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Les textes du jeu N°142 B

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mer 22 Mar - 21:18 (2017)    Sujet du message: Les textes du jeu N°142 B Répondre en citant

Larme blanche


Le vent d’octobre soulève le sable et sculpte des reliefs éphémères. Chaque année, dans les décors de bord de mer, l’automne gomme les vacanciers, efface les jeux d’enfants et les cerfs-volants. Souleymane s’arrête au bout de l’allée qui déroule ses lattes de bois sur la plage et qui échoue là, à quelques mètres de l’eau.

Au mois de mars, il a quitté le Sénégal à bord d’un car poussif et poussiéreux pour rejoindre la Méditerranée. Puis il a embarqué. La mer, fiévreuse et agitée, a porté son bateau jusqu’à l’île de Lampedusa. Ensuite, tout s’est enchaîné : l’attente dans un centre d’accueil, l’obtention d’un permis de séjour provisoire, le transfert en Calabre. Un car moderne et spacieux l’a enfin conduit vers le nord.

À la Spezia, son cousin l’attendait. Comme lui, Souleymane s’est mis à arpenter la plage pour vendre des babioles aux touristes qui offraient leur peau blanche au soleil. Il pensait à son village, au vent brûlant, aux villageois retranchés dans les carrés d’ombre que les murs des maisons découpaient sur le sol roussi.

Le poids de son chargement le faisait souffrir. Il fallait vendre ce fatras volumineux - bouées, sacs, serviettes de plages, paréos - pour ne pas subir les remontrances des intermédiaires. À l’heure du déjeuner, avec les autres, il s’installait à l’ombre, sous la jetée. C’est là qu’un jour de juin il a rencontré Fatou. Elle venait d’arriver, vendait des bijoux de pacotille. Ses yeux ressemblaient à deux amandes grillées et, lorsqu’elle parlait, ses mains s’envolaient comme des papillons pour tournoyer autour de son corps, se poser sur ses hanches, ses reins qu’elle massait doucement, avant de décrire à nouveau des cercles imaginaires au milieu desquels il se laissait volontiers enfermer. Fatou et Souleymane se sont très vite aimés.

Le soir, ils s’asseyaient sur la plage désertée pour écouter la respiration de la mer que la lune décorait d’étincelles argentées. Ils se racontaient leur vie, convaincus que la mer, la nuit, ne s’embrasait que pour eux. Il écoutait Fatou en caressant sa nuque, là où naissaient les petites nattes qui disciplinaient sa chevelure. Son bonheur était palpable : il le respirait dans l’air tiède de l’été, le sentait sous la plante de ses pieds écrasés sur le sable doux. Il le humait sur la peau de Fatou, dans les replis secrets de son corps. Lorsqu’ils faisaient l’amour, leur souffle se mêlait au soupir de la mer. Puis ils s’endormaient, ne regagnant que tard leur dortoir. La saison touristique s’est écoulée, sans turbulences, sans remous. Grâce à la force de son amour, ni l’exil, ni la précarité, ni la fatigue n’ont entamé le moral de Souleymane.

Assis sur le sable froid, il se concentre sur la dernière image qu’il garde de Fatou : une larme blanche, une trace salée comme une éclaboussure d’écume est venue mourir sur son sourire en croissant de lune. C’était le premier jour de septembre. Le lendemain, elle est partie rejoindre une tante installée à Paris. Son départ était prévu, elle avait toujours su que leur idylle ne durerait que le temps d’un été. Son amie Mariama avait gardé le secret. Souleymane n’avait pas le premier sou pour partir et puis, à Paris, il ne connaissait personne.

Il fixe l’endroit où tous deux s’allongeaient pour s’étreindre : un petit bout de plage lisse. La mer et le vent ont depuis longtemps effacé l’empreinte de leurs corps. Il songe avec tristesse à la saison qui s’annonce, celle que l’on nomme, si justement, la morte saison

Un avenir brillant


Au tournant des années 60-70, je quittai mon cocon familial pour suivre des études dans une ville voisine. J'avais intégré une discipline qui accueillait de nombreux étudiants étrangers, principalement des Africains francophones : Tunisiens, Marocains ou originaires d'Afrique centrale et équatoriale. Les Français étaient minoritaires.

Issa était grand, dégingandé, à l'allure d'un gamin qui aurait grandi un peu vite comme l'évoquait son éternel costume bleu marine aux manches trop courtes. Du col de sa chemisette immaculée en été, ou de son col roulé en hiver, émergeait une tête enfantine dont un large sourire illuminait en permanence le visage d'ébène, témoignant une extrême gentillesse. C'était un garçon calme et discret, mais non dénué d'humour. Ainsi, il riait quand, la belle saison venue, il s'allongeait au soleil dans la pelouse de sa cité universitaire, en disant qu'il se faisait bronzer au soleil.
Nous avons partagé le même amphi deux années durant. Dès le premier jour de la rentrée, il prit l'habitude de venir s'asseoir sur le même banc que mon amie Lydia et moi, s'excusant presque de nous déranger. Il prenait ses notes dans des petits cahiers d'écolier qu'il remplissait d'une belle écriture régulière, à l'encre bleue, tel un écolier attentif et appliqué.
Sortant de la fac, sur le chemin du restaurant universitaire, il balançait au bout de son grand bras un cartable de cuir démodé et râpé. Nous devisions alors de choses et d'autres, et il nous questionnait davantage sur nos coutumes françaises que nous ne le faisions sur son Dahomey natal, sur Porto-Novo où il avait passé son enfance et où son père attendait son retour, quand ses études seraient terminées.

Mon amie et moi avons terminé nos études, et rejoint des destinations divergentes. Je m'éloignai de la ville où nous avions fait nos études. Lydia trouva du travail dans un pays nordique. Issa intégra une grande école après avoir passé avec succès le concours d'entrée en seconde année. Le trio dispersé, nous nous sommes perdus de vue.

Je suivis de très loin les événements qui agitèrent le Dahomey, et je pensais qu'Issa avait peut-être trouvé un emploi dans son pays devenu République Populaire du Bénin, plus tard République du Bénin avant de devenir Bénin tout court. Bien que, dans un premier temps, la destinée de son pays y soit contraire à un rayonnement économique brillant, j'imaginais notre camarade occupant un poste d'Ingénieur, dirigeant avec douceur et fermeté des équipes d'ouvriers et de techniciens, et mettant ses qualités intellectuelles exceptionnelles au service de son pays, malgré l'étatisme et le marxisme-léninisme paralysants qui l'administraient.

Les années se sont écoulées… J'ai oublié Lydia. J'ai oublié Issa.

Un matin, le téléphone a sonné et, au bout du fil, j'ai tout de suite reconnu la petite voix fluette de Lydia. Le passé a refait surface, faisant jaillir de mes souvenirs une bouffée de jeunesse. Nous évoquâmes nos années au lycée, puis notre débarquement dans la ville universitaire inconnue avec laquelle nous nous étions vite familiarisées, les événements de mai 68 qui mûrirent nos vingt ans.
Elle avait gardé le contact avec quelques-uns de nos anciens camarades étudiants, me donna des nouvelles de l'un et de l'autre.

Je la questionnai sur Issa, si elle savait ce qu'il était devenu.


- Issa… ils l'ont descendu !



Le fauteuil


Elle est là dans ce fauteuil, la petite vieille, les rides aux joues, l’œil un peu terne.
Des jours anciens passés là-bas, il lui reste des images ensoleillées.
Le souffle chaud dans le jardin en contrebas, sa peur des sauterelles, ses pieds nus sur le carrelage. La petite dernière qui se cache derrière une porte, son biberon dans une main, son oreiller dans l’autre. Les garçons qui traînent dans la ruelle en pente et regardent passer les filles. Le rire des femmes qui résonne sur les balcons voisins, le temps d’étendre le linge que le soleil viendra bientôt frapper de ses feux.
La petite vieille regarde par la fenêtre. La grisaille s’efface derrière ces clichés en couleurs, images du siècle dernier. Elle est née là-bas, sur cette terre africaine, tout au nord, aux portes du désert. Très loin d’ici. Elle n’est pas malheureuse, juste nostalgique. Souvent, elle raconte sa jeunesse, pauvre mais insouciante, au pays qui était le sien. Elle parle de la plage où elle allait avec ses sœurs, de sa rencontre avec celui qui sera son mari, le grand jeune homme très beau dont elle n’aurait jamais osé rêvé. Elle vit comme au premier jour son voyage de noces, de l’autre côté, à Marseille. Son premier voyage en métropole, avant le retour forcé quelques années plus tard.
Pour elle, j’ai rassemblé des cartes postales trouvées çà et là, qui ressemblent à ce qu’elle décrit et je les lui passe sur sa télévision. La première fois, elle n’a pas compris comment sa terre natale pouvait s’afficher entre le journal télévisé et une série. Il avait fallu lui expliquer qu’un petit boîtier permettait le transfert d’un ordinateur à cet écran. Enchantée, elle l’avait tout simplement admis. Moi, je pensais à tout ce chemin parcouru depuis le petit port de pêche où elle était née.
De temps en temps, je lui montre la grand place avec l’esplanade et son kiosque légèrement de biais. Un palmier, les pieds dans le sable, rafraîchit l’espace baigné de lumière, logé entre le bord de mer et l’Hôtel de France. Les façades immaculées lui rappellent la ville blanche, la capitale où elle n’est jamais allée. En s’éloignant de la place, elle empruntait parfois l’avenue la Poste puis passait sous la vieille porte romaine, vestige du peuple conquérant qui l’avait précédée sur ce continent. Elle traversait le square, s’arrêtait sur le banc face au monument du 3è Zouaves, puis entamait la montée vers l’hospice. De là-haut, elle avait une vue imprenable sur le port et la Méditerranée. Encore quelques pas, et elle était chez elle, à l’abri du vent chaud. Dans ses yeux, on lit encore le bonheur d’alors. Elle semble oublier sa chambre aseptisée, les longues années qui la séparent de l’exil, abandon de la seule terre qu’elle ait connue, de ses ancêtres enterrés là-bas.
Quand elle évoque ses souvenirs ensoleillés, on lui demande parfois si elle a grandi à la plage. On lui a même dit qu’elle a eu une jeunesse dorée. Mais elle n’ose pas parler de sa souffrance lorsqu’elle qu’elle a quitté l’Algérie et tire un trait sur les moqueries de ceux qu’elle appelle « les Français ». Il faut dire que maintenant, on ne sait plus vraiment ce que sont les pieds-noirs.

Elle était là dans ce fauteuil, la petite vieille que j’aimais tant. Hier, elle me faisait un signe de sa faible main et me demandait de prendre soin de sa fille, ma mère.
Aujourd’hui, je pleure ce portrait d’un continent qu’elle m’a tant raconté. Le fauteuil est vide.
Ma grand-mère nous a quittés. Elle aurait eu 100 ans dans un mois.



OUT OF AFRICA


La pleine lune se levait dans le ciel encore clair au-dessus de l’horizon que dessinait la mer sombre. Buto lui adressa une prière muette et se tourna vers la gauche pour contempler les sommets, au-delà de l’étendue liquide, où il espérait trouver refuge. Au couchant, le soleil rougissait derrières les collines arides. Il rejoignit Haka qui vérifiait l’assemblage du radeau et y disposait leurs provisions de voyage : de la viande séchée, des galettes de mil, du miel et une gourde d’eau. Il était temps de partir.

Haka possédait une grande maîtrise dans la construction de ce genre d’embarcation. Il avait l’habitude, dans le lointain pays d’où ils venaient, au cœur de la forêt humide, de naviguer sur les lacs et les rivières. Mais ici, sur cette immense masse d’eau qui les émerveillait et les effrayait à la fois, la chose s’avérait délicate ; les vagues sans fin secouaient le radeau, donnant la nausée aux deux passagers. Ils étaient encore loin de leur destination lorsqu’ils virent le soleil se coucher juste entre les deux rives du grand détroit qui relie la mer à l’immense océan. Bientôt leur peau d’ébène se fondit dans la nuit. Pour donner du cœur à son compagnon, Buto, lâchant sa pagaie, lui assura :
« Derrière ces sommets, il y a des femmes qui voudront bien de nous. Nous apprendrons leur langage, fonderons des familles, et oublierons le passé, et ce pénible voyage. Ils avaient marché durant des mois depuis leur bannissement, évitant les hommes, toujours en ligne droite vers le nord, espérant trouver des conditions faciles et une vie heureuse. La mer était l’ultime obstacle à franchir. Ils comptaient arriver avant le matin, mais le courant faisait dériver le bateau à l’est, les entraînant loin du point qu’ils espéraient atteindre.

La découverte des restes de deux corps, au sud de l’Espagne, dans une grotte proche de Gibraltar, mit la planète en émoi. Deux hommes, qu’on identifia grâce à leur ADN comme des frères, dont on évalua l’âge entre vingt et vingt-cinq ans. Ils étaient venus d’Afrique en bateau, dont on découvrit les restes de l’épave à proximité, probablement de la région autour de Ceuta. L’examen de leurs anatomies démontra qu’ils étaient originaires de la région de l’Adamaoua, apparentés à une ethnie isolée d’Afrique centrale. On ne trouva aucune trace de fracture et la position des corps semblaient exclure une mort violente au cours d’un combat. Cependant la noyade était exclue, la grotte étant bien trop éloignée de la rive. On se mit à fouiller les alentours à la recherche d’indices, mais on ne trouva rien.

Buto et Haka accostèrent épuisés mais soulagés. Après quelques heures de sommeil anxieux, ils explorèrent les environs immédiats de la plage, et ne virent personne, ce qui les inquiéta un peu. Sur les rochers ils découvrirent des coquillages qui semblaient comestibles et en firent un repas reconstituant. Ils décidèrent de demeurer quelques jours à cet endroit, sans se douter de la célébrité qu’ils connaîtraient post-mortem et de l’intérêt qu’on porterait à cette petite plage.

Les media officiels, les réseaux sociaux, s’emballèrent à la nouvelle. Quantité de bêtises furent proférées jusqu’à ce qu’une approche raisonnable de la vérité se fasse jour. La principale énigme consistait en l’absence d’autres restes humains à proximité du lieu de la trouvaille.

La grotte, mise au jour à la faveur d’un éboulement de la falaise, recelait les squelettes des deux premiers êtres humains parvenus en Europe, il y a 115 000 ans.



Kolo Kolo


Ses proches le surnommaient en catimini Kolo Kolo, en référence à un refrain qu’il massacrait à plaisir et au son de la cloche qu’il agitait dès qu’il avait besoin d’un service. Pour les gens du quartier, mon oncle était Léon Kinivi, personnalité respectée notamment pour ses dons importants à l’église. Moi, j’étais le neveu âgé de dix ans, généreusement accueilli pour être soigné dans la capitale. Ayant commis la sottise de boire de l’eau du marigot au village, j’avais contracté une sévère affection que mon père, guérisseur vaudou, ne parvint pas à éradiquer en dépit de force décoctions de plantes et pratiques rituelles.
Fut-ce lui qui décida que, pour ne pas vexer l’oncle, je resterais dans la capitale après ma guérison ? Fut-ce Léon qui insista pour me garder, fort d’arguments mielleux ?
Toujours est-il qu’une fois sur pied, je demeurai à Lomé et que mon statut d’invité changea du tout au tout. À Aklakou, j’avais toujours été bon élève et j’entendais bien rattraper le retard pris pendant ma maladie. Kolo Kolo se fit tirer l’oreille pour m’inscrire à l’école et refusa de m’acheter la chemise blanche exigée pour la classe. Un cousin m’offrit une des siennes que je lavais et repassais tant bien que mal.
« Orphelin » dans la maisonnée de Kolo Kolo adepte de la polygamie, je devais, pour me nourrir, me contenter de ce que voulaient bien me donner l’une ou l’autre de ses cinq femmes. Mais leur priorité était leur nichée et les querelles fréquentes entre la première épouse et les autres ne me facilitaient pas la vie. Je grappillais à gauche et à droite. Il m’arrivait souvent d’aller dormir le ventre vide.
Vinrent rapidement les corvées. Dès que je rentrais de l’école et trouvais un coin tranquille pour faire mes devoirs, la cloche retentissait.
L’oncle ne manquait pas d’imagination : cirer ses chaussures, aller puiser de l’eau, entretenir sa bicyclette – signe extérieur de richesse dans les années 55 – charrier des briques pour l’agrandissement de sa maison, lui apporter son déjeuner sur son lieu de travail et reprendre le chemin de l’école sans avoir moi-même rien avalé. Pèse encore aujourd’hui sur ma tête l’énorme statue de la Vierge, cadeau de mon oncle à l’évêque, que je fus chargé de transporter sous un soleil de plomb.
Des brimades, régulières, de l’affection, point.
L’épisode de la pompe à vélo me parut l’occasion de mettre fin à ce statut de domestique taillable et corvéable à merci. Koko Kolo ayant égaré la sienne, j’en empruntai une de bon matin à un voisin avec l’intention de la rendre le soir après l’école. Fureur de l’oncle à mon retour : j’étais un sacripant, un voleur qui le déshonorait ! Pour la première fois, les coups plurent sur mon dos.
En larmes, je pris la route, de nuit, à pied pour Aklakou où j’arrivai épuisé. Mon père fronça les sourcils au récit de mes malheurs et réunit le conseil des anciens pendant que ma mère me servait un copieux repas. Le verdict tomba : caprices d’enfant, pas question d’offenser Léon et de perdre l’opportunité de bonnes études dans la capitale.
C’était compter sans ma mère qui avait remarqué les zébrures marquant mon dos. Ce fut elle qui, le lendemain, m’accompagna à Lomé dans la carriole d’un voisin, me confiant en route qu’elle me conduisait chez un de ses frères qui me traiterait bien. Nous fîmes halte chez Kolo Kolo. La colère de ma mère !
Si je n’entendis plus jamais le son de la maudite cloche, ce fut un véritable carillon qui résonna ce matin-là aux oreilles de Kolo Kolo.



L’arbre de vie


Dans un minuscule village déserté aux flancs du Kilimandjaro, un vieil homme s’endort sur le banc en fromager accoté au pisé de sa case.
Il a ce matin même présumé de ses forces. Oublieux des quatre-vingt six printemps qui habillent son âge, il s’est rompu les bras et le dos à mettre en terre un tout jeune fruitier.
Acharnement, ténacité, inconscience ou philosophie ? Qui pourrait le savoir ? Sans doute un mélange de tout ça. Sans occulter l'envie d'aller à l'encontre de ces vieilles croyances colportées par les sorciers interdisant aux hommes de cultiver les fruitiers.
Quoi qu'il en soit, la grisaille qui moissonne sa chevelure laisse à présumer qu’il ne savourera jamais la chair tendre et sucrée du premier fruit qu'offrira son anacardier.

Son entêtement à mener à son terme une tâche au delà de ses forces n’est pas aussi bizarre qu’à première vue il paraît. Tout jeune déjà, il possédait le chic pour se lancer à l'assaut d’inconcevables succès.
Enrôlé contre son gré au sein d'un régiment de Tirailleurs, il avait conquis ses premiers galons en délivrant à lui seul dix de ses camarades engeôlés, nanti d’un simple morceau de fil de fer en guise de passe-partout.
Toutes les gloires éphémères qu'il avait ensuite collectionnées avaient fondu à son retour au chaud soleil d'Afrique. Il n'avait pas tardé à comprendre que sans être devenu complètement étranger à son pays, il n'en était plus un fils naturel.
Son âme avait pris la teinte grise des cieux ordinaires des champs de bataille.

L’œil clos, la paupière frémissante, il sommeille sur son banc, un bijou de menuiserie qu’il a lui même taillé, sculpté et assemblé. Ses lèvres craquelées et lippues s’épanouissent sur la fleur d’un sourire.
Il a perdu mémoire de tous les efforts qu’il a dû déployer pour amener le trou de l’arbre à un mètre sous la surface de la terre. Le voilà revenu à Paris la glorieuse, à mille lieues des montagnes où coulent ses vieux jours.
Il revoit les larges avenues, les hommes et les femmes défilant fièrement dans leurs belles tenues. Il revoit les sombres estaminets où se volatilisait tout ou partie de sa solde. Il songe aux quelques mois de bonheur tranquille après la démobilisation.
Ses lèvres s’arrondissent dans une expression bienheureuse. Il retrouve la petite échoppe où œuvrait Nedjma, la repasseuse. Nedjma ! Son seul et unique amour. Combien d’heures de bonheur ont-ils brûlées ensemble ? À parler, à valser, à se promener, à hisser corps et âme en haut du mât d'un tendre unisson.
Chaque souvenir ému fait perler un sourire à ses lèvres. Sa tête dodeline délicieusement bercée par la musique heureuse du temps d’autrefois.

Le soleil en agonie au ponant dessine aux plis couturés de son visage buriné le relief accidenté d’une vie longue et fertile. Au loin, dans les replis fracturés de la montagne, le glas du tonnerre affole son maigre troupeau en pâture.
Le temps d’un quart d’heure, une poussière d’étoile dans la vie d’un homme, de larges gouttes inondent le petit groupe de cases où il vit seul depuis très longtemps. Elles emmaillotent l’anacardier que le vieux soldat épuisé n’a pas eu le courage d’arroser.

Dans un minuscule village déserté aux flancs du Kilimandjaro, un vieil homme s’est à jamais endormi sur le banc en fromager accoté au pisé de sa maison.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Mer 22 Mar - 21:18 (2017)    Sujet du message: Publicité

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