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Aux armes…

 
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Alain Kotsov
Conjonction volubile

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MessagePosté le: Mar 14 Mar - 14:03 (2017)    Sujet du message: Aux armes… Répondre en citant

Edité dans le recueil du concours Libres Plumes de Méry-sur-Oise dont le thème était : « votre star préférée se réveille au 18e siècle »

AUX ARMES…

« ’Tain, j’en tiens une bonne ! » bredouilla-t-il en ouvrant les paupières. Il se retourna péniblement sur le lit et vit, à travers les brumes de l’alcool qui commençaient à se dissiper, le rectangle blanc de la fenêtre. La lumière laiteuse de cette matinée de fin d’hiver, bien qu’atténuée par les épais rideaux de mousseline, lui brûlait les yeux. Il dirigea son regard vers le mur opposé ; la lampe à pétrole, en porcelaine bleue décorée de motifs chinois, et le guéridon de style Louis XVI sur lequel elle reposait, offraient une vision familière et rassurante, en même temps qu’un repère tangible lui permettant de reprendre contact avec la réalité. Cependant, un examen plus attentif de son environnement lui procura une impression bizarre ; la chambre semblait plus ordonnée, plus nette que la veille au soir. Les meubles anciens, d’ordinaire disposés de guingois, paraissaient avoir été remis en place par une armée de lutins maniaques ; les bouteilles, verres, livres, et objets divers encombrant habituellement les chaises, la table et le bureau avaient disparu. Il ne restait aucune trace des trois énormes cendriers et de leur imposant contenu de mégots ; et, surtout, l’endroit normalement occupé par le radio réveil, à même le parquet, était étrangement vide.
« Quelle heure peut-il être ? » Il jeta un œil à sa montre, appuyant sur le bouton d’éclairage. Elle marquait : « 02 mar 91 – 10 h 27 ».
Il fouilla machinalement les poches de sa chemise et de son pantalon, et s’exclama :
« Mais où j’ai donc fourré mes clopes ? »
A cet instant, la porte s’ouvrit. Apparut une belle jeune femme en longue robe blanche décorée de dentelles, dont les cheveux noirs de jais étaient arrangés de façon savante, retenus sur le haut par une espèce de broche en or, et retombant sur les joues en mèches légèrement frisées. Ses grands yeux noisette affichaient une expression étonnée.
« Mais, que faites-vous ici ? »
Se redressant sur son séant, il lui rétorqua d’une voix pâteuse :
« C’est plutôt à moi de poser cette question. D’où tu sors ma poulette ? Et comment t’es attifée ? Le mardi gras, c’est passé ! »
La dame ouvrit grand la bouche, stupéfaite, incapable de prononcer la moindre parole. Elle se retourna, et courut, affolée, dans le couloir.
L’homme se ressaisit et parvint péniblement à se mettre debout. Il sortit de la chambre et parcourut des yeux les murs du corridor. Ils étaient recouverts d’un papier peint décoré de paysages champêtres et ornés de tableaux présentant des portraits d’hommes emperruqués, et de femmes habillées à la mode de l’ancien régime.
« Qui m’a foutu un pareil bordel ? Pas possible ! Demain, promis, j’arrête la picole ! »
Il réfléchit, posant les mains sur son front.
« Voyons, le papier bleu de la chambre n’a pas changé, seulement un peu de rangement et de ménage. Ici, c’est carnaval ! Ah ! J’y suis ! C’est cette nouvelle émission avec le Canadien… Comment ça s’appelle déjà… Oui, « grosse surprise », un truc comme ça. Ah, les blaireaux, ils ont cru m’avoir. Ils vont me mener en bateau et me faire croire que j’ai atterri dans une dimension parallèle ou une connerie de ce genre. Et à la fin, tout le monde va crier : « surprise ! » Ben, ils vont pas être déçus ; je vais la jouer cool ! »
Un cri lui parvint du salon, poussé par une voix hystérique : « Charles-Henri, un sans-culotte s’est introduit dans la chambre bleue ! »
« Putain ! se dit-il, c’est bien joué ! On s’y croirait ! Où sont les caméras ? »
« Il est vêtu d’étrange manière, continua la voix, mal rasé, décoiffé, et… mon Dieu qu’il est laid ! »
La dame revint, accompagnée d’un homme portant une veste à large col et un pantalon de velours grenat.
« Calmez-vous Hortense, je vais mettre cet intrus à la raison. Qui êtes-vous, mon brave ? Et qui vous a permis de pénétrer ici ? »
L’homme répondit d’un ton sarcastique :
« Appelle-moi Lucien, ou Lulu si tu préfères ; t’as pas une tige ? Je commence à être en manque. Et un petit remontant ? Y’a une roteuse au frigo, amène-là, on va l’écluser à la santé de ta bourgeoise. »
« Comment osez-vous parler ainsi de mon épouse ? Hortense de la Villardière, marquise de Beaumont, descendante en droite ligne de Saint-Louis ! »
« En droite ligne ou pas, je me la ferais bien, ta meuf. »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Par-là, j’entends pas grand-chose. Je voulais dire que ton Hortense, je la baiserais bien. »
La femme poussa un cri aigu.
« Comment ? Que dit ce manant ? »
« Ne l’écoutez pas, ma chère, il est ivre… Heu, il veut sans doute dire qu’il vous accorderait volontiers un baisemain. »
« C’est pas ce que j’ai dit, Charlot, je veux juste la foutre. »
Hortense s’évanouit. Son mari la soutint pour éviter sa chute, et lui administra quelques gifles sur les joues, se désintéressant de l’étranger qui prenait la direction de la cuisine. Ce dernier revint, tenant dans une main une pipe d’écume bourrée de tabac, et dans l’autre une bouteille de vin.
« J’ai trouvé de quoi tenir bon, et ne pas mourir de soif ! annonça-t-il, comme s’il faisait face à un public nombreux. Et maintenant, allumons le feu. »
Il sortit de sa poche un briquet à amadou qu’il actionna maladroitement, jusqu’à produire une petite flamme sur laquelle il appliqua un morceau de papier enroulé. Le rouleau s’enflamma ; il s’en servit pour allumer la pipe et le jeta au sol.
Charles-Henri, reconnaissant le papier à moitié consumé, se précipita pour interrompre la combustion.
« C’est un assignat de 500 livres ! Celui qui devait servir à organiser notre fuite en Angleterre. Qu’allons-nous devenir ? »
A cet instant, on entendit des coups violents frappés sur la porte d’entrée. Peu après, une bande de soldats dépenaillés, dirigés par un officier à l’uniforme élimé, fit irruption dans le couloir.
« Halte là, citoyens ! » hurla l’officier. L’homme et la femme s’immobilisèrent, terrorisés, tandis que Serge Gainsbourg (on aura compris à ce stade du récit que c’était lui) ricanait ironiquement.
« Une voisine nous a signalé des cris provenant de cet appartement. Que se passe-t-il ici ? »
Le couple se tenait coi ; Gainsbourg fixait l’officier d’un œil moqueur.
« Soldats, tenez-vous prêts !, ordonna ce dernier. Le sieur et la dame Villard sont de bons patriotes à qui l’on peut accorder toute confiance ; ils ont dénoncé à l’Assemblée Constituante les manœuvres contre-révolutionnaires du baron de Chombières, qui croupit présentement au cachot, et subira bientôt la décollation au moyen d’une machine que nous mettons au point. Quant à ce particulier, sa mise et son attitude ne semblent pas celles d’un ci-devant. Pourtant, ne vous fiez pas aux apparences ; les ennemis de la nation ne portent pas tous des perruques poudrées. En Bretagne et en Vendée il en est qui ont l’allure de mendigots, et qui, la fourche à la main, crient : « vive le roi ! ». »
« Ah ! Ah ! Ah ! S’esclaffa l’étranger, en fixant l’officier, si c’est pour le roi des cons, tu dois prendre ça pour un compliment. Tu vois bien que j’ai pas de fourche, mais si j’en avais une je te la foutrais dans le cul.
« Soldats, saisissez-vous de cet homme ! »
Sur la charrette qui le conduisait à la prison, en compagnie d’autres condamnés, le chanteur fredonnait à l’intention de l’officier qui chevauchait à ses côtés : « Que ça t'plaise ou non, j'te l'rejoue quand même, pauvre con… »
Au fond du cachot humide où on l’avait jeté, il continua de chanter des airs issus de son répertoire. Dans une salle attenante, un officier griffonnait des notes sur un calepin. Il releva la tête quand un adjudant franchit la porte.
« Dites, mon capitaine, le nouveau, j’arrive pas à le faire taire. Il tient des propos bizarres, il marmonne, je crois qu’il délire, je le mets aux fers ? »
« N’en faites rien ! Ecoutez bien ce qu’il dit. Ce refrain par exemple, ça ne ressemble à rien ; mais les couplets, c’est fichtrement bien écrit. Il faut juste remplacer « et cætera » par quelque chose de moins niais. Libérez-moi ce pauvre bougre, il n’a rien d’un comploteur. A Paris, le monde est devenu fou. Il me tarde de rejoindre ma garnison à Strasbourg. »
Peu après, le prisonnier fut conduit hors de sa geôle, il tenait à la main une enveloppe contenant un billet portant le cachet de l’Assemblée Constituante : « le citoyen Lucien Ginsburg, porteur de la présente, est investi d’une mission militaire prioritaire. En aucun cas il ne devra être inquiété par les autorités militaires ou de police.
Au nom de la Nation et du Roi,
Capitaine de 5e classe Claude Joseph Rouget de Lisle »

Le 2 mars 1991, une femme, vêtue d’un jean et d’un chemisier rouge, pénétra dans la chambre bleue de la maison sise au 5 bis rue de Verneuil, à Paris. Elle referma la porte derrière elle, se dirigea vers le lit, et comprit tout de suite que l’artiste venait de rejoindre l’éternité. Un étrange détail attira son regard : sur la poitrine du chanteur était épinglée une cocarde tricolore. Elle s’empressa de la dégrafer et la remisa dans sa poche, l’air songeur.

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Pour liseuse et ordi, en Epub, en mobi, mes textes gratu-its.
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MessagePosté le: Mar 14 Mar - 14:03 (2017)    Sujet du message: Publicité

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mamouchka
Conjonction volubile

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Inscrit le: 02 Juil 2014
Messages: 217
Localisation: LYON
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MessagePosté le: Dim 26 Mar - 21:32 (2017)    Sujet du message: Aux armes… Répondre en citant

Bien vu ! Bravo...
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L'étang reflète
Profond miroir
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure

Rêvons, c'est l'heure.
(Paul Verlaine) - mon site : http://desmotspourquoifaire.fr
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 19:39 (2017)    Sujet du message: Aux armes…

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