à heure fixe et forcément, le flot de voitures serait moindre entre midi et deux heures. Au mécontentement déjà grand, s'ajouta la faim qui se fit bientôt sentir. Dans l'espoir de nous calmer, maman distribua des gâteaux secs bourratifs qui nous donnèrent encore plus
soif ! Pour nous distraire, lorsque nous roulions suffisamment vite et que nous dépassions des personnes déjeunant sur le bord de la route, mon père les saluait d'un geste du bras et criait :
"Bande d'abrutis !" ...
Et les gens qui comprenaient : " bon appétit", disaient merci en montrant leurs sandwichs. Nous en riions aux larmes toutes les trois, tandis que maman grondait papa d'un air offusqué.
Notre repas fut pris à la vitesse de l'éclair et nous repartîmes vers le sud dans une circulation toujours aussi chargée. D'après le grand maître à bord, nous n'avions pas le droit de nous plaindre, car nous avions la chance d'habiter à seulement six cents kilomètres de Fréjus, nous avions donc gagné quatre cents kilomètres par rapport aux malheureux Parisiens. A sept ans, ces considérations m'indifféraient et je ne pensais qu'à une chose : pouvoir sortir de cette bagnole surchauffée.
Je posais sans cesse au chauffeur cette question cruciale :
" C'est quand qu'on arrive ?"
Il répondait, au choix :
" Chaque tour de roue nous rapproche" ou "on n'a jamais été aussi prêt ".
Cela avait le don de m'exaspérer...
Enfin, la pancarte "Fréjus" apparut devant nos yeux émerveillés, la grande bleue nous accueillait pour trois semaines de vacances.
Il était sept heures du soir.



DE CETTE A SETE


Nous partîmes à Cette
Mais par un coup du sort
Nous nous vîmes à Sète
En arrivant au port
La cité marine n’avait pas bougé
Mais son orthographe pour toujours changé.

Cette année des édiles
Changèrent d’un coup net
Le nom qu’avait la ville
En 1927
Si on s’était réveillés un peu plus tôt
On n’aurait rien vu en sortant du bateau.

C’était après la guerre
Nous revenions à sept
D’une base militaire
Près de Tamanrasset
Nous trouvions le nom repeint sur les esquifs
Peuchère ! Peu cher, mais moins démonstratif.

Cette baie que fréquentèrent
Dauphin et cachalots
Perdait son caractère
Un T tombé à l’eau
Est-ce que pour les pêcheurs et les cétacés
Cinq lettres c’est trop et quatre c’est assez ?

De cette vie d’ascètes
On s’était bien lassés
On courut chez Lucette
Prendre un pastis tassé
Les pêcheurs vendaient sur le pont des bateaux
Des caissettes pleines de roussettes et de céteaux.

C’est tard, chez Mauricette
Qu’nos poches s’étaient vidées
De nos dernières piécettes ;
C’était une bête idée
Le nom de la ville perdait vingt pour cent
Mais le cinq-à-sept était à dix-sept francs !

« C’est une espèce étrange
Ces tristes ânes bâtés
Qui veulent que tout change
Jusqu’au nom des cités. »
Dit la petite Jeanne au nom très commun
Au petit Jojo qui lui tenait la main.





De 7 à 8


Nous partîmes à cette croisière avec un espoir mêlé d'appréhension. L'expédition devait durer deux mois, le temps nécessaire pour traverser l'Atlantique sur un petit voilier. Navigatrice aguerrie, j'avais été choisie comme capitaine et directrice de cette initiative organisée par une association d'aide aux femmes en détresse. Chaque passagère avait déjà pratiqué la voile. La gestion de la navigation devait leur faire surmonter leurs traumatismes. Elles m'appelèrent d'emblée par mon prénom : Prune. Les tâches furent réparties selon les aptitudes de chacune.

Tiffany, timide rousse, fut chargée de la popote. Serveuse dans un restaurant chic, elle avait été licenciée sur plainte d'un client aussi huppé qu'acariâtre. L'invectivant vertement pour un service jugé trop lent, il l'avait insultée publiquement. Elle avait fait le soir même une tentative de suicide. Une voisine l'avait sauvée in extremis.

Grace, infirmière en retraite anticipée, avait terminé sa carrière dans un EHPAD où, malgré sa réputation de grincheuse, elle était appréciée pour sa compétence à soulager les maux d'autrui. Soupçonnée d'avoir remplacé le médicament d'une vieille dame par un produit létal, elle avait bénéficié d'un non-lieu. Réfugiée dans l'alcool, elle en était à sa troisième cure de désintoxication. Elle aurait à gérer les divers bobos.

Quant à Josette, elle avait perdu sa gaîté coutumière suite au décès de ses deux enfants dans un accident de voiture. Elle était au volant quand un chauffard avait surgi sur sa gauche, lui grillant la priorité. Aucune thérapie n'était encore parvenue à lui faire surmonter son chagrin.

Dominique sortait d'une cure de sommeil. Maltraitée par un mari violent, elle avait fini par s'enfuir sous l'égide d'une assistante sociale, n'emportant avec elle que quelques effets assemblés à la hâte dans un sac-poubelle. Réfugiée dans un foyer, elle ne parvenait pas à dominer ses angoisses. Ses nuits étaient encore peuplées de cauchemars.

On ignorait pourquoi Athalia avait purgé une peine de quinze ans en prison. C'était une brunette asthmatique, d'un abord agréable. Libérée depuis 5 ans, elle avait été abandonnée par sa compagne qui, victime d'homophobie, avait préféré la quitter.

Sidonie, la plus jeune, était âgée de 17 ans. Victime d'un guet-apens dressé par deux adolescents, elle avait été violée à la sortie du lycée alors que, de nuit, elle rejoignait son domicile. Elle s'était murée dans un silence obstiné.

Josette, Dominique, Athalia et Sidonie se relaieraient pour laver le pont, hisser les voiles, tenir le cap…

La traversée se passa plutôt bien. Parfois, Dominique réveillait ses compagnes de cabine par ses hurlements nocturnes. Athalia devait être tenue à l'écart des vivres dans lesquels elle piochait avec boulimie. Souffrant du mal de mer, le teint livide, Sidonie cherchait l'air frais sur le pont, le nez au vent.
Ce fut quelques jours avant d'arriver aux Antilles que Sidonie perdit les eaux. Personne n'avait soupçonné la grossesse qu'elle s'était cachée à elle-même ! Avec l'intervention experte de Grace, elle mit au monde un garçon d'à peine 3 kilos que, d'un commun accord, elles prénommèrent Prince.

Nous partîmes à sept, nous débarquâmes à huit sur les quais de Fort-de-France.
"Hey-ho, hey-ho, nous sortons du bateau…"
Hurlaient un chœur de femmes réjouies en mettant pied à terre.

Je compris alors que le pari était gagné et que le nain aurait, sa vie durant, sept Blanche-Neige bienveillantes à son chevet.



ILS EN ONT PARLÉ…


Nous partîmes à cette cérémonie le cœur joyeux. J’avais dix ans, j’étais tout excité : c’était mon premier mariage. Comme nous arrivions à l’Église, qui était déjà bondée, je me faufilai vers le chœur et me postai près d’un pilier. De là, je pourrai admirer la mariée remonter toute la nef au bras de son père. Je n’avais pas assez d’yeux pour tout admirer : la lumière filtrant par les vitraux, les fleurs au bout de chaque banc, les élégantes dans leurs grandes robes… Je me mis à détailler les chapeaux, il y en avait de toutes les couleurs, des petits bibis enrubannés, d’autres avec des plumes ou des fleurs. Enfin les grandes orgues résonnèrent pour annoncer l’arrivée du cortège, la future épousée était magnifique dans ses voiles. Une intense émotion m’envahit : c’était ma cousine, et j’étais secrètement amoureux d’elle depuis mes six ans. Malgré ma jalousie à l’encontre du triste personnage qui allait à jamais l’éloigner de moi, j’étais résolu à faire bonne figure. La messe me parut interminable. J’attendais impatiemment la suite de la journée, le banquet, les friandises, les jeux, le bal… Je comptais bien glaner quelques baisers de ma princesse et négocier au moins une danse.
La soirée a très bien commencé, j’ai réussi à arracher un bouton de rose du bouquet de la mariée et je l’ai épinglé fièrement sur ma chemise. Tout le monde était joyeux, chacun a été placé autour de la grande table. J’étais à un bout avec les autres enfants et nous avons commencé à nous chamailler pour les bonbons. Chez les adultes, les conversations allaient bon train, les serveurs passaient les plats, remplissaient les verres. Je ne sais pas comment cela a commencé, au début je n’ai rien remarqué. Mon oncle parlait fort, mais cela lui arrivait souvent, c’était ce qu’on appelle « une grande gueule ». L’un des invités lui a répondu, le grand-père s’en est mêlé et le ton a monté. Je n’ai pas tout compris, on entendait :
« c’est un traître !
- mais avez-vous lu… ?
- Demange a dit…
- rien n’est prouvé…
- le dossier est vide…
- Esterhazy…
Les dames ont d’abord essayé de calmer tout le monde, mais bientôt elles aussi ont pris part à la discussion. C’est alors que tout a dégénéré, des vociférations ils sont passés aux insultes, des chaises ont été renversées, ma cousine était en larmes. Il y avait deux camps, les « pour » et les « contre ». Le marié était « pour » mon père était « contre ». Tout le monde a quitté la table, il y a eu des rixes, c’était terrible ! Nous, on n’y comprenait rien. Ma cousine essayait de retenir son mari qui menaçait son frère, ma mère s’est fait arracher son chapeau, mon père s’est battu avec son beau-frère, il y a eu des yeux pochés. Finalement, la suite du programme a été annulée, les convives étaient hagards et dépenaillés. Ah ! Quelle soirée, je m’en souviendrai toute ma vie. Une vraie catastrophe ! Les jeunes mariés se sont enfuis littéralement. La salle ressemblait à un champ de bataille, des verres cassés, des vitres brisées. Le patron du restaurant s’arrachait les cheveux :
« Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
- C’est l’affaire Dreyfus, ils en ont parlé… »



À bon port ?




Nous partîmes à sept, sans idée arrêtée,
Réunis aux couleurs d'une bannière éparse,
Parés à tous les vents notre voile affréter.
Mais sous l'émulation d'un huitième comparse,
Rencontré au hasard, en dimanche apprêté,
Nos destins basculèrent vers la ville aux cent darses.


C'était un doux mulet de quelques mois à peine
Voulant voir l'univers, sans attendre à demain.
Parti juste avant l'heure que chantent les sirènes,
Il avait près d'un bar su le meilleur chemin.


Une gaie demoiselle, entendant sa requête,
Lui avait gentiment montré la bonne voie.
Puisqu'il désirait voir le fastueux port de Sète,
Et les éclats puissants que son grand phare envoie,
Suivre la bonne étoile en route vers sa quête
Éviterait les lieux où les vils loups louvoient.


Rendus à quelques lieues de la destination
Nous aperçûmes un lièvre qui devisait gaiement
Avec une tortue de belle dimension.
Pour savoir si courir se méritait vraiment.


Apprenant vers quel lieu nous cheminions compères,
Et au vrai peu soucieux de s'épuiser en vain,
Ils se joignirent à nous vers la cité prospère.
Presque à toucher au but, dix kilomètres... ou vingt,
De nombreuses cigales quittèrent leur repaire
Afin de nous montrer une vache lie-de-vin.


Nous liâmes amitié les uns avec les autres
Et nous nous découvrîmes de délicieux comparses.
Au point que sans tarder, nous, innocents apôtres
Partîmes vers la ville célèbre pour ses darses.



Nous voulions nous y rendre, sans rencontrer encombres,
Car la cité de jour brillait plus que de nuit.
Nous contournâmes un lieu envahi de concombres…
Nous ne désirions pas arriver à minuit !
Tant et si bien filâmes qu'avant le ciel au sombre
Nous étions presque au port… quand survinrent les ennuis.


Un grondement terrible envahit notre espace
Et fit passer sur nous une vague terrible.
Nous comprîmes très vite d'où venait la menace
Mais échapper au drame nous fut bien impossible.


Une onde fort violente nous projeta soudain
Au dos d'un pèlerin priant pour son salut.
Et, même si cela étonnera plus d'un,
Nous découvrîmes Sète en fâcheuse posture,
Prisonniers sur le pont… d'un immense chalut,
Achevant tristement la si belle aventure.


Bar, demoiselle, mulet, loup, lièvre, pèlerin
Tortue, concombre, étoile, loup, sirène
Peuvent se rencontrer en de variés terrains.
Il s'agissait ici… du jardin des murènes.




Hommage à rendre ?


Nous partîmes à sept ou à Sète, je ne sais plus, et c’est bien le problème.

Je suis critique gastronomique, et seule la charcuterie devrait me préoccuper puisque je me suis fait un nom grâce aux saucisses et saucissons de tous acabits. Pourtant, une étrange anomalie s’est emparée de ma bouche, et non de mes papilles gustatives. Ce mal empire semble-t-il, mais j’ai aussi un doute sur l’empire du mal qui à force côtoie l’empire des sens, ou de Sens. Et ça recommence : le grand vertige des mots et des lieux me reprend. Un trouble qui remonte à quand, à Caen ? Revenons au havre des mots, au Havre ? Encore un tour de piste, à Tours ? Je n’en peux plus de ce manège déjanté qui happe ma pensée ! Allons, patience ! Je parie (Paris !) que vous ne comprenez rien ! Revenons sur mon parcours en évitant, dans un souci de clarté, les villes (même la ville des lumières), les bourgades, hameaux et lieux-dits susceptibles de déclencher un nouvel accès de confusion.
Dire que ce malaise est récent ! Je me revois, avec une fluidité qu’envieraient des comédiens chevronnés, déclamer au profit de plats élaborés des vers raciniens sur scène, sur Seine ? De mal en pis, voilà que l’affection s’étend aux cours d’eau ! Ne nous attardons pas sur les performances théâtrales de ma jeunesse. Il convient de retenir que ma diction est sûre et qu’auparavant, les mots coulaient sans que ma langue fourche à tout bout de champ ! J’étais naïf ou plutôt vierge comme les îles… Les phrases qui sortaient de ma bouche ne représentaient pour moi qu’une succession de sons auxquels je ne prêtais guère attention après leur émission.
J’ai opéré une mue à fleur de peau à Pau, ou à fleur de sel à Selles-sur-Cher, au moment de mon départ ou après, j’hésite… En tout cas, j’avais quitté mon domicile. On m’avait convié en tant que jury pour une remise de prix gastronomique. Nous partîmes à trois ou pour Troyes, je pencherais plutôt pour la ville de l’Aube ou du petit matin. Disons que la journée venait de commencer, et que deux acolytes m’accompagnaient. L’un d’entre eux était féru de littérature ; je l’entends encore me vanter non pas la langue de bœuf mais la langue de Molière et de Racine devant un parterre de chefs étoilés. Il me fit découvrir MDA, un site dirigé par une dame à la cuillère dont je ne connaissais pas la tambouille. Le forum qu’elle animait me convertit au plaisir des mots de bon goût. Au fil du temps, la rosette de Lyon, de lion, me faisait de moins en moins saliver tandis que mon appétit pour les homonymes, synonymes, antonymes, à Nîmes ou ailleurs, devenait plus félin. J’en devenais même accro aux acronymes ! L’andouille de Vire, vire à bâbord, me laissait presque indifférent. Au jambon de Parme je préférais la Chartreuse. Quant à la saucisse de Morteau, mortes eaux, elle ne suscitait plus le feu du désir dans mon palais. J’étais foutu pour cette cuisine-là !
Lorsque nous partîmes à sept ou à Sète, je ne sais toujours pas, le collègue qui m’avait initié au MDA se tenait à mes côtés. Lui aussi souffrait. A Meaux ou à mots couverts, il m’annonça le pronostic. Nous étions mordus ! « Pire que la rage ! » J’aurais pu lui objecter qu’au moins nous ne bavions pas et que pour tailler une bavette, la situation en devenait, si ce n’est ubuesque, au moins ludique et vivifiante.
Mais il avait raison ! Les maux d’auteurs sont terribles ! Ils dévorent les tripes de l’intérieur, ce qui forcément fait régurgiter bien malgré soi du texte. Honni soit qui mots n’en pense…



Nous partîmes à sept


Nous partîmes à sept. Rien d’étonnant en cela car nous n’étions plus que sept .Un long chemin épuisant nous attendait et chacun de nous savait qu’un seul d‘entre nous, survivants de la pollution environnementale ne franchirait l’ultime barrage .La bataille serait rude ! Nous aurions été des milliers, des millions comme autrefois, le chemin eut été plus facile. C’est une bonne stratégie de se noyer dans la masse et de se laisser porter par d’innombrables compagnons anonymes. Il suffit d’attendre son heure et d’un ultime effort de se hisser à la première place du podium. L’éloge de la compétition n’est plus à faire n’est-ce pas quand Il s’agit d’être le meilleur d’entre tous ? On promet d’aider son voisin pour mieux s’appuyer contre lui et affaiblir ses forces. On promet mont et merveilles à la voisine ou plus subtilement l’inverse afin de saper son ardeur. Aucune entraide n’est possible dans une course où tous les coups sont permis, où la porte est ouverte à toutes les infamies pour en sortir
La fameuse formule « pas de jeu sans jeu sur les règles » est éloquente. Non ? La tricherie est l’arme des forts. Je comptais bien tricher.
Nous ne fûmes bientôt plus que six. Resté en arrière je pus étrangler l’idiot qui m’avait gentiment communiqué sa tactique pour triompher. Il était sans doute l’un de mes plus dangereux concourant.
Personne ne se retourna. .Ceux qui me restait à éliminer étaient bien trop absorbés à se battre entre eux pour la place de premier et comme il n’y avait pas d’arbitre je vérifiais encore une fois, si il en était besoin, la vénérable formule : « pas vu pas pris »
Nous ne fûmes bientôt plus que cinq. Car bien sûr devant moi j’avais mon alter égo. Sans surveiller ses arrières car je l’avais rattrapé, il flingua celui qui marchait devant lui.
Nous n’en fûmes plus que quatre car je lui fis promptement payer son forfait.
Nous n’étions plus que trois. C’est alors que l’un d’entre nous s’assit sur le bord du chemin. Je pris le temps de vérifier que son épuisement n’était pas feint puis pour abréger ses souffrances je l’assommais.
Nous n’étions donc maintenant plus que deux. Le plus délicat restait à faire. J’étais confronté au plus fort. J’avais affaire à une vraie brute, Impossible pour moi de l’affronter physiquement face à face. J’étais l’intellectuel, je le savais. Lui, c’était la bête dans toute sa splendeur. Heureusement les sportifs de haut niveau ne brillent pas souvent par leur vivacité d’esprit aussi j’usais de psychologie. Comme nous étions dans le noir absolu au bout du tunnel « Attend moi ici un instant » lui dis-je, innocemment. « Je vais en éclaireur faire le tour afin de repérer le point d‘accès ». Sûr de me vaincre, il me crut et m’attendit au bout de l’urètre. Je gagnais alors rapidement l’ovule toute proche qui m’accueillit mais il me fallut attendre le septième anniversaire pour m’apercevoir que j’avais engendré un crétin.

PS : ce récit n’a rien d’autobiographique


Un dernier vœu


Nous partîmes à sept finalement. Nous avions réussi à nous mettre d’accord non sans mal. André démarra son break Scénic rouge quand nous fûmes tous installés et prit la direction de Villepinte.
Ce n’était pas gai ce que nous allions faire mais elle avait tellement insisté qu’en sa mémoire nous ne pouvions nous désister.
— S’il m’arrive quelque chose, me répétait-elle sans cesse, je veux que tu réunisses tes frères et que vous alliez porter un bouquet de lilas sur la tombe de Justine.
— Mais maman, tout d’abord, tu es en pleine santé et en plus ce que tu nous demandes peut s’avérer irréalisable !
— Ah ? Et pourquoi ?
— On ne trouve pas de lilas toute l’année voyons !
— Je n’ai jamais dit que c’était dans la semaine de mon départ, vous pourrez attendre la saison du lilas bien sûr, ce que tu peux être sotte quand tu t’y mets.
Je venais d’avoir soixante ans. J’étais la seule fille de la famille et j’avais six frères.
L’hiver arriva sans qu’elle ne reparle de ce souhait, idiot à mon sens. Bien sûr je téléphonai assez rapidement à André, Joseph, Julien, Martin, Armand et Joël. À part Julien le plus jeune d’entre nous, tous avaient répondu présent et trouvaient même l’idée sympa.
Nous avions essayé tour à tour de convaincre Julien et finalement devant notre insistance, il avait fini par accepter. C’est lui d’ailleurs qui s’était chargé d’acheter le lilas. Maman avait fait les choses bien, elle était partie au mois de Mai, par une journée venteuse et glaciale, mais au moins sa dernière volonté allait être respectée.
André était très prudent et roulait doucement. Personne ne parlait, nous devions tous être en train de nous remémorer les bons moments passés avec nos parents. Notre mère était un amour de femme. On ne pouvait que l’aimer disait notre père mort trop jeune. Sept ados à contenir, ce n’était pas rien. Mais elle s’en était très bien sortie. Un sourire de sa part et nous lui demandions pardon de l’avoir chagrinée.
Ce silence dans la voiture était oppressant et cette odeur de lilas nous montait à la tête.
— On est encore loin ? demanda André qui avait perdu son GPS l’an dernier et ne l’avait pas remplacé par négligence.
— Un kilomètre environ, lui répondis-je la carte étalée sur mes genoux.
Et en effet, nous aperçûmes le panneau : Cimetière d’animaux.
Une grande boutique nous offrait son choix d’urnes, de fleurs artificielles et de stèles.
A l’entrée un gardien nous indiqua l’emplacement et là tous les sept, Julien le bouquet de lilas à la main, nous nous recueillîmes devant une petite tombe sur laquelle une magnifique chatte tigrée blanc et roux dans un cadre semblait nous regarder. Maman avait fait graver : A Justine….
Le lilas déposé nous remontâmes en voiture, toujours en silence et émus malgré tout. Chacun se souvenait de cette chatte délurée, joueuse. Qui de nous sept ne lui avait jamais lancé la « baballe » !
Voilà… Maman repose en paix, Justine a aimé le lilas qu’elle adorait sentir autrefois…



S'étend de bonne heure


Nous partîmes à sept…
Non ! Ça ne va pas (papa).
Nous sommes partis à sept… bof !
Partis à sept, nous nous vîmes un nombre (ombre) impair en arrivant au bord. Un nombre imperméable pendant que tu y es (yé) !
Ce qui est certain c'est que je suis mal parti. Faire plaisir à mon vieux copain le forum Maux d'Auteurs parce qu'il a sept ans (c'est temps), c'est bien joli. Mais quand on est, comme moi, un ancien depuis longtemps, limite sénile (île), on sait bien que l'âge de raison (déraison) n'est pas un gage de sérieux.
“On est pas gâteux quand on a soixante dix sept ans“, dis-je dans ma gorge.
Il faut que je me remémore la règle (aigle) : 3500 signes maxi je crois. Alzheimer (amer) quand tu nous tiens!
Je suis démodé. Je n'y peux rien. Je suis perdu.
Je sais bien quelle histoire (passoire) je veux raconter : ça se passe dans cette ville (vile) d'eau retournée à la végétation, une allée d'érable vénérables. Je ne me souviens plus ce qui s'est passé là bon sang (on sent). C'est dur quand même! J'étais amoureux je crois (croix). Non, j'étais en vacances. Quelle histoire !
Quand on est payé au signe (cygne), disait Alphonse Allais, il faut être capable de coucher sur le papier tout ce qui vous passe par la tête (l'athlète) : c'est toujours ça de gagné. Mais allons, je ne suis pas Allais.
Trêve de Jules, balivernes !
Cette fois ci j'y vais. Le thème est libre. Donc j'écris ce que je veux. Il faut juste commencer par ce “nous partîmes à sept“. Mais si j'ai bien compris (et rien n'est moins sûr car je comprends bien souvent tout de travers), on peut aussi commencer par “nous partîmes à cette“, ou “nous partîmes à Sète“.
En tous cas, moi je suis parti de zéro et me voici déjà à plus de mille caractères. C'est facile finalement.
Il est aussi quelque part suggéré que l'on puisse s'adonner à la confection d'une jolie petite poésie.
J'essaye :
---
Nous partîmes à sept
Mais par un bel effort
Nous nous vîmes sans chaussettes
(Et donc sans confort)
En arrivant assiette
---
Dadaïste ! Excellent !
Je ne suis pas certain que ce genre de bout rimé soit du goût de l'auguste assemblée et je vais me prendre une sacrée tôle au moment de la notation. Mais bon, qui ne tente (tante) rien n'a rien (arien) comme on dit, et comme je voulais faire dans la prose (rose) un bout qui rimasse, c'est fait ; et ça fait son (affaissons) effet.
Bon sang, je crois avoir dépassé les deux mille signes, et toujours pas le moindre frémissement de début de mon histoire. Ils vont penser quoi les lecteurs ? Ils vont certainement me mettre une mauvaise note et je vais me retrouver au coin comme l'élève Ducobu. Et puis je fais quoi là en fait (fête) à essayer de rassembler les beaux lambeaux de ma vielle caboche pour pondre ces trois mille cinq cent caractères, dans cette histoire qui sera, couac-il arrive, mal comprise. Je n'y arriverai jamais.
Je rame (âme).
Décidément, j'aurai tout essayé. Je renonce (ronce).
Ah! ben non, ce n'est pas le moment (maman) : ça fait plus de 3000 signes, espaces comprises. Je vais pas en mettre plus pour pas fatiguer les gens. Déjà que c'est limite avant garde comme texte.
J'ai fini. Bein dis donc !




No man's land


Nous partîmes à sept dans un minibus dégotté par Meiyo. L'engin n'inspirait pas confiance. La peinture grise disparaissait sous les plaques de rouille, les rayures et les coups. De plus, le ralenti soufflait comme un asthmatique en crise. Toutefois, nous étions si impatients de partir que nous n'opposâmes aucune résistance.
Je pris le volant, Céline et George, Marie-Christine et Mikaël, puis Hugues et Meiyo s'installèrent respectivement au premier, deuxième et troisième rang.
La carlingue vibrait à se rompre. Déjà souffreteux au point mort, le moteur semblait se muer en réacteur d'avion avec la vitesse. Marie-Christiane, notre doyenne se plaignit bientôt de haut-le-cœur. Elle fut progressivement suivie par Georges, puis Céline...
Je fus contraint de mettre à l'épreuve mon peu d'éloquence, afin de rappeler à chacun que la mairie de Moux-en-Morvan souhaitait remettre un prix d'excellence à notre association et que nous ne pouvions décliner un tel honneur.
Le premier incident survint près d'Avallon. L'accélérateur eut des ratés. Rien de plus.
Nous pénétrâmes dans une campagne magnifique, un véritable Eden. Des forêts, des vallons, des pâturages ; parcourir le Morvan consistait à remonter le temps, jusqu'à une époque dénuée d'infrastructures étouffantes, de barres HLM, de zones industrielles...
Le moteur accusa de nouvelles faiblesses vers Montsauche, fit semblant de se rétablir, puis hoqueta jusqu'à s'éteindre à proximité du Lac des Settons. Il refusa ensuite de répondre à mes tours de clé.
Nous sortîmes nous détendre les jambes. Nous étions à cinq kilomètres de notre destination, rien d'insurmontable à pied. Je n'eus pas le temps de soumettre l'idée d'une marche à l'équipe.
Des êtres étranges, gris, à quatre bras, quatre jambes, quatre yeux, jaillirent des fourrés, de derrière les arbres, du néant peut-être et nous acculèrent contre le minibus...
— J'ai écrit un roman avec des bestioles similaires, affirma Mikaël
— Salut, les gars, fit Hugues.
— Intéressant, dit Céline.
— Il y a sûrement une explication rationnelle, suggéra Georges.
— Mon oncle va hurler, s'accabla Meiyo, davantage préoccupé par le véhicule.
L'un d'eux prit la parole, en français, et sans accent :
— Enfin des humains ! Nous commencions à désespérer. Notre état-major évoquait la présence de sept milliards d'habitants. Cela fait trois mois que nous avons atterri ici sans rencontrer âme qui vive...
— Eh bien, dis-je mal à l'aise, maintenant que nous sommes là, pouvons-nous vous aider ?
— Je l'espère. Nous sommes perdus. Connaîtriez-vous la route pour rejoindre la planète Bal'Nexus ?
Pris d'une inspiration soudaine, je décidai de la jouer au bluff :
— Certainement ! Vous sortez de la stratosphère...
— Une minute ! Intervint Meiyo. On vous répond si vous réparez cette machine !
Malin, le bougre... L'un des olibrius ouvrit le capot, fouilla à l'intérieur, et revint aussitôt...
— C'était rien. Juste l'injection. Alors, pour la planète ?
— Euh... fis-je, pris au dépourvu. Prenez la direction du soleil puis virez à droite. Au bout de cinq années-lumière, tournez à gauche... vous y serez.
— Oh ! Cela explique tout. Nous vous remercions.
Les individus disparurent, et quelques minutes plus tard, nous assistâmes à un envol improbable de toupies multicolores fendant le ciel.
Nous nous observâmes, dubitatifs, sans trop savoir si nous avions rêvé. Nous n'osions rien dire qui jetterait le discrédit sur notre santé mentale.
Néanmoins, le minibus redémarra au quart de tour !
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Dim 21 Mai - 18:50 (2017)    Sujet du message: Publicité

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