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Appollons d'or

 
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mamouchka
Conjonction volubile

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MessagePosté le: Jeu 4 Mai - 12:46 (2017)    Sujet du message: Appollons d'or Répondre en citant

BON PAPA ET SES GUERRES





Je roulais depuis une heure déjà, j’avais faim, je soufflais sous le soleil de ce mois de mai 1916. Le terrain était accidenté, les routes défoncées. Le moral n’était pas bon, ce que j’avais vu là-bas, dans les tranchées près de Verdun m’avait tourneboulé. Les hommes étaient épuisés, pataugeaient dans la boue, beaucoup étaient malades, tous crevaient de peur. Bien sûr je pouvais me réjouir de mon poste d’agent de liaison qui me permettait d’échapper à cet enfer, mais j’avais le cœur lourd, tous ces pauvres types, là-bas… c’était terrible. Je pédalais avec rage, stupidité de guerre ! Les autres, à l’arrière ne comprenaient pas, ils ne pouvaient pas imaginer, ils croyaient savoir, mais non, ils ne savaient rien du tout ! Et Joffre qui voulait continuer avec ses « offensives à outrance » c’était révoltant, tous ces pauvres gars qui devaient charger à pied vers les mitrailleuses ennemies. Je me disais « Heureusement que Mangin est arrivé, ça va peut-être changer. »

À ce moment, ma roue heurta encore un caillou et j’entendis soudain un pfff… de mauvais augure. « Et merde ! Voilà que j’ai crevé et je n’ai plus rien pour réparer ! » Il fallait continuer à pied en poussant le vélo jusqu’à trouver la prochaine ferme.
J’ai marché encore pendant une bonne heure avant de repérer un toit d’ardoises vers la droite de la route, j’ai pris le prochain chemin dans cette direction et arrivai bientôt dans une cour bordée par deux bâtiments, hauts d’un étage, assez délabrés. Un gros chien noir sortit de la niche en aboyant furieusement.

« Holà, ho… Qu’est-ce que c’est » cria un vieil homme qui apparut à la porte, méfiant.
— Je passais sur la route, et j’ai crevé, dit Pierre
En voyant mon uniforme au pantalon et à la vareuse bleus, l’homme se radoucit :
— Ah ! Ça, mon p’tit gars, c’est-y que tu viendrais de là-bas ? On entend la canonnade d’ici… quelle pitié !
— Oui, je dois rejoindre l’État-major, et j’ai épuisé mes rustines.
— Viens-t-en donc par là, dit l’homme en désignant la grange, je dois avoir ce qu’il te faut… Et quand on aura réparé, tu boiras un coup avec moi, ça te remontera.

Tu comprends, le fermier n’avait guère de distractions dans la journée, les femmes étaient aux champs pour remplacer les gars partis à la guerre, mais lui était trop vieux, il gardait la maison, s’occupait des poules et trainait sa solitude. Alors un peu de compagnie, ce n’était pas de refus, et puis ça lui donnait une excuse pour boire un p’tit coup… Il s’appelait Marcel. Dans sa cave il gardait ses bonnes bouteilles, un vin… Je ne te dis que ça !
Quelque temps plus tard, on s’accoudait à la grande table de la cuisine : « Tiens, v’là un pâté de lièvre dont tu me diras des nouvelles, ça va te donner du cœur au ventre, et je vas aller chercher une bouteille, attends donc un peu…

— Ah ! dit Pierre, c’est vrai que ça sent bon.
— Ça c’est du vin, tu vas voir dit Marcel en revenant de la cave et en sortant deux verres. Sers-té donc
— Ma foi, tu dis vrai, l’ami, il est fameux ton vin, j’en ai jamais bu de comme ça !
— Ben tiens, c’est pas de la gnognotte. C’est un cousin à moi qui le produit, là-bas en Côte d’or, un patelin nommé Pommard. Il paraitrait que not’bon roi Henri IV l’aimait bien, déjà…
— Sûr qu’il est bon, mais c’est pas tout ça, dit Pierre, il faut que je reparte sinon…J’ai encore du chemin, merci mille fois Marcel, je me souviendrai de toi…

Et Pierre a tenu parole, il aime bien raconter SA guerre, il se souvient de Marcel encore cinquante ans plus tard, avec des larmes dans les yeux. Un havre de paix au milieu de la tempête, une courte halte avant de retourner aux épouvantables réalités de la guerre… « Un Pommard, tu te rends compte, ça c’est du vin ! » dit-il à qui veut l’entendre, chaque fois que l’occasion se présente. Et elle se présente souvent, à tel point que ses petits-enfants connaissent tous l’histoire du fermier qui gardait du Pommard derrière son tas de bois en 1916.

Car Pierre a eu de la chance, il s’en est sorti indemne, si ce n’est de lancinants souvenirs. Jamais il ne pourra oublier le regard de ces soldats blessés, gémissants dans les tranchées, le sifflement des obus, la mort de tous les côtés. Comme tous ceux de cette époque, une vingtaine d’années plus tard il a dû vivre une deuxième guerre : en 1940 son fils a été mobilisé. Ce furent encore cinq années terribles pendant lesquelles il était difficile de manger à sa faim, et par là-dessus pendant l’occupation, deux chambres ont été réquisitionnées dans la maison de Pierre afin de loger deux officiers allemands. Il ne décolérait pas… Toutes les bonnes bouteilles étaient pour eux ! Mais il avait ses cachettes, il ne s’était pas laissé totalement dépouiller… Et puis, un peu plus tard les Allemands étaient repartis, Jacques, le fils de Pierre était revenu et l’on avait essayé d’oublier les angoisses et les privations. Peu à peu la vie avait repris son cours, et Pierre avait regagné les kilos perdus pendant la période de vaches maigres.

Il a maintenant une allure imposante avec son mètre quatre-vingt et ses cent-six kilos, il développe un « art de vivre » centré autour de la table et d’un bon cigare, profitant de la liberté et de la prospérité retrouvées dans ces années soixante.
À côté de lui son épouse Madeleine semble toute douce et tranquille, attentive au bien-être de tous, mais elle sait y faire avec son mari, maligne elle sait le manoeuvrer pour obtenir ce qu’elle veut.

Ce jour-là, on doit fêter les soixante-dix ans de Pierre, Yvonne a invité ses beaux-parents à déjeuner, et cherché une recette originale pour les surprendre : un poulet à l’équatorial. L’ambiance est détendue, chacun se régale :
« C’est délicieux, ma fille, dit Pierre, et elles sont très bonnes ces petites saucisses que vous avez mises avec le poulet, quelle bonne idée !
— Ah ! Mais c’est que ce ne sont pas des saucisses, Père, ce sont des… bananes.
— Des bananes, par exemple, mais elles sont cuites ! Comme c’est drôle… Enfin, le vin est bon, mais ça ne vaut pas un Pommard…
Les conversations vont bon train, les enfants ont hâte que le repas finisse pour aller jouer au jardin. Mais voilà qu’on se met à parler politique :
— Vous avez vu, c’est terrible ce qu’ils sont en train de faire en Allemagne, dit Yvonne, ils ont envoyé les chars soviétiques à Berlin, ils construisent un mur !
— J’espère que Kennedy va intervenir dit Jacques, on ne peut pas laisser faire ça.
— Tu ne sais pas ce que tu dis, mon pauvre petit, dit Pierre. Si Kennedy intervient, c’est encore une fois la guerre !
— Mais il FAUT intervenir, crie Jacques en tapant du poing sur la table, les communistes sont des loups dangereux, tout ce qu’ils cherchent c’est à envahir l’Europe de l’Ouest, il faut les écraser…
— Tu ne vas pas taper comme ça du poing devant ton père, hurle Pierre, je te l’interdis… Pour qui te prends-tu ?

Soudain Pierre se tait, respire bruyamment, sa main droite se crispe sur son bras gauche…
— Pierre, tu ne te sens pas bien ? demande Bonne Maman, anxieuse.
Pierre glisse de sa chaise, c’est un malaise :
-Vite, un docteur, appelle un docteur !
— Non il faut tout de suite le conduire aux urgences…

Quelle panique ! Dans un brouhaha tout le monde s’agite, on appelle une ambulance, les enfants ont peur. Enfin l’ambulance arrive avec le médecin, qui préconise l’hospitalisation immédiate.
Quelques heures plus tard, Pierre se réveille à l’hôpital, la tête lui tourne encore un peu :

— Vous avez eu de la chance, lui dit le docteur, vos enfants ont réagi rapidement, mais il va falloir faire attention, et pour commencer, plus de cigares ! Une alimentation légère, moins de beurre, les graisses sont très mauvaises pour votre cholestérol.
— Ah ! Docteur, c’est ma mort que vous voulez ! Plus de cigares ? Alimentation légère ? Et mes civets de lièvre, et mes cuissots de sanglier… et mon Pommard…
— Allons, ne vous énervez pas, vous pouvez manger de tout, mais raisonnablement, remplacez le beurre par de la margarine, mais surtout ne fumez plus, c’est promis n’est-ce pas ? Et marchez davantage, c’est bon pour le cœur. D’ailleurs je vais vous prescrire une cure à Vichy, ça vous fera du bien.
— Vichy ? Mais alors vous allez me faire boire de l’eau… quelle horreur !
— Il s’agit de votre santé, un petit effort et vous pouvez devenir centenaire, ça vaut la peine, vous ne croyez pas ?

C’est ainsi que Pierre, chaque année au mois de juin, va passer trois semaines à Vichy…Il doit faire de la gymnastique en piscine, boire de l’eau, les repas sont diététiques. Mais dès qu’il rentre chez lui, il réclame un bon pavé de bœuf, et se plaint amèrement : « ils m’ont fait boire de l’eau, des litres et des litres, ils auront ma peau !

« Bon Papa, raconte-moi ta guerre…, c’est l’ainé des garçons qui parle, Papa dit que la sienne était drôle, mais il ne veut pas en parler…»
— Drôle ? Ah ! Je vois, la drôle de guerre, ce n’était pas si drôle mon p’tit gars, tu sais… Quoique, parfois…
— Vas-y Bon Papa, raconte !
— Hé bien, est-ce que je t’ai déjà parlé de Marcel ?
-Mais oui, on le connait, Marcel, qui gardait son vin derrière ses fagots. Racontes-en une autre !
— Ah ! Vois-tu, un jour, ou plutôt un soir, je m’en souviendrai toujours, je retournais vers le front, exceptionnellement à cheval cette fois, on était partis tôt le matin, le terrain était rude et la pauvre bête souffrait « il faut que je le fasse boire » que je me suis dit « mais où ? Et voilà que j’avise un groupe de femmes aux champs en train de ficeler des gerbes de blé : - Holà, mesdames, pouvez-vous me dire où je trouverais un point d’eau, pour mon cheval ?
— Et c’est là que j’ai vu Marinette. Elle s’est redressée, a mis ses poings sur ses hanches :
— Un point d’eau, le mieux c’est d’aller à la ferme, je vas vous y mener, de toute façon je dois surveiller le souper…

— Et moi je la prends en croupe, elle s’y connaissait en chevaux, elle n’avait pas froid aux yeux, Marinette. Et on arrive à une petite ferme, elle me montre la pompe au milieu de la cour,
— Faites-le boire dans le seau, moi je vas surveiller ma poule.
— Je mets le cheval à boire, et je la suis. Et ça sentait bon la poule au pot, tu peux pas croire, et la Marinette avait des grands yeux doux comme du velours sous son fichu. On a causé un peu, enfin… on s’entendait bien tous les deux, et puis les autres sont arrivées…
— Et alors ?
— Ben, elles m’ont gardé pour le souper, ça faisait longtemps que je n’avais pas aussi bien mangé. Mais j’ai bien dû repartir, j’avais ce message à porter. Et peu après, ça a recommencé à pétarader, quand je suis arrivé au front le capitaine a lu le message et il m’a dit :
— Mon vieux, vous repartez tout de suite avec la réponse. Toute la nuit que j’y ai passée !
— Mais, Bon Papa, tu ne pouvais pas lui dire que tu étais fatigué ?
— Hé hé, mon gars, on ne discute pas avec le capitaine, ça ne rigole pas tu sais, il n’y a pas de « je » ni de « mais » quand faut y aller, faut y aller. Sûr que j’aurais préféré aller retrouver la Marinette !

— Dis, Bonne Maman, dit François, tu la connais, toi, Marinette ?
Bonne Maman qui traversait la salle se retourne, étonnée :
— Qui ça ?
— Marinette, Bon Papa il la connait
— Ah ! Première nouvelle, et qui est-ce, cette Marinette, s’il te plait, Pierre ?
— Oh ! Ma mignonne, ne te fâche pas, c’est vieux tout ça, plus de quarante ans, tu penses !
— N’empêche que tu te souviens de son nom…
— Et de sa poule au pot, ajoute François.
— Quelle poule au pot ? demande alors Yvonne, qui venait pour chercher son fils.
— Ah ! Mais c’est qu’ils sont tous contre moi aujourd’hui, une poule au pot, oui, c’est bon aussi, mais il n’y avait pas de bananes, ça non. Et puis de toute façon, assez causé comme ça, c’est l’heure des nouvelles à la radio, je dois me tenir au courant. Allez, zou, tout le monde dehors ! »
Pierre, en bougonnant, alluma la radio et après avoir soigneusement fermé la porte, sortit un cigare de sa cachette secrète.



Christiane RENARD-GOTHIÉ
_________________
L'étang reflète
Profond miroir
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure

Rêvons, c'est l'heure.
(Paul Verlaine) - mon site : http://desmotspourquoifaire.fr
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MessagePosté le: Jeu 4 Mai - 12:46 (2017)    Sujet du message: Publicité

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Alain Kotsov
Conjonction volubile

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Inscrit le: 25 Jan 2016
Messages: 1 159
Localisation: Paris
Masculin

MessagePosté le: Dim 4 Juin - 14:04 (2017)    Sujet du message: Appollons d'or Répondre en citant

Défauts et qualités :

1. Qualités : deuxième place au concours des Apollons d’or.
2. Défauts : il faut bien en trouver pour faire une critique. Alors voilà : ainsi que j’en ai fait part à l’auteur en privé, je pense que le texte n’est pas adapté à son format ; ou plutôt l’inverse, c’est le format qui n’est pas adapté au texte. Trop long, ou trop court. il y a une abondance de péripéties sans rapport direct avec le thème central. D’ailleurs il n’y a pas vraiment de thème central, il y en a plusieurs. L’action s’éparpille un peu trop, ce qui convient à un roman, mais qui, dans une nouvelle, un texte court, nuit à sa cohérence. Autre chose : j’ai été dérouté par le passage du mode narratif (l’auteur est aussi le personnage de l’histoire, première personne, je) au mode « subjectif » (l’auteur est extérieur au récit, troisième personne, il, Pierre), et j’ai été perdu dans l’identification des personnages, trop nombreux ; qui est le fils ?, la femme ?, la belle fille ?, le bon papa c’est bien le grand-père ? Ça manque de repères.
3. Synthèse : ce premier commentaire n’est que l’avis isolé d’un lecteur lambda, dont la pertinence pourra être confirmée ou infirmée par les suivants. La présence sur le podium d’un concours de grande renommée prouve que les défauts, si tant est qu’ils existent, ont été compensés par une bonne impression produite chez les jurés.
4. Conclusion : merci à Mamouchka d’avoir soumis son texte primé aux avis. Et félicitations pour sa deuxième place.
_________________
Pour liseuse et ordi, en Epub, en mobi, mes textes gratu-its.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 11:35 (2017)    Sujet du message: Appollons d'or

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