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Les textes du jeu N°143

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mer 19 Avr - 20:10 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°143 Répondre en citant

Rideau

Nous étions ignorants, sans doute béotiens. Ève et Adam chassés ne furent pas plus perdus que nous le jour où nous quittâmes la maison grise avec pour unique viatique nos doigts entremêlés, nos paumes accolées. Il nous avait fallu fuir. Les coups, les cris, les chimies en nos organes, nous ne les supportions plus. Un regain d'énergie nous stimulant, nous avions pensé et réussi l'évasion.
Nous partîmes à la nuit, sans bagages ni nourriture, têtes nues et ahuris. Ce que nous découvrîmes à l'extérieur des murs qui nous avaient vus naître et jusqu'alors protégés dépassait l'entendement.
La survie chevillée à un instinct commun, nous avançâmes dans un décor de pierres, relief de la gigantomachie passée. À contourner nombre d'obstacles, nos pieds malhabiles trébuchaient ; nous tombions. Nos genoux saignèrent de ce sang qu'en la maison grise les maîtres affirmaient qu'il était sacré et ne devait être versé sans injonction divine.
La fatigue, la faim et la soif nous surprirent rapidement tant les efforts consentis coûtaient à nos corps. Contraints à l'arrêt nous nous tapîmes entre des rochers, dormîmes, cernés par notre odeur. Au réveil, nous ne savions qu'une chose : il serait ce jour impératif de boire. Le risque que l'on nous retrouvât - les maîtres-savants de la maison grise guidés par la meute des dévoreurs - croissait en même temps que montait le soleil. Nos mains s'accrochèrent les unes aux autres et tous les sept, ombres de rien, nous entamâmes une nouvelle marche.
Le paysage se fit changeant, plus végétal, moins minéral. Sous nos pas, des plantes tentaculaires s'animaient, la circulation de leur sève visible à nos yeux étonnés. « Elles nous menacent », souffla l'un d'entre nous. « Bientôt elles nous broieront », ajouta le dernier de notre file. Nous accélérâmes. Simultanément, par effet du vent, nous perçûmes le bruit. Ce bruit si reconnaissable et qui signifiait la vie. Ce bruit qui coulait une fois par jour quand les maîtres nous sifflaient pour que nous nous désaltérions, une minute chacun, aux robinets rouillés de la maison grise.
Impatients nous courûmes, parvînmes au pied d'une cascade, vestige de l'ancien temps de Nature et que nous croyions disparu. Le plus téméraire, ou le plus idiot parmi nous se rua sous la chute et sembla se dissoudre dans l'écume. Nous restâmes cois à guetter son retour, n'osant pas même nous abreuver. « Il ne reviendra pas » dis-je. « Qu'en sais-tu ? » interrogea le seul élément féminin de notre groupe. « Ce n'est pas normal. Quelque chose ici n'est pas conforme à la norme. » Comme si nous l'étions, nous, normaux, avec nos corps mutilés et nos crânes rasés de concentrationnaires ! Alors que prétendais-je connaître de ce qui était ou non adéquat au statut d'une cascade ?
Quand la meute des dévoreurs se fit entendre, nous sursautâmes à peine. De là à nous penser soulagés d'être sauvés de l'étrangeté du dehors... Certes nous allions subir le fouet et le cachot pendant des lunes atroces mais au moins les plantes tentacules et les ondes écumeuses, toutes gobeuses de chair, ne nous attaqueraient pas. Nous nous résignâmes à l'arrivée des maîtres-savants.
Lorsque nous amorçâmes un mouvement pour faire face à nos geôliers, nous nous rendîmes compte que les tentacules verts entravaient nos chevilles. Nous n'eûmes le temps que d'un regard las avant d'être happés vers la cascade et son mystère.
Nous apprenions alors que la liberté n'est qu'une servitude.
Nous l'expérimentons encore.




Furieuse cascade

Les mots de la colère
Dégringolent en trombes
Entaillant la falaise à coups de béliers sourds :
Deux amants se retrouvent
Au soir des trahisons.

Sous un flot de rancoeurs, leurs corps tendus s'affrontent
Et l'écho des parois répercute dans l'ombre
Des rugissements sombres
Qui font trembler les saules
Jusqu'aux rives du lac.

La cascade tonnante
Creuse un puits de noirceur
Où l'écume dessine
Des méandres blanchâtres
Que la rage envenime .

Les deux amants se battent
Dans un puissant vacarme,
Et leurs poings sont des armes
Qui s'accrochent aux mèches
De leurs cheveux trempés de fureur et de larmes.

Leurs ongles durs se griffent
Ecorchant leurs épaules,
Si souvent caressées par leurs mains éblouies
Quand le lin de leurs draps se lissait sous leurs rires.

Et leur sang clair dégoutte
Dans leurs paumes crispées.

Combattants sans merci,
Ils hurlent leur folie,
Deux torrents en furie
D'avoir été trahis.

Une passion aveugle
Les a longtemps liés
Ces terribles amants
Qui soudain se déchaînent
Au milieu des débris du bonheur saccagé
Qu'un courant vif entraîne.

Elle écoutait sa voix ciselant des serments,
Il l'entendait crier son plaisir et ses rêves,
Et ils croyaient tous deux à ce qu'ils se juraient
Sans prévoir que leurs lèvres
Déformées par la haine
Hurleraient en cascade
Des mots impitoyables
Qui font trembler d'effroi les oiseaux qui s'éloignent...


Chaos


La vie était belle et paisible en cette contrée lointaine jusqu'au jour où, chacun s'en souvient, les villageois refusèrent d'offrir à boire à un étranger en haillons, lui demandant de passer son chemin. L'homme s'approcha de la fontaine, fut chassé à jets de pierres, lança un regard de braise et se dirigea vers la montagne. Et c'est ainsi que l'obscurité se fit dans le village, la fontaine se tarit. Ils connurent la faim et la soif.
Beaucoup sont partis à sa recherche avec des lances, des arcs et des flèches. Personne n'en revint jamais.
Le sage explique que le salut arrivera le moment venu.
Une petite fille prénommée « Éclat de lumière » part à son tour sans en rien dire à personne, ils sont tous bien trop occupés à pleurer sur leur sort !
Elle se dirige vers la montagne, laisse envoler sa voix au firmament, et raconte l'histoire de l'homme au regard de braise. Elle se souvient des paroles de sa grand-mère partie au royaume magique d'où nul ne revient jamais. Ses mots appellent la puissance, la noblesse du cœur, la pureté, la beauté féerique.
Et c'est ainsi qu'une licorne traverse le rideau aux coulures de plomb en fusion, galope parmi des corps que la sève de la vie a cessé d'irriguer. Seuls des ossements, des chairs desséchées gisant dans la nuit témoignent d'une vie passée.
Sous le martellement de ses sabots, le sol lâche un nuage opaque de poussière à l'odeur âcre, se fissure jusqu'aux entrailles de la terre, s'effondre, s'ébranle, libérant les parois de la caverne sombre, à l’atmosphère chaude et humide, suintante de gouttes de sang.
Un monstre est tapi dans la puanteur de ce marais stagnant. Il détient la lumière dans ses écailles engluées de vase. Seule l'obscurité trône dans ce glauque glacial, opaque, à la recherche de reflets de braise dans son regard devenu trouble.
La licorne se cabre, piaffe, tête relevée et gorge dégagée, ses hennissements emplissent la grotte de résonances et soudain la bête immonde se dresse face à elle, menaçante, terrifiante. Dans un déploiement de tous ses tentacules visqueux, elle fouette l'espace de ses cinglantes zébrures et cherche à happer l'éclair d'argent.
Avec légèreté, la licorne esquive dans une danse improvisée, s'éclipse pour se mettre hors d'atteinte observe à la recherche du point de vulnérabilité. De sa corne torsadée, elle pourfend la bête entre les deux écailles engluées, juste au-dessus de sa tête. Un bruit sourd dans un soupir s’exhale de la grotte, le monstre s'abat de tous ses tentacules dans la répugnante fange de son antre.
En cet instant, chaque écaille libère un fluide irisé, l'air se remplit de lumière, d'énergie de braise et
la vase devient liquide amniotique, clair, chaud, en apesanteur.
Dans cette renaissance, les gouttes de rosée apparaissent, se rejoignent. On entend le murmure de la rivière ondulante, elle invite à un bain de pureté dans une nudité innocente, chacun se mire et cherche son écho dans les regards avec pudeur.
Les sources jaillissent des rivières souterraines, convergent en torrents dans les montagnes, se lâchent dans la fraîcheur en une cascade bouillonnante de vie, plonge à travers la grotte dans les profondeurs de l'océan
où tout va,
s'en va,
et s'en retourne,
dans la fluidité.




Cerveau reptilien

Les serpents. Ils avancent, glissent sur le sol, furtifs et chuintants. J’ai peur. Comment leur échapper ? Ici il n’y a rien, pas un seul rocher pour se hisser, pas un seul arbre pour se réfugier. De toute façon je sais que ce serait inutile. Rien ne les arrête. Ils franchiraient les rochers, s’enrouleraient autour des troncs pour grimper jusqu’à moi. Pourquoi me poursuivent-ils ? Que leur ai-je fait ? Mais je sais bien que c’est de ma faute. Tout est de ma faute.
J’étais seul dans le labo, mon chef parti à une conférence où il devait faire une intervention : « la parade nuptiale chez les couleuvres ». C’est un spécialiste. Des couleuvres, pas forcément de la parade nuptiale. Enfin si, pour les couleuvres. Bref. En son absence, j’assurais le quotidien du labo. Nourrir les reptiles, les soigner, ranger le matériel, effectuer les mesures qu’il m’avait indiquées et les consigner dans le logiciel dédié. Pour être honnête, mon chef ne se charge pas de ce genre de choses. Il est herpétologue, il étudie les reptiles et les amphibiens, à l’institut où je suis embauché comme « employé technique de laboratoire ». J’ai un CAP, lui un Bac plus cinq, ça fait une différence mais il me fait confiance et je m’acquitte de mes tâches correctement. Sans me vanter.
Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé. Je venais de finir de rentrer les données informatiques quand j’ai entendu un bruit bizarre. Une sorte de froissement diffus. Dans le silence du labo, ça résonnait comme un déchirement. J’ai tourné la tête et là, j’ai brusquement jailli de mon siège, l’envoyant valdinguer jusqu’au mur, propulsé par ses roulettes. Il a heurté l’étagère à éprouvettes et un bruit de verre a brisé le calme ambiant. Mais je n’en avais que faire. Les deux yeux ronds de Roosevelt, le cobra égyptien me fixaient, menaçants. Un sifflement, comme un léger ruissellement, s’est répandu en fond sonore dans la pièce blanche. J’ai couru. De toutes mes forces. À travers les couloirs de l’institut, je me suis sauvé, ouvrant une porte ici, une autre là, tentant d’échapper, en vain, à mon poursuivant. Dès que je me retournais, il était là, dardant sa langue venimeuse dans ma direction. Puis ils furent deux, puis trois, puis cinq, puis dix… Je me suis alors souvenu que j’avais oublié de fermer la cage de Roosevelt. Le téléphone avait sonné juste au moment où j’allais le faire et voilà, une seconde d’inattention et la catastrophe s’était produite.
Je ne trouve plus la sortie. Je sais que je suis dans l’aile ouest mais tous ces couloirs se ressemblent. Et la horde des serpents se faufile derrière moi. J’ai le souffle court, mes pieds sont lourds comme du plomb. J’ai du mal à avancer et mes prédateurs se rapprochent. Et toujours ce sifflement effrayant. Que faire, seigneur, que faire ? Au sec…
« Max ! Max, bon sang, réveille-toi ! »
On me secoue. Penchée au-dessus de moi, Pauline, ma petite sœur, me foudroie du regard. J’émerge peu à peu, je me débats.
« Quoi ? Les… les serpents… Je… j’ai pas fait exprès, c’est le téléphone… Ils sont où ?
— Mais de quoi tu parles ? T’es pas au boulot, là ! Fais-nous pas suer avec tes serpents et va plutôt réparer tes bêtises. T’as oublié de fermer les robinets de la baignoire et la salle de bains est inondée, t’as plus qu’à aller éponger avant que les parents arrivent, mon vieux, sinon je donne pas cher de ta peau ! »


N2

Depuis qu’il marchait, il aurait dû toucher au but. La progression était difficile, son équipement de survie pesait des tonnes mais il lui avait bien fallu s’en charger, le milieu était hostile.

Il n’avait cessé de le dire : ne vous reposez pas sur la technologie, soyez prudents, le milieu est hostile. Ne vous séparez pas et soyez de retour avant douze heures, quelle que soit votre avancée.
Et il avait laissé David, Jenny et Thomas partir en reconnaissance vers l’objectif prédéfini.
Vingt-quatre heures s’étaient écoulées, aucun n’était revenu.

Les contacts s’étaient maintenus durant trois heures. L’équipe disait se rapprocher, mais l’atmosphère lourde et l’absence de visibilité les gênait plus que prévu.
Jusqu’à cette exclamation :
— Eh, je sens quelque chose !
— Moi aussi, une vibration, ça gronde dans le sol.
— Allo, la base, vous m’entendez ? On y va prudemment, je crois qu’on n’est pas loin.
Aucun cri, aucun signe avant-coureur. Le signal s’était éteint pour ne pas se rallumer.

Vingt-quatre heures. Il décida d’aller voir lui-même.
— Tu n’y penses pas, avaient objecté Claire et Will. Imagine qu’on ne soit plus que trois ?
Oui, c’était le risque. N’être plus que trois. Que la moitié de la mission soit décimée. Mais comment rendre compte sans savoir se qui s’était passé ? Ça n’était pas possible, n’importe quelle expédition avait sa part d’aléa et l’enjeu était immense.
« Ça gronde dans le sol… »
Ils étaient là pour ça, pour accéder à cette formidable source d’énergie que les autres avaient dû localiser. Le gouvernement avait misé beaucoup pour financer cette recherche, on ne pouvait abandonner. Ils étaient tous des scientifiques doublés d’aventuriers et la prise d’initiative faisait partie de leur bagage.
— Vous restez là, avait-il dit. J’y vais seul. Donnez-moi douze heures, au-delà contactez le centre et attendez les ordres.

Il avait enfreint la procédure mais comment faire autrement ? S’écartant des traces de ses compagnons, il suivait une autre voie qu’il balisait avec soin. Non seulement il comptait bien revenir sur ses pas mais si danger il y avait, pas question de se laisser surprendre en s’y jetant de face.
La brume se densifiait au ras du sol, qui se faisait accidenté et piégeux. Quand il ressentit la vibration, il redoubla de prudence. Il ne voyait rien au-delà de quelques mètres, la sueur qui perlait à son front lui brûlait les yeux et la déclivité l’obligeait maintenant à s’aider de ses mains dans une descente qui semblait interminable.

Sur un sol aplani, il put enfin regarder autour de lui et son cœur fit un bond. Ce fort courant, à quelques mètres, cet écoulement tumultueux… il leva la tête et la vit, immense, titanesque. Une cascade monstrueuse dont son esprit de physicien se mit à évaluer le débit, la puissance, la quantité d’énergie exploitable. Ils avaient réussi et pendant quelques secondes il oublia les trois membres disparus de son équipe. La ressource souterraine serait beaucoup plus accessible qu’on ne le pensait.
Il observa mieux l’ensemble de la chute.
Il vit tout en haut les marques d’un effondrement brutal. Puis dans les volutes épaisses et lourdes qui se tordaient à ses pieds, il vit ici une main, encore dans son gant, là un torse, plus loin un corps démembré, le reflet d’un casque. Il comprit avec horreur.
La surface de méthane gelé, trop mince, avait cédé sous le poids des trois astronautes. Précipités dans les courants d’azote liquide que brassaient les couches internes de la planète, ils avaient fini cryogénisés.


La légende

Sereine, Tania chemine aux côtés de Loïc. Avec lui, elle a repris confiance en elle. Un jour, elle lui racontera. Elle n’est pas encore prête. Goûter cette balade, découvrir le site magique qui, d’après lui, est un véritable enchantement, c’est tout ce qui importe aujourd’hui. « Ferme les yeux » murmure-t-il. Elle obéit et se laisse guider sur l’étroit sentier qu’ils viennent d’emprunter. « Tu peux regarder ! »

Elle réprime un sursaut à la vue de l’énorme cascade qui semble dévaler de nulle part le long d’un rocher moussu. Loïc s’extasie sur les teintes argentées de la chute sauvage et se lance dans un historique du lieu, sans remarquer le trouble de son amie.

Tania a refermé les paupières. Elle est ailleurs : debout devant le tableau noir, après une brillante démonstration de géométrie. Une douleur vrille soudain son ventre, suivie d’un soulagement tandis qu’une rivière tiède déferle entre ses cuisses et qu’une mare s’étale sur l’estrade. Des cris s’élèvent dans la classe, couronnés par la voix gouailleuse de Noam : « C’est pas pour rien qu’on appelle les filles des pisseuses ! » Tania perd conscience, sous le coup d’une nouvelle violente contraction et de la bouffée de honte qui la submerge. Une honte qu’elle traîne comme un boulet depuis que Jordan à qui elle a naïvement offert son corps d’adolescente amoureuse, l’a plaquée sans ménagement, se vantant dans les couloirs d’avoir réussi son pari : baiser l’intello de la 1ère S2. Depuis qu’elle a pris conscience des transformations de son corps, que sa mère les a remarquées, l’accable de reproches et l’oblige à porter un antique corset pour comprimer ses formes : « Seize ans, et il faut que tu fasses la pute... »
Depuis qu’elle se glisse en cours comme une voleuse, en repart de même, terrorisée à l’idée que l’on soupçonne son état.

Loïc continue à parler et Tania, sourde à ses propos, à revisiter son cauchemar.

Sa mère a décidé pour elle. Elle n’a même pas vu son bébé. Pas digne d’être maman, Tania, souillée, dévoyée… Elle a repris ses études, dans un autre lycée, enfermée dans sa solitude, la crainte du mépris. Être invisible, disparaître. Échapper à l’autorité de celle qui ne pardonne pas, la surveille comme une prisonnière. Elle a porté sa culpabilité une année entière, s’étiolant, perdant le goût de tout. Jusqu’à ce que sa mère ait consenti à s’inquiéter et à suivre le conseil du médecin : un séjour en montagne pour redonner des couleurs aux joues de la jeune fille.

Tania ouvre les paupières, appuie la tête contre l’épaule de Loïc. C’est grâce à lui, qui soigne ses poumons malmenés par la fumée, à son amitié, qu’au fil des jours, sa honte s’est dissipée, qu’elle commence à se sentir à nouveau propre, prête à revivre.

Alors que son oreille redevient attentive au récit de son compagnon, il entame en riant la légende du lieu magique : autrefois, les femmes de la région qui venaient baigner leurs pieds à la cascade étaient assurées de procréer de magnifiques bébés. Tania pâlit. Les paroles, le rire de Loïc l’ont cinglée comme une claque. Une douleur crispe son ventre. Elle a beau serrer les cuisses de toutes ses forces, un flot se déverse entre ses jambes, éclabousse ses mollets et noie ses sandales de toile. Une flaque s’arrondit sur le sentier tandis que les larmes inondent ses joues. Loïc ouvre des yeux étonnés. Il s’est tu. Pourtant Tania est sûre d’avoir entendu une voix gouailleuse susurrer à son oreille : « C’est pas pour rien qu’on appelle les filles des pisseuses ! »




Fleur bleue

La diseuse de bonne aventure retourne une carte du jeu de tarot et pointe un ongle peint en rouge sang vers la cascade blanche qui dégringole, vaporeuse, jusqu'au large bassin entouré de racines vertes et biscornues. Elle affirme, avec un étrange sourire :
- Je vois un mariage dans un avenir proche.
- Z'êtes sure ? murmuré-je dubitative.
Je suis, hélas, consciente de ne pas être une perdrix de l'année. A 75 ans, mon pouvoir de séduction a basculé depuis longtemps du côté obscur de la force ! Le dernier homme qui m'a abordée, c'était pour me voler mon sac...
Manifestement, ma question lui déplait. Elle fronce ses sourcils épilés et dit, d'une voix peu amène :
- Si vous ne me croyez pas, ce n'est pas la peine de venir.
Impressionnée, je hoche la tête en signe de reddition. Je veux bien, mais l'annonce est néanmoins surprenante. Après un instant, j'ose lui demander :
- Vous avez une date précise ?
La femme désigne à nouveau, du bout de l'index, les circonvolutions assez repoussantes qui se trouvent au pied de la chute et m'explique d'un ton ferme :
- Vous voyez cette cascade : elle porte le nom évocateur de "voile de la mariée" et tombe au milieu de ces plantes représentant les liens indéfectibles du mariage. C'est donc incontestable!
- Ah, oui, quand même ...
Je lui poserais bien d'autres questions, mais la cartomancienne ne m'en laisse pas le loisir et m'indique la sortie d'un geste véhément. J'obtempère.
A l'air libre, je regarde autour de moi d'un oeil neuf. Où se cache mon futur mari ?
Dorénavant, je passe mon temps à chercher celui qui va me déclarer sa flamme. Personne ne succombe à mon charme. En toute franchise, il me semble que je n'y succomberais pas non plus, si je me croisais dans la rue ! J'envisage de m'inscrire sur un site de rencontre, j'y renonce rapidement, l'informatique me passant largement au-dessus de la tête. Avec sérieux et espoir, je fréquente assidûment les lotos des environs, car les personnes âgées et solitaires s'y rendent en nombre. Sans résultat. Je gagne, malgré tout, une essoreuse à salade et des petites cuillères en argent. Il ne manque plus que des draps brodés et j'aurai terminé de monter mon trousseau...
Comme soeur Anne, ne voyant rien venir, je décide de retourner chez la tireuse de cartes. J'espère qu'elle me donnera des tuyaux, pour transformer sa prédiction en réalité. Une sorte de "service après prophétie", en quelque sorte ! Dès mon arrivée, je l'interpelle fermement:
- Vous m'aviez promis un mariage prochain et je n'ai pas eu le moindre contact masculin me permettant d'envisager un petit début d'histoire d'amour.
Sans sourciller, l'air ironique, la cartomancienne m'interroge:
- Vous ai-je affirmé que cette union serait la vôtre ?
Je cherche dans mes souvenirs et je dois me rendre à l'évidence, ce "détail" n'a pas été mentionné. Vexée de ma crédulité, je la questionne :
- Il existe, oui ou non, ce mariage qui me touche sans être le mien ?
- Evidemment. Les cartes ne mentent jamais. Soyez patiente...
Je rentre déçue et mécontente. Une fois encore, j'ai été naïve et je me suis fait roulée dans la farine. Une annonce aussi improbable aurait dû m'alerter, je suis décidément trop fleur bleue.
En arrivant au bas de mon immeuble, je relève le courrier, machinalement. Et, au milieu d'autres lettres, je découvre, abasourdie : un faire-part de mariage !
Ma petite nièce convole en justes noces, le mois prochain.
Je lui offrirai les petites cuillères en argent : elles ne seront pas perdues pour tout le monde...


L'appel


Quand le jour se fait pénombre, tu me sommes, irrésistible appel de l'animal qui se terre dans nos profondeurs. Ma froideur apparente ne te dérange pas et de mon regard de glace, je t'observe calmement. Captivé par le murmure du chant qui émane, à la vue de ta chute, finalement, obéissant, je me délie. La résistance de tes reliefs ne fait qu'accroître ce désir de t'atteindre, ce besoin de te conquérir. Sur la douceur de tes arrondis, je glisse lentement. Dans la tiédeur de tes aspérités, je m'insère, ondulant. Attendre, apprécier l'instant, savourer l'instinct, et petit à petit je te rejoins. Comme des milliers de doigts, je m'aventure, fouillant tes remous bouillonnants, un peu maladroitement, dans ce tout premier émoi. Puis avec douceur, j'écarte les broussailles qui obstruent l'entrée de ta source et du bout de ma langue, je palpe et me délecte de ta moiteur. Prise dans mes tourbillons, tu te troubles, t'agites, deviens effervescente et tes chuchotements se font soudain assourdissants. Finalement, à moi totalement offerte, tu t'abandonnes. Ton attente à son comble devient impérieuse. Pendant quelques secondes, je te résiste et réfrène mon avancée, me contentant d'effleurer ta surface. Puis, volontairement soumis, je cède et m'abandonne en toi. Ainsi immergé, perdu dans tes flots, noyé par mes sens, je viens assouvir l'ardeur de ton appel.



LES LARMES DE TEVA


Nous marchions depuis trois heures sur un chemin caillouteux qui serpentait à travers la forêt luxuriante, bruyante de cris d’oiseaux et de bourdonnements d’insectes. A notre droite, la crête de l’île était dissimulée par les grands arbres qui peuplaient la pente abrupte. A gauche, je pouvais voir par intermittences la surface azur du Pacifique dont les vagues venaient mourir à quelques pieds en contrebas. Je peinais à suivre Ivi, mon guide maori, qui avait noué sa chemise autour de sa taille, dévoilant son dos nu couvert de tatouages en volutes. Je mourais de soif, ma gourde était vide. Au bout d’une longue descente, je le perdis de vue. Une mare transparente s’étendait à mes pieds. Je déposai mon sac et plongeai mon visage dans l’étendue liquide. J’en aspirai une longue gorgée, que je crachai avec dégout ; c’était salé, horriblement amer. J’entendis un rire, juste au-dessus de moi. Ivi, assis sur un rocher, me lança :
« Ce n’est pas bon à boire, c’est un bras de mer ; les larmes de Teva. »
Je vins m’asseoir à son côté, et constatai que nous avions atteint le niveau de la plage. Il me tendit sa gourde. Je bus avidement et le questionnai :
« Teva ? Qui c’est ? »
« Attends un peu, nous arrivons bientôt, en route ! »
Nous longeâmes la plage jusqu’à être dominés par un paysage étonnant : une grande clairière pentue, couverte de fleurs rouge vif, bordée d’un ru qui disparaissait dans le sable de la plage, auquel je m’abreuvai avidement. De l’endroit où le ruisseau quittait la forêt, à mi pente, nous parvenait un bruit de cascade. Nous y montâmes. La cataracte dissimulait une grotte où apparaissait une forme vaguement humaine.
« Voilà Teva, m’annonça Ivi en franchissant la chute, ou ce qu’il en reste ».
Je le suivis. Un tronc se dressait, profondément enraciné dans le sol dur, vaguement sculpté, couvert de coquillages déposés en offrande.
« Et voici son histoire, continua le guide : Maru était la fille du chef de l’île. Son père l’avait promise à Tao, l’homme le plus riche du village, mais elle aimait Teva, un jeune guerrier qui appartenait à une autre tribu. Un jour les deux amants s’enfuirent et le fiancé jaloux se lança à leur poursuite. Ils firent halte ici-même. En voyant Tao sur la plage, tenant un arc à la main, Teva ordonna à Maru de se cacher au fond de la grotte, dissimulée de l’extérieur par la paroi liquide, et il suivit le ruisseau vers le sommet où jaillit la source, en prenant soin d’être bien visible. Il construisit un piège avec des lianes et des branches, et attendit son poursuivant. Il faisait très chaud, Teva avait soif. Il but à la source, si abondamment qu’elle se tarit.
Parvenu à la grotte, Tao vit Maru, qui n’était plus protégée de son regard par la cascade. Elle s’enfuit vers la mer, mais il lui décocha une flèche qui la tua net. Le sang de la jeune fille se répandit sur la clairière, aussitôt des milliers de fleurs rouges y apparurent.
Tao continua sa poursuite et tomba dans le piège. Teva le tua, puis descendit le lit du ruisseau ; arrivé à la grotte, il comprit ce qui s’était passé. Miné par le chagrin et la culpabilité, il ne quitta plus cet endroit. Il pleura une année durant. Il pleura tant que son corps s’assécha et devint un tronc d’arbre sec. Le ruisseau reprit son cours, mais il avait versé tellement de larmes que, depuis ce temps-là, la mer est salée. »
« Voilà une belle légende » dis-je à mon guide.
« Une légende ? Rétorqua Ivi en fronçant les sourcils. C’est la vérité ! »
Je n’osai lui répondre.




Si l'on n'y prend garde


Mes vieux pas m'ont mené au pied de la cascade.
J'ai voyagé de nuit loin des heures suffocantes.
J'ignore ce que j'espère de cette mascarade,
De cette adoration de prime abord choquante.

J'ai tracé mon chemin au lit de la rivière
Guidé par la pâleur de la lune gibonde.
Mes pas ont réveillé la sécheresse des pierres
Où depuis si longtemps goutte ne vagabonde.

Aucun bruit dans la nuit n'a troublé ma venue
Pas un oiseau en fuite, pas une bête en maraude
Aucun signe de vie, nul souffle retenu,
Rien qu'un profond silence né de la Mort qui rôde.

L'aurore rougeoyante libère les étoiles
Tandis que la chaleur embrase tout à l'entour.
Elle peint du décor une bien triste toile
Pour laquelle aucun peintre ne ferait le détour.

Une végétation chétive et charbonneuse
Survit là où jadis ruisselaient les couleurs.
Quand chantaient autrefois les ondes limoneuses
Assourdit un silence ceint de sombre torpeur.

Une larme à ma joue fait brasiller ma peine.
Je me souviens du temps où tu te baignais nue
Et où nous nous aimions sous les auspices sélènes.
C'était il y a longtemps. J'étais jeune, ingénu.

Les ans sur notre amour ont tissé des décades,
Muselé les rivières au soleil flamboyant.
Je suis seul aujourd'hui face à notre cascade
Âme et cœur à la peine, à la mort aboyant.

Elle peut venir sur moi darder son noir museau,
Je l'attends et l'espère comme une consolation.
Je languis qu'elle me pique de son létal fuseau
Je suis prêt à partir, sans hâte, sans sommation.

C'est fête universelle du nourricier liquide
Et comme une fois l'an, les vannes vont s'ouvrir.
Je veux que ma cascade devienne géronticide
C'est au flux de ses flots que je m'en veux mourir.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
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